Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (00)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (00)

Je maîtrise en ce moment le scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », tiré du supplément Les Secrets de San Francisco. Je l’avais déjà maîtrisé « IRL » il y a quelques années, bien sûr avec une autre table.

 

Avant de faire le compte rendu de la première séance, je vais donner ici quelques éléments préparatoires : des éléments de contexte concernant ce que tous les San-franciscains savent de leur ville et éventuellement de la Bay Area à l'époque (ce qui implique son lot de simplifications, et éventuellement d’inexactitudes, même si je m’en suis tenu pour l’essentiel au contenu des Secrets de San Francisco), puis une description succincte des six PJ que j’ai créés pour la partie.

 

INDICATIONS DE CONTEXTE

 

Géographie physique

 

Le Golden Gate est un étroit passage reliant l'océan Pacifique et la baie de San Francisco, au sud, et celle de San Pablo au nord – un passage si étroit en fait qu'il n'a été découvert que très tardivement : aussi bien Drake que les premiers Espagnols chargés de cartographier la côte californienne, aux XVIe et XVIIe siècles, sont passés à côté sans le voir (il faudra attendre 1775 pour qu'un navire espagnol pénètre dans la baie de San Francisco et qu'elle figure sur les cartes !) ; les microclimats typiques de la région ne leur avaient certes pas facilité la tâche, car il y a souvent des bancs de brume dans le Golden Gate et ses environs, à même de le dissimuler totalement.

 

Mais ces microclimats sont très divers, et, dans la région, voire dans la ville de San Francisco même, on passe très vite, par exemple, de ce genre de brume au plein soleil – d'un quartier à l'autre (et les quartiers sont connus pour ces microclimats : par exemple, le quartier rupin de Nob Hill est souvent considéré comme une île surnageant au-dessus de la brume… et éventuellement de la pauvreté). Le climat global de la Californie est méditerranéen, mais il y a donc des sortes de « poches », dans la région, qui conservent leur spécificité au-delà.

 

Il faut ajouter que les eaux de la baie de San Francisco peuvent s'avérer traîtresses, voire carrément dangereuses : la brume si fréquente, donc, mais aussi les récifs tranchant sur les hauts fonds, les courants parfois violents, les requins même pour ceux qui se retrouveraient à y faire trempette pour une raison ou une autre, ont provoqué leur lot de drames – et les eaux du Pacifique au large du Golden Gate, ou, juste un peu plus au sud, dans la Half Moon Bay réputée pour ses naufrages à répétition, sont plus redoutables encore...

 

La région, c'est notoire, a une activité sismique élevée. San Francisco est située sur la faille de San Andreas, et les failles Hayward et Calaveras traversent la baie immédiatement à l'est. À terme, personne n'en doute, un grand tremblement de terre remodèlera totalement la région, noyant certaines zones et transformant les côtes continentales actuelles en îles. Le souvenir demeure du tremblement de terre de 1906, qui a fait beaucoup de mal à la ville et détruit bon nombre de ses plus vieux bâtiments – en fait, les bâtiments antérieurs à 1906 y sont très rares de manière générale. Les pertes humaines ont été relativement limitées (dans les 600 morts) pour un séisme de cette taille (8,5 sur l'échelle de Richter, le plus important jamais enregistré aux États-Unis), et plus de la moitié de ces victimes ont péri en raison des incendies ayant suivi le séisme, plutôt que du fait du séisme lui-même (comme souvent à l'époque). Mais la majeure partie de la ville – tout l'est, en gros, son cœur historique – a été ravagée, et il a fallu tout reconstruire au presque... La ville, très dynamique, y a cependant très tôt remédié dans l'ensemble.

 

(Ici une parenthèse plus « humaine », et pas seulement historique, car elle peut faire sens dans le cadre d'une partie de L'Appel de Cthulhu, où les investigateurs ont pour réflexe bien légitime de fouiner dans les archives, etc. : le tremblement de terre de 1906 a causé beaucoup de destructions, et les archives, les bibliothèques et les musées ont été au premières loges... Nombre de collections ont été affectées par le cataclysme, et beaucoup d'archives ont brûlé. Au moment de la partie – j'ai choisi de placer son point de départ au lundi 2 septembre 1929 –, plus de vingt ans après, la ville, vite reconstruite et prospère à nouveau, ne s'en est toutefois pas complètement remise. Cela ne signifie bien sûr pas que ce genre de recherches est impossible, certainement pas, mais il y a deux particularités qu'il faut prendre en compte : d'une part, les trouvailles sont peut-être plus aléatoires qu'ailleurs, et d'autre part les documents ne sont pas nécessairement centralisés – il faut donc éventuellement se partager entre plusieurs sites, certains publics, certains privés ; par exemple, si les institutions publiques disposent d'un annuaire très bien conçu et régulièrement mis à jour, l'état-civil, et notamment le registre des naissances, pour les documents antérieurs à 1906, ont souffert lors du tremblement de terre, alors que les registres de baptême pour la même époque ont été globalement mieux conservés, etc.)

 

Enfin, la région dans son ensemble, en raison de ce qui précède, présente un relief biscornu – le Golden Gate et les baies sont bien sûr en eux-mêmes les illustrations les plus flagrantes de cette activité géologique sur le long terme (ou à moins long terme, il y a des théories farfelues qui circulent encore à ce propos en 1929...) ; mais, en outre, la ville de San Francisco elle-même, pourtant d'une superficie relativement limitée, tout au nord, et surtout au nord-est, d'une étroite péninsule donnant sur le Golden Gate, est bâtie sur plus de quarante collines – tant pis pour Rome... ou Providence. Toute la baie est environnée de semblables collines, et parfois escarpées ; le mont Tamalpais, au nord du Golden Gate, culmine ainsi à 770 m.

Histoire et société

 

Le San-franciscain moyen n'est probablement pas très au fait de la préhistoire ni de la présence indienne dans la région (une histoire ancienne de toute façon ; au moins sait-il qu'il s'y trouvait plusieurs tribus différentes avant l'arrivée de l'homme blanc, tribus que les Espagnols qualifiaient ensemble de costanoanes, « Ceux de la côte », sans s'embarrasser de faire dans le détail), mais il sait à peu près certainement que la région a été colonisée, à la toute fin du XVIIIe siècle seulement, par les Espagnols, et notamment des évangélisateurs franciscains qui ont fait de la future ville le point central de leurs missions dans la région. Le plus vieux bâtiment de la ville est ainsi la Mission San Francisco de Asis (plus tard appelée Mission Dolores), et c'est d'ici que viendra le nom de la ville – et de son plus vieux quartier : Mission. En fait, on considère généralement que la date de la fondation de la ville correspond à la première messe célébrée dans la mission. Avec un bémol à noter, cependant : les Espagnols appelaient le site Yerba Buena ; le nom, même hispanique, de San Francisco, n'a en fait été adopté officiellement qu'au moment de l'annexion américaine, vers le milieu du XIXe siècle (et le nom de Yerba Buena a été recyclé pour désigner une petite île de la baie, entre San Francisco et Oakland, sur laquelle s'appuiera le Bay Bridge reliant les deux grandes villes à partir de 1936).

 

Quand le Mexique s'est émancipé de l'Espagne, dans la première moitié du XIXe siècle, la future San Francisco, avec l'ensemble de la Californie (entendue bien plus largement que le seul État américain qui porte aujourd'hui ce nom), lui est revenue ; mais San Francisco n'était pas alors une ville très importante, et pas non plus la capitale de la province – laquelle était la ville de Monterrey (toujours mexicaine selon nos frontières contemporaines).

 

La donne a changé vers le milieu du XIXe siècle quand, coup de bol, les jeunes États-Unis ont conquis la Californie (au sens large, donc), après une brève guerre contre le plus jeune encore Mexique, quelques années à peine avant la découverte des filons d'or dans la région, qui allait susciter la grande ruée vers l'or, dont San Francisco serait la plaque tournante. D'où un afflux considérable et très soudain de nouveaux colons, aux origines extrêmement variées. L'épuisement des filons susciterait quelques années plus tard une sévère crise économique, mais somme toute brève, car il y eut ensuite une ruée vers l'argent, moins colossale, mais qui eut néanmoins son impact ; après quoi la ville était devenue suffisamment développée et riche pour prospérer dans des activités plus variées et moins aléatoires.

 

C'est un point crucial de l'histoire de la ville – à maints égards, la ruée vers l'or a constitué la vraie naissance de San Francisco, et non seulement la source de sa puissance économique et l'origine de son développement, mais aussi une raison essentielle à un caractère très important de la ville, qui est son cosmopolitisme : San Francisco est en fait alors la ville la plus cosmopolite des États-Unis, devant même New York (Ellis Island ou pas – en fait, San Francisco a son équivalent sur la côte ouest d'Ellis Island, qui se nomme Angel Island ; mais ce dispositif peut fonctionner à l'envers, car on y garde aussi pour un temps les Chinois sous le coup de la loi d'exclusion...) ; bien sûr, le quartier si particulier de Chinatown en est une illustration flagrante, mais cela va au-delà.

 

Parmi les spécificités historiques et culturelles à noter dans la région, certaines sont peut-être à mettre en avant dans le contexte d'une partie de L'Appel de Cthulhu : ainsi, dans cette ville au développement parfois anarchique, on a vu à plusieurs reprises des « Comités de Vigilance », temporaires, se mettre en place, qui se substituaient aux autorités jugées défaillantes pour « rendre la justice » – généralement des sociétés plus ou moins « secrètes », conçues et dirigées par des membres en vue de l'élite san-franciscaine, mais promptes à manœuvrer les masses populaires pour susciter des lynchages ; ces comités étaient dissous quand leur mission était jugée « accomplie », mais ils ne cessaient de ressusciter de leurs cendres. Il y a toujours un de ces comités en 1929 : au-delà de ses attributions de principe, sous couvert de protection des honnêtes gens, il s'en prend essentiellement et très violemment à tout ce qui pourrait ressembler à du socialisme dans la région...

 

Il faut dire que la ville est idéologiquement active, voire turbulente – et qu'à cette époque et dans ce contexte, la propagande socialiste peut se montrer « dure », voire prendre une forme que l'on jugerait plus tard terroriste.

 

Dans une dimension pas si éloignée que cela, les ouvriers (éventuellement guidés par les élites) sont souvent les premiers à s'en prendre aux immigrés – et tout particulièrement aux Chinois, ethnie victime de très fortes discriminations, ciblées et institutionnalisées, en sus des lynchages occasionnels et du simple mépris populiste teinté d'angoisse : on est à fond dans le « péril jaune ».

 

La ville est cependant assez libérale dans l'ensemble – et on s'y est accommodé avec beaucoup de souplesse de la Prohibition, par exemple... Notez qu'elle est cependant toujours en vigueur en 1929, théoriquement du moins. Il y a un revers de la médaille – consistant en de nombreuses affaires de corruption (plusieurs maires ont été mouillés dans de sales affaires, et la police est notoirement au cœur d'un système de pots-de-vin) et autres scandales en tous genres, souvent liés à la prostitution endémique (éventuellement liée au commerce des bootleggers, même s'il serait plus pertinent de présenter les choses en sens inverse), mais pouvant aussi prendre des proportions colossales, comme dans le cas de Roscoe « Fatty » Arbuckle ; en fait, pour le meilleur et pour le pire, la relative proximité d'Hollywood (à environ 500 km, certes, et pourtant, dans ce contexte, on considère cette distance limitée et nombreux sont ceux qui font l’aller-retour) avait justement un certain poids à cet égard, tant en ce qui concernait un certain laxisme en matière de mœurs, d'abord plutôt apprécié, qu'eu égard aux implications plus scabreuses des plaisirs excentriques de cette élite bien particulière – le retour de bâton moraliste était sans doute inévitable.

 

Dans un registre éventuellement lié, il faut noter la puissance de la presse dans la région – une presse surtout populiste et sensationnaliste, pas étouffée par la déontologie, pratiquant le « yellow journalism ». À San Francisco, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècles, on voit s'affronter plusieurs richissimes magnats, s'inspirant des modèles de la côte est (comme surtout Joseph Pulitzer), qui sont à la tête de tous les titres importants de la ville. La concurrence est très violente, et le ton des journaux s'en ressent : ce n'est pas une presse portée sur la réserve – l'objectivité est hors-sujet, la virulence des allégations même les plus douteuses voire outrancièrement mensongères assure de bien meilleures ventes...

 

Mais, en 1929, le vainqueur de cette guerre est désigné : c'est William Randolph Hearst, qui détient alors la quasi-totalité des grands journaux de la ville, à diffusion d'ailleurs bien plus large, dans l'État et même au-delà (il reste par contre toujours à San Francisco même de très nombreuses feuilles « indépendantes » à tout petit tirage, d'opinion ou communautaires, et éventuellement dans d'autres langues que l'anglais). Hearst était un personnage « excentrique », comme on dit, mais aussi prêt à tout pour gagner de l'argent : c'est notoire, à la fin du XIXe siècle, il a délibérément « provoqué » la guerre hispano-américaine pour accroître ses tirages... Il a aussi tiré profit de la campagne de presse lancée à l'époque du Lusitania pour engager les États-Unis dans la Première Guerre mondiale, et plus encore en couvrant de manière très scabreuse et en même temps hypocritement « moraliste » le scandale Roscoe « Fatty » Arbuckle. Pour l'anecdote, mais vous le savez sans doute, c'est le personnage historique qui a inspiré à Orson Welles son Citizen Kane – et Xanadu et compagnie ne sont pas des exagérations... Quant à « Rosebud », je vous laisse juges !

 

Géographie humaine – généralités

 

Un point important à mentionner d'emblée : la carte postale de San Francisco, le pont du Golden Gate, n'existe pas encore en 1929 ; les projets étaient déjà anciens, mais la construction ne débute qu'en 1933, et le pont n'est achevé qu'en 1937 (le Bay Bridge, lui, qui relie San Francisco à Oakland via l'île de Yerba Buena, ouvre en 1936). Pour traverser la baie, il faut donc emprunter le ferry – mais le système est bien rôdé, et la traversée ne prend en principe pas plus d'une heure au pire. Comme dit plus haut, les eaux de la baie peuvent s'avérer traîtresses, et il y a de temps à autre des naufrages, mais, au regard du trafic, les accidents demeurent très rares, et les San-franciscains n'y pensent pas, de manière générale : pour eux, emprunter le ferry relève des activités quotidiennes, d'autant que la seule liaison avec les grands axes de circulation, autrement, ne peut se faire que par le sud avec la voie ferrée, San Francisco se trouvant au bout d'une péninsule et étant environné par le Pacifique à l'ouest, la baie à l'est, et le Golden Gate au nord ; le grand terminus ferroviaire de la Bay Area se trouve cependant au nord-est de la baie de San Pablo, à Vallejo, extrémité occidentale du chemin de fer transcontinental.

 

Autre carte postale à relativiser : l’îlot d'Alcatraz, au milieu de ses eaux foisonnantes de requins, n'est pas encore la prison fédérale de haute sécurité que nous connaissons tous, et « dont on ne s'évade pas », qui n'ouvrira ses portes (façon de parler, aha) qu'en 1934. Cependant, il s'agit déjà d'une prison, même si pas encore le symbole intimidant de la politique carcérale la plus brutale. Mais ses « pensionnaires » sont particuliers : elle a beaucoup servi à « héberger » des détenus politiques, voire des espions, etc., notamment durant la Première Guerre mondiale (elle dépendait alors de l'armée), et (depuis sa cession au ministère de la Justice) elle accueille exceptionnellement dans les années 1920 et au début des années 1930 des prisonniers hors-normes – peu de temps après 1929, ce sera le cas d'Al Capone ou de « Machine Gun » Kelly, par exemple. En fait, la grande prison de la région se situe sur une autre île de la baie, davantage éloignée de San Francisco, plus au nord, et c'est San Quentin – mais c'est une prison d'État, pas fédérale ; les conditions de détention y sont notoirement très dures.

 

La ville de San Francisco n'est pas très étendue – elle se tasse sur une péninsule où les places sont chères ; mais elle est donc assez densément peuplée. A l'instar de bon nombre des grandes villes américaines, sa cartographie obéit plus ou moins au système de la « grid », dont New York est emblématique ; mais c'est une dimension à relativiser, car la ville s'avère en fait davantage « anarchique » dans son développement, au-delà des apparences.

 

Ceci étant, elle bénéficie, de manière générale, d'un bon réseau de transports en commun, ce qui inclut les célèbres « cable-cars », conçus justement pour dompter les nombreuses collines de San Francisco.

Géographie humaine – les principaux quartiers de la ville

 

San Francisco comprend bien sûr plusieurs quartiers, assez clairement délimités. Je ne vais pas m'étendre sur le sujet, mais voici tout de même quelques noms et brèves descriptions que vos personnages connaissent forcément ; par ordre alphabétique :

Chinatown : au nord-est de la ville, ce quartier appelle des développements plus approfondis que tous les autres, car il ne faut pas se tromper sur ce que représente au juste Chinatown en 1929... C'est littéralement une ville dans la ville, voire un État dans l'État : les Blancs ne s'y rendent qu'exceptionnellement, ça n'a rien du « Disneyland pittoresque » qu'on s'imagine parfois aujourd'hui ; c'est un autre monde, et où la communauté chinoise « s'autogère », avec les Six Compagnies (de marchands, mais liées à des organisations criminelles telles que les Triades et aux sociétés secrètes typiques de la Chine d'alors, comme celle des Boxers aux environs de 1900, etc.) qui en règlent les affaires et y exercent dans les faits le pouvoir politique et répressif, dans une optique communautariste et mettant en avant la défense des intérêts des habitants chinois de San Francisco – les autorités de l'État et de la ville ainsi que la police laissent faire, peu désireuses de s'impliquer dans ce monde qu'elles ne comprennent absolument pas. C'est la plus grande communauté chinoise de tous les États-Unis. Les Chinois avaient immigré en masse durant la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe, espérant faire fortune en Amérique, sinon lors de la ruée vers l'or, du moins, par exemple, en travaillant sur la construction du réseau de chemin de fer transcontinental ou en exerçant d'autres métiers dont les Blancs ne voulaient pas (celui de domestique, notamment, c'est très fréquemment le cas à San Francisco à l'époque – outre le cliché en fait fondé du blanchisseur chinois) ; mais il leur était quasiment impossible de s'intégrer, dans une société extrêmement xénophobe à leur encontre, et d'autant plus qu'ils n'entendaient certainement pas se couper de leur culture et de leurs traditions, bien au contraire – elles sont pour eux un refuge ; d'où Chinatown, en fait... Nombre de ces immigrés envisageaient leur séjour aux États-Unis comme temporaire, et pensaient regagner la Chine après avoir gagné de l'argent ; un retour rendu plus hypothétique du fait des bouleversements au pays à partir de la révolution de 1912, même si les autorités américaines l'encouragent... En fait, l'expression « il est retourné en Chine », en 1929, a des implications éventuellement sinistres – c'est parfois, pas toujours mais parfois, un euphémisme pour signifier que ledit personnage est mort et qu'il vaut mieux ne pas poser de questions... Car Chinatown exprime en fait des réalités sociales et criminelles sous-jacentes avec lesquelles il faut compter – les impitoyables Combattants Tong qui chapeautent le système de sociétés secrètes recourent volontiers à la violence, les homicides sont fréquents jusque dans les rues... où l'on trouvait même affichées des annonces publicitaires de tueurs à gages proposant ouvertement leurs services ! C'en est arrivé au point où la mairie et la police ont fini par s'en plaindre aux Six Compagnies et aux Combattants Tong, qui ont bien voulu se montrer plus « discrets »... Les règlements de compte sanglants demeurent, c'est juste qu'ils sont moins voyants. Et le quartier abrite nombre de trafiquants divers (d'armes, notamment), de salles de jeu illégales, de fumeries d'opium (note par rapport au cliché : les Blancs sont donc très rares à s'y rendre, qui disposent de leurs propres installations en dehors de Chinatown, même si souvent liées), et (surtout ?) de maisons de passe : la prostitution est endémique, et les jeunes filles en provenance de Chine sont pour la plupart clairement des esclaves (le marché aux esclaves peut aussi concerner des hommes, cela dit, mais c'est moins systématique). On trouve quelques organisations caritatives (blanches, chrétiennes) qui luttent contre ce trafic d'esclaves et notamment de prostituées – Donaldina Cameron est une figure célèbre de ce mouvement ; mais, en tant que telle, elle est vraiment une exception.

Downtown/Financial District : est, nord-est ; le quartier des affaires, avec tout ce que cela implique : toutes les principales banques de la ville s'y trouvent, mais aussi nombre d'activités commerciales luxueuses, ainsi que les hôtels les plus rupins ou les rédactions des grands journaux de Hearst.

Mission District : à l'est de la ville, le site originel de San Francisco, autour de la Mission Dolores (anciennement San Francisco de Asis), le plus vieux bâtiment de la ville, très austère par ailleurs (absolument tout sauf monumental) ; c'est un quartier très populaire, où vivent des populations immigrées des classes laborieuses – plusieurs communautés différentes, qui affichent leur singularité, et ne s'entendent pas toujours très bien entre elles.

Nob Hill : nord-est ; c'est le quartier résidentiel le plus riche de la ville ; Nob Hill fait donc figure d'îlot surnageant au-dessus des brumes (et de la pauvreté, le cas échéant), et on y trouve de très riches demeures, autant dire à ce stade des manoirs, et souvent extravagants, pour ne pas dire d'un goût déplorable. En même temps, ça fait partie du charme…

North Beach : nord-est, avec de nombreuses collines escarpées (Telegraph Hill, Russian Hill, Nob Hill) qui redescendent brusquement vers la baie, mais en laissant de la marge pour une plage ; c'est le cœur de la communauté italienne de San Francisco, mais aussi un quartier notoirement bohème, où se concentrent les artistes en tous genres.

Pacific Heights : nord, à l'ouest de Nob Hill, c'est toujours un quartier résidentiel, mais davantage « classe moyenne » dans l'ensemble ; on y trouve également de très, très riches demeures, mais globalement moins tape-à-l’œil que sur Nob Hill.

Présidio : tout au nord, nord-ouest, au bout de la péninsule, à l'orée du Golden Gate mais donnant sur l'océan, ce « quartier » n'en est pas tout à fait un, et reprend le nom d'une vieille forteresse espagnole toujours en place ; le Présidio a conservé en 1929 toute sa dimension militaire, les États-Unis y ayant adjoint divers forts (comme Fort Point ou Fort Winfield Scott) et bases navales et aériennes (comme Crissy Field, le seul terrain d'aviation dans la ville ; interdit aux civils jusqu'en 1927, il commence donc tout juste à se « libéraliser » sous cet angle). En fait, le Présidio est alors la plus grande base militaire de tous les États-Unis se situant à l'intérieur d'une ville. La zone a été très active durant la Première Guerre mondiale, et le terrain d’entraînement du Présidio était une plaque tournante dans l'effort de guerre. Des manœuvres y ont lieu régulièrement. Pour autant, le Présidio n'est pas réservé aux seuls militaires, et les civils peuvent se rendre en nombre d'endroits du « quartier » qui sont perçus comme autant de lieux de promenade ; on trouve à la lisière du Présidio quelques institutions remarquables, d'ailleurs. Le grand Cimetière National est également ouvert au public, avec ses alignements de tombes blanches toutes semblables.

Richmond District : plus à l'ouest, jusqu'à l'océan, encore un quartier résidentiel, accueillant surtout les classes moyennes supérieures ; c'est un ajout bien plus récent à la ville, et un endroit qui se flatte d'être paisible (qui a dit « ennuyeux » ?).

 

Ce sont les « grands » quartiers de la ville ; mais d'autres peuvent être mentionnés, aux dimensions souvent plus réduites, mais qui peuvent avoir leur singularité, comme Fisherman's Wharf, associé à North Beach, un ensemble de ports et de jetées très fréquenté, ou le Tenderloin, quartier correspondant à l’est de Downtown, où la prostitution a peu ou prou pignon sur rue, notamment via les soi-disant « restaurants français » offrant toute une gamme de services pas uniquement gastronomiques... et guère français de manière générale, c'est plus une affectation qu'autre chose, à base d'accent simulé et des clichés que vous supposez.

 

Parmi les autres noms, on peut relever Butchertown, Castro (qui n'est pas à l'époque le haut-lieu de la culture gay américaine qu'il deviendra après la guerre), Civic Center (à nouveau dans Downtown, mais plutôt sud, sud-ouest), Haight (la future Mecque des hippies), Hayes Valley, Marina, Outer Mission, Potrero Hill, Russian Hill (associée à North Beach et également bohème), South of Market, South Park (rien à voir), Sunset, Telegraph Hill, Twin Peaks (non, rien à voir non plus)...

 

Au-delà, c'est la Bay Area – une zone assez large autour des deux baies, voire se prolongeant davantage encore vers le sud. Certaines villes peuvent être citées : Alameda et ses chantiers navals, Benicia vaincue par le développement de San Francisco, Berkeley où se trouve l'Université de Californie, Oakland la grande rivale à tous points de vue, Palo Alto où se trouve l'Université de Stanford, Redwood City et ses scieries, Richmond avec son industrie pétrolière, San José l'ancêtre avec ses missions et son agriculture, la station balnéaire de San Rafael, ou encore Vallejo, le terminus ferroviaire de l'ouest.

 

Je ne m'étends pas davantage sur la question, mais la Bay Area compte bien sûr nombre d'endroits intéressants, que ce soit au regard de la géographie physique ou humaine.

 

Géographie humaine – lieux et institutions notables (et quelques personnalités)

 

Le Golden Gate Park est un immense parc tout en longueur ; situé à l'ouest de San Francisco, entre Richmond au nord et Sunset et Twin Peaks au sud, c'est une bande rectiligne de 5 km de long pour 800 m de large, s'étendant tout droit d'est en ouest. Il a été conçu en 1870 et entretenu depuis avec goût, notamment en raison du long « règne » d'un administrateur doué et sérieux, qui détestait la statuaire, qu'il jugeait vulgaire (il s'est toujours débrouillé pour entourer les statues de végétation les dissimulant largement – et tout particulièrement pour la statue dressée en son propre honneur, qu'il a noyée dans les buissons !). Mais ce n'est pas seulement un joli et même très joli parc – il a également un côté zoo, et abrite des bâtiments distingués d'importance culturelle ou scientifique : ça va du musée botanique ou d'histoire naturelle au conservatoire, en passant par l'académie des sciences, les Beaux-Arts, etc. Ça peut évoquer une sorte de Smithsonian de la côte ouest, à cet égard. Hearst avait le projet un peu fou d'y reconstruire un monastère qu'il avait acheté en Espagne et fait démonter pierre par pierre, mais ça ne s'est jamais fait. Ouf ?

 

La ville comprend plusieurs universités et collèges, etc., éventuellement accessibles au public, de même que des musées, dont un certain nombre sont privés (la collection Sutro, etc.), couvrant toutes les disciplines culturelles, artistiques et scientifiques. Mais les plus grandes universités « de San Francisco » ne se trouvent en fait pas dans la ville, mais dans sa « banlieue » (le terme est sans doute impropre). À 50 km au sud de San Francisco, à Palo Alto, on trouve la très prestigieuse université privée de Stanford – en fait déjà une des universités les plus prestigieuses au monde, statut qu'elle a encore plus développé jusqu'à nos jours ; elle couvre toutes les disciplines, mais est souvent associée en premier lieu à la technologie de pointe, alors (c'est le point de départ de la radiophonie commerciale américaine, et c'est aussi là que l'on réalise les premières expériences de télévision, en 1927) comme aujourd'hui (c'est le centre de ce que l'on appelle désormais la « Silicon Valley »). Sa « rivale » (théorique) est l'Université de Californie, d'abord privée mais devenue ensuite publique (elle l'est en 1929), et qui se trouve à Berkeley, au nord-est (et donc de l'autre côté de la baie) ; l'Université de Los Angeles en est en fait une extension.

 

Parmi les célébrités de l'Université de Californie, il faut probablement mettre en avant l'anthropologue Alfred Louis Kroeber, le plus grand spécialiste des Amérindiens de l'ouest et du sud-ouest. Il avait acquis une certaine célébrité au-delà des seuls cercles académiques – notamment en raison de son association avec Ishi, « le dernier des Indiens sauvages d'Amérique », comme on l'envisageait (« Ishi » n'était pas son vrai nom, c'était un terme de sa tribu anéantie, les Yahi, pour désigner « l'homme » ; Kroeber l'appelait ainsi devant les journalistes, car, en dépit des pressions incessantes de la presse, Ishi voulait garder pour lui son vrai nom). Ishi avait été capturé en 1911, et promis à un sort guère enviable sans doute, mais Kroeber avait exigé sa libération et l'avait accueilli à Berkeley ; c'était une source de première main pour connaître les sociétés amérindiennes de la région, leur culture, leur rites, etc. – mais aussi un homme d'une grande amabilité, et non sans charme ; et l'association Kroeber-Ishi a parlé à beaucoup de monde en dehors du seul milieu scientifique : la presse s'y intéressait, parce que la foule, séduite autant qu'intriguée, s'y intéressait. Ishi est mort en 1916, mais Alfred Kroeber ne mourra qu'en 1960, et il est en 1929 probablement la plus grande sommité de Berkeley – et, pour l'anecdote, oui, c'est accessoirement le pôpa d'une certaine Ursula K(roeber) Le Guin (Theodora Kroeber, la mère de cette dernière et l'épouse d'Alfred, anthropologue également, publiera en 1961 une biographie d'Ishi, Ishi in Two Worlds, qui rencontrera un grand succès).

 

On trouve de même et dans toute la région de très nombreux hôpitaux, très divers, publics, privés, confessionnels, communautaires, etc. À noter que les institutions psychiatriques de San Francisco et de la Bay Area sont globalement progressistes, en visant davantage à soigner qu'à contrôler et punir ; mais le manque de moyens ne permet pas toujours à ces généreuses ambitions de se réaliser... N'empêche : comparativement, c'est bien mieux qu'ailleurs.

 

Dans ce registre d'avant-garde, il faut aussi relever que la police de San Francisco bénéficie d'une approche « scientifique » très novatrice, avec répertoire d'empreintes digitales, etc. On trouve même, à Berkeley, un corps de police réservé aux seuls agents titulaires d'un diplôme universitaire, et qui accueille, à terme, des policiers noirs, sans vraiment susciter la polémique – la Bay Area n'est décidément pas le Sud profond. Hélas, le manque de moyens, là encore, et la corruption endémique, pénalisent ces efforts par ailleurs... Et, forcément, les « Comités de Vigilance » trouvent la police insuffisante et inefficace, en dépit de bons résultats occasionnels – certes, leurs préoccupations sont tout autres...

 

Mais le travail policier peut de toute façon s'effectuer en dehors de la seule police « officielle » : l'agence Pinkerton, ainsi, est bien implantée dans la région, qui fournit des détectives privés affiliés. Pour l'anecdote, l'un d'entre eux est tout particulièrement célèbre aujourd'hui : un certain Dashiell Hammett... qui a cependant quitté l'agence en 1921, suite à la mort pour le moins douteuse d'un « wobbly » (un syndicaliste internationaliste), sur lequel Pinkerton enquêtait... Il avait eu l'occasion de travailler sur Roscoe « Fatty » Arbuckle, par ailleurs. En 1929, il n'est pas encore connu pour être le maître du récit policier « hard-boiled », même si on l'estime sans doute déjà dans le milieu des pulps, où il publie des nouvelles dès 1922 ; mais 1929 est en fait l'année où il publie son séminal roman Moisson rouge, qui redéfinira le genre policier (même s'il avait été en fait publié en serial entre 1927 et 1928). Le Faucon maltais sortira en 1930, et popularisera, au travers du personnage de Sam Spade, le « private eye » – une expression empruntée à Pinkerton – indépendant, dur à cuire, en imper et chapeau mou. Mais il y a bien sûr déjà de tels détectives hors Pinkerton.

 

(Bien évidemment, dans le registre des écrivains, et plus directement lié à L'Appel de Cthulhu, on pourrait aussi citer Clark Ashton Smith – mais c'est un ermite, qui vit dans une région assez reculée de la Bay Area.)

 

San Francisco compte de nombreux hôtels, dont certains, gigantesques, suintent le luxe, et trois sont clairement hors-concours :

Au premier chef, le Palace Hotel, avec ses 800 chambres : il est très prisé des élites, incroyablement rupin, et deux chefs d'État y sont morts, dont le président Warren G. Harding, allez savoir pourquoi.... Pour l'anecdote, juste devant se trouve Lotta's Fountain, unanimement considérée comme le plus atroce monument de la ville ; dix-neuf projets pour la remplacer sont proposés en quelques années, aucun n'aboutit, et un des artistes en devient même fou… ce qui, vous en conviendrez, est passablement lovecraftien.

Aussi, l'Hôtel St Francis, 450 chambres, peut-être un peu plus bohème, ou en tout cas davantage au goût des stars d'Hollywood, ce qui n'est sans doute pas tout à fait la même chose – il est d'ailleurs directement lié au Plus Colossal Scandale de l'Époque : c'est ici que débute la si délicieuse affaire Roscoe « Fatty » Arbuckle (où la presse, et nommément Hearst, jouent un rôle crucial).

L'Hôtel Fairmont, lui, compte 550 chambres ; moins renommé que les deux palaces précédents, il offre pourtant toute une gamme de services dont ces derniers font parfois l'économie, en s'appuyant sur leur seul prestige...

LES PERSONNAGES JOUEURS

 

J’ai créé six PJ pour ce scénario. Je n’ai pas rédigé pour eux de background précis et linéaire, simplement quelques indications, à charge pour les joueurs de se les approprier.

 

J’ai aussi mentionné, séparément, les liens existant entre les différents PJ au début du scénario.

 

Bobby Traven, 34 ans, détective privé

C’est Sam Spade en gorille moche – ou, plus exactement, c’est comme ça qu’il se voit. C’est une montagne, et sa face de brute, à ses yeux, implique qu'il doit être une brute ; alors il en rajoute quand il joue au dur. Mais, au fond, c'est une bonne âme... Son franc-parler, propice à irriter les bonnes gens, ne dissimule peut-être jamais tout à fait sa nature profonde ; mais il déteste qu’on lui en fasse la remarque, ne jouant alors que davantage le gros dur... Ceci étant, il est parfaitement compétent, et éventuellement redoutable. Il a ses habitudes dans son quartier de Mission, ainsi que dans le Tenderloin, où il fréquente assidûment le « restaurant français » Chez Francis, là où il a rencontré son premier (et dernier) amour, « Antoinette », décédée de la tuberculose il y a déjà quelques années de cela...

 

Gordon Gore lui a confié du travail à plusieurs reprises, et l'a recommandé à certains de ses amis. Zeng Ju lui a peut-être bien sauvé la vie lors d'une filature à Chinatown qui avait mal tourné. Son rapport aux femmes intéresserait très probablement le Dr Sutton…

 

Eunice Bessler, 19 ans, actrice

Née Rebecca Reuben (dans une famille juive russe, et pauvre, de Brooklyn, dont elle ne veut plus entendre parler), Eunice est une toute jeune (mineure, en fait) starlette d'Hollywood : un vrai miracle, avec tout pour elle. Si elle joue la dinde devant les inconnus, c'est un rôle de composition, en forme de test : à ceux qui le franchissent, elle se révèle comme bien plus qu’un joli minois, et tout sauf une jeune fille évaporée et superficielle. Le problème, c'est que, d'autant plus qu'elle est assurément brillante à tous points de vue, et a connu une ascension extrêmement rapide, elle est affligée de pulsions plus ou moins autodestructrices – qui vont bien au-delà de son goût pour les drogues, et notamment la cocaïne. En fait, d’une certaine manière, si elle a bien sûr des modèles dans les stars de cet Âge d’Or d’Hollywood qui passe alors, éventuellement dans la douleur, du muet au parlant, elle préfigure en fait James Dean : sa devise pourrait être « Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre ». Mais d'ici-là, donc, elle compte bien vivre à fond, et grimper tous les échelons en même temps ; elle est parfaitement qualifiée pour cela.

 

C'est la maîtresse (principale ?) de Gordon Gore – en fait, elle vit avec le dilettante coureur de jupons une relation étonnamment longue au regard des habitudes de ce dernier. « Objectivement », ça serait « bien » si le Dr Sutton, par exemple, la prenait en charge, mais elle ne veut pas en entendre parler (et, en fait, le Dr Sutton non plus : tant que Gordon Gore est son patient, elle considère ne pas pouvoir prendre en charge les deux en même temps).

 

Gordon Gore, 29 ans, dilettante

Horriblement riche, horriblement charmeur (mais surtout du fait de ses manières et de sa repartie – il est bel homme, mais d’une constitution fragile, en raison d’épreuves traversées durant son enfance), Gordon Gore est aussi agaçant (au premier abord en tout cas) que fascinant. Il connaît tout le monde et a tout le monde dans sa poche. Fils de bonne famille, il a hérité d’un capital plus que conséquent, avec de nombreux biens immobiliers à San Francisco, en Californie, ou même au-delà. Il a une mentalité d’aristocrate, pas de bourgeois : il ne compte certes pas « travailler », et a pour l'argent ce mépris qui n'est accessible qu'aux hommes les plus riches. Certes, il peint un peu, mais sans guère d’application. Ses véritables loisirs sont tout autres : courir les jupons, et « partir à l'aventure », pour pimenter son quotidien de bien né dans les deux cas. En l’espèce, il s’agit surtout pour lui de régler de manière discrète des affaires intéressant la bonne société san-franciscaine ; Gordon Gore n’est pas un enquêteur hors-pair, sur les modèles du chevalier Dupin ou de Sherlock Holmes, mais il a un gros atout, en dehors de son compte en banque, qui est de savoir s'entourer des gens les plus compétents.

 

Il a de ce fait un rôle pivot parmi les PJ : c’est lui qui a été contacté pour « régler une affaire », et qui a suscité le groupe d’investigateurs afin de mener cette enquête à bien. Il a déjà confié du travail à Bobby Traven et Trevor Pierce. Eunice Bessler est sa (principale ?) maîtresse, et Zeng Ju son majordome. Quant à Veronica Sutton, elle est sa psychiatre – car, sous sa façade de golden boy à qui tout réussit, il y a des failles, et nombreuses…

 

Trevor Pierce, 31 ans, journaliste d’investigation

Chétif, des suites d’une longue maladie, mais doté d'une grande force de caractère qui, croit-il, lui a permis de la surmonter, Trevor Pierce est un homme en croisade – contre la corruption des élites politiques et financières. Il travaille au Call & Post, ou plutôt au San Francisco Call-Bulletin, puisqu'il vient tout juste d'être renommé, le mois dernier, un journal récemment racheté par Hearst (qu'il méprise) et engagé dans une croisade de ce genre – c’est parfait ! Mais Trevor Pierce n'est certainement pas dupe : cet engagement, de la part de son journal, est évidement « intéressé ». Mais il s'en accommode, car c'est pour lui un moyen d'agir, et il ne se pince donc même pas vraiment le nez quand il se rend à la rédaction. Il faut dire que son travail est tout pour lui : il n’a pas de loisirs, en dehors de sa méticuleuse et maniaque collection de timbres. Il révère Upton Sinclair, c’est son modèle, qu'il entend égaler – et même dépasser, car il n’est pas sans ambition : il n'attache aucune importance à des choses aussi sordides que l’argent, le crédit ou le pouvoir – ce qu’il veut, c’est être le meilleur, et qu’on ne puisse faire autrement que le reconnaître. Idéologiquement, Trevor Pierce a quelque chose de socialisant, de longue date, mais il est en train de virer pleinement socialiste à cette époque. Par ailleurs, il ne collectionne pas que les timbres, mais tout autant les troubles obsessionnels compulsifs…

 

Gordon Gore lui a régulièrement fourni des missions, et, occasionnellement, il l'a aiguillé sur des scandales passablement juteux (Trevor Pierce ne travaillerait pas en dehors de son journal seulement pour de l’argent, il lui faut une motivation d'un ordre supérieur). Zeng Ju, voire Bobby Traven, ont pu enquêter avec lui, de temps en temps.

 

Veronica Sutton, 47 ans, psychiatre

Médecin de formation, et douée, le Dr Sutton a progressivement délaissé les blocs opératoires pour s’intéresser à la psychiatrie – et, chose qui ne passe pas forcément très bien aux yeux des bonnes âmes de son temps, à la psychanalyse : qu'une femme adhère à cette théorie qui accorde une place si fondamentale à la sexualité, c'est terriblement choquant ! Elle le sait, et ça lui va très bien ; en fait, c’est un intérêt qui s’accorde tant avec sa curiosité intellectuelle globale qu’avec son caractère militant et parfois provocateur – car le Dr Sutton est une féministe assez radicale pour l’époque ; philosophiquement, elle est aussi matérialiste, rationaliste, et vigoureusement athée ; elle ne s'en cache certainement pas. Elle a beaucoup lu, dans bien des matières – notamment, bien sûr, elle a lu tout Freud, dans le texte, et même échangé quelques courriers avec le fameux docteur ; mais ses centres d’intérêt vont au-delà, par cycles éventuellement, et, ces dernières années, outre les langues vivantes ou mortes, elle s’est beaucoup intéressée à l’anthropologie (elle relit sans cesse Le Rameau d’or, de Frazer, un de ses livres fétiches, ou encore The Witch Cult In Western Europe, de Margaret Murray – outre des études portant plus spécifiquement sur sa région). Elle envisage des passerelles entre ces différents centres d'intérêt. Physiquement, le Dr Sutton, si elle est demeurée sobrement élégante, commence à accuser son âge, et a notamment des difficultés pour se mouvoir – elle use d’une canne devenue indispensable. Ceux qui la rencontrent sont parfois un brin gênés en sa présence, parce qu’elle donne systématiquement l’impression de les étudier, voire de les disséquer – et pour cause : c’est bien le cas.

 

Gordon Gore est un de ses patients, et il considère qu'elle lui a sauvé la vie. Il aimerait qu'elle s'occupe également de Eunice Bessler, mais ça ne s'est pas fait – tant la starlette que la psychiatre semblent penser que ce serait une mauvaise idée.

 

Zeng Ju, 52 ans, majordome

Ce Chinois est né à Shanghai, et a pris le bateau pour les États-Unis alors qu’il n’était qu’à peine un adolescent. Aujourd’hui, le petit homme est un peu vieillissant, et se tasse de plus en plus… même s’il a conservé une certaine dextérité qui peut surprendre. Malgré des années de services, il n'est jamais parvenu à avoir l'air à l'aise dans son costume de majordome. Il est pourtant depuis fort longtemps attaché à la famille Gore, et tout particulièrement à Gordon, qu'il a vu grandir ; que le petit ait développé un goût pour « l'aventure » en devenant adulte n'est pas pour lui déplaire – ça lui rappelle ses jeunes années dans Chinatown... où il se livrait à nombre d'activités « pas très catholiques ». Autant le dire, c'était un criminel : il a fait le pickpocket, quelques cambriolages aussi, et surtout joué du couteau... Or quelques souvenirs de cette époque demeurent, notamment parce que sa loyauté exemplaire lui interdit de causer du tort aux Combattants Tong, ce qui serait en outre causer du tort aux Chinois de San Francisco – et ça, pas question ! Sa loyauté est tout aussi poussée concernant Gordon Gore ; il s'agit dès lors d'éviter les conflits d'intérêts... Sa fille Ling, qui vit dans un appartement minable qu’il loue à Chinatown (il a toujours refusé les invitations de son patron à l'héberger dans son manoir), lui permet de faire le pont entre ces multiples facettes : Zeng Ju est plus que jamais un homme entre deux mondes.

 

Il a plusieurs fois travaillé avec Bobby Traven (et lui a très probablement sauvé la vie, en une occasion), ainsi qu'avec Trevor Pierce (mais plus rarement). Discret et réservé par nature quant aux amourettes de son patron Gordon Gore, il est cependant intrigué par Eunice Bessler – qui est incomparablement plus brillante, mais aussi, trouve-t-il, sympathique, que toutes celles qui l’ont précédée, et elles sont nombreuses ; mais il en perçoit bien le côté sombre, qui le chagrine, de manière presque paternelle…

 

Pour le compte rendu de la première séance, c’est par ici...

Commenter cet article