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Dimanche 18 mai 2008


JAWORSKI (Jean-Philippe), Janua Vera. Récits du vieux royaume, Lyon, Les moutons électriques, 2007, 313 p.

 

Pour les gens pressés, on va faire simple et lapidaire : Janua Vera, premier livre de l’inconnu Jean-Philippe Jaworski, est un ouvrage remarquable et qui vaut franchement le détour. Il ne paye certes pas de mine, et j’avoue l’avoir laissé traîner quelque temps dans mon étagère de chevet (des chevaliers ? encore ? pfff…)  ; sa nomination au prix du Cafard cosmique seule m’en a fait avancer la lecture. Nul regret : si ce n’est pas un chef-d’œuvre, c’est néanmoins très bon, un excellent recueil de fantasy « réaliste » à l’écriture soignée, qui a directement intégré ma bibliothèque idéale, catégorie auteurs francophones. Bref, je vous le conseille chaudement, alors voilà.

 

Pour les autres, on va détailler un peu plus. De l’auteur, « professeur de français et passionné d’histoire », je ne pourrais pas vous dire grand chose, si ce n’est qu’il est également un créateur de jeux de rôles, et que Janua Vera est son premier livre. Les curieux trouveront davantage de renseignements dans son interview sur le Cafard cosmique.

 

Concentrons-nous donc sur ce livre au titre curieux (j’y reviens tout de suite). Sept nouvelles prenant place dans le vieux royaume. Si l’on excepte la nouvelle titre introduisant (et pour cause…) le recueil, les six autres, qui se situent environ mille ans plus tard, se déroulent dans un laps de temps relativement restreint, et, d’un texte à l’autre, on croise des personnages déjà entrevus ici ou là, des allusions à tel ou tel événement, etc., qui dessinent progressivement les contours dudit vieux royaume.

 

Et là, il s’agit de poser les choses clairement : oui, Janua Vera est bien une œuvre de fantasy ; nous sommes dans un « autre monde », où le surnaturel a sa place. On nous parle de temps à autres d’elfes (assez peu) ou de nains ou de gnomes (encore moins) ; on suppose bien, ici ou là, une certaine intervention divine, il y a parfois de la sorcellerie dans l’air, et l’on croit volontiers aux forêts hantées… Pourtant, si l’on excepte la nouvelle intitulée « Jour de guigne », le surnaturel est finalement très limité, très diffus, d’autant que ses rares occurrences baignent dans une atmosphère trouble et douteuse typique du fantastique classique. Pour le reste, le vieux royaume est un monde extrêmement réaliste, qui ne manque pas faire penser à l’Europe médiévale, bien davantage qu’à Tolkien et compagnie : oubliez les orques et les dragons, nous sommes ici dans un monde très concret, où l’étrange relève du folklore, mais où l’on croit volontiers aux maléfices et aux miracles. Mais c’est avant tout un monde ancré dans le réel, et finalement très proche de notre Moyen-Âge : le souvenir de Leomance vaut bien celui de l’Empire romain (ou, plus exactement peut-être, Leodegar le Resplendissant vaut bien un Charlemagne), et il n’y a qu’un pas (dans une dimension parallèle…) de Ciudalia à Venise. Oui, je veux bien croire, effectivement, que l’auteur soit un passionné d’histoire médiévale : cela se sent, sans jamais être étouffant ; au contraire, cela contribue à la cohérence de l’œuvre, et plus encore à son charme, jusque dans la préciosité du style, le plus souvent délicieusement suranné, et évitant la plupart du temps (pas toujours, certes, mais cela reste une belle performance) le travers, si commun chez les scribouillards fantaisistes qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions, de la lourdeur maladroitement archaïsante.

 

Ajoutons enfin que Jean-Philippe Jaworski connaît ses classiques, et ne rechigne pas au pastiche ; c’est là à la fois une force et une faiblesse de son recueil, dont on peu effectivement trouver qu’il se disperse à l’occasion, d’une manière délicieuse, certes, mais frôlant l’exercice de style un peu vain… Sans doute ; mais le plaisir l’emporte, alors baste !

 

Et détaillons. Le recueil s’ouvre donc sur « Janua Vera » (pp. 7-30) ; quoi de plus normal, pour une « porte » (voyez l’interview de l’auteur) ? Ce texte n’est à vrai dire rien d’autre : les angoisses de Leodegar le Resplendissant, retranscrites pour le coup dans un style très précieux, ne brillent guère par l’originalité, et le récit est finalement assez terne. Si l’ensemble du recueil était de la même eau, il se lirait volontiers, certes, mais le lecteur succomberait sans doute à l’occasion à un ennui léger et poli… Mais non : « Janua Vera » est bien une introduction, au parfum de mythe fondateur, épique et archaïque, apocalypse à la fois resplendissante et ténébreuse, lyrique et barbare, contant en quelques lignes de destruction créatrice la genèse du vieux royaume.

 

Un millénaire plus tard, le vieux royaume émietté se souvient encore du Dieu-Roi Leodegar le Resplendissant et de l’Âge d’Or de Leomance, mais les cités-Etats et les fiefs qui en subsistent ont des préoccupations bien plus concrètes, pour ne pas dire bassement matérielles : dans la République de Ciudalia, qui ne manquera pas de faire penser à Venise ou Gênes, on commerce avec les elfes… « Mauvaise donne » (pp. 31-126) est la plus longue nouvelle du recueil, et son véritable commencement : loin du faste de la cour de Leomance, on y accompagne l’assassin Benvenuto Gesufal, bien peu fréquentable, tout au long d’une complexe intrigue riche en complots, trahisons et bains de sang, entre catacombes lépreuses et ténébreux manoirs, dans un imbroglio politique remuant les plaies les moins avouables, celles de la petite histoire comme de la grande ; un récit jubilatoire et astucieux, puisant aux classiques du roman d’aventure, dans une quasi-Italie empruntant à Machiavel et Guichardin ses conspirations capillotractées et son captivant cynisme. Passionnant et diablement efficace !

 

Après quoi « Le service des dames » (pp. 127-168) change quelque peu d’atmosphère, tout en jouant plus résolument la carte du pastiche (dans son interview, Jean-Philippe Jaworski évoquait bien pour « Mauvaise donne » et son barbier de Ciuadalia – ah ben, c’est sûr, dit comme ça… – une référence à Beaumarchais, mais je dois confesser que cela ne m’a pas frappé sur le coup… ce qui ne m’avait pas empêché, moi le béotien, de trouver néanmoins cette scène particulièrement réjouissante). Ici, dès l’exergue, c’est Chrétien de Troyes qui y passe, et avec lui toute la tradition de l’amour courtois : Ædan, le chevalier aux épines, lié par les principes de sa caste, se voit contraint de mettre en péril son honneur au service d’une cruelle châtelaine au discours tout en demi-vérités. Très réussi.

 

Après ces deux récits très réalistes, « Une offrande très précieuse » (pp. 169-215) introduit de manière plus nette le fantastique dans les récits du vieux royaume. Nous y suivons le housekarl Cecht au sortir d’une cruelle bataille ; pour sauver un jeune camarade de ses blessures, le fier barbare devra affronter dans une forêt hantée la seule chose au monde qui le fasse frémir : ses propres souvenirs. Un récit au léger parfum de déjà-lu, peut-être un peu trop didactique à l’occasion ; c'est à mon sens la nouvelle la moins réussie du recueil avec la première, mais tout est relatif : cela reste néanmoins émouvant et efficace.

 

« Le conte de Suzelle » (pp. 217-251), qui suit immédiatement, n’est pas dénué lui non plus de ce (vague) sentiment de déjà-lu… mais c’est bien le seul (vague) reproche que l’on pourrait lui adresser ! Une merveille que cette nouvelle aigre-douce, retraçant avec finesse le destin d’une petite paysanne vouée à la banalité la plus triste, d’autant plus triste, même, qu’elle a un jour frôlé l’échappatoire du rêve du bout de ses petits doigts maladroits… Superbe récit, très émouvant, dans lequel l’humour léger et la profonde tendresse des premières pages cèdent progressivement la place à la désillusion, au fatalisme et au tragique ; ce petit conte rural, ancré tant dans le folklore (à la Seignolle ?) que dans la sordide réalité de la paysannerie, est un vrai bijou adroitement ciselé, dont la fin déchirante laisse une impression durable sur le lecteur. Probablement le sommet du recueil à mes yeux.

 

La suite n’est cependant pas à négliger, ainsi qu’en témoigne immédiatement « Jour de guigne » (pp. 253-292). On commencera à nouveau par une critique : ce texte très différent des précédents fait un peu tâche dans le recueil. Et pour cause ! Loin de l’atmosphère généralement plutôt sombre des textes précédents (sans parler de celui qui le suit...), cette nouvelle hilarante se revendique indéniablement d’une inspiration pratchettienne (l’auteur l'admet volontiers, d’ailleurs, et les références sont de toute façon nombreuses : pour peu, on serait bien dans l’Université Invisible d’Ankh-Morpork…) ; un humour relativement noir, certes, mais avant tout burlesque, absurde tendance montypythonesque, et dévastateur, porté par une plume adroite et un sens du rythme irréprochable. Le Syndrome du Palimpseste dont est victime le pauvre scribe Calame (au nom doublement prédestiné – décidément !) arrachera au lecteur le plus bougon nombre d’éclats de rire irrépressibles (… ou alors y’a de quoi se flinguer). Ce seul texte résolument fantastique du recueil se dévore le sourire aux lèvres. Sans doute un critique intransigeant trouverait-il le moyen de faire la moue devant ce qui peut ressembler en définitive à un brillant exercice de style un tantinet gratuit ; je ne suis heureusement qu’un lecteur, et n’en retiendrai donc qu’un excellent pastiche, jubilatoire et palpitant.

 

Changement radical d’ambiance, mais avec un même talent, pour le dernier (déjà ? Oooooooooooooh…) texte de Janua Vera, « Le confident » (pp. 293-313) ; le surnaturel est laissé de côté dans ce texte ténébreux et éprouvant, astucieux et fascinant, plus ou moins inspiré de la manière de Borges ; un superbe personnage, que ce moine ayant fait vœu d’obscurité…

S’il n’est pas parfait, Janua Vera n’en est donc pas moins un excellent recueil de nouvelles, le plus souvent sombres et émouvantes, confrontant dans un univers à la fois si proche et si lointain du nôtre ces sept destins passionnants, destins de grands comme d’humbles, fantasques ou communs, mais toujours justes et saisissants. Un régal ; la dernière page tournée, on en réclame encore. Jean-Philippe Jaworski serait en train de nous concocter d’autres récits du vieux royaume : s’ils sont du même tonneau, nul doute que je me jetterai dessus. Selon la formule consacrée, on conclura inévitablement par cette formule toute faite : Jean-Philippe Jaworski est un auteur « prometteur ». Mais en ce qui me concerne, nombre de promesses ont d’ores et déjà été tenues avec ce premier ouvrage tout à fait remarquable.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Vendredi 16 mai 2008


HALDEMAN (Joe), La guerre éternelle, traduit par Gérard Lebec avec la collaboration de Diane Brower, Paris, Opta – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1974, 1976, 1985] 1996, 281 p.

 

Un classique, auquel j’ai pu faire référence plusieurs fois ces derniers temps, mais que je n’avais encore jamais lu, honte sur moi. Prix Hugo, Nebula et Locus 1976, tout de même : un classique, vous dis-je. Un incontournable, même, probablement ; au moins quelque chose qui valait le coup d’être lu, en dépit de sa couverture paléomoche (qui nous montre bien que, finalement, ça s’est peut-être un peu arrangé pour ce qui est de l’illustration SF).

 

Tout commence en 1996, alors que l’humanité maîtrise depuis quelque temps déjà le procédé du « saut collapsar » lui permettant de partir à la conquête de la galaxie (*snif*). Evidemment, il fallait bien que ça couille quelque part… Et c’est dans la constellation du Taureau que le drame a lieu : un astronef terrien y est détruit dans des circonstances mystérieuses par des extraterrestres tout aussi mystérieux, que l’on s’empresse de baptiser « Tauriens ». La Terre, inévitablement, entend bien se venger et lancer la riposte. Un acte de conscription d’un genre particulier est lancé afin de recruter une soldatesque d’élite destinée à massacrer les aliens ; parmi ces cent recrues triées sur le volet (cinquante hommes, cinquante femmes, tous des étudiants surdoués), nous suivrons plus précisément le soldat William Mandella, tout au long de sa carrière militaire… qui durera plusieurs siècles. En effet, à la formation périlleuse et meurtrière et aux atroces combats interplanétaires, s’ajoute un autre drame pour ces soldats d’une nouvelle ère : les phénomènes relativistes aidant, leurs quelques années de service correspondent à des décennies, voire des siècles, sur Terre… Ainsi se referme sur eux un terrible piège : dès l’instant qu’ils ont intégré l’armée, ils se sont condamnés à ne plus pouvoir la quitter, si ce n’est les pieds devant ; tout retour chez eux est impensable : le monde a trop changé, ce n’est plus le leur ; les civils n’ont pas conscience de ce qui se passe au-delà du système solaire ; et la guerre s’éternise, meurtrière et absurde…

 

On ne sera guère surpris d’apprendre que Joe Haldeman, scientifique de formation, est un vétéran du Vietnam : cela ressort de chaque page. Et dans le questionnement du retour à la vie civile, notamment, La guerre éternelle ne manquera pas de faire penser à, par exemple, Voyage au bout de l’enfer, ou encore au premier Rambo (First Blood, pas terrible, certes, mais quand même incomparablement moins con que les suivants…). Le roman suinte de ce même traumatisme vietnamien, de ce choc causé par le conflit au sein de toute une génération, entre flower power et théorie des dominos.

 

Aussi, sous cet angle, et quand bien même il s’en inspire très clairement (Haldeman ne l’a jamais nié), La guerre éternelle est en définitive très différent du (pré-vietnamien…) Starship Troopers de Robert Heinlein. Certes, dans les deux romans (et il en va de même, plus récemment, dans ceux de John Scalzi qui s’en réclament ouvertement), nous suivons la carrière militaire d’un simple troufion à partir de son engagement et de sa (rude) formation, puis tout au long de ses (très rudes) expériences sur le front, tandis qu’il monte en grade (ici, le grade de William Mandella détermine les différentes parties du roman, ce qui n’est certainement pas innocent). Certes, dans ces deux romans (c’est cette fois moins vrai pour ce qui est du Vieil homme et la guerre et des Brigades fantômes, qui empruntent également à d’autres sources), l’héroïsme à médailles et la vaine gloriole militaire sont laissés de côté pour céder la place à la sordide réalité de la guerre, à son horreur, à sa cruauté. Mais là où Starship Troopers (je parle toujours du roman d’Heinlein, hein, pas du film de Verhoeven…) évite tout jugement de valeur à l’encontre de la guerre, du militarisme et de l’impérialisme pour en rester au « simple » éloge de l’armée, là où Scalzi ne prend pas clairement parti, alternant entre piques d’humour à froid et « réalisme » désabusé, Haldeman, lui, s'engage résolument : La guerre éternelle est de toute évidence un roman anti-militariste, la guerre y est dénoncée dans toute son horreur et son absurdité… et l’armée avec. Grosse différence avec Heinlein ici, donc.

 

Et c’est sans doute là ce qui est le plus intéressant dans ce roman, quand bien même l’auteur, évidemment impliqué, ne rechigne pas à la caricature de temps à autre. C’est ici tout le système militaire qui se retrouve démonté, sa folie kafkaïenne, son hypocrisie, son mépris pour l’homme. L’armée ment, instrumentalise, manipule ; elle pratique volontiers le double discours, ainsi dans ses promesses aux engagés ; mais le plus horrible, sans doute, est qu’elle devient pour eux, par la force des choses, leur seul point d’attache, leur foyer, leur patrie en somme : ils ne peuvent plus s’intégrer dans un monde civil qu’ils ne comprennent plus et qui a changé sans eux ; ils n’ont pour eux que l’armée. « Engagez-vous, rengagez-vous, qu’y disaient… » Ou, plus prosaïquement sans doute : « Passez par la case départ et touchez 20 000 $. » 20 000 $ qui ne servent à rien… Les soldats n’ont pour eux que le Corps, comme dans la devise des marines. Pas d’espoir, pas d’avenir : ils mourront soldats, un jour ou l’autre ; les siècles défilent autour d’eux, et l’échéance fatidique ne fait que se rapprocher. Il n’y a pas d’autre alternative.

 

La guerre éternelle tient du cri de colère, de l’exutoire, de l’exorcisme. Mais un exorcisme étrangement froid et détaché : dans l’anamnèse du Vietnam, Haldeman se montre finalement peu humain, et nous livre froidement ses horreurs, l’une après l’autre, sur le front comme sur l’arrière. On est bien loin, sous cet angle, de l’extraordinaire Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, antérieur de quelques années, et qui se livrait à une catharsis comparable pour les atrocités de Dresde. Mais voilà : sans doute cela n’engage-t-il que moi, mais Haldeman ne m’a pas vraiment touché avec son roman. Et quand bien même on en ressent presque nécessairement la force sous-jacente, quand bien même son authenticité ne saurait faire de doute, je ne cacherai pas ma relative déception à la lecture de cet « incontournable ».

 

En effet, au-delà de ses qualités quasi pamphlétaires, La guerre éternelle m’a fait l’effet d’un roman finalement assez médiocre : personnages plats, ellipses pas toujours bien gérées, manque d’émotion comme de finesse dans la forme… Sans oublier quelques maladresses ici ou là : l’impossibilité du retour à la vie civile, ainsi, passe pour une bonne part par la thématique de la sexualité ; en soi, l’idée n’est certainement pas mauvaise, mais son traitement ne m’a pas du tout convaincu : c’est peu vraisemblable, un peu gros, limite beauf…

 

Sur ce point comme sur bien d’autres, en fait, La guerre éternelle accuse à mon avis le poids de son ancienneté. On a souvent dit que c’était un prix Hugo largement mérité, et qui restait d’actualité ; sur le fond, admettons… mais il n’en a pas moins terriblement vieilli au-delà. Et son statut de « pionnier » joue contre lui : à chaque page, j’ai eu le sentiment d’avoir déjà lu ça ailleurs… et en mieux. Souvent, à vrai dire, chez des auteurs qui ne cachent pas avoir puisé une part de leur inspiration dans ce livre ! Prenez Scalzi, justement, et son traitement de la sexualité des soldats (les orgies de « l’élite » des Brigades fantômes font directement penser à celles de La guerre éternelle…) ; de même pour les innombrables scènes de formation à la vie militaire : il y avait déjà Starship Troopers, mais, depuis, Full Metal Jacket est passé par là… Je ne cacherai pas que j’ai trouvé le début du roman franchement laborieux (si les nombreux passages consacrés aux difficultés suscitées par les armures de combat contribuent au réalisme et à l’horreur du roman, ils n’en sont pas moins assez ennuyeux, je trouve...), et qu’il ne m’a semblé commencer à devenir intéressant qu’à partir du « retour à la vie civile ». Dès lors, on oscille sans cesse entre de brefs passages passionnants, d’autres bien plus plats, et d’autres enfin tout simplement ratés (au passage, la fin est franchement grotesque…).

 

Qu’on ne m’accuse pas d’anachronisme : si l’on replace La guerre éternelle dans le contexte de sa rédaction et de sa publication, on peut très bien comprendre l’enthousiasme qu’il a pu susciter ; je reconnais volontiers qu’en 1976, ce n’était certainement pas un prix Hugo volé. Mais il ne s’agit pas ici de faire œuvre d’historien, simplement de rendre compte d’un plaisir de lecture ; et, sous cet angle, La guerre éternelle me paraît assurément daté, et peu enthousiasmant pour le lecteur le découvrant trente ans plus tard. Si le thème central reste bien évidemment d’actualité, c’est un roman qui a vieilli par trop d’aspects au-delà pour me convaincre véritablement. Je ne regrette pas sa lecture : c’est un fondamental, qui permet sans doute d’envisager d’un œil plus critique les (nombreuses) œuvres ultérieures qui s’en sont plus ou moins directement inspirées ; ma curiosité est bien satisfaite, mais, pour le reste, je n’y ai pas trouvé ce que j’en attendais. Déçu, donc…

On a parfois dit de Joe Haldeman que, à l’instar d’un Dick ou d’un Vonnegut, il avait sans cesse écrit le même roman ; cette seule lecture, bien sûr, ne me permet pas d’en juger. Mais je confesse qu’elle ne me donne guère envie de lire davantage d’œuvres de l’auteur, y compris les « fausses suites » de La guerre éternelle (qui n’ont rien à voir semble-t-il, au-delà de la parenté de titre), La paix éternelle (diversement accueillie…) et La liberté éternelle (visiblement pas top…). Tant pis.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 14 mai 2008


WILSON (Robert Charles), Ange mémoire, traduit de l’américain par Gilles Goulet, [Paris], Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1987] 2008, 320 p.

 

Soyons originaux, et commençons par une banalité : Robert Charles Wilson, c’est bon, mangez-en. Là, c’est fait. Comme beaucoup j’imagine, moi, Nébal, triste cuistre, j’avions découvert Robert Charles Wilson avec son prix Hugo (enfin obtenu après plusieurs nominations) Spin ; un prix Hugo ô combien mérité (une fois n’est pas coutume), pour un excellent roman de science-fiction, à la fois inventif et référentiel, humain et pointu, fascinant et émouvant… Bref : Spin, c’est bon, mangez-en. Et plus vite que ça, même ; il sera bien temps, ensuite, de passer à sa suite Axis (que je n’ose encore aborder dans la langue de Shakespeare, because of que I am pas super good in anglais… sauf qu’il faudra encore patienter au moins un an, semble-t-il, avant d’en voir la traduction débouler en Lunes d’encre, argh). Expérience concluante, poursuivie peu de temps après avec Les chronolithes, qui annonçait déjà pas mal Spin, et était ma foi bien bon. Ces deux romans – ainsi qu’une nouvelle dans Bifrost – ont amplement suffi pour me convaincre de l’intérêt de Robert Charles Wilson, auteur que je place bien au-dessus du lot, tout au sommet de la pyramide, là où l’on ne trouve que les meilleurs. Aussi, très logiquement, Darwinia a-t-il rejoint ma pile à lire… mais je n’ai toujours pas trouvé le temps de m’y jeter corps et âme. Argh.

 

Puis, il y a peu, voilà-t-y pas que Lunes d’encre et Folio-SF, les deux collections publiant l’œuvre du monsieur en France, ont sorti exactement en même temps quelques œuvres anciennes dudit monsieur (avec, inévitablement, un bandeau rouge précisant que c’était « l’auteur de Spin »). Chez Denoël, ça nous donne un gros et beau pavé intitulé Mysterium compilant deux romans et une flopée de nouvelles ; je vous en parlerai dès que je trouverai le temps de le lire (argh). En attendant, comme ce qui est petit est joli (enfin, façon de parler, hein : vous aurez compris que je ne parle pas de la couverture…), je peux d’ores et déjà vous entretenir ici de son frère jumeau (nain) en Folio-SF Ange mémoire.

 

Un inédit, donc. En principe, un inédit, ça ne se publie pas en poche, et Folio-SF ne déroge pas à cette règle ; en principe : parce que ce n’est pas une première pour la collection (… la première, d’ailleurs, c’était un autre roman de Robert Charles Wilson, alors, hein, ho, camembert, hein), et que, ma foi, des inédits, il commence à y en avoir quelques uns tout de même en Folio-SF (tenez, la preuve : je vous causerai sous peu de la Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot, et figurent également dans mon étagère de chevet La fille aux cheveux noirs de Philip K. Dick et Un chœur d’enfants maudits de Tom Piccirilli, alors, hein, ho, camembert, hein – bis).

 

Ange mémoire est le deuxième roman du sieur Wilson, encore jamais traduit (du coup, c’est Gilles Goulet qui s’y colle, qui avait déjà – très bien – traduit Spin et Les chronolithes, et fait des merveilles pour la merveilleuse Cité des saints et des fous du merveilleux Jeff VanderMeer, entres autres, alors, hein, ho, camembert, hein – ter ; c’est chiant, hein ?). Un roman publié en 1987, et s’inscrivant assez largement dans le « mouvement » plus ou moins artificiel apparu quelques années plus tôt et qui avait donné un salutaire coup de pied au cul de la SF, à savoir le cyberpunk : alors, Robert Charles Wilson, et William Gibson, Bruce Sterling, Walter Jon Williams, Rudy Rucker, etc., même combat ? Pas tout à fait. Parce que s’il y a bien, dans ce roman de jeunesse, un certain nombre de clichés du genre, on y trouve aussi bon nombre d’éléments plus représentatifs de l’œuvre ultérieure de Wilson… qui font à vrai dire pour l’essentiel l’intérêt de ce sympathique petit bouquin, et le démarquent de la concurrence.

 

Mais posons le cadre. Comme souvent en cyberpunk, mais comme souvent aussi chez Wilson, un futur proche : XXIe siècle, probablement la deuxième moitié. Le monde, déjà bien chamboulé par rapport à ce que nous connaissons (façon cyberpunk classique : pouvoir économique et tout et tout), est radicalement bouleversé par une découverte extraordinaire au fin fond du Brésil : à Pau Seco, au cœur de l’Amazonie, on a mis à jour un phénoménal gisement d’une étrange pierre extraterrestre baptisée onirolithe. Il ne s’agit pas d’une pierre précieuse comme les autres, « naturelle », mais d’un étrange artéfact façonné il y a bien longtemps de cela par de mystérieux extraterrestres, les Exotiques ; cet artéfact se scinde en plusieurs pierres autrement incassables et obéissant à un schéma régulier, et, surtout, elles contiennent une quantité extraordinaire d’informations sur la société des Exotiques comme sur l’histoire de la Terre et de l’humanité : de par le monde, une multitude de scientifiques travaillent ainsi d’arrache-pied pour « décoder » les onirolithes, ce qui a déjà suscité un bond technologique conséquent. Mais l’onirolithe a également une autre particularité remarquable : elle cherche à communiquer ; d’un simple contact, elle peut entrer en résonance avec certains individus, et leur procurer des visions extraordinaires du monde des Exotiques… mais aussi entraîner des réminiscences inexplicables chez ceux qui en usent, et qui ne manquent pas, pour bon nombre d’entre eux, de devenir accros à cette drogue d’un nouveau genre. On l’aura compris : que ce soit pour la recherche des Etats ou des entreprises ou pour l’approvisionnement du marché noir des narcotrafiquants, l’onirolithe fait figure de panacée, de bien extrêmement rare, extrêmement précieux, et extrêmement cher. L’activité des formigas, ces pauvres hères qui creusent la carrière de Pau Seco, est ainsi encadrée par une police inflexible ne rechignant pas à l’emploi de la manière forte ; le Brésil, plus largement, est un Etat fantoche, tout dévoué aux puissants consortiums des Etats du Pacifique, et les conflits armés y abondent, dans une lutte d’intérêts sauvage et brutale multipliant les victimes innocentes.

 

Mais voilà : le mystérieux quasi-gourou Cruz Wexler a entendu parler d’un nouveau genre d’onirolithe, issu des couches les plus profondes de la carrière de Pau Seco, et il entend bien mettre la main dessus. A cet effet, il réunit une petite équipe : Teresa Rafael, une artiste vivotant dans les Flottes de la frontière entre le Mexique et la Californie, camée finie qui a remplacé les amphés par l’onirolithe, et dispose du « don » ; son ami Byron Ostler, vétéran des guerres sud-américaines, et désormais petit narcotrafiquant ; et enfin Raymond Keller, ancien comparse d’Ostler, mais qui, à la différence de ce dernier, a choisi de rester un Ange après la guerre et ses atrocités.

 

Un Ange, c’est, en quelque sorte, une caméra humaine : Keller est câblé, et tout ce qu’il voit est enregistré dans une puce reliée directement à son cerveau. Pour l’armée, cela en faisait une précieuse source de renseignements, aussi tout régiment avait-il son Ange ; au-delà, cela fait de remarquables journalistes… ou espions. Mais cette interface a une importante conséquence comportementale : pour saisir les informations, pour savoir où regarder et comment, l’Ange se doit de développer une sorte d’objectivité toute machinale, se débarrasser de ses sentiments, de tout ce qui en fait un être humain : à vrai dire, un Ange n’est plus vraiment humain, il se doit de devenir une machine.

 

Et nos trois compères de prendre la route du Brésil… avec sur leurs traces l’impitoyable Oberg, « agressif latent », lui aussi un vétéran, mais d’un genre bien différent, et encore moins fréquentable. Et tout ce (plus ou moins) beau monde, dans sa quête de l’onirolithe, aura à affronter en chemin le plus terrifiant des adversaires : sa propre mémoire.

 

On nage bien dans le cyberpunk par moments, mais l’intérêt n’est sans doute pas là. Si l’idée de « l’Ange » n’est pas inintéressante, elle tient finalement un peu du gadget, ici, Robert Charles Wilson ne creusant finalement guère cette thématique… Le cadre est déjà plus intéressant, la critique politique porte à l’occasion : l’enfer des formigas, ou le sordide quotidien (jusqu’à la catastrophe…) de la population immigrée des Flottes, autorisent quelques remarquables et saisissants tableaux. Pour le reste, on ne trouvera guère dans ce roman avant tout divertissant (et très efficace sous cet angle) la complexité d’un Gibson ou d’un Sterling ; l’esthétique est de même très différente, la plume agréable et fluide de Wilson étant bien éloignée de l’austérité du second comme de la poésie mécanique du premier. Sous tous ces angles, si l’on devait faire un lien entre le Wilson d’Ange mémoire et l’un des grands noms du cyberpunk, il faudrait sans doute davantage chercher du côté de Walter Jon Williams et de son fort sympathique Câblé.

 

Mais sans doute ne faut-il pas exagérer la filiation : à l’évidence, celui qui chercherait dans Ange mémoire du Gibson ou du Sterling serait pour le moins déçu ; mais celui qui en attend avant tout du Wilson sera amplement servi… On trouve déjà en effet, dans ce deuxième roman, bien des aspects marquants de, disons, Les chronolithes et Spin, pour en rester à ceux que j’ai pu pratiquer. La fascination science-fictive, comme dans ces deux romans, ne trouve pas son origine dans les merveilles technologiques, etc. : à la base, c’est bien d’un intrigant Big Dumb Object qu’il s’agit, une fois de plus. Et surtout, surtout, tout cela n’est à certains égards qu’un prétexte pour peindre un petit groupe de personnages très attachants, très émouvants aussi, car très humains, de même que dans ces deux romans. L’onirolithe, ici, n’a finalement pas d’autre but que de susciter de cruelles anamnèses (d’autant plus fatales qu’elles se communiquent !), de même que le statut d’Ange vient poser la question de la définition de l’humain et pimenter une relation de couple (ou plus exactement un triangle amoureux, bien sûr…) qui aurait été parfaitement banale sans cela. Et ici Wilson se montre déjà très adroit : en dépit d’une action passablement trépidante (encore une fois, il s’agit d’un roman avant tout divertissant), de quelques facilités ici ou là, voire de quelques maladresses (un brin de naïveté à l’occasion, mais on a lu bien pire…), Wilson n’oublie jamais ses personnages, qu’il place clairement au premier plan.

 

Le résultat, c’est un roman fort sympathique, ma foi ; un bon divertissement, pas bête pour autant, et très humain ; Wilson a certes fait bien mieux (incomparablement mieux…), mais ça reste très correct, prenant et plaisant. Alors on ne va pas se plaindre : Robert Charles Wilson, c’est bon, mangez-en.

 

(Alors, hein, ho, camembert, hein.)

(Argh.)

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mardi 13 mai 2008


Yellow Submarine, n° 133. Envies d’Utopie, Lyon, Les Moutons électriques, [1989, 2006, 2007] 2008, 190 p.

 

Un nouveau numéro de Yellow Submarine, mais le premier à rejoindre mon étagère. Question de visibilité, sans doute : le capitaine de ladite « revue sans but lucratif » et « unique support exclusivement consacré à l’étude critique de la science-fiction » (heu…) n’étant autre qu’André-François Ruaud, on ne s’étonnera finalement guère de la voir paraître désormais aux excellentes éditions des Moutons électriques (que, c’est horrible, je leur donne beaucoup d’argent, à ces gens-là, à force). Ce qui nous fait un joli volume, avec une superbe couverture et un brin d’iconographie à l’intérieur. C’est beau, et ça fait du bien ; on regrettera d’autant plus les innombrables coquilles qui parsèment ce numéro 133 : les Moutons n’ont déjà pas une réputation très glorieuse en la matière, et ce n’est certainement pas avec cette parution qu’ils pourront redorer leur blason…

 

Voilà, c’est dit. Mais passons au contenu : Envies d’utopie, nous dit-on. Voilà qui me parle, oh oui, hou la la. Nébal aime l’utopie. Nébal ne peut s’empêcher de faire le lien entre l’utopie et la science-fiction. Nébal aime la science-fiction avec des vrais morceaux d’utopie dedans (c’est sans doute en bonne partie pour cela que j’aime autant, par exemple, Kim Stanley Robinson, et Ursula K. Le Guin – voyez notamment, pour cette dernière, mes comptes rendus miteux sur Les dépossédés et Le Dit d’Aka, suivi de Le nom du monde est forêt). Aussi, quand Nébal a entendu parler de ce numéro et qu’il a vu cette jolie couverture, et plus encore après en avoir parcouru la table des matières et repéré quelques noms et thématiques, il s’est empressé de s’en emparer et de foncer illico, la bave aux lèvres et l’air hagard, devant une jeune et jolie caissière, pour le coup fort interloquée. « Ca nous fait 20 €. » Ah ouais, quand même… M’en fous, il me le faut.

 

Nébal aime donc l’utopie. Mais c’est un sujet délicat, ça, l’utopie, ma bonne dame. Le mot est employé à tort et à travers, mais encore faut-il savoir au juste ce que l’on entend par là. Le mot « utopie », on le reconnaîtra volontiers, n’a pas très bonne presse. Quand le quidam issu, disons, des classes moyennes supérieures (lequel, en France, rappelons-le, a voté Sarkozy et regarde le JT de TF1) dit d’une chose ou d’une autre que « c’est une utopie », il déguise sous un mince vernis culturel un banal « ça ne marchera jamais, c’est du rêve, ouvre les yeux, ça ne se passe pas comme ça », etc. ; puis, avec un brin de condescendance dans le sourire, il refait son nœud de cravate, et retourne à ses lucratives et chronophages activités de jeune cadre dynamique et ambitieux (à la radio, on annonce pour l’an prochain une croissance de 3,5 %, et on se félicite déjà de ce que le chômage a baissé le mois dernier grâce au CNE, alors, hein, bon).

 

Sans surprise, ce n’est pas exactement le point de vue adopté par Yellow Submarine pour ce numéro marquant son vingt-cinquième anniversaire. Citons André-François Ruaud dans son « Edito » (pp. 5-6) :

 

« Il est de bon ton, ces dernières années, que le mot « utopie » amène un pli désapprobateur sur les fronts bien pensants. Foucault, Deleuze, Bourdieu, Baudrillard : maintenant que les derniers philosophes français sont morts, le terrain de la pensée se trouve malheureusement surtout arpenté par les « chiens de garde » (pour utiliser l’expression de Serge Halimi), ces valets de la pensée ultra-libérale qui revendiquent l’étiquette de « nouveaux philosophes ». Pour un Mattelart ou un Michéa, pétris de culture science-fictive, et notamment d’utopies, combien de penseurs embrassent dans un bel élan idéologique le concept d’une prétendue « fin de l’histoire », amenée par la chute du régime soviétique ? Ces messieurs jettent volontiers le bébé utopique avec l’eau du bain totalitaire. Au principe que Staline ou Pol-Pot ont fondé des systèmes politiques « utopiques », on nous affirme que les utopies ont échoué, pire : que les utopies sont choses fondamentalement néfastes. Et puis, ce ne serait que des rêves et, au nom du pragmatisme (la prétendue « fatalité » du capitalisme), nous aurions une obligation de sérieux.

 

« Peut-être cela explique-t-il que l’on puisse encore parler des utopies dans le champ de la science-fiction : après tout, cette littérature n’a toujours pas gagné droit de reconnaissance auprès des beaux parleurs germano-pratins. Nous ne sommes pas « sérieux », n’est-ce pas ? nous pouvons donc bien dire ce qui nous chante. […] Il n’est donc pas hors sujet que Yellow Submarine, pour ce volume marquant son vingt-cinquième anniversaire, se penche sur un sujet aussi discrédité (?) que les utopies.

 

« Mais discréditées, le sont-elles ? Ou bien, au contraire, un certain courant de pensée n’essaye-t-il pas de nier les utopies justement parce qu’elles ont toujours une belle actualité, un aspect fort dérangeant pour ceux dont la cravate enserre le cerveau ? En dépit de tous les discours lénifiants, les envies d’utopie ne cessent de s’exprimer – non seulement dans le champ de la littérature, mais également en prise directe avec le réel : dans l’architecture aussi bien que, loin de l’Europe, dans la politique (dans la turbulente Amérique du Sud). »

 

La couleur est annoncée : rouge essentiellement, avec un peu de vert et de noir, pas vraiment de surprise à cet égard. Mais une petite crainte néanmoins pour le Nébal, lequel admet volontiers, non, est même persuadé qu’un autre monde est possible, comme c’est qu’y disent les jeunes aux cheveux gras, rejoint volontiers la pique sur les « nouveaux chiens de garde », le « pragmatisme » capitaliste et cette insupportable bêtise qu’est la « fin de l'histoire »… mais, justement pour les mêmes raisons, se méfie dans une égale mesure des discours tout aussi lénifiants des alter-trucs et autres machins en –istes, au comportement parfois fort canin eux-aussi (du gentil toutou « tout l’monde il est beau tout l’monde il est gentil viens tirer sur le oinj’ » au vilain pitbull avec la kalach entre les crocs), et qui affadissent leurs souvent fort jolis rêves avec une même prétention à la « fin de l'histoire » pour quand ils auront gagné… quand ils ne les compromettent pas d’ores et déjà en osant en confier la réalisation à des gros cons (de ci de là, on trouvera dans ce numéro de menues références au misérable Chavez qui frisent l’éloge ; très peu pour moi, merci…). Un autre monde est possible, oui ; reste à savoir lequel, ce qu’on en fera, ce qui peut être fait, pourquoi, et comment. Beaucoup de choses, qui dépassent la simple rêverie.

 

Accessoirement, au risque de passer aux yeux d’André-François Ruaud et compagnie pour un « bien pensant » à mon tour, j’avouerai que, si les utopies ne me paraissent certainement pas néfastes en elles-mêmes (bien au contraire !), la possibilité de leur concrétisation me paraît plus douteuse, et souvent, de toute façon, guère souhaitable, d’autant qu’elles portent presque inévitablement en elles un germe totalitaire que je ne peux que critiquer… Ici, il me paraît utile de revenir sur la question de la définition de l’utopie, et d’introduire devant vos yeux ébahis, mes chers lecteurs, une grossière typologie (simple dichotomie, à vrai dire) que j’applique depuis quelques temps déjà à mes périples en Utopie, et qui pourra sans doute clarifier utilement mon point de vue sur la chose (tout cela n’est pas gratuit : vous avez bien raison de vous tamponner le coquillard de mes opinions, mais sans doute cette petite explication permettra-t-elle de relativiser mon jugement global sur ce volume).

 

Les utopies telles que les présente André-François Ruaud, et telles qu’elles sont critiquées par les fatalistes encravatés, c’est ce que je désignerais pour ma part du nom d’utopies programmatiques. On notera, au passage, que la critique mesquine de ces utopies, si elle est aujourd’hui l’apanage des « chiens de garde » du libéralisme (donc), trouve cependant son origine chez Marx, stigmatisant (tout en s’en inspirant) les « socialistes utopiques » français du XIXe siècle (et notamment Saint-Simon, Fourier, Proudhon et Louis Blanc). Aujourd’hui, c’est le marxisme qui fait figure « d’utopie »… Aussi ne perdons pas de vue une vieille histoire à base de paille et de poutre, que l’on pourra souvent appliquer au discours des pro comme des anti dans ce vaste débat.

 

Mais si le terme « utopie », dans l’esprit (borné) du quidam, désigne la plupart du temps ces utopies programmatiques, que ce soit en bien ou en mal, on ne devrait pas en déduire pour autant que l’utopie est nécessairement programmatique. J’aurais même envie de dire qu’elle est à l’origine tout sauf ça, et que le développement des utopies programmatiques est une sorte de dérive du procédé utopique originel, qu’on jugera plus ou moins pernicieuse. En effet, l’utopie n’est qu’indirectement (et pas toujours, loin de là !) eu-topos, « l’endroit bon », « l’endroit meilleur » : une « utopie négative », une « contre-utopie », une « anti-utopie », une « dystopie », c’est toujours une utopie. Avant d’être eu-topos, l’utopie, chez son « créateur » Thomas More (l’inventeur du concept, plus exactement ; mais il y avait nombre d’utopies bien avant Morus, bien sûr), est avant tout ou-topos : le « non-endroit », « l’endroit qui n’existe pas ». Ce qui change tout : More ne prônait pas (à mon avis, du moins...) la réalisation d’un « programme » que l’on pourrait déceler dans les institutions (fort platoniciennes, au passage) des Utopiens ; son « voyageur », d’ailleurs, ne se prive pas de pointer du doigt certaines institutions utopiennes qui lui paraissent critiquables (esclavagisme, bellicisme)… Et tout cela n’est guère applicable à l’Angleterre d’Henry VIII ; or, à travers la société des Utopiens, c’est bien de l’Angleterre d’Henry VIII que More entend nous parler : l’utopie est alors miroir déformant, procédé critique ; elle déguise sous l’imaginaire, exotique ou futuriste, une critique acerbe de l’ici et du maintenant. C’est vrai de L’Utopie de Thomas More, mais tout autant de La Cité du Soleil de Tommaso Campanella, plus tard encore des contrées étranges et merveilleuses abondant dans les voyages extraordinaires du XVIIIe siècle, de ceux de Gulliver chez Swift ou de Sainville et Léonore chez Sade ; mais aussi de L’an 2440 de Mercier, du Nous autres de Zamiatine, du Meilleur des mondes d’Huxley ou du 1984 d’Orwell ; et de la Lune alphane de Dick, de l’Anarres de Le Guin, ou de la Mars verte puis bleue de Kim Stanley Robinson… C’est pourquoi l’utopie programmatique, si elle n’est pas sans intérêt (depuis la fin de l’omniprésence marxiste, j’ose espérer que, sans s’y empêtrer dans la réaction pour autant, on osera réexaminer sous un jour plus flatteur Fourier et Louis Blanc, entre autres ; notons d’ailleurs l’Icarie de Cabet, qui joue sur les deux tableaux), me semble néanmoins constituer avant tout une sorte de dérive du procédé utopique « authentique », ou plus exactement « originel » : ces utopies-là, ou utopies au sens strict, je tends donc à les désigner sous le nom d’utopies critiques.

 

Et c’est bien ici que l’on fait le lien entre utopie et SF : les deux genres littéraires (dont le second, pour une part, peut être envisagé comme une émanation du premier) usent à maints égards des mêmes procédés dans un même but. L’utopie, étant alors résolument ancrée dans l’imaginaire, et ne se voulant pas programme, laisse le champ libre à l’imagination politique, jusqu’à envisager les systèmes les plus fous, les plus absurdes, qu’ils soient présentés comme étant « meilleurs », « pires »… ou simplement « différents » (dans la perspective d’une ethno-SF à la Le Guin, sans doute ne faut-il pas oublier cette possibilité !). Elle est alors un phénoménal outil critique, mais qui offre également au jugement des lecteurs, des chercheurs, et plus largement des citoyens, d’infinies possibilités d’expérimentation tant littéraires que politiques : et ces utopies-là, en ne quittant pas le papier, ont le bon goût de ne pas se salir les mains du sang des opposants, tout en suscitant chez le lecteur ce préalable indispensable à l’action (dans l’idéal, autant dire l’utopie…) : la réflexion. Encore une histoire de miroir…

 

Et ce sont donc bien, pour toutes ces raisons, les utopies critiques que je préfère aux utopies programmatiques. Et il faut enfin ajouter un dernier point : ces utopies programmatiques, ces « meilleurs des mondes », je n’y crois tout simplement pas ; non parce qu’il ne s’agirait que de « rêves », et que nous nous devrions d’être « sérieux » (ce qui a toujours été un euphémisme hypocrite pour « conservateur ») ; loin de là ! Mais parce que, d’un naturel pessimiste, et ne croyant pas à la fin de l’histoire, je ne crois pas non plus à l’idéal de la société parfaite (voyez la longue citation du « théoricien de droite » – p. 177 – Gérard Klein dans mon compte rendu miteux sus-mentionné) ; et j’entends bien, en tant que citoyen, conserver le plus inaliénable de tous les droits : celui de l’insatisfaction perpétuelle justifiant, au moins sur le plan théorique, l’insurrection permanente.

 

On comprend maintenant mieux, j’imagine, ma relative déception à l’encontre de la note d’intention de ce volume ; déception qui, sans surprise, s’applique également à ma lecture du premier article critique de ce numéro, « Utopie et science-fiction, essai de typologie » de Marie-Pierre Najmann (pp. 7-27). Je ne m’attendais certainement pas à y retrouver ma dichotomie grossière, mais j’avoue n’avoir guère été convaincu par les classifications ici proposées, assez arbitraires (inévitablement…), notamment pour ce qui est du rapport à l’histoire (tout cela est très contestable...) ; on en retiendra néanmoins l’impression d’un article en plein dans le sujet… ce qui ne sera pas forcément le cas par la suite, hélas ! Quelques développements, enfin (par exemple sur Les dépossédés d’Ursula Le Guin) ne sont pas sans intérêt.

 

Bien plus pertinent à mon goût, néanmoins, l’article suivant, dû à Ugo Bellagamba, se penche sur Tommaso Campanella et l’héritage de sa Cité du Soleil (« Ombres et lumières dans l’héritage utopique de Campanella », pp. 28-38). Rien d’étonnant pour l’auteur de La Cité du Soleil et autres récits héliotropes, qui figure depuis quelque temps déjà dans mon étagère de chevet… Un article fort intéressant et convaincant ; j’avouerai pourtant deux regrets : d’une part, que l’auteur se soit concentré sur l’aspect scientiste de La Cité du Soleil et de ses héritiers, éventuellement aux dépends d’autres aspects, peut-être moins sujets à postérité, mais non moins troublants (plus que le scientisme, j’avoue avoir été frappé par les nombreuses manifestations d’ésotérisme – astrologie, alchimie, etc. – lors de ma lecture de La Cité du Soleil, qui remonte un peu, certes…) ; d’autre part et surtout, j’ai trouvé dommage que la dimension totalitaire de l’utopie de Campanella ne soit que brièvement évoquée en fin d’article, là où elle me paraît au contraire fondamentale (mais ici, peut-être la note d’intention venait-elle poser problème ?). Tout ceci, bien sûr, n’engage que moi, et ne doit pas dispenser de la lecture de ce fort intéressant article.

 

Je ne m’étendrai pas sur l’article suivant (« De la démocratie en Amérique (et au-delà) », d’Ugo Bellagamba (re !) et Eric Picholle, pp. 39-49) ; non qu’il soit mauvais, bien au contraire ! Seulement il s’agit de la version remaniée d’un chapitre de leur passionnant essai Solutions non satisfaisantes, dont je vous avais déjà dit beaucoup de bien, et je n'ai pas grand chose à ajouter ici…

 

Je ne m’étendrai pas non plus sur l’article de Jean-Marc Tomi, « Escales chez Temporel, ou les utopies buissonières d’André Hardellet » (pp. 49-65), mais pour des raisons bien différentes… Un article qui ne s’adresse qu’aux connaisseurs (je n’en suis pas, je plaide coupable), et passablement capillotracté dans son rattachement à la thématique du numéro : à vrai dire, totalement hors-sujet en ce qui me concerne.

 

Seul le premier de ces défauts s’applique à l’article suivant, « Allégorie déchue. « La Ville qui n’existait pas » de Bilal et Christin », une critique de Leon Hunt provenant du Comics Journal de juillet 1989, et ici traduite par André-François Ruaud (pp. 66-76). Guère convaincant, et encore moins passionnant de toute façon…

 

On retourne à quelque chose de bien plus intéressant à mon sens, et cette fois en plein dans le sujet, avec l’article de Raphaël Colson « Le rêve des étoiles comme utopie(s) » (pp. 77-99). A certains égards, on se trouve ici dans la lignée de l’article précédent sur Robert Heinlein (Révolte sur la Lune y est d’ailleurs décortiqué). Thématique passionnante, et choix d’œuvres intéressant ; l’analyse est convaincante, sans être extrêmement subtile (en bien des cas, on en voudrait davantage…). Mais que le space opera soit générateur de passionnantes utopies, c’est un fait qui me semble bien établi : si les utopies plus ou moins platoniciennes, dans la lignée de More, ne sont pas apparues innocemment à l’époque des « grandes découvertes », il est clair que « l’âge de l’espace » est un cadre propice à l’apparition de nouvelles utopies, dès lors qu’il s’agit, là encore, de repousser la Frontière et de s’établir dans un ailleurs toujours plus lointain, offrant toujours plus de possibilités ; l’analyse des « utopies martiennes » basées sur le prétexte de la terraformation dans la deuxième partie de l’article coule dès lors de source. Plus originale, mais non moins convaincante, la première partie se concentre sur la question de l’utopie dans le cadre de la post-humanité (notamment à travers la complexe et fascinante Schismatrice de Bruce Sterling). Ici, utopie et SF se mêlent parfaitement ; rien à redire, c’est ce que l’on pouvait souhaiter de mieux.

 

L’article d’André-François Ruaud, « Helvéties rêvées, Helvéties réalisées. De l’utopie comme espace de vie » (pp. 100-123) m’a laissé une impression plus mitigée. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est bien un article passionnant, doté d’une solide documentation, et agréablement illustré par une riche iconographie. Il souffre néanmoins de certains travers… et notamment une certaine impression de foutoir. La thématique helvétique des premières pages (pas forcément très convaincante, d’ailleurs ; l’auteur peut bien se moquer de « ceux qui savent » – p. 101 – et faire l’éloge de la démocratie directe, pardon, de la « démocratie participative », et notamment du référendum d’initiative populaire, il n’en fait pas moins l’impasse sur les aspects les plus critiquables du système, dont de récents scrutins nous ont pourtant donné une triste illustration, et de même pour ce qui est des éventuelles dérives plébiscitaires que l’on peut craindre de ces pratiques… Cinq lignes de sarcasmes ne remplacent pas une analyse) est bien vite abandonnée pour céder la place à une étude schizophrène, se partageant entre les tentatives utopiques ici ou là, d’inspiration plus ou moins phalanstérienne (catalogue totalement arbitraire… et qui fait l’impasse sur Fourier, pourtant indispensable ici, comme sur l’expérience icarienne de 1848 au Texas, pourtant une des plus importantes que l’on puisse relever, et alors même que l'auteur évoque rapidement, en passant, la tentative de phalanstère de Victor Considérant, toujours au Texas, en 1850 !) et implications architecturales de l’utopie. Dans un cas comme dans l’autre, c’est passionnant, et à l’évidence passionné ; le manque d’unité de cet article, sa tendance à passer du coq à l’âne en oubliant le cas échéant bon nombre d’exemples ou contre-exemples édifiants, n’en sont que plus regrettables…

 

On passe ensuite à tout autre chose, avec une nouvelle de David Calvo, « Un soleil d’hexagones » (pp. 123-140), partant de l’utopie de Llano del rio pour construire une complexe et séduisante fresque temporelle riche en coïncidences et filiations improbables (ou bien...). Pas mal du tout.

 

Retour à « l'essai » (plus ou moins...), avec deux articles de Max Renn (« Zippies. Les enfants cyber-psyschédéliques d’internet et des nouvelles technologies », pp. 141-148, et « Ferals. Les écotopistes techno du désert australien », pp. 149-152), tous deux très journalistiques, hélas. Ce n’est pas inintéressant, le lien avec la science-fiction se fait aisément (avec le cyberpunk pour le premier, les post-apo à la Mad Max pour le second), mais cela ne vole pas bien haut, et la sympathie de l’auteur pour ses sujets, un peu trop voyante, les rend parfois un brin agaçants, a fortiori quand il s’égare de temps à autre dans les traits les plus naïfs de ces utopies concrètes, et plus encore dans le mysticisme à dix balles qui les imprègne…

 

Utopie concrète à nouveau, ou plus exactement réflexion sur la possibilité de concrétiser l’utopie, avec l’article de Serge Halimi « Dernières nouvelles de l’utopie » (pp. 153-163) ; un article publié auparavant en 2006 dans Le Monde diplomatique – yeurk… J’avoue, j’avais un peu peur (quand bien même la lecture des Nouveaux chiens de garde dont on parlait tout à l’heure m’avait plutôt convaincu) ; mais tout cela est finalement très intéressant, quand bien même on s’éloigne assez clairement de la SF (tout juste évoquée en quelques lignes de conclusion). Mais il faut dire que j’en ai surtout retenu – outre des questionnements passionnants – une critique assez frappante des tendances les plus vaines de l’alter-mondialisme (quand bien même l’article entend justement montrer qu’il s’en trouve, heureusement, pour ne pas se contenter de critiquer le système actuel, mais lui proposer vraiment des alternatives) et de la vanité de certains modèles économiques « alternatifs » évacuant un peu trop vite les difficultés (ici, notamment, le modèle participaliste de Michael Albert et compagnie ; les critiques de Susan George, notamment, sont pertinentes) ; reste un travail intéressant, quelques expériences notables, quand bien même les querelles de chapelles et la scission inévitable entre ceux qui sont vraiment dans la merde et les intellectuels la main sur le coeur qui prétendent leur venir en aide ne nous garantissent pas pour tout de suite des lendemains qui chantent… Plus gênant, on relèvera à l’occasion quelques chavèzeries peu ragoûtantes… et quelques interrogations troublantes (les altermondialistes doivent apporter une réponse au « problème » de la pornographie, paraît-il… c’est moi, ou ça sent la censure et le moralisme « de gauche » ?).

 

Une autre nouvelle, ensuite, « Retour au pays natal » de Jean-Pierre Hubert (pp. 165-176). Hommage posthume bien compréhensible de la part d’André-François Ruaud, mais le résultat est quand même assez anecdotique…

 

De même pour ce qui est du petit guide de lecture qui clôt le numéro (pp. 177-191) : on y trouve un peu de tout, en vrac, et de manière totalement arbitraire ; quelques jugements à l’emporte-pièce, aussi (et un peu de pub – eh eh… – pour le fort intéressant Fournaise de James Patrick Kelly). Bref, à boire et à manger.

 

C’est un peu l’impression qui se dégage de l’ensemble de ce numéro, fait de bric et de broc, et plus ou moins pertinent. Je dois dire que j’ai le sentiment que ce Yellow Submarine n’a pas vraiment tenu ses promesses : je n’y ai pas forcément trouvé ce que j’en attendais, et, en sens inverse, la note d’intention de l’édito ne se voit pas davantage concrétisée par la suite. Promesses non tenues : on reste dans le cadre de l’utopie (programmatique, of course !), diraient les mauvaises langues…

Au-delà, même si je n’ai pas été totalement convaincu par ce numéro, Yellow Submarine me donne néanmoins l’impression d’une revue fort intéressante et riche en potentialités ; je ne manquerai probablement pas de jeter un œil aux livraisons ultérieures, que j’espère plus abouties.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 11 mai 2008

 

MOORCOCK (Michael), Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist, récits traduits de l’anglais par Jean-Pierre Pugi et Jean-Luc Fromental, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1995, 2002] 2003, 329 p.

 

L’expérience London Bone ayant été concluante, et Michael Moorcock étant ainsi remonté dans mon estime, j’ai eu envie de poursuivre mes lectures de l’auteur anglais au-delà des peu convaincantes à mon goût épopées du Champion Eternel. Deux titres se sont imposés : le bref roman Voici l’homme, que je comptais lire depuis un petit moment déjà, et le présent recueil de nouvelles, publié en Lunes d’encre à peu près en même temps que Mother London, semble-t-il ; or, de tout cela, on disait le plus grand bien.

 

Et je ne peux qu’acquiescer pour ce qui est de ces Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist ; avec ces sept nouvelles plus ou moins centrées sur la famille von Bek (dans ses nombreuses ramifications : Begg, Beck, Beckov…), on est effectivement à des années-lumières d’Elric et compagnie. Les récits sont bien plus subtils (peut-être parfois « trop », à la limite : on ne voit pas toujours très bien où Moorcock veut en venir, surtout dans les tous premiers textes ; enfin, moi, en tout cas ; mais bon, je suis bête, aussi…), d’autant que leurs aspects fantastiques ou science-fictifs sont généralement très légers (la seule véritable exception résidant dans la dernière nouvelle) : bien loin de la grosse heroic fantasy du Multivers, on tend ici davantage vers la « littérature générale », ou, si l’on y tient, les eaux troubles des « transfictions ».

 

Surtout, surtout : c’est remarquablement bien écrit (et traduit, sans doute). Et ça, ce fut une sacrée surprise en ce qui me concerne : là où Elric, Hawkmoon et Corum me piquaient les yeux, et où London Bone ne se montrait qu’à peine plus convaincant (avec une exception de taille, cela dit, la nouvelle-titre, bien dans l’esprit de ce recueil), ces Déjeuners d’affaires avec l’Antéchrist se montrent bien plus élégants et réfléchis, et en même temps d’une extrême fluidité ; on tourne les pages sans y penser, porté par les ambiances singulières émanant de la plume de Moorcock. Pour une fois, rien à redire à cet égard. On sent dans ces textes relativement récents la maîtrise d’un écrivain professionnel qui n’a probablement plus à surproduire pour ses créanciers, et qui sait désormais sublimer le fruit d’années de travail pour des textes plus personnels, à la séduisante étrangeté.

 

Oui, « étrange » est sans doute un mot-clé, ici. Encore une fois, il est certains textes pour lesquels je serais bien en peine de vous dire, au juste, de quoi donc c’est-y qu’y nous cause, là, le Moorcock… Pourtant, on ne s’ennuie pas, non, on se laisse porter ; ces textes, sans doute, font plus appel au ressenti qu’à la raison : en fait de « compréhension », on devrait peut-être plutôt parler, une fois n’est pas coutume, d’une « interprétation » toute personnelle, et résolument incommunicable. Sans doute, d’ailleurs, ne suis-je pas le seul dans ce cas : les critiques que j’ai pu en lire ici ou là ne m’ont guère paru plus loquaces (et celle d’ActuSF parfois à côté de la plaque, mais bon…). La quatrième de couv’, d’ailleurs, se contente de citer Moorcock lui-même, et, comme je suis une grosse feignasse, j’allions point me gêner pour faire de même, ho