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Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 1, de Hiroshi Hirata

Publié le par Nébal

Satsuma, l'honneur de ses samouraïs, t. 1, de Hiroshi Hirata

HIRATA Hiroshi, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs, t. 1, [Satsuma gishiden], traduction [du japonais par] Yoshiaki Naruse, [s.l.], Delcourt – Akata, [1980] 2004, 232 p.

 

GEKIGA – VRAIMENT

 

La très bonne surprise constituée par L’Argent du déshonneur m’a aussitôt incité à lire d’autres œuvres de Hiroshi Hirata (dont je ne savais absolument rien auparavant), tandis que, parallèlement, j’abordais tant qu’à faire le plus célèbre des gekigas du genre, à savoir Lone Wolf and Cub, de Kazuo Koike et Goseki Kojima.

 

Des œuvres parentes, à l’évidence, et pas seulement parce qu’elles mettent en scène de redoutables sabreurs de l’ère Edo, en usant d’un dessin très « cinématographique ». Il y a quelque chose de plus – et qui fait une bonne partie de la saveur de ces différentes œuvres : le ton. Véritablement adulte – on peut certes se demander si ça signifie véritablement quelque chose, « adulte », mais le fait est qu’il y a là quelque chose qui tranche sur les seinen plus communs – même gores, même pornographiques, « adultes » à la façon « pour public averti ». Non, d’ailleurs, que ces gekigas manquent de violence : elle est là, et d’une sècheresse ahurissante ; côté sexualité, c’est sans doute bien moins marquant, certes (en dépit d’une scène ou deux dans le premier volume de Lone Wolf and Cub, qui font leur petit effet, mais sans démonstration explicite).

 

Mais ces bandes dessinées, qui auraient pu se focaliser sur la seule aventure, sont bien loin de s’y arrêter. Elles associent en effet une documentation extrêmement poussée (au point de nécessiter, pour un lecteur occidental, quelques précisions historiques, géographiques, culturelles, etc., en paratexte – mais tout ça me passionne, bien loin de me rebuter) et un questionnement moral (et éventuellement politique) complexe, fascinant... et peut-être redoutable.

 

NUANCES DE L’HONNEUR

 

Ces œuvres, tels les meilleurs chanbara, qu’elles ont suscité, cassent en fait les mythes les plus caricaturaux concernant le Japon des samouraïs – en dessinant un monde en nuances de gris, où les beaux principes autant que les beaux gestes sont bien souvent dévoyés, l’hypocrisie et la vilénie étant des moteurs narratifs parfois bien plus puissants que l’honneur, quoi que l'on prétende.

 

Mais c’est justement d’honneur qu’il s’agit ici. Car il peut, sans doute, ressurgir là où on ne l’attend guère, et c’est peut-être le propos de l’anecdote (pas des plus connues même au Japon, semble-t-il) que met en scène Hiroshi Hirata au fil des six tomes de la série Satsuma, sous-titrée L’Honneur de ses samouraïs.

 

Il ne faut de toute façon pas se méprendre sur la signification de ces jeux sévères sur la morale et l’honneur qui, pour l’heure, sont donc une des choses qui me fascinent le plus dans ces gekigas : Hiroshi Hirata n’entend probablement pas mettre tous les samouraïs dans le même panier, comme autant d’ordures abjectes ; il a lui aussi ses héros – souvent des « humbles » par ailleurs, même quand ils sont samouraïs, comme c’est le cas ici. Et l'honneur, enfin, peut bel et bien signifier quelque chose pour lui.

 

En fait, la rudesse et la sévérité du regard porté, en ayant quelque chose de plus authentique que le mythe construit autour du bushido, peut à son tour, quitte à détruire d’abord pour reconstruire ensuite, adopter des atours pleinement moraux – et je suppose qu’il n’y a à cet égard rien d’étonnant si un Yukio Mishima, dissertant volontiers sur Le Japon moderne et l’éthique samouraï (essai qu’il me faudra relire un jour, tiens, avec le Hagakure), prisait par ailleurs les gekigas violents et secs de Hiroshi Hirata (je ne trancherai pas la question de savoir s'ils sont subversifs ou non).

 

LE PRÉTEXTE DE LA SÉRIE

 

Satsuma est probablement une des bandes dessinées les plus fameuses de l’auteur. Conçue et publiée entre 1977 et 1982, en six volumes (au format poche dans la présente édition – contraste avec le beau grand format de L’Argent du déshonneur, BD un peu antérieure, mais qui est du coup sans doute plus marquante graphiquement), elle se fonde donc sur une anecdote authentique de l’ère Edo, mais tout juste esquissée dans ce premier volume – dont les vrais centres d’intérêt sont ailleurs. Mais sans doute faut-il en dire quelques mots, tout de même.

 

Le shogun contre les daimyos

 

L’histoire débute en l’an 1753 de l’ère chrétienne – c’est-à-dire, en gros, un peu avant le milieu de l’ère Edo (1600-1868), deux siècles et demi de paix intérieure (relative peut-être, des fois, mais c’est tout de même bien autre chose que les longs siècles de batailles systématiques du Moyen Âge japonais).

 

Les samouraïs, dans le système de castes formalisé par les shoguns Tokugawa, n’en occupent pas moins le sommet de l’échelle sociale – en principe, mais c’est là tout le propos…

 

Quoi qu’il en soit, il y a une tension marquée, si elle ne débouche en principe pas sur des rébellions ouvertes, entre le pouvoir central d’Edo (future Tokyo) et les seigneurs locaux, les daimyos, dans leurs fiefs. En fait, le pouvoir central d’Edo tente, de mille et une manières, d’affaiblir toujours un peu plus ces pouvoirs locaux – et c’est d’ailleurs un thème essentiel du premier tome de Lone Wolf and Cub, qui joue beaucoup de la fourberie du shogunat, usant de tous les prétextes pour anéantir ses éventuels rivaux à l’échelle des provinces.

 

Cette politique repose cependant souvent sur des ordres n’admettant pas la moindre contestation – le plus célèbre étant cette politique de résidence alternée, qui imposait aux seigneurs locaux de passer la moitié du temps à Edo et l’autre moitié dans leurs fiefs (mais en laissant des « otages » à la capitale…), efficace outil de surveillance et de contrôle, et en même temps injonction très coûteuse pour les daimyos, contraints d’entretenir deux lieux de vie à la fois, et à grands frais pour ne pas perdre en prestige… Avec enfin pour effet, le cas échéant, de les couper de leurs terres.

 

Satsuma et le clan Shimazu

 

C’est quelque chose du genre qui se produit dans Satsuma, l’honneur de ses samouraïs. Satsuma est une des provinces les plus méridionales du Japon, tout au sud de l’île de Kyûshû – avec pour capitale Kagoshima, non loin du volcan Sakurajima (très actif, et ce premier volume contient une scène clef en témoignant).

 

Excentrée, la province a des particularismes marqués (on y reviendra), et, par ailleurs, ses samouraïs, dirigés par le puissant clan Shimazu, ont une certaine réputation d’indocilité… Le clan Tokugawa, maître du Japon, avait tendance à s’en méfier – d’autant que, lors de la bataille cruciale de Sekigahara, en 1600, les Shimazu avaient combattu dans le mauvais camp…

 

En fait, pour l’anecdote, cette indocilité éclatera, mais bien plus tard, de façon tout particulièrement marquée : les samouraïs de Satsuma, accompagnés de ceux de Chôshû et de quelques autres provinces, joueront un rôle déterminant dans le processus devant entraîner la fin du shogunat Tokugawa et la Restauration de Meiji, dans la deuxième moitié du XIXe siècle – mais ils s’en mordront bientôt les doigts ! Partisans d’une politique réactionnaire tout à la gloire des samouraïs, ils ont vu le mouvement de Meiji leur glisser entre les mains pour devenir tout autre chose – et même tout le contraire : l’acte de décès du Japon des samouraïs ! À nouveau rebelles, contre un pouvoir central (non plus shogunal mais impérial, désormais) qu’ils avaient pourtant contribué à susciter, ils perdront derechef – y gagnant cependant, aux yeux de l’histoire « mythique », le titre de « derniers samouraïs » (techniquement, surtout conféré à Takamori Saigô, éminent guerrier au service des Shimazu, mais issu d’une famille plutôt modeste – ce qui peut faire sens au regard du contenu de cette BD, en même temps).

 

Les samouraïs au travail

 

Mais revenons en 1753 : il y a donc un ordre du shogun qui est adressé au clan Shimazu. Certaines provinces (de Honshû) ayant considérablement souffert des inondations, il faut de toute urgence s’y livrer à des travaux d’ampleur, notamment d’aménagement des rivières (une constante de la vie auprès des cours d’eau japonais, pour ce que j’en sais). Or le shogun demande (mais il faut comprendre par-là qu’il exige) que ce soit les hommes du clan Shimazu qui s’en chargent. Satsuma n’a pourtant absolument rien à voir avec ces inondations, et les provinces auxquelles il faut venir en aide sont bien éloignées…

 

La véritable motivation du shogun est transparente aux yeux de tous : il s’agit bien, au motif de travaux publics on ne peut plus éloignés des questions martiales, de ruiner le clan Shimazu (qui doit payer de sa poche pour tout cela, et des sommes qu’on devine considérables), et peut-être aussi de l’humilier, en imposant à ses rudes guerriers de se faire simples terrassiers… Tout le monde sait de quoi il s’agit, donc – mais on ne peut pas refuser cet ordre du shogun !

 

Les samouraïs de Satsuma accompliront donc cette tâche – pour l’heure, ils se montreront en fait tout à fait dociles… mais en retournant le piège pour qu’il contribue à leur réputation d’honneur, bien loin de la dégrader. C’est justement en faisant office de terrassiers, prêts à endurer tous les torts et toutes les humiliations du pouvoir central, et en mettant par ailleurs la plus grande application à leur travail, qu’ils feront la démonstration de leur honneur – et non sabre en main dans quelque bataille… Quelque chose du Pont de la rivière Kwaï ? Mais bien plus tôt.

 

Et peut-être les samouraïs de Satsuma se souviendront-ils de cet épisode cent ans plus tard…

 

Cette trame de fond n’est cependant qu’à peine esquissée dans ce premier volume – où elle n'apparaît qu'au fil de rares et brèves scènes passablement cryptiques, alors que le message du shogun est tout juste reçu ; c’est même sur l’annonce aux samouraïs du clan Shimazu de cette injonction des Tokugawa que se conclut l’album.

 

Habilement, Hiroshi Hirata use d’une tout autre trame pour en arriver là – et ce ne sera pas la moindre des surprises pour le lecteur : en fait, il ne cessera d’être surpris par les orientations de l’histoire, mais pour le mieux, car sans que cela fasse tape-à-l’œil, gratuit ou artificiel !

 

LE HIEMONTORI

 

J’avais vaguement évoqué tout à l’heure les particularismes de Satsuma, et c’est sur l’un d’entre eux que s’ouvre la BD, la pratique du hiemontori, ainsi définie par l'auteur : « Le hiemontori est une coutume de Satsuma où deux groupes de cavaliers pourchassent un condamné à mort et se livrent à une véritable bataille pour obtenir son foie. » Charmant…

 

Mais, passé cette très brève explication, suivent vingt pages absolument dénuées de texte, décrivant par le menu le rite horrible avec une précision maniaque, à mesure que le condamné est démembré, étripé, lacéré, etc., jusqu’à perdre tout semblant d’humanité en étant réduit à l’état d’un vulgaire sac de pommes de terre (disons...), rebondissant au gré des assauts… Le résultat est d’une violence proprement stupéfiante ; en fait, je ne suis pas certain d’avoir jamais lu quoi que ce soit d’aussi violent en bande dessinée ! C’est sidérant au point d’en être nauséeux… Mais très fort, aussi – une entrée en matière des plus marquante.

 

Mais qui a dit que cela devait s’arrêter là ? La victime que nous avons vue se faire broyer ainsi au nom d’une tradition on ne peut plus barbare n’était pas la première de la journée… ni la dernière : il reste un condamné à mort, du nom de Sakon Shiba. Nous n’en savons guère à son propos, alors – même si nous le devinons bien vite rudement charismatique, et si sa carrure invraisemblablement musculeuse (de Conan façon Marvel ?) le singularise au milieu des autres… Or Sakon Shiba raille les samouraïs assoiffés de sang et persuadés qu’ils ne tarderont guère à le mettre en pièces au cours du hiemontori – et il critique le rite barbare, mais certainement pas parce qu’il en a peur : il entend surtout confronter les guerriers à la bêtise de ce simulacre cruel censé « remplacer la guerre » en cette ère de paix ! Et il ne se laissera pas faire. Négociant habilement son sort sous couvert de provocations et d’insultes, il parvient en fait à circonvenir le rite même du hiemontori, et à humilier ses bourreaux !

 

Mais comment en est-on arrivé là ? Et qui est donc ce Sakon Shiba ? C’est ce que Hiroshi Hirata va désormais nous raconter à l’aide d’un long et complexe flashback – procédé récurrent de la BD, ou du moins de ce premier tome, qui multiplie ainsi les allers-retours, mais de manière très habile et pertinente, à même de surprendre le lecteur le cas échéant (à plusieurs reprises en ce qui me concerne), sans jamais le perdre cependant.

SAMOURAÏS RICHES ET SAMOURAÏS PAUVRES

 

Mais c’est en fait avant tout l’occasion d’introduire un autre procédé essentiel de la BD, à savoir sa perspective documentaire (les raisons de la condamnation de Sakon Shiba n’interviendront véritablement que plus tard, car elles nécessitent des développements préalables). Hiroshi Hirata prend bien soin, sans excès de didactisme, mais avec un luxe de détails, de décrire la vie des samouraïs de Satsuma.

 

Or ceux-ci ne forment pas un groupe uni : les samouraïs les plus gradés, jôshi et jôkashi, s’opposent statutairement et par la richesse aux gôshi, bien plus nombreux, qui sont des samouraïs, oui, mais très pauvres... Parfois plus que nombre de paysans, artisans ou commerçants, hiérarchiquement leurs inférieurs. [EDIT : C'est peut-être un peu exagéré, ça, m'a-t-on dit.] Et peut-être d’autant plus dans cette ère de paix ! En fait, les gôshi ne peuvent pas vivre de leur capital ou des générosités du daimyo : même nobles, en tant que samouraïs, ils doivent travailler… Contraste avec ce que nous connaissions dans la France de l’Ancien Régime, où, pour un noble, travailler, c’était déroger. Les samouraïs en principe vivaient sans doute ainsi, mais pas les gôshi : en fait, on trouve même des métiers qui sont spécifiquement réservés à ces samouraïs ! Et non des moindres : tonneliers, bucherons, charpentiers, tourneurs sur bois, laqueurs, carriers, tailleurs de pierre, forgerons, papetiers, teinturiers, fabricants d’ombrelles, de sandales en bois, de peignes, de tatamis, de roues… Mais même ce privilège (et quelques autres, mais de nature purement honorifique, destinés à soigner autant que faire se peut l’ego meurtri de ces guerriers déclassés) ne suffit souvent pas à assurer leur subsistance. Aussi participent-ils régulièrement aux travaux des champs, qu’il s’agisse de la moisson du riz… ou, surtout, de la culture des patates douces spécifiques de Satsuma, qui leur vaut, de la part des jôshi et jôkashi, le quolibet de « mangeurs de patates ».

 

C’est que les relations entre les divers samouraïs sont houleuses… Et les guerriers directement associés au château ont tous les droits ou peu s’en faut. Prompts à humilier leurs inférieurs, ils le sont tout autant à suspecter et châtier l’insulte de leur part ; nul besoin alors d’un juge pour trancher le différend : un coup de sabre suffira !

 

Certains gôshi n’en peuvent tout simplement plus – la pauvreté est déjà difficile à vivre, mais les humiliations perpétuelles des samouraïs du château, et les privilèges outrés de ces derniers, c’est plus qu’ils ne peuvent supporter.

 

Et Sakon Shiba figure parmi eux – dont la conception de l’honneur est très avancée, mais qui n’est certes pas disposé à faire n’importe quoi en son seul nom. Ce n’est pas qu’il se refuse aux solutions radicales et craigne la mort, absolument pas ; nous le verrons bien, en constatant ce qu’il a fait pour être condamné au hiemontori… Je préfère cependant ne pas en dire davantage ici : c’est une séquence très forte.

 

LE JEUNE SAMOURAÏ ET SES PAIRS NÉVROSÉS

 

Il me faut cependant dire quelques mots, mais aussi brefs que possible (et sans spoiler), sur la suite des événements – car Sakon Shiba n’est pas la seule figure charismatique de ce premier volume.

 

Contre toute attente, il faut lui adjoindre un jeune samouraï de plus haut rang, Jûzaburô Gondô – contre toute attente à au moins deux égards, en dehors même de son seul statut social supérieur : il a en effet toutes les raisons d’en vouloir à Sakon Shiba, d’une part, et, d’autre part, nous croyons voir en lui, tout d’abord, un de ces jeunes samouraïs idiots, qui n’ont que l’honneur à la bouche quand ils n’ont pourtant, mais peut-être sans même s’en rendre compte, que leurs privilèges en tête.

 

Mais Jûzaburô Gondô n’est pas ce genre de jeune imbécile – en fait, il est lui aussi un rebelle, à sa manière… Et il dénoncera à la face de tous les stupidités que l’on commet au nom de l’honneur, au prétexte que l’on est un samouraï – réquisitoire impitoyable, au cours duquel les samouraïs de Satsuma font toujours un peu plus figure d’idiots et d’obtus, conditionnés par des préceptes censément honorifiques mais en fait dévoyés depuis des siècles, et qui aboutissent aux comportements les plus ridicules, tout particulièrement en rapport avec les femmes !

 

Jûzaburô a certes conscience de son rang, et il n’est pas exclu qu’il l’amène un jour à commettre quelque bêtise à son tour. Mais il met habilement en lumière le caractère névrotique de la condition de samouraï, et tout particulièrement à Satsuma, et tout particulièrement en cette ère de paix.

 

Des traits qui, cependant, étaient déjà esquissés auparavant, par Sakon Shiba… ou contre lui – après tout, même pauvre, il est un de ces samouraïs, lui aussi. Que penser par exemple de ce « rite » martial, que l’on dit caractéristique d’une école de maniement du sabre, mais consistant simplement, chaque matin, pour le samouraï se levant, à frapper 3000 fois de son sabre un piquet de bois, en hurlant à chaque coup ?

 

Mais les pires névroses des samouraïs sont liées à la mort – et peut-être d’autant plus que celle-ci est minimisée à force d’être banalisée. Les samouraïs du château tuent leurs inférieurs sans même y penser. Mais qu’en est-il de tous ces hommes qui, au nom de l’honneur, toujours ce même satané honneur, se condamnent d’eux-mêmes au suicide, et pour les raisons les plus absurdes ? « Mieux vaut vire pour l’honneur que mourir pour lui », nous dit Sakon Shiba. Ce qui paraît sensé…

 

Mais c’est une thématique plus complexe encore qu’elle n’en a l’air – et peut-être d’autant plus que nos deux héros, Sakon Shiba et Jûzaburô Gondô, ne sont certainement pas parfaits : le premier aussi tue sans y penser, et, au nom des seuls symboles, il n’hésite pas à faire voler des têtes – son fanatisme en vaut peut-être bien un autre… Quant au second, il est à l’évidence imbu de son rang – et sans doute n’est-il pas des plus cohérent dans son attitude à l’égard des « mangeurs de patates »…

 

OÙ SE CACHE L’HONNEUR

 

Et c’est ainsi que Hiroshi Hirata promène le lecteur, en le surprenant toujours un peu plus, par des choix qui s’avèrent cependant bien vite parfaitement cohérents. Mais cela participe du ton « adulte » de la BD, qui use d’un cadre minutieusement décrit (au point de la restitution documentaire, donc, mais sans pour autant jamais éloigner le lecteur de son histoire) pour mettre en place des dilemmes moraux aux connotations politiques, dilemmes extrêmement complexes dans un monde qui ne peut guère s’en tenir à de grands principes, a fortiori dans la mesure où ces grands principes sont toujours un peu plus dévoyés.

 

Car c’est un monde en nuances de gris, et dans lequel, pour l’heure, on ne peut guère se montrer qu’indécis quant à savoir où se niche au juste l’honneur, et, le cas échant, s’il a quoi que ce soit d’admirable.

 

Je suppose, au vu de la trame globale à peine esquissée ici et du peu que je sais de l’anecdote portant sur les samouraïs de Satsuma, qu’il n’en ira pas toujours ainsi dans la suite de la série, bien au contraire, mais le double réquisitoire du colosse Sakon Shiba et du rebelle Jûzaburô Gondô fait mouche. A vrai dire, il pourrait sans doute être extrait de la bande dessinée pour dénoncer la bêtise des fanatiques obsédés par cette absurdité qu’est la « tradition », fanatiques de tout poil et dans tout contexte… Et ce que ce soit véritablement le propos de Hiroshi Hirata ou pas (en fait, j’en doute). Cependant, ici, le rattachement à un contexte bien précis participe bel et bien de la démonstration – qui porte assurément.

 

LE GRAPHISME

 

Puissant au-delà du format

 

Revenons sur le graphisme – très rapidement envisagé plus haut. Par rapport à L’Argent du déshonneur, qui m’avait vraiment secoué, Satsuma, l’honneur de ses samouraïs pâtit quelque peu de son format poche. Peut-être… En fait, rien de bien certain – car le trait de l’auteur demeure tout à fait majestueux, et d’un à-propos constant.

 

Si la longue séquence initiale du hiemontori n’est pas toujours très lisible, on ne s’en plaindra pas forcément tant cela participe de la sauvagerie barbare de la scène. Par la suite, et pour l'heure du moins, la BD ne met pas vraiment l'action au premier plan, de toute façon.

 

On s'intéresse alors davantage à la focalisation sur les personnages, mais qui sont habilement intégrés dans un cadre à propos – minimaliste ici, très pointilleux là ; cela débouche régulièrement sur des images fortes et efficaces, parmi lesquelles j’aurais envie de citer au tout premier chef Sakon Shiba s’interrogeant sur son sort et celui des siens devant le Sakurajima crachant sa fumée.

 

L’ultraviolence

 

Il faut cependant, même si ça n’est pas à proprement parler une originalité de la BD, dire quelques mots de son ultraviolence – même si j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’en parler pour d’autres… C’est sans doute un trait essentiel de cette série, de même que ça l’est dans Lone Wolf and Cub, série immédiatement antérieure.

 

Mais c’est décidément une violence bien différente de celle qui s’exprime plus couramment en manga, jusque dans ses déferlements de gore ; certes, j’ai eu l’occasion de lire plusieurs BD, d’horreur ou ero guro surtout, qui n’y allaient pas par quatre chemins en la matière, au point parfois de susciter une forme de malaise – j’avais mentionné à ce propos l’outrancier deuxième volume des Carnets de massacre de Shintarô Kago, et ce en dépit de son caractère de mauvaise blague…

 

Mais, ici, ou dans Lone Wolf and Cub, c’est vraiment autre chose : c’est excessif, et pourtant ça rend vrai ; peut-être parce que c’est surtout extrêmement sec ? L’interminable hiemontori excepté (mais pour quel effet !), la BD ne s’appesantit pas vraiment sur la violence – on tue un homme en un coup, paf ; giclée de sang, tête ou membre qui vole s’il le faut (plus qu’à son tour, en fait), mais ça tient en une case. Pourtant, cela participe sans doute de l’effet étonnant produit par cette violence – au point, donc, où ça m’affecte beaucoup plus, je crois.

 

La dimension documentaire

 

Autre point de graphisme à mettre en avant : la dimension documentaire.

 

Elle s’exprime tout particulièrement dans les quinze premières pages du deuxième épisode, où Hiroshi Hirata fait le tour des métiers réservés aux samouraïs pauvres de Satsuma ; en écho aux vingt pages du hiemontori, mais le contraste n’en est que plus marqué, ces quinze pages sont dénuées de tout dialogue (même si figure à chaque fois, sans autre explication, le nom de chaque métier illustré).

 

Dès ce moment mais aussi par la suite, quand il y revient sur un mode plus bavard, à mi-chemin donc entre le dessin et le texte, c’est l’occasion pour l’auteur de se livrer à un travail extrêmement méticuleux de reconstitution historique.

 

Mais ce procédé reviendra à l’occasion de scènes bien différentes…

 

Il faut sans doute singulariser, à cet égard, le réquisitoire de Jûzaburô Gondô contre la bêtise fanatique des samouraïs endoctrinés ; un nouveau décalage se produit, et la scène est ainsi cette fois un écho de celle qui décrit les différents métiers, mais, par contre, avec un texte abondant pour opérer le contraste, texte qui est celui du jeune samouraï.

 

Enfin, mentionnons les brèves (et quelque peu cryptiques) scènes où le clan Shimazu apprend les instructions du shogun.

 

Dans tous les cas, c’est admirablement bien fait – et, du coup, en dépit du « récitatif », ou de la « voix off » peut-être, qu’on aurait pu craindre didactique, le lecteur reste dans la BD, et dans la narration, pleinement conscient que tous ces détails exhaustivement rapportés et explicités font sens dans l’œuvre globale.

 

(Si j’étais méchant, je dirais que c’est un peu comme Alix, mais en beau et pas chiant.)

 

La calligraphie ?

 

Ah, et, pour le principe, une petite chose en sus : Hiroshi Hirata n’est pas qu’un gekigaka apprécié, il est semble-t-il aussi un calligraphe doué.

 

Bien sûr, une traduction ne peut pas vraiment en faire état… Mais il y a un effort graphique, le cas échéant (quand des personnages hurlent, disons…), pour rendre quelque chose de cette dimension originelle avec les lettres de l’alphabet ; c’est sensible dès la couverture, en fait, mais avec cette précision que c’est là Hiroshi Hirata lui-même qui s’en est chargé. Je suppose que ce n’est pas le cas à l’intérieur des pages... La BD crédite Vincent Zouzoulkovsky pour l’adaptation, Éric Montésinos pour l’adaptation graphique, et Trait Pour Trait pour la conception graphique – sans doute est-ce par-là qu’il faut chercher le responsable ? Mais je suis bien incapable de le désigner plus précisément… C’est intéressant, en tout cas.

 

À SUIVRE

 

Quoi qu’il en soit, et même si ce premier volume de Satsuma, l’honneur de ses samouraïs ne m’a probablement pas autant bluffé que L’Argent du déshonneur (le privilège de la découverte), j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; il est nauséeux parfois, surprenant souvent, pertinent et fascinant et beau toujours – jusque dans les têtes qui volent.

 

La suite bientôt.

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