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Intégrale, vol. 1 : Mondes derniers, Zothique et Averoigne, de Clark Ashton Smith

Publié le par Nébal

Intégrale, vol. 1 : Mondes derniers, Zothique et Averoigne, de Clark Ashton Smith

SMITH (Clark Ashton), Intégrale, vol. 1 : Mondes derniers, Zothique & Averoigne, [Zothique. Averoigne], traduit de l’anglais (États-Unis) par Julien Bétan, préface de Scott Connors et postface de S.T. Joshi, traduites de l’anglais (États-Unis) par Alex Nikolavitch, note d’intention de Julien Bétan, couvertures de Zdzislaw Beksinski, illustrations intérieures de Santiago Caruso, illustrations des lettrines et cartes par Goulven Quentel, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, 2017, 459 p.

LIVRES UNIVERS

 

Lire – enfin ! – Clark Ashton Smith… Le financement participatif lancé par les éditions Mnémos il y a un peu plus d’un an de cela m’en a enfin fourni l’occasion – et quelle occasion ! Le trouvage de corbeau ayant rencontré un beau succès, il a débouché sur un magnifique coffret comprenant trois très beaux livres, reliés avec signet et illustrés en couleurs (les couvertures de Zdzislaw Beksinski sont superbes, mais tout autant les illustrations intérieures de Santiago Caruso), sans compter quelques goodies, dont une carte de Zothique au format poster (c’est cool, j’aime les cartes), et comprenant, surtout, des dizaines de textes dans une nouvelle traduction plus que bienvenue, le cas échéant, et qui m’a l’air tout à fait satisfaisante, à en juger sur ce seul premier tome, un beau travail de Julien Bétan ; il faut d’ailleurs y ajouter un paratexte appréciable, avec ici une préface de Scott Connors et une postface de S.T. Joshi (il est partout), toutes deux traduites par Alex Nikolavitch.

 

Mais qu’en est-il du contenu proprement smithien de ces livres ? Le titre global est hélas trompeur : il ne s’agit certes pas d’une « intégrale » de Clark Ashton Smith, bien évidemmentmais pas même, comme on avait pu le dire, une intégrale de ses récits de fantasy, ai-je l’impression ? Mais il y a quand même du matériau – plus que conséquent.

 

En fait d’ « intégrale », il s’agit d’abord ici de reprendre tous les textes de Clark Ashton Smith se rapportant à ses quatre univers imaginaires récurrents : dans le premier tome, qui va nous intéresser aujourd’hui, nous avons donc tout Zothique, et tout Averoigne ; le deuxième volume, plus petit, comprend tout Hyperborée, et tout Poséidonis. Mais il y a aussi un troisième volume (dont je crois qu’il s’agit d’une spécificité du crowdfunding, indisponible autrement ?), qui comprend d’autres textes de fantasy, indépendants de ces quatre univers majeurs, mais pouvant correspondre je crois à des tentatives d’ensembles moins amples.

 

Aujourd’hui, nous nous pencherons donc sur Zothique et Averoigne… en relevant que le titre de ce premier volume n’est pas plus pertinent que le titre d’ensemble : Zothique est assurément un « monde dernier », c’est même une de ses caractéristiques essentielles, mais Averoigne n’est certainement pas dans ce cas, qui correspond à un monde passé...

 

UNE APPROCHE DE LA FANTASY

 

Je ne vais pas revenir ici sur la biographie de Clark Ashton Smith, et notamment sa décennie d’écriture de nouvelles (la quasi-totalité des textes ici compilés ont été composés durant cette brève période de production presque frénétique de fictions), ou encore son statut primordial de poète, avec la possibilité que ces nouvelles publiées dans des pulps (en fait, très concrètement ici, Weird Tales, systématiquement) puissent être envisagées comme des poèmes en prose : tout ceci, j’en ai parlé hier, en traitant de l’essai de Donald Sidney-Fryer The Sorcerer Departs: Clark Ashton Smith (1893-1961).

 

On peut cependant, en guise de préambule, dire quelques mots de l’approche du genre fantasy chez Clark Ashton Smith, et de ses implications en matière de style.

 

Smith était donc un poète avant que d’être un conteur – même s’il avait livré, adolescent, quelques nouvelles, où les influences essentielles (et communes avec le correspondant Lovecraft) des Mille et Une Nuits et du Vathek de William Beckford se faisaient particulièrement sentir ; Zothique témoignerait plus tard de ce que ce n’était pas un enthousiasme passager, mais bel et bien une influence déterminante.

 

En tant que poète, Smith ne donnait initialement guère l’impression de pouvoir être associé au monde des pulps (quand bien même ils publiaient de la poésie), mais il y viendra pourtant – peut-être via Lovecraft ? Car il prisait la littérature « d’évasion », l’imaginaire au premier chef – et il l’a sans doute toujours prisée. En fait, ce goût du fantastique et de l’irréalisme était si prononcé qu’il a débouché sur une (très) vague querelle avec son mentor, le poète George Sterling, qui louait par-dessus tout la poésie du jeune Smith, et ne renâclait, dans ce contexte, pas le moins du monde aux éléments proprement baroques qui y abondaient, mais ne comprenait pas l’engouement semble-t-il soudain du poète pour l’évasion à peu de frais des pulps… Lequel a répondu par un plaidoyer plus qu’enthousiaste. Mais c’était une très vague querelle, si même « querelle » est bien le mot : Sterling et Smith sont restés très liés jusqu’à la mort du premier, cette opposition relative n’était d’aucun poids dans les rapports entretenus par les deux poètes.

 

Quoi qu’il en soit, Smith n’avait rien de cette intelligentsia littéraire qui ne pouvait que conspuer la sous-littérature des pulps, et peut-être au premier chef de ceux traitant d’imaginaire – que l’on parle de science-fiction, genre tout juste naissant en tant que tel (Smith a régulièrement publié dans le Wonder Stories de Hugo Gernsback), ou de cette « nouvelle » forme de fantasy américaine dont Smith serait finalement l’un des pionniers, à l’égal de son correspondant Robert E. Howard, à moins d’englober tout cela et d’autres choses encore (le fantastique et l’horreur au premier chef) sous l’étiquette plus souple de « weird ».

 

En fait, il faut associer ici deux tendances complémentaires, mais peut-être pas parfaitement équivalentes : le goût de l’évasion, et le mépris du « réalisme » dans sa forme la plus vulgaire – et, ici, Smith rejoint largement Lovecraft. Pour le Barde d’Auburn, la fantasy constitue une « libération bienvenue et salutaire de la tyrannie oppressante de l’anthropocentrisme » ; en effet, à l’instar du gentleman de Providence, Klarkash-Ton est bien au contraire persuadé de ce que l’homme n’a pas de place significative dans l’univers. Mais cela va au-delà :

 

To me, the best, if not the only function of imaginative writing, is to lead the human imagination outward, to take it into the vast external cosmos, and away from all that introversion and introspection, that morbidly exaggerated prying into one's own vitals—and the vitals of others—which Robinson Jeffers has so aptly symbolized as "incest." What we need is less "human interest," in the narrow sense of the term—not more. Physiological—and even psychological analysis—can be largely left to the writers of scientific monographs on such themes. Fiction, as I see it, is not the place for that sort of grubbing.

 

Une position assez radicale, donc.

 

Mais, sur un mode plus pondéré, Smith traitant de la fantasy ici ou là, probablement surtout dans sa correspondance, peut faire penser à ce que son contemporain J.R.R. Tolkien exprimerait bientôt devant de doctes savants oxoniens dans sa fameuse apologie des « contes de fées », figurant dans le recueil Faërie et autres textes. Du moins se reconnaissent-ils essentiellement, vocabulaire spécifique ou pas, dans les fonctions qu’ils attribuent au genre fantasy – mais sans doute à une exception près, notable : l’eucatastrophe, si essentielle à la conception tolkiénienne de la féerie, ne signifie sans doute pas grand-chose pour Smith – même si, ai-je envie de préciser, ce concept-clef chez le philologue catholique va bien plus loin que le seul « happy end » ; or la préface de Scott Connors est quelque peu ambiguë à cet égard, notamment en appuyant sur les chutes « négatives » récurrentes chez le Barde d’Auburn (ce qui n’exclut pas des « bonnes fins » de temps à autre)… Même s’il est sans doute pertinent de relever que, dans la fantasy de Smith, les « mauvaises fins » sont régulièrement choisies par les protagonistes, de préférence à une « bonne fin » qui ne leur était en rien inaccessible.

UN STYLE ADAPTÉ

 

Quoi qu’il en soit, cette fantasy implique un style adapté, et Clark Ashton Smith le dérive de son expérience de poète – plus particulièrement de poète en prose ; au point où l’on a pu dire, comme Donald Sidney-Fryer dans The Sorcerer Departs, que nombre de ces nouvelles de fantasy pourraient tout aussi bien être envisagées comme autant de poèmes en prose, ou du moins de poèmes en prose « développés ». Il est vrai que, dans ce volume, même en faisant la part de la narration, certaines nouvelles de Zothique, par exemple, pourraient coller – ainsi, disons, « L’Empire des Nécromants », qui ouvre le cycle, ou peut-être davantage encore « Le Sombre Eidolon » ou « Xeethra ».

 

En fait, à cet égard, l’approche de Clark Ashton Smith a quelque chose de savamment délibéré. Voici ce qu’il pouvait en dire :

 

My own conscious ideal has been to delude the reader into accepting an impossibility, or series of impossibilities, by means of a sort of verbal black magic, in the achievement of which I make use of prose-rhythm, metaphor, simile, tone-color, counter-point, and other stylistic resources, like a sort of incantation.

 

D’où cette langue à la fois chatoyante et peu ou prou « extraterrestre » (une chose qui ne pouvait que séduire un Lovecraft, j’imagine). Sans doute peut-on au moins pour partie la dériver, au-delà des modèles poétiques de l’auteur (et plus particulièrement en termes de poésie en prose), Poe et Baudelaire, de choses bien plus anciennes – en fait, la fascination enfantine pour les contes, et notamment ceux des Mille et Une Nuits, ressurgit ici, complétée au registre de l’orientalisme par Vathek : au fond, ces influences primordiales n’ont jamais lâché l’auteur. Mais cette langue largement incantatoire emprunte sans doute dans une égale mesure à d’autres sources, dont peut-être cette Bible du Roi Jacques qui, vingt ou trente ans plus tôt, avait fourni le substrat stylistique des contes oniriques de Lord Dunsany (S.T. Joshi, dans sa postface, fait explicitement le rapprochement entre les deux auteurs – et c’est encore une autre manière de lier Smith à Lovecraft).

 

Mais le « style » doit probablement être entendu au sens large – ce qui dépasse le seul registre de la langue, aussi baroque et chatoyante soit-elle, lequel pourtant suffit probablement à placer Smith au-dessus des deux autres « mousquetaires » de Weird Tales (avec toute la passion que m’inspire Lovecraft, je n’ai aucun doute quant à la supériorité formelle de Smith, écrasante). Le Barde d'Auburn ne fait pas qu’aligner des mots, même colorés, il sait aussi parfaitement raconter des histoires, avec toute la compétence d’un conteur madré, conscient et maître de ses effets, et sachant en outre véhiculer le récit via des personnages autrement complexes, là encore, que ceux souvent « fonctionnels » d’un Lovecraft ou d’un Howard – une remarque avancée notamment par E. Hoffmann Price, confrère en pulps qui a eu l’insigne privilège d’être le seul homme à avoir rencontré successivement les trois maîtres de Weird Tales.

 

Même avec ce que la publication des cycles de Zothique et Averoigne en intégralité peut comporter de faiblesses et de redites, le tableau final est néanmoins celui d’un auteur puissant et habile avec les mots comme avec les thèmes – un auteur parfois joueur sur ces deux plans, aussi.

 

ÉROS ET THANATOS

 

Mais ces thèmes, donc : quels sont-ils ? Multiples, sans doute – d’abord et avant tout : une œuvre de pareille ampleur ne saurait probablement être résumée à deux ou trois formules, même si l’analyse impose plus ou moins de procéder ainsi…

 

Chaque cycle a ses propres préoccupations : Zothique, ainsi, est une ode à la décadence, où l’idée de « fin » est omniprésente, et bannissant comme futiles toutes les prétentions à la civilisation, au progrès et aux œuvres de la raison. Cette décadence, en dehors du seul chatoiement paradoxalement coloré d’un univers en fin de vie, s’exprime aussi dans un regard ambigu sur le passé, très concrètement incarné dans la pratique perverse et pourtant presque commune de la nécromancie. La sexualité a son mot à dire, à tous les niveaux, en tant que figure marquée de la décadence.

 

Averoigne, moins fantasque, est un terrain propice à la mise en scène d’une pseudo-rationalité d’ordre essentiellement religieux, luttant vainement contre les connotations les plus sombres (et en même temps parfois très prosaïques) d’une sorcellerie dont les abbés, etc., souhaiteraient qu’elle ne soit plus qu’un mauvais souvenir, et fort lointain – à moins bien sûr qu’ils ne soient eux-mêmes corrompus à cet égard, tel saint Azédarac, ou que leur pureté, très fâcheusement, ne leur offre pas le moins du monde les clefs pour l’emporter dans cette lutte eschatologique, ne leur laissant pour seul recours... que de faire appel à une autre sorcellerie. D’autant que le « mal » contre lequel nos saints hommes se dressent avec plus ou moins d’assurance, sinon de conviction outragée, relève souvent d’une sexualité qu’ils ne sauraient percevoir autrement que comme une menace à réprimer – un autre combat futile…

 

Globalement, l’amour et la mort, l’inévitable duo des instincts, sont cependant presque toujours de la partie. La fantasy de Smith, dans ces deux cycles en tout cas, a un caractère morbide marqué, auquel je ne connais guère d’équivalents ; bien sûr, le rôle essentiel de la nécromancie, surtout dans Zothique, en est un témoignage éloquent, sur lequel il me faudra revenir en temps utile. Mais, même sans recourir à ce procédé, la mort, qui est aussi la fin, la destruction parfois, l’oubli autrement, est toujours là – tapie non loin.

 

Or la mort entretient souvent des relations complexes avec l’amour – lequel peut être envisagé à la « romantique », voire « platonique », ou tourner bien plus concrètement à la mise en scène d’une sexualité franche et même outrée, porteuse à l’occasion de restrictions morales ou au contraire farouchement libérée sinon proprement libératrice. En fait, les deux univers de Zothique et Averoigne jouent de cette thématique de manière paradoxale : la décadence du dernier continent implique son lot de scènes d’orgie ou peu s’en faut, mais, hypocrisie ou pas, elle s’accompagne souvent de « critiques » d’ordre moral, dans des récits empruntant parfois des allures de fables ; Averoigne, au contraire, met en scène un monde « médiéval » où la sexualité est strictement réprimée par l’Église omniprésente, mais elle n’en apparaît que plus libératrice hors du mesquin contrôle des institutions.

 

Dans les deux cas, le ton peut se montrer moqueur, ou plus généralement provocateur. Plusieurs de ces nouvelles s’illustrent par un contenu érotique assez marqué, à un point parfois surprenant – et qui a pu choquer un Farsnworth Wright, retournant furieux quelques textes à Smith au prétexte qu’il s’agissait d’une « pure histoire de sexe », ou que « le satyriasis [n’était] pas dans la ligne éditoriale de Weird Tales » (magazine qu’on aurait pu supposer moins frileux, à regarder simplement ses couvertures, notamment celles de Margaret Brundage, mais c’est sans doute un biais guère significatif) ; il faut dire que la conception du « spicy », chez Smith, pouvait passer par des séquences fort étranges – pensez à « La Mère des crapauds » étouffant le pauvre « héros » sous ses énormes mamelles ; ce en quoi la nouvelle faisait d’ailleurs écho à la très narquoise « Vénus exhumée », immédiatement antérieure dans le cycle d’Averoigne, où l’auteur raillait méchamment les pulsions charnelles plus ou moins vertement réprimées des hommes d’Église…

 

Mais ce jeu ambigu de l’amour et de la mort imprègne bien davantage de nouvelles d’un ton moins léger, dérivant son traitement des deux notions, davantage associées qu’opposées, des canons d’une école décadente portée sur le scandale et l’ironie. L’orientalisme de Zothique y a d’ailleurs sa part. Quoi qu’il en soit, des « triangles amoureux » les plus chastes (dit-on) aux quasi-orgies frontalement lascives et perverses, les jeux pas si contraires d’Éros et Thanatos ne sont pas pour rien dans la réussite des contes, au plan de l’ambiance comme du fond.

 

LE FRÈRE DU LEVANT

 

Par ailleurs, lecteur de Lovecraft, j’ai été tout naturellement incité à guetter dans les nouvelles de ce beau volume des allusions « lovecraftiennes » : Clark Ashton Smith avait après tout participé à l’élaboration du « canular » cthulhien, et les deux auteurs s’appréciaient énormément, et s’empruntaient régulièrement.

 

En fait, les références lovecraftiennes « explicites » sont très rares : en dehors de « Iog-Sotôt » mentionné dans « Saint Azédarac » (dans le cycle d’Averoigne), on ne trouve pas grand-chose. Sans doute faut-il chercher de telles allusions dans un registre davantage implicite – mais sans aller jusqu’au principe même d’une « horreur cosmique », trop vague en tant que tel, même si Zothique en serait probablement une très parlante illustration (pas Averoigne) ; mais, plus concrètement, dans « Le Sombre Eidolon », Smith évoque par exemple le retour en Zothique des « anciens dieux » de la Lémurie, de Mu et d’Hyperborée...

 

C’est ici qu’intervient une sorte de biais – car Smith fait assez régulièrement usage d’un lexique connu des amateurs de Lovecraft ; seulement, il ne s’agit pas de références « lovecraftiennes » à proprement parler, mais de références « internes » à l’œuvre smithienne ! Plusieurs nouvelles évoquent ainsi le vieux mage d’Hyperborée Eibon, son fameux Livre, ou encore son anneau. Eibon est à maints égards l’Abdul Alhazred de Clark Ashton Smith, et le Livre d’Eibon son Necronomicon. Lovecraft et les autres lovecraftiens en ont souvent fait mention (avec éventuellement des adaptions – le Livre d’Eibon traduit en latin devient le Liber Ivonis, etc.), mais tout cela est propre à Smith, à la base. Il en va de même pour son plus fameux « Grand Ancien », Tsathoggua, qui apparaît de temps à autre ici, éventuellement sous d’autres graphies : dans « Saint Azédarac » encore une fois, on trouve ainsi « Sodagui », et dans un synopsis « Sadoqua ». Reste que ces références internes renvoient avant tout au cycle d’Hyperborée, et je suppose que sa lecture, dans le deuxième tome de cette « intégrale », sera autrement éclairante à ce propos.

 

Car, dans ce premier tome, ce n’est probablement pas si significatif que cela. Averoigne dépeint un monde fondamentalement chrétien, catholique plus précisément, même avec des réminiscences païennes, et saint Azédarac est comme une exception à ce niveau (en notant toutefois que, selon S.T. Joshi, Clark Ashton Smith avait songé à faire de l’abbé-sorcier un personnage récurrent) – d’autres sorciers révèrent peut-être ces même dieux oubliés, sans l’exprimer, on a quelques indices à ce sujet, mais, aux yeux de tous, ils sont avant tout des adorateurs du Diable, et un Diable très chrétien ; c’est probablement tout ce qui compte.

 

Quant à Zothique, à la fin des temps, c’est un monde qui, même dans la crainte éventuelle du retour de ces « dieux anciens » scellant le sort d’une humanité de toute façon à bout, redoute bien davantage le prince des démons Thasaïdon, souvent méphistophélique, plutôt qu’un Tsathoggua impossible à se figurer – les deux noms sont peut-être liés, mais les implications tout autres, et c’est ce qui compte, là encore.

 

Par ailleurs, les monstres et autres créatures surnaturelles que nous croisons dans ce premier volume sont relativement « classiques » pour l’essentiel : des hordes de morts-vivants dans Zothique, et des variations sur le vampire, le loup-garou, la sorcière, etc., dans Averoigne. On compte tout de même quelques exceptions : dans Zothique, « Le Tisseur dans la tombe » est sans doute une variation sur le vampire, mais suffisamment abstraite et « autre » pour évoquer quelques extraterrestre indicible typique de Lovecraft ; tandis que, dans Averoigne, « La Bête d’Averoigne » emprunte finalement presque autant à « La Couleur tombée du ciel », là encore, qu’à la Bête du Gévaudan – peut-être.

 

Reste que, « Iog-Sotôt » mis à part, on ne trouve donc pas de références lovecraftiennes ici, seulement des allusions d’ordre interne et personnel, « mythiques/lovecraftiennes par répercussion ». Cependant, il est clair que ces dernières ont eu une postérité non négligeable chez Lovecraft, ses collègues et ses suiveurs – parfois d’ailleurs de manière inattendue : après tout, Lovecraft citait Averoigne dans sa « révision » pour Hazel Heald « Out of the Aeons »...

Intégrale, vol. 1 : Mondes derniers, Zothique et Averoigne, de Clark Ashton Smith

ZOTHIQUE OU LE DERNIER CONTINENT

 

Il est bien temps d’aborder les textes de Smith en eux-mêmes. Nous commençons donc avec Zothique, et d’abord quelques généralités – après quoi je dirais quelques mots de chacun des textes composant le cycle.

 

Une Terre mourante à la géographie indécise

 

À la différence des trois autres cycles de cette « intégrale », Zothique ne se situe pas dans un lointain passé, mais dans un futur éventuellement plus éloigné encore. Le continent de Zothique, ainsi que Clark Ashton Smith lui-même l’avait indiqué à H.P. Lovecraft, est en fait la « contrepartie », dans le futur, de sa propre Hyperborée. C’est le dernier continent d’une Terre qui n’en a plus pour très longtemps : littéralement, une « Terre mourante », ce qui nous renvoie bien sûr au cycle plus tardif de Jack Vance, mais qui constitue au-delà un genre à part entière, où Smith avait quelques précurseurs (par exemple William Hope Hodgson, qu’il appréciait beaucoup).

 

Mais, comme chez Vance, ce monde en fin de vie n’a en fait plus aucune attache avec le nôtre : toute idée de progrès est bannie, les ruines de Zothique étant l’illustration éloquente de la vanité de ce concept ; la rationalité scientifique est tout bonnement inconcevable dans pareil cadre, elle a disparu depuis des éternités, et la Terre dans sa phase ultime est devenue, comme chez Vance, Un monde magique.

 

Le ton, cela dit, est bien différent des bêtises picaresques de Cugel ou de la pompe amusante de Rhialto… Non que l’humour soit totalement absent de Zothique, il y en a même régulièrement, mais le ton global est plutôt à la mélancolie, dans la contemplation dépressive des échos du passé et l’attente de la fin inéluctable.

 

Enfin, Zothique relève à sa manière de l’horreur cosmique, car, bien que mettant en scène des hommes et des femmes, ainsi que des civilisations, le cycle souligne à chaque instant que tout ceci est éphémère, et d’aucune importance – au point, a-t-on pu dire, de la misanthropie… Mais cela participe du succès du cycle : pour Brian Stableford, ainsi, Zothique était le meilleur univers de Clark Ashton Smith, justement parce qu’il constituait l’antithèse d’Averoigne, cycle bien plus « humain » et même « terre à terre ». C’est sans doute à débattre, dans l’absolu, mais, au sortir de ce premier tome, je rejoins volontiers cet avis : cela ne signifie pas qu’Averoigne soit mauvais, bien plutôt que Zothique est incroyablement brillant...

 

Dans la même lettre citée plus haut, Smith expliquait à Lovecraft que le continent de Zothique se trouvait (ou se trouverait) au milieu de l’Atlantique Sud. Mais les indications géographiques manquent pour vraiment appréhender ce que représente cet ultime refuge de l’humanité… Smith lui-même n’en a jamais dressé de carte, mais plusieurs s’y sont essayé après lui ; toutefois, à ce qu’il semblerait, aucune de ces cartes n’est totalement convaincante, on y trouve toujours des contradictions par rapport au texte – il est vrai que Smith n’était peut-être pas un acharné de la cohérence lui-même… Cela vaut, bien sûr, pour la carte qui nous est fournie dans cette belle édition, sous forme de poster (très joli) ainsi que dans la couverture intérieure de ce premier volume (où elle est hélas presque illisible en raison d’un choix de police plutôt fâcheux).

 

Qu’importe la précision en l’espèce. Deux choses sont davantage importantes : d’une part, le flou temporel du cycle, au-delà de son caractère ultime : il pourrait aussi bien se répartir sur des milliers d’années (ce qui n’est pas forcément un paradoxe, même dans le cadre d’une « Terre mourante »). D’autre part, sa dimension exotique sur un mode orientalisant qui doit beaucoup aux Mille et Une Nuits, à Vathek et à Dunsany, donc, avec de splendides villes des plus baroques (mais pas moins destinées à finir en ruines dont personne ne se souviendra) ainsi que de nombreux déserts… abritant d’autant plus de tombes infestées de momies.

 

Nécromancie !

 

Car Zothique est enfin l’occasion, pour moi, de trouver en littérature une figure notamment rôlistique que j’apprécie tout particulièrement : celle du nécromancien !

 

Je m’explique : même si bien au-delà de la seule pratique divinatoire que l’étymologie semble indiquer, la nécromancie et les nécromanciens de la littérature de fantasy, pour ce que j’en avais lu jusqu’alors, incluant les plus grands auteurs (Tolkien au premier chef), ne correspondait jamais vraiment à l’image du nécromancien à laquelle les jeux de rôle m’avaient habitué, sur table (Warhammer, Donjons & Dragons notamment dans l’optique de Ravenloft, etc.) ou informatiques (Heroes of Might and Magic, éventuellement The Elder Scrolls, etc.). Hors romans sous licence, qui ne comptent donc pas vraiment, j’avais l’impression de ne trouver nulle part en littérature d’équivalent ou même, supposais-je, de source, correspondant à ce modèle du méchant sorcier un peu pâlichon et foncièrement mégalomane qui, d’un claquement de doigts, fait jaillir des cimetières des régiments entiers de squelettes pour asservir la civilisation, ou autrement la détruire par jalousie.

 

Quand Tolkien parle du « Nécromancien de Dol Guldur », non, ce n’est pas tout à fait ça… Quand Moorcock qualifie son pénible Elric de « Nécromancien », ce n’est pas du tout ça. En sword and sorcery, quelques choses pouvaient vaguement s’en rapprocher, y compris chez Howard d’ailleurs – dont les sorciers systématiquement mégalomanes et corrompus avaient un peu de ça –, mais sans que ce soit jamais tout à fait ça non plus (à la limite, le Kane de Karl Edward Wagner pourrait davantage coller). Mais d’où venaient donc ces nécromanciens qui m’ont toujours fasciné dans les jeux de rôle, les wargames, etc ?

 

Eh bien, peut-être de chez Clark Ashton Smith, et plus particulièrement Zothique ! La nécromancie est un thème essentiel de cet univers, qui survit littéralement sur les montagnes de cadavres des ères qui l’ont précédé : d’une manière ou d’une autre, cette pratique magique dévoyée et perverse, qui corrompt le présent au nom d’un passé déjà corrompu, figure dans chaque récit de Zothique ou peu s’en faut.

 

Mais certains vont bien plus loin, et de manière explicite – par exemple « Les Nécromants de Naat », où l’île occidentale de Naat, non loin du bord du monde, constitue un royaume des morts isolé, sous la coupe d’une famille de sorciers morbides. Mais c’est en fait la première nouvelle de Zothique qui est ici particulièrement éloquente : « L’Empire des nécromants » ; dans ce texte en effet, deux nécromanciens forcément mégalomanes ne se contentent certes pas de vivre dans leur utopie macabre, à cet égard guère différente de celle de Naat, avec des milliers de morts qui seraient autant de domestiques, mais poussent la volonté de puissance jusqu’au désir de conquête, lâchant leurs immenses et peu coûteux régiments de squelettes à l’assaut de la civilisation !

 

Mais d’autres nouvelles ne sont pas si éloignées que cela de cette figure canonique : « Le Sombre Eidolon » ou « Xeethra », d’une certaine manière… Tandis que d’autres récits usent de la thématique morbide d’une manière sans doute différente, cependant liée – comme « Le Dieu nécrophage ».

 

Et ça m’a beaucoup plu, tout ça. La nécromancie, c’est le bien. Y a pas mieux.

 

D’ailleurs, je suis un Social Justice Necromancer de niveau 47, alors...

 

L’archétype de la décadence

 

Ceci, c’était sans doute une marotte toute personnelle. Mais s’il est une idée qui traverse le cycle, de manière bien plus significative, c’est sans doute celle de décadence.

 

Une notion polysémique ? Ici, je crois qu’il faut prendre en compte deux dimensions de la décadence.

 

La première est historique, et éventuellement prosaïque. Rise and Fall… mais ici on s’en tient à « Fall ». Zothique se situant tout au bout de la vaine course de la civilisation, c’est un univers qui ne cesse de proclamer son statut « inférieur », au travers d’une contemplation obnubilée et névrotique du passé qui n’est plus, s’il a jamais été, et qui demeure de toute façon incompréhensible. Les ruines sont plus nombreuses que les vraies villes, et tout le monde sait que ces dernières ne dureront pas – à la différence près qu’elles ne seront jamais remplacées, cette fois. Cette notion historique de la décadence, Clark Ashton Smith la revendiquait – il disait même s’en régaler, et y trouver une forme d’exutoire à ce qu’il présentait comme une « haine de la modernité ». Au point, en fait, où, à choisir un allié parmi les deux autres « mousquetaires » de Weird Tales, Smith aurait appelé Howard à l’aide, et non Lovecraft : il le dit dans une lettre à Robert H. Barlow, avançant même qu’il aurait adoré se réunir avec le créateur de Conan pour conspuer la civilisation avec lui… et contre le gentleman de Providence, le cas échéant – il disait par ailleurs se sentir bien plus « étranger » et « anachronique » encore que ce dernier.

 

Mais la deuxième dimension de la décadence à mentionner ici est artistique – notamment littéraire, mais pas uniquement. Smith raffolait des auteurs dits « décadents » ou « décadentistes » français, également dits « fin-de-siècle » (le XIXe en l’espèce), mouvement qu’il faisait cependant partir de Baudelaire, ou éventuellement du Flaubert de La Tentation de saint Antoine, mais dont le livre emblème serait probablement À rebours, de Joris-Karl Huysmans. Un mouvement essentiellement français – il ne serait anglais qu’ultérieurement (je suppose qu’aux États-Unis, le Chambers du Roi en Jaune pourrait s’inscrire dans cette filiation – mais notamment au travers de nouvelles « françaises »), même s’il avait à n’en pas douter des précurseurs outre-Manche ou outre-Atlantique, Poe comme de bien entendu, mais sans doute aussi les auteurs gothiques de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe (et on retrouve ici Vathek ; en France, à sa manière excessive, Sade me paraît pouvoir être associé à cette notion originelle du « roman noir »).

 

Le mouvement décadent, dans cette continuité éventuelle, passait peut-être avant tout par la mise en avant de thèmes ô combien scabreux, et Zothique a à cet égard quelque chose d’un Bingo du décadentisme : l’ennui, la perversion sexuelle, les femmes fatales, la sorcellerie, la lascivité, le sadisme, l’hédonisme qui pousse jusqu’à l’horreur… Tout ceci, bien sûr, dans le contexte global d’une décadence au sens historique, renforçant l’outrance des thèmes. Mais il s’agit aussi d’y mettre de la couleur – via un style exubérant, chatoyant, celui des Mille et Une Nuits, mais aussi du Saint Antoine de Flaubert, celui du Pegāna de Dunsany, etc. Exactement les envies de Smith...

 

Et ça lui a réussi ! Or c’est là une approche souvent périlleuse… Le genre est par essence sur la corde raide entre le sublime et le ridicule, entre le bon grotesque et le mauvais grotesque (non, ceci n’est pas un sketch des Inconnus). Nombre d’auteurs s’y sont cassés les dents – et, aurais-je envie de dire, Lovecraft parmi eux, qui a eu une brève période « décadente », globalement guère convaincante, même s’il y infusait le cas échéant un humour presque salvateur (« Le Molosse », « L’Indicible »…) ; je suppose que « Je suis d’ailleurs » pourrait constituer une exception, ici – sur un mode autrement sérieux, et d’autant plus périlleux. Mais Clark Ashton Smith s’est semble-t-il régalé à composer les récits de Zothique – et le lecteur de s’en régaler à son tour !

 

Les textes

 

Zothique est le plus vaste cycle de Clark Ashton Smith. Il est composé de seize nouvelles, un poème, une pièce de théâtre en un acte, et, pour les plus acharnés, quatre fragments et synopsis (en fait parfois tellement restreints que cette qualification a quelque chose d’un peu absurde). Sauf erreur, les nouvelles sont présentées dans l’ordre de composition, mais précédées par le poème (en fait le texte le plus tardif) et suivies par la pièce et les fragments. Quelques mots à propos de tout ceci…

 

Attention, à l’occasion, je vais livrer quelques SPOILERS.

Zothique (« Zothique », 1951)

 

Le cycle s’ouvre sur un poème sobrement intitulé « Zothique », mais, ne pas s’y tromper, c’est donc le texte le plus tardif de l’ensemble, puisqu’il date de 1951, soit quinze à vingt ans après la composition de la plupart des nouvelles de Zothique. Plus loin, et dans les mêmes conditions, nous trouverons un poème du nom d’ « Averoigne », là encore daté de 1951. Je suppose donc que les deux ont été écrits afin d’introduire les cycles lors de leur compilation.

 

Le poème, très bonne idée, est donné en bilingue. Il offre un aperçu bienvenu de la puissance d’évocation du Barde d’Auburn, dans un style porté sur la scansion, mais aussi, supposé-je, de la qualité de la traduction de Julien Bétan, de bon augure pour la suite. En tant que tel, il constitue une introduction idéale.

 

L’Empire des nécromants (« The Empire of the Necromancers », Weird Tales, septembre 1932)

 

« L’Empire des nécromants », régulièrement cité comme faisant partie des meilleurs récits de Clark Ashton Smith, inaugure le cycle de Zothique en fanfare, en en disposant un certain nombre de thèmes essentiels, dont, bien sûr, celui de la nécromancie : comme dit plus haut, ce texte extrêmement macabre constitue la plus forte représentation littéraire du nécromancien suscitant ses hordes de squelettes pour anéantir la civilisation que j’aie jamais lue hors jeux de rôle.

 

Au-delà, l’emphase du texte est d’un bel à-propos, qui parvient à concilier cette approche morbide avec le chatoiement d’une plume colorée autant que puissante, pour un résultat qui séduit d’emblée et ne cesse de convaincre encore davantage par la suite, jusque dans ses ultimes traits de fable où, même de manière tordue, la « morale » semble enfin l’emporter… au moins temporairement. Car ce texte a une dimension « cosmique » tout à fait appréciable.

 

L’Île des tortionnaires (« The Isle of the Torturers », Weird Tales, mars 1933)

 

« L’Île des tortionnaires », ensuite, s’inscrit sans doute dans la continuité du récit précédent, formellement du moins, mais raconte pourtant une tout autre histoire – et si l’on tient à tout prix à juger la conclusion « morale », c’est au prix de circonvolutions tortueuses et d’une cruelle ironie…

 

Le récit s’ouvre sur une épidémie foudroyante, qui anéantit tout un royaume en quelques heures à peine. Le roi seul ou presque parvient à y échapper, grâce à l’intervention de son vieux et fidèle compagnon sorcier (on trouve plusieurs figures « positives » de sorciers dans Zothique, et, étrangement ou pas, dans Averoigne également : les guillemets s’imposent peut-être par précaution, mais disons du moins que les sorciers smithiens ne sont pas aussi unilatéralement mauvais et corrompus que ceux de Robert E. Howard). Le roi tente de fuir la ville décimée en compagnie des trois de ses esclaves à avoir survécu… mais leur bateau dérive bien trop à l’est, sur une île maudite dont les habitants sont notoirement des tortionnaires ! Et ils usent de mille stratagèmes pour susciter des naufrages et exercer leurs talents sordides sur les survivants…

 

Seule une femme semble se montrer bonne pour le roi malmené – mais le lecteur sait très bien ce qu’il en est. Sans doute sait-il aussi comment la nouvelle va s’achever, dans la plus cinglante ironie donc, mais peu importe : ça fonctionne très bien ! Le récit s’avère délicieusement sadien, et aussi outrancier dans le fond qu’élégant dans la forme. Une vraie réussite là encore.

 

Le Dieu nécrophage (« The Charnel God », Weird Tales, mars 1934)

 

« Le Dieu nécrophage » est peut-être une nouvelle un peu plus convenue que les deux précédentes, notamment en ce qu’elle fait figurer un personnage que l’on peut juger « héroïque », jusqu’à un « happy end ». Mais son ambiance joliment macabre la préserve de la banalité – c’est peu dire.

 

Notre héros, puisqu’il y en a un, est un homme de passage dans la ville de Zul-Bha-Sair, qui voit sa compagne inanimée être emmenée au temple du dieu-goule Mordiggian (qui a plus ou moins intégré le « Mythe de Cthulhu », notamment sauf erreur dans les déclinaisons rôlistiques des Contrées du Rêve), car telle est la loi. Mais le voyageur sait que sa compagne n’est en fait pas morte, seulement la victime d’une affliction qui la plonge temporairement dans une catatonie à la semblance de la mort… Il décide donc – héroïque, vous dis-je ! – de pénétrer dans le temple interdit et de braver le dieu et ses prêtres… qui pourraient bien être des goules également.

 

Mais, sur place, il fait la rencontre d’autres « visiteurs » du temple : un nécromancien et ses deux assistants, qui entendent voler le cadavre d’une princesse, au mépris du vieil accord conclu entre le sorcier et les prêtres… L’intervention de ces derniers, mais aussi du dieu nécrophage en personne, permettra enfin de faire le tri des vivants et des morts, ainsi que des coupables et des innocents.

 

L’ambiance est pour beaucoup dans la réussite de ce conte très efficace, et cette ambiance doit énormément à la très belle plume de Clark Ashton Smith

 

Le Sombre Eidolon (« The Dark Eidolon », Weird Tales, janvier 1935)

 

« Le Sombre Eidolon » est à nouveau un récit jugé comme faisant partie des meilleurs de l’auteur. Le résumer ne ferait guère de sens : l’histoire est somme toute très simple, qui narre un affrontement démesuré entre un roi odieusement corrompu et un sorcier parti de rien et violemment rancunier. L’intérêt est ailleurs, dans la dimension ample et même spectaculaire du récit, notamment dans les cauchemars hallucinés et les illusions proprement surréalistes que suscite le nécromancien.

 

En fait, Clark Ashton Smith lui-même qualifiait cette nouvelle de « cinématographique », et à bon droit, car elle relève d’une certaine manière de l’imagier macabre et non moins baroque ; à en croire Donald Sidney-Fryer, dans The Sorcerer Departs, il y avait d’ailleurs eu, à l’époque, un projet d’adaptation ! Hein ? Sérieux ?! J'ai du mal à le croire... Mais il se félicite de ce qu’il n’ait pas abouti – le risque était trop grand de ne pas se montrer à la hauteur de la nouvelle, totalement démesurée…

 

On notera enfin, ainsi que S.T. Joshi en fait la remarque dans sa postface, que la nouvelle évoque le retour des « anciens dieux » de l’Hyperborée, de Mu et de Poséidonis (soit l’ultime écho de l’Atlantide chez Smith), ce qui contribue à la fois à développer comme un « hypercycle » smithien, associant divers univers dans une même logique globale, et à rapprocher, dans ses thématiques, la nouvelle, sinon l’univers, de la manière lovecraftienne. Toutefois, comme dit plus haut, ces « anciens dieux » ne sont pas forcément très cthulhiens, et, s’il en est un qui tire son épingle du jeu, c’est sans doute le méphistophélique Thasaïdon, auquel on fera souvent référence (voire plus…) dans les nouvelles ultérieures du cycle.

 

Le Voyage du roi Euvoran (« The Voyage of King Euvoran », 1933 ? Également publié dans Weird Tales en septembre 1947, sous une forme abrégée titrée « The Quest for the Gazolba »)

 

« Le Voyage du roi Euvoran » est une nouvelle à part dans le cycle de Zothique, et dont l’appartenance ou pas au dit cycle est en fait, au choix, problématique ou éloquente ; sa complexe histoire éditoriale est d’ailleurs rapportée en note de bas de page, exceptionnellement (il n’y en a guère d’autres exemples dans l’ensemble du volume, si ce n’est pour préciser telle ou telle référence à l’occasion). Si l’on en croit S.T. Joshi, ce texte aurait d’abord été envisagé dans le contexte de l’Hyperborée ; ensuite, Smith aurait finalement décidé de l’intégrer à Zothique, en usant d’un lexique approprié (pour l’ambiance, ça n’a vraiment pas grand-chose à voir, pourtant). Mais ce texte a été refusé par Farsnworth Wright, et sa publication dans Weird Tales n’aurait lieu que bien plus tard, dans une forme abrégée et, par ailleurs, expurgée de toute référence à Zothique, sous le titre « The Quest for the Gazolba »… Mais c’est bien le texte complet, intégré tant bien que mal dans Zothique, que nous pouvons lire ici – le texte tel qu’il avait été souhaité par Clark Ashton Smith.

 

Mais, même ainsi, ce récit détonne franchement dans le cycle… de par son caractère assez clairement parodique. Son « héros », le roi Euvoran donc, est d’ailleurs un personnage franchement stupide, ridicule et haïssable… D’autres despotes de Zothique pourraient sans doute prétendre à ces trois qualificatifs, mais leur conjonction dans un même récit d’une plume davantage badine que d’habitude (dont nous aurons encore quelques exemples par la suite, cela dit) tire le récit vers la farce.

 

Ledit roi devient peut-être le plus grand explorateur de son temps, mais pour le plus futile des motifs : remettre la main sur l’oiseau rare qui ornait sa couronne avant qu’un nécromancien hostile ne lui redonne vie… Euvoran et ses hommes se lancent donc dans une exploration systématique des îles situées à l’est du continent de Zothique, longue quête qui leur fait affronter bien des dangers, dont la découverte d’une civilisation d’oiseaux n’est pas le moindre – car lesdits oiseaux gardent les hommes en cage et pratiquent la taxidermie sur leurs cadavres, comme de juste… Ce qui ne marquera pourtant pas la fin des aventures du roi Euvoran, dont l’édification tardive nécessitera encore quelques déboires.

 

S.T. Joshi trouve la morale de ce texte « amère », mais l’ensemble m’a paru avant tout amusant, en dépit d’une fin qui m’a laissé un peu froid. La farce fonctionne, sur la majeure partie de la nouvelle, notamment parce que la plume (de gazolba) de Smith fait des miracles, en se montrant riche à l’excès, et pourtant toujours à propos.

 

Le Tisseur dans la tombe (« The Weaver in the Vault », Weird Tales, janvier 1934)

 

Le niveau baisse un peu, ai-je le sentiment, avec « Le Tisseur dans la tombe », nouvelle qui ne manque cependant pas d’atouts, et dont l’ambiance est toujours aussi réussie, mais qui me fait un peu l’effet d’être un de ces récits de Zothique dans lesquels l’auteur succombe vaguement à la formule : on nous décrit quelques bonshommes qui, pour une (mauvaise) raison ou une autre, doivent pénétrer dans une tombe que l’on aurait mieux fait d’oublier, lesdits bonshommes discutent des légendes qui s’y rapportent, ils s’y rendent néanmoins, et y font forcément une sale rencontre, pire encore que ce à quoi ils s’attendaient eu égard aux racontars, et ça se passe mal pour eux…

 

Il y a pourtant une relative originalité qui évite à la nouvelle de trop sombrer dans la médiocrité, à savoir son recyclage sous une forme « abstraite » du principe vampirique : pour S.T. Joshi, le « Tisseur » est la plus étrange créature de tout Zothique (c’est possible, même si les hybrides entre plantes et organes humains dans « Le Jardin d’Adompha » s’en tirent tout de même plus qu’honorablement) ; c’est aussi, sans surprise ? celle qui évoque le plus Lovecraft – et par exemple « La Couleur tombée du ciel ».

 

D’où de belles images, et quelques moments forts ; mais, à mon sens, rien de vraiment impérissable – si j’ose dire.

 

Le Fruit de la tombe (« The Tomb-Spawn », Weird Tales, mai 1934)

 

On retrouve hélas aussitôt cette même impression de formule dans la nouvelle suivante, « Le Fruit de la tombe », qui, pour le coup, sonne d’autant plus comme une redite.

 

En fait de vieilles légendes, les voyageurs discutent plutôt ici d’une prophétie – ce qui ne change pas forcément grand-chose à la suite. La véritable originalité, encore que très relative, du « Fruit de la tombe », c’est l’affrontement contre des créatures sauvages, « en extérieur », et dans le désert, qui précède l’excursion dans la tombe ; jusqu’ici, cela fonctionnait assez bien, mais la formule devient trop voyante ensuite pour véritablement convaincre.

Les Charmes d’Ulua (« The Witchcraft of Ulua », Weird Tales, février 1934)

 

On revient à quelque chose de plus enthousiasmant, et en tout cas plus personnel, avec « Les Charmes d’Ulua », nouvelle qui délaisse la formule pulp pour revenir à l’essence même du « décadentisme » de Zothique, et avec une dimension érotique très marquée, qui aura de nouveau l’occasion de se signaler par la suite. Farsnworth Wright en avait d’ailleurs rejeté la première version, au motif qu’il s’agissait d’une « pure histoire de sexe », nous apprend S.T. Joshi… Lequel mentionne aussi ce texte comme illustrant la tension entre Éros et Thanatos si fréquente dans les nouvelles de Klarkash-Ton.

 

Le jeune héros fait tout pour ne pas succomber à la tentation (pour Scott Connors, d’ailleurs, la nouvelle peut globalement être envisagée comme une variation sur La Tentation de saint Antoine de Flaubert) ; cela implique notamment de faire appel à un parent qui est un puissant sorcier, sans être maléfique pour autant, une nouvelle fois.

 

Mais le récit convainc surtout, s'il convainc, pour son ambiance, et donc, car ces deux dimensions sont toujours liées, pour sa plume très chatoyante mais toujours à propos.

 

Xeethra (« Xeethra », Weird Tales, décembre 1934)

 

Cependant, avec « Xeethra », le niveau regrimpe sacrément, jusqu’à atteindre de nouveaux sommets – la critique est unanime. Et je m’y associe sans peine : c’est une des meilleures nouvelles de Zothique, et plus largement de ce premier tome de « l’intégrale » ; je ne serais pas surpris qu’il soit un des meilleurs récits de Clark Ashton Smith de manière générale.

 

Xeethra est un berger orphelin, sans cesse brimé par l’oncle qui est supposé l’élever, mais qui l’exploite plus qu’autre chose. Le jeune berger s’égare dans une vallée perdue, où il croque un fruit de la teneur de celui du Jardin d’Éden – ce qui lui vaut d’être maudit par un dieu, comme de juste, en l’espèce ce Thasaïdon que nous avons déjà croisé et que nous recroiserons…

 

Dès lors, le berger est submergé par les souvenirs d’une autre personne, un certain Améro, qui fut le roi d’une lointaine contrée il y a plus de mille ans de cela (bon moyen, au passager, de témoigner de l’ampleur temporelle des récits de Zothique, fin du monde ou pas). Xeethra, ou peut-être Améro, n’a dès lors plus le choix : il lui faut regagner son royaume de Calyz, et sa capitale de Shathair. Un long périple, sous les quolibets des paysans qui prennent tous le jeune homme pour un fou – ce qu’il est bel et bien d’une certaine manière… Mais quand Xeethra/Améro gagne enfin les rues de Shathair, c’est pour découvrir qu’elles ne sont plus que des ruines depuis fort longtemps – un environnement bien triste, où ne vivent plus que des lépreux exilés du monde…

 

Mais Thasaïdon, plus méphistophélique que jamais, extorque alors au pauvre fou un pacte assurément faustien : il exauce les vœux de sa victime, qui obtient la résurrection de la ville et du royaume – une entreprise finalement nécromantique, à sa manière… S’ensuivent des années de bonheur et de prospérité, jusqu’à ce que des maux infinis se mettent à accabler le royaume tiré de l’oubli, sur un mode proprement apocalyptique – tandis qu’Améro, qui n’y songeait plus depuis fort longtemps, succombe à des rêves étranges, dans lesquels il n’est certes pas roi, mais rien de plus qu’un simple berger dans de lointaines montagnes… Son âme, simple ou double, est de toute façon perdue.

 

C’est un texte absolument superbe – très fin dans le fond comme dans la forme. Sa douce mélancolie, et son personnage central d’une complexité qui ne ressort pas forcément de ce résumé, en font une des plus belles réussites de tout Zothique.

 

Le Dernier Hiéroglyphe (« The Last Hieroglyph », Weird Tales, avril 1935)

 

Avec « Le Dernier Hiéroglyphe », on retrouve d’une certaine manière l’exception plus ou moins problématique du « Voyage du roi Euvoran », et pour les mêmes raisons : le ton est assez léger, cocasse, voire parodique.

 

Nous y suivons en effet un astrologue minable – aux yeux de tous, y compris les siens –, dont l’ultime prophétie, aussi folle soit-elle, s’avère bien plus plausible que d’habitude, quand des hiéroglyphes inconnus se mettent à se promener sur son thème astral. En résulte un voyage éventuellement onirique, en tout cas non désiré, dont l’objet est bien de révéler par la drôlerie que même le plus mauvais des astrologues, parfois, peut voir juste – comme une horloge cassée indiquant deux fois par jour la bonne heure.

 

C’est amusant, et ça déborde d’idées, mais pas au point d’être véritablement marquant.

 

Les Nécromants de Naat (« Necromancy in Naat », Weird Tales, juillet 1936)

 

Avec « Les Nécromants de Naat », on retourne à quelque chose de plus essentiel au cycle, et par ailleurs de tout à fait brillant – car la reprise du thème nécromantique n’exclut pas la surprise, tandis que le traitement de l’horreur s’y montre étonnamment explicite.

 

Notre héros est un prince en quête de son adorée, disparue. Il prend le bateau pour gagner les côtes lointaines où il suppose qu’elle a dû être emmenée, mais, à l’instar du roi de « L’Île des tortionnaires », il dérive, bien trop à l’ouest cette fois, emporté par des courants traîtres menaçant de précipiter son navire dans le vide cosmique au-delà du bord du monde…

 

Mais son destin est probablement plus redoutable encore, car il s’échoue en fait sur l’île de Naat : là, il retrouve sa femme, naufragée elle aussi… mais elle est morte – une coquille sans âme au service domestique d’une famille de nécromanciens, dont les innombrables serviteurs sont des cadavres animés !

 

L’île est sous la coupe d’un nécromancien incroyablement vieux, et son long règne agace ses fils, qui prendraient bien la relève… Aussi engagent-ils notre héros, perdu dans les tréfonds de la dépression, pour exaucer leurs vœux – en résultera un affrontement étonnamment graphique, et d’autant plus terrible.

 

La nouvelle est forte, oui, qui combine des tableaux éprouvants et crus, d’une violence étonnante, et une ambiance d’ensemble d’une noirceur pesante et même dépressive – notamment dans sa dimension amoureuse contrariée : c’est une des plus singulières nouvelles de Zothique au regard de l’association ambiguë d’Éros et de Thanatos. Une vraie réussite !

 

L’Abbé noir de Puthuum (« The Black Abbot of Puthuum », Weird Tales, mars 1936)

 

Les héros de « L’Abbé noir de Puthuum » sont deux guerriers (un archer et un lancier), qui accompagnent un eunuque dans une contrée lointaine : leur roi les a en effet chargés d’y trouver une jeune femme que l’on dit d’une beauté rare, et de la lui ramener. Mais, sur le chemin du retour, les voyageurs succombent à la magie du désert, s’égarent, et tombent sur un… monastère ? Là, règne sans partage un fourbe « abbé » à la peau noire (eh), un bien cruel personnage dont les paroles sont toujours un peu plus menaçantes… Mais nos fiers guerriers trouveront un soutien inespéré… en la personne du véritable abbé de Puthuum, géniteur bien malgré lui, via un terrible succube, de l’imposteur littéralement démoniaque qui a pris le contrôle du monastère !

 

« L’Abbé noir de Puthuum » s’inscrit bien dans le cycle de Zothique, mais la remarque de S.T. Joshi est probablement assez juste, qui affirme que le récit aurait pu aussi bien se situer en Averoigne : cette figure d’ « ecclésiastique » corrompu n’aurait pas dépareillé aux côtés de « Saint Azédarac » ou « La Bête d’Averoigne ».

 

Mais, de manière plus significative peut-être, c’est aussi et surtout un texte très connoté pulp, avec beaucoup d’action, au premier plan, même si toujours épicée d’érotisme. S’il est un récit dans l’ensemble de Zothique qui louche sur l’heroic fantasy autant que sur la sword and sorcery, c’est probablement celui-ci. Avec plus ou moins de réussite ? Globalement, ça fonctionne, même si la fin…

 

Correct, mais pas transcendant, disons.

 

La Mort d’Ilalotha (« The Death of Ilalotha », Weird Tales, septembre 1937)

 

« La Mort d’Ilalotha » délaisse aussitôt l’action débridée pour revenir à quelque chose de plus intrinsèque à Zothique, via un « triangle amoureux » d’essence morbide, dans un palais où la féminité omniprésente se traduit par une sexualité outrée. Hélas, ce n’est à mon sens pas vraiment une réussite.

 

Ilalotha, la dame d’honneur de la reine, vient de mourir. Revient alors au palais un noble passablement libertin, qui avait préféré s’éloigner quelque temps de la cour pour échapper à la passion dévorante mais inconstante de la reine sa maîtresse ; mais Ilalotha avait été sa précédente compagne, qu’il aimait bien davantage… Sa mort le dévaste.

 

Mais le cadavre, d’une manière ou d’une autre, semble lui donner rendez-vous à minuit dans sa tombe – minuit, l’heure même où la reine exige qu’il la rejoigne dans ses quartiers !

 

Mais la nouvelle m’a paru un peu faiblarde : la débauche d’érotisme orientalisant, le parfum de décadence qui perce sous la monstruosité, physique ou morale, ne suffisent pas vraiment à singulariser la nouvelle – plus banale qu’autre chose malgré tout, et vite oubliée.

 

Le Jardin d’Adompha (« The Garden of Adompha », Weird Tales, avril 1938)

 

« Le Jardin d’Adompha » m’a davantage parlé, mais sans atteindre des sommets pour autant – l’ambiance et les images la sauvent, sans vraiment susciter l’enthousiasme.

 

Nous y voyons les fruits morbides de l’association entre un roi pervers et cruel, et le nécromancien de sa cour, pas moins hideux ; ensemble, ils ont conçu un jardin des horreurs, où des organes humains sont greffés sur des plantes ! Mais, comme souvent, pour des raisons plus ou moins compréhensibles, le roi trahit le sorcier, sans devenir meilleur pour autant – et il n’échappera pas à la vengeance du nécromancien.

 

Le style chatoyant de Zothique trouve ici un bien singulier contrepoint dans les belles et horribles images suscitées par le jardin démentiel – mais l’idée aussi improbable qu’excellente de ce jardin ne change rien au fait que la trame est des plus banale, en fait un motif récurrent de Zothique ; en l’état, cela ne suffit donc pas à en faire vraiment une bonne nouvelle.

 

Le Maître des crabes (« The Master of the Crabs », Weird Tales, mars 1948)

 

Peut-être pourrait-on dire la même chose en ce qui concerne « Le Maître des crabes » ? L’histoire est en effet assez convenue : c’est finalement une sorte de chasse au trésor, mais le genre de trésor qui suscite l’appétit de sorciers concurrents et tout aussi détestables l’un que l’autre : un savoir impie générateur de pouvoir.

 

L’originalité de la nouvelle est d’ordre formel, et consiste en l’emploi de la première personne – dont je crois que c’est le seul exemple dans Zothique. Notre narrateur est un apprenti, et la mise en avant de son point de vue change pas mal de choses, mine de rien.

 

C’est toutefois plus ou moins convaincant – il y a peut-être, ici, comme un manque de naturel… Là encore, la nouvelle suscite de belles images d’horreur, mais sans rien produire de transcendant.

 

Morthylla (« Morthylla », Weird Tales, mai 1953)

 

L’ultime nouvelle de Zothique, « Morthylla », est très étrange… Nous y suivons un poète débauché qui s’ennuie à mourir au milieu même de sa débauche. Ses pulsions macabres l’amènent à visiter une nécropole voisine, dont la légende dit qu’elle est hantée par une lamie des temps anciens ; en tomber amoureux serait fatal… Forcément, le poète rencontre bel et bien la lamie dans la nécropole, et en tombe fou amoureux.

 

Mais son destin funeste semble toujours repoussé, ce qui, d’une certaine manière, paraît le contrarier. Il découvre enfin la vérité : la femme de la nécropole n’a rien d’une lamie, elle est seulement une femme parfaitement humaine, et qui partage les goûts macabres du poète… Une révélation qui déplaît singulièrement à ce dernier : leur union est impossible, et chacun retourne à ses ruminations.

 

La nouvelle, du coup, et « monde secondaire » mis à part, ne contient en fait pas le moindre élément surnaturel. C’est assez étrange (et cela aurait peut-être pu, là aussi, se passer en Averoigne), et probablement pas tout à fait satisfaisant (risque, à la toute fin de la nouvelle, de conclure : « Tout ça pour ça ? »), mais l’ambiance est belle, et cette fin même problématique n’est pas sans force, étrangement.

 

Des morts tu subiras l’adultère (« The Dead Will Cuckold You », posthume, 1963)

 

Reste un dernier récit achevé de Zothique, et forcément à part : « Des morts tu subiras l’adultère » (titre pour le moins étrange, et plus encore en anglais qu’en français, ai-je l’impression). Il s’agit d’une pièce de théâtre (oui), en un acte composé de six scènes.

 

Motif récurrent de Zothique, nous y voyons s’affronter deux formes de pouvoir, un roi et un nécromancien, tous deux guère recommandables. Mais avec une mention pour le roi, peut-être, qui s’avère finalement bien pire que tous les sorciers…

 

La pompe théâtrale s’accorde très bien à l’univers de Zothique. En outre, la pièce s’avère plus décadente que jamais, d’une manière assez joueuse en dépit de l’emphase des répliques et de la cruauté des scènes ; il en va de même pour leur contenu érotique marqué. Je note aussi la relation (explicitement amoureuse) entre le nécromant et son assistant noir – c’est cette « romance » (…) inhabituelle qui précipitera la vengeance du sorcier contre le roi.

 

À mes yeux, de non-théâtreux certes, cela fonctionne très bien.

 

Fragments & synopsis

 

Dans un souci d’exhaustivité, la compilation de Zothique se conclut sur quatre « fragments & synopsis », mais qui n’intéresseront vraisemblablement que les über-fans portés à l’exégèse (ce n’est certes pas un reproche), d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas grand-chose à se mettre sous la dent, au point d’ailleurs où ces qualifications de « fragments & synopsis » ont quelque chose d’un peu absurde…

 

« Le Succube écarlate », ainsi, consiste en cinq lignes issues d’une lettre à Lyon Sprague de Camp, se contentant de mentionner un simple projet de nouvelle, délibérément inspiré du « Succube » dans les Contes drôlatiques de Balzac.

 

Le synopsis « Les Pieds de Sidaiva », de même, tient en trois lignes, et on ne peut rien en déduire.

 

« L’Ennemi de Mandor », un fragment cette fois, ne passionne pas davantage : à tout prendre, ces quelques lignes semblent présager d’un texte dans le tout-venant de Zothique, attaqué sans enthousiasme.

 

Le fragment le plus long, « Formes adamantines », est peut-être plus instructif, mais par défaut – car il donne l’impression d’un faux départ : le choix d’employer la première personne, comme dans « Le Maître des crabes », s’avère ici désastreux – la plume est d’une lourdeur étonnante, et on comprend que Smith ne s’y soit pas davantage attardé.

 

Pour les fans hardcore, donc.

Intégrale, vol. 1 : Mondes derniers, Zothique et Averoigne, de Clark Ashton Smith

AVEROIGNE OU UNE FRANCE FANTASMÉE

 

Et nous passons maintenant à un deuxième cycle, celui d’Averoigne – qui n’a rien d’un « monde dernier », en dépit du titre global du volume.

 

Comme pour Zothique, je vais me livrer à quelques généralités au préalable, avant d’envisager un par un les différents textes composant le cycle.

 

D’Averonia à Averoigne, du Ve siècle à 1789

 

Averoigne est une province imaginaire de la France ancienne – que l’on dit souvent « médiévale », mais ce n’est pas tout à fait vrai : en fait, si beaucoup de nouvelles se situent bel et bien au Moyen Âge, ce n’est pas le cas de toutes, et, outre celles qui ne font mention d’aucune date, certaines se situent même expressément dans un autre cadre temporel – notamment, de manière significative, la première nouvelle du cycle, « La Fin de l’histoire », qui prend place en 1789. Par ailleurs, dans la nouvelle « Saint Azédarac », on effectue un voyage temporel jusqu’au Ve siècle, et un fragment évoque aussi l’ « Averonia » romaine.

 

Le nom d’ « Averoigne » est visiblement dérivé des noms de provinces « Auvergne » et « Aveyron », si Smith ne l’a jamais expressément expliqué (et n'y a jamais mis les pieds). À cet égard, il a sans doute procédé ainsi que James Branch Cabell, dérivant son univers de Poictesme des noms médiévaux de Poitiers et Angoulême. Poictesme a sans doute eu une certaine influence sur Clark Ashton Smith créant son Averoigne.

 

La précision géographique n’est de toute façon guère de mise. Si « La Fin de l’histoire », première nouvelle du cycle (et en fait un des premiers contes de Smith durant sa décennie de production frénétique de récits de fantasy), évoque les villes bien réelles de Tours et de Moulins, pas toutes proches en même temps, l’idée générale semble cependant être celle d’une province davantage méridionale.

 

La carte d’Averoigne, dans la couverture intérieure, révèle surtout qu’il s’agit d’une région finalement guère étendue – ce qui participe de son caractère « humain », voire « terre à terre », délibérément : l’emphase de Zothique n’est guère à propos ici, et l'on ne parle pas d'un continent, mais d'une simple province. On y compte un seul centre urbain d’importance, Vyônes, qui est un archevêché. Les autres villes de la carte sont visiblement bien plus réduites, probablement guère plus que des villages dans la plupart des cas : Touraine, Ximes (pourtant un évêché), La Frênaie et Les Hiboux. On relèvera par contre l’importance de la présence monacale dans la région, avec, en dehors des villes qui peuvent également abriter semblables institutions (Vyônes et Ximes expressément, sauf erreur), le monastère d’Ylourgne, le couvent de sainte Zénobie, et l’abbaye de Périgon. Ne reste plus guère qu’à mentionner quelques ruines, celles du château de FaussesFlammes et de la forteresse d’Ylourgne. Mais notons que cette carte, comme celle de Zothique, est plus ou moins fiable : à tout prendre, la situation de Vyônes, ici au milieu de la forêt, et tant qu’à faire à quelque distance de la rivière Isoile qui parcourt la province de part en part, paraît assez peu probable, et d’autres points de détail, çà et là, sonnent tout aussi faux.

 

Or c’est là qu’est l’essentiel – dans la forêt qui recouvre presque entièrement la province d’Averoigne, une forêt d’une sinistre réputation, havre des sorcières et des loups-garous, entre autres monstruosités guère catholiques. Y pénétrer n’est guère aisé, et souvent dangereux… La forêt d’Averoigne, nous dit Stefan Dziemianowicz, incarne la facette la plus irrationnelle et primitive de la nature – perçue comme une menace, face à laquelle la rationalité (ici religieuse, en fait, j’y reviendrai) est souvent désarmée.

 

Clark Ashton Smith était probablement francophile, mais pas au point du réalisme historique, au moins initialement. Un Lovecraft autrement maniaque à ce propos, au sortir notamment de la lecture de « Saint Azédarac » (nouvelle qui, rappelons-le, mentionne un certain « Iog-Sotôt »), avait signifié à Smith que son texte, même brillant, pâtissait cependant de certaines erreurs d’ordre historique qui avaient tendance à le sortir du récit – par exemple l’évocation d’un « français archaïque » parlé au Ve siècle dans la région, encore essentiellement gallo-romaine. Lovecraft avait donné quelques pistes à Smith, dont si je ne m’abuse le nom de la province romaine d’Averonia, et le Barde d’Auburn en a pris bonne note, qui y a fait davantage attention par la suite, et est notamment revenu sur l’Averonia romaine – mais seulement dans un synopsis. En fait, la leçon tirée de cette critique a peut-être été d’un tout autre ordre, en incitant Smith à bâtir des mondes plus amples, mais aussi parfaitement cohérents – même quand ils étaient entièrement le fruit de son imagination...

 

Poètes et vampires, abbés et sorciers

 

Les contes d’Averoigne, comme ceux de Zothique dans leur propre registre, ont une certaine unité thématique et formelle, même s’il me semble que l’on peut distinguer deux schémas d’ensemble, peut-être davantage successifs qu’alternatifs – même s’ils peuvent à l’occasion se combiner, ainsi peut-être dès « La Fin de l’histoire ».

 

Dans le premier de ces schémas, Smith met en scène des monstres « classiques » du folklore européen, essentiellement des vampires (le meilleur exemple étant probablement « Un rendez-vous en Averoigne »), des loups-garou, etc. En face, ses « héros » sont souvent de jeunes hommes, plutôt éduqués, et éventuellement portés à la poésie. Ces personnages sont tout particulièrement appropriés à la mise en scène de récits sentimentaux, souvent de ces « triangles amoureux » dont Zothique, plus tôt dans le volume (mais plus tard dans la bibliographie de l’auteur, dans l'ensemble), n’était pas avare.

 

Mais le second de ces schémas me paraît plus intéressant, qui revisite la sorcellerie médiévale, aussi bien de manière très prosaïque (par exemple dans « Les Mandragores » ou « La Mère des crapauds ») que de manière autrement spectaculaire (« Le Colosse d’Ylourgne »), avec éventuellement des connotations cthulhiennes (« Saint Azédarac », ou, dans un tout autre registre, « La Bête d’Averoigne »).

 

Face à ces sorciers très variés, Smith met en scène des religieux, imprégnés d’un catholicisme médiéval teinté de superstition et de fatalisme. D’une certaine manière, ces moines et ces prêtres incarnent pourtant la rationalité du temps – comme une alternative à la raison scientifique, qui serait hors de propos dans ce monde encore primitif, où sommeillent à peine, dans les bois obscurs, les monstruosités païennes... d’un paganisme pouvant aussi bien renvoyer aux druides qu’à la culture gréco-romaine, d’ailleurs. Mais ces religieux sont le plus souvent désarmés face à ce qu’ils perçoivent comme étant l’emprise diabolique sur la région.

 

Leurs convictions sont dès lors régulièrement mises à l'épreuve. Parfois, triompher du mal dans une perspective eschatologique leur impose même de trahir leur credo en faisant appel à d’autres sorciers pour combattre la sorcellerie initiale – l’occasion, comme dans Zothique, de figurer des personnages de magiciens pas nécessairement « mauvais » (« Le Colosse d’Ylourgne » et « La Bête d’Averoigne » en sont les meilleurs exemples). Mais, parfois, c’est bien pire : en fait, le ver est dans le fruit ! La meilleure illustration de ce principe, bien sûr, se trouve dans « Saint Azédarac », où le personnage-titre est à la fois évêque et sorcier, prompt par ailleurs à décréter la mort de qui pourrait lui nuire en révélant ses petits secrets… Il n'en est pas moins béatifié quelques années après sa « disparition » ! Rappelons ici qu’à en croire S.T. Joshi, Smith avait songé à faire d’Azédarac un personnage récurrent (au moins un synopsis en témoigne)… Mais la corruption des prêtres peut prendre d’autres formes, sur un mode tragique (« La Bête d’Averoigne ») ou badin (« La Vénus exhumée »). Et, dans tous les cas, la rationalité censément positive des ecclésiastiques est battue en brèche, pour être en définitive subordonnée à l’irrationalité qui les effraie tant – parfois temporairement vaincue, mais pas moins destinée à l’emporter à terme.

 

La religion répressive et le sexe réprimé

 

Nos hommes d’Église ont cependant un autre rôle dans nombre de ces récits. En effet, comme dans Zothique encore qu’avec des implications tout autres, la sexualité joue un rôle non négligeable dans les récits d’Averoigne. Mais la décadente Zothique est sans doute bien différente de la catholique Averoigne, et les valeurs tendent donc à se renverser : à la sexualité débridée qui semble constituer la norme dans le dernier continent, il faut ici opposer une sexualité violemment réprimée par les prêtres ; dès lors, la condamnation morale implicite de la sexualité dans Zothique cède souvent la place à une perception autrement libérée sinon libératrice dans Averoigne (mais moins dans les tout premiers textes, pour le coup, avec leurs poètes amoureux – et « Le Satyre » est assurément un contre-exemple).

 

Nombre de nouvelles d’Averoigne mettent donc en scène des hommes d’Église qui pâlissent à la simple évocation du sexe. Ils imposent leurs préjugés répressifs à l’ensemble de la société, dont le rapport à la sexualité a dès lors qu’elle chose de névrotique. Le « puritanisme », si j’ose employer cette expression anachronique, joue dès lors un rôle non négligeable dans les tourments des habitants d’Averoigne, et pas seulement de ses moines et prêtres…

 

Mais le traitement varie. La religion répressive à l’égard du sexe joue parfois le rôle d’un outil d’ambiance, mais elle devient à l’occasion un thème central ; bien sûr, « La Vénus exhumée » en est le meilleur exemple, texte foncièrement grivois et méchamment railleur… Mais, sans aller jusqu’à ces extrêmes, garder cette idée en tête peut faire sens.

 

Notamment en ces multiples occasions où des jeunes gens, laïcs ou religieux, choisissent (plus ou moins librement) de tourner le dos à la foi et à ses préceptes oppressants pour embrasser (si j’ose dire) la vie – et qu’importe si c’est en partageant la froide couche d’une lamie : c’est préférable à une parodie de vie consistant en autoflagellations à la seule pensée pourtant moralement neutre de ce que l’homme est un corps autant qu’une âme.

 

Les textes

 

Le cycle d’Averoigne est plus condensé que celui de Zothique, et passe souvent, même si pas toujours (il y a une exception de taille), par des récits plus courts. Outre le poème introductif, il compte onze nouvelles, auxquelles les exégètes ajouteront six « fragments et synopsis ».

 

Attention, à l’occasion, je vais livrer quelques SPOILERS.

Averoigne (« Averoigne », 1951)

 

De même que Zothique, Averoigne s’ouvre sur un poème sobrement titré « Averoigne », et datant de 1951 – date de compilation, je suppose. J’avouerai que ce poème m’a bien moins parlé que « Zothique », car bien moins évocateur… Mais cela tient sans doute à l’ambiance toute différente : l’emphase appropriée au dernier continent l’est beaucoup moins dans le contexte plus « terre à terre » de la France fantasmée de Clark Ashton Smith.

 

La Fin de l’histoire (« The End of the Story », Weird Tales, mai 1930)

 

La première nouvelle du cycle s’intitule « La Fin de l’histoire ». Publiée dans Weird Tales en mai 1930, elle est un des premiers contes issus de la plume de Smith dans sa décennie d’écriture de nouvelles.

 

L’histoire se déroule en 1789 – pas vraiment la France « médiévale » que l’on associe le plus souvent à Averoigne. Autre spécificité au regard du cycle, c’est sauf erreur la seule nouvelle à mentionner des lieux authentiques à proximité de la province imaginaire, à savoir les villes de Tours et de Moulins (à quelque distance l’une de l’autre, par ailleurs). Mais, si elle use du schéma du « jeune poète » que l’on retrouvera un peu moins par la suite, la nouvelle n’en est pas moins typique d’Averoigne selon un critère plus subtil : celui de la sexualité réprimée cherchant à se libérer. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que des hommes d’Église figurent déjà dans ce premier texte.

 

Nous y suivons un jeune étudiant qui fait une halte à l’abbaye de Périgon. Il s’entend bien avec le très aimable supérieur, qui lui ouvre même les portes de la très riche bibliothèque du monastère. Mauvaise idée, car cela attire l’attention du jeune homme sur un manuscrit qu’il ne faut pas lire… Faisant fi des interdictions du religieux, le jeune homme lit le document interdit, qui porte sur une légende se rapportant aux ruines du château de FaussesFlammes, toutes proches. Emporté par ses pulsions, l’étudiant se rend sur place, et tombe amoureux de la lamie qui y « vit », dans une atmosphère très grecque (autre trait récurrent du cycle). Le courageux abbé l’en délivre… mais en vain. L’étudiant consigne son récit (la nouvelle, à la première personne donc), et retourne aussitôt auprès de sa diabolique maîtresse…

 

L’histoire, au fond, ne brille pas par l’originalité – Scott Connors, dans sa préface, note qu’elle doit sans doute beaucoup à « La Morte amoureuse » de Théophile Gautier, fameuse variation sur le thème du vampire (qui reviendra par la suite, notamment dans « Un rendez-vous en Averoigne »). Mais l’ambiance très travaillée du conte de Smith le rend appréciable. Parmi les nouvelles qui suivent, plusieurs ne tiennent à vrai dire guère qu’à l’ambiance – à mon sens, le contenu véritable d’Averoigne ne se révèle qu’à partir de « Saint Azédarac », disons ; mais la conclusion, ici, annonce déjà quelque peu ce qui viendra par la suite, et le résultat est satisfaisant.

 

Le Satyre (« The Satyr », texte écrit en 1931, mais première publication dans Genius Loci, 1948)

 

Je n’en dirais pas autant du « Satyre », très courte nouvelle figurant à nouveau un « héros » jeune poète, et où le « triangle amoureux » se teinte sans ambiguïté d’adultère.

 

Au fond, il n’y a guère d’histoire, ici : une promenade en amoureux dans les bois dégénère quand survient un satyre, dont je suppose qu’il a pour fonction de « pousser à la faute » les tourtereaux, s’ils en avaient besoin… Le noble cocu les trouve et les tue, fin.

 

Limite un poème en prose ? Mais vraiment pas des plus satisfaisant… et où le cadre d’Averoigne, finalement, n’a guère d’importance. C'est peut-être le seul texte de ce premier tome à m'avoir paru mauvais, en fait.

 

Un rendez-vous en Averoigne (« A Rendezvous in Averoigne », Weird Tales, avril-mai 1931)

 

On revient à quelque chose de plus intéressant avec « Un rendez-vous en Averoigne », nouvelle qui s’inscrit dans la continuité des deux précédentes, mais avec une ambiance du niveau de « La Fin de l’histoire », heureusement.

 

À nouveau des jeunes gens, dont l’homme est dit trouvère, qui ont l’idée saugrenue de se fixer un rendez-vous dans cette forêt d’Averoigne pourtant notoirement mal fréquentée… Accompagnés de leurs serviteurs, ils sont tous victimes des illusions suscitées par un vieux couple de vampires, de répugnants personnages « morts » depuis des siècles, et qui les emprisonnent dans leur château halluciné – car le héros sait très bien que ce château est en ruines, et depuis fort longtemps… Ce qui lui permet de comprendre la nature de leurs hôtes – et de mettre fin à leurs maléfices sans vraie difficulté ; concernant ce dernier point, la nouvelle est bien terne…

 

Et pourtant, globalement, elle fonctionne – une histoire d’ambiance, encore une fois… À tout prendre, c’est une variation intéressante sur le thème du vampire (jamais aussi explicite dans le reste d’Averoigne), et sans doute faut-il relever cette idée d’un espace illusoire dans la forêt, ou plus exactement d'un bois dans le bois, qu’il s’agisse d’une pure hallucination comme ici, d’un retour dans le passé comme dans « Saint Azédarac » ou d’une sorte d’univers parallèle comme dans « L’Enchanteresse de Sylaire » : un procédé assez typique du cycle, et qui participe de l’ambiance inquiétante et aliénante associée à la forêt d’Averoigne.

 

Le Faiseur de gargouilles (« The Maker of Gargoyles », Weird Tales, août 1932)

 

« Le Faiseur de gargouilles », à mes yeux, a peut-être quelque chose d’un récit de transition ; en dépit de quelques liens que j’ai déjà pu relever, les contes antérieurs et postérieurs à celui-ci sont finalement très différents – et la présente nouvelle constitue bien un entre-deux.

 

Nous sommes en 1138. Un sculpteur de génie a livré deux extraordinaires gargouilles pour la cathédrale récemment achevée de Vyônes – elles sont à vrai dire tellement impressionnantes qu’on prétend qu’il a pactisé avec Satan en échange du talent nécessaire pour les sculpter… Ce n’est pas du tout le cas – mais les gargouilles prennent pourtant vie et sèment la terreur dans la ville ! L’une tue les hommes, tandis que l’autre, aux traits de satyre, s’en prend aux femmes…

 

Or notre sculpteur est malheureux en amour, la fille de ses rêves ne lui accordant pas la moindre attention, et il n’en est que plus jaloux des hommes qui s’attirent ses faveurs sans même avoir à bouger le petit doigt… Cela en fait-il un mauvais bougre ? Non – et encore moins un assassin : il est le premier horrifié à voir les statues qu’il avait réalisées avec tant de soin prendre incroyablement vie pour massacrer son adorée et ses admirateurs ! À lui de mettre un terme au maléfice, dont il n’avait pas le moins du monde conscience d’y avoir été pour quelque chose du seul fait de son art admirable…

 

Une réussite. L’histoire est pesante, mais avec à propos – tout particulièrement quand nous suivons les pensées morbides et jalouses de notre sculpteur ruminant dans la taverne au spectacle de son aimée gloussant pour quelque rival de l’heure, cela fonctionne très bien. Là encore, l’ambiance est admirable.

 

Saint Azédarac (« The Holiness of Azédarac », Weird Tales, novembre 1933)

 

Mais c’est seulement ensuite, à mon sens, que l’on attaque les choses sérieuses, avec « Saint Azédarac », une excellente nouvelle souvent citée parmi les meilleures de l’auteur.

 

Elle est datée, dans le contexte d’Averoigne : elle se situe au XIIe siècle… puis au Ve, puis au début du XIIIe ! Car des voyages dans le temps sont de la partie…

 

Azédarac, l’évêque de Ximes, a un passé douteux : l’ecclésiastique est en fait un sorcier, qui a connu plusieurs vies, et rend culte à des dieux étranges… La preuve de sa turpitude ? Le Livre d’Eibon, sur lequel Frère Ambroise, dépêché par l'archevêque pour enquêter sur le prélat, a mis la main ; il lui faut le ramener à Vyônes, c’est la preuve qu’il leur fallait ! Las, Azédarac sait ce qui s’est produit, et compte bien se débarrasser du jeune homme avant qu'il ne soit trop tard ; via un sbire, il fait boire au moine un poison… qui le projette en l’an 475 ! Là, le jeune homme manque périr aux mains de druides et de leurs démons, mais est finalement sauvé par une enchanteresse dont il tombe éperdument amoureux, vœux de chasteté ou pas : il pèche avec elle. Ladite enchanteresse lui explique savoir qui est Azédarac, et que c’est un sorcier – en fait, c’était son ancien amant… Mais elle a volé deux de ses philtres permettant le voyage dans le temps – l’un pour aller dans le futur, l’autre pour aller dans le passé. Torturé par le sens du devoir, censé surpasser son amour, Ambroise use du philtre du futur pour achever sa mission. Mais la potion est mal dosée… et il arrive près d’un siècle plus tard ! Là, il apprend, consterné, qu’Azédarac, le sorcier, n’a jamais été inquiété par les autorités ecclésiastiques, mais, bien au contraire, a acquis la réputation d’un saint… Ambroise constatant l’échec de sa mission ne tergiverse guère : il boit aussitôt le philtre du passé, afin de retourner vivre heureux auprès de l’enchanteresse ; bien sûr, celle-ci avait délibérément « mal dosé » le philtre du futur pour s’assurer que son moine adoré lui revienne...

 

C’est une très bonne nouvelle, qui mêle des registres apparemment incompatibles avec une grande astuce, sans jamais nuire à la cohérence d’ensemble – ainsi de l’humour et de la peur, de l’élégance et de la farce. Sa chute narquoise est parfaitement réjouissante, mais le complot temporel improbable d’Azédarac l’est tout autant – et que dire alors de la réputation de sainteté de ce dernier ? S’il faut en croire S.T. Joshi, Smith avait eu l’intention d’user à plusieurs reprises de ce personnage – ça n’a semble-t-il pas été le cas, au-delà d'un synopsis laissé en l'état, et j’avoue que je le regrette un peu – si ces autres textes s’étaient avérés aussi bons… Car, dans son registre léger, mais peut-être parfois faussement léger, « Saint Azédarac » est admirable d’efficacité – et la dimension « semi-lovecraftienne » du récit, sur un mode à la limite (très ténue) de la parodie, a achevé de me séduire !

 

Le Colosse d’Ylourgne (« The Colossus of Ylourgne », Weird Tales, juin 1934)

 

« Le Colosse d’Ylourgne » est également une réussite marquée – mais dans un tout autre genre. Cette longue nouvelle (de très loin la plus longue d’Averoigne, en fait, et aussi de l’ensemble du recueil, sauf erreur) se situe d’une certaine manière à l’intersection d’Averoigne et de Zothique, car elle associe au thème religieux/sorcier du premier univers la démesure nécromantique du second.

 

En effet, un abject et hideux nécromancien, là encore, entend se venger des hommes (et plus particulièrement des religieux) qui lui ont nui, en déchaînant sur la province d’Averoigne le chaos de la guerre et du pillage. Mais, à la différence des nécromanciens de Zothique, il ne s’en tient pas à la constitution de régiments de morts-vivants : il amalgame les cadavres sous la forme d’un véritable colosse, par essence indestructible ! Une idée totalement grotesque, mais dans le bon sens du terme : ça fonctionne très bien.

 

Reste que, pour s’opposer à ce maléfice hors-normes, l’Église est désarmée. Elle n’a pas d’autre recours, il lui faut combattre le mal par le mal – le sorcier par le sorcier… Aussi fait-elle reposer ses espoirs sur un ancien disciple du maudit nécromancien, en échange de sa mansuétude. Une idée qui reviendrait encore à plusieurs reprises dans le cycle.

 

À l’instar du « Sombre Eidolon », c’est là une nouvelle très graphique, pour ne pas dire cinématographique. Et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, Donald Sidney-Fryer, dans The Sorcerer Departs, nous explique que cette nouvelle également avait débouché sur un projet d’adaptation – ce qui me paraît toujours aussi invraisemblable... Enfin, si c'est vrai, ça n'a là encore pas abouti. Ouf ?

 

Reste que cette démesure, pas habituelle dans le cadre d’Averoigne, se montre très efficace : la nouvelle marque et convainc.

Les Mandragores (« The Mandrakes », Weird Tales, février 1933)

 

À l’outrance du « Colosse d’Ylourgne » succède un récit autrement intime et posé : « Les Mandragores » ; ou l’autre versant du traitement de la sorcellerie en Averoigne.

 

Dans ce conte situé au XVe siècle, les sorciers ne déchaînent pas les maléfices infernaux dans un avant-goût de l’apocalypse, mais, bien plus prosaïquement, confectionnent des philtres et potions que les paysans du coin n’ont guère de scrupules à se procurer, même en pestant pour la forme contre le couple satanique qui les leur vend. Mais la femme disparaît – partie en voyage ? On se doute que non – et qu’elle saura obtenir sa vengeance de son assassin d’époux ! Sur un mode pourtant très discret, à la mesure des activités quotidiennes du couple…

 

Une histoire très banale – on revient à ces récits qui ne fonctionnent guère que sur l’ambiance. Celle-ci est irréprochable (cette sorcellerie très « terre à terre » est très joliment illustrée), et le texte fonctionne, mais sans véritablement emballer.

 

La Bête d’Averoigne (« The Beast of Averoigne », Weird Tales, mai 1933)

 

Mais, avec « La Bête d’Averoigne », on retrouve les sommets de « Saint Azédarac » et du « Colosse d’Ylourgne » ; mais encore dans un registre différent ?

 

Dans cette nouvelle située en 1369, Smith s’inspire probablement de la Bête du Gévaudan, mais relookée à sa sauce extraterrestre – qui n’est pas sans évoquer celle de Lovecraft, et plus particulièrement de « La Couleur tombée du ciel ».

 

Une originalité bienvenue, qui s’accompagne d’une autre, formelle, sur un mode plus ou moins « épistolaire » : s’enchaînent une déposition, une lettre, et une « histoire » qui est en fait une autre sorte de déposition ; du coup, plus ou moins exceptionnellement, la nouvelle est à la première personne – sauf qu’il y a en fait trois narrateurs qui se succèdent et que tout oppose.

 

Et c’est un dispositif très bien pensé, qui contribue à l’intérêt de la nouvelle – presque paradoxalement, parce qu’il nous donne très vite la clef de l’affaire : le lecteur n’est certainement pas surpris par « l’identité du coupable », pour parler à la policière. Ce n’est pas le moins du monde un problème, ceci dit, car cela offre un autre regard sur les événements, subtilement décalé. L’ambiance, du coup, n’en est que plus remarquable, et le résultat d’une admirable efficacité, d’une admirable pertinence, notamment, là encore, dans son usage de la sorcellerie contre la sorcellerie, au milieu d'ecclésiastiques dépassés par les événements.

 

La Vénus exhumée (« The Disinterment of Venus », Weird Tales, juillet 1934)

 

Suivent deux textes très étranges, où la thématique de la sexualité réprimée est plus frontale que jamais, mais dans une perspective plus grivoise qu’érotique.

 

« La Vénus exhumée », dont Smith reconnaissait sans souci qu’elle s’inspirait de « La Vénus d’Ille » de Prosper Mérimée, n’a peu ou prou rien à voir avec les autres textes du cycle – même si « Saint Azédarac », notamment, ne manquait pas d’humour, l’approche est ici radicalement différente, qui louche sur la grosse farce narquoise et largement parodique. En même temps, son insertion dans le contexte d’Averoigne, qui n’a au fond rien d’un prérequis, tient à cette mise en scène de saints hommes désemparés devant la simple allusion au sexe.

 

En effet, dans ce conte situé vers 1550, des moines découvrent une vieille statue de Vénus dans leur potager, et ses formes nécessairement voluptueuses suffisent à les rendre littéralement fous de désir – c’est fâcheux…

 

La nouvelle, en fait, se passerait très bien de toute dimension surnaturelle, mais Smith a dû beaucoup s’amuser à décrire le triste sort de ce moine forcément plus vertueux que les autres, qui meurt écrasé sous les seins gigantesques de la sculpture !

 

Oui, c’est une grosse blague grivoise – et méchamment sardonique. Le pauvre Farnsworth Wright en a été tout bonnement scandalisé, lors de la première soumission pour Weird Tales.

 

C’est amusant, mais on avouera sans peine que cela n’a rien d’extraordinaire.

 

La Mère des crapauds (« Mother of Toads », Weird Tales, juillet 1938)

 

« La Mère des crapauds » opère dans un registre pas si éloigné, mais en remettant la sorcellerie en avant – la sorcellerie « prosaïque » du couple des « Mandragores ».

 

Ici, l’apprenti d’un apothicaire est contraint et forcé de commercer avec une hideuse vieille sorcière aux allures de crapaud. Et la vieille grenouille ne cesse de le taquiner en lui faisant de l’œil… Au point où cela devient plus qu’embarrassant ! Notre jeune homme farouche fuit dans la brume – mais il s’y perd bien vite, car elle n’a rien de naturel… Et des hordes de crapauds le rabattent sans cesse sur la chaumière maudite de leur « mère » ! Le destin du jeune homme ? Eh bien, lui aussi périt écrasé sous la volumineuse poitrine de son amoureuse…

 

Là encore une mauvaise blague, oui – mais plus étrange encore que « La Vénus exhumée » ? Smith avait semble-t-il conçu ce texte comme un « spicy », soit un de ces récits destinés à un sous-marché ultra-commercial des pulps, où l’érotisme « épiçait » des histoires très diverses et finalement de peu d'importance, comme autant de prétextes. Ici, pourtant, l’érotisme, euh… Quoi qu’il en soit, le conte n’a pas été publié dans un « spicy », mais bien, comme d’hab’, dans Weird Tales – sauf erreur, Wright l’avait là encore rejeté, scandalisé, mais le récit a finalement intégré les pages de la revue dans une version expurgée.

 

Bizarrement, ce conte passablement mineur a été adapté au cinéma, dans le film à sketches The Theatre Bizarre, de Richard Stanley – aucune idée de ce que ça peut donner, j’ai un peu peur...

 

L’Enchanteresse de Sylaire (« The Enchantress of Sylaire », Weird Tales, juillet 1941)

 

Ultime nouvelle d’Averoigne, « L’Enchanteresse de Sylaire », d’une certaine manière, boucle la boucle. L’érotisme est toujours de la partie, mais sur un mode plus « classique » que dans les deux nouvelles précédentes, un mode qui, en même temps, fait écho à plusieurs contes du cycle – dont « La Fin de l’histoire » et « Saint Azédarac », surtout, un peu moins « Un rendez-vous en Averoigne ».

 

Un jeune homme, rejeté par une jolie femme, se fait ermite dans la forêt d’Averoigne, afin d’y cultiver son chagrin pendant des mois. Mais il y rencontre une enchanteresse, qui le séduit et le conduit dans une sorte de monde parallèle aux dimensions de la forêt. Là, il rencontre un loup-garou, l’ancien amant de l’enchanteresse de Sylaire, qui l’enjoint à se méfier de ladite : c’est elle qui l’a ainsi maudit… Il confie à l’ermite amoureux un miroir magique qui reflète « la véritable image » de tout un chacun ; ce dont il fait la démonstration sur lui-même, expérience qui terrifie notre « héros »…

 

Mais l’affaire s’envenime quand celui-ci et son enchanteresse sont confrontés à la femme dont l’ermite était initialement amoureux, accompagnée de ses servants. Notre « héros » prétend s’en désintéresser, et, au moment ultime, il choisit de jeter le miroir par la fenêtre, sans en avoir fait usage sur sa maîtresse : qu’importe la réalité ? Il compte vivre et être heureux dans l’illusion de ses sens !

 

Une fin assez inattendue, même si elle brode d’une certaine manière sur « La Fin de l’histoire », aux origines du cycle d’Averoigne. Le résultat est une nouvelle légère et enthousiasmante, qui clôt Averoigne dans un ricanement sardonique, envoyant aux roses la sexualité réprimée des moines – ils ne nuiront plus au « héros ». En fait, c’est peut-être même l’occasion pour lui de perdre ses guillemets...

 

Fragments & synopsis

 

Comme pour Zothique, Averoigne se conclut sur un ensemble de fragments et synopsis, globalement bien plus développés que ceux de l’autre cycle.

 

« La Sorcière d’Averoigne » (ou « La Tour d’Istarelle ») constitue le plan d’un roman, qui m’a fait l’effet d’être relativement confus ; mais, si le projet d’ensemble ne me paraissait pas très enthousiasmant, je ne peux nier qu’il développait de bonnes idées çà et là, messe noire incluse.

 

« Le Maître du sabbat » est un autre synopsis assez développé, mais finalement bien trop commun pour séduire.

 

« Le Tragique Destin d’Azéderac », par contre, fait envie, avec son amusante idée d’une Averoigne « renversée » ; et le personnage d’Azédarac méritait sans doute qu’on y revienne ! Nous ne savions rien des circonstances de sa disparition, après tout...

 

Le plus intéressant de ces synopsis, cependant, est clairement à mes yeux « L’Oracle de Sadoqua », un récit romain sous haute influence lovecraftienne (l’occasion de mettre en scène cette Averonia dont le gentleman de Providence avait parlé), et dont le propos était véritablement horrible, jusque dans sa tragique conclusion, dont le caractère éminemment prévisible constituait en fait un atout ; là, Smith aurait sans doute pu en tirer quelque chose de passionnant !

 

Ne reste plus que deux très brefs synopsis, à la manière de ceux de Zothique. « Le Loup-garou d’Averoigne » laisse envisager un texte relativement banal, mais dont la fin aurait pu être intéressante, à la façon d’une fable gore.

 

Par contre, l’intérêt de « La Gargouille de Vyones » me dépasse : dans ces deux pauvres lignes, il n’y a finalement rien d’autre qu’un état primitif du « Faiseur de gargouilles », à vue de nez, en bien moins convaincant.

 

SPLENDIDE !

 

Le bilan, vous vous en doutez, est des plus favorable. Bien sûr, l’exhaustivité a ses travers, et les cycles de Zothique et d’Averoigne comprennent tous deux leurs lots de textes mineurs et dispensables (aucun ne m’a véritablement paru mauvais, ceci dit – seul « Le Satyre » pourrait l’être, très éventuellement). Mais les bons textes l’emportent, et certains sont parfaitement brillants : « L’Empire des nécromants », peut-être « Le Sombre Eidolon », très certainement « Xeethra » et « Les Nécromanciens de Naat », pour Zothique, « Saint Azédarac », « Le Colosse d’Ylourgne » et « La Bête d’Averoigne » pour Averoigne, sont des récits de fantasy admirables, souvent singuliers, et systématiquement d’une très belle et très efficace plume, génératrice d'une ambiance irréprochable.

 

Zothique m’a tout spécialement parlé : je me suis régalé à la lecture des contes de ce monde en fin de vie, où la décadence règne – et, bordel, j’y ai enfin trouvé mes nécromanciens adorés ! Averoigne opère dans une autre catégorie, mais cet univers, moins intrinsèquement séduisant que l’autre, a tout de même donné lieu à des nouvelles très réussies, à l’ambiance saisissante.

 

Pour finir, cette édition, répétons-le, est absolument splendide. Un très beau travail a été accompli, et les œuvres de Clark Ashton Smith, pour leur « grand retour en France » (espérons ?), ne pouvaient rêver plus bel écrin. Elle m’a donné l’occasion, enfin, de lire cet auteur à côté duquel je passais sempiternellement, et dans les meilleures conditions. C’est le type même du financement participatif vraiment utile, et livrant en définitive un produit à la hauteur des attentes – voire encore supérieur, probablement, même.

 

Je vous parlerai un jour prochain de la suite, avec Hyperborée et Poséidonis ; j’ai hâte, à vrai dire.

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