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Goyokin, de Hideo Gosha

Publié le par Nébal

Goyokin, de Hideo Gosha

Titre : Goyokin

Titres alternatifs : Goyokin, l’or du shogun ; Goyokin, la terreur des Sabaï ; Steel Edge of Revenge

Titre original : Goyôkin 御用金

Réalisateur : Gosha Hideo

Année : 1969

Pays : Japon

Durée : 118 min.

Acteurs principaux : Nakadai Tatsuya (Wakizaka Magobei), Nakamura Kinnosuke (Fujimaki Samon), Tamba Tetsurô (Tatewaki Rokugo), Asaoka Ruriko (Oriha), Tsukasa Yôko (Shino)…

Goyokin est probablement le plus célèbre film de Gosha Hideo, réalisateur venu de la télévision, et qui s’est longtemps surtout illustré dans le jidai-geki, le « film historique », et plus précisément le chanbara, le « film de sabre ». En fait, ce film précisément est probablement un des plus grands sommets du genre, et il serait tentant de le placer tout au sommet… Je dois m'en abstenir, car mon inculture dans le domaine est terrible, mais, oui, c'est tentant.

 

C’est aussi un de ces films qui déconstruisent l’image classique du samouraï, de manière plus ou moins ouvertement politique, en mettant en scène un homme isolé, las des hypocrisies de sa caste, et qui décide dans la douleur de les dénoncer, quitte à y laisser la vie. À cet égard, on ne peut qu’inscrire Goyokin dans la filiation d’un autre colossal jidai-geki (mais pour le coup pas un chanbara), le splendide Harakiri de Kobayashi Masaki – en relevant bien sûr que, dans les deux films, c’est le même acteur, l’immense Nakadai Tatsuya, qui incarne le héros ; même si l’approche de l’idée même de « héros » diffère en définitive, et que Goyokin est un film tourné vers l'action et le divertissement, ce que n'est pas Harakiri. Mais, si l’influence du western notamment spaghetti est marquée (le chef opérateur Okazaki Kôzô, dans de passionnants bonus du DVD, parle de « western soba »), le ton du film n’a pour le coup rien à voir avec ces autres classiques du chanbara, un peu postérieurs, que sont les outranciers Baby Cart.

 

Nous sommes (en gros) vers la fin de l’époque d’Edo. Magobei (Nakadai Tatsuya) est un samouraï du clan Sabai – mais il l’a quitté après avoir participé bien malgré lui à une sale affaire, quand, à l’instigation de son ami et beau-frère Tatewaki Rokugo (Tamba Tetsurô), les hommes du clan ont détourné une cargaison d’or appartenant au shogun pour soulager les finances des Sabai, ce qui avait aussi impliqué de faire disparaître les témoins, en massacrant tout un village de pauvres pêcheurs, dès lors dits « enlevés par les dieux », toute trace du crime ayant été gommée… Et, trois ans plus tard, Rokugo compte remettre ça ! Mais un de ses sbires commet alors une erreur (très invraisemblable, avouons-le…), en dépêchant des assassins à Edo, où Magobei s’est retiré, (sur)vivant en faisant le saltimbanque, pour se débarrasser du samouraï renégat, de crainte qu’il ne parle ; la boulette, car c’est ce qui fait réaliser à Magobei que le plan diabolique va de nouveau être appliqué… Et, cette fois, il ne laissera pas faire ; lui qui était prêt à vendre son sabre, ultime signe de déchéance du samouraï, décide de le mettre au service des pêcheurs – et plus largement des opprimés. Il reprend la route de sa terre natale, et croise en chemin d’autres personnages hauts en couleur, comme Fujimaki Samon (Nakamura Kinnosuke ; le rôle devait initialement être tenu par Mifune Toshirô, mais il a quitté le tournage après quelques séquences en raison d’un différend avec Nakadai ; les deux grands acteurs s’étaient déjà régulièrement croisés, notamment dans des films de Kurosawa Akira, mais aussi de Kobayashi Masaki, comme Rébellion), un samouraï qui dit ne s’intéresser qu’à l’argent et que nous devinons vite, sous ses airs nonchalants, être un espion du shogun, ou encore Oriha (Asaoka Ruriko), seule rescapée du village « enlevé par les dieux », et devenue une courtisane et une voleuse… Au bout du chemin, cependant, c’est bien Rokugo qui attend Magobei – et les liens familiaux, et encore moins claniques, ne suffiront pas, cette fois, à empêcher que le sang ne coule entre eux…

 

J’avais déjà vu Goyokin, il y a une dizaine d’années de cela, et j’en avais surtout retenu sa réalisation parfaite, bien servi par une photographie sublime d’Okazaki Kôzô. Premier film japonais tourné en Panavision, Goyokin est d’une beauté plastique remarquable, et bourré d’idées de réalisation, de montage, etc., qui, en bien d’autres cas, auraient pu être périlleuses – ainsi de l’usage habile du zoom, au-delà du cadrage toujours millimétré. Le résultat est irréprochable, et n’a finalement pas vieilli – ce qui est le lot, parfois, de l’inventivité.

 

La technique et la narration, ici, se supportent mutuellement, car les lieux de l’action ont une grande importance : dans un col de montagne, par où doit passer Magobei pour rejoindre les terres des Sabai, le cadre est celui d’un village-fantôme ou peu s’en faut, où la boue est omniprésente (Okazaki Kôzô établit un lien direct avec le Django de Sergio Corbucci, sorti trois ans plus tôt), et bientôt la pluie (pour le coup on pense davantage à Kurosawa, même si l’approche est différente – en termes de « réalisme »), qui n’empêche pas les incendies ; c’est un cadre joliment morbide pour le piège tendu à Magobei, mais cette crasse, en même temps, est celle des personnages les plus authentiques et sympathiques du film, les pouilleux qu’il s’agit de défendre – en contraste, bien sûr, avec la neige des séquences finales, une fausse pureté car souillée par les exactions des samouraïs convaincus que la mort de quelques pêcheurs n’est d’aucune importance. Toutefois, l’usage de ces cadres dépasse la seule symbolique, et légitime nombre d’idées de mise en scène aussi bien que de narration – dont celle, très célèbre, de ces samouraïs qui, assaillis par le froid intense, doivent sans cesse se réchauffer les mains, à la chaleur d’une torche ou bien en soufflant dessus à l’heure fatidique du duel…

 

Ceci étant, Goyokin est un film très stylisé : la force des images l’emporte régulièrement sur la plausibilité scénaristique ou le « réalisme » – l’incendie sous la pluie, ou, surtout, le merveilleux finale au son des tambours taiko martelés par des interprètes aux sidérants masques grotesques, témoignent ô combien que cela peut en valoir la peine.

 

Mais Goyokin brille par d’autres aspects encore, outre son esthétique parfaite et toujours en adéquation inventive avec l’histoire qui nous est narrée – d’autres aspects que, cette fois, j’avais totalement oublié depuis mon précédent visionnage… Et ce sont des personnages excellents, interprétés par des acteurs qui ne le sont pas moins. Ces personnages n’ont pas besoin d’être d’une originalité folle, ils ne sont pas à proprement parler « épais », mais ce n’est pas le propos : ils sont bien définis, bien dessinés, bien campés.

 

Bien sûr, Magobei a le premier rôle – le regard si particulier, hanté, à l'extrême limite de la folie pure, de Nakadai Tatsuya, ne saurait laisser indifférent ; l’acteur exprime tout naturellement cette sorte de charisme subverti par la torture qui n’est sans doute pas pour rien dans mon appréciation du bonhomme, de ses rôles, de ses films.

 

Mais le film brille peut-être surtout au regard des personnages secondaires. Tamba Tetsurô incarne certes un « beau méchant » en la personne de Rokugo, mais justement parce qu’il n’en fait pas des caisses ; nous savons que c’est un salaud à la lumière sombre de ses méfaits, mais le film ne va jamais souligner cet état de fait, même à l’heure de la confrontation avec Magobei, autrefois ami et toujours beau-frère – foin des ricanements sardoniques, c’est sa dignité froide qui domine, et c’était sans doute le meilleur moyen de dénoncer en lui l’inhumanité des guerriers, sans jamais trop en faire…

 

Mais mes personnages fétiches sont ailleurs : tout d’abord, Samon, l’agent du shogun joué par Nakamura Kinnosuke ; on peut certes tirer des plans sur la comète, se demander ce que le géant Mifune en aurait fait, mais, en l’état, c’est un très bon personnage et très joliment interprété – sur un mode faussement comique qui fait des merveilles ; ensuite, mais dans une égale mesure en fait, j’ai adoré le personnage d’Oriha, joué par Asaoka Ruriko – « femme de mauvaise vie » qui s’avère bien autrement vertueuse et courageuse que bien des guerriers prêts à lui faire subir les pires avanies en raison de son sexe ; sa jeune beauté quelque peu teintée de vulgarité la rend à vrai dire bien plus humaine que celle, figée, glaciale, de Tsukasa Yôko dans le rôle de Shino, tout à la fois l’épouse de Magobei et la sœur de Rokugo – son maintien aristocratique, sa beauté canonique (dents noircies incluses), sa soumission « naturelle » pourtant, en font un personnage nécessairement en retrait ; délibérément sans doute, car nous l’avions vue briller autrement dans Rébellion, au titre éloquent. Quoi qu’il en soit, tous ces personnages sont très réussis, et très bien interprétés.

 

Goyokin est un film sublime – un excellent divertissement au propos fort et à la réalisation parfaite, bénéficiant de personnages très réussis et excellemment interprétés. Un très grand jidai-geki, un très grand chanbara. Il me faudra poursuivre avec Gosha Hideo – avec Hitokiri, par exemple…

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chris 28/02/2018 14:06

Ah tu m'as donné envie de le revoir... (vu il y a très longtemps au début de l'apprentissage du japonais). En ce moment je me refais les Kurosawa versant jidaigeki, excellents aussi.

Nébal 28/02/2018 15:25

Yep, je compte m'en refaire quelques-uns sous peu !