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Jeudi 20 mars 2008

L-Eve-future-copie-1.jpg

VILLIERS DE L’ISLE-ADAM, L’Eve future, édition établie par Nadine Satiat, Paris, Flammarion, coll. GF-Flammarion, 1992, 441 p.

 

Une idée reçue dont il faut se débarrasser : non, la science-fiction n’est pas née aux Etats-Unis avec les auteurs de « l’âge d’or ». A vrai dire, et de manière très logique, le genre préexistait à sa désignation, forgée après quelques hésitations par l’éditeur Hugo Gernsback. Auparavant, on employait d’autres expressions, celle de « merveilleux scientifique », par exemple. Et on compte bon nombre d’illustres « précurseurs » de la science-fiction, qui ne sont donc des « précurseurs » que par convention. Certains sont restés célèbres, ainsi, outre-Manche, H.G. Wells ; on pourrait à vrai dire remonter à Mary Shelley et son fabuleux Frankenstein ou le Prométhée moderne, et sans doute au-delà… De même en France, d’ailleurs, où les auteurs s’illustrant dans le genre furent particulièrement nombreux, quand bien même ils ont pour la plupart aujourd’hui sombré dans l’oubli. Pas tous, bien sûr : nous avons tous lu Jules Verne… Mais il en est d’autres encore, que l’histoire littéraire, peut-être un peu moins sectaire alors, n’a pas confiné dans le genre, mais a élevé au rang convenant à leur génie : ainsi Rosny-Aîné, ou encore, et peut-être davantage, Villiers de l’Isle-Adam, auteur de cette fameuse Eve future, étrange pierre angulaire d’un genre en formation, à vrai dire plus paradoxale encore que « l’andréide » qui en offre le prétexte.

 

Villiers de l’Isle-Adam, en effet, n’avait rien du scientiste confiant dans l’avenir et porté sur la spéculation qui semblera caractériser la SF « à l’ancienne », à la Gernsback, puis à la Campbell. Bien au contraire, cet aristocrate – comme son nom l’indique… –, sorte de dandy sans le sou, proche des décadents symbolistes, voire mystiques, à la Huysmans, mais déjà auparavant d’un Baudelaire, partageait avec ces auteurs un profond mépris pour le progrès sous toutes ses formes, progrès technique, progrès social, ce progrès répugnant qui semblait caractériser l’esprit du siècle, tout de scientisme et de positivisme à la mode bourgeoise. Villiers de l’Isle-Adam abomine la médiocrité bourgeoise et tout ce qui semble en découler, et notamment la démocratie ; sous cet angle et sous bien d’autres, ainsi sa plume emphatique et son cynisme cruel, il n’est pas sans évoquer un Flaubert fustigeant la bêtise de l’esprit positif dans ce qu’il a de plus bourgeois avec le réjouissant Bouvard et Pécuchet.

 

Et il me semble qu’il y a ici un parallèle intéressant. Flaubert, donc, méprisait son siècle ; au réalisme plat, il préférait la grandiloquence des mythes et d’un passé idéalisé, imprégné de rêve : en témoignent les différentes versions de La Tentation de saint Antoine, Salammbô, et, dans les Trois contes, « La légende de saint Julien l’Hospitalier » et « Herodias ». Pourtant, si les œuvres citées sont de très grande qualité, on peut bien reconnaître que Flaubert n’a jamais autant excellé que dans ses romans réalistes, voire naturalistes, ceux où il emprunte les airs de la bourgeoisie pour mieux la disséquer et en faire ressortir les ridicules et les bassesses ; d’autant que l’érudition étouffante comme le goût du mot rare qui caractérisent le versant « rêveur » de l’œuvre de Flaubert n’ont à vrai dire rien à envier aux passions soudaines et vides de Bouvard et Pécuchet ; le plus fort étant que l’auteur en est bien conscient… Aussi, c’est bien l’écriture « par défi » de Madame Bovary, puis de son plus génial encore pendant masculin L’éducation sentimentale, qui ont valu au grand auteur d’entrer dans l’histoire, et d’avoir une postérité littéraire sans doute inattendue, et pour ainsi dire pas vraiment désirée : celle de Zola et du cercle naturaliste entourant le chroniqueur des Rougon-Macquart lors des Soirées de Médan. Mais sans doute ses vrais fils spirituels doivent-ils être recherchés parmi ceux qui deviendront bientôt des dissidents de ce premier cercle, en réintroduisant d’une manière ou d’une autre le rêve et l’idéal dans la sécheresse naturaliste, et, par là-même, en en rejetant les éventuelles déviances bourgeoises : Huysmans dans la décadence d’A rebours, puis dans le mysticisme outrancier du « roman de Durtal », du satanisme tentateur (… et finalement bourgeois !) de Là-bas à l’apothéose catholique d’En route, La cathédrale et L’oblat ; Maupassant dans le fantastique du Horla ; Rosny dans le « merveilleux scientifique »…

 

Et cette tension entre une imprégnation de l’esprit du siècle et son rejet vigoureux, jusqu’à la réaction dans certains cas, me semble assez caractéristique de Villiers de l’Isle-Adam, ainsi que, via Baudelaire, d’un auteur qui a beaucoup compté dans sa formation littéraire et dans l’élaboration de L’Eve future, Edgar Poe. Villiers de l’Isle-Adam abomine la médiocrité bourgeoise, le scientisme, l’esprit « positif » ; il les raille régulièrement, notamment dans ce qui deviendra les Contes cruels ; son rejet passe tout naturellement, en politique, par le légitimisme, et, pour ce qui est des idées, par une symbiose éventuellement maladroite d’un catholicisme très personnel et d’une philosophie idéaliste résultant d’une mauvaise lecture de Hegel. Au-delà, ses modèles littéraires sont à chercher dans les sources du romantisme, au-delà même de Hugo, et surtout, outre-Rhin, chez Goethe : depuis bien longtemps, Villiers de l’Isle-Adam veut écrire « son » Faust ; une grande œuvre unique, inclassable, grandiloquente, mégalomane, et à même d’illustrer cette conviction profondément ancrée chez l’auteur, que philosophie et poésie sont une seule et même chose. Plusieurs projets se solderont par un échec ; mais finalement, le Faust de Villiers de l’Isle-Adam, ce sera bien L’Eve future : un roman inclassable, unique, déroutant, d’une grande richesse, et qui a dû surprendre son auteur tout autant que son public… mais fut bien vite reconnu comme un chef-d’œuvre, loué par ses pairs (et en premier lieu Mallarmé), quand bien même il ne rapportera dans l’immédiat quasiment rien à son auteur, lequel, après une vie sans le sou, périra jeune dans la misère la plus totale. Une œuvre, enfin, tiraillée entre les extrêmes, et où, contre le projet de départ visant à dénigrer le scientisme, opposé au rêve, à l’idéal et à la foi, le résultat sera une synthèse de ces supposés antagonistes : sans doute contre les premières intentions de l’auteur, L’Eve future, de conte philosophique faustien farouchement réactionnaire et anti-bourgeois, deviendra une incarnation du plus noble « merveilleux scientifique », en dissociant la science et le progrès de la médiocrité bourgeoise, pour les rendre à l’idéal et à l’imagination qui ont de tous temps fait les plus grands génies.

 

Le génie, dans L’Eve future, ce sera rien moins que Thomas Edison, qui y jouera successivement ou en même temps les rôles de Faust (auquel il emprunte son long monologue introductif) et de Mephistopheles. Dans les premières ébauches du roman, Villiers de l’Isle-Adam entendait moquer le savant, en faire l’incarnation de cette petitesse bourgeoise, de la bêtise positiviste qu’il comptait dénoncer : il n’avait pas saisi, ainsi, l’importance de l’invention du phonographe, dans lequel il ne voyait qu’un gadget sans intérêt… servant au mieux à des utilisations grivoises on ne peut plus bourgeoises. Mais en se documentant sur son personnage, il donnera bientôt une tout autre image du génial inventeur de Menlo Park : en effet, si Edison conserve par endroits quelques traits risibles, et si son scientisme est indéniablement excessif, il n’en est pas moins dans une égale mesure un poète et un rêveur. Et, au-delà du cynisme et du matérialisme de l’expérience scientifique, il se révèle un homme fondamentalement bon, le cœur sur la main, prêt à tout pour venir en aide à son prochain.

 

A savoir Lord Ewald. Un beau jeune homme, intelligent, noble, aimable, riche… Tout pour plaire. C’est son malheur : dans sa famille, on ne tombe amoureux qu’une fois ; or il a jeté son dévolu sur la superbe Miss Alicia Clary. On ne saurait imaginer plus belle femme : elle est divine, l’incarnation même de la Venus victrix du Louvre. Seulement… Non, elle n’est pas bête : l’intelligence comme la bêtise seraient pour elle des atouts ! Non, non, c’est bien pire : elle est bourgeoise ; superficielle, n’attachant d’importance qu’à la « distinction » et aux apparences ; creuse, ne s’intéressant à rien, n’envisageant l’art que comme un passe-temps ; positive, en un mot : autant dire sans âme (p. 342 : « D’ailleurs, cet opéra-là, murmura Miss Alicia Clary, c’est du fantastique, tout cela. / – Et le fantastique a fait son temps ! c’est juste. Nous vivons dans une époque où le positif seul a droit à l’attention. Le fantastique n’existe pas ! conclut Edison »… ironique, cela va sans dire ; joli retournement !). Quoi qu’il en soit, Lord Ewald souffre de sa compagnie, de sa médiocrité ; il ne voit plus qu’une seule échappatoire : le suicide. S’il s’est rendu à Menlo Park, c’était pour revoir une dernière fois le grand homme, son ami, auquel il était venu en aide il y a de cela quelque temps.

 

Et Edison compte bien payer sa dette. Il propose un « pacte » (c’est le titre de la deuxième partie, faustien au possible) à son jeune ami : en l’espace de trois semaines, il s’engage à réaliser ses vœux, d’une manière inespérée. Voyons : ce n’est pas la chair qui désespère Lord Ewald, mais cette triste disparition de l’idéal féminin, ce manque d’âme. Eh bien ! Edison est en mesure de créer une femme artificielle, une « andréide », qui aura l’apparence exacte de Miss Alicia Clary, mais avec le supplément d’âme qui seul peut la rendre digne d’être aimée. Lord Ewald hésite ; il n’y croit guère, à vrai dire ; et puis… ne serait-ce pas tenter Dieu ? (p. 301.)

 

« En effet, ce que disaient, en réalité, ces deux hommes, l’un avec ses calculs littérairement transfigurés, l’autre avec son silence d’adhésion, ne signifiait pas autre chose que les paroles suivantes, adressées, inconsciemment, au grand x des Causes premières.

 

« « La jeune amie que tu daignas m’envoyer, jadis, pendant les premières nuits du monde, me paraît aujourd’hui devenue le simulacre de la sœur promise et je ne reconnais plus assez ton empreinte, en ce qui anime sa forme déserte, pour la traiter en compagne. – Ah ! l’exil s’alourdit, s’il me faut regarder seulement comme un jouet de mes sens d’argile celle dont le charme consolateur et sacré devrait réveiller, – en mes yeux si las de l’aspect d’un ciel vide ! – le souvenir de ce que nous avons perdu. A force de siècles et de misères, le permanent mensonge de cette ombre m’ennuie ! rien de plus : et je ne me soucie plus de ramper dans l’Instinct, d’où elle me tente et m’attire, jusqu’à m’efforcer de croire, toujours en vain, qu’elle est mon amour.

 

« « C’est pourquoi, passant d’une heure et qui ne sait d’où je viens, je suis ici, cette nuit, dans un sépulcre, essayant, – avec un rire qui contient toutes les mélancolies humaines, – et m’aidant, comme je le peux, de la vieille Science défendue – de fixer, au moins, le mirage – rien que le mirage, hélas ! – de celle que ta mystérieuse Clémence me laissa toujours espérer. »

 

« Oui, telles étaient, à peu près, les pensées que voilait, en réalité, l’analyse du sombre chef-d’œuvre. »

 

L’andréide, en effet, est plus qu’un simple simulacre, prenant l’apparence de la femme. Villiers de l’Isle-Adam, ici, s’éloigne des automates d’Hoffman et autres simulacres qui ont pu le précéder ; on passe bien au stade du robot, ou plus exactement de l’androïde, comme on le désigne de nos jours. Plus encore, à vrai dire ; en lui conférant tout à la fois une âme et un corps, il s’agit bien de faire de Hadaly une femme authentique, reproduction en moins (quelle importance ! l’andréide est de toute façon armée d’un couteau pour se défendre contre les attentats lubriques…), une femme idéale : une Eve nouvelle, une Eve future.

 

Mais, s’il entend laisser le choix à Lord Ewald – et se montre à l’occasion craintif lui-même sur les conséquences éventuelles du pacte –, nul argument prétendument « rationnel », « logique » ou « moral » ne tient face à Edison – le scientifique, le poète, le rêveur, qui compte bien asséner le coup fatal à l’hypocrisie bourgeoise (p. 333) :

 

« Je viens vous dire : Puisque nos dieux et nos espoirs ne sont plus que scientifiques, pourquoi nos amours ne le deviendraient-ils pas également ? – A la place de l’Eve de la légende oubliée, de la légende méprisée par la Science, je vous offre une Eve scientifique, – seule digne, ce semble, de ces viscères flétris que – par un reste de sentimentalisme dont vous êtes les premiers à sourire, – vous appelez encore « vos cœurs ». […] Chimère pour chimère, péché pour péché, fumée pour fumée, – pourquoi donc pas ?… »

 

C’est bien Edison, le scientifique, qui tient ce discours poussant le scientisme à ses extrêmes. Mais il ne faut pas y voir une perfidie à l’encontre du « sorcier de Menlo Park », bien au contraire ; et la suite le démontre amplement.

 

Au fil des brefs chapitres du roman, presque intégralement constitués de monologues d’Edison au style précieux et alambiqué, l’argumentaire est souvent cruellement drôle (et d’une délicieuse misogynie fin de siècle…), tandis que la description du projet de l’andréide fait se joindre le réalisme scientifique le plus absolu et le rêve le plus fou ; Villiers de l’Isle-Adam, avec le projet démiurgique qu’il attribue au « papa du phonographe », déterre ainsi l’imagination sous la science, l’âme sous les rouages, le rêve sous la réalité ; les frontières se fissurent, les diktats du « bon goût » et du « sérieux » sont bafoués, et l’auteur introduit ainsi en littérature le « merveilleux scientifique » à l’état pur. En critiquant le scientisme et le positivisme, le dandy réactionnaire succombe progressivement (si j’ose dire…) aux charmes de l’invention et de la technique, en dégage une poésie jusqu’alors inconcevable ou presque ; on peut bien dire, pour toutes ces raisons, qu’il y a déjà, dans L’Eve future, tout ce qui fait le meilleur de la science-fiction, l’émerveillement et le sens s’y mêlant, comme le rêve et la réalité.

 

Et si, en fin de parcours, l’auteur, comme à regret – ou pour obéir, finalement, à l’image qu’il entend donner de lui, mais qu’il n’en a pas moins malmenée –, suit les usages de la conclusion « morale » faisant triompher Dieu sur la science, il n’en reste pas moins que l’andréide Hadaly a témoigné tout au long du roman du succès de l’entreprise de la science contre Dieu (ou avec lui ? ou à sa place ? une entreprise étrangement légitime, en tout cas… et qui surpasse même les espérances d'Edison !). Et L’Eve future, pour notre plus grand plaisir, aura une belle et pléthorique descendance, de simulacres pensants, de robots qui rêvent, de créations faustiennes qui questionnent l’humanité, parfois avec une cruauté salutaire, en la reproduisant, en l’imitant, voire en la dépassant.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 19 mars 2008

Serpentine.jpg

FAZI (Mélanie), Serpentine, préface de Michel Pagel, Paris, L’Oxymore - Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, [2004] 2008, 317 p.
 
Attention, je vais commencer ce compte rendu par un pseudo-coup de gueule puéril, sans doute exagéré, et potentiellement de mauvaise foi. M’en fous, chuis chez moi, d’abord, alors zob.
 
Donc. On se plaint régulièrement, sur les fora consacrés aux littératures de l’imaginaire, du supposé mauvais état de la science-fiction (en en profitant, comme de juste, pour imputer ce scandale au succès impressionnant de la fantasy). Mais que devrait-on dire, alors, pour ce qui est du fantastique ! Aujourd’hui, j’ai le triste sentiment d’une quasi-inexistence du fantastique. En effet, à peu de choses près, le lecteur amateur du genre ne se voit offrir que deux possibilités dans le mince réduit qui lui est consacré, tout au fond de la librairie (probablement une zone non euclidienne...) : d’une part, il y a les gros best-sellers que l’on désigne parfois, avec un brin de mépris, comme appartenant à la mainstream horror (ce qui n’empêche pas, loin de là, d’y trouver d’excellents auteurs : Stephen King, Dan Simmons – souvent avec des vrais morceaux de science-fiction dedans –, Clive Barker – souvent avec des vrais morceaux de fantasy dedans –, etc.), et des novélisations pathétiques de pathétiques séries TV pour adolescentes pseudo-goth ; d’autre part, les classiques du genre, fin XIXe ou début XXe, qui ont pour bon nombre d’entre eux été absorbés dans la littérature générale. Entre les deux, rien, ou peu s’en faut : au-delà du fanzinat, pas de revue (si l’on excepte Le Visage vert, excellente revue, certes, mais tournée vers les auteurs anciens), peu d’auteurs récents (du moins s’assumant dans le genre : on parlera plus souvent de « littérature blanche », ou de fantasy urbaine, etc. ; enfin, en tout cas, depuis Poppy Z. Brite, j’ai rien vu passer… heu, je parle des bons auteurs, bien sûr : des ressucées stériles et écrites avec les pieds des grands mythes du genre, vampirisme en tête, à destination des flap-flaps juvéniles, on en a bien des livraisons régulières...).
 
Or Mélanie Fazi écrit du fantastique. Mieux : si elle a publié deux romans, elle a avoué son attirance particulière pour la nouvelle, forme singulièrement adaptée au genre, mais réputée impubliable. Elle est pourtant publiée ! Deux de ses recueils viennent en effet de paraître chez Bragelonne (dans la collection L’Ombre de Bragelonne, peu ragoûtante jusque-là), le tout nouveau tout beau Notre-Dame-aux-Ecailles (dont je vous reparlerai bientôt), et ce très bon Serpentine, qui avait été précédemment publié aux défuntes éditions de l’Oxymore, et avait reçu quelques critiques flatteuses, ainsi que quelques récompenses non négligeables (dont le Grand Prix de l’Imaginaire 2005).

Et tout cela est amplement mérité. Michel Pagel, dans sa sympathique et amusante « Préface » (pp. 5-12), ne tarit pas d’éloges à propos du jeune auteur qu’est Mélanie Fazi. Et il a bien raison : si l’on sent encore ici ou là quelques maladresses de débutante, le tout est quand même fort bien troussé, finement écrit, émouvant, et revisite les thèmes classiques du genre avec une élégance qui n’appartient qu’aux meilleurs ; et, comme les meilleurs, elle sait remarquablement maintenir l’ambiguïté qui fait les grands textes du genre, où l’interprétation des événements selon une grille rationnelle ou surnaturelle, naturaliste ou allégorique, est le plus souvent laissée au libre choix du lecteur (le fantastique de Mélanie Fazi est souvent très diffus, n’intervenant que par petites touches d’étrangeté). Oui, on tient bien là un auteur à suivre.
 
« Serpentine » (pp. 15-41), ainsi, se lit très bien : la plume est fluide, le ton juste ; il y a bien une atmosphère particulière dans cette nouvelle prenant place dans un salon de tatouage, une émotion, un sens de la « fêlure » (le mot revient souvent quand on parle de Mélanie Fazi) ; un petit côté vaguement ado gogoth, aussi (l'auteur se défend de tout rattachement à la subculture gothique, mais on va dire que ce préjugé qui revient souvent n’est guère étonnant…), mais pas désagréable, puisque le talent est là. Si la nouvelle vaut plus pour son atmosphère que pour sa chute, elle n’en est pas moins réussie. Sans être exceptionnel, c’est un bon texte ; et c’est déjà pas mal.
 
La suite est bien meilleure, pourtant. Et ce dès « Elégie » (pp. 43-55), troublant monologue d’une mère, tout de douleur et de folie, qui saisit le lecteur aux tripes. Et l’on franchit encore un cran supplémentaire avec la superbe « Nous reprendre à la route » (pp. 57-85) : une nouvelle plus éthérée, contemplative, sombre et touchante, sur les étranges rencontres faites par une voyageuse sur une aire d’autoroute…
 
On retrouve ensuite un certain émoi adolescent auto-destructeur, voire masochiste, dans deux jolies nouvelles très fortes, la troublante « Rêves de cendre » (pp. 87-108), puis l’émouvante « Matilda » (pp. 109-144), que l’on sent toute en réminescences personnelles, et bien évocatrice de la passion de l’auteur pour la musique.
 
On change totalement d’atmosphère avec « Mémoires des herbes aromatiques » (pp. 145-167), charmant conte cruel de fantasy urbaine prenant pour cadre un restaurant grec tenu par une certaine Circé… La chute est téléphonée, le fond peut faire sourire, mais l’intérêt est bien là ; une nouvelle qui donne l’eau à la bouche !
 
Après quoi, « Petit théâtre de rame » (pp. 169-207), qui retrouve l’importance du cadre de « Serpentine » et plus encore de « Nous reprendre à la route », est probablement une de mes nouvelles préférées de l'ensemble du recueil ; une fois de plus un texte touchant et vrai, où le fantastique s’immisce par de petits riens : c’est tout un monde que l’on contemple le long de la ligne 5 du métro parisien ; j’ai pensé, à la lecture de ce texte, à Neil Gaiman dans ses plus belles réussites (dans Sandman, dans certains textes de Miroirs et fumée…) : le cadre est familier, l’auteur se contente de pointer du doigt, l’air de rien, le petit détail qui confère à chaque endroit, à chaque personnage, son caractère unique insoupçonné. Une performance.
 
Mais « Le faiseur de pluie » (pp. 209-247) est également une réussite. Un joli texte contant l’étrange rencontre faite par deux enfants dans la maison de leur grand-mère, en Italie, où ils s’ennuient désespérement ; un récit émouvant et juste, à la nostalgie finement disséminée.
 
Et si les deux dernières nouvelles, « Le passeur » (pp. 249-271) et plus encore le western fantastique de « Ghost Town Blues » (pp. 273-315), qui tranche passablement sur les textes précédents, sentent davantage les textes de jeunesse, avec leurs défauts inhérents, ils n’en sont pas médiocres pour autant, seulement moins bons ; autant dire pas mal du tout.

Serpentine
constitue donc bien un très bon recueil de nouvelles, qui laisse augurer du meilleur pour la suite. Tout cela est encore un peu jeune, on ne criera pas à la perfection ou au chef-d'oeuvre ; mais c'est le plus souvent remarquablement juste, ce qui pardonne bien des choses. Et j’aurais d’ores et déjà envie de dire, après cette seule lecture, que Mélanie Fazi figure parmi les auteurs français de l’imaginaire dont je vais suivre avec attention la carrière future, aux côtés de Catherine Dufour, Xavier Mauméjean et probablement Jérôme Noirez (pour lui, je devrais pouvoir confirmer très prochainement...). A suivre très bientôt avec Notre-Dame-aux-Ecailles.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 19 mars 2008

Clarke.jpg

J’ai appris ce matin la mort d’Arthur C. Clarke. Confirmation supplémentaire que nous vivons bien dans un triste monde tragique… Et je crois bien que le bonhomme mérite quelques lignes.
 
Un des grands noms de « l’âge d’or », pas de doute ; probablement son plus grand représentant britannique. On en a fait à certains égards le père de la « hard science » ; et il est indéniable que ce pionnier de l’astronautique, qui avait décrit dès 1945 le principe du satellite géostationnaire et de la communication par satellites qui est pour beaucoup dans la forme prise par notre société contemporaine, cet auteur qui a réussi entre autres le tour de force de populariser l’idée saugrenue et fabuleuse de l’ascenseur spatial, était bien l’incarnation même des ambitions de ce courant dans ce qu’il a de plus beau : le réalisme scientifique y devient un outil de pure fascination, aboutissant au vertige devant l’incompréhensible et à la réflexion ontologique et métaphysique. On peut bien dire en effet, comme on l’a souvent noté, qu’un Stephen Baxter est aujourd’hui son plus légitime et talentueux héritier.
 
J’ai peu lu Clarke, je l’avoue : quelques nouvelles ici ou là, le gros Omnibus des « Odyssées », le très bon Rendez-vous avec Rama et ses suites inégales co-écrites avec Gentry Lee… Si je trouvais ses idées brillantes, son style souvent maladroit et son ton parfois naïf m’agaçaient... Aussi, comme beaucoup de monde j’imagine, quand je pense à Arthur C. Clarke, c’est surtout le co-auteur avec Stanley Kubrick de 2001 l’Odyssée de l’espace qui me vient à l’esprit. 2001 reste encore aujourd’hui (et restera peut-être encore longtemps…) le meilleur film de science-fiction jamais réalisé. Rappelons brièvement l’histoire : Kubrick qui contacte Clarke, en lui proposant de tourner enfin le « bon film de science-fiction » que l’on attendait depuis si longtemps ; la longue élaboration commune du scénario définitif à partir de la nouvelle « La Sentinelle » (et aussi de « Rencontre à l’aube », on l’oublie parfois) ; la sortie du film et du « roman » (objectivement, un scénario mal dégrossi…) en même temps ou presque : et au final, une merveille unique en son genre, un chef-d’œuvre du septième art, alliant comme nul autre pertinence du propos et magnificence plastique. 2001, où l’art de conférer enfin à la science-fiction cinématographique des lettres de noblesse bien méritées ; rares, sans doute, sont les films qui ont eu une telle influence, qui ont suscité autant de vocations.
 
Clarke, ainsi, fait partie de ces grands hommes qui, à leur manière, ont su changer le monde, le mot n'est pas trop fort ; il fait partie de ceux qui nous ont amené à regarder les étoiles d’un œil différent, plus attentif et plus brillant ; son œuvre, conjuguant rêve et réalisme, espoir et désillusion, divertissement et sens, est typique de ce que la science-fiction peut produire de plus grand, de plus beau, de plus nécessaire.
 
Merci pour tout ça, M. Clarke.
 
A l’Enfant des Etoiles, bon voyage au-delà de l’infini.
par Nébal publié dans : Et le reste...
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Mardi 18 mars 2008

Le-monde-englouti.jpg

BALLARD (J.G.), Le Monde englouti, suivi de Sécheresse, traduit de l’anglais par Michel Pagel, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1962, 1964, 2007] 2008, 449 p.
 
Si J.G. Ballard est aujourd’hui un auteur de « littérature générale » apprécié et reconnu, d’autant qu’il a été à plusieurs reprises adapté au cinéma (L’Empire du Soleil de Steven Spielberg – une autobiographie, rappelons-le ! –, Crash de David Cronenberg, La foire aux atrocités de Jonathan Weiss – faut vraiment que je vous en cause, de celui-là, un de ces jours…), on oublie parfois (ou pas ; oui, je suis parano…) qu’il fut en son temps un excellent auteur de science-fiction, et non des moindres : autant dire une figure de proue de ce qu’il est convenu d’appeler la « new wave of british science fiction », centrée sur la revue New Worlds dirigée par Michael Moorcock. Il s’y est illustré par nombre de textes tout simplement brillants, aux antipodes de « l’âge d’or », et témoignant d'une indéniable recherche stylistique ; une science-fiction « picturale », on l’a souvent dit, cet amateur de Francis Bacon, entre autres, employant une prose sèche et précise, d’une beauté monotone, pour « peindre », littéralement, des paysages fascinants, a fortiori les « paysages intérieurs », dans des récits où l’action est clairement reléguée au second plan, quand elle n’est pas à peu de choses près inexistante ; une science-fiction désenchantée, enfin, marquée par l’échec « nécessaire » de la conquête de l’espace (superbement illustré par un certain nombre de nouvelles, notamment, dont l’excellentissime « Treize pour le Centaure »), et souvent imprégnée d’une atmosphère de fin du monde.
 
Il est hélas devenu relativement difficile de se procurer les œuvres les plus anciennes de Ballard, si l’on excepte la fameuse « trilogie de béton » (Crash!, L’île de béton et I.G.H.), récemment rééditée chez Denoël (et que vous DEVEZ lire). Il semblerait néanmoins que cette triste situation doivre connaître un terme dans le courant de l’année 2008, et l’on ne s’en plaindra certainement pas… Tristram a ainsi annoncé depuis quelques temps une réédition de l’intégrale des nouvelles de Ballard, dont le premier tome se fait attendre, mais devrait néanmoins être publié cette année. Restait un gros morceau : les quatre « romans apocalyptiques ».
 
Depuis Wells (au moins !), et jusqu’à nos jours (voyez Stephen Baxter, par exemple), l’apocalypse est un thème central de la science-fiction britannique. Et la contribution de Ballard au genre est rien moins qu’exceptionnelle : entre 1961 et 1966, il a en effet livré quatre romans décrivant quatre fins du monde, chacune centrée sur un des quatre éléments. Si le premier de ces romans, Le Vent de nulle part, ne devrait pas être réédité en raison d’un certain « reniement » de l’auteur (pfff…), l’excellente collection Lunes d’encre dirigée par Gilles Dumay chez Denoël va néanmoins publier les trois autres dans le courant de l’année ; en attendant La Forêt de cristal, annoncé pour octobre ou novembre si je ne m’abuse, voici déjà ce beau volume regroupant Le Monde englouti et Sécheresse, deux superbes romans où l’eau et le feu conjuguent leurs forces pour anéantir une humanité en fin de parcours.
 
Commençons par Le Monde englouti (1962 ; pp. 7-206). Dans un futur relativement proche, le soleil bouleversé provoque une terrible canicule ; les zones équatoriales et tropicales sont devenues tout simplement invivables, et les régions de nos jours tempérées connaissent régulièrement des pics de température à 50°. Il en a résulté une terrible élévation du niveau des océans, qui ont submergé la quasi-totalité de la Terre, laquelle n’est désormais plus que mers, lagunes et marécages. L’humanité est condamnée à très brève échéance. Seuls quelques millions de personnes ont pu trouver refuge dans les régions polaires, où elles assistent à la mort de leur espèce. Mais pas du monde : les animaux ont évolué et, comme par un étrange et brusque retour à la préhistoire, les lézards et les reptiles dominent de nouveau la planète. Quelques scientifiques, assistés de militaires, enquêtent sur le phénomène, et ne peuvent guère que constater l’inéluctable régression de la Terre. C’est le cas du biologiste Robert Kerans, en mission pour l’ONU (ou ce qu’il en reste…), qui se rend dans ce qui fut l’Angleterre, dans ce qui fut Londres. Dans les sommets des arrogants gratte-ciels de la cité qui surnagent dans la vase, il fait la rencontre de Béatrice Dahl, une jeune femme intransigeante qui refuse d’abandonner son héritage. A l’évidence, pourtant, la température va encore augmenter, et la région devenir invivable… Mais quand les militaires décident de retourner au-delà du cercle polaire arctique, Robert et Béatrice préfèrent rester, de même que le biologiste Bodkin. Malgré la chaleur ; malgré l’insomnie, malgré les rêves : pour Bodkin, les modifications subies par la planète sont destinées à bouleverser la psyché humaine, subissant elle aussi cette régression jurassique ; le paysage intérieur s’adapte au paysage extérieur. L’avenir de l’homme, ainsi, est nécessairement dans ce Sud de fournaise, celui où se rend ce soldat devenu fou et à moitié animal : geste suicidaire ? Mais l’attente résignée est-elle autre chose ? La température augmente, quoi qu’il en soit ; le monde change ; le Sud obsédant semble se rapprocher de jour en jour des trois Londoniens… Et avec lui, l’étourdissant et arrogant flibustier Strangman et sa troupe de pillards et de crocodiles. Lui ne compte pas fuir, pas plus qu’il ne se précipitera vers une mort certaine dans la fournaise méridionale ; il entend bien plier le monde à sa volonté démiurgique… « Mieux vaut régner en Enfer qu’être esclave au Paradis » ?
 
Un roman magnifique, déprimant et troublant. La plume à la fois aride et subtile de Ballard promène langoureusement le lecteur dans une multitude de paysages fascinants, riches de détails saisissants. Si le personnage de Kerans est en creux, comme souvent, celui de Strangman, par contre, est une création magnifique. Lointain descendant du Kurtz de Au cœur des ténèbres et du Klaus Kinski de Fitzcarraldo (et j’avouerais aussi – mais peut-être est-ce parce que, parallèlement à la lecture du Monde englouti, je peinais sur Elric et la porte des mondes ? –, que je n’ai pu m’empêcher d’y reconnaître le prince albinos de Moorcock, l’auto-apitoiement en moins…), c’est un superbe personnage, génial et fou, séduisant et répugnant, extraordinairement charismatique : la scène de l’assèchement de Londres, centrée sur ce nouveau Moïse hilare et cruel, est un véritable moment d’anthologie… A l’instar de la poignante fin du roman.
 
Dans Sécheresse (1964 ; pp. 207-445), ce sont à nouveau le feu et l’eau qui anéantissent l’humanité, mais d’une manière bien différente, l'eau brillant cette fois par son absence. Il n'y a pas de canicule à proprement parler ; mais la pollution des océans est devenue telle qu’elle prohibe désormais la formation de nuages : sur les terres desséchées, il ne pleut plus depuis bien trop longtemps. Lacs, rivières et fleuves disparaissent petit à petit, et les hommes assoiffés s’exilent bientôt vers les côtes, attirés par cette eau salée qui ne peut pourtant subvenir à leurs besoins. Pour l’instant, le docteur Charles Ransom végète encore sur sa péniche échouée près d’un lac asséché, à Hamilton, non loin de la ville de Mount Royal. Mais les réserves d’eau diminuent de jour en jour, et les hommes deviennent fous. Il n’aura bientôt plus d’autre choix que de fuir à son tour vers la côte, accompagné notamment de l’intriguant jeune homme qu’est Philip Jordan, lequel a continué jusqu’au dernier moment de diriger sa barque dans les dernières flaques du lac, et de Catherine Austen, la zoologiste fascinée par les lions. Ils quitteront Hamilton en flammes, ses pêcheurs devenus fous, et la danse macabre à laquelle ils se livrent autour de l’architecte dément Richard Foster Lomax et du troublant simplet Quilter. Sur la côte, cependant, il leur faudra encore trouver le moyen de survivre au milieu des intrigues et des mesquineries de leurs semblables…
 
Sécheresse est bien un très bon roman, d’une lecture peut-être plus aisée que le précédent (notamment en ce qu’il est découpé en très brefs chapitres), mais il me semble néanmoins être un cran en-dessous. Les scènes frappantes ne manquent pas, certes, et l’écriture, toujours aussi aride (et pour cause !), est toujours aussi belle. Mais l’effet est moindre, me semble-t-il, peut-être en raison d’une plus grande dispersion du roman (entre les personnages – bien plus nombreux que dans le précédent – et dans le temps : il y a d’ailleurs une longue ellipse entre la première et la deuxième partie du roman qui m’a paru un peu trop brutale...) ; l’atmosphère de fin du monde est bien là, mais paraît un peu plus lointaine que dans Le Monde englouti, alors même que l’éventualité de la mort par déshydratation paraît bien plus proche… Etrange. Cela dit, tout est relatif, Sécheresse reste un très bon roman, et les personnages de Philip Jordan et de Quilter, notamment, sont très réussis.
 
Avouons par ailleurs – ce qui vaut pour les deux romans – que la plume de Ballard y présente déjà bien des aspects que l’on retrouvera dans la « trilogie de béton », notamment : le style est beau et sobre, précis et saisissant, tout cela est sublime… mais à l’occasion un peu chiant. Disons, pour être plus exact, que le rythme langoureux et monotone des romans ne sera sans doute guère du goût de tous. Il faut un effort pour pénétrer ces romans, c’est certain ; mais la récompense n’en est que plus belle.
 
Avec ces deux romans apocalyptiques – au sens strict (on ne peut guère parler ici de post-apocalyptique, la fin du monde est bien en train de se produire) comme au sens biblique (car il s’agit bien, à chaque fois, même si cette dimension est peut-être plus sensible encore dans Le Monde englouti, d’une « révélation ») –, J.G. Ballard a bien livré une œuvre de science-fiction majeure, et pour ainsi dire incontournable. Félicitons-nous donc de cette réédition tardive, en attendant celle de La Forêt de cristal et la publication de l’intégrale des nouvelles de cet auteur qui figure bien parmi les plus importants de la littérature contemporaine.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 16 mars 2008

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EVANGELISTI (Valerio), Les chaînes d’Eymerich, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, nouvelle édition revue par l’auteur en collaboration avec Doug Headline, Paris, Payot – Rivages – Pocket, coll. Science-fiction, [1995, 1997-1998] 2004, 279 p.
 
Où l’on retrouve notre inquisiteur préféré pour une deuxième enquête improbable, après le très sympathique Nicolas Eymerich, inquisiteur qui avait inauguré la série. Du coup, ça va me mâcher le boulot, là (ouf) : même pas besoin de présenter l’auteur et le personnage, le vrai comme le héros littéraire, je vous en ai assez tartiné la fiole ces derniers temps. Et puis zut, hein, j’ai déjà assez de retard comme ça dans mes comptes rendus, alors autant faire vite, et hop.
 
Nous sommes en 1365. Nicolas Eymerich, qui a entamé la rédaction de son fameux Directorium inquisitorum, se trouve en Avignon, auprès du pape Urbain V. C’est une époque troublée : la Grande Peste a fait ses ravages, les couronnes de France et d’Angleterre se déchirent, le Souverain Pontife aimerait bien retrouver la ville éternelle, et se profilent à l’horizon le Grand Schisme et la crise conciliaire… Un temps idéal pour l’hérésie. Le pape a même été informé d’une étrange résurgence du catharisme en Savoie ! Afin de préserver la pureté de la foi, il est plus que jamais nécessaire d’enquêter sur la question. Rude tâche pour tout inquisiteur, compliquée en l’espèce par de fâcheuses difficultés diplomatiques, le pape souhaitant obtenir la participation du comte Amédée VI de Savoie à un projet de croisade ; que la dénonciation vise les terres de ses vassaux les Challant, anciens titulaires du vice-comtat d’Aoste, n’est sans doute pas un hasard… Quoi qu’il en soit, il faut enquêter. Aussi le pape confie-t-il cette tâche à son plus efficace et son plus rusé inquisiteur, Nicolas Eymerich, le Grand Inquisiteur d’Aragon.
 
Celui-ci se rend donc bientôt à Châtillon pour y représenter le Saint-Office, et obtient du seigneur Ebail de Challant de loger au château d’Ussel, appartenant à son vassal Semurel, au cœur même de l’infection hérétique supposée. Et la rumeur semble bientôt se confirmer : il est bien des événements étranges dans cette vallée perdue ; on y croise nombre de créatures monstrueuses et difformes, semi-humaines, semi-animales ; et, dans cette chapelle non loin du château, il semble bien que les fidèles suivent une doctrine hérétique, celle-là même de ces cathares que l’on croyait disparus : on parle de consolamentum… Eymerich se met au travail : il lui faudra s’imposer aux seigneurs comme aux roturiers, démêler les fils d’une complexe intrigue et prendre garde aux traîtres, jusque dans les rangs de ses serviteurs.
 
Mais ce n’est pas tout. Ainsi que dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, le récit se déploie sur plusieurs époques. L’enquête du juge aragonais n’est cette fois plus entrecoupée de séquences contemporaines et futuristes s’éclairant mutuellement ; en lieu et place, on assiste à plusieurs petites scènes sans rapport apparent au premier abord, tout au long du XXe siècle, s’enchaînant sans respect pour la chronologie : une conversation avec Hitler à la veille de la chute de Berlin ; un sinistre trafic d’organes au fin fond du Guatemala ; les recherches de généticiens déments ; l’interrogatoire d’un malade sous hypnose par un psychiatre ; un terrible secret, impliquant la Légion de l’Archange Saint Michel, ou Garde de Fer, dans les angoissants sous-sols de la Securitate, non loin des charniers de Timisoara, peu après la mort de Ceaucescu ; des skinheads anglais assistant à un concert de Skrewdriver à Marseille… Et, derrière tout cela, une étrange et redoutable organisation secrète : la Rache. Mais quel peut bien être le rapport entre tout ceci et l’enquête d’Eymerich au XIVe siècle ?
 
Les chaînes d’Eymerich me semble être un digne successeur de Nicolas Eymerich, inquisiteur, mais sans doute moins à même de susciter l’approbation unanime des lecteurs : en effet, les atouts du premier roman y sont encore plus flagrants et mieux maîtrisés… mais les défauts n’en ressortent que davantage.
 
Commençons par les atouts. Tout d’abord, sans surprise, on peut confirmer que Nicolas Eymerich est bien un excellent personnage, à la fois séduisant et répugnant, terriblement astucieux ; Valerio Evangelisti approfondit ici le caractère de son héros, qui est plus fouillé que dans le premier volume, plus authentique aussi, et parvient à susciter une troublante empathie pour ce personnage que l’on aurait envie a priori de juger monstrueux : le fait est que l’on tremble pour lui, qu’on en vient à… à prier pour le succès de son enquête ! Remarquable, pas de doute là-dessus. De même, on appréciera plus encore que dans le premier volume la solidité du fond historique, que ce soit sous l’angle des troubles politiques, des controverses théologiques et juridiques, etc. A l’évidence, l’auteur s’est bien documenté avant d’entreprendre la rédaction de son roman, qui fourmille en anecdotes et allusions pertinentes (ce qui se vérifie tant pour le XIVe siècle que pour l’époque contemporaine, notamment pour ce qui est des scènes roumaines) ; et, fait particulièrement appréciable, il se livre à une utilisation judicieuse du Manuel des inquisiteurs d’Eymerich, certaines scènes mémorables y trouvant une évidente inspiration (ainsi pour ce qui est des ruses déployées tant par l’inquisiteur que par le prévenu lors de l’interrogatoire d’un Parfait). Valerio Evangelisti confirme bien qu’il est un conteur talentueux, et promène le lecteur passionné dans une intrigue complexe et astucieuse, du XIVe siècle à nos jours. On notera, bien plus que dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, son indéniable talent pour le suspense, particulièrement sensible dans la remarquable séquence de Timisoara. Ajoutons que, si le récit de science-fiction qui sous-tend l’ensemble est tout aussi invraisemblable que dans le premier volume, il a pour lui de ne pas jouer excessivement du discours pseudo-scientifique : il repose cette fois sur une coïncidence certes hautement improbable, mais suffisamment bien amenée pour « convaincre » (relativement, hein…) le lecteur qui n’est pas trop exigeant quant à l’authenticité scientifique (ou, plus exactement, qui s’en moque au moins autant que l’auteur…). Notons pour finir que le roman est traversé dans son ensemble par une vision lucide et désabusée de ce que l’humanité a de plus sordide, ce qui lui confère une tonalité très sombre mais parfaitement appropriée… et tristement convaincante.
 
Hélas, les défauts n’en ressortent que davantage. A mon sens, déjà, on regrettera que l’histoire ne soit pas aussi bien huilée que dans le premier volume : là où les différentes trames temporelles de Nicolas Eymerich, inquisiteur étaient à l’évidence amenées à se rencontrer d’une manière ou d’une autre, les séquences médiévales et contemporaines des Chaînes d’Eymerich ne sont que très superficiellement liées entre elles ; encore une fois, il s’agit bien d’une étrange coïncidence ; eu égard à la thématique générale du roman, cela se tient parfaitement, mais cela sent néanmoins quelque peu l’artifice de narration… On regrettera surtout que cela « autorise » à l’occasion quelques scènes contemporaines franchement dispensables, dont le roman aurait gagné à être débarrassé, d’autant que les thèmes graves qui y sont traités supportent assez mal la gratuité : si la remarquable séquence de Timisoara évite assez adroitement cet écueil, on peut par contre regretter l’inutilité voire le mauvais goût de la scène des skins à Carpentras, notamment… Enfin, on avouera que certains twists sont franchement mal gérés, car clairement téléphonés, ou au contraire invraisemblables, à la limite de la mauvaise foi (ainsi pour ce qui est de la fin du roman) ; et, de même que dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, on retiendra difficilement, au choix, un sourire ou un soupir, devant ce « méchant » (façon de parler, hein…) qui ne peut s’empêcher de révéler à Eymerich (qui n’est après tout pas exactement un « saint », enfin, façon de parler, toujours…) toute l’histoire une fois qu’il est sûr de son succès, mouhahahahahahahaha ! Dommage…
 
En ce qui me concerne, si ces défauts m’ont quelque peu gêné, je ne cacherai pas que j’ai dans l’ensemble passé un très bon moment à la lecture des Chaînes d’Eymerich. Un chouette roman astucieux et prenant, de la littérature de divertissement très efficace ; je n’en demandais à vrai dire pas davantage. C'est bien assez pour suivre notre inquisiteur préféré dans une nouvelle enquête, avec Le corps et le sang d'Eymerich.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 15 mars 2008

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COMBALLOT (Richard) (éd.), Michael Moorcock présente : Elric et la porte des mondes, anthologie réunie par Richard Comballot, préface de Michael Moorcock, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Fantasy, 2006, 449 p.
 
Elric de Melniboné. Elric des Dragons, Elric le Nécromancien. L’albinos, le dernier de sa race. Le Loup Blanc, Le Tueur de Femmes. Maître et esclave de l’épée noire Stormbringer, serviteur rebelle du Seigneur du Chaos Arioch. A l’instar de Hawkmoon, Corum et Erekosë, un avatar du Champion éternel.
 
Et probablement le plus célèbre ! Inutile d’en rajouter une couche, je n’aurai pas la prétention de vous faire découvrir le fameux personnage créé par Michael Moorcock. Généralement, on en fait ZE classique incontournable de l’heroic fantasy, après ces glorieux fondateurs que furent Le seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien et les aventures de Conan le Cimmérien de Robert E. Howard. Certes.
 
Mais j’avouerai que, pour ma part, Elric m’emmerde. Et plus largement les œuvres de fantasy de Moorcock, qui ne m’ont jamais totalement convaincu jusqu’à présent (avec des hauts et des bas, il est vrai). Je me suis déjà exprimé sur la question en rendant compte de ma lecture de Tout Corum ; je me contenterai de rappeler ici que celle d’Elric, en son temps, fut encore plus fastidieuse. Si le personnage d’Elric est bien une remarquable création, tout en charisme, en panache et en ambiguïté, malgré un petit côté gogoth dépressif trop-dur-pour-lui qui peut agacer à l’occasion, ses aventures m’ont généralement laissé de marbre, quand elles ne m’ont pas fait soupirer de lassitude. La faute à l’indigence de l’écriture, sans doute, pour une bonne part. Mais il m’est apparu un autre élément d’explication à la lecture de la « Préface » de Michael Moorcock himself à cette anthologie françouèse (pp. 9-15 ; préface d’ailleurs hautement dispensable pour le reste, toute d’auto-promotion et de léchage de boules éhonté de notre beau pays d’en-France) : j'avais déjà exprimé mon ressenti à cet égard, mais, ainsi qu'il l’affirme de lui-même, Moorcock n’a en effet pas créé d’univers pour Elric ; Melniboné, les Jeunes Royaumes, etc., ça n’est jamais qu’un cadre flou, dessiné à grands coups de crayon imprécis. Le monde qu’arpente Elric, c’est avant tout celui de la psyché, un monde de symboles et d’allégories aux allures de rêve (ou de cauchemar) brumeux. Si le procédé peut paraître justifié, j’avoue, a posteriori, qu’il a sans doute eu son importance dans mon rejet du cycle « incontournable » : j’aime les créateurs d’univers, bah oui ; surtout si, pour le reste, on se contente plus ou moins de suivre un énième molosse au visage dur maniant du symbole phallique pour convertir des orques / démons / trucs en XP. Parce que, du coup, ça manque…
 
« Mais pourquoi, alors, pauvre con de Nébal, lire cette anthologie française hommage au prince albinos ? »
 
Tout d’abord, voyez l’adresse de ce blog miteux (merci). Ensuite, comme dit plus haut, Elric est un bon personnage, quand bien même ses aventures ne m’ont pas séduit jusqu’à présent. En outre, un des plus gros éléments à charge à l’encontre du cycle d’Elric était la pauvreté du style, défaut que l’on pouvait espérer gommé dans cette anthologie (le casting, au passage, est pour le moins impressionnant !). Enfin, parce que l’exercice du pastiche me plait bien : je suis bien loin de hurler avec les loups au vil projet bassement mercantile pour des entreprises du genre ; voir un écrivain de talent reprendre un personnage, un univers, un procédé d’un glorieux prédécesseur, avec l’enthousiasme fébrile de l’admirateur ou le sourire jubilatoire de l’amocheur de mythes, voilà quelque chose qui peut se révéler particulièrement intéressant : à titre d’exemples, je citerais bien volontiers les nombreux pastiches de Lovecraft par les continuateurs des « légendes du mythe de Cthulhu » (on y côtoie certes le pire comme le meilleur, mais il en est à l’occasion pour rivaliser de talent avec le Maître de Providence – le petit jeu entre ce dernier et le jeune Robert Bloch, par exemple, ça vaut le détour, tout de même…), ou encore les nombreux pastiches de l’immense Philip K. Dick, qui s’est vu parfois honorer de l’hommage éventuellement souriant de très belles plumes de SF, ainsi Michael Bishop, notamment dans son excellent roman Requiem pour Philip K. Dick ; on pourrait d’ailleurs citer également ici Paul Di Filippo, décidément fort doué pour cet exercice (au passage, il s’en était lui aussi délicieusement pris à Lovecraft, ainsi avec « Des Hottentotes » dans La trilogie steampunk). Et le talent pour le pastiche d’un Jeff VanderMeer, par exemple, a sans doute joué son rôle dans mon adoration pour l’excellentissime Cité des saints et des fous. Ajoutons au surplus que l’anthologiste, Richard Comballot, a souvent été loué pour plusieurs recueils du genre (et que doit paraître prochainement chez Rivière blanche, toujours sous sa direction, une anthologie hommage à Philip K. Dick sur laquelle je ne manquerai pas de me jeter le moment venu…) : tout cela autorisait bien la lecture de cet Elric et la porte des mondes, non ?
 
Si. Je ne reviendrai pas là-dessus. Na.
 
Mais force est de constater que le bilan, en l’espèce, est plus que mitigé. Autant le dire de suite, ce volumineux recueil m’est régulièrement tombé des mains… Aussi ne vais-je pas le détailler excessivement, mais simplement noter dans un premier temps les quelques textes qui valent le détour, et laisser le reste à la poubelle.
 
Commençons donc par le meilleur. Deux textes, à mon sens, dépassent de très loin tous les autres ; deux excellentes nouvelles, mais qui sont quelque peu isolées dans ce gros recueil ennuyeux… La première est « Qayin », du décidément excellent Xavier Mauméjean (pp. 169-188). L’auteur y conserve un cadre d’heroic fantasy, mais fait intervenir le prince albinos dans une variante de la Genèse, Elric y combattant aux côtés de Caïn et de ses enfants contre l’injuste malédiction imposée au premier meurtrier par le Dieu innomé. On y retrouve tout ce qui fait le talent de Xavier Mauméjean, l'humour excepté : érudition, intelligence et finesse dans le fond, efficacité élégante dans la forme (le Monsieur est décidément très doué pour les scènes d’action, entre autres). C’est ici le meilleur du personnage d’Elric que l’auteur a retenu : son ambiguïté morale apparente dissimulant mal un profond sens de la justice, sa rébellion humaniste contre les manœuvres des marionnettistes divins. Le cadre biblique fournit en outre un parfait équivalent aux Jeunes Royaumes, en en conservant le flou et la nébuleuse atmosphère archaïque, tout en prodiguant des clés symboliques d’interprétation qui élèvent le récit bien au-delà du « simple » affrontement eschatologique, quand bien même plus ambigu qu’il n’y paraît.
 
Deuxième réussite incontestable, peut-être encore supérieure, « La Musique des âmes » de Johan Heliot (pp. 349-368). On est cette fois bien loin du décor d’heroic fantasy ! Elric y est tout simplement « l’Albinos », un guitariste virtuose aux premières heures épiques de la révolution du rock’n’roll ; Stormbringer y devient une Fender unique en son genre, dont les solis précurseurs bouleversent l’auditoire en transe et moissonnent les âmes loin de la furie des champs de bataille. La nouvelle prend l’aspect d’un récit fantastique, confession à la première personne d’un journaliste en herbe, passionné de musique… du nom de Mike Moore. Si l’on est bien loin de l’Elric traditionnel, Johan Heliot a su en conserver l’essence dans un cadre bien différent ; sa nouvelle, si elle n’est à vrai dire pas très originale, est néanmoins passionnante, efficace et bien vue. Une très grande réussite.
 
Voilà pour ce qui est du sommet. Restent encore quelques textes corrects, voire bons, mais bien inférieurs. Ainsi pour « Frère des hyènes » de Christian Vilà (pp. 123-146), un récit d’heroic fantasy teinté d’horreur (comme les meilleurs nouvelles d’Elric à mon sens), guère original là encore, mais d’une lecture agréable, et plutôt approprié : on y trouve l’élégance mythique qui fait l’excellente heroic fantasy. Mais le style un peu hésitant à l’occasion (quelques répliques, notamment, sonnent comme de fâcheux anachronismes…) empêche de qualifier cette nouvelle d’excellente : on se contentera de sympathique.
 
Ayerdhal & Eric Cervos, avec « Les Seigneurs de la firme » (pp. 299-322), délaissent à nouveau les Jeunes Royaumes pour plonger Elric dans le fog sinistre de l’Angleterre victorienne. Son ascension dans le monde de l’industrie ne manque pas d’intérêt, et le résultat est plus que correct, quand bien même on pourra très légitimement trouver la charge anti-capitaliste dont ce texte offre le prétexte « un peu » lourde. Ca se lit bien, toutefois.
 
Pierre Stolze, avec « La dernière conquête du Loup Blanc » (pp. 323-347), nous offre enfin la petite friandise amusante et gentiment moqueuse que l’on était en droit d’attendre (ou de craindre, c’est selon) depuis le début du recueil. Elric y est un anachronisme grandiloquent et ridicule (et pas le moins du monde torturé…) déboulant comme un cheveu sur la soupe dans un jeu de rôles de réalité virtuelle, où de riches joueurs incarnent pour un temps de terribles athlètes martiaux rabotant du sbire à volonté. Une parodie pas très fine, on s’en doute, mais distrayante, et ça fait du bien…
 
On retourne à quelque chose d’un peu plus grave avec Pierre Bordage et « L’archiviste » (pp. 393-402). A nouveau un univers de science-fiction, mais à la Gattaca cette fois, où l’albinisme et la faiblesse congénitale d’Elric le condamnent à l’isolement dans les sombres corridors poussiéreux d’archives désuètes. On aboutit sans véritable surprise à un phantasme adolescent de vengeance destructrice du misérable souffre-douleur. Guère original, pas forcément très subtil, un peu agaçant dans son outrance larmoyante pour ne pas dire politiquement correcte, mais finalement approprié et convaincant.
 
On y ajoutera trois textes pas franchement mauvais, mais quelque peu décevants. Et tout d’abord celui de Fabrice Colin, « Eloge des poissons-gouffres » (pp. 107-121) : sur le plan du style, l’auteur n’a de leçons à recevoir de personne, et son texte est clairement le plus ambitieux à cet égard ; avec plus ou moins de réussite, ceci dit (la narration à la deuxième personne, désolé, mais j’ai du mal…). La multiplication des points de vue est également intéressante, mais le récit finalement assez confus et verbeux. Un texte mal entouré, aussi : le fait que l’on y retrouve, quand bien même avec davantage de pertinence, l’érotisme plus ou moins lourdingue qui venait parasiter la plupart des textes le précédant, achève de susciter lassitude et ennui. Dommage… Pas grand chose à dire sur Richard Canal et son « Elric et l’enfant du futur » (pp. 223-242) : l’atmosphère à la fois déliquescente et combattive est assez séduisante, mais ça ne casse pas des briques ; ça reste un peu mieux que médiocre… Dernier lauréat du genre : Jacques Barbéri, avec « La Porte des Mondes » (pp. 403-449), la longue nouvelle qui donne son titre au recueil, et dans laquelle l’auteur mêle l’univers de Moorcock au sien propre (celui du Crépuscule des chimères, que je n’ai hélas pas lu…). Une idée audacieuse, pour un texte très rondement mené dans un premier temps, mêlant fantasy, science-fiction et polar, sans négliger un brin d’humour (et de clichés…) ; tout cela commence fort bien, mais la nouvelle s’éternise ; et, passée la moitié environ, l’ennui s’installe devant ce qui ressemble de plus en plus à un foutage de gueule… Dommage, là encore. J’attendais davantage de cet auteur dont les quelques nouvelles que j’ai pu lire ici ou là m’ont chaque fois bien davantage séduit.
 
Pour le reste, soit un peu plus de la moitié du recueil tout de même, beaucoup de médiocre, voire de carrément nul. A la différence de la plupart des meilleurs textes que je viens d’évoquer, où Elric, assez souvent, se voit impliquer dans des intrigues de science-fiction et des univers décalés, les autres auteurs (surtout dans les premières pages) se content généralement de promener le Loup Blanc dans les Jeunes Royaumes, ou un quelconque ersatz aussi peu attrayant, et pour ainsi dire inutile. Elric y tue des gens, se plaint que c'est trop dur la vie, et trempe sa nouille une page sur deux en regrettant Cymoril. Bon… C’est pénible. Et ça ne fait que s’aggraver à mesure que les nouvelles s’enchaînent, reproduisant inlassablement ce canevas en mode automatique. Autant dire que les nouvelles que j’ai détaillées jusqu’ici font figure de bouffées d’air frais dans cet alignement stérile de mauvais pastiches, trop révérencieux, trop téléphonés, ou trop plats pour susciter le moindre intérêt. On s’ennuie… Et parfois on s’énerve, devant les pires exemples. Des noms, histoire de me faire des amis ? Allez : Léa Silhol (« Le Rêve en la Cité », pp. 17-33) nous démontre, s’il en était encore besoin, qu’il n’y a rien de plus efficace pour faire saigner les yeux et les oreilles qu’une pompe archaïsante mal maîtrisée ; Jean-Pierre Vernay (« Le Cœur et l’Epée », pp. 189-222) nous inflige quant à lui une nouvelle longue et chiante, confuse et tout simplement ridicule ; mais je décerne pour ma part le prix du pire à Daniel Walther, qui trouve le moyen de nous faire subir à lui tout seul DEUX textes nullissimes (« Cœur de glace », pp. 147-168, et, sous le pseudonyme de Darek Erthal, « La Forteresse de l’obscur », pp. 273-297), écrits avec les pieds, partant dans tous les sens, lourds au possible… et annotés. Aha. Bref, chiants comme ça devrait pas être permis. Je ne sais pas si c’est le second effet Bifrost, mais tout ça ne me donne clairement pas envie de découvrir plus avant le sinistre responsable de tout ça…
 
Au final, deux très bons textes, quatre corrects voire bons et trois tout juste passables. Sur 19 nouvelles. J’ai envie de dormir…

A réserver aux fans intégristes, sans doute.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 12 mars 2008

Le-manuel-des-inquisiteurs.jpg

EYMERICH (Nicolau) & PEÑA (Francisco), Le manuel des inquisiteurs, introduction, traduction et notes de Louis Sala-Molins, Paris, Albin Michel, coll. Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité, [1973, 2001] 2002, 298 p.
 
… ou comment joindre l’utile à l’agréable, en l’occurrence en partant d’une fort sympathique lecture de science-fiction pour aboutir à une passionnante étude d’histoire du droit.
 
Nicolau (ou Nicolas, c’est bien du même qu’il s’agit) Eymerich, vous le connaissez probablement déjà ; et si ce n’est pas le cas, il vous suffit de jeter un œil à mon précédent compte rendu : en envisageant le premier volume de la fameuse saga de Valerio Evangelisti, j’avais déjà eu l’occasion de dire quelques mots du véritable Nicolas Eymerich, qui fut un des plus fameux inquisiteurs de son temps. Il a acquis la majeure partie de sa réputation en rédigeant en Avignon aux environs de 1376 ce Manuel des inquisiteurs (ou Directorium inquisitorum, en latin dans le texte) à nul autre pareil. En effet, à la différence des ouvrages du même genre qui l’ont précédé, comme la célèbre Practica officii Inquisitionis de Bernard Gui, et de la plupart de ceux qui l’ont suivi, comme le plus célèbre encore Malleus maleficarum, ou Marteau des sorcières, de Henry Institoris et Jacques Sprenger (dont je vous reparlerai sans doute un de ces jours), le livre d’Eymerich ne se contente pas de répertorier textes, cas et anecdotes issus de la pratique inquisitoriale, mais se veut à proprement parler un manuel, un ouvrage technique et utile aux praticiens, bâti sur un solide fond théologico-juridique, et qui soit réellement précieux aux inquisiteurs, en étant en mesure de répondre à toutes les questions que ces juges d’un genre particulier peuvent être amenés à se poser dans l’exercice de leur charge. Citons l’introduction de Louis Sala-Molins (pp. 15-18) :
 
 « Comme le notait A. Dondaine, Eymerich n’offre pas seulement comme ses prédécesseurs en droit inquisitorial des collections de textes juridiques et des récits de sentences – autant de fioritures à des descriptions longues, précises, méticuleuses, de la vie et les mœurs et les croyances de tel ou tel hérétique, des tenants de telle ou telle secte, le tout dans