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Le Journal de mon père, de Jirô Taniguchi

Publié le par Nébal

Le Journal de mon père, de Jirô Taniguchi

TANIGUCHI Jirô, Le Journal de mon père, [Chichi no koyomi 父の暦], traduction [du japonais par] Marie-Françoise Monthiers, [s.l.], Casterman, coll. Écritures, [1995] 2016, 274 p.

Le Journal de mon père est antérieur de quatre ans à Quartier lointain, dont j’avais déjà parlé ici, mais les deux BD ont clairement nombre de thématiques et de procédés en commun – au point où mieux vaut, je suppose, ne pas en enchaîner la lecture. Toutefois, là où Quartier lointain s’autorisera un prétexte (et guère plus) « fantastique » ou « SF », Le Journal de mon père s’en tient à un réalisme très épuré.

 

Il y a bien quelque chose de cinématographique ici, mais qui renvoie assez probablement à Ozu Yasujirô – d’autant que le thème traité par Taniguchi dans cette BD (qui a quelques légers accents autobiographiques) est tout de même très proche de celui sur lequel le réalisateur n’a cessé de revenir : la dissolution de la famille traditionnelle japonaise. Ce qui tend à m’effrayer un peu, dois-je dire… Mais Taniguchi, ici, et Ozu ailleurs je suppose (je ne l'ai pas pratiqué au-delà du Voyage à Tôkyô, je le confesse...), ont ce talent qui leur permet de rendre ces histoires a priori bien lointaines pour moi, et idéologiquement trop chargées dans une perspective généralement conservatrice qui me répugne (il n’y a guère que le travail et la patrie qui m’inspirent autant de méfiance voire de dégoût que la famille, et d'ailleurs le travail a sa part ici également, même si peut-être de manière plus ambiguë), de rendre ces histoires donc incroyablement poignantes, à la limite des larmes ou même au-delà, et en même temps sans jamais faire dans le pathos presse-bouton – en fait, l’épure dont je parlais plus haut joue sans doute un rôle essentiel ici.

 

Il y faut cependant un angle d’approche – et ce sera la relation père-fils, ou plutôt les regrets d’un fils ne réalisant que bien trop tard qu’il ne savait rien de son père et s’était mal comporté avec lui. Car le père vient de mourir, et notre héros, Yamashita Yoichi, ne peut plus à ce stade servir les excuses habituelles pour reporter le voyage retour à la ville natale, Tottori (semble-t-il celle de Taniguchi lui-même – en tout cas, l’auteur en profite pour glisser des événements historiques locaux dans son récit, en l’espèce un terrible incendie) ; même s’il faut que son épouse lui force un peu la main… Là-bas, les lieux, les personnes, oubliés depuis si longtemps, des années d'absence sous de faux prétextes, éveillent des souvenirs – des images à interpréter. Lors de la veillée funèbre, comme de juste, on échange les anecdotes sur le défunt ; l’admirable personnage de l’oncle fait progressivement dérailler la nostalgie paisible vers quelque chose de plus douloureux : il adore son neveu, mais, tout de même, Yoichi s’est comporté comme un petit con avec son pauvre père…

 

C’est que Yoichi avait élaboré inconsciemment une image de son père qui biaisait ses représentations de la réalité. Coiffeur de son état, le père est présenté comme un bourreau de travail qui n’était jamais là pour ses enfants ; par opposition, Yoichi a idéalisé sa mère… qu’il n’a pourtant pas revue depuis qu’il était un petit garçon ! Car ses parents se sont alors séparés – la mère reprochant entre autres au père de ne vivre que pour son travail ; elle est partie, et n’a plus revu ses enfants… Ce qui n’a pas empêché Yoichi de la magnifier dans ses souvenirs, et l’image du père n’en a été que davantage affectée : tous les torts lui revenaient. En fait, là aussi, dans la répartition des rôles sociaux, et cette image (souvent parfaitement juste) du père qui ne fait que travailler, il y a quelque chose d’un tableau moral du Japon qui sous-tend l’ensemble de la BD.

 

Mais, outre que la perception faussée d'un enfant est un principe clef de l'exposition, Taniguchi est trop subtil pour dire les choses de but en blanc. Il procède avec une extrême délicatesse, une grande douceur – qui s’avère parfois être une fausse douceur, car, à peine sous la surface, demeurent des choses très douloureuses. Ce qui est merveilleux, dans cette grande sobriété dans l’exposition, c’est comment l’auteur dissèque, mais sans appuyer donc, les mécanismes si complexes de l’anamnèse, de la nostalgie, du remords – au point où le lecteur ne peut se retenir d’opérer semblable travail de redoutable remémoration ; je ne saurais le cacher, les images de mon propre père m’ont assailli, je crois que c’est le mot, tout au long de ma lecture – me révélant des sentiments sous-jacents dont je n’avais pas bien conscience… Cette même subtilité vaut pour d’autres aspects de la bande dessinée : les relations entre les hommes et les femmes, et entre les parents et les enfants, notamment. Mais le processus de remémoration entamé silencieusement par Yoichi, dans une perspective presque auto-analytique, est vraiment ce qui m’a le plus marqué.

 

Épure, sobriété, subtilité, délicatesse, sont autant de mots d’ordre du dessin en même temps que du scénario. Des BD de Taniguchi que j’ai lues (encore assez peu : Quartier lointain, donc, Le Sommet des Dieux, Le Gourmet solitaire), je crois bien que Le Journal de mon père est celle qui m’a le plus parlé au plan graphique, justement pour cette raison – la confrontation permanente de la démesure et de l’intime dans Le Sommet des Dieux produit assurément des merveilles, dûment récompensées, mais le registre est ici tout autre, faussement « simple », avec des traits doucement appuyés qui renforcent l’impression, récurrente dans ce registre, et comme toujours à plus ou moins bon droit, de ce que nous appellerions de par chez nous la « ligne claire ». La composition des planches est admirable d’équilibre, mais toujours dans cette perspective première d’épure et de sobriété – en s’autorisant cependant des jeux peut-être plus complexes avec le principe de la photographie, qui joue un certain rôle dans l’histoire, au-delà des seules têtes de chapitre, et constitue un véhicule très approprié de l’émotion et de la remémoration, d’une extrême finesse.

 

Il est regrettable que Casterman, ici comme ailleurs, ait joué de la carte « le plus français des mangakas ». Commercialement, c’était sans aucun doute pertinent (tandis que, dans l’absolu, on est en droit de se demander ce que cela peut bien vouloir dire et en quoi ce serait un compliment), mais cela a eu les vilaines conséquences graphiques habituelles : sens de lecture occidental, donc adaptation des planches en principe en miroir, et, problème qui d’habitude ne m’affecte pas même dans ces tristes conditions, mais là oui, des soucis récurrents de phylactères dont la lecture n’est guère intuitive. Il y a peut-être une autre édition en sens de lecture japonais, je ne sais pas…

 

Mais, au-delà de ce traitement éditorial, Le Journal de mon père demeure une vraie réussite – une BD incroyablement juste, extraordinairement poignante. Même sur la base d’un thème qui devrait me laisser indifférent au mieux, hostile au pire, à en juger par ce que sont mes principes, ou ce que je prétends qu’ils sont, le fait est que j’ai complètement joué le jeu, au fil d’une lecture en même temps douloureuse et lumineuse, qui a suscité en moi des images équivalentes à celles que Yamashita Yoichi se remémore, dans le silence intimidant de la nostalgie empreinte de culpabilité.

 

C’est parfaitement admirable.

Commenter cet article

Chris_off 10/05/2018 21:37

Bonsoir merci pour ton avis
Jiro reste mon auteur favoris tout en finisse, en subtilité et même parfois en lenteur.
J'aime la sensation du temps qui passe, de l'été qui transparait dans ses œuvres.
J'ai vu que tu as lu "Quartier lointain" qui me sert le coeur rien que d'y repenser
Merci pour le blog