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L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

Publié le par Nébal

L'Exégèse de Philip K. Dick, volume 1

DICK (Philip K.), L’Exégèse de Philip K. Dick, volume 1, [The Exegesis of Philip K. Dick], édition composée par Jonathan Lethem et Pamela Jackson, annotée par Erik Davis, Simon Critchley, Steve Erickson, David Gill, N. Katherine Hayles, Jeffrey K. Kripal, Gabriel McKee, Richard Doyle et les anthologistes, traduit de l’anglais par Hélène Collon, Paris, J’ai lu, coll. Nouveaux Millénaires, [2011] 2016, 764 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 70-71.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

En voici autrement une version (un tout petit peu, cette fois) plus longue.

Les grands auteurs ont leur légende plus ou moins cachée – Philip K. Dick pas moins que les autres, et probablement davantage que beaucoup. Chez lui, le trésor accessible jusqu’alors aux seuls initiés a pour nom L’Exégèse – une entreprise folle courant sur environ 8000 feuillets, et dans laquelle l’écrivain interroge son œuvre et sa vie à la lumière d’éléments étranges, qu’il ne comprend pas, mais cherche à comprendre. De ce laboratoire insane jailliront les ultimes romans de l’auteur, dits de la « Trilogie Divine », mais L’Exégèse en tant que telle constitue une œuvre à part entière – pour peu que l’on ne rechigne pas à désigner ainsi un texte intime, écrit pour soi, et qui n’avait certes pas pour objet d’être publié un jour.

 

L’Exégèse, pour autant, ne nous était pas totalement inconnue – elle qui avait été abordée par les biographes de Dick, qui en révélaient çà et là des morceaux choisis ; on peut aussi évoquer la brève bande dessinée de Robert Crumb revenant sur cette expérience… Et nous connaissions bel et bien les traits essentiels de cette dernière.

 

Nous sommes en février-mars 1974. Dick, qui sort d’une relativement mauvaise passe, enchaîne alors les événements étranges, à caractère éventuellement hallucinatoire. Le rayon plasmatique rouge et or le frappe à la vision du pendentif en forme de poisson au cou d’une jeune fille aux cheveux noirs (forcément) – le symbole des premiers chrétiens pour se reconnaître en plein cœur des persécutions par l’empire romain, lui dit-elle. Et Dick s’interroge sur ce qu’il vit – le graphomane veut comprendre : sans doute est-ce Dieu qui lui parle ? Dieu… Dionysos, Érasme, l’évêque Pyke ? Haggia (sic) Sophia ? Les extraterrestres ? Les Soviétiques – auquel cas Stanislas Lem est sans doute impliqué ? L’interrogation de l’expérience, de manière très dickienne, débouche sur une interrogation de la réalité – et apparaissent alors peu à peu, avec cette conviction que « c’est toujours Rome », les murs oppressants de la « Prison de Fer Noir »… L’écoulement du temps lui-même doit être interrogé ! Et, avec lui, la notion d’entropie. Peut-être le temps s’écoule-t-il en fait en sens inverse ? Ou alors, il est orthogonal… La solution se trouve peut-être dans Parménide, ou bien dans la Gnose – plus probablement la Gnose… Dick compulse l’Encyclopedia Britannica avec l’enthousiasme d’un dilettante, et effectue des tirages du Yi King ; la vérité se trouve aussi bien dans les Actes des Apôtres que dans les conférences de Bergson, ou les tracts de la secte de surfeurs du coin. Au fond, tout est possible – jusqu’à l’éventualité que tout cela ne soit que des hallucinations provoquées par une épilepsie du lobe temporal… Mais, à tout prendre, pourquoi préférer cette explication à tout autre ? Après tout, Nixon est là ! Et si Nixon est réel, tout peut l'être...

 

L’entreprise est folle – l'entreprise sinon l’homme. Mais il est vrai qu’on pouvait avoir quelques doutes à ce sujet… Dans les premiers temps de ce questionnement maniaque, de cette quête de sens insensée, Dick confiait volontiers le fruit de ses méditations philosophico-théologiques à des amis et collègues, au fil de lettres improbables qui devaient en décontenancer plus d’un – ainsi Ursula K. Le Guin, qui, quand sortira Siva, émettra en public sa crainte que Dick soit devenu fou… ce qu’il n’appréciera guère. Aussi L’Exégèse adopte-t-elle rapidement une autre forme : des fragments intimes, cette fois, pas destinés à finir sous d’autres yeux que les siens. Pendant huit ans, du tournant de 1974 à son décès en 1982, Dick ajoutera page après page à son « journal philosophique » (pas vraiment un journal intime, en fait – au sens où ces feuillets, souvent non datés, ne rapportent pas des événements précis, mais seulement les réflexions qu’ils suscitent) – jusqu’à constituer cette somme colossale.

 

Et Dick ne se contente pas d’enchaîner les explications les plus folles et les plus fascinantes à son vécu quotidien – explications qu’il abandonne et remplace avec une légèreté qui ne le rend que plus sympathique. L’œuvre n’est pas qu’une quête philosophique dans le vide – et sans doute ne faut-il pas non plus se contenter d’y voir un cas clinique, même si c'est tentant. L’auto-analyse est de la partie, mais tout autant l’auto-critique, Dick revenant sans cesse sur son œuvre pour y déceler des signes précurseurs – c’est peut-être tout particulièrement ici qu’il se livre à une « exégèse », en mettant l’accent, sans surprise, sur Ubik, et aussi Coulez mes larmes, dit le policier, roman immédiatement antérieur aux expériences mystiques de 1974.

 

Et l’ensemble ne se contente pas d’être fascinant : le laboratoire débordant d’idées folles et géniales s’avère en définitive d’une pertinence étonnante… voire d’une cohérence inattendue jusque dans ses sautes d’humeur ; et disons-le, enfin – en fait de monstre cramé issu de la plume d’un auteur cramé, L’Exégèse s’avère… compréhensible ? Peut-être bien.

 

Aussi le présent ouvrage – et la somme colossale de travail qu’il représente, pour les anthologistes Jonathan Lethem et Pamela Jackson, taillant dans le gras, pour leurs nombreux annotateurs, pour Hélène Collon enfin, dickienne émérite qui traduit avec intelligence et sensibilité ce texte impossible –, le présent ouvrage, donc, se révèle pour ce qu’il est : bien plus qu’une curiosité absurde pour fans complétistes, une authentique plongée dans la psyché d’un génie (car à ce stade on ne parle plus de folie), éclairant son œuvre comme aucune critique ne pourra jamais le faire.

 

Certes, ce beau bébé n’est pas destiné à un lectorat très étendu – et même parmi les fans de Dick, il y a fort à parier que nombreux seront ceux qui préfèreront passer outre. On ne les en blâmera pas. Pour les autres, L’Exégèse de Philip K. Dick jouera pleinement son rôle de monument – intimidant tout d’abord, d’une richesse insoupçonnée quand on s’en approche et que l’on en ausculte les secrets, avec pour guide l’artiste lui-même. Fascinant…

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