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Contes du Soleil Noir : Crash, d'Alex Jestaire

Publié le par Nébal

Contes du Soleil Noir : Crash, d'Alex Jestaire

JESTAIRE (Alex), Contes du Soleil Noir : Crash, illustrations de Pablo Melchor, Vauvert, Au Diable Vauvert, coll. Hyperfictions, 2017, 117 p.

 

DE TOURVILLE AU SOLEIL NOIR

 

En…

 

Ah oui, putain, 2007, quand même, OLD...

 

En 2007 donc, sur l’injonction d’un camarade, j’avais lu et globalement beaucoup apprécié Tourville, premier roman d’un certain Alex (D.) Jestaire, publié Au Diable Vauvert – un gros monstre touffu, excessif, bardé de références, et dans l’ensemble très enthousiasmant, jusque dans son style oral suscitant comme tel les comparaisons inévitables (et je n’ai pas été le dernier à faire ce genre de comparaisons), et tout autant les critiques. Depuis, silence radio (ou presque – il y avait au moins un roman en 2010)…

 

Et voilà-t-y pas qu’Alex Jestaire nous revient, et au Diable encore, mais dans un format bien différent : le nouveau roman du bonhomme fait dans la centaine de pages tout mouillé, en gros caractères et avec des illustrations (chelou, pertinentes) signées Pablo Melchor. Le jour et la nuit, par rapport à Tourville. Sauf que c’est un peu un leurre… En effet, le présent Crash inaugure en fait une série de cinq courts « romans » titrée Contes du Soleil Noir – les quatre autres volumes devraient paraître courant 2017, l’un après l’autre. On verra si ce format est pertinent...

 

Un projet qui s’annonce différent de Tourville, donc ? Il reste cependant quelque chose dudit pavé dans Crash – ne serait-ce que dans le jeu sur les médias et les réseaux, même si la plume est autrement sage… mais par ailleurs très pertinente, cultivant toujours une dimension orale saturée de name-dropping mais avec une justesse appréciable – pas dit, à cet égard, que le texte vieillisse très bien, mais là, on est en plein dedans : un cliché, au sens photographique, hein, d’un instant T du monde. Comme Tourville, d’ailleurs, nous faisons plus que frôler l’imaginaire, ici, catalogage éditorial ou pas (mais le Diable réside souvent dans ces interstices et depuis toujours, sans la moindre ambiguïté) ; ceci étant, s’il y a là un prolongement du délire conspirationniste de Tourville (mais qui serait passé entretemps de X-Files aux illuminés du ouèbe, nettement moins sympathiques que Mulder et Scully...), et si la très vague anticipation du roman semble coller également, c’est – à en croire l’argumentaire, du moins (qui en fait forcément un peu trop, sinon ça ne serait pas drôle) – dans le registre horrifique que s’inscrit Crash, et que doivent s’inscrire ses petits frères et sœurs.

 

DES RÉFÉRENCES EN VEUX-TU NON EN VOILÀ QUAND MÊME

 

Et là, BLAM ! Stephen King, Clive Barker, David Cronenberg, et Alan Moore, nous dit-on, ah oui quand même. Ça fait beaucoup pour un seul homme... Et, concernant ce Crash, ça n’est guère convaincant (supposons que c’est la série dans son ensemble qui doit appeler à ces références). D’ailleurs, l’inscription du roman dans le registre horrifique n’est pas forcément si évidente que cela… Il y a du ricanement libérateur dans ce premier des Contes du Soleil Noir – le cauchemar débouche peut-être même sur quelque chose de positif… Et si cauchemar il y a (oui, il y a...), c’est dans la dimension réaliste du roman : le cauchemar, c’est la vie de merde, pas les fantômes en réseau.

 

Alors on pourrait, j’imagine, forcer un peu le trait, justifier la mention de Stephen King par cette dimension de cauchemar du quotidien, appuyer même sur l’impotence de l’héroïne, qui pourrait aussi bien être un Paul Sheldon devant sa machine à écrire (elle, elle est devant un poste de télé, est-ce si différent), et les autres avatars de cette figure ne manquent pas ; on pourrait appuyer encore sur le modèle du Roi, j’imagine, en insistant sur la dimension technologique de la terreur, mais c’est peut-être déjà un peu plus audacieux. Clive Barker, Alan Moore ? Là je sèche un peu, faudra peut-être y revenir par la suite… Avec Cronenberg, on touche peut-être quelque chose de plus pertinent, via Vidéodrome sans doute, eXistenZ peut-être… et Crash, bien sûr ; ce qui nous ramène à Ballard, et c’est sans doute par-là qu’il aurait fallu commencer, non ? Tant le court roman d’Alex Jestaire, jusque dans ses connotations apocalyptiques, semble entrer en résonance avec la civilisation à bout de souffle de La Foire aux atrocités, avec les pulsions inavouables et soudainement libérées de la « trilogie de Béton », avec la Sauvagerie du massacre de Pangbourne et les ultimes avatars, ensuite, d’une horreur sociale qui est aussi horreur de classe, et ce même si Alex Jestaire est nettement plus banlieue grise que face cachée de la Riviera.

 

Et le style ? Tiens, là, on ne cite rien, cette fois… On ne s'en était certes pas privé en 2007. J’en reviendrais bien à mes vieux présupposés – Chuck Palahniuk, oui, Bret Easton Ellis aussi, côté français j’avancerais bien un Michel Houellebecq en forme (en précisant, diable d’ambiguïté, que chez moi cela n’a absolument rien d’un reproche, bien au contraire). Mais comparaison n’est pas identité, et Alex Jestaire est sans doute bel et bien avant tout Alex Jestaire – d’où cette fluidité essentielle dans l’écriture, que je suppose inaccessible aux simples pasticheurs, calquant leur prose sur celle de l'efficace du moment.

 

LE SOLEIL NOIR DE GEEK

 

Le Soleil Noir ? Une sorte d’emblème, un référent commun des mystiques et des fous (je n’ai jamais cru qu’il y ait la moindre différence entre les deux). Associé à une fin de la civilisation qui pourrait être un écho à Tourville, mais qui, heureusement, ne me paraît pas broder sur un discours catastrophiste ambiant tristement convenu – qu’il soit de droite ou se prétende de gauche ; c'est plus malin que ça.

 

Geek sera notre guide. L’étrange bonhomme, peut-être uniquement réalisé dans sa fonction, est du genre à se noyer avec délectation dans les réseaux, tout au fond du fond. Adepte du data mining, il y pioche de l’insignifiant et en fait des histoires – en cela, il est un artiste, et pas si vain qu’on aurait pu le croire (lui-même y compris, si ça se trouve). Cette fois, il entend nous narrer l’histoire de Malika – et c’est une histoire pathétique au possible.

 

MALIKA EST DANS LA MERDE

 

Malika vit – si l’on peut parler de vie – dans le 94, où elle élève seule, tant bien que mal, son petit garçon Sami (le père est un connard, qui a mal tourné et l’avait laissé tomber même avant cela). C’est la misère – Malika est contrainte à gérer son budget avec la précision d’un ordinateur entièrement dédié à la seule comptabilité, car un euro peut faire la différence. Elle n’a guère de revenus – elle fait des ménages, quand même, sale boulot, insuffisant… Avant, elle avait d’autres ambitions, elle s’était inscrite à la fac, se voyait bien, à terme, raconter des histoires elle aussi… Mais ça c’était avant – avant le gros con, et avant Sami.

 

Pour autant, Malika n’est pas un cliché façon Les Misérables, de pauvre petite rebeu dans sa banlieue... Entendons-nous bien : elle est une pauvre petite rebeu dans sa banlieue ; mais Alex Jestaire, assez habilement, épice le tableau si tristement commun que représente Malika en lui conférant bien plus d’âme qu’à un personnage n’ayant d’autre but que d’être un vecteur d’indignation sociale. Sur le format de Crash, il ne s’étend guère, mais quelques traits savamment agencés suffisent à faire de Malika quelqu’un qui sonne juste – et, oui, finalement, même ainsi on peut sans doute dire qu’elle « vit ». Elle est humaine, pas un outil.

 

Mais ça peut toujours être pire, hein – et du coup, ça le devient. À moins que…

 

Bon, bref : crash ! Rentrant de son travail, inquiète du fait d’un appel de la baby-sitter comme quoi Sami serait malade, Malika n’arrivera jamais à destination : AVC, accident de voiture.

 

BFMTV

 

Mais elle ne meurt pas.

 

Enfin, pas tout à fait… Seulement voilà : nombreuses séquelles irréversibles, Malika est un légume. Elle n’est pas totalement inconsciente du monde qui l’entoure, en fait – ou du moins, au bout d’un certain temps. Sa situation s’améliore même un peu, avec les années – sans espoir qu’elle s’améliore vraiment, bien sûr…

 

Mais une chose la fait réagir : la télé. Elle en a une dans sa chambre, qui tourne en permanence. Le personnel soignant se rend compte de ce que les programmes – documentaires et informations, surtout – la captivent (si j’ose dire). Incapable de dire le moindre mot, Malika végétative sait cependant signifier qu’elle veut voir la télé, qu’on ne l’en empêche surtout pas ! Les infirmières le savent bien, qui peuvent faire de l’accès à l’écran un moyen de pression pour que Malika mange, ce genre de choses…Mais la télé ! La télé ! Même BFMTV ! Franchement, au point où elle en est…

 

C’est que la télé permet à Malika de voyager – de sortir de cette chambre, de sortir de son corps impotent. Son onirisme actif est plus escapiste que jamais – encore que le terme ne soit sans doute pas très juste… En effet, si elle se rend quelque part, c’est parce que les images l’y autorisent – et ce sont systématiquement, supposées la ramener au réel, des images de catastrophes… Sur un mode mineur, d’abord : on fait sauter une barre d’immeubles, etc. Les choses deviennent plus inquiétantes quand elle assiste, au Japon – elle, au Japon ? –, au tsunami de 2011…

 

Et, bien sûr, l’actualité est phagocytée par les attentats islamistes.

 

JACKIE O. EN FIGURANTE

 

STOP.

 

Et revenons en arrière – en disant SPOILER au cas où, jusqu’à la fin de cette chronique.

 

Rappelons-nous que c’est Geek qui nous raconte une histoire. D’abord engagé à la première personne, il nous a ensuite et assez longtemps fait le coup du narrateur omniscient, ou pas tout à fait – devenant indirectement Malika, fouinant pour nous dans sa tête, mais en s’effaçant lui-même, hypocrisie ou pas. Il jongle en fait avec les modes de narration, et son niveau d’implication. En tant que tel, il a sans doute quelque chose d’un « narrateur non fiable », auquel il ne faut donc pas faire pleinement confiance – un procédé de mise en abyme connu et reconnu, que gère bien Alex Jestaire. Car, après tout, Geek nous raconte des histoires… Et Alex Jestaire derrière lui.

 

(Et BFMTV si vous y tenez.)

 

Au bout d’un certain temps, cependant, Geek doit à nouveau se mettre en avant – lui le croisé du data mining : c’est sur Internet qu’il a découvert Malika… comme bien d’autres ont découvert cette improbable touriste des catastrophes, toujours là sur les images des pires drames, et qu’importe si c’était objectivement impossible ! Les conspirationnistes de la Toile sont fascinés par cette inconnue, cette Jackie O. (son modèle ! Et après tout, le film d’Abraham Zapruder constituait un prélude de choix…), foulard et valise, qui est… toujours… là. L’enquête obsessive des geeks et des paranoïaques révèle une vérité qui ne peut pas être – et qui, en tant que tel, pourrait donc bel et bien invalider toute vérité.

 

Et c'est pour ça, sans doute, qu'ILS tentent d'effacer toutes ces vidéos !

 

ET ÇA MARCHE

 

Tout cela est d’une certaine manière assez banal, je suppose… Et pourtant cela fonctionne très bien. Plusieurs raisons à cela – et je suppose qu’il y en a d’autres encore, hein, mais voici du moins ce que j’ai à en dire.

 

Mentionnons tout d’abord le style. J’en avais dit deux mots plus haut, mais j’y tiens : c’est admirable de fluidité et d’authenticité, à la limite joliment ambiguë de la narration interne, intime, et du regard extérieur plus détaché – avec sa part de manipulation dans les deux cas, si ça se trouve. Plus sobre que dans l’exubérant Tourville, la plume d’Alex Jestaire use ici d’expédients parfois assez proches, et pas forcément d’une originalité stupéfiante (name-dropping, donc, des célébrités, des marques, des séries télé…), mais avec une étonnante retenue (oui) qui bénéficie à la pertinence du propos, et lui permet d’exprimer une certaine poésie – entre béton et Chocopops sans doute, une poésie néanmoins.

 

En corollaire, il y a donc le caractère palpable de Malika : son histoire est poignante, oui, mais la jeune femme a une réalité en dehors du seul registre du pathos presse-bouton – et ce, parfois, non sans acrobaties qui auraient pu s’avérer très casse-gueule (la mère célibataire d’ascendance maghrébine et son rapport à l’Islam, via sa tenue, via ce gros con de père de Sami, et les voisines, et bien sûr les attentats tels que vus sur BFMTV), mais dont l’auteur se tire avec brio. Si Malika émeut, ce n’est pas (seulement) parce qu’elle a une vie de merde, c’est aussi parce qu’elle existe – et pas seulement sur des vidéos mystères enfouies dans les tréfonds du ouèbe.

 

Enfin, le propos me paraît plus subtil qu’on aurait pu le croire. Sur une base pareille, j’imagine qu’une tentation presque aussi forte que le misérabilisme aurait consisté en une « critique sociale », maniant la métaphore façon enclume, et dépassant la seule indignation (bien légitime, elle) devant les rudes conditions de vie de Malika pour tenir un discours plus englobant, nécessaire parfois, mais succombant bien trop souvent à de fausses illuminations, des condamnations qui ne tiennent pas forcément la route, disons des solutions qui n’en sont pas, à des problèmes qui peuvent être tout autres.

 

Certains auteurs de SFFF – suivez mon regard – tirent argument des insanités du capitalisme, bien réelles, pour condamner vertueusement (et paradoxalement ?) l’échappatoire du virtuel ; ce qui, dans le cas de Malika en légume, aurait été pour le moins indécent. Or j’apprécie, ici, que, derrière la façade (bien réelle là encore) d’horreur sociale, matinée comme de juste de discours apocalyptique sur la fin de la civilisation (adapté à la dimension conspirationniste de l’intrigue), la technologie, jusque dans ses excès – légume scotché devant BFMTV, geeks farfouillant inlassablement le ouèbe comme autant de moines zen à la recherche du satori perdu –, affiche un potentiel d’émancipation : la spectatrice captivée se libère en usant justement de l'outil symbolique de sa réclusion. De manière grinçante si vous y tenez : oui, notre touriste des catastrophes sourit quand le premier avion percute la tour nord du World Trade Center – et c’est bien un stade ultérieur après la contemplation simplement perplexe des ravages du tsunami dans le Tôhoku. Sans doute, par ailleurs, toutes ces catastrophes ont-elles quelque chose de préludes à une catastrophe ultime – si subsistent des enregistrements vidéo de cette conclusion du monde, nul doute que Malika y figurera : Jackie O., foulard, valise… et sourire. Mais, en mettant l’accent sur le personnage, comme si, par un retournement des choses, il s’accaparait soudain le statut de cause et non d’épiphénomène, il me semble qu’on aboutit paradoxalement à une forme de libération – ce que peut être la mort, certes… Mais avec un sourire, et la joie de laisser derrière soi un monde qu’il ne fallait plus trainer comme un boulet.

 

Lecture toute personnelle, peut-être, et nihiliste ou cynique si vous le souhaitez, mais que je crois discerner entre ces pages, et que je suis porté à envisager de manière plutôt positive. Si ça se trouve, c’est que j’ai au fond de moi le désir d’apercevoir à mon tour le Soleil Noir… ou d’y participer.

 

Une réussite, donc, que ce Crash ; on n’en fera certes pas un chef-d’œuvre, mais il passe très bien, séduit et convainc un peu plus à chaque page – en transcendant intelligemment un propos que l’on aurait pu craindre banal. Pas la même ambition que Tourville, certes, mais, en concentré, quelque chose d’efficace et pertinent, d’une fluidité admirable et non exempt de valeur poétique.

 

La suite de la série permettra peut-être d’envisager les choses différemment, et de revenir sur ce Crash ? Le deuxième épisode s’intitule Arbre, et paraîtra en mars – probable que je vous en dirai quelque chose…

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