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Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 1, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya & SATOMI Yu, Nuisible, vol. 1, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 205 p.

 

UN COUP DE TÊTE

 

Ça m’arrive – moins ces derniers temps, mais ça m’arrive : déambulant dans telle ou telle librairie, je tombe subitement (à moins que ce ne soit qu’il me saute à la gueule de lui-même) sur un bouquin dont je ne sais absolument rien, mais dont je suppose qu’il serait parfaitement déraisonnable de quitter les lieux sans en faire l’acquisition.

 

 

Oui, c’est une rationalité particulière. Une rationalité plus orthodoxe consisterait à attendre au moins quelques retours avant de se lancer dans un achat forcément inconsidéré – surtout que je n’ai pas exactement le(s) compte(s) en banque de François « Rebel Rebel » Fillon, moi…

 

Bon, bref : je ne savais rien de Nuisible – et pour cause, seul ce premier tome est pour l’heure disponible et, quand je l’avais acheté, il n’était sur les rayonnages que depuis très peu de temps… Je ne savais rien non plus des auteurs, et n’en sais guère plus aujourd’hui. Il semblerait que le scénariste, Masaya Hokazono, a tout de même un peu de bouteille, et a livré nombre de mangas au registre très varié, de la comédie à l’horreur en passant par la romance et la science-fiction (plusieurs ont été traduits, tout récemment ai-je cru comprendre) ; j’ai lu aussi qu’il était parallèlement un romancier, ayant œuvré notamment dans le genre horrifique, mais n’en sais donc pas davantage (et n’ai pas trouvé de quoi me montrer plus catégorique pour l’heure). Quant à Yu Satomi, la dessinatrice, elle est d’une certaine manière une « débutante », car Nuisible est sa première série en tant que telle ; par contre, elle avait déjà une carrière appréciable en tant qu’illustratrice, responsable d’un certain nombre de couvertures – dont plusieurs pour des BD signées Masaya Hokazono, qui, très satisfait du résultat, l’aurait ainsi incitée à franchir le pas et à devenir pleinement mangaka sur sa dernière série.

 

Autant d’éléments que je n’ai donc appris qu’après coup, mais qui, pourtant, d’une certaine manière, n’ont fait que confirmer ma pulsion d’achat initiale… Le contexte avait sans doute son importance : j’ai trouvé ce premier volume (à prix de lancement riquiqui, quelque chose comme 5 €, ça a pu jouer) dans une petite librairie qui, rayon mangas, s’en tient peu ou prou à deux auteurs : Jirô Taniguchi, avec plein de bouquins, et Mari Yamazaki, pour sa série Thermæ Romæ (à laquelle je vais jeter un œil très prochainement). Autant dire que, dans ce cadre, il y avait sans doute quelque chose d’un peu « auteurisant », pour ce que ça vaut...

 

Nuisible, isolé au milieu de tout ça, n’en ressortait que davantage, d’une certaine manière… Avec des connotations plus ou moins à propos. Mais ce premier volume avait aussi, en ce sens, un atout de taille : sa superbe couverture. Œuvre de Yu Satomi, donc… et, disons-le tout de suite, la dame est bien meilleure illustratrice que dessinatrice : l’intérieur de ce premier volume n’est clairement pas à la hauteur de sa couverture... même si c’est plus compliqué que ça, en fait, et il me faudra bien y revenir ; mentionnons cependant d'ores et déjà que les têtes de chapitre, sur un mode « illustration », sont tout à fait satisfaisantes, elles, feuilles, fleurs et papillons...

 

Mais, si ce feuilletage m’avait à cet égard fait une impression un peu décevante (là, je m’en tiens donc au premier coup d’œil), il m’avait séduit par d’autres aspects, vite confirmés par le pitch de la série : un lycée, un soupçon de romance forcément, des choses dont je me passe généralement fort bien… mais aussi et surtout de l’horreur bien glauque ! En fait, ce premier coup d’œil m’a aussitôt imposé un nom en tête : celui de Junji Itô, dont j’avais adoré Spirale (la plus grande BD d’horreur de tous les temps et de tout l’univers ?), même si Nuisible louche sans doute davantage du côté de Tomié – au point, à vrai dire, où l’on pourrait, si l’on est un peu chatouilleux, avancer les accusations terribles de plagiat et/ou de clichés… Sans doute plutôt « clichés », comme de juste : je ne prétends certainement pas que les lycéennes horrifiques sont la chasse gardée de Junji Itô, ce qui serait absurde (outre qu’un autre de mes chouchous dans le manga d’horreur, que je découvre petit à petit, le vétéran Kazuo Umezu, a pu en jouer déjà avant)… Mais impression confirmée après lecture – et, si une chose m’a surpris dans tout cela, c’est peut-être, au-delà de la BD elle-même, que les retours sur ce premier tome que j’ai pu lire ici ou là depuis ne mentionnent jamais ledit maître du manga d’horreur – quitte à avancer d’autres références, qui me dépassent sans doute pour la plupart, mais dont les quelques-unes qui peuvent me parler en dépit de mon ignorance crasse me laissent d’autant plus perplexe : L’Enfant insecte de Hideshi Hino, sérieux ? Alors, oui : il y a dans les deux un « enfant » (une lycéenne, ici) qui est d’une certaine manière un « insecte »… Mais, fond et forme, ça n’a, en dehors de ce point commun pas si révélateur que cela, absolument rien à voir ; du coup, la comparaison me fait un peu l’effet… eh bien, disons que cela reviendrait peut-être, à mes yeux, à mettre La Métamorphose de Kafka et le Starship Troopers de Verhoeven sur le même plan ; notez, y a des gros insectes dans les deux, hein !

 

 

Bref. D’une manière ou d’une autre, cet agrégat de « plus » (couverture, horreur glauque) et de « moins » (dessin bof, risque de romance lycéenne non négligeable) ne m’a pas laissé indifférent, et c'est le positif qui l'a emporté. Prix de lancement, envie de faire exceptionnellement dans l'actualité, annonce dès ce premier volume que la série comportera trois tomes et, hop ! fini, quelques vignettes horrifiques qui m’alléchaient tout particulièrement… Allez, je pouvais bien tenter l’expérience !

 

Coup de tête, oui...

 

Mais c’est ainsi que.

 

HORMONES = MEURTRE MORT TUER

 

Nous serons tous d’accord pour considérer qu’il est peu de choses aussi répugnantes au monde que les adolescents.

 

 

Hein ?

 

Nous ne serons pas d’accord ?

 

Admettons : un vieux nazi obèse mangeant avec les doigts des tripes à la mode de Caen en boîte mélangées à de la purée et noyées sous de la sauce moutarde sucrée Heinz dans un PMU glauque du fin fond de la Creuse, où il s’est réfugié au prétexte de promener son caniche nain toiletté de la veille et qui pue affreusement de la gueule, est peut-être un tout petit peu plus répugnant. Un tout petit peu.

 

Admettons.

 

Bref : les adolescents ont des hormones envahissantes, et, comme dans tout bon slasher, il leur faudra bien payer pour ce tort à un moment ou à un autre. Même si…

 

N’allons pas trop vite.

 

La BD se focalise tout d’abord sur un petit groupe, deux filles, deux garçons, portés tous autant qu’ils sont à rougir pour un rien, la goutte de sueur au front – cons de jeunes, allez ! Parmi eux, se distingue néanmoins le blondinet Ryôichi Takasago, forcément un peu plus mignon que les autres, ce dont on l’excusera cependant volontiers, car il a le bon goût de faire des rêves qui ne tournent pas tous – ou pas directement, ou pas seulement, etc. – autour du SEXE.

 

Ce premier volume s’ouvre en fait sur un de ces rêves, et ménage donc d’entrée une pure scène d’horreur pour le coup très efficace : le garçon est à bord d’une barque que navigue un homme d’allure très « traditionnelle », et mutique ; dans l’eau, tout autour de la barque, des cadavres – des dizaines, des centaines de cadavres, qui dérivent à la surface… Parmi ces cadavres, l’un tout particulièrement attire l'attention de Ryôichi : celui d’une jeune fille – forcément, et forcément la plus belle de toutes… Nue, par ailleurs (ce qui la distingue d’autant plus). Sauf que ledit cadavre… ouvre brutalement les yeux – et décoche au jeune homme le plus terrifiant et redoutable des sourires… avant de muter en une affreuse créature, toute en dents démesurées, bien trop longues, bien trop nombreuses, et…

 

Et ce petit con de Takasago se réveille en cours – il s’était assoupi, le morveux ! –, cible comme de juste des lazzis de ses congénères imbéciles, et des brimades de son sadique de prof.

 

Sauf que…

ELLE !

 

Sauf que cette fille, ce n’est pas la première fois qu’il la voit dans ses rêves – en fait, elle revient sans cesse, toujours aussi belle, toujours aussi horrible.

 

La suite coule de source, n’est-ce pas ?

 

Eh oui : le lycée, figurez-vous, accueille une nouvelle élève ! Elle a pour nom Kikuko Munakata – charmante jeune fille, oui… dont la beauté est telle qu’elle attire tous les regards, ceux des garçons comme ceux des filles ; en fait, là où on aurait pu supposer une banale réaction de jalousie de la part de ces dernières à l’encontre de leur nouvelle « rivale », c’est en fait la fascination qui l’emporte : elle est si belle qu’on ne peut que l’admirer, tétanisé – sa beauté a un caractère tellement irréel qu’il la place d’emblée dans une catégorie à part : elle n’est pas une lycéenne « normale ». Aussi ces dernières n’ont-elles même pas à lui en vouloir.

 

Pas « normale »… C’est peu dire ! Car cette beauté hors-normes s’affirme bien vite et sans vraiment d’ambiguïté comme inhumaine – au plein sens du terme.

 

VEUVE NOIRE, MANTE RELIGIEUSE, ETC.

 

Inhumaine, d’accord… mais quoi, dans ce cas ? Là encore, la BD ne tergiverse pas cent-sept ans – révélant bien vite que la lycéenne est une sorte d’insecte… Des pointes acérées lui poussent, ou des dards, ou des aiguilles, dont la piqûre est redoutable. Et bientôt c’est tout bonnement de meurtres qu’il s’agit… impliquant par exemple ce vieux pervers adepte de l’enkô ; je cite la définition de la BD : « abréviation d’enjô kôsai (« relations d’entraide »), euphémisme désignant des rencontres entre des filles mineures et des hommes plus âgés, incluant ou non des rapports sexuels pour lesquelles elles sont payées. »

 

Glauque.

 

Même si le meurtre n’intervient qu’après coup… Déjà, auparavant, la BD ne nous a cependant pas ménagés côté horreur, éventuellement très graphique – les déformations du corps de Kikuko, ses aiguilles et sa bouche envahie de tentacules… et des éclats cinglants de gore, le cas échéant. Autant de séquences pour le coup assez fortes, et qui fonctionnent peut-être d’autant mieux qu’elles se montrent brutales : la narration est assez rythmée, et, sur le court format de ce premier tome, les amateurs d’horreur en ont assurément pour leur argent, très vite – nul besoin ici d’une longue mise en place…

 

Par ailleurs, avec ledit vieux sagouin, apparaît une autre dimension de la BD qui, pour le coup, rappelle vraiment beaucoup Tomié : la beauté fatale de Kikuko, autant que sa monstruosité, incitent les gens à lui « vouloir du mal », voire à la tuer, tout bonnement… Mais sans succès, comme de juste.

 

Mais – et là, pour le coup, c’est peut-être plus original, un tout petit peu du moins –, aussi dérangeante soit Kikuko dans son inhumanité, aussi horribles soient les blessures empoisonnées qu’elle inflige, voire les meurtres qu’elle commet, le lecteur – via son « témoin » Ryôichi – n’est pas forcément enclin à la juger foncièrement maléfique… En cela, pour l’heure du moins, Kikuko n’est donc pas Tomié. Et d’une manière assez intéressante, car double : d’une part, la BD nous incite très tôt à l’envisager comme non-humaine, donc, et, de manière relativement habile, elle nous prie de ne pas la juger et juger ses crimes ainsi qu’on le ferait s’ils avaient été commis par une humaine ; par ailleurs, et de manière éventuellement paradoxale, la narration insiste sur le fait que la lycéenne, quand elle blesse, quand elle tue… pleure. Larmes de crocodile, oui, peut-être… ou peut-être pas ? Pour le moment, elle conserve une certaine ambiguïté (oui) très appréciable à cet égard.

 

LES HISTOIRES D’AMOUR FINISSENT MAL (EN GÉNÉRAL) ?

 

C’est d’autant plus saisissant, sans doute, que nous avons donc Ryôichi comme témoin, et que ses sentiments également sont mêlés…

 

Il « connaît » donc cette fille – pour l’avoir vue dans ses rêves. Il sait dès le départ que, sous sa beauté hors-normes, elle n’est tout simplement pas humaine ; elle est monstrueuse, même… et elle ne lui veut probablement pas du bien.

 

Les hormones sont cependant de la partie… mais, là encore, la romance (encore un peu vague) qui en découle, une fois du moins que Ryôichi a pris ses distances avec ses trois amis qui ne peuvent tout simplement pas comprendre, cette romance donc est complexe et ambiguë ; subtile, finalement... Malgré la monstruosité affichée et sans l’ombre d’un doute meurtrière de Kikuko, les sentiments unissant les deux personnages, de part et d'autre, ont quelque chose d’ « authentique » jusque dans leur dimension impulsive, et nous n’avons pas… envie, en fait, de juger la nouvelle venue monstrueuse et inhumaine.

 

D’une certaine manière, nous, à la différence de ses copains-copines, nous pouvons comprendre Ryôichi… Jusque dans la conséquence pour l’heure la plus notable de cette amourette ambiguë : la beauté supplémentaire qui semble désormais caractériser notre lycéen amoureux, dont les traits gagnent au fur et à mesure toujours plus en grâce – le dessin d’abord très simple de son visage, à la limite de l’abstraction, qui le caractérisait jusqu’alors tout en appuyant de la sorte sur sa relative « banalité » au milieu des copains-copines, laisse place à un dessin autrement plus précis et en même temps atténué par une sorte de « flou » d’une certaine manière hollywoodien – un « flou » qui est peut-être avant tout une aura ? Et qui, en tout cas, caractérisait déjà Kikuko, et elle seule.

 

Nous y devinons, bien sûr, une forme de contamination – dans pareil contexte, on pense forcément à une sorte de MST… Mais cette hypothèse, gonflée tout naturellement jusqu’à la pandémie, est peut-être d’une certaine manière timorée au regard du cauchemar qui s’annonce.

NUÉES DE SAUTERELLES – ET PLUS SI AFFINITÉS

 

Car les insectes en ville, que nous envisageons donc bientôt comme autant de parents de Kikuko, ont un comportement des plus étrange – ainsi de ces fourmis qui se lancent à l’assaut des chiens et des chats dès le premier chapitre de la BD. Les piqûres infligées par les bestioles diverses et variées s’ajoutent à celles de la nouvelle lycéenne… ou plus exactement les annoncent.

 

Que se passe-t-il donc ? Les morts mystérieuses s’accumulent, qui dépassent la police scientifique… Jusqu’à ce qu’un de ces médecins légistes, emporté par une intuition, vienne soumettre le problème à un sien camarade de fac – devenu entomologiste.

 

Ledit savant, du nom de Kuzumi, et assez jeunot, semble en fait parfaitement savoir ce qu’il en est ; tout indique qu’il pistait la jeune fille qui n’en est pas une… Car elle a laissé des cadavres derrière elle, au fil de son périple à travers le Japon – autant de morts mystérieuses qui ne peuvent être attribuées qu’à elle. Cela va plus loin : Kuzumi, qui a donc sa petite idée de ce qui se produit, semble d’ores et déjà savoir que la « suspecte » n’est pas humaine !

 

Il n’en est pas encore au point d’expliquer clairement son comportement. Mais quant à celui des insectes, de manière plus générale… Eh bien, ces animaux évoluent, non ? Et ils ont de bonnes, et même très bonnes, raisons de le faire, en ce moment...

 

Le réchauffement climatique !

 

Bon, ça, on verra plus loin ce que ça donne, hein, je préfère ne pas m’avancer sur ce thème pour l’heure…

 

Ce qu’il faut peut-être noter, par contre, c’est que, d’ores et déjà, Kuzumi compense d’une certaine manière l’inhumanité de Kikuko : aussi monstrueuse soit-elle, la jeune fille insectoïde, avec son lot de cadavres derrière elle, et ses dards qui poussent sur son corps, et ses tentacules qui jaillissent de sa bouche, son sourire plus qu’angoissant, sa beauté plus que jamais intimidante… Aussi monstrueuse soit-elle « objectivement », elle nous paraît parfois… moins inquiétante que le scientifique guère étouffé par l’éthique et absolument dénué d’empathie : et si c’était lui, le monstre, dans tout ça ? Le chasseur, et non la proie...

 

À moins, bien sûr, que nous ne soyons tous ensemble le monstre – nos déprédations et notre mépris de notre propre planète, après tout, pourraient suffire à constituer un dossier d’accusation pour le moins éloquent devant quelque tribunal cosmique…

 

PARFAITEMENT CONVENU – MAIS…

 

On l’aura compris : Nuisible ne brille guère par l’originalité, à s’en tenir à la trame globale. Et, dans ce registre, on a probablement lu bien plus convaincant – ainsi, donc, chez Junji Itô. À multiplier ainsi les codes ou les clichés, fonction de si vous êtes de bonne ou de mauvaise humeur, la série de Masaya Hokazono et Yu Satomi peine à affirmer sa singularité ; à maints égards, elle pourrait d’ailleurs relever du tout-venant… Une sorte de « manga jetable » ? Déjà lu, au fond, qu’on veut bien lire pour le coup, allez, puis que l’on range dans sa bibliothèque pour ne plus y revenir – quitte à s’enfiler d’autres succédanés du même ordre ?

 

Peut-être… et peut-être pas.

 

Parce qu’il y a des choses qui demandent sans doute encore à être développées, et que, en même temps, et en dépit de son caractère somme toute « banal », ce premier volume accroche suffisamment pour que l’on ait envie d’en lire la suite – en tout cas, il m’a suffisamment accroché moi, et, le moment venu, je pense faire l’acquisition du tome 2 ; sans en faire une priorité, certes, mais je garde ça derrière l’oreille.

 

Parce que, et peut-être surtout, j’apprécie l’ambiguïté du personnage de Kikuko – et de sa relation avec Ryôichi. Il y a là des passages où la BD se montre assez fine et, oui, intrigante : si le prix à payer pour accéder à ces scènes est, çà et là, un bref chapitre en forme de thriller limite poussif (pour l’heure, mais pas au point d'agacer), ma foi, je peux faire avec.

 

Parce que, enfin, ce premier volume ne manque pas de scènes d’horreur joliment conçues, et très efficaces – même si, là encore, dans un registre largement pratiqué ailleurs, et donc notamment par Junji Itô, auquel je n’ai cessé de penser de la première à la dernière page.

 

FINALEMENT, CE DESSIN ?

 

Et là, pour le coup, il faut revenir sur le dessin de Yu Satomi – comme je l’avais laissé entendre plus haut.

 

La base demeure : la majorité des 200 pages de ce premier volume est bien terne – au mieux. Le dessin y est « simple », limite simpliste ; la mise en page, quant à elle, est très sage. L’épure est sans doute à propos, mais sans séduire ; les personnages manquent souvent de caractère, et leurs traits interchangeables participent d’une vague « confusion » parfois un brin navrante (les répliques hors phylactères n'arrangent rien à l'affaire, par ailleurs). À tout prendre, disons-le : le dessin n’est clairement pas le point fort de Nuisible, et la débutante Yu Satomi manque peut-être encore de maîtrise autant que de singularité – et donc de pertinence.

 

Sauf que…

 

Sauf qu’il y a des choses qu’elle réussit très bien.

 

Bien sûr, ce qui marque tout d’abord – dès les premières pages, donc –, c’est qu’elle est à même d’illustrer des séquences d’horreur bien conçues et proprement cauchemardesques ; en fait, le tout début du premier chapitre est à cet égard exemplaire – et si le reproche du manque de personnalité demeure peut-être encore (blah blah Junji Itô blah blah), le fait est que ça marche très bien : la démesure du lac (?) noyé sous les cadavres, le sourire macabre de la morte, sa transformation en quelque entité à même de coller des sueurs froides à mon Howard Phillips Lovecraft adoré… En fait, c’est irréprochable. Et, par la suite, nous aurons d’autres scènes d’horreur de la plus belle eau – et peut-être tout particulièrement celles qui se mêlent « d’autre chose » : les toutes dernières pages de ce premier volume en témoignent avec brio ! Et, finalement, des amourettes lycéennes bien perverses de la sorte, je ne dis pas non, tout compte fait…

 

Mais c’est qu’il y a autre chose encore : ce jeu, donc, sur la beauté irréelle de Kikuko, qui semble contaminer à son tour Ryôichi… Tout est ici affaire de contrastes, et, à cet égard, le dessin plus fade qui est l’apanage de la majeure partie de ce premier volume prend peut-être un tout autre sens ? N’en faisons pas trop : j’aurais du mal à prétendre que ce procédé justifie tout… Mais, là encore, l’essentiel est que cela donne pas mal envie de lire la suite – histoire de voir comment tout ça va évoluer…

 

ALLEZ, À SUIVRE…

 

Bilan ? Partagé. Parce que tout cela n’est pour l’heure guère original, et parce que le dessin « basique » est bien trop fade à mes yeux. Mais, quand le dessin ose s’emballer un peu – et dans la continuité d’une narration serrée qui le justifie sans doute –, quand l’horreur imprime les pages (très régulièrement, et j’y vois un sacré atout), quand le récit ose une ambiguïté que son prédicat semblait rendre inenvisageable, le fait est : ça marche.

 

Nous sommes bien loin du chef-d’œuvre, hein – et, à m’en tenir à ce seul premier tome, je ne me sens pas de faire du prosélytisme pour cette série. Mais, en dépit de quelques préventions, Nuisible a globalement su me séduire et m’accrocher ; assez, du moins, pour me donner l’envie de poursuivre. Je n’en ferai donc pas une priorité, mais, le moment venu, je lirai probablement le tome 2 – et on verra…

 

Pas si mal, pour un coup de tête, je suppose.

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