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La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

Publié le par Nébal

La Mort est une araignée patiente, de Henry S. Whitehead

WHITEHEAD (Henry S.), La Mort est une araignée patiente, traduction de l’anglais (américain) par Gérard Coisne, préface de David Vincent, Bordeaux, L’Éveilleur, coll. L’Éveilleur Étrange, 2017, 242 p.

 

VIA LOVECRAFT

 

J’ai déjà eu l’occasion d’y revenir à plusieurs reprises, mais le rôle de passeur, chez Lovecraft, n’est pas forcément le moindre. Le culte rendu aujourd’hui au papa de Cthulhu est aussi l’occasion de redécouvrir des auteurs qu’il admirait, prédécesseurs, contemporains, collègues parfois, pour lesquels l’histoire littéraire s’est éventuellement montrée moins charitable – étonnant retournement dans certains cas, d'ailleurs, dans la mesure où, parmi ces auteurs, certains étaient alors fort appréciés, dont on ne se souvient plus guère aujourd’hui… si ce n'est via Lovecraft ; peut-être plus particulièrement en France, hélas, où les Dunsany, Machen, Blackwood, Hodgson, etc. (je ne vous parle même pas de M.R. James), ne sont peu ou prou plus publiés, ou de manière passablement obscure.

 

L’entreprise bienvenue de L’Éveilleur, via David Vincent, éditeur associé à L’Arbre Vengeur (où l’on trouvait déjà l’excellent recueil d’Algernon Blackwood L’Homme que les arbres aimaient, ainsi que, peut-être davantage dans l’esprit du volume qui nous intéresse aujourd’hui, La Chose dans la cave de David H. Keller), nous permet ainsi de redécouvrir l’œuvre fantastique de Henry S. Whitehead, concrétisant avec, espérons-le, davantage d’ampleur et de retours, une première initiative de traduction quelque peu ésotérique et remontant à une trentaine d’années (chez Crapule ; au traducteur Gérard Coisne, décédé en 1992, on pouvait y associer François Truchaud et Jean-Michel Nicollet...).

 

Précisons d’emblée, puisque nous en sommes aux aspects éditoriaux, que La Mort est une araignée patiente est un fort joli ouvrage – émaillé de beaux documents, des photographies d’époque essentiellement, qui sont autant d’outils bienvenus pour prolonger l’ambiance admirable des sept nouvelles ici compilées ; côté paratexte, il faut d’ailleurs mentionner l’utile et juste préface de David Vincent, qui livre aussi en fin d’ouvrage un bref texte davantage en forme de pochade, et de nombreuses notes du traducteur, souvent intéressantes, tout particulièrement quand elles traitent des subtilités de la langue créole et, bien sûr, du vaudou...

 

Mais patience – restons en pour l’heure à cette idée d’un Lovecraft passeur (chassez le naturel nébalien...).

 

Pour qui s’intéresse au gentleman de Providence, le nom de Henry S. Whitehead n’est pas inconnu. Ainsi, sans trop creuser dans la biographie des deux auteurs, on peut relever la nouvelle « Bothon », semble-t-il signée Whitehead, mais parfois attribuée aux deux auteurs en collaboration, même si cela a pu faire débat ; je ne m’engagerai pas plus avant, n’ayant plus le moindre souvenir de cette nouvelle que j’avais forcément lue… mais il y a bien trop longtemps.

 

Mais c’est là plus un symptôme qu’autre chose. L’essentiel, c’est que les deux auteurs s’appréciaient et, oubliez le « Reclus de Providence » de la légende, se connaissaient : Lovecraft avait rendu visite à Whitehead, et en avait alors dressé un portrait étonnant – celui de ce religieux (il était pasteur épiscopalien) d’allure athlétique, qui pouvait jurer comme un charretier et paraissait exempt de toute bigoterie… et qui, bien sûr, prisait la littérature fantastique, et avait commis dans le registre des réussites notables – essentiellement, comme de juste, dans le célèbre pulp, aujourd’hui mythique, Weird Tales.

 

En fait, Whitehead faisait pleinement partie d’une sorte de « communauté » de Weird Tales, où Lovecraft jouait peut-être un rôle de pivot. Les deux hommes, inévitablement, étaient en correspondance, d’ailleurs… même si pour une période fort brève, entre 1930 et 1932 : les échanges épistolaires s’interrompent brutalement avec le décès de Whitehead, à l’âge de 50 ans. Rétrospectivement, on en ferait le premier tragique décès de cette communauté étonnamment unie : en 1936, quand Lovecraft serait bouleversé par le suicide de Robert E. Howard, autre star du pulp, et se répandrait dans sa correspondance sur le drame, le souvenir du décès de Whitehead ressurgirait, et le liant unissant ces divers auteurs n’en est que plus assuré.

 

Mais voilà : si Lovecraft et Howard ont tous deux bénéficié, à titre posthume, d’une reconnaissance sans commune mesure et sans doute pour eux inenvisageable, ce n’est pas le cas de Whitehead – et de bien d’autres. Revenir sur la bibliographie de l’auteur n’en est que plus appréciable, car il avait bien sa patte, sa singularité, et un talent certain, justifiant bien l’appréciation flatteuse de Lovecraft.

 

Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas : les textes ici compilés n’ont rien de lovecraftien, Whitehead œuvre dans un tout autre registre ; certes, il est difficile de retenir un sourire de connivence à la description de la statuette d’un « dieu-poisson » dans « La Chambre des spectres », nouvelle publiée dans Weird Tales… en 1927 ; mais sans doute ne faut-il pas y attacher trop d’importance ?

 

VOODOO PEOPLE ?

 

C’est que les vraies préoccupations de Whitehead sont ailleurs – et directement liées à sa biographie. En effet, la vocation religieuse du futur auteur de contes fantastiques l’a amené à exercer en tant que pasteur épiscopalien dans les Îles Vierges, ces trois îles des Petites Antilles proches de Haïti, anciennement danoises et tout récemment passées sous le protectorat des États-Unis. Whitehead y séjourne régulièrement entre 1921 et 1929, et développe un goût prononcé tenant de la fascination pure pour ces îles tropicales et leur culture entre deux mondes. Forcément, l’amateur de récits « weird » autant que l’homme d’Église ne pouvait qu’être intrigué par cette spécificité créole : le vaudou…

 

Il n’est certes pas le seul – et son cas appelle à la comparaison avec un autre écrivain contemporain, William Seabrook, dont le livre The Magic Island, en 1929, initie grandement le public anglo-saxon à la matière vaudoue (haïtienne, en l’occurrence). Mais Whitehead ne l’a pas attendu : 1929, c’est la dernière année de son service aux Îles Vierges, où il s’était rendu dès 1921 ; et s’il cite volontiers Seabrook et son livre dans plusieurs des nouvelles ici compilées, comme une référence connue et peut-être même une forme ultime d’argument d’autorité, il peut néanmoins se baser avant tout sur sa propre expérience pour bâtir ses récits fantastiques évocateurs du vaudou.

 

Et des fantasmes qui l’accompagnent ? L’expérience de l’auteur a beau être de première main, elle n’est pas exempte de préjugés : pour le pasteur épiscopalien, il y avait forcément quelque chose de satanique dans les curieux rites des Noirs des Îles Vierges… Aussi ne comprend-il peut-être pas toujours si bien que cela ce dont il traite dans ses récits ? Pour autant, et paradoxalement peut-être, puisqu’en s’exprimant dans un registre fictionnel, il se montre sans doute moins sensationnaliste que Seabrook et ses « histoires vraies », et peut-être plus fin dans son appréhension de cette culture si déconcertante – témoignant à maintes reprises d’une curiosité sincère que les préjugés de sa vocation n’entachent finalement pas tant que cela : Lovecraft l’athée l’avait noté, Whitehead n’avait absolument rien d’un bigot.

 

D’ailleurs, à cet égard, il faut sans doute dépasser le seul cas du vaudou : dans ces récits, et semble-t-il nombre d’autres encore, Whitehead dépeint avec brio une société en forme de microcosme bien singulier, et qu’il connaît par le menu pour y avoir longtemps vécu : les Îles Vierges, dans les nouvelles de Whitehead, sont incroyablement vivantes et « authentiques », vaudou ou pas.

 

Enfin, le thème vaudou… doit sans doute être relativisé. Car si Whitehead en use abondamment – ici, c’est notamment le cas dans les nouvelles « Jumbee », « Passion sous les tropiques », « Le Taureau noir » et « L’Apparition d’un Dieu » –, il peut aussi, assez souvent, se contenter d’en faire un matériau d’ambiance, pour tirer le récit dans d’autres directions. D’ailleurs, et ce n’est pas la chose la moins surprenante de ce surprenant recueil, il y adopte régulièrement un ton « rationaliste » ; il ne faut pas entendre par-là, chose que Lovecraft détestait, que Whitehead donne en définitive une explication « réaliste » et tristement banale aux phénomènes étranges qu’il décrit tout d’abord, mais qu’il entend d’une certaine manière sublimer le fantastique par la science – même la science grotesque –, au point que certains de ces récits, pour relever clairement de l’épouvante, trouvent sans doute davantage à s’associer au registre SF naissant, ou au moins au courant dit « weird science », qu’au fantastique plus conventionnel façon « ghost stories » ; c’est particulièrement sensible, ici, dans « Cassius » et « L’Apparition d’un dieu », deux textes de 1931 qui se ressemblent beaucoup dans le fond sinon dans la forme (Lovecraft adorait « L’Apparition d’un dieu », pour lui le chef-d’œuvre de Whitehead), mais c’est aussi une dimension surprenante du « Taureau Noir », pourtant à maints égards la nouvelle la plus « vaudoue » du recueil.

 

LE CADRE : LES ÎLES VIERGES

 

Les sept nouvelles composant La Mort est une araignée patiente (titre renvoyant à un dicton créole) partagent donc un même cadre, et parfois aussi quelques personnages – procédé qui ajoute à la densité de l’ambiance, et qui confère au recueil, comme de juste… de faux airs de toile d’araignée.

 

Géographiquement, le cadre est donc celui des Îles Vierges – un archipel des Petites Antilles, en fait marquant la séparation entre Grandes Antilles et Petites Antilles, à l’est de Haïti et Porto Rico ; plus précisément, il s’agit des trois possessions autrefois danoises que sont Saint-John (52 km²), Saint-Thomas (83 km²) et enfin, plus loin (en fait, au point de ne pas vraiment faire partie du même archipel), Sainte-Croix (207 km²) ; un tout petit territoire donc, mais avec une culture qui, pour baigner dans le climat général des Caraïbes, et plus particulièrement des Antilles anglophones, a cependant une identité qui lui est propre.

 

La région a par ailleurs été disputée par les puissances colonisatrices, et son histoire à cet égard a été quelque peu tumultueuse : les Caraïbes en ont chassé les Arawaks avant que Christophe Colomb ne les « découvre » (et les nomme) ; les Espagnols ne s’y sont semble-t-il pas attardés, mais les Français et les Anglais s’y sont affrontés ; pourtant, dès le XVIIe siècle, ce sont en fait les Danois, que l’on n’associe généralement guère à l’entreprise colonisatrice (moi, du moins, et Groenland excepté, bien sûr – mais de la présence danoise aux Antilles, je confesse, moi l’ignare, que je ne savais absolument rien), qui s’y sont installés et maintenus ; en 1917, et donc tout récemment quand Whitehead s’y rend puis écrit à leur propos, ces « Indes occidentales danoises » ont été achetées au Danemark par les États-Unis (pour 25 millions de dollars), qui en ont fait un protectorat.

 

Sur le plan historique, Whitehead navigue entre l’époque qui lui est immédiatement contemporaine et l’occupation danoise encore récente – il peut remonter, assez régulièrement, au milieu du XIXe siècle disons, pour donner une sorte de profondeur historique à ses récits des années 1920.

 

Mais, bien sûr, la dimension essentielle à cet égard renvoie à la traite négrière… C’est bien l’esclavage qui a constitué la société si particulière des Îles Vierges – les esclaves noirs venus de « Guinée » (terme entendu de manière générale pour désigner leur berceau africain) y ont toujours, après l’abolition, un statut fondamentalement inférieur, on ne s’en étonnera pas, et les relations des Blancs avec eux en sont forcément marquées : ici, les Noirs sont des domestiques ou des « serviteurs » de tout ordre, et leur situation n’a pas forcément beaucoup évolué. Face à cette aristocratie d'héritage blanche, ils se singularisent par l’emploi de la langue créole, qui participe peut-être de cette domination – et aussi, donc, par le vaudou.

 

Mais le terme « créole » doit aussi être envisagé différemment – en fait, il y a là une ambiguïté, le mot pouvant désigner des choses bien différentes selon la langue qui l’emploie (les esclaves et leurs descendants, leur seul langage, les Blancs nés dans ces colonies, les seuls métis...) ; ce qu’il faut peut-être en retenir, c’est qu’il y a déjà une part de métissage dans cette société – part plus ou moins bien acceptée, mais le fait demeure que la société des Îles Vierges compte nombre de dominants qui ont du « sang noir » dans les veines ; d’où cette hiérarchisation distinguant plusieurs statuts comme « plus ou moins noirs » : on distingue ainsi les octavons, qui ont un huitième de « sang noir »…

 

Ces métis jouent peut-être un rôle tout particulier dans les nouvelles compilées dans La Mort est une araignée patiente, dans la mesure où s’y déploie le thème d’une sorte de « contamination » du vaudou : celui-ci est censé être propre aux Noirs – leur culte dégénéré, en tant que tel guère problématique : il suscite très certainement des fantasmes, mais le laissez-faire domine. Toutefois, dans cette optique, un jumbee ne peut qu’être noir, et un Blanc ne peut pas se livrer au vaudou – ou plutôt ne le devrait pas… mais certains le font, et c’est une bonne part du problème.

 

Pour l’anecdote, rappelons que c’est en 1932, l’année même de la mort de Henry S. Whitehead, que sort le film Les Morts-vivants, signé Victor Halperin, et avec en guise de star à l’affiche Bela Lugosi, film plus connu sous son titre original White Zombie, et dont c’est tout le propos… Outre que c’est aussi la première apparition du zombie au cinéma, semble-t-il. Si le cadre n’est pas tout à fait le même, je suppose qu’il y a tout de même une parenté marquée permettant d’appréhender l’ambiance si particulière des nouvelles ici compilées – et peut-être en va-t-il de même, un peu plus tard, pour l’excellent Vaudou de Jacques Tourneur (ou I Walked With a Zombie, en VO, mais pour le coup privilégions le titre français…).

 

Mais c’est justement un aspect tout particulièrement intéressant de La Mort est une araignée patiente, car il témoigne donc de la curiosité sincère de l’auteur pour ce monde étrange du vaudou – une curiosité où la méfiance le dispute certes à la fascination… Mais si l’homme d’Église soupçonne donc la patte du diable dans ces cultes barbares (dont il ne mesure probablement pas la part de syncrétisme, puisque la foi chrétienne y a en fait sa part ; mais le pasteur est forcément un peu manichéen en l’espèce), tout en proclamant à la face du monde que Dieu l’a toujours emporté, l’emporte encore et l’emportera toujours sur « le Serpent de Guinée » auquel il assimile Damballa Oueddo avec des connotations diaboliques qui n’ont pas lieu d’être, le fait demeure : il est séduit par ce monde obscur… Dimension qui se reporte sur ses personnages, aristocrates locaux tout disposés à s’encanailler dans le curieux sous-monde de leurs domestiques.

 

CANEVIN ET AUTRES

 

Les nouvelles de Whitehead situées dans les Îles Vierges ne se contentent en effet pas de partager ce cadre, mais, régulièrement, font appel aux mêmes personnages – ce qui participe de l’unité du recueil en même temps que de sa singularité.

 

De ces personnages, le plus important et de loin est Gerald Canevin, narrateur de plusieurs de ces nouvelles – mais narrateur selon les principes de construction propres à l’auteur, qui aime en fait jouer de structures alambiquées pour narrer ses contes macabres : en fait, Canevin est un témoin et un passeur – il est celui auquel on raconte une histoire, histoire qu’il nous raconte ensuite à nous lecteurs ; procédé pas forcément très original en tant que tel, mais Whitehead en use avec astuce, pour un résultat qui a quelque chose d’assez ludique ; en fait, c’est régulièrement pour lui un moyen d’injecter une certaine dimension humoristique à ses récits fantastiques éventuellement grotesques. En tant que tel, Canevin est un peu un personnage « en creux », mais il ne manque pas d’intérêt pour autant – surtout, sans doute, dans la mesure où il constitue souvent un alter-ego de l’auteur : il partage son milieu, sa culture, et sa curiosité pour le folklore des anciens esclaves ; dans la dernière nouvelle du recueil, « L’Apparition d’un dieu », de manière explicite, Canevin est présenté comme un écrivain (amateur ?) de nouvelles fantastiques, toujours prêt à piocher dans les événements étranges dont il a connaissance pour élaborer des récits d’autant plus plaisants qu’ils sont sinistres…

 

Dans cette optique, il est associé à un autre personnage récurrent, le Dr Pelletier, savant chirurgien affilié à la Marine américaine. Le bon docteur, un peu bedonnant et qui a ses manies, pourrait représenter dans ce contexte la voie de la raison… mais, en fait, son attitude louvoie entre rationalité et surnaturel : sans aller jusqu’à exprimer une forme de « défaite de la science », il est un outil bien pratique pour révéler que le monde a ses mystères, que la science n’explique pas – ou pas encore… Dès lors, il confère un vernis supplémentaire d’authenticité aux explications « rationalisantes » de Whitehead portant sur tel ou tel phénomène incompréhensible ; dans cette optique, la science la plus « officielle » peut s’accommoder de dérives vers la pseudo-science, pour aboutir le cas échéant à un résultat « grotesque », mais dans le bon sens du terme – et donc de manière parfaitement délibérée.

 

D’autres noms sont récurrents dans ces nouvelles, par ailleurs – on croise à plusieurs reprises la famille Macartney, ou encore Papa Joseph, le papaloi –, mais sans doute de manière plus anecdotique.

 

Tentons maintenant de dire quelques mots de chacune des sept nouvelles de ce recueil… sans trop en dire non plus (oui, je sais...).

JUMBEE

 

« Jumbee » est, relativement, la plus vieille nouvelle du recueil, et a été publiée initialement dans Weird Tales en 1926. Ce récit assez court a surtout pour lui d’introduire des thèmes que, somme toute, les nouvelles ultérieures sauront approfondir et embellir. D’une construction relativement plus simple que les autres nouvelles du recueil, ce récit assume par ailleurs une dimension grotesque à la limite du traitement humoristique, en mettant en avant les dimensions les plus superstitieuses du folklore vaudou des Îles Vierges.

 

Mais la nouvelle, en tant que telle, fonctionne assez bien : bénéficiant déjà de ce beau contexte antillais, elle soulève à peine le voile sur les mystères qui y sont monnaie courante, avec cet omniprésent jumbee, qui demeure largement insaisissable – d’autant que cet esprit mauvais d’un homme qui était mauvais de son vivant paraît osciller entre une certaine dimension spirituelle typique des « ghost stories » et une autre dimension, plus matérielle, palpable, concrète : le zombie, qui en est j’imagine un dérivé.

 

Cela passe bien, mais la suite du recueil est autrement satisfaisante à mes yeux.

 

CASSIUS

 

À l’autre extrémité du spectre (si j’ose dire), « Cassius », une nouvelle bien plus longue – en fait la plus longue du recueil avec, plus loin, « Le Taureau noir », les deux tournent autour de la cinquantaine de pages – est très différente dans le fond comme dans le forme, et d’autant plus surprenante. Il semblerait que ce soit la nouvelle la plus récente du recueil, mais ça se joue à peu de choses : trois d’entre elles datent de la même année 1931… Je relève par contre qu’elle a été publiée dans Strange Tales, et non Weird Tales, ce qui en fait une exception, et j'y reviendrai.

 

Dans ce récit, la dimension grotesque est systématiquement mise en avant, au point où l’exercice devient sacrément périlleux – et pourtant Whitehead s’en tire très bien, sans doute avec un sourire en coin, qui infuse dans son récit des Îles Vierges, d’allure forcément vaudoue, une trame « weird science » d’une certaine manière convenue, mais qui gagne pourtant à être ainsi traitée dans ce cadre si singulier et que l’auteur rend merveilleusement vivant.

 

Nous y suivons un ancien esclave persécuté par une « bête » insaisissable, et qui n’en est que plus terrifiante. Son bon maître et ses compagnons enquêtent… et sont bien obligés de constater que le vaudou, coupable tout désigné, n’a en fait peu ou prou rien à voir avec cette affaire. C’est très bien fait, très efficace – pour un résultat relevant de ce qu’on qualifierait plus tard de réjouissante série B… à ceci près que le cadre de l’aventure, minutieux et authentique, tire clairement le bilan vers la série A. Un texte surprenant, et décisif à cet égard dans l’orientation du recueil (quand bien même c’est donc un biais à en juger par la chronologie des textes) : le cadre n’impose pas ses thèmes, quand l’auteur est habile, et Whitehead a plus d’une corde à son arc !

 

LA MALÉDICTION DE TRANCRÈDE

 

Parfois proche à première vue de « Cassius », avec là aussi une petite bestiole meurtrière autant qu’insaisissable, « Black Tancrede » (première publication dans Weird Tales en 1929), là encore en équilibre instable sur la corde raide, joue à son tour des attentes du lecteur, pour mieux le balader. Le thème central du terrible châtiment infligé longtemps auparavant à un esclave rebelle oriente tout à la fois le récit vers une classique vengeance posthume, tout autant une malédiction affligeant un lieu, et vers le traitement vaudou… à plus ou moins bon droit.

 

Je suppose que cette nouvelle ne peut plus totalement être prise au sérieux depuis que La Famille Addams est passée par-là, mais elle fonctionne pourtant très bien – et, jusque dans son grotesque affiché, elle n’est pas sans susciter quelques frissons d’autant plus agréables qu’ils sont paradoxaux…

 

LA CHAMBRE DES SPECTRES

 

Suit « The Shadows » (première publication dans Weird Tales en 1927), évoquée plus haut pour être la seule nouvelle du recueil qui, délibérément ou pas, semble avoir au moins un vague lien avec la matière lovecraftienne.

 

Au-delà de ce seul trait des plus discutable, c’est de toute façon une nouvelle à part dans le recueil – ou du moins qui tranche passablement sur les précédentes. En effet, si le cadre demeure bien sûr celui des Îles Vierges, l’ambiance est tout autre, me semble-t-il, surtout dans la mesure où c’est davantage entre Blancs que se joue l’intrigue. Certes, il y a sans doute cette idée du Blanc qui aurait fricoté avec des puissances interdites qu’il aurait mieux valu pour lui laisser en paix… et qui en paie nécessairement le prix.

 

Mais cette histoire de l’écho d’une mort atroce, passant par le biais étonnant mais pertinent de l’homme aux visions hallucinées qui dessine ses hallucinations pour les confronter, sinon à la réalité, du moins aux souvenirs que d’autres en ont, fonctionne tout à fait, non sans humour là encore, mais de manière peut-être plus pince sans rire ou so British que dans les textes qui précèdent, en contrepoint à la terreur des aperçus les plus inconcevables d'un sombre passé.

 

PASSION SOUS LES TROPIQUES

 

« Sweet Grass » (première publication dans Weird Tales en 1929 – mais pourquoi ce titre français barbaracartlandesque ?), après les bifurcations des nouvelles précédentes jouant de l’ambiguïté sur la dimension vaudoue des phénomènes étranges rapportés, introduit une nouvelle orientation du recueil où le vaudou est plus authentiquement présent – mais autorise autant de traitements différents.

 

Difficile, sans doute, de parler ici d’horreur. Voire absurde… Le surnaturel y a bel et bien sa part, mais les implications sont bien moins terribles que dans le reste du recueil.

 

En fait, le titre français barbaracartlandesque a certes un minimum, même vraiment minime, de justification, dans la mesure où la nouvelle traite avant tout de la rivalité amoureuse de deux femmes, que la jalousie peut porter aux pires extrémités… si on lui en laisse le temps : l’héroïne (puisque c’est au fond elle qui compte vraiment, et non son mari falot qui occupe pourtant le devant de la scène), une Macartney (nom qui reviendra par la suite, et associé systématiquement à des aristocrates écossais exilés dans les Antilles mais d’un naturel quelque peu « rude »), remet à sa place (devinez laquelle ?) une métisse insupportablement belle, mais que l’honorable époux avait pourtant rejeté – son unique trait d’héroïsme personnel. Bien sûr, elle ne pouvait se contenter d’être belle : il fallait qu’elle soit aussi fille de sorcière, sinon sorcière elle-même...

 

C’est au mieux anecdotique, pour le coup. Pas désagréable, mais tout sauf inoubliable. Dans ce registre un peu mineur, « Jumbee » fonctionnait mieux, mais la plupart des autres textes sont de toute façon bien meilleurs...

 

LE TAUREAU NOIR

 

Suit une longue nouvelle – la plus longue avec « Cassius », donc – que je trouve assez problématique ; et pas uniquement parce que la bibliographie semble renvoyer à deux textes originaux (?), « Black Terror » et « The Black Beast » (1931 de toute façon ; une révision ?). Elle contient de très bons moments, mais aussi quelques passages plus… déconcertants ; c’est peut-être, de ce recueil, le conte qui use le plus à fond de la thématique vaudoue, ce qui lui confère une unité particulière… mais ce récit « d’après anecdote authentique » me paraît aussi souffrir de quelques failles narratives, des imprécisions sinon des « trous » à proprement parler.

 

Sans doute faut-il aussi noter que c’est, de La Mort est une araignée patiente, la nouvelle où le racisme, sans doute inévitable dans pareil contexte (et d’autant plus que Whitehead opère ici un long flashback : si la narration globale se situe dans les années 1920, l’essentiel de la nouvelle réside dans une longue lettre censément écrite dans les années 1870, sauf erreur – et donc dans les Indes occidentales danoises), s’exprime le plus, au-delà disons de la seule domination « évidente » des autres récits, portés sur la condescendance à l’égard des Noirs superstitieux, ces « grands enfants », et ce de deux manières : d’une part en incarnant le Mal dans le demi-frère de l’auteur de la lettre, élevé exactement dans les mêmes conditions, mais qui avait pour seule différence avec l’honorable héros d’être un métis ; d’autre part en mettant en scène une séance de torture d’un papaloi par un flic danois façon « Dirty Harry », dont l’épistolier déplore la cruauté mais sans rien faire pour l’en détourner…

 

Peut-être ne faut-il pas s’y attarder – je ne le mentionne qu’ « au cas où »… Mais la nouvelle me paraît problématique au-delà : en mettant en scène les conséquences inattendues d’un « baptême vaudou », la nouvelle brille longtemps dans ce dangereux numéro d’équilibriste du traitement grotesque, dont elle se sort à nouveau très bien ; le ridicule de la situation, propice au rire, avec ce taureau qui a investi le coquet salon d’une belle bâtisse coloniale, n’interdit en rien le frisson, rationnel ou pas – d’autant plus, sans doute, dans la mesure où le lecteur comprend très vite le fond de l’affaire, évident à vrai dire, là où l’épistolier et son compagnon tortionnaire sont totalement ingénus ; en fait, la torture du papaloi n’en est que plus atroce…

 

Cela fonctionne sur la durée – mais la fin ne m’a pas convaincu. Faire durer le plaisir, si j’ose dire, c’était bien vu, mais la nouvelle, longtemps bavarde donc, se montre finalement imprécise… et quelque peu terne dans sa conclusion. La nouvelle n’est pas mauvaise dans l’absolu – puisqu’elle est bonne sur l’essentiel de sa longueur. Mais, en définitive, j’ai l’impression qu’il y manque quelque chose. Quoi ? Ben, j’en sais rien – demandez au taureau, peut-être que…

 

L’APPARITION D’UN DIEU

 

Reste une dernière nouvelle, « The Passing of a God » (première publication en 1931 dans Weird Tales), celle donc que Lovecraft admirait par-dessus tout, et le fait est qu’elle est très bonne. En matière de numéro d’équilibriste, expression revenue plusieurs fois dans cette chronique, c’est sans doute la réussite la plus flagrante.

 

Dans le fond, cette nouvelle est très, très proche de « Cassius », publiée la même année mais dans un pulp concurrent, Strange Tales ; ce qui n’a peut-être rien d’innocent, du coup : recyclage d’un même thème, adapté à un lectorat différent ? Je n’en sais rien. Mais si « Cassius » était à sa manière une réussite, « L’Apparition d’un dieu » l’est probablement plus encore, et dans un registre autrement subtil. Peut-être surtout dans la mesure où cette nouvelle rassemble tous les procédés précédemment envisagés ? Mais pour en tirer quelque chose d’autre encore, et singulier – comme un phénomène d’émergence ?

 

Le vaudou et la curiosité des hommes blancs à son sujet (le narrateur Canevin dont il est ici précisé qu’il est auteur de nouvelles fantastiques, mais aussi son comparse le Dr Pelletier, qui narre véritablement l’affaire, et la victime de ladite affaire – à supposer qu’il s’agisse d’une victime) occupent une place centrale dans le récit, mais la dimension « scientifique » ou « pseudo-scientifique » de « Cassius » est traitée ici sur un mode plus « sérieux » ; aussi, si le grotesque est toujours de la partie, le propos est finalement tout autre – et l’effet produit sur le lecteur de même. Le mariage entre ces diverses dimensions fonctionne à merveille. Et s’il ne s’agit peut-être pas, là non plus (à l’instar de « Passion sous les tropiques »), d’une histoire d’horreur à proprement parler, elle est assurément déconcertante – et donc essentiellement « weird ».

 

J’ajouterais que cette nouvelle contient le meilleur personnage du recueil, en la figure étonnante de Carswell, la « victime » ; un citoyen américain qui se sait condamné par un cancer et plaque tout pour vivoter dans les îles, où il se retrouve… au point d’en obtenir une bien étrange mais non moins réconfortante rémission, qui est à vrai dire tout autant rédemption, même si sur un mode paradoxal. D’où cette ambiguïté savoureuse : si Whitehead force le trait concernant Canevin, qu’on a plus que jamais envie de lui assimiler, n’est-il pas tout autant, voire bien davantage, Carswell ? Cet Américain blanc qui s’adapte aux Îles Vierges, et dont la curiosité pour le monde qui l’entoure, même noir, même vaudou, lui permet de toucher à quelque chose que les préjugés si communs de ses semblables leur prohibent tristement…

 

Entre vaudou et « weird science », aussi grotesque que profonde, tout à la fois légère et sérieuse, distrayante et édifiante, « L’Apparition d’un dieu » est bien à la hauteur de sa réputation.

 

BILAN

 

Je n’irais certainement pas jusqu’à qualifier La Mort est une araignée patiente de chef-d’œuvre inoubliable – mais le recueil est assurément de bonne tenue, justifiant que l’on ne laisse pas son auteur dans l’oubli.

 

Et c’est donc une très belle idée que cette compilation, moyen de choix de redécouvrir un auteur singulier, qui a su exprimer son art si complexe en puisant dans sa vie même pour un résultat admirable de maîtrise, entre frissons et connivence amusée. Le recueil a aussi pour lui de surprendre régulièrement – car Whitehead n’est pas toujours là où on l’attend, et tant mieux le plus souvent.

 

Mais s’il est un point où il brille systématiquement, c’est bien dans la description sensible et juste, curieuse voire érudite aussi, de ce très beau cadre des Îles Vierges. On cite souvent, de Lovecraft, l’ouverture de « L’Image dans la maison déserte », nouvelle de 1920 où notre hardi gentleman de la Nouvelle-Angleterre étale ses préjugés en faisant de ladite Nouvelle-Angleterre le seul pays au monde à satisfaire pleinement les attentes des « épicuriens de la terreur » ; je crois qu’il a eu le temps de changer d’avis par la suite, en lisant des collègues habiles dans leur traitement « régionaliste » du « weird » – son correspondant Henry S. Whitehead, si tôt disparu, en fait assurément partie ; et ses Îles Vierges, curieuses et séduisantes, oscillant entre deux mondes, sont à l’évidence un cadre de choix et qu'il a superbement rendu.

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Samuel Ziterman 06/03/2017 07:55

J'aime ce genre de chronique, sur un auteur qui sort de nulle part, un peu oublié.

Merci pour la découverte et la longue analyse !

Nébal 06/03/2017 10:05

Merci pour ton retour !

artemus dada 05/03/2017 13:00

Un commentaire qui vaut déjà d'être lu pour lui-même, et qui - de surcroît - donne diablement envie de lire de ce dont il parle.
Merci.

Nébal 05/03/2017 15:43

Merci à toi !