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La Maison où je suis mort autrefois, de Keigo Higashino

Publié le par Nébal

 

HIGASHINO Keigo, La Maison où je suis mort autrefois, [Mukashi boku ga shinda ie むかし僕が死んだ家], roman traduit du japonais par Yutaka Makino, Arles, Actes Sud, coll. Babel noir, [1994, 1997, 2010] 2011, 253 p.

 

Higashino Keigo a la réputation d’être un des meilleurs auteurs de romans policiers japonais contemporain. Nul doute qu’en France cette réputation doive beaucoup à La Maison où je suis mort autrefois, récit très étrange et tordu, récompensé en 2010 par le Prix Polar International à Cognac. Mais Actes Sud en a publié bien d’autres livres, « indépendants » comme celui-ci ou rattachés à la plus fameuse série de l’auteur, celle du « physicien Yukawa », où l’investigation scientifique teinte le roman noir de nuances qui lui sont propres.

 

Pour ma part, j’en avais déjà lu deux romans indépendants, très différents, et avec un succès variable : j’ai découvert l’auteur avec un gros pavé, La Lumière de la nuit, qui, s’il n’était pas parfait, m’avait beaucoup plu – plus tard, le bien plus bref Les Doigts rouges m’avait en revanche plutôt déçu en définitive, les promesses de la première partie du roman, assez réussie, étant finalement contredites par un finale à la fois trop outré et trop convenu, très improbable enfin, qui m’avait vaguement donné l’impression que l’auteur se moquait de moi…

 

Or, à vue de nez, La Maison où je suis mort autrefois, dans l’esprit, se rapproche beaucoup plus de ce dernier roman que du premier : c’est une histoire passablement invraisemblable, très tordue, du genre à susciter chez le lecteur un refus d’obstacle inconditionnel. Ou pas ? De fait, si La Maison où je suis mort autrefois est un roman singulier, fort de son originalité, et cela je ne le nierai certainement pas, je suppose cependant qu’il est tentant d’établir des liens avec d’éventuels modèles, dans l’esprit du moins, au Japon (Edogawa Ranpo, clairement – peut-être tout spécialement L’Île panorama) ou en Occident : eh bien… Edgar Allan Poe, du coup (le chevalier Dupin et un certain orang-outan), ou aussi bien sir Arthur Conan Doyle, car nous nous sommes vraiment ici confrontés au fameux adage du « Signe des quatre » : « Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité. »

 

Mais je brûle un peu les étapes, là. Commençons par poser un peu l’histoire – en évitant de spoiler, ça, c’est le boulot de l’éditeur (aheum). Le narrateur est un jeune scientifique (ce n’est pas le physicien Yukawa, mais, en quelques occasions, ses connaissances académiques lui seront utiles dans cette affaire), qui a un peu par hasard recroisé récemment son ex, Sayaka, et qui a la surprise de la voir débouler chez lui avec une étrange requête. Car la vie de la jeune femme n’est pas toute rose : elle a épousé un homme d’affaires toujours absent, elle maltraite sa fillette (non, ça ne la rend pas très sympathique…), son père est mort il y a peu, elle a fait une tentative de suicide… C’est pas la joie. Mais Sayaka s’est persuadée que la clef de son mal-être réside dans sa petite enfance – dont elle n’a absolument aucun souvenir, et elle est convaincue que cela n’est pas normal. Or, à la mort de son père, elle a hérité d’une mystérieuse clef, celle d’une maison dans un bled paumé en pleine montagne, et est à la fois curieuse et terrifiée à l’idée que pourrait bien s’y trouver l’explication à son état présent. Elle redoute d’y aller seule, et demande donc au narrateur de l’accompagner pour faire la lumière sur tout cela – un truc normal, entre ex, hein.

 

Le narrateur accepte, et le couple pas forcément si ambigu (car très distant, on y reviendra) se rend sur place. Une étrange bâtisse en vérité, à laquelle on ne peut accéder que par le sous-sol – une maison visiblement abandonnée, et pourtant entretenue ; le père de Sayaka s’y rendait sans doute régulièrement pour y faire le ménage ? La maison a presque quelque chose d’un musée : il apparaît clairement que personne n’y a vécu récemment, et pourtant les affaires des résidents sont là, comme dans l’attente de leur retour. Mais tout cela est très bizarre, décidément : ces horloges toutes arrêtées à la même heure… Nos deux investigateurs parcourent la demeure, et entament un long et complexe processus de déduction qui leur permettra de comprendre ce qu’est cette maison, qui y vivait, et le rapport entretenu par Sayaka et son père avec tout cela. Avec un indice déterminant : le journal intime d’un petit garçon, remontant à bien longtemps de cela…. Quelque tragédie a eu lieu, cela ne fait vite aucun doute – mais un crime ? Pas nécessairement… ou pas là où on le croit ? Car les indices, en fait, ne manquent pas – mais le travail d’interprétation est ardu, et nos enquêteurs dans le flou peuvent suivre à l’occasion des fausses pistes… En définitive, pourtant, la lumière sera faite sur la demeure, ses habitants et le passé de Sayaka – pas dit qu’elle y trouve le réconfort souhaité…

 

Ce huis-clos ou peu s’en faut a de faux airs de jeu vidéo, comme je vois les choses – vous savez, ces jeux d’enquête (fantastiques, pour le coup) du type Phantasmagoria ou Gabriel Knight II (peu ou prou contemporains, d’ailleurs – le roman de Higashino Keigo leur est à peine antérieur). Les enquêteurs déambulent dans les pièces, et on clique sur les indices. La maison semble faite pour ça : elle constitue une énigme, elle est conçue comme telle, à l’extrême limite de l’absurde – car c’est une énigme faite pour être comprise, quitte à user d’expédients un peu grossiers (pour le code du coffre-fort, on fait vraiment dans le click and play de ce genre), ou à requérir des associations inattendues (un classique là aussi de ce genre vidéo-ludique : le hamster dans le micro-ondes avec la date de naissance du perroquet pour régler la minuterie). En fait, c’est là ce qui fait une bonne partie de la saveur du roman, je suppose : l’enquête est extrêmement tordue, mais aussi, avouons-le, très astucieuse – en même temps, l’auteur n’emporte jamais autant l’adhésion du lecteur que quand il lui révèle comment, avec le narrateur, il s’est égaré sur une fausse piste... Mais ce petit jeu a ses limites, quand, donc, les retournements de situation se fondent sur des associations très peu plausibles – un exemple frappant, et qui fait donc appel aux connaissances scientifiques du narrateur : les implications du groupe sanguin des résidents (la déduction scientifique tient la route – ce que j’ai trouvé très peu plausible, c’est la présence d’indices permettant de connaître ledit groupe sanguin pour plusieurs personnages). Globalement, sur le moment, cela fonctionne – mais avec un peu de recul, bien des choses bizarres dans cette maison bizarre paraissent tout bonnement invraisemblables…

 

Mais ça se lit, je suppose. Et le roman a un autre atout dans la manche, plus inattendu, voire paradoxal : ses personnages. Non parce qu’ils susciteraient l’empathie du lecteur : c’est en fait plutôt le contraire. Si l’on croit volontiers, avec Sayaka, que la découverte de la vérité sur son passé expliquera certains aspects de son mal-être présent, et l’exploration de la bâtisse est une métaphore convenue mais efficace du mécanisme de la réminiscence, elle figure pourtant un personnage guère sympathique au fond, notamment quand elle évoque froidement les sévices qu’elle inflige à sa petite fille. Et le narrateur ? Il a la froideur (bis) d’une équation – le scientifique bien avant l’ex ; là encore, il ne sera guère un véhicule d’empathie. À moins que la fin du roman ne les humanise tous deux ? Quand vient le moment de s’avouer que la connaissance du passé n’arrangera pas les choses – au point où le narrateur aimerait mettre un terme à l’enquête avant la découverte fatidique… Par un étrange retournement, c’est là, en définitive, que les deux ex acquièrent des traits humains, à même de susciter la compassion, même une compassion vaguement ou moins vaguement empreinte de malaise…

 

Mais il est un dernier aspect qui, à mes yeux, plaide résolument contre le roman, cette fois – et c’est le style. Pas en raison de son caractère distancié, souvent relevé dans les chros que j’ai pu parcourir sur le ouèbe, et qui me parait assez adéquat, associé à la froideur des personnages. Non : je lui reproche sa lourdeur, et en même temps sa naïveté quelque peu puérile… Mais je ne suis pas bien sûr des responsabilités en la matière. Cela vient-il de l’auteur ? La Maison où je suis mort autrefois, pour le coup, m’a paru bien éloigné des Doigts rouges, et plus encore de La Lumière de la nuit, roman dont le style me parlait bien davantage, et me paraissait bien davantage travaillé et efficace. Du traducteur Yutaka Makino, alors ? Mais, assez récemment, j’avais lu une autre de ses traductions, Le Convoi de l’eau de Yoshimura Akira, qui m’avait bien davantage convaincu, incomparablement même…

 

En définitive, ce n’est donc pas le caractère improbable du récit qui a provoqué chez moi un refus d’obstacle, et pas davantage la relative inhumanité des personnages – mais bien cette plume lourde en même temps que naïve : elle contribue largement à baisser la note de ce roman, tout primé et très bien accueilli par la majorité de ses lecteurs qu’il soit.

 

Je n’en déconseille pas nécessairement la lecture, hein ! C’est un roman policier plus que correct, et indéniablement astucieux – un truc idéal à lire dans le train. Mais je suis quand même un peu déçu…

Commenter cet article

chris 20/11/2019 13:53

Le titre, correspondant manifestement à l'original (mukashi boku ga shinda ie), ne dévoile-t-il pas un élément de l'intrigue ?

Je crois que c'est ce qui m'a toujours fait hésiter à le lire, celui-là.

Nébal 20/11/2019 13:55

Eh bien, il dévoile, ou il fait pire encore...