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Histoires impossibles, d'Ambrose Bierce

Publié le par Nébal

Histoires impossibles, d'Ambrose Bierce

BIERCE (Ambrose), Histoires impossibles, traduction [de l’américain] de Jacques Papy, Paris, Bernard Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, [1956, 1985] 1997, 159 p.

 

AMBROSE BIERCE – NOUVELLE TENTATIVE

 

Nouvelle tentative, après des Contes noirs qui m’avaient un peu laissé sur le côté, avec les nouvelles, surtout fantastiques, d’Ambrose Bierce – un maître du genre, même si peut être moins souvent mis en avant que bien d’autres, sauf, bien sûr, quand vient la mention inévitable de sa nouvelle la plus célèbre, « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek ». À tort ou à raison, j’ai l’impression qu’on le connaît davantage en France pour son Dictionnaire du Diable, bible du cynisme qui fut bien, il y a longtemps, le premier texte de l’auteur que j’aie lu.

 

Mais son traducteur attitré Jacques Papy (ou du moins a-t-il joué un certain rôle dans sa découverte tardive en France ; à la même époque, il traduisait aussi Lovecraft, d’ailleurs) a livré plusieurs recueils, éventuellement faits de bric et de broc, destinés à illustrer les divers aspects de l’œuvre biercienne, et tout spécialement son pan fantastique. C’est le cas, très clairement, avec ces Histoires impossibles, piochées dans trois recueils originaux, In the Midst of Life, Can Such Things Be ? et Negligible Tales. Si j’ai bien tout compris, il s’agit d’ailleurs du premier recueil du genre en français, qui serait suivi notamment par Morts violentes (même éditeur, dans ma pile à lire), et donc Contes noirs, dont je vous avais déjà entretenu, mais il y a un bail.

 

UN « EFFET BIERCE »… COMME L' « EFFET POE » ?

 

Le bilan de ces Contes noirs était cependant à mes yeux assez déconcertant… Globalement, « objectivement » autant que faire se peut, je n’avais rien, ou pas grand-chose, à leur reprocher : adroitement conçus, et d’une belle plume, avec enfin une certaine singularité tenant souvent à un humour un peu tordu et en tout cas macabre, ils avaient tout pour me plaire…

 

Mais, dans l’ensemble, ils m’emmerdaient.

 

En fait, Bierce, à cet égard, me rappelait un peu l’effet incompréhensible qu’a sur moi Poe. En toute logique, je devrais aduler Poe, il a tout pour ça… Mais, après bien des tentatives, plus ou moins désespérées à force, le fait demeure : il m’emmerde. Et Bierce, ai-je l’impression, c’est un peu la même chose. Mais pourquoi donc ? Je ne sais pas…

 

Mais peut-être cela a-t-il à voir avec une utilisation des thèmes fantastiques devenue tellement célèbre de leur fait, qu’elle a maintenant quelque chose de convenu qui nuit à leur efficacité ? Bizarrement, en effet, des auteurs à peine plus récents parfois me font bien d’avantage d’effet – comme, parmi les « maîtres modernes » identifiés par Lovecraft, un Arthur Machen, ou un Algernon Blackwood, ou, en dehors de ces maîtres mais néanmoins signalé, un William Hope Hodgson… sans parler bien sûr de Lovecraft lui-même – qui n’en louait pas moins Bierce dans Épouvante et surnaturel en littérature, et plus encore Poe, « son dieu », comme de juste…

 

L’effet joue avec pas mal des seize brèves nouvelles retenues dans ces Histoires impossible, hélas. Jusqu'à ce que... Mais n'allons pas trop vite.

 

CE QUI PASSA BIEN

 

Quelques-unes de ces histoires, dans la veine fantastique, se démarquent néanmoins.

 

La meilleure nouvelle du recueil, à mon sens, est très probablement la deuxième, « L’Homme qui se retrouva », dans le fond pas forcément très éloignée de « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek », et qui use joliment du contexte de la guerre de Sécession, vrai traumatisme pour l’auteur ; nous y suivons un soldat perdu, en quête de son unité… C’est un texte délicat et pourtant à la lisière du grotesque, intriguant mais aussi non dénué d’une forme d’humour absurde, mais qui, globalement, baigne surtout dans une atmosphère mélancolique et vaguement inquiète du meilleur aloi.

 

« Le Naufrage du Morrow » atteint peut-être à son tour cette excellence, avec sa romance subtilement décalée – et rappelle là aussi, éventuellement, « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek » ; une autre manière de le dire consisterait à y voir une sorte de texte dickien bien avant Dick – avec quelque chose de charmant et badin qui n’est pas désagréable, dans une nouvelle qui déconcerte bien plus qu’elle n’angoisse ou a fortiori effraie.

 

Dans un registre moins puissant, mais plus que correct, « La Montre de John Bartine » n’est pas sans attraits, avec son héritage maudit et absurde, et la perversion malvenue du narrateur incrédule est pour beaucoup dans la réussite de la nouvelle.

 

CE QUI PASSA MOINS BIEN

 

Mais dominent quand même les textes qui me laissent peu ou prou de marbre. Il y a un certain nombre de « ghost stories » dans le tas, mais aussi quelques autres choses, pas forcément plus palpitantes hélas.

 

Ainsi du premier de ces textes, « Les Yeux de la panthère », en fait une variation sur le loup-garou ; la forme est intéressante, l’humour pas désagréable, l’angoisse est bien de la partie à l'occasion, mais c’est finalement bien convenu, et la chute tombe complètement à plat.

 

Autre texte décevant car non exempt de belles promesses, « L’Infernale Créature » ne tire pas au mieux parti de son contexte cynique de séance d’autopsie avec un coroner acerbe – ces passages sont brillants et cruels, mais le fond de l’histoire n’est pas à la hauteur….

 

CE QUI PASSA BEAUCOUP MOINS BIEN

 

Or nombre des textes qui restent passent encore moins bien, et, surtout, rien ne s'en démarque.

 

« L’Hallucination de Staley Fleming », peut-être efficace à l’époque, ne l’est plus guère aujourd’hui, en tout cas – c’est de la vengeance posthume tout ce qu’il y a de classique.

 

« Diagnostic de mort » m’a laissé parfaitement indifférent, au point où je n’ai rien à en dire.

 

« Le Secret du Ravin de Macarger », tant qu’on y est « Nocturne au Ravin du Mort (histoire invraisemblable) », et enfin, le plus long de ces courts textes, « La Mort de Halpin Frayser », de même – mais en fait, ce sont peut-être les textes qui, dans le présent volume, m’ont paru le plus affectés par cet « effet Poe » qui est donc peut-être aussi « effet Bierce » : c’est bien fait, bien écrit, adroitement conçu, mais ça m’ennuie profondément…

 

Un cas un peu à part enfin, avec « Le Maître de Moxon », qui ne m’a pas davantage parlé, mais probablement moins encore, en fait, tant ce texte sur l’intelligence des machines, peut-être inventif en son temps mais j’en doute un peu, prend bien vite des allures d’essai philosophique poussif, qui tranchent sur l’attention formelle tout de même caractéristique de la majeure partie des textes du recueil, réussis ou pas.

 

CE QUI SAUVA LE TOUT

 

Heureusement, à mon sens, le niveau remonte sacrément avec la plupart des dernières nouvelles du recueil, c’est-à-dire les quatre rassemblées sous la dénomination globale du « Club des Parenticides » (dont on trouve une édition séparée, ai-je vu), auxquelles on peut associer, sans l’ombre d’un doute, « La Tombe sans fond », et peut-être aussi « Le Célèbre Legs Wilson ».

 

Parce que ces récits, souvent moins fantastiques ou moins ouvertement que la plupart de deux qui précèdent, voire pas du tout, usent d’un cadre plus « western » tout à fait amusant, d’autant que l’humour macabre de Bierce y est plus que jamais de la partie – il s’y déchaîne avec un cynisme enthousiasmant, et, si le recueil échouait à faire peur, et n’intriguait sans doute pas aussi souvent qu’il le souhaitait, il parvient par contre à faire rire avec un brio incontestable.

 

Oui, « Le Célèbre Legs Wilson » est sans doute un peu à part, mais son ton de fable caustique sur la mort et la justice n’en introduit pas moins la suite des opérations – qui, quant à elle, met systématiquement en scène de franches canailles, escrocs, voleurs et assassins de western, qui enchaînent les pires atrocités (dont, bien sûr, les inévitables parenticides, mais ils ne s'en tiennent pas là) en conservant un aplomb de tous les instants, un détachement parfait, et en usant d’une langue châtiée qui ne rend leurs récits au fond horribles que plus désopilants dans la forme.

 

Ainsi débute « L’Épreuve du feu » : « À l’aube d’une journée d’été, en l’an de grâce 1872, j’assassinai mon père, acte qui, à cette époque, produisit sur moi une profonde impression. » Cela donne assez le ton, je crois. C'est presque anglais !

 

Mais il y a plus, et bien plus cynique : « La Tombe sans fond », qui ne fait pas officiellement partie du « club », même si le parenticide est de la partie, met en scène une famille entière de psychopathes au travers de tableaux hilarants, et préfigure en cela étrangement les classiques du cinéma d’horreur américain des années 1970 tels La Colline a des yeux ou Massacre à la tronçonneuse – mais versant drôle et goguenard ; la mort et la souffrance y sont plus que jamais des plaisanteries. Un seul regret, encore que : une tentative bizarre de rationalisation de l’étrange à la fin du récit – mais en fait non : cela ne participe peut-être que davantage de la dimension absurde du texte.

 

Car les excès sont forcément de la partie : l’exemple le plus flagrant est sans doute « Mon meurtre préféré », ledit meurtre étant bien sûr celui du père (narré avec fierté devant un juge admiratif !) – et empruntant un dispositif pour le moins improbable et d’autant plus drôle, impliquant un bouc…

 

« L’Hypnotiseur » (le récit le plus fantastique ?) et « Huile de chien », qui raille en même temps le commerce des bonnes gens, sont autant de variations réussies sur ces thèmes.

 

C’est aussi l’occasion pour Bierce, de manière générale, de se livrer à une violente satire du système judiciaire américain, « le vrai » ou les solutions temporaires adoptées dans les « territoires », système accusé de lenteurs invraisemblables et d’absurdités procédurales que l’on dirait sans doute plus tard « kafkaïennes »sauf qu'elles sont au bénéfice des accusés : les parenticides jouissent systématiquement de la bienveillance de leurs juges ! Avouons que, pour le coup, ça ne fait pas toujours mouche, et si certains (la plupart) de ces traits sont très drôles, d’autres se contentent peut-être d’être un peu lourds... Mais heureusement jamais au point de tirer la nouvelle excessivement vers le bas. Notons cependant que, pour le coup, ces nouvelles du « Club des Parenticides » prennent le contre-pied du « Célèbre Legs Wilson », lequel semblait plutôt dénoncer la « justice » à la façon du juge Lynch.

 

DEUX AUTEURS EN UN – OU EN TOUT CAS DEUX EFFETS

 

C’est bien là que brille Bierce : dans la farce macabre, dans le cynisme, dans l’humour entre noir et jaune. Sa plume contournée fait des merveilles, paradoxalement, en mettant en scène d’odieux personnages au langage qui devrait sans doute, « réellement », se montrer bien plus direct. Mais c’est que l’absurde est roi ! Ou le nihilisme ? L’auteur excelle en tout cas à railler la mort aussi bien que la vie, à tourner en plaisanteries les pires souffrances, à faire rire avec ce qui ne devrait surtout pas faire rire.

 

Ces ultimes récits, fantastiques ou pas, sont donc ceux que je veux retenir avant tout – si ce n’est les trois contes mis en avant plus haut dans la chronique, ou en tout cas « L’Homme qui se retrouva ».

 

Le reste ? « Effet Poe »… Mais l’ensemble est bien sauvé – par les textes qui, en définitive, ne prétendent en rien effrayer ou même intriguer, mais ne respectent rien et désacralisent tout.

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