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Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

Publié le par Nébal

Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, de Yasutaka Tsutsui

TSUTSUI Yasutaka, Les Hommes salmonelle sur la planète Porno, [Poruno wakusei no sarumonera ningen], traduit du japonais par Miyako Slocombe, [s.l.], Wombat, coll. Iwazaru, [1977, 1979] 2017, 91 p.

 

Ma chronique figure dans le n° 86 de Bifrost, pp. 93-94.

 

Elle sera mise en ligne le moment venu sur le blog de la revue, et j’en publierai alors également une version plus longue ici même.

 

EDIT : la chronique a été mise en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus longue.

UNE ŒUVRE DIVERSE – ET PAS QU’UN PEU

 

Pour le lecteur francophone, la science-fiction littéraire japonaise est largement terra incognita, même si quelques très rares exceptions peuvent être relevées çà et là. Dans ce registre, Tsutsui Yasutaka n’est pas le plus mal loti, le présent petit ouvrage étant le cinquième livre à son nom publié en français, et le second chez Wombat, après le très déconcertant et tout à fait fascinant Hell en 2013.

 

Des publications qui illustrent la diversité de l’œuvre de l’auteur : pas grand-chose de commun entre ce dernier roman, celui qui nous intéresse ici, et, par exemple, le classique de la littérature jeunesse (voire enfantine) La Traversée du temps – probablement son plus gros succès, avec le roman Paprika, jamais traduit de par chez nous en dépit de sa célèbre adaptation par Kon Satoshi.

 

En même temps, en l’espèce, titre et couverture sont éloquents : Les Hommes salmonelle sur la planète Porno ! « WTF », comme disent les jeunes… Oui, mais pas seulement – et, finalement, il s’agit d’un livre (disons une novella…) bien plus subtil qu’on ne le croirait tout d’abord.

 

Et, par ailleurs, ce texte de 1977 est bien un récit de science-fiction, avec tout ce que la science-fiction peut apporter de meilleur, et jusque dans sa dimension de parodie érotico-comique ; aussi encouragera-t-on le lecteur à dépasser ses éventuelles préventions en l’espèce… et la relative lourdeur éventuellement un brin machiste qui s’exprime çà et là, regrettable sans doute, peut-être inhérente au genre érotico-comique, et tout particulièrement sensible ici dans une série de jeux de mots, mots-valises, etc., qui sont autant de casse-têtes de traduction, même s’ils ont leur raison d’être.

 

LES JAPONAIS SUR LA PLANÈTE PORNO

 

Nous sommes sur la planète Nakamura – nom qui lui fut conféré par l’équipe japonaise qui l’avait découverte et explorée initialement. Mais, pour tous ceux qui en ont entendu parler, c’est le nom de « planète Porno » qui est employé pour la désigner… Parce que, sur cette planète, c’est l’orgie permanente : toutes les espèces vivantes, animales ou végétales, semblent passer leur temps à copuler – et, surtout, elles ne copulent pas qu’entre elles, mais avant tout entre espèces différentes ! Il y a là tout un complexe écosystème reposant intégralement sur le sexe, et inter-espèces…

 

Tableau qui ne manque pas de déconcerter les scientifiques japonais qui y conduisent leurs recherches. Cela va en fait plus loin : chez plusieurs d’entre eux, cette « obscénité » de Nakamura suscite une haine profonde... La planète est « vicieuse » ! Ses espèces sont « vicieuses » ! Le mot revient sans cesse dans les premières pages de la novella (et toujours par la suite, simplement moins souvent). Un jugement d’ordre « moral » a priori pas très scientifique en tant que tel, mais dont ne démordent pas nos savants nippons – tous un peu coincés du cul, disons-le.

 

Ou presque… Notre narrateur, le professeur Sona, n’est sans doute pas aussi obtus – mais avec ses raisons particulières, sur lesquelles nous reviendrons. Et, bien sûr, il y a Yohachi ; mais Yohachi n’est pas un scientifique, plutôt une sorte d’homme à tout faire, et d’ailleurs il baise tout le temps… Aussi est-il l’objet du mépris des savants, et doublement encore : il ne peut qu’être leur inférieur, à tous points de vue !

 

À LA RESCOUSSE DU DR SHIMAZAKI

 

Le problème, bien sûr, est que cet écosystème « vicieux » peut s’en prendre aux humains – entendre par-là aux scientifiques japonais, précisons-le ; car on trouve aussi sur la planète des Nunudiens, autochtones d’allure étonnamment humaine, pas hostiles, pas du tout, mais qui ont formellement interdit aux explorateurs de pénétrer dans leurs terres…

 

Cela devait arriver : la seule femme de l’expédition – ou plutôt non, la seule femme scientifique… –, le Dr Shimazaki, est enceinte. Non d’un membre de l’expédition (après tout…), mais de quelque spore issue d’une plante locale, dite engrosse-veuves (qu’importe si la scientifique n’est pas veuve : elle n’est pas vierge, et c’est bien suffisant)… Car c’est bien d’un écosystème qu’il s’agit : la copulation inter-espèces endémique sur la planète Porno n’est pas un simple passe-temps, aussi « vicieux » soit-il, mais contribue bel et bien à la perpétuation des espèces locales ! Ceci à un point dont les chercheurs japonais n’ont pas conscience…

 

Le Dr Shimazaki ne doit pas accoucher – au fond, on ne sait guère ce qu’elle en pense, ce sont les hommes qui en débattent, figurez-vous… Mais que faire ? Dans ces circonstances, avortement ou césarienne semblent hors de portée du médecin de l’expédition, un « charlatan » ; et le rythme de vie de la planète est tel qu’il ne reste plus beaucoup de temps pour empêcher l’accouchement…

 

L’idée se fait jour : les Nunudiens doivent savoir que faire. Mais ils interdisent leur territoire à ceux qui ne pensent pas comme eux… Bah ! Yohachi est assez pervers pour leur convenir ! Mais il faut qu’il soit accompagné par des hommes ayant, quant à eux, un cerveau, et pas seulement un pénis très actif – des hommes qui seront ainsi à même d’aiguiller les recherches du queutard, lesquelles doivent porter uniquement sur le cas dramatique du Dr Shimazaki… L’accompagnent donc le professeur Sona, et le Dr Mogamigawa, homme têtu et borné, qui n’a que le mot « vicieux ! » à la bouche…

 

UNE ODYSSÉE BURLESQUE – ET PLUS QUE ÇA

 

Nos trois aventuriers quittent alors la base pour rejoindre au plus tôt l’État nunudien qui leur est interdit. Leur odyssée miniature est pour tous l’occasion de se frotter à l’écosystème pervers de la planète Porno – avec toutes ces espèces aux noms étranges, faisant référence à des espèces terriennes souvent bien différentes : alligators-pilleurs et crocopile-à-l’heure, tatami-popotames et myosotristes, touche-pipettes et engrosse-veuves… Des dénominations qui sont autant d’échos de l’humour quelque peu navrant d’un des premiers explorateurs (et présentées comme telles).

 

La randonnée, sur un mode craintif qui n’est pas sans sel, est forcément riche de rencontres incongrues, aux conséquences burlesques… Mais il y a plus : en fait, au premier rang, ce n’est pas l’action qui l’emporte, mais le débat scientifique. Et c’est ainsi que Les Hommes salmonelle sur la planète Porno adopte une voie médiane entre parodie de SF et SF parodique : Tsutsui Yasutaka a en effet bel et bien élaboré un écosystème extraterrestre complexe, qui n’a sans doute rien à envier aux plus grandes réussites du genre ; or c’est vrai aussi bien sous l’angle des images (avec cette faune et cette flore si spécifiques) que sous celui des idées.

 

UN ÉCOSYSTÈME DÉCONCERTANT

 

Les deux scientifiques de l’expédition nunudienne ne cessent en effet de débattre – et assez violemment. La nature profondément dérangeante de l’écosystème de Nakamura, et tout particulièrement dans sa dimension sexuelle (avec des corollaires aussi variés que la perpétuation des espèces ou la part de l’agressivité dans le comportement vivant), amène Sona et Mogamigawa à lutter intellectuellement. La science y a forcément sa part – mais peut-être tout autant son instrumentalisation, philosophique du moins, peut-être même politique… et non exempte d’une certaine dimension religieuse, disons. La théorie de l’évolution contre celle de la dégénérescence, Darwin et Lorenz, Freud et Jung – autant d’icônes auxquelles les savants militants font appel pour tenter de comprendre ce qui se passe autour d’eux, selon une grille de lecture relevant peu ou prou de la foi ; or la planète semble portée à nier les points de vue, quelque peu prosélytes et finalement pas si scientifiques que cela, de l’un comme de l’autre.

 

Et derrière tout ça ? La raillerie, oui – mais peut-être aussi autre chose : une éthique sexuelle dérivant plus ou moins de délires hippies gentiment moqués, mais en fait repris et transcendés dans une optique libertaire. Les préjugés les plus conservateurs sont impitoyablement moqués – et si le « progressisme » en la matière n’est pas non plus exempt de tous reproches, demeure tout de même, à la fin, cette idée d’un amour admirable, dans la chair comme dans l’esprit (pourquoi opposer les deux ?), construisant un modèle utopique où l’agressivité n’a plus lieu d’être : c’est l’orgie, si « vicieuse », qui devient parfaitement morale – en témoignant même d’une moralité d’un ordre supérieur. « Make love, not war », oui – mais avec absolument tout le monde, et autant que vous le voulez, quand vous le voulez, où vous le voulez ; qu’ils sont bêtes, ces Terriens qui se cachent pour aimer comme si c’était quelque chose de honteux, et qui s’imposent tant de règles au nom d’une prétendue décence parfaitement irrationnelle et qui n’a absolument pas lieu d’être…

 

Une novella à la croisée des chemins, donc. Parfois un peu lourdingue dans sa dimension érotico-comique, elle n’en contient pas moins de belles images et de belles idées – le ton un peu moqueur y participe, d’ailleurs. Le résultat n’est certes pas inoubliable, mais il est aussi bien plus qu’une mauvaise blague lubrique ; et, jusque dans sa façade de parodie, c’est une belle création SF, tout à fait digne qu’on s’y arrête.

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