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Mardi 1 avril 2008


HEINLEIN
(Robert), Sixième colonne
, traduit de l’américain par Bernard Endrèbe, traduction révisée par Cécile Pigeon, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1941, 2005] 2008, 309 p.

 

 

Je suis bien embêté, là...

 

L’idée, après avoir loué récemment Solutions non satisfaisantes d’Ugo Bellagamba et Eric Picholle, et relevé les indéniables mérites de Révolte sur la Lune, c’était sans doute de poursuivre dans l’éloge de Robert Heinlein. Parce que j’aime bien Heinlein, moi, tout en lui reconnaissant bien des défauts. Je ne trouve pas, à la différence du sieur Arkady Knight, que « Heinlein est l’un de ces auteurs dont on se demande encore pourquoi certains éditeurs s’obstinent à le rééditer » : Heinlein est bien un des grands auteurs de « l’âge d’or », et si ses œuvres ont nécessairement pris un coup de vieux, elles n’en restent pas moins, pour bon nombre d’entre elles, parfaitement lisibles aujourd’hui, et toujours aussi intéressantes. En clair : Heinlein n’est pas Van Vogt (… hein ? quoi ? c’était un peu gratuit, ça ? … mmmh, probablement). Et, toujours à la différence de M’sieur AK, par exemple, je ne trouve franchement rien (enfin, disons, presque rien) de nanardesque à « l’Histoire du futur », qui contient même quelques petites merveilles : désolé, mais, en ce qui me concerne, « L’homme qui vendit la Lune » ou Les orphelins du ciel, c’est très clairement du haut de gamme.

 

Mais il y a bien un point que je dois concéder au fielleux critique… et c’est le principal : Sixième colonne est un mauvais roman… Et, pour le coup, seuls les fans les plus intégristes de Robert Heinlein pourraient éventuellement prétendre le contraire. Et encore, pas sûr, faudrait quand même une bonne dose de mauvaise foi ou d’aveuglement…

 

« Comme toi pour Code source, Nébal ? »

 

Non, non, moi, j’ai raison.

 

 

‘Fin bon. En tout cas, je ne peux pas jouer au fan intégriste dans le cas présent.

 

Avant de partir à l’assaut du bouzin, commençons par le résumer un brin.

 

Le futur. Enfin, par rapport à 1941, en tout cas. Les Etats-Unis sont tombés face à l’assaut perfide des hordes panasiates. Or les Panasiates sont des Jaunes, et donc cruels, d’autant que victimes d’un complexe d’infériorité raciale (p. 53 ; voir plus bas). Et ça massacre, et ça brime, et ça esclavagise, et ça prostitue. Tous les Etats-Unis tremblent sous la botte du cruel occupant. Tous ? Non ! Dans une Citadelle secrète dissimulée sous une montagne, une poignée de scientifiques et de militaires américains entendent bien poursuivre la lutte contre l’envahisseur ! Et comme ils sont Américains, blancs et intelligents (pléonasme), bien évidemment, ils vont gagner. A sept contre plusieurs millions.

 

A la tête de ces résistants vach’ment motivés, le major Ardmore, officier du renseignement, et publicitaire dans le civil. Sous ses ordres, le docteur Lowell Calhoun, colonel, mathématicien de génie, et en même temps vraie tête de con ; le docteur Randall Brooks, biologiste et biochimiste, major ; Robert Wilkie, talentueux jeune physicien ; Herman Scheer, mécanicien, sergent dans les services techniques ; Edward Graham, première classe, cuistot (mais pas la version Casey Rhyback, non, quand même pas…) ; et enfin Jefferson Thomas (aha), deuxième classe tout récemment intégré : un itinérant, hein, pas un vagabond (lui, il se lave, et il travaille, ce n’est pas un parasite de la société, sic ; d’ailleurs, il sort de Harvard). Voilà les hommes qui vont sauver les Etats-Unis, i.e. le monde.

 

Dans leur malheur, ils ont du bol. Cette petite troupe va bénéficier presque instantanément d’une découverte scientifique phénoménale, hop, là, comme ça, ça tombe bien, qui va leur permettre de niquer les niakwés : rendez vous compte ! Parmi les innombrables applications de « l’effet Ledbetter » (dont la transmutation alchimique, bien pratique), il y a carrément une arme secrète, qui a le bon goût de ne tuer QUE les bridés ! La nature est bien faite. Il faut néanmoins se faire discret pour préparer la résistance tout en évitant les représailles. Pour ce faire, le publicitaire Ardmore a une idée de génie : puisque la seule liberté autorisée par les singes est la liberté de culte, hop, y’a qu’à créer une nouvelle religion, le culte de Mota ; qui va pouvoir se répandre dans tous les Etats-Unis en quelques semaines sans que personne ne s’en étonne ; en plus, autre application pratique des découvertes de Calhoun et compagnie, les Panasiates ne peuvent même pas entrer dans les temples ! Traaaaaaaaaaanquiiiiiiiiiiiiiiiiiiille…

 

 

Ben c’est pas glorieux, tout ça.

 

Commençons rapidement par les circonstances atténuantes et les rares qualités que l’on peut reconnaître à Sixième colonne. Tout d’abord, le contexte. Très important, le contexte, très très important, ça, Madame. Pour l’auteur, déjà : Sixième colonne est le premier roman de science-fiction de Robert Heinlein (ou, plus exactement, son premier roman de SF publié), rédigé à la demande expresse du big boss Campbell. On peut donc bien parler d’une erreur de jeunesse. Mais contexte politique aussi : le roman date de 1941. Avant Pearl Harbor, il est important de le noter (rappelons d’ailleurs que, si les Panasiates du roman font immanquablement penser à des Japonais, ils n’en sont pas exactement, mais tout autant Chinois, Mongols, etc., bref, bridés, enfin, voir plus bas) ; mais avec en tête le fâcheux exemple de la débâcle de l’armée française face à l’invasion nazie (le roman évoque directement ces événements). Dans des Etats-Unis sur le point de rentrer en guerre, on peut comprendre les excès de patriotisme (on y reviendra). Les qualités, très vite : heu… ça se lit correctement… Heu… c’est parfois vaguement visionnaire (armes nucléaires – et, j’en ai bien l’impression, sous la forme de missiles balistiques –, conflit avec le Japon, mouais, future guerre froide, mmmh, organisation de la résistance…).

 

 

Heu…

 

Bon. Passons aux défauts, en style télégraphique, parce que je n’aime pas dire du mal des gens : écriture minimale, tout en dialogues caricaturaux et digressions saugrenues ; personnages plats au possible ; ton extrêmement naïf, pour ne pas dire pré-pubère ; métaphores plus que grossières (ah, ces personnages aux noms présidentiels…) ; artifices grotesques ; totale invraisemblance du propos ; analyses géopolitiques ridicules ; cohérence plus que douteuse ; défauts de rythme… Bon, n’en jetez plus, on peut déjà dire qu’il s’agit d’un roman raté.

 

Reste un point à détailler : en plus, il pue. Et là il est nécessaire que je m’explique un peu. Point de départ : l’ultra-patriotisme du roman, la main sur le cœur devant le lever du drapeau, vire très vite au manichéisme le plus insupportable. Comme noté plus haut, le contexte l’explique (et l’excuse presque) pour une bonne part ; mais ça reste quand même assez franchement émétique… Cela dit, qu’on ne se méprenne pas : l’arme qui ne tue que les Panasiates, c’est nauséabond, oui, mais dans un cadre science-fictif, éventuellement, ça peut passer, avec quelques précautions (voir ma note sur Le corps et le sang d’Eymerich). Le problème ne réside pas forcément non plus dans le champ lexical ultra-raciste employé pour désigner les Panasiates : les bridés, les singes, les Jaunes, les Chinetoques… Dans le contexte de 1941, où la guerre avec le Japon semble à peu près inévitable, et où la psychose du « péril jaune », qui s’est déjà bien souvent manifestée en littérature (voyez Fu Manchu…), a encore de beaux jours devant elle (voyez Le secret de l’espadon… entre autres !), cette attitude chez Heinlein n’est guère étonnante, et le condamner pour cela serait sans doute verser excessivement dans l’anachronisme. D’ailleurs, soyons plus précis : c’est avant tout l’attitude de ses personnages, confrontés à l’Envahisseur. Et elle est bien compréhensible, quand bien même excessive : n’oublions pas que, fut un temps, comme le faisait remarquer le grand Pierre Desproges, où « de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi. Il est vrai que les Allemands, de leur côté, cachaient mal une certaine antipathie à l’égard des juifs… » Mais je m’égare… En tout cas, regardez moi : dans ma jeunesse pré-boutonneuse, j’ai lu et relu les vieux Buck Danny période « Tigres volants » ; et je n’ai pourtant développé aucune animosité à l’encontre des faces de pr… de citr… des brid… sing… niak…

 

Contexte. Contexte !

 

Oui, mais au bout d’un moment, ça devient franchement saoulant. Heinlein a montré en bien d’autres occasions son anti-racisme, mais là, son patriotisme exacerbé le fait plus d’une fois dépasser la mesure. Ca peut faire sourire, des fois : « Que serait-il, ce nouveau monde insensé où la supériorité de la culture occidentale ne serait plus un fait avéré, ce monde où la bannière étoilée ne flotterait plus parmi les pigeons hantant la façade des édifies publics ? » (p. 29 ; j’espère que le ridicule de cette phrase est volontaire, mais j’ai un gros gros doute…) L’accumulation devient quand même vite pénible, et les hésitations dans le discours n’arrangent rien à l’affaire. Passage édifiant (pp. 52-55) : Jefferson Thomas laisse éclater sa haine ; « Jusqu’à ce que le dernier d’entre eux ait retraversé le Pacifique, se disait-il, il n’est de bons Panasiates que les Panasiates morts. Si l’Asie est surpeuplée, ils n’ont qu’à pratiquer le contrôle des naissances ! » Finny, face à lui, est la figure du sage ; mais son discours anti-raciste… est étrangement raciste à son tour :

 

« – Ne commets pas l’erreur de penser que les Panasiates sont mauvais, car c’est faux ; mais ils sont bel et bien différents de nous. Derrière leur arrogance se dissimule un complexe d’infériorité raciale, une paranoïa collective, qui les incite à se prouver, en nous le démontrant, qu’un Jaune vaut bien un Blanc, et vaut même beaucoup plus. Ils tiennent aux marques extérieures de respect, plus qu’à n’importe quoi au monde. N’oublie jamais ça, fiston. »

 

Suit un exemple américano-centré concernant le Japon. Thomas répond :

 

« – Mais les Panasiates ne sont pas des Japonais.

 

« – Non, et ce ne sont pas non plus des Chinois. C’est un mélange de races, puissant, fier, et fécond. Du point de vue américain, ils ont les vices des deux races sans les vertus d’aucune. »

 

Après quoi Finny, qui est anarchiste, vient expliquer que le vrai problème est que les Panasiates sont victimes « de la vieille foutaise de l’Etat considéré comme puissance ultime ». On croit respirer un peu mieux… avant d’en arriver à un discours géopolitique grossier, saturé de références mal maîtrisées et où l’anticommunisme se fait annonciateur de la guerre froide future, mais tourne surtout en un plaidoyer en faveur de l’interventionnisme américain, y compris sous sa forme la plus belliciste.

 

Et là, je n’en suis qu’au sixième du roman, et ça s’aggrave par la suite. Et, franchement, ça devient insupportable… La naïveté des analyses politiques et les incohérences dans le discours supposés venir relativiser le racisme des résistants ne font que le mettre en valeur, et presque le justifier, ou aboutir à d’autres conséquences tout aussi nauséabondes. Et au bout d’un moment, on a l’étrange impression, à peu de choses près, de lire Rêve de fer de Norman Spinrad, mais au premier degré ; on comprend mieux la réjouissante mauvaise blague de Spinrad, du coup, mais, en attendant, on soupire… et quand on arrive à la grande omelette finale, on n’en peut plus.

Bilan sans appel : Sixième colonne est un mauvais roman, une erreur de jeunesse indigne de Robert Heinlein ; à réserver aux plus intégristes et aux plus bourrins des fans de Bobby (ou à lire à titre documentaire). Ca n’enlève rien au talent de l’auteur, que l’on a pu constater en bien d’autres occasions plus heureuses. Mais il faut savoir pointer du doigt les casseroles des plus grands. Oui, même de ceux que l’on admire le plus : ils ne sont après tout pas infaillibles ! Et, par exemple, force m’est de reconnaître que je ne suis pas en mesure de contester ce démontage en règle de Philip K. Dick

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 31 mars 2008

 

GIBSON (William), Code source, traduit de l’anglais (Canada) par Alain Smissi, La Laune, Au Diable Vauvert, [2007] 2008, 492 p.

 

Il faut croire que j’ai un problème avec William Gibson. C’est plus fort que moi : j’aime ce qu’il fait, le Monsieur. Mais alors vraiment. J’avoue même être assez content de le voir figurer, aux côtés d’un Dan Simmons, par exemple, parmi ces rares écrivains de science-fiction jugés « fréquentables » par ceux qui conspuent habituellement le genre : c’est déjà ça… Jusqu’ici, rien d’original, hein ? Tout juste un peu de fanatisme un tantinet pathologique, avec une vraie couche d'aveuglement, voire de mauvaise foi, diraient certains (les vilains)… Mais voilà : le truc, c’est que je n’ai pas l’impression d’aimer William Gibson pour les mêmes raisons que les autres ; ou, plus exactement, que je ne me reconnais guère dans le discours critique le concernant : ce ne sont pas nécessairement les mêmes thèmes qui retiennent mon attention, ou les mêmes traits de son écriture ; les mêmes ouvrages, parfois… Tenez, prenez ce Code source (traduction pour le moins étrange du Spook Country original…) : dans l’ensemble, les critiques que j’ai pu en lire n’étaient pas glorieuses. Plutôt mitigées, même. Voire franchement mauvaises. Alors que moi j’ai beaucoup aimé. A cela, sans doute deux explications :

 

1° Ne jamais oublier que Nébal est un con.

 

2° Dieu merci, je ne suis pas un critique.

 

Mais avant d’aborder le vif du sujet, sans doute n’est-il pas inutile de dresser un rapide portrait de William Gibson : parmi les inconscients parcourant d’un œil sceptique ce blog miteux, il est fort possible après tout que certains ne sachent pas de qui il s’agit… Alors voilà : William Gibson est, selon l’expression consacrée, « le pape du cyberpunk ». Entendons par-là qu’il est avec son confrère et ami Bruce Sterling l’inventeur de ce genre particulier de la SF que des journalistes amateurs d’étiquettes ont tôt fait de qualifier de « cyberpunk ». La recette (en gros, je schématise à la tronçonneuse, hein) : futur proche et glauque, désenchanté, atomisation du pouvoir politique remplacé par le pouvoir économique, transformation de l’homme (que ce soit par les prothèses cybernétiques ou la génétique), informatique et réalité virtuelle, sexe, drogue et rock’n’roll (ou dub punk EBM indus). Ce que l’on trouve déjà dans Neuromancien, le cultissime premier roman de Gibson qui lui a valu le Prix Hugo, puis dans Comte Zéro et Mona Lisa s’éclate, venant compléter ce premier volume pour former une sorte de trilogie (à laquelle on pourrait d’ailleurs rajouter les nouvelles composant le recueil Gravé sur chrome, parmi lesquelles deux ont donné lieu à une adaptation cinématographique, « Johnny Mnemonic » – excellente nouvelle mais film médiocre pour ne pas dire nul – et « New Rose Hotel » – excellente nouvelle, et superbe film d’Abel Ferrara). Depuis, outre un amusant exil steampunk avec Bruce Sterling (La machine à différences), il a livré une excellente deuxième trilogie, parfois appelée « trilogie du pont », renouvelant l’univers de Neuromancien en passant par un futur plus proche et une écriture plus sobre, une ambiance moins fantasque également : Lumière virtuelle, Idoru, puis l’étonnant Tomorrow’s Parties, qui tenait quasiment de l’illustration abstraite, avec sa structure en brefs fragments quasiment dénués de récit. Une préfiguration, à certains, égards, de ce que sera Identification des schémas : exit le fatras cyberpunk, y’en a plus besoin, on est dedans ; difficile, du coup, de parler de science-fiction pour Identification des schémas… et sans doute aussi pour ce Code source qui en constitue la « suite » (façon de parler : ces romans se lisent indépendamment) ; sauf que…

 

Mais voyez plutôt. Dans Code source, Gibson délaisse le point de vue unique qu’il avait expérimenté dans Identification des schémas pour retourner aux points de vue multiples dont il était coutumier auparavant (avec un gros reste de Tomorrow’s Parties, ceci dit). Nous suivons donc essentiellement trois personnages, entre les Etats-Unis et le Canada, de nos jours.

 

Hollis Henry. Ancienne chanteuse du groupe indé Curfew qui a eu son heure de gloire dans les années 1990, elle tente de se reconvertir dans le journalisme hyper super méga tendance branché kif bobo rive gauche (ou droite, je confonds toujours, on s’en fout, ça se passe pas à Paris). Elle est censée travailler pour Node, un journal hyper super etc. qui n’existe pas, existera peut-être un jour, mais c'est pas sûr. Bon, en tout cas, elle bosse plus ou moins directement pour le magnat belge Hubertus Bigend, croisement bizarre entre un requin de la finance et un bohême situ pouet-pouet déjà croisé dans Identification des schémas. Comme l’héroïne de ce dernier roman, elle vit ainsi dans un monde tout de hype et de fashion, de tendance éphémère d’un lendemain qui se transforme bien vite en aujourd’hui puis en hier, trop tard, qui ça, passons à autre chose. Là, elle enquête à Los Angeles sur le phénomène soooooooo cooooooooooool du locative art ; des installations avec des vrais morceaux de GPS dedans, et de réalité virtuelle aussi (marque déposée, terme démodé). C’est ainsi qu’elle croisera bientôt la route de Bobby Chombo, petit génie typiquement nerd autour duquel gravitent les créatifs en mal de compétences techniques ; Bobby Chombo, qui s’intéresse à bien d’autres choses qu’au locative art ; Bobby Chombo, qui intéresse Hubertus Bigend bien davantage que les artisteux sur lesquels est censée travailler Hollis Henry. Oui, de Curfew.

 

Fondu enchaîné. Los Angeles, New York.

 

Tito. Sino-cubain, grave interlope. Un « facilitateur illégal » (FI). Il transfère faux et données pour qui paye. Sur un iPod, par exemple. Entouré d’espions bizarres et de dieux vaudous serviables, dès l’instant que l’on suit le protocol. Les missions qu’il exécute au profit du Vieil homme qui connaissait son père vont changer sa vie.

 

Cut.

 

Milgrim. Un paumé, un camé. Une seule chose pour lui : il comprend le volapük dont se servent les FI pour communiquer. Tu parles d’une chance ! C’est pour ça qu’il a été enlevé par Brown et sa petite troupe de men in black… NSA ? CIA ? Truc machin ? Dans tous les cas, Milgrim doit suivre ; mais tant qu’il a ses cachetons (Temesta… Rize ? Rize) et son bouquin sur le messianisme révolutionnaire dans l’Europe médiévale, après tout…

 

Trois destins insignifiants amenés à se croiser, dans un gros bordel qui les dépasse… et probablement aussi vide qu’eux. Superficialité et imposture ; protocol et faux ; je-m’en-foutisme et messianisme : trois incarnations en creux d’un contemporain absurde et vide, qui forment la trame d’un thriller tout ce qu’il y a de plus banal, soit divertissant… et vide ; aussi vide que le MacGuffin dont Chombo est la clef. Un vide hitchcockien, donc : autant dire un faux vide, une abstraction aussi fantomatique que les installations de locative art ou la grille GPS, tant qu’elle n’est pas matérialisée par la farine de la piaule de Chombo. L’important est ailleurs, tout autour. Et, comme chez Hitchcock encore une fois, l’angoisse n’est pas suscitée par l’étrangeté ou la surprise, mais, en vertu des règles les plus élémentaires du suspense, par le fait que l’on sait ce qui va se produire ; enfin, les grandes lignes, en tout cas : les détails, comme leur nom l’indique, sont de peu d’importance... mais génèrent bien un frisson passager, et une salutaire incertitude, mais à terme. Code source transpose le suspense à l’échelle globale de l’évolution du monde contemporain. Et rejoint ainsi la science-fiction.

 

… Bon, on ne va pas rentrer ici dans le débat interminable sur la définition de la science-fiction, d’autant que je serais bien incapable d’apporter une réponse satisfaisante. Juste une chose : pour ma part, je n’ai jamais adhéré à la dimension prospective que certains entendent mettre au cœur du genre. Je n’y crois pas, tout simplement. En dehors des « aventures dans l’espace », comme disait l’autre, l’intérêt essentiel de la science-fiction (de même qu’auparavant de l’utopie et des « voyages extraordinaires ») est bien de parler du présent. La prospective me paraît tout simplement inenvisageable au-delà de quelques années (et, même là, plutôt douteuse…). Bien rares sont ceux qui ont pu développer une vision lucide à plus long terme ; et ceux-là sont des génies… dont le talent « prophétique » tient souvent au moins autant de l’aptitude pour l’analyse que du coup de bol. Tenez, Tocqueville, par exemple… En SF, bien rares sont les auteurs à avoir su développer un discours pertinent sur le futur, et encore, seulement sur quelques points bien précis : Orwell, peut-être ; Brunner, éventuellement ; Ballard, sur l’échec de la conquête de l’espace ; et Gibson.

 

Ben oui, Gibson : en ce qui me concerne, il est l’exception qui confirme la règle. Ses romans fourmillent de traits pertinents sur l’évolution de la société, non pas certes dans les excès cyberpunks, mais dans l’esprit qui les sous-tend. Alors, oui, aujourd’hui, quand je sors de chez moi, je ne croise pas une floppée de hackers saturés de prothèses qui se connectent régulièrement sur le réseau ; mais bien un type sur deux qui a son téléphone portable greffé à l’oreille ; et, de manière générale, entre Wifi et GPS, nos contemporains vivent dans le réseau, sans avoir à s’y connecter particulièrement… Dans une intéressante interview accordée à ActuSF et à la Salle 101, Gibson se montre assez lucide à cet égard : il rejette sans hésiter la désignation de prophète, tout en admettant à la limite – et finalement avec beaucoup de réserves – celle de « visionnaire » ; il montre d’ailleurs comment son œuvre témoigne bien d’une certaine absurdité de la prospective, avec l’exemple de l’absence des téléphones portables dans Neuromancien… Mais il développe aussi l’idée de ce réseau « invisible » et permanent qui est bien une caractéristique essentielle de notre présent, et au cœur de Code source.

 

A cet égard, ce roman me paraît un remarquable tableau, un peu à la manière de Ballard, de notre monde contemporain, mélange de superficialité et de profondeur insoupçonnée, utilisant un langage résolument science-fictionnel et ultra-technologique pour décrire un présent qui nous paraît couler de source, mais en soulevant à peine un peu le voile. Peu importe que le MacGuffin qui se cache derrière ne soit guère intéressant en tant que tel (c'est le principe, après tout...) : l’important est qu’il y a quelque chose, ou du moins une potentialité. Difficile, et probablement impossible, de déterminer ce qu’elle sera ; reste la possibilité de noter, tout autour, quelques tendances éventuelles. Avec lucidité : Gibson, avec le locative art et les lunettes de réalité virtuelle qui l’accompagnent, se moque un peu de lui-même… Pourtant, cela n’existe pas encore vraiment, mais donne déjà une impression de démodé ! La réalité a rattrapé la fiction, oui ; et désormais, Gibson l’accompagne, sans plus chercher à conserver sa longueur d’avance – entreprise illusoire… Demain, aujourd’hui, hier : l’éphémère, comme la superficialité, est au cœur du roman (et c’était déjà un thème central d’Identification des schémas, bien sûr) ; au-delà, reste le souvenir (d’une carrière de chanteuse… ou d’un écrivain de SF « visionnaire » !), et, en sens inverse, un flou fascinant en direction de l’avenir : ce qui autorise bien un certain messianisme révolutionnaire, au moins littéraire… Si les subcultures dont l’auteur semblent raffoler sont probablement, de son propre aveu, condamnées à brève échéance, elles n’en peuvent pas moins, par bien des moyens, susciter une vague incertitude autorisant bien des lendemains, des plus noirs aux plus lumineux, et plus probablement les deux en même temps ; tout dépendra, à vrai dire, du positionnement sur une carte, et du regard que l’on porte (avec ou sans casque de RV)… comme aujourd’hui.

 

J’ajouterai enfin que William Gibson, décidément, écrit bien (enfin, en tout cas, moi j’aime ; on s’est parfois plaint de la traduction, mais elle ne m’a pas choqué plus que ça, au passage). Les brefs chapitres en « fragments », à la manière de Tomorrow’s Parties, sont parfaitement appropriés, et le tout se lit d’une traite : quand bien même j’ai toujours aimé Gibson, j’avoue cependant que son style souvent hermétique m’a quelques fois contraint à ramer un peu (et, honnêtement, avec Identification des schémas, je m’emmerdais un tantinet) ; mais j’ai dévoré Code source. A partir de là, je vois assez mal comment je pourrais à mon tour livrer un compte rendu mitigé de ce roman…

 

Je l’ai beaucoup aimé.

 

Na.

 

Merde.

Hop.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 30 mars 2008


EVANGELISTI (Valerio), Cherudek, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Paris, Payot – Rivages, coll. Fantasy, [1998] 2000, 445 p.

Encore un petit Nicolas Eymerich pour la route ? Rhoooo, allez ! Enfin, « petit », façon de parler : pour cette cinquième enquête de notre inquisiteur préféré, Valerio Evangelisti a vu grand. Et après avoir accru la densité et la complexité de son univers avec le très bon quatrième tome de la saga, Le mystère de l’inquisiteur Eymerich, voilà que l’auteur en rajoute encore une couche avec ce Cherudek bien différent des volumes précédents : plus gros, plus dingue (éventuellement), plus complexe (peut-être), plus déroutant (sans doute).

Mais voyez plutôt : nous sommes en 1360. Nicolas Eymerich, inquisiteur général de la province d’Aragon, supporte mal le séjour d’Avignon et les complots qui entourent le successeur de Pierre dans son exil. Il a des ennemis au cœur même du Palais des Papes : les Franciscains, après une période d’incertitude, ont repris du poil de la bête ; ils s’opposent insidieusement au thomisme des Dominicains, leurs rivaux, qui tend à devenir progressivement la philosophie officielle de l’Eglise. Or Eymerich, farouche dominicain et thomiste ardent, s’en prend clairement aux disciples de saint Francois quand, au cours d’une cérémonie provocatrice, il en vient à brûler comme hérétiques des manuscrits de ce Raymond Lulle que certains d’entre eux entendent canoniser…

Aussi ne rechigne-t-il guère à quitter Avignon sur les ordres (indirects) du pape pour mener une enquête dans le Sud de la France, en proie à d’étranges phénomènes ; on y parle d’une armée de morts-vivants massacrant Anglais et Castillans en criant : « A la mort Gog ! A la mort Magog ! » Faut-il voir dans cette allusion au général des armées de l’Antéchrist le signe de l’Apocalypse prochaine ? Plus prosaïquement, il faut reconnaître que ces massacres tombent bien mal, en venant compromettre les préliminaires de Brétigny destinés à sceller une trêve entre le Dauphin Charles et le roi d’Angleterre… Or, si l’Eglise ne peut officiellement prendre parti, il ne fait aucun doute qu’elle se tient aux côtés de la couronne française dans cette affaire, et elle sait que la trêve est nécessaire. C’est dans cette atmosphère complexe et sordide que le père Nicolas Eymerich traverse le Midi de la France, en compagnie de son fidèle ami, le bien plus débonnaire père Jacinto Corona (très bon personnage, déjà croisé dans Les chaînes d’Eymerich et Le corps et le sang d’Eymerich, dont la lecture peut se révéler utile à la compréhension de ce cinquième volume).

 

Mais, sur leur route, les deux inquisiteurs vont sans cesse tomber de Charybde en Scylla : dès le premier jour de son périple, Eymerich a été clairement menacé ; et, surtout, aux hordes suscitées par la nécromancie semblent se joindre de sinistres et cruels routiers, tous plus ou moins aux ordres d’étranges frères dissidents de l’ordre de saint François, lesquels entendent bien ressusciter l’Ecclesia spiritualis, l’hérésie prêchant jusqu’au fanatisme la pauvreté absolue du Christ, et en déduisant la nécessité de la pauvreté de l’Eglise et de tout un chacun… ce qui autorise bien des débordements et excès. Ajoutons-y les sermons enflammés de deux ermites suédoises et d’un enfant espagnol, tous trois considérés comme des saints par la populace fanatique, mais dont on ne sait trop ce qu’il faut penser, les épidémies soudaines qui ravagent la région, la corruption des évêques, le regain d’intérêt pour l’alchimie chez les puissants, les exactions des brigands et routiers peu désireux de déposer les armes, le souvenir des abominables pratiques des chevaliers du Temple éliminés un siècle et demi plus tôt, et, enfin, les « miracles » et visions dantesques dont la rumeur parvient aux oreilles des deux inquisiteurs, on comprendra que la tâche de ces derniers ne sera pas de tout repos…

 

Les lecteurs habitués des enquêtes de Nicolas Eymerich savent que, dans les quatre volumes précédents, à la trame principale prenant place au XIVe siècle venait s’adjoindre une deuxième ligne narrative à l’époque contemporaine (avec éventuellement un brin d’anticipation), ainsi que, par deux fois (Nicolas Eymerich, inquisiteur et Le mystère de l’inquisiteur Eymerich), une troisième histoire, prenant place cette fois très clairement dans le futur. Dans Cherudek, Valerio Evangelisti procède un peu différemment : il renouvelle ainsi les principes directeurs de sa fameuse série, ce qui n’est pas plus mal (on a vu comment la lassitude devenait dommageable avec Le corps et le sang d’Eymerich, quand bien même le quatrième volume avait ensuite amélioré la situation), mais peut néanmoins se révéler quelque peu déroutant.

 

En effet, la deuxième ligne narrative, constituée par les chapitres intitulés « Temps zéro », ne saurait, comme son nom l’indique, se voir attribuer une datation précise, ni même, à vrai dire, une localisation aisée. Nous sommes dans une étrange ville noyée par la brume ; une ville conçue selon un mystérieux plan géométrique, et abondant en manifestations indéniablement surnaturelles. Nous y suivons trois « hommes en noir », trois Jésuites : le père Céleste, le père Clément… et le père Jacinto Corona (rappelez-vous Les chaînes d'Eymerich). Ceux-ci mènent une complexe enquête partant de la chapelle se trouvant très exactement au centre de la ville, chapelle où se trouverait une relique unique en son genre : le crane de San Malvasio. Ou San Malvagio, le « Saint Mauvais », ainsi que les Cathares surnommaient autrefois Eymerich (voir Les chaînes d'Eymerich et Le corps et le sang d'Eymerich) ? Les trois Jésuites, quoi qu’il en soit, entendent bien percer le secret de Cherudek ; il leur faudra pour cela allier sagacité et érudition, compétence théologie et cryptographique… alors que l’aboutissement de leur enquête pourrait bien se révéler plus horrible que tout ce que l’on pourrait imaginer.

 

A ces deux lignes narratives, il faut enfin ajouter, régulièrement, les interventions à la première personne de celui qui se présente de lui-même comme le narrateur de cette double histoire ; dans un état de « nonentropie », celui-ci nous entretient régulièrement de science et de pseudo-science, de religion et de magie, dans des discours hermétiques qui contiennent la clé de l’ensemble…

 

Ouf. Etrange, tout de même. Réussi ? Faut voir.

 

Pendant un bon moment, ce cinquième volume rassemble tous les éléments lui permettant de se placer au moins au niveau des meilleurs tomes de la saga, et probablement même au-dessus. Valerio Evangelisti s’y montre plus subtil qu’auparavant, plus érudit aussi ; et, dans les ruelles brumeuses de Cherudek, il construit avec brio un monde étrange et cauchemardesque qui n’a rien à envier aux plus grands maîtres du fantastique et de l’horreur. La quatrième de couverture convoque Borges, Poe et Lovecraft ; et, étrangement, elle n’a pas tort… Mais les séquences médiévales ne sont pas en reste, où l’auteur joue avec talent de sa maîtrise du suspense, mais parvient également de temps à autre à susciter quelques scènes d’horreur pure (et éventuellement gores…) parfaitement brillantes. L’intrigue, plus complexe encore que d’habitude, et jouant sur une multitude de niveaux (politique, religieux, scientifique, philosophique, psychologique…), est troublante et bien vue ; et le lecteur, comme dans un bon polar, est pris régulièrement du besoin de mener sa propre enquête, pour élucider tant les mystères de 1360 que ceux de Cherudek (pour ces derniers, les énigmes crypotgraphiques et symboliques sont assez distrayantes, d’ailleurs…). Enfin, l’alchimie complexe entre fantastique et science-fiction est plutôt attrayante, quand bien même déroutante.

 

Alors, où est le problème ? Je ne vais pas m’étendre sur les quelques bévues historiques ici ou là – notamment sur le rôle de Du Guesclin, ou encore sur la datation de la guerre de Cent Ans, erreur déjà rencontrée dans un précédent volume… –, pas insurmontables, ni sur les agaçantes coquilles et confusions – le père Céleste et le père Clément, notamment, échangent souvent leurs rôles… – et autres « maladresses » (les loups qui hululent régulièrement…) qui parsèment ce roman, et dont la faute incombe à l’éditeur et non à l’auteur.

 

Non, le principal problème réside dans un défaut de construction de l’ouvrage. En effet, le roman, bien plus long que les précédents, tend franchement à s’éterniser inutilement sur près des deux-tiers, voire des trois-quarts, de sa longueur totale : les péripéties d’Eymerich et de Jacinto, tout d’abord franchement palpitantes, deviennent ennuyeuses au fur et à mesure qu’elles se multiplient et que les mêmes scènes, à peu de choses près, se répètent (Eymerich tombe sur des ennemis ; il craint pour sa vie ; grâce à sa ruse, il parvient à s’enfuir ; Eymerich tombe sur des ennemis ; il craint pour sa vie ; grâce à sa ruse, il parvient à s’enfuir ; Eymerich tombe sur des ennemis, etc., ad nauseam…) ; parallèlement, l’enquête des trois Jésuites à Cherudek prolonge le flou pendant bien trop longtemps, et, à force de ne pas savoir où l’on va, on finit par ne plus guère avoir envie d’y aller… Puis le rythme redevient plus correct… avant de connaître, sur les cent dernières pages, une accélération totalement incongrue, accumulant les révélations expédiées par-dessus la jambe et totalement injustifiées eu égard à la logique du récit, et les « explications » dont le laconisme et l’obscurité ne dissimulent guère le côté franchement artificiel. Et hop, fin, avec du Deus ex machina en veux-tu en voilà. Et là on a envie de dire : « Déjà ? Mais… Mais… Ah bon. »

 

Et c’est bien dommage, tout de même. Cherudek aurait pu être le meilleur des Eymerich ; en définitive, il se révèle un peu décevant, et surtout frustrant ; son inventivité, son astuce, le placent au-dessus de « la concurrence », certes, mais ses défauts suscitent régulièrement un ennui léger, ce qui est plutôt regrettable pour une littérature « de divertissement »…

A suivre, malgré tout.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 27 mars 2008

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FAZI (Mélanie), Notre-Dame-aux-Ecailles, Paris, Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, 2008, 313 p.

 

Après l’excellent Serpentine, retour auprès des chouettes nouvelles de Mélanie Fazi avec ce tout nouveau tout beau recueil intitulé Notre-Dame-aux-Ecailles, publié en même temps que le recueil sus-cité était réédité, ce qui fait, ma foi, un doublé bien agréable. Inutile de revenir cette fois sur le pseudo-coup de gueule de la fois dernière, ou sur la présentation de l’auteur, on va se plonger directement dans ces douze nouvelles au fantastique diffus et léger, souvant touchantes ; très différentes, pourtant – c’est du moins mon avis – de celles composant Serpentine : Notre-Dame-aux-Ecailles témoigne clairement à mon sens d’une plus grande maturité (et pas seulement sur le plan stylistique), quand bien même certains textes sont en fait antérieurs à Serpentine... Sans doute, pour cette raison, n’en a-t-il pas la spontanéité et la fraicheur « adolescentes », qui étaient pour beaucoup dans la réussite de Serpentine ; mais il n’est pas inintéressant pour autant, bien au contraire : plus subtil, plus maîtrisé, plus adulte, il est tout aussi émouvant, mais sans doute de manière plus insidieuse ; aux émois adolescents éventuellement auto-destructeurs se substitue cette fois une forme de nostalgie trentenaire tout aussi authentique et forte, teintée à l’occasion d’érotisme (une dimension qui, sauf erreur, était beaucoup moins sensible, voire inexistante, dans le recueil précédent), et toujours placée sous le signe de la musique (et ce dès la dédicace à PJ Harvey…) ; douze nouvelles au classicisme délicat et au ton juste, dont le seul véritable défaut est une certaine tendance à la répétition, parfois, dans les thèmes comme dans les outils ; cela peut susciter, en cas de lecture trop rapide, une certaine lassitude... mais on peut aussi apprécier ces variations.

 

Détaillons un brin. Je ne m’étendrai guère sur « La cité travestie » (pp. 7-22 ; nouvelle issue de l’anthologie Emblèmes Venise noire), conte vénitien pas désagréable, mais qui tient un peu trop à mon sens de l’exercice de style, et ne m'a pas vraiment convaincu ; pas sûr que ce soit la meilleure introduction, du coup...

 

« En forme de dragon » (pp. 23-51 ; nouvelle issue de l’anthologie Rock Stars) me paraît bien plus intéressant, et permet davantage de faire le lien avec Serpentine ; une belle nouvelle sur la musique, après l’excellente « Matilda », mais résolumment différente, et plus adulte : s’y mêlent avec délicatesse les thèmes de la création artistique et de la paternité ; et en lisant, on entend les notes… Belle performance, pour un texte remarquable.

 

Après quoi, avec « Langage de la peau » (pp. 53-65), on retourne – de manière plus marquée encore que dans la première nouvelle – à l’exercice de style : il n’y a pas d’intrigue, il s’agit davantage d’un tableau. Mais ces quelques pages à l’érotisme troublant sont néanmoins remarquablement maîtrisées : intéressant, mais un peu frustrant aussi.

 

Quant à « Le train de nuit » (pp. 69-101)… Il me sera difficile de parler objectivement de cette nouvelle, je le crains. Car voilà, c’est scandaleux : Mélanie Fazi a plagié une de mes nouvelles (que je n’ai jamais écrite, et qu’elle n’a donc pu lire), horreur ! Mais bon, comme elle écrit très bien (elle...), ça va, je lui pardonne… Plus sérieusement, j’ai donc pour des raisons très personnelles énormément apprécié cette nouvelle saisissante et juste, placée plus encore que « En forme de dragon » sous le signe de la musique : elle y cite les Pixies et Joni Mitchell, j’avais reconnu en outre Sonic Youth, et sur son site elle rajoute encore dEUS et The Kills (et indirectement Sun Ra ; elle a bon goût, Mélanie Fazi, moi j’vous l’dis)… Mais tout s’enchaîne très bien, sans overdose ; et la conclusion permet en outre de noter le chemin parcouru depuis Serpentine, et notamment depuis « Nous reprendre à la route » et « Petit théâtre de rame », deux superbes nouvelles jouant sur des atmosphères et des thèmes relativement similaires.

 

Après quoi la courte nouvelle « Les cinq soirs du lion » (pp. 103-113 ; publiée dans Le Monde 2), si elle reste touchante et maîtrisée, est peut-être moins convaincante, à trop forcer dans la psychanalyse, au détriment du rêve… Mais bon, c’est un avis personnel, et la nouvelle, pour le coup, est indéniablement féminine.

 

« La danse au bord du fleuve » (pp. 115-157) me semble bien plus habile, en ce que le trouble psychologique et l’intervention surnaturelle s’y mêlent avec une plus grande ambiguité, une plus grande finesse. On y retrouve un certain érotisme décalé, à la limite de la névrose, et quelques très belles images, qui font de cette nouvelle une sorte de mélodrame de fantasy urbaine très réussi, puissamment évocateur.

 

Les deux textes suivants sont assez différents des précédents, moins tournés vers l’introspection sans doute, plus représentatifs peut-être d’un fantastique « classique ». Ainsi du thème de « Villa Rosalie » (pp. 159-178 ; publiée dans Fantasy 2006), belle histoire (ou beau tableau) de maison hantée évacuant l’épouvante pour privilégier l’émotion.

 

« Le nœud cajun » (pp. 179-206 ; nouvelle publiée dans De minuit à minuit), ensuite, porte clairement la marque d’une œuvre de jeunesse dans son cadre américain (comparer, sans doute, avec « Ghost Town Blues » dans Serpentine), mais est néanmoins une nouvelle très convaincante, plus marquée par l’horreur pure que toutes celles qui ont précédé, mais très efficace et saisissante, très touchante à nouveau.

 

« Notre-Dame-aux-Ecailles » (pp. 207-223 ; publiée dans Fantasy 2005) revient ensuite à l’introspection et au fantastique diffus, avec une grande réussite (c’est probablement le texte le plus réussi du recueil dans ce genre) ; une nouvelle sombre, morbide même… mais belle.

 

« Mardi gras » (pp. 225-247) est ensuite un beau témoignage sur la Nouvelle-Orléans dévastée par Katrina ; l’intrigue est minimale, le décor sublime, l’hommage touchant.

 

Après quoi « Noces d’écume » (pp. 249-284) est une nouvelle étonnante, mêlant l’introspection et l’ambiguïté sentimentale qui traversent la plupart des textes du recueil avec une atmosphère horrifique assez clairement lovecraftienne. On pourrait craindre que la greffe ne prenne pas ; on aurait tort…

 

Le recueil s’achève enfin sur « Fantômes d’épingles » (pp. 285-314), un vrai petit bijou, traitant avec finesse et une authentique douleur de la mort et du deuil. Très beau, une conclusion parfaite.

Comme souvent quand j’en viens à traiter de recueils de nouvelles, j’ai tendance à faire dans le catalogue, et vous prie de bien vouloir m’en excuser… Mais on aura compris, du moins je l’espère, que Notre-Dame-aux-Ecailles est un très bon recueil de fantastique (au sens le plus noble du terme), qui mérite amplement d’être lu ; sans doute est-il moins direct, moins efficace au premier abord que le plus spontané Serpentine (c’est du moins mon sentiment…) ; mais il s’en dégage bien, pour reprendre l’expression de Jean-Claude Dunyach, « une petite musique poignante », une justesse, une sincérité tout à fait remarquables et délicieuses.

Un recueil à lire lentement, en prenant son temps ; il faut se laisser pénétrer par la douce brise qui se dégage de ces textes, par leur sombre atmosphère toute de brume et de larmes, par leur profonde douleur qui fait leur profonde humanité.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 26 mars 2008

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MESSAC (Régis), Quinzinzinzili, préface d’Eric Dussert, Talence, L’Arbre vengeur, coll. L’alambic, [1935] 2008, 195 p.

 

Avec L’Eve future, je vous avais un tantinet entretenu de cette fameuse SF-avant-la-SF longtemps oubliée, et plus particulièrement des précurseurs FRRRRRANÇAIS du genre (oui, Môssieur !), que l’on tend heureusement à redécouvrir aujourd’hui (ce qui me rappelle, au passage, qu’il serait temps que je me procure l’anthologie de Serge Lehman Chasseurs de chimères, qui fait beaucoup pour la Cause…). Enfin, Villiers de L’Isle-Adam, on ne l’avait pas oublié, lui, il avait même eu droit à son recueil à la Pléiade…

 

Régis Messac, par contre, si (si l’on excepte quelques admirateurs de bon goût et nécessairement érudits). Pourtant, le bonhomme était fort intéressant, et le prosélytisme de la Société des Amis de Régis Messac est fort bienvenu, à même de nous faire redécouvrir l’œuvre fascinante de ce pionnier d’un genre qu’en France on ne nommait pas encore. Plusieurs rééditions d’œuvres depuis longtemps introuvables ont ainsi été entreprises, dont cet impressionnant Quinzinzinzili. Un titre « improbable », comme on dit. Et un bien beau petit bouquin, avec une intéressante préface d’Eric Dussert, quelques documents annexes et une riche bibliographie.

 

Mais présentons rapidement l’auteur (pour les détails, voyez par exemple ici). Régis Messac, né en 1893 en Charente, fils d’instituteurs de la Laïque, deviendra instituteur lui-même. La première guerre Mondiale interrompt ses tentatives pour intégrer l’Ecole normale supérieure : envoyé sur le front, il est rapidement blessé, et gravement : une balle lui perfore le crâne… ce qui a probablement joué en faveur du pacifisme qu’il ne cessera de prôner par la suite. Rendu à la vie civile en 1919, il passe l’agrégation et enseigne un temps au lycée d’Auch, avant de poursuivre ses études dans des universités étrangères (Glasgow, puis McGill à Montréal) ; à son retour en France, il devient docteur ès Lettres après avoir soutenu une brillante thèse sur un sujet original, Le « Detective Novel » et l’influence de la pensée scientifique (1929), qui en fait un pionnier de l’étude du polar. Mais son goût des littératures « autres » l’amènera également à s’intéresser à ce que l’on n’appelle pas encore la science-fiction : c’est ainsi qu’il créera dans les années 1930 la collection des « Hypermondes » (dont, si je ne m’abuse, Quinzinzinzili fut le premier titre publié), vouée à la découverte du genre en France. Il écrit ainsi plusieurs ouvrages (au sein d’une production pléthorique et variée) que l’on pourrait qualifier d’anti-utopies, qui sont autant de miroirs de ses principaux traits de caractère : pacifistes, progressistes, anarchisantes, mais anti-dogmatiques… et pessimistes, enfin, sinon surtout. La deuxième guerre Mondiale sonnera hélas le glas de cette belle entreprise : Messac, engagé dans la résistance, est arrêté sur dénonciation en 1943, et déporté dans les camps de concentration ; on perd sa trace en janvier 1945 (on suppose qu’il est mort lors des terribles marches de déportés d’un camp à l’autre)…

 

Mais venons-en maintenant à ce singulier Quinzinzinzili. Ce bref roman prend l’aspect de « mémoires » rédigées par un certain Gérard Dumaurier, nous contant rien moins que la fin du monde… et le mauvais tour que prend son hypothétique renaissance. Dumaurier est un type assez ordinaire, mais instruit, une sorte de dilettante qui a trouvé une bien agréable planque en devenant le précepteur des deux enfants d’un richissime lord de noblesse récente. C’est alors qu’il accompagne les marmots en Lozère, l’un des deux enfants souffrant d’une pointe de tuberculose dont on suppose que l’altitude et le bon air de la campagne sauront y mettre un terme, que le pire se produit. Dumaurier nous rapporte le sinistre enchaînement des événements qui conduiront à la deuxième guerre Mondiale (rappelons que le roman date de 1935 : pour le coup, le tableau dressé par l’auteur est d’une effrayante lucidité, dans l’ensemble…). Mais cette guerre ne ressembla pas aux précédentes, et fut très brève, du fait de la diabolique invention d’un savant japonais : une arme révolutionnaire, chamboulant rien moins que l’atmosphère ! Du fait d’une réaction en chaîne, très vite, tout le monde crève : l’humanité est éradiquée de l’ensemble du globe.

 

Ou presque… Dumaurier survit, ainsi qu’une petite troupe de gamins à la veille de l’adolescence : ils visitaient une grotte quand le drame a eu lieu… Quand ils parviennent à en sortir, c’est pour découvrir un monde vide et mort. Quelques animaux ont survécu, des serpents, des taupes, qui fournissent, avec les arbres fruitiers, la nourriture frugale de ces Robinsons d’un genre nouveau, destinés à reconstruire le monde.

 

Mais c’est mal parti. Les gamins régressent très vite, leur langue s’abâtardit, se nasalise. Le « Qui es in coelis » du Pater Noster dégénère en « Quinzinzinzili »… et Quinzinzinzili, l’absurde vocable, devient bientôt Dieu ; dans tout ce que les gamins ne comprennent pas (c’est-à-dire à peu près tout…), ils voient bientôt la main de Quinzinzinzili. Une des premières recréations de cette nouvelle humanité est ainsi la religion, la superstition, le repli dans le mythe dispensant du recours à la raison. Ils ne s’arrêteront pas là, bien sûr : bientôt, ils redécouvriront les armes, le meurtre, la guerre, la domination des forts sur les faibles, l’imposture, la possession… L’amour ? Allons bon ! La seule survivante (un vrai tue-l’amour, à en croire Dumaurier…) se passe fort bien de sentiments, et sa sexualité tient davantage du signe de prestige social, si l’on ose dire : autour de la femelle, drames et meurtres s’enchaînent… Vraiment, c’est mal parti : les enfants prétendument « innocents » (la bonne blague !) semblent s’employer à reproduire toutes les erreurs de leurs crétins d’ancêtres, ces mêmes erreurs qui ont conduit à leur extermination.

 

Et Dumaurier, dans tout ça ? Il s’en fout. A quoi bon ? Bien vite, avec la dégénérescence du langage, il ne parvient qu’à grand peine à communiquer avec les gosses. Et pourquoi faire, après tout ? Que pourrait-il bien leur dire ? Lui, à part Shakespeare, Virgile, tout ça… Les machines, et tout le reste, il n’y connaît rien… Et puis, tenez : une fois il a montré au petit Lanroubin comment fonctionne un briquet. La réaction du gamin ne s’est pas fait attendre : « Quinzinzinzili ! Quinzinzinzili ! » Et Dumaurier d’être nommé Gardien du Feu, le briquet n’ayant obéi qu’à lui, selon la volonté de Quinzinzinzili… Or Lanroubin, qui est curieux et volontaire, est probablement le moins stupide des gosses ! Alors à quoi bon ? C’est reparti, voilà tout. Dumaurier est un vestige de l’ancien monde, qui n’a guère sa place dans le nouveau. Il n’a aucune envie d’intervenir, de guider les gosses. Il préfère écrire. Pour qui ? Il ne le sait pas vraiment. Peut-être, en vérité, est-il un fou qui rêve de la fin du monde, et ses carnets sont-ils lus par de sinistres hommes en blanc ? Et qu’est-ce que ça pourrait changer ?

 

« Moi, moi… Je ne sais plus. Je ne sais plus qui je suis. Ni si je suis.

 

« Oh, et puis…

 

« Qu’est-ce que ça peut me faire ?

 

« M’en fous. Quinzinzinzili !

 

« Quinzinzinzili ! »

 

Un court roman cinglant comme un coup de fouet. Sa Majesté des Mouches en pire. D’un pessimisme terriblement lucide. Mais, après tout, le pessimiste n’est-il pas un optimiste qui a ouvert les yeux ? Le tableau dressé par Messac dans son anti-utopie post-apocalyptique est d’une noirceur impressionnante, et en même temps cruellement drôle. Un humour terrible, bien entendu, cynique, tenant quelque peu de Swift, entre le noir et le jaune, acerbe, désespéré, désabusé. Lucide. Nihiliste, peut-être, comme Dumaurier ? Pas sûr. Messac ne s’en fout probablement pas, à la différence de son personnage. Avec Quinzinzinzili, il offre au lecteur un miroir, cruel mais salutaire ; pas du genre à répéter sans cesse : « Vous êtes la plus belle… » Non, le reflet instruit bien sur son modèle : autant dire qu’il ne laisse certainement pas indifférent.

A lire et relire. Une confirmation supplémentaire que l’oubli est un crime.