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Le Dieu-Poisson, de Fred Chappell

Publié le par Nébal

Le Dieu-Poisson, de Fred Chappell

CHAPPELL (Fred), Le Dieu-Poisson, [Dagon], traduit et préfacé par Maurice-Edgar Coindreau, [s.l.], Christian Bourgois, coll. Dans l’épouvante, [1968] 1971, 281 p.

 

Un livre improbable à bien des égards que ce Dagon – puisque tel est son titre originel, je reviendrai bientôt sur les raisons pour lesquelles la première édition française, celle-ci, employait pour titre Le Dieu-Poisson (avant que les rééditions ne décident d’accoler les deux : Dagon, le Dieu-Poisson). Même avec l’ambiguïté que véhicule par essence le nom de Dagon, après tout pas le moins du monde une création de Lovecraft, l’amateur de lovecrafteries est comme par nature incité à tendre l’oreille à cette occurrence et à souhaiter en apprendre davantage – et à bon droit, puisqu’il s’agit bel et bien d’une allusion délibérée et marquée au gentleman de Providence.

 

Mais elle ne vient pas d’un camarade en pulperies, ou même d’un « continuateur autorisé » par August Derleth : Fred Chappell était alors (1968) déjà, et l’est sans doute bien plus encore, un écrivain renommé de « littérature générale » et de poésie, dont l’origine « sudiste » a déterminé la classification de son œuvre, éventuellement sous le critère plus précis du « Southern Gothic ». Ce qui explique sans doute que ce Dagon, son troisième roman, ait été assez rapidement traduit en français, et par Maurice-Edgar Coindreau, pas le moindre des traducteurs et passeurs, puisque associé aux plus grands noms de la littérature américaine des années 1930, notamment sudiste, et tout particulièrement à Faulkner – peut-être son principal « protégé », qu’il aurait semble-t-il largement contribué à faire découvrir en France, avec d’autres, des Steinbeck, Dos Passos ou Flannery O’Connor, excusez du peu…

 

Et c’est d’ailleurs ce que Maurice-Edgar Coindreau met en avant dans sa préface au Dieu-Poisson : Fred Chappell est de ces auteurs sudistes, et « Southern Gothic », à sa manière un héritier de Faulkner. Sans doute – mais, si la mise en avant de ce trait est des plus légitime et pertinente, le contenu de cette préface n’en est pas moins assez déstabilisant pour l’amateur de lovecrafteries… Pinaillage obsessionnel de ma part, peut-être, mais cela m’inspire quand même quelques développements (assez longs, pour le coup), en préalable à la discussion du roman lui-même.

 

LES BIZARRERIES DE LA PRÉFACE

 

Lovecraft est bel et bien mentionné dans la préface de Maurice-Edgar Coindreau – mais une seule fois, et de manière très étrange...

 

« Il aurait pu citer également Lovecraft… »

 

En effet, après avoir cité quelques sources et références prestigieuses historiquement et/ou littérairement, avec du Samson biblique et du Paradis perdu dedans, le traducteur nous dit que, dans son roman, Fred Chappell « aurait pu citer également Lovecraft »…

 

Ce qu’il fait pourtant assurément : le roman est régulièrement émaillé d’allusions transparentes, via le « lexique » associé au papa de Cthulhu – ainsi « Cthulhu » lui-même, ou « Yogg Sothoth », ou « Nyarlath »… Également, en une occasion, un « Pnakotic » dont le traducteur ne savait visiblement que faire, et qu’il a donc laissé tel quel.

 

En fait, c’est à cet égard pire encore que ce que je croyais au fil de ma lecture, dans la mesure où j'ai appris après coup que, dans la version originale du roman, Fred Chappell citait et sans la moindre ambiguïté, en guise d’exergue, le fameux « Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn » associé à notre céphalopode extraterrestre préféré… exergue qui a disparu dans cette traduction.

 

Ah.

 

Lovecraft, mais pourquoi ?

 

Mais il y a plus. On passera gentiment sur le fait que Maurice-Edgar Coindreau se plante dans son résumé de la nouvelle « Dagon » de Lovecraft, en conférant ce nom « divin » à la créature entrevue par le narrateur – alors que c’est un peu plus compliqué que cela. Mais oui, c’est là une confusion très fréquente encore aujourd’hui, et, j’imagine, on peut supposer que ma remarque à cet égard relève d’un pinaillage un tantinet pathétique, et très contestable…

 

Il est sans doute plus fâcheux que le traducteur se réfère à cette unique nouvelle – là où le roman de Fred Chappell, s’il joue sur l’ambiguïté historique du nom « Dagon », se rapproche en fait bien davantage de nouvelles ultérieures de Lovecraft, surtout « The Shadow Over Innsmouth » et « The Dunwich Horror », dirais-je.

 

Par ailleurs, le lexique ne doit pas nous tromper (qui n’est après tout que superficiel, bien souvent) : c’est le fond de la mythologie lovecraftienne qui imprègne en fait le poisseux roman sudiste de Fred Chappell, en mettant toutefois l’accent sur le culte, plutôt que sur le « surnaturel » (dont je suppose que la présence effective en ces pages est à débattre).

 

Peu importe – et peu importe au traducteur/préfacier, surtout, qui en arrive bien vite à la seule et unique raison à ses yeux de mentionner ici, s’il le faut, allez, mais hâtivement en tout cas, Lovecraft et son « Dagon » : la nouvelle, c’est fâcheux, étant titrée « Dagon », et un recueil avec, cela lui a « imposé » (?) de modifier le titre français du roman de Fred Chappell – et c’est ainsi que Dagon est devenu, en traversant l’Atlantique, Le Dieu-Poisson… avant, donc, de devenir Dagon, le Dieu-Poisson.

 

Rien d’autre ? Vraiment ? À l’en croire, probablement : c’est tout pour Lovecraft, parlons plutôt de Faulkner et des prêcheurs évangélistes américains qui font des trucs bizarres avec des serpents… Notez que c’est tout à fait pertinent que de parler de tout cela, hein ; et la place réduite accordée à Lovecraft aurait sans doute pu très bien se justifier en jouant sur d’autres tableaux – en disant tout simplement, ce qui paraît difficilement contestable, que le roman de Fred Chappell, pour être émaillé d’allusions, et sciemment, relève bel et bien d’une « horreur » psychologique avant tout, « Southern Gothic » sans doute, et témoigne, dans le fond peut-être, dans la forme en tout cas, d’une manière peu ou prou aux antipodes de celle de notre vieil aristo de Nouvelle-Angleterre. Là, OK.

 

Innocence, ignorance ?

 

Il n’en reste pas moins que cette préface me laisse perplexe : que faut-il penser de tout cela ? J’ai du mal à croire que Maurice-Edgar Coindreau était totalement « innocent », ou « ignorant », concernant l’inspiration lovecraftienne de ce roman...

 

Comme dit plus haut, Fred Chappell se montre assez explicite à cet égard, au fil d’allusions lexicales récurrentes (dont une, et pas la moindre, a donc été sabrée au passage, eh…).

 

Par ailleurs, même à supposer que l’éminent traducteur ne savait rien de tout cela, son éditeur, lui, était forcément conscient de ce qu’il en était : le dernier rabat de cette première édition annonce la parution prochaine, chez Christian Bourgois, dans cette collection « Dans l’épouvante » (nom emprunté à Hanns Heinz Ewers, au catalogue), ou dans celle intitulée « Dans le fantastique », de diverses lovecrafteries – en fait plus précisément des derletheries : deux sont justement attribuées à Derleth, mais les deux autres, faussement, à Lovecraft (pour l’anecdote, on y annonce aussi, bien sûr, la parution prochaine d’un petit livre oublié de tous depuis, le premier tome du Seigneur des Anneaux de Tolkien…). Il est tout de même très peu vraisemblable que l’éditeur n’ait pas établi, lui, de lien entre Lovecraft et le Dagon de Fred Chappell, donc… Même si cet ordre de parution est assez intéressant, je suppose.

 

Enfin, l’auteur lui-même, bien sûr, savait – or Maurice-Edgar Coindreau s’était à plusieurs reprises entretenu avec lui, ainsi qu’il l’explique justement dans cette préface : les anecdotes portant sur les prêcheurs et les cultes de snake handling sont censées provenir de Fred Chappell lui-même ; et il n’aurait jamais mentionné Lovecraft, dans ce cadre ? C’est quand même étonnant… D'autant que l'on a su depuis que l'auteur, bien loin de minimiser cette influence, la revendiquait tout à fait ; il a d'ailleurs récidivé, et à plusieurs reprises (mais ça, le traducteur ne pouvait certes pas le savoir, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit).

 

Alors quoi ? Est-ce, tristement, comme l’a suggéré un camarade et éminent traducteur, que traiter de Lovecraft, pour l’éminent spécialiste de Faulkner, etc., revenait à « s’encanailler » ? Je voulais croire – naïvement, en supposant le meilleur, ce qui est toujours absurde semble-t-il – qu’il s’agissait d’un jeu ambigu avec le lecteur, mais ça n’est certes guère probable… Voire pas du tout.

 

Mh.

 

 

Bon, OK, je vous emmerde avec ma perplexité préfacière – passons plutôt au roman en lui-même, oui…

 

Mais c’est « étrange », quoi. Voilà. Merde.

 

RETOUR AU PAYS

 

L’héritage – procédé lovecraftien par excellence ? Mais c’est peut-être que j’ai beaucoup joué à L’Appel de Cthulhu… Le chapitre initial, assez déstabilisant, consiste en une sorte d’état des lieux ou inventaire, relativement abstrait, encore que sentant d’ores et déjà la poussière, qui a ici son rôle, et pouvant, le cas échéant, user de réminiscences gothiques ne s’embarrassant pas forcément d’être « Southern ».

 

Mais oui, c’est bien de cela qu’il s’agit – et, corollaire éminemment lovecraftien à son tour, d’un retour au pays. Nous sommes en Caroline du Nord, et Peter Leland, notre « héros » (globalement d’une passivité toute lovecraftienne), est un jeune pasteur méthodiste, marié depuis peu à la ravissante et spirituelle Sheila. Mais c’est un pasteur bien trop « intello » pour ses ouailles… Quand ses prêches commencent à relever de l’exégèse biblique et de l’étude critique des sources, les paroissiens qui n’y comprennent mais émettent des signaux assez explicites.

 

Mais c’est ce que Peter Leland veut faire : étudier, découvrir, comprendre – avec un sujet de prédilection, du fait d’une intuition fatale : la persistance d’un certain paganisme dans l’Amérique puritaine – il y a notamment ce vieux Dieu du Levant, Dagon, régulièrement cité çà et là…

 

Mais, pour travailler, Peter a besoin de calme – et c’est ainsi que sa femme et lui emménagent dans la vieille demeure familiale, une ferme perdue au fin fond de l'Etat, où il n’avait jamais mis les pieds, ou alors il y a bien longtemps de cela : il n’y connaît rien, absolument rien, la proximité géorgraphique n'y change rien.

 

COUP DE FOUDRE

 

Lors d’une promenade qui aurait dû s’achever sur un tendre accouplement dans les fourrés, nos amoureux sont interrompus par un vieux bonhomme d’aspect louche – un certain Ed Morgan, qui vit sur ces terres depuis toujours, Leland n’est-il pas au courant ? Une sorte de métayer – là, il était sorti voir s’il avait pu choper quelques rats musqués dans ses pièges…

 

Sheila déclare forfait, mais Peter accompagne ce M. Morgan dans sa minable baraque, effectivement sur ses terres ; là, il fait la connaissance de la grosse bonne femme de Morgan, et surtout de Mina.

 

Mina… Une adolescente. Répugnante… Elle a quelque chose de « poissonneux » – le signal d’alarme se déclenche chez le lecteur amateur de lovecrafteries. Pourtant, elle ne manque pas de faire de l’effet à notre pasteur ; l’apparence, l’âge… Ses mots, aussi : « Vous êtes rudement beau, dit-elle. Ça, pour sûr, vous êtes tellement joli que pour un peu je vous mangerais. Oui, j’vous mangerais tout entier. » Et le père de ricaner : « Faites pas attention à ce qu’elle dit, fit-il, si vous l’écoutez, elle vous rendra fou. Je vous en donne ma parole. »

 

C’est bien sûr ce qu’il va se passer. Quoi d’autre ?

 

SURVIVANCES PAÏENNES

 

Le piège se referme – littéralement, d’ailleurs. Les collets d’Ed Morgan sont surpassés par les malles étranges du grenier – à moins que le vrai piège, plus insidieux, ne soit à l’intérieur ? Les pièges apparents étant alors des protections, des garde-fous... Il y a dedans ces lettres des ancêtres, truffées de fautes d'orthographe, mais aussi de mots incompréhensibles et qui n’ont rien d’anglais – ces « Cthulhu », « Yogg Sothoth », « Nephreu », « Ka nai Hadoth », « Nyarlath »…

 

Et tout ici est… poisseux. Tout colle et oppresse. Tout menace. Une réalité est entraperçue, qui est aussi et avant tout insignifiance...

 

Poisseux.

 

Et où quêter le réconfort ? Ce n’est pas le moindre aspect des révélations cryptiques que déniche çà et là Peter Leland, sans bien les comprendre : notre pasteur, dans un sens, est seul. Sheila ? Non, pas Sheila. Mina, peut-être… Une famille...

 

Et Peter Leland bascule, et avec lui le roman, et avec eux le lecteur.

 

UN AUTRE CULTE

 

L’écart était devenu trop grand, la pression extérieure trop forte, quand bien même insidieuse : à demi-mots, nous voyons Peter Leland chavirer… et tuer sa femme.

 

Pour autant, il ne finira pas derrière les barreaux, et ce sacrifice rituel plus ou moins conscient lui ouvrira les portes d’une famille autrement accueillante, famille qui est tout autant communauté et, disons-le, culte : Peter Leland se rend chez les Morgan, pas tant auprès d’Ed ou de son encombrante épouse, plutôt auprès de l’intrigante et cruelle Mina. Mais leur baraque immonde, est-elle un refuge ou une prison ? À supposer qu’il y ait une différence… Car le séjour de Leland chez les Morgan s’apparente bien vite à une séquestration – mais une séquestration choisie, volontaire.

 

Et plus poisseuse que jamais… Le sexe avec la répugnante Mina est sans doute répugnant, et douloureux, mais c’est en même temps une expérience unique, une transcendance à maints égards. Rien de commun avec quoi que ce soit d’antérieur. Et Mina, la poissonneuse créature, est tellement plus que cela…

 

Peter Leland découvre auprès d’elle la soumission réconfortante des sectes, et l'humiliation choisie. Masochiste heureux d’être en proie aux sombres délires d’une sadique hors-normes, le pasteur se fait adorateur, et oublie ses questionnements théologiques et historiques au profit d’une foi plus pure, simple et directe – qui demeure : elle a toujours été là, sera toujours là.

 

La jalousie est cependant de la partie – avec cet infect Coke Rymer qui fréquente Mina : l’abandonnera-t-elle pour ce jeune imbécile ? À tout prendre, c’est plus que probable, mais la foi demeure – et cet amour, ou désir peut-être, qui appelle aux pires vexations.

 

Suivra un voyage, où tous trois se rendront dans la ville de Gordon – une ville qu’absolument rien ne distingue de tant d’autres dans ce Sud Profond anémié, pauvre, vulgaire… et poisseux.

 

Là, l’expérience intime de la foi se muera en un sacrifice humain volontaire – autant dire une longue, très longue, séquence de torture au prétexte de tatouage, une longue agonie sans rime ni raison, dans l’espoir un peu vain d’entrapercevoir enfin Dieu, qui est donc Dagon.

 

Et qui est idiot.

 

Ne reste que la mort, et, peut-être, une parodie de résurrection – quelle blague…

 

POISSEUX

 

Le Dieu-Poisson n’est sans doute pas tant affaire de récit que d’ambiance – et cette ambiance, oui, plonge sans doute aux racines du « Southern Gothic ». Le mot, encore une fois, est « poisseux » ; il y a une oppression toute insidieuse dans ces pages, qui collent aux doigts sous l’effet délétère des sécrétions corporelles que vous voudrez.

 

Mais ce cadre de Sud Profond et bouseux n’est effectivement pas sans lien avec les rondes collines surmontées d’étranges cercles de pierre que l’on trouve de toutes parts dans la région de Dunwich, tandis que les habitants de ce quasi-désert, ces « rednecks » ou « white trash », assommés d’une foi ambiguë, qui gagne au paganisme sous-jacent, et survivant vaille que vaille, dans un esprit de communauté resserrée, gardant jalousement ses secrets qui sont autant de vérités, sont sans doute quant à eux des cousins des hybrides maudits d’Innsmouth.

 

Et qu’importe s’ils sont avant tout répugnants pour la bonne âme intellectuelle, qui débarque sans rien savoir, et en affichant pourtant son savoir plus vain que jamais.

 

Mais, pour retranscrire cette éprouvante réalité, Fred Chappell, de sa plume assez habile, qui saisit en tout cas le lecteur aux tripes, use de procédés radicaux, et éventuellement déstabilisants – tout en conservant, je suppose, une cohérence d’ensemble, qui fait de la lecture de ce Dieu-Poisson une expérience « pas très agréable » (je pique plus ou moins l'expression à S.T. Joshi, dans The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos)…

 

LA BASCULE

 

Quoi qu’il en soit, le roman est clairement scindé en deux parties – avec le meurtre de Sheila pour bascule.

 

Après un premier chapitre un peu à part, mais utile sans doute à titre préparatoire, le roman adopte tout d’abord une démarche assez classique, disons, narrativement rigide, avec des personnages qui se croisent et se parlent, en humains, et pleinement humains, avec aussi des explorations et des fouilles louchant sur le policier ou les quêtes généalogiques morbides si fréquentes chez Lovecraft, et de lointains aperçus d’une horreur sous-jacente mais encore relativement convenue. Tout est poisseux, mais aussi étrangement lumineux – de cette lumière blanche et écrasante typique d’un soleil agressif et menaçant, finalement bien plus à craindre que la nuit réconfortante, car mettant en évidence, sous des couleurs outrancières, la réalité d’un monde qui ne peut être qu’inquiétant – d’autant plus quand ses « secrets » se révèlent, perdant aussitôt cette qualification pour ne plus être que la réalité incontestable de la matière ; et de la chair.

 

Mais tout change quand Peter Leland se rend auprès de Mina pour vivre avec elle. L’ambiance sourde et ambiguë qui prévalait, finalement assez commune encore que tout à fait pertinente et habile, est alors remplacée par une sensation permanente de cauchemar et de folie, oscillant avec des variations redoutables d’une abstraction froide à la plus sensible des séquences de torture. La lecture, ici, se fait plus ardue, peut-être – elle coule moins de source, en tout cas. Plus d’échappatoires dans les mystères, ici : la réalité crue prend le pas, et, si l’on ne comprend pas bien ce qu’il en est au juste, pas plus que Leland confit dans sa dévotion pour Mina, l’expérience de la souffrance prime.

 

Une souffrance, bien sûr, qui n’est pas qu'organique – en fait, elle ne l’est même qu’à la marge. C’est surtout dans la psychologie tourmentée et tortueuse de Peter Leland que réside l’horreur – s’il faut bel et bien qualifier ainsi ce roman, je n’en suis pas tout à fait persuadé. Le « snuff » prolongé, n’exprimant pourtant la douleur physique qu’épisodiquement et comme un corollaire de quelque chose de bien plus fondamental, stupéfie avant tout en raison de l’état d’esprit de Peter Leland, dont Fred Chappell livre un tableau éloquent et terrible : victime consentante, dévot avide de la contemplation de Dieu, qui pousse l’autodénigrement jusqu’à l’auto-flagellation et même l'humiliation, et enfin jusqu’au suicide, dans une démarche psychologique qui horrifie sans doute avant tout par ce qu’elle de tragiquement crédible.

 

La bascule, cependant, ne sera pas forcément du goût de tous – et j’avoue que, parce que je suis parfois un brin timoré sans doute, j’ai été autrement happé par la relativement classique première partie que par l’outrance psychopathologique de la seconde…

 

Mais ces deux variations sur le récit, aussi poisseuses l’une que l’autre, mais chacune à sa manière, expriment bel et bien, jusque dans cette articulation radicale, quelque chose de très fort et intimement perturbant – qui, pour le coup, Lovecraft et « Southern Gothic » mis à part, m’a notamment évoqué certaines choses de Brian Evenson, disons.

 

ET LOVECRAFT, ALORS ?

 

Et Lovecraft dans tout ça ? Il est là – ou pas. Tantôt cela fait l’effet de quelque chose d’assez superficiel, tantôt cela participe de quelque chose de bien plus insidieux et subtil – et jusque dans la quasi-pornographie des séquences de tatouage.

 

Les deux auteurs ont bien des manières antipodales, mais, par moments, quelque chose ressort, qui est à n’en pas douter bien plus lovecraftien que quantité de lovecrafteries en fait derléthiennes, et qui, pendant des décennies, mais peut-être tout particulièrement à l’époque de la publication de ce Dagon (1968), ont prétendu naïvement ou hypocritement que Lovecraft, c’était des noms imprononçables partout, un vieux grimoire relié en peau humaine ici, un sorcier là, 92 000 clins d’œil à chaque page, et une routine d’écriture sans cesse répétée, avec des bons et des méchants, des anges déchus et un putain de « signe des anciens » amplement suffisant pour se protéger du Mal.

 

Aussi Fred Chappell, extérieur au fandom, avait-il de toute évidence bien mieux saisi ce qui était au cœur des récits de Lovecraft. Et, même s’il met le poisseux en avant, même si son récit est parcouru d’une tenace odeur de sexe glauque et pervers parfaitement étrangère au « weird » lovecraftien, et plus globalement d’une sensation de chair, d’organique, qui l’emporte immanquablement sur le mental impuissant du « héros », jusqu’à traduire cette impuissance en des réalités autrement concrètes, même avec tout cela, donc, la part lovecraftienne demeure.

 

En sens inverse, on pourrait minimiser cette influence – et c’est vrai qu’au premier coup d’œil, l’approche des deux auteurs est tellement différente que c’est là une conclusion très raisonnable. D’ailleurs, pour être franc, rien ne garantit qu’un amateur de Lovecraft appréciera le roman de Fred Chappell, qui, pour être riche de traits lovecraftiens dans le fond du fond, je veux le croire, n’en adopte pas moins une forme bien éloignée – quant aux lecteurs de Fred Chappell, malgré cette incursion en terres « weird », ils ne seront probablement pas davantage attirés par l’œuvre « sous-littéraire » du gentleman de Providence, avec son « mythe » en toc pour idiots de geeks (je ne fais ici que retranscrire, dans l’esprit, des critiques lues çà et là).

 

Autant d’attitudes très compréhensibles. D’aucuns diront que Le Dieu-Poisson est lovecraftien, d’autres qu’il ne l’est pas – et peut-être auront-ils tous raison, c’est une question de curseur à placer ici ou ailleurs. Nier toute influence de Lovecraft serait cependant absurde – d’où mon problème avec la préface ; même à affirmer, ce qui se tient, qu’il ne suffit pas de citer « Cthulhu » et « Yogg Sothoth » pour faire du Lovecraft : m’est avis qu’il y a ici quelque chose de plus juste, et de bien plus profond (si j’ose dire).

 

CONCLUSION

 

Mais peu importe ? Prenons le roman pour ce qu’il est – en tentant, vainement sans doute, de l’extraire de tout contexte. Est-il bon ? Oui, pas de doute. Un chef-d’œuvre, alors ? Je ne crois pas – la seconde partie m’a parfois un peu laissé sur le carreau, faut dire ; mais il reste quelque chose de très fort dans tout ça, et finalement de singulier.

 

On a dit de ce roman qu’il était passé complètement inaperçu des amateurs américains de Lovecraft pendant deux à trois décennies (mais cela fait quelque temps que cela a changé, donc – et Fred Chappell a d’ailleurs eu l’occasion de livrer plus récemment d’autres récits pus ouvertement lovecraftiens, dont une nouvelle titrée « The Adder », au pitch très alléchant, il faudra que j’essaye de trouver ça)… Peut-être, en France, est-ce différent – voir le contexte de publication évoqué plus haut ? Quoi qu’il en soit, nous sommes là en présence d’une œuvre inspirée mais pas servile, et ce roman n’a rien d’un pastiche : s’il est lovecraftien, c’est à un niveau autrement pertinent – et c’est sans doute le mieux que nous pouvions espérer.

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Christophe Morel 10/12/2016 20:54

Quand j'ai lu ce livre. La réaction agacée que j'ai eu ai: "Tiens Prosper Mérimée rencontre Lovecraft rencontre Steinbeck". Dans mon esprit classique Mina était une sorte de Carmen matinée de personnage sadien. Je me suis considérablement ennuyé pendant la lecture. Heureusement la fin permet de respirer.

Gérard Klein 08/12/2016 19:12

J'ai toutes les raisons e penser que Coindreau, que j'en n'ai pas connu, non seulement ignorait Lovecraft mais très probablement le méprisait, comme du reste la critique américaine (et française) intello de l'époque. Quant à mon ami Christian Bourgois, il ne lisait pas ce qu'il publiait. Quand il a publié mon recueil Histoires comme si, sur le conseil de Jacques Sternberg, que j'ai du reste composé pour lui, il m'a invité à déjeuner selon l'usage, et comme je lui demandais, assez timidement car je ne le connaissais pas très bien, il m'a répondu: oh, je ne l'ai pas lu. Je te fais confiance.
Christian était un véritable éditeur.
Je n'ai pas relu Dagon depuis sa première sortie mais ton analyse m'a donné envie de retourner voir, ainsi que de relire toute cette collection, remarquable, mais qui fut un bide. Noir comme ses couvertures, et Bourgois pensait que c'était la couleur qui était responsable. Il est exact qu'un livre noir ne se voit pas dans un étal. C'est ennuyeux.

Nébal 08/12/2016 19:14

Merci pour ces anecdotes. Faut croire, donc...