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Mardi 4 mars 2008

Le-dit-d-Aka.jpg

LE GUIN (Ursula), Le Dit d’Aka, suivi de Le nom du monde est Forêt, traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti et Henry-Luc Planchat, « Malaise dans la science-fiction américaine » par Gérard Klein, Paris, Robert Laffont – LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1972, 1979, 2000] 2005, 538 p.
 
Après Le monde de Rocannon, Planète d’exil, La Cité des illusions, La main gauche de la nuit et Les dépossédés, suite et fin (a priori ? pour le moment ?) de ma découverte des romans du merveilleux « cycle de l’Ekumen » de la merveilleuse Ursula Le Guin avec cet ultime volume, regroupant un peu anachroniquement (mais c’est pas bien grave) deux brefs romans, tout d’abord Le Dit d’Aka (Prix Locus 2001), puis Le nom du monde est forêt (Prix Hugo 1973, le deuxième sur les trois qui ont été attribués aux romans du cycle : chapeau…), et enfin un long article de Gérard Klein intitulé « Malaise dans la science-fiction américaine », écrit en 1975 pour un numéro spécial de Science-Fiction Studies consacré à Ursula Le Guin, puis repris en 1979 à l’occasion de la publication française du Nom du monde est forêt. Ca fait beaucoup de choses ; et, j’aime autant vous le dire tout de suite, après la relative déception de La Cité des illusions, c’est du lourd, et du bon ; du très très bon, même. J’examinerai successivement ces trois textes, dans l’ordre du recueil (distinct donc de la chronologie de leur rédaction comme de celle de l’Ekumen).
 
Commençons donc par envisager Le Dit d’Aka (pp. 7-260). Nous y faisons la connaissance de Sutty, une chercheuse indienne au service de l’Ekumen. Intéressée essentiellement par la linguistique et l’histoire, elle s’est consacrée à l’étude d’une civilisation récemment contactée, celle de la planète d’Aka ; une défaillance dans la transmission par ansible a cependant anéanti la majeure partie des données recueillies par les Premiers Observateurs : la culture d’Aka reste donc presque totalement inconnue. C’est pourquoi Sutty embarque un jour à bord d’un vaisseau à destination de cette intrigante planète, pour un long voyage de 70 ans.
 
Mais, le temps qu’elle arrive sur Aka, la situation a drastiquement changé. Une révolution a eu lieu : les nouveaux dirigeants d’Aka, fascinés par leur rencontre avec l’Ekumen, se sont empressés d’anéantir leur culture millénaire au nom d’un fanatisme scientiste tout entier voué à « l’élévation » d’Aka au niveau des autres civilisations de la galaxie. En un temps record – faut-il y voir une brèche dans l’Embargo Culturel ? –, la Corporation a donc tout fait pour rattraper ce qu’elle estime être son « retard », en anéantissant tout ce qui faisait la culture ancestrale de la planète : les livres, les contes, l’art, la religion… Superstitions ! Aka s’est engagée sur la route du progrès, et n’a que faire de ces vieilleries ! Aussi, quand Sutty arrive enfin sur Aka, tout ce qu’elle a étudié et comptait approfondir semble avoir disparu, et elle se sent foncièrement inutile…
 
Pour Sutty, c’est un choc terrible, d’autant que l’évolution récente d’Aka constitue une sorte de miroir aux aberrations qu’elle avait connues sur Terre durant sa jeunesse : une violente réaction fondamentaliste et antiscientifique, qui épargnait tout juste les Enclaves de l’Ekumen où elle avait trouvé refuge… Sur Aka comme sur Terre, les fanatiques anéantissent les livres et les pans de la culture qui ne sont pas conformes à leur idéologie aveugle : le scientisme outrancier et la réaction la plus insensée se rejoignent dans l’entreprise de destruction.
 
Sutty, déprimée, isolée sur cette planète étrangère, souffrant ici comme sur Terre de la violente homophobie des gouvernants, se voit pourtant un jour offrir une opportunité intéressante. La Corporation, tout en témoignant un respect excessif pour les envoyés de l’Ekumen (les fonctionnaires d’Aka refusent bien évidemment de croire ce que leur raconte Sutty des abominations qu’elle a connues sur Terre…), entend bien les parquer dans les cités ultra-modernes d’Aka et limiter leurs déplacements : il n’y a que trois envoyés de l’Ekumen sur toute la planète, dont Sutty, qui songeait à la quitter… Mais un jour, sans doute suite à un dysfonctionnement de l’administration, Sutty se voit offrir la possibilité de quitter la capitale, Dovza-Ville, pour se rendre dans la cité reculée d’Okzat-Ozkat. Peut-être, au fin fond de la campagne d’Aka, quelque chose de l’ancienne civilisation a-t-il subsisté ? Il semblerait bien : en dépit de la surveillance du Moniteur, Sutty fera ainsi la découverte d’une civilisation fascinante, bien éloignée de l’uniformité stérile de la Corporation, plus bigarrée, d’une grande richesse intellectuelle et remarquablement tolérante ; les « superstitions » proscrites par la Corporation demeurent, quand bien même cachées. Sutty pourra ainsi s’instruire auprès des Maz, à la fois prêtres, enseignants et conteurs ; elle pourra connaître le Dit d’Aka, et peut-être le préserver de la destruction que lui promet une société déraisonnable à force de passion pour la « raison »…
 
Le Dit d’Aka constitue un très bon roman du « cycle de l’Ekumen », intéressant à plus d’un titre. De même que dans La main gauche de la nuit (et bien davantage que dans Le monde de Rocannon), le « héros » est un observateur extérieur dressant un rapport sur une civilisation méconnue, riche en institutions originales. C’est même probablement le roman du cycle où cet aspect est le plus poussé, puisque prenant clairement le pas sur le récit, très secondaire. Les amateurs d’aventures intergalactiques et de hauts faits héroïques n’apprécieront sans doute guère… Mais le tableau que dresse Ursula Le Guin de la société traditionnelle d’Aka est véritablement passionnant, cohérent et crédible, très solide sur le plan anthropologique : la civilisation orale, le rapport au conte, la religion très originale (quand bien même elle emprunte assez au taoïsme, et probablement au bouddhisme zen – certains contes font penser à des koan, aux multiples interprétations), tout cela est très bien vu et véritablement passionnant. Parallèlement, le portrait, bien plus rapidement esquissé, de la Corporation, est également intéressant : on pense beaucoup à certains aspects de la Chine communiste, notamment (certains passages sont très évocateurs, renvoyant directement au Grand bond en avant et à la Révolution culturelle, mais on peut noter aussi les exercices de gymnastique collective, etc.). Tout cela est très saisissant et approprié.
 
Parallèlement, j’avoue que le thème central du roman (outre celui de l’acculturation, classique chez l’auteur), à savoir la mise en parallèle des excès du scientisme et de la réaction, me séduit particulièrement. Si rien ne m’effraie autant que la réaction (et elle m’effraie sacrément…), le scientisme outrancier que certains lui opposent me paraît tout aussi dommageable ; or il me semble hélas assez répandu en science-fiction, et certaines conversations sur les forums de SF me paraissent assez édifiantes à cet égard… Il est triste que la science et le progrès prennent régulièrement des allures de religion, avec leur credo, leurs orthodoxes… et leurs hérétiques voués au bûcher. En mettant en parallèle la réaction fondamentaliste terrienne et le progressisme destructeur akien, Ursula Le Guin évite de sombrer dans le manichéisme trop fréquent en la matière, condamnant le passé au nom de l’avenir, ou l’avenir au nom du passé. Et elle fait ainsi du Dit d’Aka un roman riche et pertinent, assez déprimant au fond, quand bien même l’émerveillement de la découverte – de la véritable science… – suscite régulièrement de superbes tableaux, qui, en enchérissant sur la diversité et l’inventivité de l’homme, lui rendent sa juste place. Ici plus que jamais, si « l’homme est un loup pour l’homme », on n’oublie pas pour autant la deuxième partie de la citation, souvent ignorée : « l’homme est un dieu pour l’homme ». Au final, Le Dit d’Aka se révèle un beau roman d’un profond humanisme, et un vibrant hymne à la tolérance.
 
Des thèmes que l’on retrouve dans le court roman suivant, le bien plus ancien mais tout aussi remarquable (si ce n’est davantage encore) Le nom du monde est forêt (pp. 261-438). L’action se déroule sur une petite planète forestière à 27 années-lumières de la Terre, baptisée par ses colons terriens Nouvelle-Tahiti, mais dont le nom original dans la langue des autochtones correspond au mot employé pour désigner la forêt. Or les colons terriens de Centralville en ont justement après la forêt de la Nouvelle-Tahiti, le bois étant devenu extrêmement rare sur Terre, et par-là même extrêmement cher… Les Colons anéantissent ainsi le cadre des Athshéens, mais n’y attachent aucune importance : pour la plupart des Terriens de Centralville, les « Créates », sortes de petits singes verts, sont à l’évidence des animaux, stupides et amorphes. Ces militaires de l’Administration coloniale se refusent à croire la « fable » des Hainiens – un fait établi, pourtant – selon laquelle les Athshéens sont bel et bien des hommes, descendant, de même que les Terriens, des souches humaines implantées il y a bien longtemps par les Hainiens dans l’ensemble de la galaxie… Allons, allons : regardez-les ! Des humains, les Créates ? Ces misérables petits êtres recouverts d’une fourrure verte ? Ces petits animaux amorphes, sans culture, sans technologie, qui ne dorment jamais, mais restent dans un état d’hébétude permanente ? Vous voulez rire ! Les hommes, les vrais, comme le capitaine Don Davidson, savent ouvrir les yeux, contrairement à ces lavettes d’intellectuels comme le capitaine Raj Lyubov, l’observateur scientifique. Les Créates, des humains ? Ils ne font même pas des domestiques corrects ! Et ils ne se rebellent jamais, ces « travailleurs volontaires », c’est bien la preuve qu’ils n’ont rien d’humain…
 
Mais Lyubov, lui, ne tombe pas dans le piège de l’ethnocentrisme : il sait que les Athshéens sont des humains, qu’ils ont une culture très riche, et qu’ils pourraient apprendre énormément de choses aux Terriens. Car les Athshéens maîtrisent leurs rêves… Les colons terriens ne voient pas cette culture, d’une part parce que leur aveuglement leur permet de justifier leurs exactions, leur oppression des indigènes, mais aussi, d’autre part, parce que cette culture est tellement différente de la leur qu’elle en devient totalement hermétique. Les hommes comme Davidson méprisent ces Créates qui se jettent au sol, immobiles, et ne font rien pour se protéger alors qu’on cherche à les tuer ; Lyubov, lui, sait que ce geste signifie pour les Ashthéens la reddition, et qu’ils n’arrivent pas à comprendre comment les « umins » peuvent être assez barbares pour assassiner un individu à terre ! Tout comme le chant des Athshéens, qui remplace chez eux le combat physique, est totalement incompréhensible pour les Terriens… L’incompréhension est à peu près totale entre les deux groupes : seul Lyubov, parmi les Terriens, essaye d’établir des liens, notamment avec le charismatique Selver Thele, ou « Sam », car tel est son nom d’esclave... pardon, de « travailleur volontaire ». Selver s’était fait remarquer en tentant d’assassiner Davidson – le seul cas répertorié d’agression d’un Terrien par un Ashthéen –, le méprisable officier ayant préalablement violé sa compagne (oui, les Créates ne sont pas des humains, mais bon… On manque de femmes, à la Nouvelle-Tahiti…) ; Lyubov, ce jour-là, lui avait sauvé la vie.
 
Mais ce temps est révolu. L’invention de l’ansible et la fondation de l’Ekumen, contemporains des événements, ne changent à vrai dire pas grand chose, les colons terriens étant persuadés de leur bon droit : les Hainiens peuvent parler, ces étrangers arrogants, qui ne sont même pas humains… même chose pour tous les traîtres, comme Lyubov… Mais l’oppression aveugle devient insupportable aux Athshéens : Selver devient un dieu, et apporte à ses semblables des nouveautés. La guerre. La haine. Le massacre…
 
Un roman très court, mais véritablement excellent. Un des plus noirs du cycle, aussi : Le nom du monde est forêt est à bien des égards un virulent pamphlet anti-raciste et anti-colonialiste, probablement inspiré en bonne partie par la guerre du Vietnam (je le suppose, du moins), et qui dresse de l’humanité un portrait assez sombre. Ursula Le Guin y manie remarquablement bien la thématique de l’ethnocentrisme, et construit à nouveau, avec les Ashthéens, une société tout à la fois fascinante et crédible, véritablement différente de la nôtre… et pourtant humaine. Intérêt supplémentaire : la multiplicité des points de vue, qui est assez bien gérée ; le lecteur passe ainsi sans cesse de la perception de Selver à celle de Lyubov… et à celle de Davidson. Peut-être en fait-elle un peu trop pour ce dernier, qui est un individu véritablement détestable, jusqu’à donner franchement l’envie de vomir ; mais le bilan, sur le plan émotionnel, est remarquable, et bien vu. A l’heure des délires créationnistes, et le racisme étant encore tristement ancré dans les mentalités de tout un chacun, Le nom du monde est forêt reste encore aujourd’hui un roman remarquablement pertinent, et très fort. Un chef-d’œuvre, on peut bien le dire.
 
Le volume s’achève enfin sur le très intéressant article de Gérard Klein intitulé « Malaise dans la science-fiction américaine » (pp. 439-539), qui dresse un panorama de la science-fiction américaine des années 1960-1970, et fait ressortir la profonde originalité, pour ne pas pas dire le caractère tout simplement unique, de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Il est bien quelques points de détail où l’analyse me paraît assez contestable, mais on y trouve bien des éléments pertinents. J’ai d’ailleurs envie d’en citer ici un assez long passage qui me paraît très juste, et est bien révélateur de l’intérêt que je trouve à l’œuvre d’Ursula Le Guin (pp. 504-509) :
 
« […] l’œuvre d’Ursula Le Guin porte […], à mes yeux, un concept important qui contredit l’idéologie de la nécessité si répandue dans la science-fiction, à savoir que, socialement et sociologiquement parlant, la possibilité de l’espoir, l’idée même du changement résident dans l’expérience, la subjectivité de l’autre. Il ne s’agit pas, bien entendu, de copier sa solution, mais d’y réagir avec sa propre subjectivité personnelle et sociale. L’histoire n’est ni succession ni accumulation d’expériences, mais confrontation d’expériences ; elle ne peut pas être linéaire, même si la chronologie paraît l’y inviter. Par suite, il devient – sans qu’il soit nécessaire d’y insister – absurde de condamner une société ou de proposer un modèle éternel, fût-il conçu comme évolutif.
 
« […] toute société, fût-elle la plus utopique, celle que vous pouvez rêvez la plus parfaite quels que soient vos rêves, porte en son tréfonds son propre déni, une injustice fondamentale. Non parce que l’homme serait mauvais (métaphysiquement) [Note intempestive de Nébal : quoique…] mais parce que toute société, comme une langue, fonctionne à partir d’un système d’oppositions, tend à recréer et à perpétuer dans son sein la différence, y compris entre ce qui est subjectivement ressenti comme bien et comme mal. […] Ursula Le Guin introduit de la sorte en douceur dans la science-fiction et dans la littérature un relativisme social – qui n’est nullement un éclectisme ni non plus un cynisme sceptique à la façon d’un Vonnegut [Note intempestive de Nébal : ce qui me conviendrait aussi, remarquez…] – quelque peu inattendu de nos jours.
 
« Ce relativisme social appelle quelques réflexions. Un spectre, ai-je dit, hante la science-fiction et, bien avant, notre civilisation ; un spectre qu’Ursula Le Guin contribue à exorciser : celui de la société idéale ou plutôt de l’idéal de la société. Ce spectre s’affuble d’une défroque scientifique ou plutôt d’une métaphore pseudo-scientifique empruntée aux sciences physiques. A entendre ses zélateurs, venus d’horizons idéologiques variés, il existerait une solution exacte à tous les problèmes humains et en particulier sociaux ; la question principale serait de mettre en œuvre la science qui fournirait ces solutions. C’est ce qu’impliquent les œuvres de Van Vogt [Note intempestive de Nébal : eh eh…] et d’Asimov. […] des panacées sont proposées qui tendent à démontrer, sur un mode scientifique, qu’il suffirait d’ajouter à la culture humaine, ou d’en retrancher, tel élément pour que l’humanité connaisse paix, bonheur et prospérité, tout comme il est admis qu’on peut se protéger d’une maladie à l’aide d’un vaccin. Toutes ces propositions, dont certaines peuvent paraître fort généreuses, sont sous-tendues par la thèse de l’objectivité du domaine social (au sens où l’on pouvait parler de l’objectivité du monde physique, ce que seuls les non-physiciens persistent à faire) et présentent de ce fait un fort relent de métaphysique : le monde serait fait d’une certaine manière et il suffirait d’en connaître et d’en respecter les lois pour s’en assurer la maîtrise. Philip K. Dick a beaucoup fait pour ébranler dans le roman une telle confiance dans la « réalité », mais il revient à Ursula Le Guin d’avoir introduit les conséquences de sa destruction dans la pratique conjecturale. En effet, une telle thèse implique que les mécanismes sociaux puissent être pensés en faisant abstraction des sujets qui les constituent et de la connaissance évolutive qu’ils ont de leur environnement, en particulier social. L’histoire est faite non pas de l’interaction mécanique de molécules sociales, une fois pour toutes définissables, si compliquées qu’elles soient, mais des interactions dialectiques entre des sujets porteurs de connaissances certes limitées mais changeantes en fonction de leurs expériences. Par suite, le défaut d’une « science sociale totale » ne résulte pas d’une insuffisance des connaissances qu’un effort spécialisé permettrait de réduire, mais de ce qu’elle n’est pas, tant que se déroule le processus des interactions des sujets connaissants, constituable. Et il n’y aurait plus, ensuite, personne pour la constituer.
 
« Une attitude scientifique à l’endroit de la société et de l’histoire implique une réconciliation de la subjectivité et de la science, ou encore l’acceptation du fait que toute science est, en dernière instance, subjective, c’est-à-dire relative à un observateur-opérateur qui connaît et agit en fonction d’une situation particulière, privilégiée de son point de vue. Dans cette perspective, l’histoire peut être le mieux définie comme le champ résultant des interactions de ces connaissances opératoires relatives. Par sujet, il doit être bien clair qu’on n’entend pas ici spécialement des individus, comme la théorie libérale aurait tendance à le faire croire, mais tout autant et même surtout des groupes sociaux, voire des sociétés entières. Par ailleurs, la subjectivité ici introduite n’implique pas que toutes les propositions soient arbitrairement équivalentes, fussent-elles les plus absurdes : leur équivalence ne pourrait être posée que par rapport à un absolu insaisissable. La réalité est. La subjectivité dont nous parlons concerne simplement la connaissance limitée que peut avoir un sujet de son environnement et à l’intérieur de laquelle il agit et juge. Cette connaissance peut bien entendu être plus ou moins étendue et plus ou moins opératoire, c’est-à-dire adéquate à la réalité ; mais elle est surtout changeante puisqu’elle porte sur une réalité qui est largement fonction des connaissances évolutives des autres sujets. La condition de la science sociale, comme de toutes les autres, c’est d’être un processus infini. Mais au contraire des autres sciences, il n’y a personne qui puisse se targuer de dire son état puisqu’elle est diffuse entre tous les sujets connaissants. [Note du Maître : La spécialisation des connaissances, qui a aboli les Pic de la Mirandole, a en fait irréversiblement introduit cette situation dans toutes les branches de la connaissance. En mathématiques même, toute « connaissance » procède d’un consensus plus ou moins large.] [Note intempestive de Nébal : Ouf…]
 
« A cette aune, il ne subsiste plus ni morale absolue, ni politique juste, mais des éthiques relatives et des conflits, comme ne manque jamais de le faire ressortir Ursula Le Guin. […] Une éthique qui a intégré un grand nombre de tels affrontements a toute chance d’être riche et tolérante, mais ne saurait pour autant prétendre à l’universalité. Elle s’y risquera d’autant moins qu’elle aura conservé le souvenir de ses origines : la perception par d’innombrables sujets d’innombrables souffrances ou, de leur point de vue, injustices. La plus haute des morales a les pieds plongés dans un bain de boue et de sang. Qu’elle l’oublie, elle est par terre. Mais le besoin de sécurité des sujets est le plus souvent tel qu’ils manifestent une tendance irrésistible à ériger leur éthique particulière en morale absolue et à dénoncer comme autant de manquements à cet absolu les écarts proposés par des éthiques différentes. Et à convaincre les autres d’adhérer à leur morale par tous les moyens, au besoin en la foulant aux pieds. »
 
 
Je vais m’arrêter là, j’en ai déjà trop copié (j'espère que le Maître ne m'en voudra pas...). Lisez cet article, hop.
 
Que pourrais-je bien ajouter ?
 
Que pouvoir partir d’un roman divertissant pour aboutir à une réflexion sur l’histoire, sur l’anthropologie, sur l’épistémologie, sur la politique et sur l’éthique (dans une optique qui me parle, qui plus est, d'autant qu'elle n'est pas sans évoquer certains aspects de la sophistique ancienne), c’est le genre de choses qui me font aimer la science-fiction.
 
Et qu’Ursula Le Guin est bien devenue un de mes auteurs de science-fiction fétiches, juste derrière Philip K. Dick. Je me suis régalé avec ces romans du « cycle de l’Ekumen », et je compte bien prochainement poursuivre l’expérience avec les nouvelles du cycle, avec « Terremer », et avec bien d’autres choses encore.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 2 mars 2008

Les-murailles-de-J-richo.jpg

WHITTEMORE (Edward), Les murailles de Jéricho, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1987, 2002] 2008, 402 p.
 
Enfin !
 
Les murailles de Jéricho, dernier opus du fabuleux « Quatuor de Jérusalem » d’Edward Whittemore, vient tout juste d’être publié. Et toujours chez Robert Laffont, dans la fameuse collection Ailleurs & Demain dirigée par Gérard Klein. Si si. La présentation a changé, certes ; mais sans doute faut-il y voir une volonté (bien légitime) de favoriser les ventes de ce remarquable roman, en le détachant de l’imagerie plus ou moins science-fictionnelle qui avait été accolée assez maladroitement aux trois volumes précédents. Un étrange bandeau vient confirmer cette hypothèse : « Si vous voulez comprendre le conflit qui agite le Moyen-Orient : lisez ce roman d’espionnage. » Tiens donc. Ca racole sévère… Et la quatrième de couverture en rajoute encore un peu : « Ce quatrième volet du Quatuor peut se lire indépendamment des précédents, Le Codex du Sinaï, Jérusalem au poker et Ombres sur le Nil. »
 
 
Alors, je comprends, hein. Mais je désapprouve. Il serait bien trop dommage de se contenter des Murailles de Jéricho, et de passer outre les trois premiers volumes. Car si chaque tome constitue en tant que tel un chef-d’œuvre, la tétralogie n’a rien d’artificiel ou de dispensable pour autant. Et si Les murailles de Jéricho est bien un excellent roman « indépendamment », il ne prend néanmoins tout son sens que dès l’instant qu’on le confronte à ses trois glorieux prédécesseurs.
 
Les lecteurs habitués de ce blog miteux (les pauvres) ont eu l’occasion, à plusieurs reprises, de subir mes crises d’enthousiasmite aiguë. Oui, c’est vrai, j’ai parfois tendance à en rajouter dans le superlatif… Mais ici, non. Je vous jure. C’est vrai. Alors, je l’ai dit et répété, mais, histoire de faire les choses bien, allons-y encore une fois :
 
Le quatuor de Jérusalem est un authentique chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle (et même au-delà, bordel). Une merveille injustement méconnue, à découvrir absolument. Et plus vite que ça (nom de Dieu).
 
(Tiens, ça ferait un chouette bandeau, ça…)
 
Je ne reviendrai pas ici (enfin, pas tout de suite…) sur Le codex du Sinaï, Jérusalem au poker et Ombres sur le Nil. Notons juste, pour le moment, que Les murailles de Jéricho poursuit dans la rupture entamée avec Ombres sur le Nil par rapport au délire jubilatoire des deux premiers volumes. Ajoutons que ce dernier tome ne fait que très indirectement écho aux précédents : on y retrouve bien quelques personnages d’Ombres sur le Nil (Anna, et Bletchley, rebaptisé Bell), et Stern y est évoqué à plusieurs reprises, mais c’est à peu près tout. Il pourrait donc être tentant, à cet égard, d’affirmer l’autonomie des Murailles de Jéricho… Mais j’y reviendrai.
 
Envisageons-le « indépendamment », pour l’instant. Edward Whittemore livre cette fois un roman très réaliste, dont l’action se déroule en gros des années 1940 à 1980, et centré essentiellement sur la figure de l’agent secret israélien Yossi, inspiré semble-t-il par le personnage authentique d’Elie Cohen. Yossi est donc un jeune Israélien, né en Irak. En 1956, il est déclaré mort au combat lors de la guerre du Sinaï. La réalité est pourtant tout autre : Yossi est en fait « devenu » Halim, un habile homme d’affaires syrien qui a passé toute sa jeunesse en Argentine, et décide de revenir au pays. Halim, aux yeux de « ses compatriotes », devient bientôt un véritable modèle, une incarnation de la cause arabe dans ce qu’elle a de plus juste et de plus sincère. Celui que les services secrets israéliens désignent désormais sous le nom de « Coureur » s’infiltre ainsi au cœur de la société syrienne, et y noue de précieux contacts, ainsi que dans les camps de réfugiés palestiniens, qui lui permettent d’obtenir des informations déterminantes : en 1967, notamment, le travail de Yossi / Halim vient bouleverser le cours de la guerre des Six-Jours.
 
A s’en tenir là, on pourrait effectivement envisager Les murailles de Jéricho comme un excellent « roman d’espionnage ». Mais ce serait injustement réducteur : il y a tellement plus ! Edward Whittemore, à l’instar de ce qu’il avait fait dans les trois volumes précédents, livre à nouveau ici une mémorable galerie de personnages, tous plus extraordinaires les uns que les autres. Yossi / Halim, à vrai dire, n’est longtemps qu’entraperçu. Pendant un certain temps, on s’attache surtout aux pas de Tajar, le mentor du « Coureur », qui fut jadis le premier directeur du Mossad ; un espion à l’ancienne, on aurait presque envie de dire « romantique » ; un idéaliste, de même que Yossi : les deux hommes représentent la vision d’Israël dans tout ce qu’elle peut avoir de grand et de légitime, d’autant qu’ils ne rechignent pas, de temps à autre, à adopter le point de vue des Arabes… Et autour de Tajar et de Yossi gravitent quelques autres superbes figures, ainsi Anna, un temps l’épouse du « Coureur » ; Assaf, leur fils, traumatisé par la guerre des Six-Jours ; Youssef, chrétien arabe, dont la résistance prend la forme de l’exil érémitique dans le désert de Judée ; Ziad, enfin, le petit journaliste, raté magnifique et déchirant…
 
Mais il y a aussi et surtout ces trois vieillards de Jéricho : il y a Bell, anciennement Bletchley, autrefois maître espion au service de la couronne britannique, le visage défiguré, l’âme torturée, qui acquiert progressivement la réputation d’un saint homme, et qui noie son passé dans l’alcool, assis dans son orangeraie. Il y a Moïse l’Ethiopien, Africain colossal et eunuque, moine hétérodoxe à la gentillesse légendaire. Il y a enfin Abou Moussa, ou « Moïse l’Arabe », vétéran de la première guerre Mondiale et conteur invétéré, qui se dit vieux de 300 ans selon le temps de Jéricho. Tous les jours, dans l’orangeraie de l’ancien chef du Monastère, au cœur de ce village que l’on dit être la plus vieille ville du monde, les deux Moïse jouent au shesh-besh et discutent de tout et de rien, tandis que Bell se contente de les écouter en sirotant son arak, en-dessous du niveau de la mer, à l’ombre du Mont de la Tentation, dans cette oasis hors du temps…
 
Mais le monde change, autour d’eux. Au fil des Murailles de Jéricho, on assiste à la naissance d’Israël, et à la mise en place de l’invraisemblable mécanique du conflit permanent qui ensanglante depuis si longtemps la terre sainte. Du Sinaï au cauchemar libanais, si Edward Whittemore reste avant tout un romancier, il dresse néanmoins aussi une passionnante fresque historique, certes à ne pas prendre toujours au pied de la lettre, mais qui n’en est pas moins remarquable de lucidité et de justesse, et ne sombre jamais dans les réductions manichéennes qui viennent trop souvent parasiter le débat dès l’instant que l’on prononce les mots si dangereux d’Israël et de Palestine…
 
Et c’est extraordinaire, une fois de plus. D’un naturel pessimiste, je ne pouvais m’empêcher de craindre d’être relativement déçu par Les murailles de Jéricho ; il faut dire que Le codex du Sinaï, Jérusalem au poker et Ombres sur le Nil avaient placé la barre très haut ! Mais non : ce dernier volet du « Quatuor de Jérusalem » est bien digne de ses illustres prédécesseurs, et confirme, par un véritable tour de force, le caractère unique et somptueux de cette œuvre injustement ignorée. La plume d’Edward Whittemore y est toujours aussi fluide et belle, une fois de plus magnifiquement servie par la superbe traduction de Jean-Daniel Brèque ; ses personnages sont toujours aussi hauts en couleurs, son récit toujours aussi passionnant et émouvant, suscitant avec un égal brio le rire et les larmes, la tendresse et la colère. On n’y retrouve certes pas (ou peu) la fantaisie enthousiasmante du Codex du Sinaï et de Jérusalem au poker ; ici, de même que dans Ombres sur le nil, la tristesse et le réalisme dominent : le ton, néanmoins, se fait moins langoureux, plus vif que dans ce troisième volume, ce qui en rend à mon sens la lecture plus aisée, mais non moins bouleversante. Le sort horrible de Ziad, ou encore l’absurde fusillade sur les rives du Jourdain, sont contés avec un sens du tragique exceptionnel, qui en vient, sans jamais verser dans le pathos, à arracher au lecteur des larmes insurmontables. Oui, j’ai bien eu la larme à l’œil à plusieurs reprises à la lecture des Murailles de Jéricho
 
« Indépendamment », ce quatrième volume constitue donc d’ores et déjà un chef-d’œuvre. Mais il est aussi l’élément indispensable venant apporter au « Quatuor de Jérusalem » la cohérence dont on pouvait douter jusqu’alors, à s’en tenir aux indéniables ruptures qui le traversaient, dans le fond comme dans la forme. Les murailles de Jéricho a ainsi une valeur transcendante, qui achève bel et bien le « cycle », et aboutit, par une singulière alchimie, à cet étrange résultat qui veut que le tout soit plus que la somme des parties.
 
La cohérence ressort déjà de la récurrence de certaines thématiques : on notera ainsi à nouveau la présence d’un trio de personnages hauts en couleurs, généralement issus de trois religions différentes, et le plus souvent des trois religions du Livre. Aux joueurs de poker de Jérusalem et aux comparses du Panorama répondent ainsi les joueurs de shesch-besh de Jéricho. Jean-Daniel Brèque a évoqué à cet égard la figure des rois mages, mais aussi une certaine forme d’immortalité, passant par la répétition des schémas, des « rites » ; j’y ajouterais la filiation (thème important du roman, riche en pères de substitution et en naissances cachées, qui nous renvoient aux folles généalogies de Jérusalem au poker), et, bien sûr, le rêve, non loin de la folie : de même qu’hadj Harun vivait dans le temps et se souvenait des Babyloniens et des Croisés, de même Abou Moussa se plie au temps de Jéricho et à ses cycles imperturbables, tandis que Bell, en dépit de sa nouvelle identité évocatrice, semble ne jamais vieillir du fait de sa paralysie faciale. La religion y a sa part, bien sûr (p. 347) : « Tout en regardant le monde à travers son arak, Bell repensa à une antique croyance égyptienne, selon laquelle en répétant le nom d’un mort, on le faisait revivre. » Belle allégorie, et précieux conseil… Whittemore, Whittemore, Whittemore…
 
Mais dans cette série de rêves éternels, il faut mentionner à nouveau Stern : l’ombre de son ballon plane sur Les murailles de Jéricho, on y retrouve son même désir insensé de paix et d’harmonie dans la terre sainte ; son souvenir traumatise Bell, et indirectement Tajar ; mais ce dernier, et plus encore Yossi / Halim, jouent également le rôle de ce rêveur idéaliste, de ce constructeur de nation, de ce pont entre les cultures juives et arabes. Contre vents et marées ; contre l’homme…
 
On retrouve ici le thème de l’absurde, qui n’a jamais véritablement quitté le cycle, quand bien même on est a priori bien loin de la folie jubilatoire des premiers volumes. L’absurde s’immisce ici dans la réalité, où il perd son caractère enthousiasmant. Prenez, par exemple, le massacre de Lod, le 30 mai 1972 (p. 193) :
 
« Des idéalistes japonais massacrant des pèlerins portoricains en Israël ? Pour venger les torts subis par des Arabes de Palestine du fait des Arabes de Jordanie ? Dans l’espoir de devenir des étoiles dans le ciel ?
 
« Un acte dément, grotesque, avec un masque de dignité humaine plaqué sur le visage de la folie. »
 
Absurde. De même que la mort de Ziad, ou la fusillade sur les rives du Jourdain. Tout cela est inconcevablement absurde, bien plus, à vrai dire, qu’un trafiquant de poudre de momie vivant dans la Grande Pyramide, ou qu’un anachorète albanais réécrivant la Bible du Sinaï… Car vrai. Le massacre de Lod intervient comme un contrepoint au rabbin Lotmann de Jérusalem au poker, ce noble japonais converti au judaïsme et au sionisme… qui paraissait pourtant si invraisemblable, sur le moment. Mais l’histoire, la petite comme la grande, abonde en étrangetés inexplicables ; tenez, comme ce clochard qui n’avait jamais quitté le centre-ville de Damas, et se rend subitement dans la propriété d’Halim pour y mourir : « une brise soufflant dans l’esprit de Dieu, comme disait une antique expression » (p. 330).
 
Mais « le Quatuor de Jérusalem », à mon sens, est aussi une remarquable réflexion sur l’histoire et la religion, voire la création artistique. Dans les deux premiers volumes, les hommes se faisaient dieux, et leurs actions mémorables étaient entourées d’une aura mythique, bien digne de cet étrange Codex du Sinaï : les récits déments d’un aveugle, couchés sur le papyrus par un idiot. Avec Ombres sur le Nil, l’histoire récente, dans l’angoisse du second conflit mondial, retrouvait l’atmosphère tragique de Smyrne, et délaissait la légende pour le quotidien, au travers de l’enquête « micro-historique » de Joe O’Sullivan Beare dressant la biographie de Stern. Avec Les murailles de Jéricho, les actions des hommes, qu’ils soient à leur manière des géants comme Yossi / Halim ou des médiocres comme Ziad, sont réinsérées dans la grande Histoire. Une histoire immédiate, faite de drames horribles : le sang de Munich n’a pas eu le temps de sécher… Mais on y retrouve aussi les précédentes échelles temporelles, avec la biographie de Yossi / Halim, et le temps mythique de Jéricho.
 
Jean-Daniel Brèque évoquait ainsi, au détour d’une note sur une citation quelque peu malmenée (p. 263), le lien que l’on pouvait faire entre l’essai de Jorge Luis Borges intitulé « Nouvelle réfutation du temps » et l’ensemble du « Quatuor de Jérusalem ». Le poète aveugle – comme l’auteur de la Bible du Sinaï… – dédiait son essai (que je n’ai hélas pas eu le bonheur de lire… est-il nécessaire de préciser que tous mes développements dans l’ensemble de ce compte rendu, potentiellement stupides, n’engagent que moi ?) à son ancêtre Juan Crisostomo Lafinur, en disant de lui : « Il lui échut, comme à tous les hommes, de vivre dans des temps malheureux. » Bell, évoquant à son tour le poète argentin presque aveugle, déforme la citation : « Comme tous les hommes, je suis né à la mauvaise époque. » Pour tout un chacun, le présent est insupportable ; les drames du moment, le sordide du quotidien, peignent un monde aux couleurs intolérables, triste et laid, bien loin de la richesse incomparable d’un passé sublimé par le mythe.
 
La « réfutation de l’histoire », peut-être est-ce alors ce désir de vivre dans le passé et le mythe ? Désir qui touche les personnages vivotant dans l’orangeraie de Jéricho… mais aussi le lecteur, exténué de réalisme, et qui vient chercher dans un Levant romanesque, l’éclat fauve de la beauté des contes des mille et une nuits, et le sens qui semble manquer au présent : par le jeu des coïncidences, au travers des impératifs de la narration, l’histoire authentique, saisie par le romancier, se voit conférer un sens, qui, seul, en rend tolérable les cruautés. De cet historicisme de plus ou moins bon aloi à la Révélation et à la foi, il n’y a qu’un pas, vite franchi par les innombrables fidèles des religions du Livre, qui s’égorgent pour « leur » sens dans les ruelles de Jérusalem, la ville sainte entre toutes, la ville sainte de tous. Mais si la « réfutation de l’histoire » peut servir de caution aux pires atrocités, ou rendre le monde plus tolérable par l’oubli de l’horrible (Smyrne…), elle peut aussi, au moyen du rêve, fonder le lendemain : où l’on retrouve Stern, et son vœu pieux d’une nation à la fois juive, chrétienne et arabe, où Jérusalem deviendrait véritablement la ville sainte de tous. Le Levant est un cadre propice ; citons Tajar (p. 307) :
 
« C’est comme ça, dit Tajar. J’ai servi pendant bien longtemps et les temps changent. Nous nous posions la question autrefois, mais il semble bien qu’Israël fasse enfin partie du Moyen-Orient, après tout. Les habitants de cette partie du monde ont toujours eu peu d’emprise sur la réalité. Ici règnent les merveilles et les vœux pieux. Ou bien l’on croit absolument, ce qui signifie qu’on entre en religion, ou bien l’on fait semblant avec la même ferveur. Dans les deux cas, ça ne laisse guère de place pour les hommes comme moi. Il est dangereux de qualifier les défaites de victoires, ce que nous faisons systématiquement dans cette partie du monde, mais qu’est-ce qui nous amène à embrasser ces fatales illusions ? Est-ce le désert et ses conditions extrêmes qui encouragent au fanatisme ? Tout est tellement soi-même dans le désert. Est-ce pour ça qu’on en vient à considérer l’homme avec une si désastreuse simplicité ? De toute ma vie, jamais je n’ai vu une chose aussi horrible que le Liban. La religion elle-même n’est qu’une métaphore de ce qui se produit là-bas. Les maronites redoutent les musulmans, mais ils s’empressent quand même de tuer les maronites du village voisin, et vice versa pour les musulmans. Et où vont aller les Palestiniens ? A moins qu’ils ne soient censés disparaître, tout simplement, comme le disaient les Turcs aux Arméniens lorsque j’étais encore enfant. »
 
Reste enfin la possibilité de « réfuter l’histoire » en vivant hors du monde, en cultivant son jardin à Jéricho, à l’ombre du Mont de la Tentation : dans la philosophie rudimentaire d’Abou Moussa, si, sur cette austère montagne, Jésus a fait le choix de l’immortalité contre Jéricho que lui offrait le Diable comme un paradis immédiat, l’alternative est en fait trompeuse, puisque Jéricho incarne l’immortalité. Les murailles se sont effondrées ? Les palais ont été abandonnés ? Jéricho n’est plus qu’un village ? Peu importe. Jéricho est hors du temps (p. 331) :
 
« Après tout, une cité vieille de dix mille ans n’avait pas à se soucier des modes passagères. Damas et Jérusalem, théâtres de hauts faits peuplés de ruines, sièges de puissantes passions et de causes vigoureuses, n’avaient pas la moitié de son âge. »
 
A Jéricho, on croise encore des saints hommes, comme Bell, qu’il faudra bien délivrer de son passé ; ou comme « l’homme vert », retiré dans ses cavernes et dans ses ruines pour résister au monde. C’est un fou, bien sûr… Les sains d’esprit, ce sont ceux qui l’abattent sur les rives du Jourdain, à l’évidence ; sur cette ultime frontière de la terre sainte, celle que Moïse n’a pu franchir, à l’endroit même où Jean-Baptiste, en son temps, a baptisé Jésus, au nom d’une future religion d’amour ; celle de ces miliciens chrétiens du Liban, crucifiant leurs adversaires du moment sur leurs voitures…

Veuillez pardonner mes égarements… Cette note est probablement confuse, peut-être naïve… Mais le livre est magnifique. Je vais laisser à Whittemore lui-même le soin de conclure, bien mieux que je ne saurais le faire, avec ce très beau passage, qui me paraît constituer un bilan approprié (pp. 301-302) :
 
« C’était la plus belle mosaïque que Tajar ait jamais vue. La sérénité majestueuse de cet arbre, dont les frondaisons semblaient vouloir occuper le monde entier, offrait un vif contraste avec les scènes de conflit se déroulant à son pied, les deux douces gazelles d’un côté et, de l’autre, le lion féroce tuant sa proie. D’un côté, une idylle pastorale, indifférente aux dangers que recèle le rythme éternel de la Nature, et de l’autre, un raccourci de la vie dans ses extrêmes, de la force brutale à la peine ineffable : l’œil fixe et féroce du lion aux puissantes mâchoires, dont les griffes laissent des sillons sanglants sur les flancs de la petite gazelle frappée par surprise, les yeux tristes et étonnés de celle-ci, encore tournés vers les feuilles succulentes qui auront représenté le dernier plaisir de sa vie. Les émotions ressortant de cette mosaïque semblaient se bousculer sans toutefois se confondre – un Arbre de Vie tout-puissant à l’ombre duquel fleurissaient la cruauté et la beauté.
 
« Halim était fasciné par cette mosaïque, dit Bell. Nous nous asseyions devant elle pour la contempler et, avant longtemps, son imagination partait dans tous les sens à la fois, parcourant l’Histoire du présent au passé, retrouvant tous les peuples de jadis et de naguère qui ont marché sur ces terres, leurs oriflammes au vent, en quête de Jéricho, de notre Jardin d’Eden à peine souvenu : les Egyptiens, les Assyriens, les Babyloniens et les Perses, les Grecs, les Romains, les Byzantins et les Arabes, les croisés, les Mamelouks et les Turcs, les Israélites par le passé et les Juifs plus récemment, et toutes les autres tribus aujourd’hui oubliées, dont les mouvements demeurent obscurs, les empires mort-nés. Oui, Halim était fasciné par cette mosaïque, et elle éveillait en lui toutes sortes d’humeurs, d’émotions et de souvenirs. Elle m’apporte la paix lorsque je la contemple, mais il en allait autrement avec Halim. Il était profondément troublé, perturbé même. Mais il tenait à retourner devant elle, et c’est ce que nous avons fait à maintes reprises.
 
« Bell se tut et Tajar préféra rester muet, espérant qu’il allait reprendre. Ce qu’il fit au bout d’un temps.
 
« Un jour, je lui ai demandé ce qui le troublait tant dans cette mosaïque. Il m’a répondu, mais de façon un peu trop succincte. Peut-être qu’il ne le comprenait pas lui-même, du moins à ce moment-là.
 
« Que vous a-t-il dit ? demanda Tajar.
 
« Il était frappé par le regard du lion. Non point par sa férocité, mais par sa fixité. Apparemment, c’était cela qui le troublait. »
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 28 février 2008

Il me semble qu'il était bien temps de remettre à jour la liste... enfin surtout pour les bouquins (37 de plus depuis la dernière fois... contre un seul film et aucun album. Oups...). Hop, c'est parti :



Nébal lit des bons bouquins :
BAXTER (Stephen), Espace
BAXTER (Stephen), Temps

BEAR (Greg), Eon
BIARD (Michel) (dir.), Les représentations de « l’homme politique » en France
BISSON (Terry), Hank Shapiro au pays de la récup’
BIZIEN (Jean-Luc), Mastication
BRETIN (Denis) & BONZON (Laurent), Mickey Monster
BROWN (Fredric), Fantômes et farfafouilles

BROWN (Fredric), Lune de miel en enfer

CALVO (David), Minuscules flocons de neige depuis dix minutes
CARBASSE (Jean-Marie), Histoire du droit pénal et de la justice criminelle
CHARRIERE (Christian), La forêt d'Iscambe
CHATEAUBRIAND, Mémoires d'outre-tombe, t. 1
COLIN (Fabrice), La mémoire du vautour
COLLON (Hélène) (éd.), Regards sur Philip K. Dick. Le kalédickoscope
CORBIN (Alain), Le village des "cannibales"

DAMASIO (Alain), La Horde du Contrevent
DAMASIO (Alain), La Zone du dehors
DAY (Thomas), L’Instinct de l’équarrisseur. Vie et mort de Sherlock Holmes
DAY (Thomas), Sympathies For The Devil – Redux
DAY (Thomas), La Voie du Sabre
DICK (Philip K.) & ZELAZNY (Roger), Deus irae
DI ROLLO (Thierry), Cendres
DUBOYS (Eric), Industrial Music For Industrial People
DUFOUR (Catherine), Délires d’Orphée
DUFOUR (Catherine), L'Immortalité Moins Six Minutes
DUPERRAY (Annick), Paul Auster. Les ambiguïtés de la négation

ECKEN (Claude), Le cri du corps

EGAN (Greg), Radieux
ELLIS (Warren) & ROBERTSON (Darick), Transmetropolitan, t. 1, Le come-back du siècle

Fantasy 2007
Fiction, t. 5
FINGER (Bill), BINDER (Otto), BORING (Wayne) & SWAN (Curt), Superman, 1959
François-Vincent Raspail ou le bon usage de la prison

GUNZIG (Thomas), 10 000 litres d’horreur pure

HEINLEIN (Robert A.), Etoiles, garde à vous ! (Starship Troopers)
HELIOT (Johan), Question de mort
HOWARD (Robert E.), Conan le Cimmérien. Premier volume, 1932-1933

JETER (K.W.), Dr Adder
JOUANNE (Emmanuel), Ici-bas

KELLY (James Patrick), Fournaise
KEYES (Daniel), Les mille et une vies de Billy Milligan
KLEIN (Gérard), Mémoire vive, mémoire morte

LAINE (Sylvie), Le Miroir aux éperluettes
LE GUIN (Ursula), La Cité des illusions
LE GUIN (Ursula), Les dépossédés
LE GUIN (Ursula), Le monde de Rocannon
LE GUIN (Ursula), Planète d'exil

MATHESON (Richard), L’homme qui rétrécit
MAUMEJEAN (Xavier), Freakshow!
McCARTHY (Cormac), La route
MOORCOCK (Michael), Tout Corum
MOORE (Alan), La Voix du feu
MOORE (Alan) & SPROUSE (Chris), Tom Strong, t. 3

NOIREZ (Jérôme), Leçons du monde fluctuant

PRATCHETT (Terry), Un chapeau de ciel
PRATCHETT (Terry), STEWART (Ian) & COHEN (Jack), La science du Disque-monde
PYNCHON (Thomas), V.

ROBINSON (Kim Stanley), 50° au-dessous de zéro
ROBINSON (Kim Stanley), Les Martiens
ROBINSON (Kim Stanley), Les quarante signes de la pluie
ROWLING (J.K.), Harry Potter et les Reliques de la Mort
RUCKER (Rudy), Maître de l’espace et du temps
RUSCH (Kristine Kathryn), Les Disparus

SCHEER (K.-H.) & DARLTON (Clark), L’arche des aïeux
SCHEER (K.-H.) & DARLTON (Clark), Les métamorphes de Moluk
Science-Fiction 2007
SHAPIRO (Peter) & CAIPIRINHA PRODUCTIONS (éd.), Modulations. Une histoire de la musique électronique
SIMMONS (Dan), L’Homme nu
SIMONSON (Walter), Thor, 1983-1984
SMITH (Cordwainer), Norstralie
SMITH (Cordwainer), La Planète Shayol
SMITH (Cordwainer), Les Sondeurs vivent en vain
SMITH (Cordwainer) & LEWIS (Anthony), Légendes et glossaire du futur
SOMOZA (José Carlos), La Théorie des cordes
STORA-LAMARRE (Annie), La République des faibles
STURGEON (Theodore), Romans et nouvelles. Cristal qui songe, Les plus qu’humains et autres œuvres
STURGEON (Theodore), Un peu de ton sang
SUTIN (Lawrence), Invasions divines. Philip K. Dick, une vie

TABACHNIK (Maud), Tous ne sont pas des monstres
TILLIER (Bertrand), A la charge ! La caricature en France de 1789 à 2000

VANCE (Jack), Le cycle de Tschaï
VAN VOGT (A.E.), La faune de l’espace
VAN VOGT (A.E.), Les marchands d’armes
VAUGHAN (Brian K.) & HARRIS (Tony), Ex Machina, t. 2, Tag
VINGE (Vernor), Rainbows End
Le Visage vert, n° 14

WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 1/3
WAGNER (Roland C.), H.P.L. (1890-1991)
WAGNER (Roland C.), L.G.M.
WALTER (Gérard), Marat
WHITTEMORE (Edward), Le codex du Sinaï
WHITTEMORE (Edward), Jérusalem au poker
WHITTEMORE (Edward), Ombres sur le Nil

______________________________ 
 
Nébal regarde des bons films :

BARKER (Clive), Le maître des illusions
BAVA (Mario), Le masque du démon
BAVA (Mario) & LEONE (Alfredo), La maison de l’exorcisme
BOORMAN (John), Zardoz

CERDA (Nacho), La trilogie de la mort
CHAFFEY (Don), Jason et les Argonautes
CORBIJN (Anton), Control

DJALIL (H. Tjut), Nasty Hunter

FERRARA (Abel), Driller Killer

FERRARA (Abel), New Rose Hotel
FULCI (Lucio), Frayeurs

HERZOG (Werner), Ennemis intimes
HO (Godfrey), Black Ninja

JACOBSON (Rick), Haute tension

KASTLE (Leonard), The Honeymoon Killers

KENER (Paul W.), Eaux sauvages
KUROSAWA (Akira), Sanjuro

LAUNOIS (Bernard), Devil Story : Il était une fois le Diable

MYRICK (Daniel) & SANCHEZ (Eduardo), Le projet Blair Witch

PARKER (Trey), Cannibal! The Musical

RAFFERTY (Kevin), LOADER (Jayne) & RAFFERTY (Pierce), Atomic Café
RAIMI (Sam), Un plan simple

SESSA (Alex), Stormquest
SMITH (Christopher), Severance

THOMAS (Scott), Plane Of The Dead

WELLES (Orson), Macbeth
WISE (Robert), Le jour où la Terre s’arrêta
 
______________________________
 
Nébal écoute des bons disques :

 

Voilà, voilà... Si jamais un lien déconnaît, ou truc, n'hésitez pas à me le signaler.

par Nébal publié dans : Et le reste...
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Mardi 26 février 2008

La-route.jpg

McCARTHY (Cormac), La route, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Hirsch, [s.l.], Editions de l’Olivier, [2006] 2008, 244 p.
 
 
Je le sens mal, ce compte rendu. D’autant que je doute de son utilité.
 
« Aha, comme s’il y avait un seul compte rendu utile sur ton blog miteux, Nébal ! »
 
Ta gueule.
 
Je disais donc. Je le sens mal, ce compte rendu. Parce que, La route, vous n’avez pas pu passer à côté.
 
« Aha. »
 
Ta gueule.
 
Vous n’avez pas pu passer à côté. On le trouve partout, bien en vue. J’ai même le témoignage d’un certain S. D., qui m’a affirmé en avoir repéré une pile d’exemplaires dans son Champion, probablement pas loin des plats cuisinés presque périmés qu’il faut écouler très vite. Et on vous l’a répété partout : c’est le Prix Pulitzer 2007 ! Il s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires aux Etats-Unis ! Cormac McCarthy a même été invité chez Oprah (la classe) ! Et aussi, référence inévitable : le critique littéraire Harold Bloom a dit de Cormac McCarthy qu’il était l’un des quatre plus grands écrivains américains contemporains (les trois autres étant Philip Roth, Thomas Pynchon et Don DeLillo) ! Vous aurez compris que Cormac McCarthy c’est bon, mangez-en, et si vous n’aimez pas, c’est que vous êtes vraiment un gros con.
 
« Ca part mal. Ca sent l’esprit de contradiction on ne peut plus puéril. Tu n’as pas aimé, donc, sinistre béotien de Nébal. »
 
Si, mais.
 
J’y viens.
 
Ah, et ta gueule, aussi.
 
Donc, vous n’avez pas pu passer à côté. Ces derniers temps, vous avez nécessairement entendu parler de Cormac McCarthy, et en bien. Le film des frères Coen No Country For Old Men, adapté du Monsieur, et qui n’a rencontré lui aussi que des critiques dithyrambiques, achève la démonstration.
 
Du coup, plein de gens ont déjà parlé de Cormac McCarthy et de La route, bien mieux que je ne saurais le faire. Télérama, Les Inrocks, bien sûr, et toute la presse de Boboland. Toute la presse parisienne, d’ailleurs. Et Assouline, inévitablement. Mais aussi, et puisqu’on est passé sur le ouèbe, tenez, Fabrice Colin, par exemple ; ou encore Daylon et Ubik, sur le Cafard cosmique, le chouette e-zine de science-fiction.
 
« Ah mais attention, ce n’est pas de la science-fiction ! »
 
 
Et voilà.
 
Je le savais.