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Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

Publié le par Nébal

Le Sommet des Dieux, t. 2, de Jirô Taniguchi et Baku Yumemakura

TANIGUCHI Jirô et YUMEMAKURA Baku, Le Sommet des Dieux, t. 2, [神々の山嶺, Kamigami no itadaki], préface de Stéphane et Muriel Barbery, postfaces de Baku Yumemakura et Jirô Taniguchi, Bruxelles, Kana, coll. Made In, [1994-1997, 2001, 2010] 2016, 347 p.

 

R.I.P.

 

Par un hasard qui n’a en soi rien de si curieux, au fond, j’ai fini la lecture du deuxième tome du Sommet des Dieux quelques heures à peine avant l’annonce du décès de Jirô Taniguchi, le 11 février dernier.

 

Et je dois dire que cette triste nouvelle ne m’a pas laissé indifférent, et ce alors même que je ne connaissais guère l’auteur – très peu, même, pour ne pas dire pas du tout : je n’en avais lu, après tout, que Quartier lointain, probablement sa bande dessinée la plus célèbre (avec L’Homme qui marche ?), et, donc, le premier tome du Sommet des Dieux, sa fameuse adaptation du roman fleuve de Baku Yumemakura. C’est bien peu pour prétendre apprécier une œuvre… Même et peut-être surtout en France, pays qui entretenait de longue date une relation toute particulière à l’art de Jirô Taniguchi, dont les nécrologies de par le monde se sont fait l’écho.

 

L’effet était là, pourtant – la nouvelle, irrationnellement peut-être, m’a peiné – et sans doute incité à reporter la chronique de ce tome 2 ; non que j’aie du mal à en dire, c’est même tout le contraire… Mais, dans la foulée, ce n’était tout simplement pas possible. Tentons aujourd’hui – avec la mémoire moins fraîche peut-être, mais peut-être aussi un certain recul qui m’aurait nécessairement fait défaut si j’avais chroniqué l’ouvrage dans la foulée de ma lecture, à mon habitude, mais dans des circonstances qui s’y prêtaient moins que jamais ?

 

L’ENQUÊTE – SUR DES FIGURES MOUVANTES

 

Le photographe alpiniste Fukamachi poursuit son enquête entamée par le plus grand des hasards dans une échoppe douteuse de Katmandou – mais cette enquête a dévié : si l’appareil photo de Mallory a fourni le prétexte, c’est maintenant au personnage haut en couleurs de Habu Jôji que Fukamachi s’intéresse avant tout – l’alpiniste japonais intraitable, infréquentable, qui a disparu sans laisser de traces. Une légende dans le petit monde de l’alpinisme japonais – mais une légende parfois noire…

 

À plus ou moins bon droit ? En fait, c’est sans doute un aspect important de ce deuxième tome : entamer, au moins, un nécessaire processus de réévaluation, en guise de témoignage que les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le croit, même en maniant des archétypes d’ordre plus ou moins mythologique – ce que sont clairement Habu Jôji et son rival de toujours Hase Tsuneo, dont le rôle est donc à son tour envisagé sous un angle un peu différent.

 

Non que les faits héroïques et tragiques dont le premier tome se faisait l’écho s’avèrent faux ! Les éléments essentiels demeurent : Habu Jôji est un être brutal et capricieux, égoïste sans doute, et parfois… un peu con, disons-le – ou est-ce avant tout une question d’empathie ? Toujours est-il qu’il ne comprend pas les gens autour de lui – même les fleurs que ses « amis » peuvent lui faire, des « amis » qu’il ne perçoit pas toujours comme tels mais qui, quant à eux, sont pourtant bel et bien tout disposés à agir en sa faveur, sans être payés de retour…

 

Mais, pour véritablement appréhender Habu Jôji dans toute sa complexité, il est indispensable de dépasser le niveau confus et embarrassé des témoignages de ceux qui furent, contre vents et marées, ses proches, autant que faire se peut, pour accéder au témoignage de l’alpiniste maudit lui-même. Or Fukamachi – et le lecteur avec lui – en a enfin l’occasion, en tombant sur une pièce extrêmement rare : le journal tenu par Habu Jôji lors de sa mythique autant que désastreuse mésaventure dans les Grandes Jorasses…

 

SEUL

 

C’est le morceau de bravoure de ce deuxième tome – un épisode 10 (mais le deuxième du présent volume) considérablement plus long que tous les autres jusqu'à présent (il atteint la centaine de pages), plus complexe sans doute aussi, et d’une ambition sans commune mesure : une épopée en tant que telle, témoignage glaçant, terrible autant que fascinant, d’un héroïsme jusqu’au-boutiste typique pourtant de l’histoire de l’homme luttant contre la montagne, et pouvant renvoyer à tout un lot d’anecdotes façon « aventure humaine » au-delà même de la seule matière alpine ; j'avoue avoir pensé cependant à Guillaumet : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Et ce quand bien même Habu ne saurait tirer de pareil désastre un titre de gloire, c'est même tout le contraire...

 

Mais le drame demeure, cette fois vécu de l’intérieur : à l’extérieur, on sait que Habu Jôji a vécu une aventure éprouvante et qui aurait pu, voire dû, s’achever tragiquement – mais le témoignage de l’alpiniste lui-même demeure secret : lui seul sait ce qui s’est vraiment passé.

 

Cet épisode 10 retranscrit donc le carnet oublié de l’alpiniste : sur ces cent pages, nous suivons un homme seul (il a bien quelques « visites », mais d’un ordre tout particulier…), et un homme seul qui sait qu’il va mourir… Bien sûr, nous, contrairement à notre héros plus que jamais rétif à la pose, nous savons qu’il en réchappera – mais l’aventure humaine n’en est pas moins éprouvante.

 

Habu s’est lancé seul dans une ascension périlleuse – seul et hâtivement, pour griller la politesse à son rival Hase, spécialiste de l’alpinisme en solitaire. En fait, il précède de quelques heures seulement l’équipe censée faire le repérage pour Hase. Il n’en est pas moins seul quand il dévisse – un coup de malchance, même les meilleurs doivent composer avec ; et quand, à l'instar d'un Habu, on est porté à choisir d'emprunter les voies les plus difficiles justement parce qu'elles sont les plus difficiles...

 

Dans ces conditions si rudes, gravement blessé après avoir rebondi contre la paroi lors d’une chute de cinquante mètres, ne pouvant se réfugier dans sa tente, tout indique qu’il y passera. Et l’homme seul de ruminer son ambition et son échec. Comme de juste, sa vie défile devant ses yeux… mais lentement, très lentement – au rythme de sa souffrance, dont la fin se fait bien trop attendre.

 

L’homme seul reçoit la visite de ce jeune disciple mort sous ses yeux (et de sa faute ?) il y a quelque temps de cela – un fantôme aux intentions ambiguës, mais qui, au fur et à mesure que les heures défilent, semble toujours plus l’engager sur la voie de l’abandon et de la mort. Sans perversité, pourtant : avec un sourire complice, honnête et chaleureux…

 

Mais Habu n’est pas homme à abandonner – volontairement, en tout cas ; or c’est en partie le problème : l’homme volontaire est engagé dans une lutte insidieuse avec son inconscient – lequel, lui, semble tout disposé à précipiter les choses…

 

Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il écrit – absurdement, dans ces conditions si peu propices… Il est vrai qu’il ne peut pas faire grand-chose de plus, du fait de ses blessures – non qu’il s’abstienne de gestes héroïques démesurés : nous le voyons remonter sa corde de sécurité… avec ses dents ! Le courage et la détermination de Habu imprègnent ces pages, d'une sincérité étouffante et saisissante tout à la fois – on y voit l’alpiniste chevronné décidément d’un bon cran au-dessus de tous ses rivaux, sans vantardise. Un bon cran au-dessus de tous ses rivaux… si ce n’est Hase ?

 

Indirectement, c’est justement Hase qui le sauve… Mais non, sans grand éclat héroïque, sans, si j’ose dire, rencontre au sommet entre les deux mythes…

 

Mais l’expérience n’en est peut-être que plus terrible pour Habu Jôji : son acte fou autant que sa survie improbable auraient pu achever d’en faire une légende, mais, au plus intime, c’est l’échec qui domine dans les sentiments du héros – et l’échec n’est jamais bien loin de l’humiliation, pour un homme tel que lui.

 

Bien sûr, cette incroyable aventure humaine est aussi un immense moment de bande dessinée – tout l’art de Jirô Taniguchi, dans le graphisme comme dans la narration, transcende parfaitement le propos avec une justesse admirable ; jusqu’à la monotonie éventuelle implicite dans le récit de cet homme qui attend la mort sans pouvoir rien faire : elle devient un procédé d'une efficacité redoutable ! C’est clairement le sommet (…) de ce deuxième tome.

 

LE « VRAI » SOMMET DES DIEUX – ET LES DIEUX SONT ARROGANTS

 

La carrière alpine de Habu Jôji ne s’arrête cependant pas là, ainsi que Fukamachi le sait très bien – et le lecteur de même. Si cette pièce exceptionnelle qu’était le journal tenu par l’alpiniste durant sa tragique tentative dans les Grandes Jorasses amène à réévaluer quelque peu l’homme et son art en pénétrant son cœur, l’enquête doit cependant se poursuivre – au travers, à nouveau, des témoignages éventuellement biaisés de ceux qui l’ont connu, car on ne tombe pas tous les jours sur pareil document à la première personne.

 

Et l’image redevient moins flatteuse : celle, héritée du premier tome, d’un alpiniste incroyablement doué, mais dont la soif de victoires, de « premières », l’amène parfois à se comporter comme un vrai crétin. C’est une expédition sur l’Everest qui en fera la démonstration – expédition déjà évoquée dans les précédents épisodes, avec une aura de mystère qui laissait soupçonner un drame…

 

Et pourtant, c’est peut-être l’absence de drame au sens où nous le redoutions qui nous conduit à trouver le comportement de Habu Jôji pathétique dans son arrogance ; c’est, aussi, le constat que ce héros, handicapé de l’empathie, est dès lors totalement imperméable à ce que les autres peuvent faire pour lui – parce que généreux, humains, aux antipodes de son égocentrisme forcené… Pragmatiques, aussi, certes. Mais lui n'a pas à s'embarrasser d'aucune de ces considérations. Il est le meilleur, il le sait ; les autres aussi le savent – mais leur comportement à cet égard est systématiquement suspect pour le héros… Peut-être parce que, depuis qu’il a été amené à rivaliser avec Hase Tsuneo, il ne conçoit plus l’héroïsme que comme une carrière nécessairement solitaire ?

 

L’AUTRE DIEU

 

Et Hase, justement ? D’une certaine manière, il est toujours là – au moins en filigrane, ou comme une ombre qui pèse systématiquement sur les réalisations les plus folles de Habu Jôji. Cela vaut aussi pour cette ascension de l'Everest... Mais ce tome 2, en traitant du personnage, en découvre là encore de nouvelles facettes.

 

Sans doute faut-il là aussi mettre en avant le fait que l’alpiniste écrit ? Nous avions eu droit au carnet perdu de Habu Jôji, nous aurons droit ensuite aux notes de Hase Tsuneo. Mais l’effet est somme toute très différent : Habu Jôji se révélait dans un texte qui devait par la force des choses être son dernier – et qui n’en avait que davantage de raisons de demeurer secret. Hase Tsuneo a un rapport différent à l’écriture de la montagne – la publication pouvait être envisagée... Mais ce sont les circonstances qui pèsent en définitive sur ses écrits, pour les colorer d’une teinte rouge sang.

 

Ici, le drame ressurgit – au fil d’une enquête qui s’attarde sur la rivalité des deux alpinistes, et ses dimensions les plus intimes… qui sont aussi les plus démesurées. Mais avec donc une part de secret, de complicité muette, même ? Loin en tout cas des flash des appareils photo, dont Hase est autrement familier que Habu. En fait, c’est une caractéristique du personnage qui apparaissait déjà dans le premier tome, mais, là encore, avec une connotation différente. Hase, alors, était littéralement parfait – au point d’en devenir agaçant, sans doute, mais parce que l’idée essentielle, quand on en venait à aborder le cas de ce surhomme par ailleurs si charismatique et en même temps sympathique, était qu’il n’avait pas le moindre défaut ; un si gentil garçon, comparé au teigneux Habu…

 

L’image demeure, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit – mais ce tome 2 est cependant l’occasion de la chatouiller un peu : nous y voyons, au moins une fois, l’alpiniste si parfait se comporter comme un connard, n’ayant rien à envier sur ce plan à son rival. Un défaut à peine perceptible dans l’armure scintillante du brave… et qui s’accompagne de cette question presque aussi terrible que le fait en lui-même qui la suscite : a-t-il seulement conscience de ce qu’il a dit et accompli ?

 

Hase, si ça se trouve, n’est finalement guère plus sensible et porté à l’empathie que Habu – comme il sied, peut-être, à ces « conquérants de l’inutile » engagés dans une lutte mythologique. L’empathie, c’est bon pour ceux qui restent derrière et en dessous – le commun qui vit à l’ombre des héros, le vulgaire qui peut aimer et détester, maudire… et pardonner ?

 

TRISTESSE DE FUKAMACHI

 

Cette mise en avant de la problématique de l’empathie est tout à fait bienvenue, et, surtout, remarquablement mise en scène, avec une belle finesse psychologique accompagnant systématiquement l’évocation épique des exploits des titans.

 

J’ai cependant l’impression qu’elle a un corollaire qui m’a nettement moins convaincu, peut-être à tort… Et c’est quand cette problématique, de manière très logique par ailleurs, se reporte sur notre témoin entre les témoins, notre point de vue responsable de la synthèses des informations extérieures : Fukamachi.

 

Le photographe, par nécessité narrative peut-être, est un peu un personnage « en creux », un véhicule de l’information et de son traitement sous forme de récit. Cependant, il ne saurait se limiter à cette dimension fonctionnelle. Si l’histoire de la rivalité entre Habu Jôji et Hase Tsuneo porte, c’est aussi parce que Fukamachi est là pour la déchiffrer, narrer, creuser. Il est bien un personnage point de vue, et, en ce sens, jusque dans ce biais qu’il impose, et qui a mille et une occasions de s’exprimer, il est fondamental.

 

D’emblée, ce personnage marque le lecteur par sa dimension humaine – en contrepoint nécessaire aux exploits des héros. Sa douce mélancolie, qui imprègne le récit dès le départ, est un constituant essentiel tant du personnage que de son récit. En tant que telle, dans le premier tome, elle était parfaitement bienvenue, d’autant qu’elle était très joliment et finement traitée… Or j’ai l’impression, dans ce deuxième tome, d’un traitement moins habile, plus convenu surtout, et qui, problème notable, n’apporte rien à l’histoire (mais je suppose que cela aura le temps de changer dans les trois tomes qui restent…) : la mise en scène de la dimension sentimentale de ses déboires ; cette fois, en effet, nous ne nous contentons plus d'allusions évasives, et je le regrette un peu.

 

Notez, c’est très secondaire – quelques pages çà et là. Rien de taille à nuire à l’intérêt global de la série ou de ce deuxième tome, qui est à maints égards excellent. C’est simplement que j’y ai vu comme un « passage obligé », pas très bien négocié qui plus est, qui, sans plomber le récit, n’est cependant pas à sa hauteur. Jusque dans la comparaison avec Habu Jôji, d'ailleurs, qui noue ici une relation heureusement plus ambiguë ? En même temps, Fukamachi a entre autres pour fonction de ramener l’histoire à l’échelle de l’humain – oui, c’est son rôle… Mais pour le coup, il m’a fait l’effet d’être « trop fonctionnel » : la BD est autrement fine, de manière générale.

 

Mais, répétons-le : c’est vraiment un point de détail.

 

TOUJOURS

 

Parce que ce deuxième tome confirme, et peut-être même amplifie, au moins dans le long épisode où Habu attend la mort dans les Grandes Jorasses, l’impression d’excellence du premier tome. Le Sommet des Dieux est à sa manière un miracle – qui, en mêlant habilement la démesure et la subtilité, parvient à emporter le lecteur très loin de son quotidien, sans pour autant négliger le retour essentiel à l’humain.

 

Au risque de me répéter, il n’y avait somme toute guère de raisons à ce que je m’enthousiasme pour une histoire de « héros » rivalisant de gloriole dans une quête absurde de l’accomplissement et du dépassement de soi… C'est on ne peut plus contraire à ma philosophie, si j'ose employer pareil terme. Mais je suis sous le charme, oui. Parce que l’histoire est bonne, son traitement très fin, sa mise en scène, dans la narration comme dans le graphisme, tout bonnement parfaite.

 

Un témoignage de l’art subtil de Jirô Taniguchi, un auteur bien digne de tous les éloges – à titre posthume comme auparavant.

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