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Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

Publié le par Nébal

Éloge de l'ombre, de Junichirô Tanizaki

TANIZAKI Junichirô, Éloge de l’ombre, [陰翳礼讃, In'ei raisan], traduit du japonais par René Sieffert, Lagrasse, Publications Orientalistes de France – Verdier, [1933, 1978] 2011, 90 p.

 

LA PATINE DE LA TRADUCTION…

 

L’Éloge de l’ombre, de Junichirô Tanizaki… Il était bien temps que je me lance dans la lecture de cet ouvrage aussi bref que colossal – ou du moins est-ce sa réputation, fermement établie ici dans sa préface par l’éminent traducteur René Sieffert.

 

Dudit, j’avais essentiellement lu des rendus d’œuvres « classiques », entendons par-là antérieures à Meiji : Le Dit de Heichû, Le Dit de Hôgen et Le Dit de Heiji, Le Dit des Heiké, les Contes de pluie et de lune d’Akinari Ueda (il faut y ajouter, sous le titre Les Notes de l’ermitage, une des trois traductions françaises du splendide Hôjôki de Kamo no Chômei que j’ai lues – mais la seule à être chroniquée sur ce blog est celle du Révérend Père Sauveur Candau, sous le titre Notes de ma cabane de moine) ; il avait cependant traduit également des auteurs contemporains – et pas des moindres, même si, sur ce blog, je ne peux renvoyer (pour l’heure ?) qu’aux Belle Endormies de Yasunari Kawabata.

 

Quoi qu’il en soit, René Sieffert rend ici en français un texte très important de Junichirô Tanizaki – immense écrivain japonais du XXe siècle (et, pour l’anecdote, encore le seul à avoir été publié dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade) : cet Éloge de l’ombre, écrit en 1933, est souvent cité comme une œuvre cruciale, permettant d’approcher, d’une certaine manière, « l’âme japonaise », ici au regard des préoccupations esthétiques.

 

Le traducteur lui-même a beaucoup « milité » pour cette œuvre avec sa traduction de 1978 ici reprise (à l’époque, elle figurait dans ses Publications Orientalistes de France – longtemps la seule édition, de longue date épuisée par ailleurs : cette reprise chez Verdier date de 2011 seulement) ; et il n’y a va pas par quatre chemins, dans sa présentation : c’est un chef-d’œuvre, nous dit-il – et peut-être même le chef-d’œuvre de Tanizaki… qui en compte pourtant un certain nombre à son actif. Il est vrai que je ne l’ai guère lu pour l’heure… Seulement La Clef et, bien plus récemment, l’Histoire secrète du sire de Musashi – que j’avais adorés tous deux ; mais le fait est : j’ai encore de la marge ! Et l’envie de creuser, parce que j’ai le sentiment d’un écrivain qui, littéralement, « me parle »…

 

En notant cependant d’emblée que les deux œuvres que je viens de citer sont des romans – pas l’Éloge de l’ombre, qui est un essai. C’est que Tanizaki, écrivain prolifique autant que doué, s’est exercé au fil de sa carrière dans bien des registres…

 

Cela faisait un bon moment que j’avais envie de lire cette œuvre, envie devenue ces derniers temps plus pressante – car pénétrer « l’âme japonaise » n’est pas la moindre des difficultés auxquelles je suis confronté depuis quelques mois que je m’y intéresse de manière plus concrète. Mais, étrangement, l’événement qui m’a amené à lire enfin cet essai avait quelque chose de paradoxal… puisqu’il s’agissait de la sortie d’une nouvelle traduction, signée Ryôko Sekiguchi, parue tout récemment aux éditions Philippe Picquier, sous le titre Louange de l’ombre.

 

Mais voilà : j’avais déjà l’Éloge de l’ombre dans ma bibliothèque de chevet – je n’allais pas me précipiter sur cette nouvelle traduction sans savoir davantage de quoi il retournait au juste… D’autant plus, sans doute, que René Sieffert (décédé en 2004) avait la réputation d’un excellent japonologue et traducteur : nous ne sommes pas ici dans le cas de figure, si fréquent en science-fiction, des traductions « anciennes » à la hache, qui gagnent assurément à être remplacées par un travail plus respectueux de l’œuvre originale… et parfois même de la langue française, tout bonnement. J’admets une chose, concernant les quelques traductions de René Sieffert que j’ai pu lire : quand il rend un japonais archaïque, il le fait délibérément dans un français « archaïsant », disons « contourné », qui ne facilite pas toujours l’approche du texte, même s’il y gagne souvent en élégance. « Problème » (éventuel) qui ne se pose cependant que pour les « classiques » comme définis plus haut : pour transposer ici Tanizaki, comme pour Kawabata dans Les Belles Endormies, le traducteur ne recourt certainement pas à ces méthodes, et le texte est « moderne » – fluide, et beau.

 

Ceci étant, Ryôko Sekiguchi ne prétend pas que la traduction de son prédécesseur était mauvaise : elle la dit même « très belle ». À l’en croire cependant, elle présente pourtant le défaut d’être « datée »… mais peut-être davantage dans le fond que dans la forme ? Dans les intentions, disons ? Ce que la nouvelle traductrice, pour ce que j’en sais ou crois en savoir, d’après quelques articles çà et là, semble avancer, c’est que le statut de chef-d’œuvre, appliqué à l’essai de Tanizaki, a de quoi le rendre « figé » et même « poussiéreux » (ce qui peut faire sens en même temps au regard de son contenu, j’imagine…), là où elle entend témoigner de sa souplesse et de sa vivacité – avec un autre corollaire : on pourrait, sur cette base, passer de « l’âme japonaise » à « l’universel ».

 

J’imagine qu’il y a là un passionnant débat de traduction – bien loin de n’intéresser que les seuls japonisants, d’ailleurs. Toutefois, je ne suis bien entendu pas en mesure d’y prendre part, ne sachant absolument rien de tout cela… Lirai-je un jour Louange de l’ombre ? Peut-être… Mais dans la mesure surtout où, d’ores et déjà, je sais qu’il me faudra revenir sur ce texte plus tard ? Il m’a plu et séduit, oui – mais je n’en suis pas moins conscient que, dans ses thèmes comme dans leur traitement, c’est là une œuvre qui m’est sans doute encore largement hermétique, et que, ne l’appréciant pas « totalement », je ne suis pas vraiment en mesure de ressentir et a fortiori exprimer tout son potentiel ; essai sur « l’âme japonaise », il fournit certes des clefs de compréhension, mais sans doute doit-il être complété par des approfondissements supplémentaires, extérieurs, pour y revenir encore une fois sinon plusieurs… et percer à jour ce qui demeurerait encore dans l’ombre ? Expression plus ou moins heureuse, comme on le verra bientôt…

 

En l’état, cependant, je ne peux donc livrer qu’un article guère assuré, sans doute à ne pas prendre pour argent comptant – du fait de mes insuffisances ; plus encore que d’habitude, s’entend… Mais je vais quand même le faire ! Et donc tenter d’en dire quelques mots – n’hésitez pas à me reprendre si jamais je m’égare dans des bêtises !

 

ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE : UN ESSAI D’ESTHÉTIQUE – ET PLUS ENCORE

 

L’Éloge de l’ombre, texte court mais passablement dense, est un essai parfois fort déconcertant – et, comme il se doit, il ne se « révèle » que peu à peu, et sans doute jamais totalement : c’est bien le propos...

 

Il arbore par ailleurs des atours étonnants, à la limite peut-être de susciter la stupéfaction pour un lecteur occidental tel que votre serviteur. En effet, le sublime de l’œuvre, dans son élévation comme dans sa profondeur, fonction de la direction que vous souhaitez emprunter, peut se dissimuler au moins pour un temps derrière des thèmes inattendus sous la plume de l’auteur appliqué à sa tâche de penser le beau – des thèmes, en fait, qui peuvent nous paraître antagonistes de l’idée même de beauté.

 

Ainsi, très prosaïquement, l’auteur commence par nous entretenir de l’aménagement de la maison qu’il vient d’acheter… et, assez vite, s’attarde longuement sur ce que cette question peut avoir de délicat concernant les « lieux d’aisance ». Là où le lecteur occidental pâlit – à moins de succomber à un rire bête – à la seule évocation des toilettes, Tanizaki, lui, explique avec le plus grand naturel que l’aménagement des lieux d’aisance est, pour les Japonais, le sommet du raffinement en matière d’architecture ! Et, d'ailleurs, de citer l’inévitable maître, Sôseki, qui « au nombre des agréments de l’existence […] comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager ». Après tout, ça se tient… Mais cette « satisfaction physiologique », pour Tanizaki, est aussi (ou doit être aussi ?) psychologique et donc esthétique – et c’est bien pourquoi, partant des WC (oui), nous envisagerons « l’âme japonaise », et, plus globalement, le beau…

 

Mouvement en sens inverse, à la fin de l’essai ? Peut-être, une fois le beau mis en valeur, s’agit-il bien de le faire ressortir encore une fois du quotidien le plus trivial ; et la démonstration se conclut... sur une recette de sushi. Mais c’est qu’entre-temps, le lecteur, habilement guidé par Tanizaki, en est venu à comprendre ou du moins mieux appréhender le subtil jeu de l’ombre et de la lumière qui qualifierait le beau aux yeux des Japonais… Dans cette recette de cuisine, le lecteur est invité à manger avec les yeux – et le poisson n’y a pas forcément davantage sa place que les bols ou les baguettes, et, bien sûr, l’endroit où l’on cuisine, et l’endroit où l’on mange.

 

« [Ce] que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : c’est peut-être, ici, ce qui se rapproche le plus d’une définition à portée universelle dans l’ensemble de l’ouvrage. Il semblerait donc, selon Ryôko Sekiguchi, que l’universalité de l’essai puisse aller au-delà ? Ai-je cru comprendre… Mais, en l’état, l’Éloge de l’ombre paraît bien au contraire mettre en avant un certain relativisme, s’il ne doit pas nécessairement être déterminant – et un relativisme que l’exemple des lieux d’aisance semble tout particulièrement mettre en avant : le beau, pour un Occidental et pour un Japonais (éventuellement un Oriental : là, certes, à plusieurs reprises, l’auteur semble prendre de la distance par rapport au seul cas nippon, si c’est bien ce dernier qui lui fournit l’essentiel de ses exemples et réflexions, pour étendre son propos à l’Asie extrême-orientale), le beau, donc, n’est pas nécessairement la même chose. Voire pas du tout ?

 

Trait culturel, sans doute – mais d’autant plus révélateur… euh… éclairant…

 

Arf.

 

Voilà le problème : ma langue même m’amène tout à la fois à confirmer le propos de Tanizaki, et à le trahir quand je cherche à l’exprimer !

 

C’est que, à en croire l’auteur, le beau pour un Occidental implique la lumière, l’éclairage, le brillant, la propreté éclatante ; pour un Japonais, bien au contraire, c’est l’ombre qui révèle (véritablement…) la beauté, en la cachant ou plus exactement en en atténuant les contours, en en occultant la perception – et la patine des objets y participe, cette « saleté » qui n’en est en pourtant pas une…

 

Or la question du beau est essentielle – et, à travers mille et un exemples, Tanizaki montre que la culture japonaise dans son ensemble est imprégnée de ces considérations sur l’ombre. Ou, plus exactement, la culture japonaise traditionnelle… car, depuis l’ouverture du Japon dans le courant du XIXe siècle, et tout particulièrement durant l’ère Meiji, le goût des choses venant de l’étranger, associées en tant que telles au progrès et à la civilisation, vient toujours un peu plus pousser dans ses derniers retranchements « l’âme japonaise » qui prisait tant l’obscurité : l’électricité, notamment, est partout – et tout est subitement éclairé qui, quelques décennies voire quelques années plus tôt seulement, demeurait dans l’ombre… La modernisation et son corollaire, l’occidentalisation, vont de pair pour anéantir « l’âme japonaise » ; Tanizaki en conçoit une certaine mélancolie… et suppose qu’il est d’autant plus urgent de repenser le rôle de l’ombre dans l’esthétique et plus largement la culture japonaises.

« L’ÂME JAPONAISE » : DE L’ESTHÉTIQUE À LA POLITIQUE ?

 

On est tout naturellement porté – ou je le suis, en tout cas – à prolonger le questionnement esthétique du côté de la politique : « l’âme japonaise » semble renvoyer à une problématique d’ordre identitaire (pas forcément exempte de traits raciaux par ailleurs, occasionnellement), qui fait peut-être d’autant plus sens qu’en 1933, à l’heure où Tanizaki écrit son essai, le Japon de Shôwa bascule insidieusement dans le nationalisme et le militarisme – avec les tristes conséquences que l’on sait. La question est en fait mêlée d’implications diverses : le Japon s’y oppose peut-être à l’Occident, mais le corollaire confronte tradition et progrès…

 

Qu’en était-il de Tanizaki ? La question n’a rien d’aisé, et sans doute ne peut-on y répondre – ou tenter de le faire – qu’en demi-teinte. Droite ? Gauche ? Cela ne l’intéressait semble-t-il pas vraiment… Il n’était pas un auteur aisé à « cataloguer » selon ce critère passablement aléatoire (et à maints égards franco-français, par ailleurs) ; en ce sens, il n’avait rien, pour citer des auteurs de la génération suivante, d’un Yukio Mishima, ou pas davantage d’un Kenzaburô Ôe.

 

Certes, son art a pu lui attirer des inimitiés politiques… et, le cas échéant, sa vie privée tout autant : l’homme qui interroge ici « l’âme japonaise », passé les louanges communes de ses prédécesseurs écrivains tant naturalistes que romantiques (qui se haïssaient entre eux mais s’accordaient pour reconnaître le talent du jeune auteur iconoclaste dès ses premières publications), Tanizaki donc a eu affaire à une hostilité plus ou moins sourde portant sur son « immoralisme » supposé ; les plus conservateurs ne l’en détestaient que davantage – et quand, engagé sur le chemin de la redécouverte du Japon traditionnel, il a voulu publier sa « traduction moderne » du Dit du Genji, un travail colossal, les nationalistes au pouvoir, bien loin de l’en féliciter, lui en voulaient, au contraire… parce que ce n’était pas ces vertus-là du Japon ancien qu’ils entendaient mettre en avant ! Au point où ce travail, à leurs yeux, avait même quelque chose de subversif…

 

Mais, globalement, le rapport de Tanizaki à la modernisation et à l’occidentalisation semble avant tout pragmatique – même avec un brin de résignation, voire de fatalisme… Ainsi de l’électricité : elle est très certainement utile ; refuser ce progrès, en tant que tel, n’aurait pas de sens… et serait sans doute parfaitement vain. De même pour les chasses d’eau, à vrai dire… Pourtant, cette maudite électricité l’agace, et il ne s’en cache pas : elle anéantit les ombres ! Et, si les ombres disparaissent, « l’âme japonaise » ne disparaîtra-t-elle pas avec elles ?

 

Conscient bien évidemment de ce que cette vitupération pourrait peut-être passer pour outrancièrement conservatrice – en dépit des concessions avancées d’emblée sur l’utilité de tout cela –, Tanizaki, et l’on devine alors comme un sourire las sur ses lèvres, admet que ce ne sont sans doute que les divagations d’un vieillard… Qui n’a alors que 47 ans, ceci dit.

 

Quoi qu’il en soit, il y a bien là une certaine tension… qui, en fait, n’a cependant pas grand-chose d’une attaque en règles contre l’Occident : c’est davantage le sentiment d’incompréhension qui est mis en avant, mais sans hostilité ni véritablement de jugements de valeur – sans rien non plus, j’imagine, d’une barrière fataliste : le présent essai, en comparant le sentiment du beau de part et d’autre, peut aider à l’appréhension de la culture étrangère, et tout autant permettre d'opérer un retour sur sa propre culture ; c’est vrai pour les lecteurs japonais, ceux à qui s'adresse avant tout Tanizaki, comme pour les lecteurs français. Mais s’il en est ici pour se voir adresser quelques piques plus vicieuses, ce sont bien avant tout ces Japonais qui, dans leur désir presque masochiste de modernisation et d’occidentalisation, sont « plus royalistes que le roi » !

 

Ainsi de ces lampes que l’on laisse briller en plein jour (anecdote, ici, rapportée par un ami de Tanizaki : Albert Einstein, de visite au Japon, avait pointé du doigt un éclairage public fonctionnant en plein jour, et s’étonnait de ce gaspillage ; l’ami de Tanizaki, qui lui ne s’en étonnait pas le moins du monde, car c’était fréquent, avait cependant une explication toute trouvée à la surprise vaguement outrée d’Einstein : c’était un Juif, après tout…), ou de cette « mode » alors récente des néons, dont Tanizaki espérait qu’elle ne durerait pas, et, pour le coup…

 

Le vrai problème, cependant, ce n’est pas l’électricité ou les chasses d’eau – c’est bien plutôt leur impact d’ordre culturel. C’est en cela que Tanizaki souhaite parler de « l’âme japonaise » dans ses rapports subtils avec l’ombre et la lumière : la technologie, ou plus largement les conditions de la vie matérielle, influent nécessairement sur la culture ; il s'agit donc de mesurer cet impact.

 

Or, sur le plan culturel, Tanizaki, à la base du moins, n’est pas davantage hostile en tant que tel à ce qui vient d’Occident – à ce qui est « moderne ». Il est curieux, voire plus, et en témoigne une partie non négligeable de sa production littéraire. Comme nombre des écrivains de Taishô voire de la fin de Meiji, et dans la foulée, peut-être, de leur maître à tous, Sôseki, Tanizaki s’intéresse beaucoup à la littérature occidentale ; et son œuvre, parfois, semble parcourue de cette tension entre tradition et modernité, et tout autant entre Japon et Occident, que l’on peut retrouver, par exemple, chez un contemporain tel que Ryûnosuke Akutagawa.

 

Cependant, son choix, après le grand tremblement de terre du Kantô, qui l’a considérablement affecté, et son déménagement subséquent dans le Kansai, semble se porter sur un Japon traditionnel qu’il entend, d’une certaine manière, redécouvrir – d’où, notamment, son entreprise de « modernisation » (eh !) du Dit du Genji ? Mauvais jeu de mots mis à part, il y a en fait sans doute là quelque chose d’important. Ce n’est pas que Tanizaki soit hostile à la modernité, ni même à l’Occident : simplement, il se prend à rêver de ce qu’un Japon plus mesuré dans ses emprunts en forme d’acculturation aurait pu devenir – un pays qui aurait su bénéficier des techniques et des connaissances de la modernité occidentale sans s’occidentaliser à marche forcée ; une manière de préserver ces ombres, si belles… et la beauté qu’elles révèlent en la dissimulant. Car Tanizaki, en tant que Japonais, y est tout particulièrement sensible.

 

Il veut croire, cependant, que l’on peut encore y faire quelque chose – et sans doute est-ce là l’objet essentiel de l’Éloge de l’ombre : pour l’auteur, il ne fait guère de doutes que l’engagement dans la voie de la civilisation occidentale est en tant que tel irréversible – en ce sens, s’y opposer serait parfaitement absurde ; mais, à condition qu’on s’y attelle, la culture japonaise, et par voie de conséquence « l’âme japonaise », peut ressurgir de mille et une façons : c’est pourquoi Tanizaki prend sur lui « d’éteindre sa lampe »… Il entend retrouver l’ombre, et l’âme qui va avec ; sa « traduction moderne » du Dit du Genji émane clairement (…) de cette approche – peut-être aussi, dès 1931, son Histoire secrète du sire de Musashi ? Quoi qu’il en soit, c’est sous cet angle que l’on peut déceler un propos militant dans l’Éloge de l’ombre – militant, et peut-être même politique ; mais à la condition de ne pas s’arrêter à des préconçus probablement trop... modernes : œuvre japonaise, et œuvre de 1933, le petit essai de Tanizaki contient par la force des choses une double distance pour le lecteur français de 2017.

 

L’AMÉNAGEMENT DE LA MAISON JAPONAISE

 

Pour expliquer cette sensibilité différente du beau entre Orient (et notamment Japon), d’une part, et Occident d’autre part, Tanizaki part donc très prosaïquement de son expérience personnelle récente : l’aménagement intérieur de la maison qu’il vient d’acheter.

 

Dans ces premières pages notamment, Tanizaki montre bien qu’il n’a rien d’un conservateur (ou pire, réactionnaire) outrancièrement borné : refuser l’électricité ? Allons bon… Non, sa maison bénéficiera bien sûr d’une installation électrique. La question des lieux d’aisance, bizarrement, est bien plus complexe à ses yeux… Et c’est semble-t-il là le moyen et le moment d’opérer la bascule entre le prosaïque et l’esthétique : si l’électricité ressurgira bientôt pour traiter de l’ombre, si essentielle, c’est d’abord la « saleté » qui suscite les réflexions de Tanizaki – cette « crasse » que, tout particulièrement dans les lieux d’aisances, qui, de tous, se doivent d’être les plus immaculés, et en même temps, par un étonnant paradoxe, les plus discrets au point qu’il ne faille surtout pas en parler, cette « crasse » donc que les Occidentaux s’acharnent à éliminer. Bien sûr, Tanizaki ne prétend certainement pas que les Japonais seraient moins portés sur l’hygiène que les Occidentaux dans leurs lieux d’aisance, ce qui serait parfaitement absurde ! La « saleté » qu'il évoque alors est d'un tout autre registre, et les guillemets s'imposent. Ce qu’il relève, c’est que le « brillant » et l’ « éclat » nécessaires des toilettes occidentales n’ont rien à voir avec ce sommet de raffinement que seraient les toilettes japonaises – puis bien d’autres aspects de l’aménagement intérieur ; en découle la réflexion sur la patine des objets, des laques notamment, sur laquelle je reviendrai juste après, réflexion qui introduit la thématique essentielle de l’essai : ce beau, qui, pour les Japonais, s’exprime dans la pénombre, quand, pour les Occidentaux, il implique la pleine lumière.

 

Pour démontrer tout cela, la maison est un cadre de choix. Rappelons-nous que « ce que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie » : Tanizaki, ultérieurement, traitera certes de la « culture » au sens le plus « restreint » et connoté, artistique (via le théâtre, tout particulièrement), mais son objet d’étude est bien plus vaste, et « l’âme japonaise », pour lui, s’exprime d’abord et avant tout dans le quotidien – elle réside dans la maison et les objets qui s’y trouvent au premier chef, et ensuite seulement déteint sur les maquillages des comédiens de ou de kabuki ou les marionnettes du bunraku : le théâtre sublime tout cela, mais en tant que forme dérivée de la culture matérielle – du moins est-ce ainsi que j’ai compris les choses, ou cru les comprendre, n’hésitez pas à m’éclairer (aha) sur mes erreurs de jugement si jamais.

 

La maison offre donc plusieurs pistes pour traiter de ce goût de l’ombre caractéristique de « l’âme japonaise », et si fondamental dans la définition de son esthétique. Je ne saurais me montrer exhaustif ici, bien sûr, mais relevons du moins trois pistes tout particulièrement signifiantes.

 

Tout d’abord, arrêtons-nous sur l’extérieur de la maison japonaise. Pour Tanizaki, ce qui la caractérise dans cette optique, c’est le toit, ou l’auvent – dont la fonction est précisément d’arrêter la lumière. La maison occidentale a une approche bien différente : le toit, qui s’avance moins, est une protection contre les aléas du temps, mais, en principe, il n’a certes pas pour objet d’empêcher le passage de la lumière – bien au contraire, celle-ci est indispensable à la mise en valeur de la maison selon les critères esthétiques européens : la lumière doit passer, éclairer littéralement les murs pour en faire ressortir tout le brillant immaculé, critère ultime du beau occidental. Le toit avancé de la maison japonaise, voire son auvent, bien au contraire, atténue la lumière – sans l’arrêter totalement, certes, mais l’essentiel est bien que l’ombre et la pénombre, même sous le soleil, ont leur place, essentielle, afin de définir le beau japonais.

 

Dans une forme de « transition » entre extérieur et intérieur (soto et uchi ?), Tanizaki s’attarde assez longuement sur un trait particulier des maisons japonaises : les shôji, c’est-à-dire ces cloisons mobiles quadrillées constituées de lattes et de papier, qui ont pour but, à leur tour, d’atténuer les rayons du soleil – et, en parallèle, d’empêcher l’intérieur d’être visible de l’extérieur, ou l’inverse. En ce sens, les shôji sont on ne peut plus éloignés des vitres et fenêtres occidentales : celles-ci doivent laisser passer toute la lumière, car en résulte l’éclairage de la pièce dans la journée, éclairage qui seul peut mettre en valeur le beau selon les critères occidentaux, que l’absence de lumière navre ; l’atténuation de la lumière est hors-sujet. Par ailleurs, à l’opacité des shôji, s’oppose ici la parfaite transparence des vitres – et la culture afférente en est forcément affectée. La réflexion devrait peut-être poursuivie sur l’impact de tout cela quant aux notions d’intimité et de vie privée ? J’avoue mon incompétence en l’espèce… Ce que relève cependant Tanizaki, ici, c’est aussi le bizarre « compromis » qui semble avoir la faveur de certains de ses concitoyens (et peut-être lui-même tout autant, je ne me souviens plus ?), qui, sur la voie de l’occidentalisation, combinent shôji et vitres (les secondes précédant les premières, sinon les remplaçant), alors même qu’il s’agit d’outils aux implications donc parfaitement contradictoires… Une combinaison improbable du japonais et de l'occidental, sur laquelle Tanizaki aura l'occasion de revenir, quand il traitera de la beauté de femmes ! Mais c’est semble-t-il la norme aujourd’hui, pourtant. On peut noter, par contre, que le papier des shôji entre d’une certaine manière en résonance, éventuellement paradoxale, avec le hôsho, papier blanc de haute qualité prisé par les écrivains japonais – moyen de passer de la culture matérielle à l’art ? Peut-être… Mais très certainement d'introduire le thème de la blancheur, qui ressurgira ensuite.

 

Reste que le cœur de la maison japonaise, pour Tanizaki, ce qui illustre au mieux sa problématique de l’ombre et de la lumière envisagées culturellement, c’est le toko no ma – une petite alcôve typique, surélevée, dont le propos est pleinement esthétique : c’est en tant que tel une sorte de lieu d’exposition, de dimensions réduites, où l’aménagement intérieur, subitement, délaisse la pure fonctionnalité pour se sublimer dans l’art et la beauté – y figurent des dessins, des calligraphies, des arrangements d’ikebana… C’est à la pertinence de cet aménagement que l’on juge de la beauté ou non de la maison japonaise traditionnelle. Tanizaki l’avance sans l’ombre (aha) d’un doute – mais précise aussi que, si le toko no ma est aussi essentiel à l’appréhension de « l’âme japonaise », c’est avant tout parce qu’il s’agit d’un endroit par nature retiré, ouvert à la pénombre, pénombre qui seule peut mettre en valeur les objets qui y sont exposés selon les critères esthétiques propres au Japon traditionnel. Aussi en parle-t-il comme de « la quintessence du clair-obscur ». Et ceci, comme de juste, est parfaitement étranger aux préoccupations esthétiques occidentales…

DANS L’OMBRE, LES OBJETS – ET LEUR PATINE

 

Mais il est donc bien temps d’envisager maintenant les objets – ceux mis en valeur par la pénombre inhérente au toko no ma, mais aussi bien d’autres encore, dans le cadre d’une culture « matérielle », du quotidien.

 

Les exemples ne manquent pas, mais Tanizaki mentionne surtout les laques – des objets associés à la culture de l’Extrême-Orient, que l’Occident, semble-t-il, ne comprend jamais tout à fait… C’est que les laques ne font sens que dans le cadre de ce jeu subtil de l’ombre et de la lumière : les laques en pleine lumière, pour Tanizaki, n’ont guère d’intérêt – ou du moins l’essentiel de leur intérêt est-il alors insaisissable ; car, pour séduire, pour ravir, les laques ont besoin de la pénombre. Seule la pénombre révèle leur nature véritable ; l’atténuation des contours, l’imprécision des courbes, sont autant d’atouts, dans la perspective japonaise : en fait, la pénombre est même la condition sine qua non de leur exposition artistiquement pensée et intégrée.

 

L’idée reviendra souvent – elle est le leitmotiv de l’essai, qui ne manque pas d’exemples à avancer au bénéfice de cette thèse d’ordre esthétique. Mais, concernant les objets, la thèse se dédouble en fait, dans la mesure où, peut-être aussi importante que la pénombre, la patine est un attribut essentiel – cette patine que les Occidentaux, obsédés par la brillance, par les surfaces immaculées, ne peuvent percevoir que comme un défaut, voire une « salissure », voire de la « crasse ». D’où, précisément, l’introduction de cette thématique au moment d’envisager la question « triviale » de l’aménagement des lieux d’aisance… Les carrelages et cuvettes au poli parfait ne parlent pas à « l’âme japonaise » : pour elle, les expressions multiples du vieillissement d’un objet contribuent à sa beauté ; à la froide perfection, brillante et lumineuse, aseptisée éventuellement, des goûts occidentaux, répond un goût prononcé de l’imperfection comme révélatrice d’une beauté d’un autre ordre : en cela, la pénombre et la patine s’associent pour décider de la valeur esthétique de tel ou tel objet.

 

C’est peut-être là l’occasion de faire intervenir une notion esthétique souvent avancée quand on traite du Japon, mais qui, sauf erreur, n’apparaît pas dans l’essai ? Ou du moins pas en tant que telle, et elle ne figure pas dans le glossaire en fin d’ouvrage… Il s’agit du sabi, ou peut-être plus exactement du wabi-sabi. La notion trouve ses sources philosophiques, semble-t-il, dans le bouddhisme notamment zen, peut-être aussi marqué de considérations taoïstes, et paraît imprégner au plus profond cette « âme japonaise » confrontée au sentiment du beau qui est au cœur des préoccupations de Tanizaki dans l’Éloge de l’ombre – du moins au regard de la patine. Quoi qu’il en soit, l’imperfection, ou plus exactement ce qu’un Occidental serait porté à juger comme telle, participe en fait aux yeux de l’amateur japonais de la beauté de l’objet. Les menus défauts çà et là (dans la symétrie, par exemple) s’accordent aux multiples impacts du vieillissement, inévitable, pour conférer à l’objet ainsi affecté une beauté supplémentaire : il s’agit de mettre en avant, d'apprécier tout particulièrement, tant le passage du temps que le travail imparfait de l’homme – dans un monde par essence changeant. Dans cette optique, un bol un peu de guingois, fendu par ailleurs mais toujours utilisable, est porteur d’une valeur esthétique inaccessible au bol parfaitement lisse ; et la patine participe de cet état sublimé : la « salissure » est beauté… tandis qu’un bol « parfait » n’est jamais rien qu’un bol.

 

Bien sûr, il faut aller au-delà : « l’âme japonaise » en quête de beauté combine en fait la patine et la pénombre, toutes deux associées. L’objet sera beau, qui sera placé dans la pénombre, laquelle atténuera ses traits pour laisser entrevoir seulement, et d’autant plus apprécier, telle ou telle minuscule imperfection, telle ou telle marque discrète de vieillissement – laquelle, trop criante peut-être en pleine lumière, gagne à être ainsi enrobée de ténèbres, au point d’en acquérir une valeur esthétique propre. Rien de plus beau, pour Tanizaki, que ces laques artistement disposées à la lisière du toko no ma, dont la patine s’entrevoit à peine, mais se devine néanmoins, à la lumière du soleil adroitement atténuée par l’auvent et les shôji. La simple idée d’un éclairage électrique, ici, devient d’une certaine manière criminelle – en annihilant de par sa brutalité la beauté propre à l’imperfection dans la pénombre.

 

DANS L’OMBRE, LES FEMMES…

 

Mais d’autres « objets » sont tout aussi éloquents aux yeux de Tanizaki pour traiter de ces considérations esthétiques – et c’est sans doute là un aspect qui peut, disons, décontenancer un lecteur de 2017… car c’est alors de la beauté des femmes qu’il s’agit – la beauté traditionnelle des femmes japonaises.

 

En effet, pour Tanizaki, l’ombre et la patine ont leur impact sur le corps humain – et participent là encore de la mise en valeur de la beauté japonaise. Cela implique une sorte de discours « racial », même à s’en tenir à la seule couleur de la peau : la teinte de l’Oriental, plus sombre peut-être que celle de ces Européens qui se définissent comme « blancs », est d’une certaine manière une forme de cette patine qui fait la beauté des objets à leurs propres yeux.

 

Ce qui ne va pas sans un certain paradoxe – ou un paradoxe apparent, du moins ; car la beauté japonaise entretient des rapports complexes avec l’idée de blancheur. Ce qu’illustre doublement Tanizaki (outre le cas brièvement envisagé plus haut du hôsho), avec les femmes, et avec les maquillages théâtraux.

 

Pourtant, le fait pour les femmes de blanchir leur peau ne fait pas sens en tant que tel : il participe de la beauté en ce que cette blancheur est plus propice aux jeux de pénombre – aux contrastes, peut-être ; d’où ces maquillages traditionnels, peu ou prou incompréhensibles aux Occidentaux, qui associaient à une peau d’un blanc de craie dents noircies et lèvres de jade… Deux manières, parmi tant d’autres, d’ombrer le visage : conçu artistiquement, le maquillage de la femme japonaise en fait un terrain d’expression des subtilités esthétiques de l’obscurité et de la patine, et ce à l’opposé de tout tape-à-l’œil – avec une certaine discrétion qui est d'abord réserve.

 

Cela va cependant plus loin – et, ici, je ne peux que me rappeler une petite bafouille que j’avais commise, sans doute bien hardie de ma part, à moi qui commence tout juste l’apprentissage de la langue japonaise, et qui portait sur un certain sexisme transparaissant (si j’ose dire…) étonnamment dans les kanji. J’avais remarqué, par exemple, cette idée récurrente, dans la représentation, de « la femme sous le toit » (témoignant par exemple de la sérénité), mais aussi celle qui, au travers de nuances complexes, semblait rattacher la « place » de la femme… à l’endroit le plus « retiré », tout « au fond » de la maison. En fait, c’est bien quelque chose qui me paraît sensible dans l’essai de Tanizaki : la beauté des femmes ne saurait être pleinement sublimée qu’aux travers des jeux d’ombre et de lumière qu’autorise la maison traditionnelle japonaise ; dit de manière plus brute : la femme japonaise est d’autant plus belle qu’elle est « retirée », comme le toko no ma, d’une certaine manière – voire qu’elle est « cloîtrée », tout au fond de la maison. Exprimer la beauté, la révéler pleinement (si paradoxalement), implique là encore, dans une certaine mesure du moins, de la dissimuler…

 

Ceci étant, si Tanizaki exprime ainsi une forme de la beauté « traditionnelle » de la femme japonaise, il a bien conscience de ce que les Japonaises de son temps sont très différentes. En fait, ici et ailleurs semble-t-il, il paraît d’une certaine manière envisager comme une typologie des femmes japonaises – notamment dans leur rapport à la modernité : ces « trois femmes », Tanizaki en a traité toute sa vie dans son œuvre – mais parce que sa vie même l’y confrontait. Et, à ce que j’ai cru comprendre, au regard de cette question du moins, la modération lui paraissait bien fade… Dans sa préface, René Sieffert nous présente ainsi ces « trois femmes » :

 

« La femme émancipée, à l’américaine, telle l’héroïne de L’Amour d’un idiot, celle que l’on appelait alors moga (abréviation de modern girl) et que les conservateurs voyaient d’un œil soupçonneux ; la femme japonaise classique, à la beauté discrète et effacée, faite pour l’ombre des maisons obscures ; la femme équilibrée enfin, mais terne et sans mystère. »

 

Le mystère… Faut-il l’associer à l’ombre et à la patine ? Peut-être… Mais cette typologie est éventuellement un révélateur de ce que Tanizaki pouvait pleinement concevoir la beauté d’une autre manière – ici, simplement, il traite avant toute chose de la beauté japonaise « traditionnelle » : dents noircies et femmes cloîtrées y sont, littéralement, chez elles – pour les moga, voyez le reste de l’œuvre ? Pour les femmes « équilibrées » aussi – mais quel ennui…

 

DES OMBRES SUR LA SCÈNE

 

Partant ainsi de l’aménagement de la maison dans sa dimension la plus matérielle, en passant par la patine des objets et la mise des femmes, Tanizaki aborde après coup – car elle est de l’ordre de la conséquence – la « culture » au sens le plus artistique et intellectuel, qui n’est donc qu’un dérivé de la culture matérielle s’exprimant dans les objets du quotidien. En tant qu’art visuel où l’esthétique, non contente d’imprégner le texte, doit tout autant tenir du spectacle ravissant les yeux, le théâtre est un « objet » particulièrement à propos. Tanizaki ne manque donc pas d’évoquer son ressenti visuel et esthétique devant les genres traditionnels du théâtre japonais, fort différents : le et le kabuki, ainsi que le bunraku.

 

Dans les deux premiers, la scène est occupée par des acteurs – et leur maquillage est essentiel. En fait, à maints égards, il emprunte alors des traits saillants au maquillage des femmes japonaises traditionnelles – la blancheur notamment y a sa part, mais là encore peut-être avant tout parce qu’elle autorise des contrastes en rapport avec l’éclairage de la scène : pas de projecteurs aveuglants, ici, pas de feux de la rampe d’une certaine manière clinquants, mais toujours cette même incertitude, où la pénombre est la condition de la vraie beauté.

 

Peut-être faut-il par ailleurs relever que l’auteur s’intéresse ici tout particulièrement au maquillage des comédiens masculins incarnant des rôles de femmes – les onnagata. Il y revient à plusieurs reprises, citant quelques grands acteurs dont la beauté a pour lui quelque chose d’idéal – associée il est vrai au charisme hors-normes qui prévaut chez les comédiens les plus admirés.

 

Le cas du bunraku (théâtre de marionnettes, anciennement jôruri, où s’est illustré notamment Chikamatsu) est peut-être un peu différent, puisque la scène, cette fois, n’est plus directement occupée par des acteurs, mais par les « poupées » qu’ils manipulent. Mais c’est une autre manière de revenir au propos central de l’œuvre tenant à la culture « matérielle » : en tant qu’objets, les marionnettes du bunraku aussi bénéficient, jusque dans le contraste que cela suscite avec la superbe de leurs costumes, le cas échéant, de la patine propre aux plus beaux des objets… L’éclairage, en outre, y a toujours sa part – et, en cela, le théâtre de marionnettes renvoie autant au et au kabuki qu’à la réserve feutrée et soigneusement apprêtée du toko no ma.

 

Réflexion qui pourrait sans doute être prolongée au cinéma (il me semble que Tanizaki esquisse cette possibilité, mais là je ne suis pas tout à fait sûr de ce que j'avance...) ? Quoi qu'il en soit, la scène montre – mais, même dans ce cas, pour être vraiment belle aux yeux de l’amateur japonais, elle doit, au moins par endroits, être envahie, presque mangée, par cette pénombre qui sublime tout…

 

UNE OMBRE MOUVANTE ?

 

Bien sûr, l’Éloge de l’ombre n’est pas qu’une thèse esthétique : il est lui-même objet esthétique. Tanizaki, auteur habile, sait user de sa plume pour ravir le lecteur – et la pertinence de l’essai ne serait peut-être rien sans cette faconde poétique, qui va traquer le beau jusque dans les toilettes et s’achève sur une recette de sushi où l’art le dispute, mais sans esbroufe, à la simplicité presque mécanique de l’exposition qui sied à l’exercice.

 

La langue française est traitresse, pour exprimer la superbe de cet essai – si attachée qu’elle est à définir le bien, et plus encore le génie, par le « brillant », ou à louer la « clarté » de l’expression ; ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, n’est-ce pas ? Que faut-il dire, alors ? Louer la clarté de l’Éloge de l’ombre ? Paradoxe peut-être amusant une fois, sans doute beaucoup moins à mesure que les occurrences s’accumulent – ce dont cet article témoigne, j’imagine, et je vous prie de m’en excuser… En même temps, c’est là un témoignage éloquent de ce que Junichirô Tanizaki a sans doute… touché quelque chose.

 

Cette lecture appelle des compléments, toutefois – pour pleinement appréhender le rôle de l’ombre et de la patine dans la notion japonaise du beau, peut-être au travers d’autres genres littéraires que le théâtre, et de bien d’autres arts encore : la peinture, comme de juste, mais éventuellement d’autres choses – le sabi n’est semble-t-il pas étranger à la conception japonaise de la musique, si foncièrement différente de celle de l’Occident… Et, j'y tiens, il faut probablement envisager la question au regard des codes éventuels du cinéma japonais.

 

Cette lecture appelle peut-être aussi des compléments d’un autre ordre : qu’en est-il du Japon d’aujourd’hui ? L’ombre y a-t-elle encore sa place, après la guerre et la Défaite, après l’occupation américaine, les bouleversements économiques et sociaux de la Haute Croissance, ceux aussi des crises qui ont suivi ? « L’âme japonaise » a-t-elle survécu au nationalisme – paradoxalement son pire ennemi ? Tanizaki pouvait-il vraiment espérer changer le cours des choses en « éteignant sa lampe » ? Peut-on encore opposer un beau occidental et un beau japonais ? De tout cela je ne sais absolument rien…

 

Une certitude, au milieu de toutes ces zones d’ombre (aha) ? Oui : la beauté, qui demeure, de l’essai de Junichirô Tanizaki – et, point qui a tout particulièrement retenu mon attention, la pertinence de traiter du beau dans la culture matérielle la plus prosaïque, comme véritable fondement du beau artistique, lequel est sublimation et non expression originelle.

 

Et une question – renvoyant au principe même d’une nouvelle traduction : quatre-vingt-cinq ans après sa parution au Japon, quarante ans après sa traduction française par René Sieffert, que retenir de l’Éloge de l’ombre ? S’agit-il d’une œuvre « figée » ? Traitant du relativisme culturel, est-elle à son tour relative ? C’est possible – je ne sais pas si c’est problématique.

 

Mais j’avoue que, me concernant, la tentation d’y voir une ombre mouvante est plus que séduisante ; une ombre qui, comme de juste, se déplace en fonction de la lumière… Peut-être est-ce bien là, en définitive, que réside la dimension universelle de l’essai ? Ce qui justifie assurément qu’on y revienne.

 

L’éclairage électrique, au fond, n’a peut-être pas autant triomphé que l’on pouvait le croire – et l’ombre peut subsister, génératrice d’une beauté qui lui est propre ; tandis que la patine imprègne à son tour les œuvres littéraires – non comme une condamnation au motif de l’obsolescence, mais comme un motif esthétique qui vaut bien qu’on s’y arrête, et susceptible d’enseignements inattendus que la lumière crue n’autorisera jamais.

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