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Dimanche 17 février 2008

Atomic-Caf-.jpg

Réalisateurs : Kevin Rafferty, Jayne Loader & Pierce Rafferty.
Année : 1982.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Documentaire.
Durée : 88 min.
 
Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas fait de compte rendu de films sur mon blog miteux… Je lis trop, c’est horrible. Bon, je vais m’en accorder un petit, pour le coup. Concernant un film tout simplement phénoménal, que je ne me lasse pas de voir et revoir (merci, Wild Side !). Pas n’importe quel film, d’ailleurs : un documentaire. Oui, ma bonne dame. Un documentaire, mais un modèle du genre, à la fois intelligent, passionnant et divertissant, et l’œuvre d’authentiques cinéastes.
 
Citons la jaquette, tiens, une fois n’est pas coutume (et puis je suis une grosse larve, après tout) :
 
« Les Etats-Unis. La Guerre Froide.
 
« The Atomic Café est un portrait à la fois effrayant et hilarant d’un pays devenu totalement paranoïaque, à travers un montage virtuose de documents d'archives mêlant actualités, archives gouvernementales, archives militaires.
 
« Un pays qui, des abris anti-atomiques à la propagande gouvernementale, transforme ses citoyens, du plus petit au plus grand, en véritables paranoïaques, réfractaires à tout ce qui ne porte pas le label « made in USA! »
 
« Kevin Rafferty, Jayne Loader et Pierce Rafferty ont réalisé un véritable joyau d’humour noir, qui n’est pas sans rappeler Docteur Folamour de Stanley Kubrick, et brossé un portrait au vitriol d’une Amérique de la Guerre Froide qui n’a jamais semblé autant d'actualité. Un chef-d’œuvre. »
 
Du pur baratin promotionnel, certes. Mais pour une fois, c’est aussi la pure vérité.
 
Atomic Café est bien un modèle de documentaire, qui prend dans un sens le contre-pied des principes posés par (le par ailleurs très agaçant mais là n’est pas la question) Claude Lanzmann pour Shoah. Ici, pas de témoignages ultérieurs et de « mise en scène » (ou implication, au choix) de l’enquêteur : Atomic Café est entièrement constitué de documents d’époque, visuels ou sonores, dénués de tout commentaire, donnant ainsi une apparence (fausse, comme de bien entendu) de « neutralité » ; mais le travail – exceptionnel – de réalisation repose alors sur un montage phénoménal de ces archives toutes plus sidérantes les unes que les autres, qui fait bien d’Atomic Café, non pas une simple compilation d’archives, aussi intéressantes soient-elles, mais un film à thèse remarquablement pertinent, une charge extraordinairement efficace, à la fois terrifiante et à mourir de rire.
 
Les soldats manœuvrant stoïquement dans un champignon atomique (rien à craindre !), les abris anti-atomiques en bois, la « nucléarose » omniprésente (taxis atomiques, cocktails atomiques, parfums atomiques, amours atomiques…), Nixon menant les enquêtes de la Commission des activités anti-américaines et « révélant » à ses concitoyens terrifiés les moyens employés par les Rouges pour s’emparer du secret de l’arme atomique (des microfilms dans une pastèque creuse, peut-être ?), avant de célébrer avec le sourire l’inauguration de la « semaine de la santé mentale », décrétée priorité n° 1 du pays (non, non, je ne suis pas en train de chroniquer un roman de Philip K. Dick)… De toutes ces scènes, et de bien d’autres encore, on ne se remet jamais véritablement.
 
Pas plus que des invraisemblables et innombrables chansons de variétoche country / rock jouant sur ces thèmes et constituant une bonne part de la bande-son, stupéfiantes de beauferie, de racisme et de haine à l’état pur.
 
Ou encore de ces « interviews » ahurissantes, celle de ce pasteur conseillant à ses fidèles de n’accepter aucun étranger dans leur abri anti-atomique, voire de tirer à vue ; celle de ce citoyen lambda expliquant jovialement que, si une bombe tombe sur Los Angeles, comme les trois-quarts des habitants seront morts, ça fera plus de nourriture pour les survivants ; celle, encore, de ce présentateur d’un consternant documentaire de propagande anti-communiste concluant son film en remerciant les supermarchés qui ont permis de le produire, leurs beaux parkings et leurs jolies boutiques représentant tout ce qui fait l’esprit de la civilisation capitaliste américaine en opposition au « fascisme matérialiste rouge » dénoncé par un jeune curé, ardent défenseur du développement et de l’emploi de la bombe H…
 
Parallèlement, on est frappé par la manipulation des esprits, l’aveuglement généralisé, où l'on ne sait ce qui est le plus à craindre, de la « théorie du complot » ou de l’incompréhension du phénomène nucléaire, à base d’expérimentations consternantes d’apprentis sorciers au choix cyniques ou naïfs et de conseils de survie qui laissent pantois… « Duck and cover! »
 
Tout cela paraît inconcevablement absurde ; on comprend d’autant mieux, à vrai dire, l’état d’esprit d’un Kubrick renonçant à livrer une adaptation sérieuse du très sérieux Red Alert, et préférant en sublimer le fond à travers la farce burlesque et irrévérencieuse de Docteur Folamour.
 
Mais, dans Atomic Café comme dans Docteur Folamour, si l’on rit de bon cœur, c’est d’un rire jaune ; et, en nombre de passages, on ne rit plus du tout, ainsi avec l’effroyable récit de l’exécution de Julius et Ethel Rosenberg, l’étude « à froid » des effets de la bombe sur les populations d’Hiroshima et de Nagasaki… ou, dans un autre genre, cette scène stupéfiante issue d’un talk-show, où les fiers intervenants acharnés à prôner l’emploi de la bombe en Corée et en Mandchourie apprennent en direct que les Russes disposent de la bombe à hydrogène… et s’effondrent littéralement.
 
Un documentaire exceptionnel, et un véritable chef-d’œuvre, le mot n’est pas trop fort. Les archives collectées sont démentielles, et, de manière surprenante – et terrifiante – intemporelles : ce film réalisé au début des années 1980 à base de documents datant des années 1940 et 1950 est incroyablement pertinent aujourd’hui ; devant la paranoïa et l’aveuglement qui ressortent de ces archives, on ne peut s’empêcher de faire un lien avec certains délires de l’Amérique post-11-Septembre, où, tout autant qu’alors, la mise en scène de « l’Ennemi » omniprésent vient justifier tout et n’importe quoi ; et reste cet éternel conseil de la Tortue Burt : « Duck and cover! Duck and cover! » Répété en boucle, le slogan parano semble ainsi justifier tant la politique de l’autruche que les protestations ambiguës de sécurité, comme s’il suffisait de se coucher sous une nappe pour survivre à l’inévitable (bien sûr...) assaut des Barbares… Cette scène mémorable illustre ainsi remarquablement la mise en place d’un cercle vicieux où l’angoisse et l’hostilité se renforcent sans cesse.
 
Rien à voir, du coup, avec un pamphlet bas du front (l’inévitable « anti-américanisme primaire »…), ou encore avec les films à la Michael Moore, où la charge se retrouve affaiblie par la manipulation protestant hypocritement de son « objectivité » et l’ego démesuré du réalisateur-enquêteur croisé de la Justice et de la Vérité. Si Atomic Café est bien une charge, et ne saurait prétendre être véritablement « objectif » (tout film, après tout, consiste en premier lieu en l’imposition littérale d’un point de vue), l’effet produit sur le spectateur est tout autre, d’autant qu’il fonctionne à un double degré, avec la nécessaire prise de conscience du biais introduit par le montage à l’égard des documents « neutres » (notamment dans les nombreuses scènes de transition, avec ces familles américaines on ne peut plus WASP et propres sur elles écoutant la radio ou regardant la télévision, une excellente idée de montage) ; à l’instar du très bon Opération Lune de William Karel (… et à l’inverse de son Monde selon Bush ?), Atomic Café est ainsi un film sur la manipulation et reposant sur la manipulation. Autrement dit, un documentaire politique qui a le bon goût de ne pas prendre les spectateurs pour des cons.
 
Et tout à la fois une remarquable œuvre cinématographique, à la réalisation virtuose et intelligente. Et un film effrayant et drôle comme le monde qu'il dépeint.
 
Je m’arrête là ; à voir à tout prix : chef-d’œuvre, vous dis-je…
par Nébal publié dans : Nébal regarde des bons films
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Samedi 16 février 2008

Le-monde-de-Rocannon.jpg

LE GUIN (Ursula), Le monde de Rocannon, traduit de l’américain par Jean Bailhache, Paris, LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1966-1994] 2003, 190 p.
 
Ursula Le Guin, je vous en avais déjà parlé, notamment, pour l’excellent Les dépossédés, dont je m’étais régalé après m’être tout autant délecté de la lecture du célèbre La main gauche de la nuit. Je me suis donc dit qu’il était bien temps d’approfondir un peu plus cet auteur, en poursuivant la lecture de son volumineux cycle de science-fiction, comprenant les deux volumes sus-cités, et que l’on connaît sous les noms de « cycle de Hain », de « cycle de la Ligue de tous les mondes » ou encore de « cycle de l’Ekumen » (tout ça, c’est la même chose, ce ne sont pas des cycles différents), en attendant d’aborder son fameux cycle de fantasy, « Terremer ».
 
Le « cycle de l’Ekumen », donc. Une vaste histoire du futur, constituée de récits que l’on peut lire indépendamment, et récompensés pour plusieurs d’entre eux. Le cycle comprend sept romans – Le monde de Rocannon, donc, puis Planète d’exil, La Cité des illusions, La main gauche de la nuit, Les dépossédés, Le nom du monde est forêt et Le dit d’Aka – ainsi qu’un certain nombre de nouvelles. Dans les jours qui vont suivre, je vais donc vous entretenir des romans du cycle que je n’avais pas eu l’occasion de lire jusqu’alors : cette note sur Le monde de Rocannon sera donc bientôt suivie de comptes rendus sur Planète d’exil, La Cité des illusions, puis, en un seul volume, Le dit d’Aka, suivi de Le nom du monde est forêt. Les nouvelles rattachées au cycle sont semble-t-il assez dispersées (d’autant qu’elles ont été publiées chez différents éditeurs, tandis que tous ces romans sont disponibles au Livre de poche), mais j’y reviendrai sans doute à l’occasion.
 
Voilà pour le programme. Je ne reviendrai pas ici en détail sur la présentation de l’auteur et les thématiques du cycle. Abordons donc directement ce Monde de Rocannon, le premier roman de cette vaste fresque.
 
L’action se déroule sur une planète sans nom du système Fomalhaut, peuplée par cinq espèces intelligentes, dont trois seulement (avec des subdivisions) sont véritablement connues de la Ligue de tous les mondes. L’ethnologue Rocannon, éminent représentant de cette dernière, intrigué par ce monde méconnu, s’y rend en mission d’observation pour le compte de la Ligue, afin de compléter les données bien lacunaires le concernant. Mais cette planète, quand bien même anonyme et méconnue, ou peut-être justement pour cette raison, devient un enjeu crucial dans le conflit opposant la Ligue aux rebelles contestant son hégémonie (pas « d’Ennemi inconnu » ici, contrairement à ce qu’avance la quatrième de couverture…). Et Rocannon se retrouve bien vite isolé dans ce monde étrange et archaïque, aux antipodes de la prestigieuse civilisation de la Ligue, et sera amené à jouer un rôle déterminant dans la guerre cruelle sévissant sur cette planète au mépris des populations autochtones, tenues pour insignifiantes et que tout cela dépasse.
 
Si Le monde de Rocannon est incontestablement un roman de science-fiction, le cadre comme le récit, pourtant, font davantage penser à de la fantasy : cette planète anonyme est en effet un monde archaïque, d’allure essentiellement féodale, où la science est largement méconnue, et où les prodiges technologiques de la Ligue de tous les mondes font figure de magie ; le thème est classique, mais remarquablement bien exploité : si les enjeux sont science-fictionnels et parfaitement rationnels, ce n’en est pas moins dans une véritable quête que se lance Rocannon, ou plutôt, bien vite, Olhor l’Errant, le Seigneur des étoiles, et ses inévitables compagnons très hétéroclites, le tout formant une bande de héros qui n’est pas sans évoquer la Communauté de l’Anneau. Cette impression se retrouve encore renforcée par l’excellent prologue du roman, « Le collier », superbe conte de science-fiction, envisagé essentiellement à travers les yeux de la belle Semlé, dont le périple tragique se colore ainsi d’épopée mythique et allégorique. Je ne peux résister à l’envie de citer le premier paragraphe du roman, assez révélateur de ces intentions (p. 7) :
 
« Comment discerner la légende de la réalité en des mondes dont tant d’années nous séparent ? – planètes sans nom que leurs habitants appellent le Monde, planètes sans histoire dont les mythes se nourrissent du passé, à telle enseigne qu’un explorateur revenant après quelques années d’absence s’aperçoit que ses actions antérieures sont devenues celles d’un dieu. La déraison assombrit cette brèche creusée dans le temps et annihilée par nos vaisseaux photiques, et dans les ténèbres l’incertitude et la démesure poussent comme des herbes folles. »
 
Séduisant programme, qui laisse augurer du meilleur. Pourtant, Le monde de Rocannon est indéniablement à mes yeux un roman mineur dans le « cycle de l’Ekumen » (en tout cas, pour le moment, je peux du moins affirmer qu’il ne soutient pas la comparaison avec Planète d’exil, La main gauche de la nuit et Les dépossédés, sans oser me prononcer pour les autres). En effet, si le thème central du roman est bien digne des plus grandes réussites d’Ursula Le Guin et de son approche si particulière et attrayante de la science-fiction, tout cela n’a pas néanmoins l’élégance subtile des romans ultérieurs, ni a fortiori leur profondeur dans le traitement des thématiques anthropologiques, politiques et sociales. Que le « héros » soit un ethnologue n’y change à vrai dire pas grand chose : Ursula Le Guin s’est souvent montrée bien plus inventive et pertinente en matière « d’ethno-SF » ; d'ailleurs, et pour rester dans ce genre, c’est surtout à Jack Vance que l’on pense ici – et l’atmosphère de fantasy joue d’ailleurs dans le même sens. Ici, incontestablement, le divertissement prime sur le fond, et l’héroïsme vient parasiter l’analyse : au vu des intentions de l’auteur, c’est dans l’ordre des choses, certes ; mais, en fin de compte, Rocannon errant sur la planète sans nom ne manque pas de faire penser, notamment, à Adam Reith luttant pour sa survie sur Tschaï (Le cycle de Tschaï est postérieur, certes, mais le rapprochement m’a frappé).

Et c’est à vrai dire un peu décevant, un peu trop léger pour le coup ; cela manque surtout d’originalité, et donne l’impression d’avoir déjà été lu… Encore une fois, c’est dans l’ordre des choses, de même que la relative naïveté de l’ensemble : je ne peux donc véritablement critiquer Le monde de Rocannon pour ces seules raisons, tout cela n’est pas innocent (et c’est bien pourquoi je n’adhère pas à la chronique d’Anne Fakhouri sur ActuSF). Il n’en reste pas moins que, s’il constitue un divertissement efficace et moins simpliste qu’il n’en a l’air au premier abord, ce roman est cependant bien inférieur à Planète d’exil, par exemple, le roman suivant du cycle : il n’en a pas le charme subtil, et ne joue pas dans le même registre.

Le m
onde de Rocannon n’est en tout cas pas mauvais pour autant, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il a pour lui d’être court et entraînant, comme un bon divertissement, et son prologue, « Le collier », est un vrai petit bijou, que l’on pourrait à vrai dire lire indépendamment, comme une excellente nouvelle. Mais la suite est incomparablement meilleure.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Mercredi 13 février 2008

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RUSCH (Kristine Kathryn), Les Disparus, traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Elisabeth Vonarburg, Paris, Bragelonne, coll. Bragelonne SF, [2002] 2008, 347 p.

Une fois n’est pas coutume, j’ai cédé à une mesquine opération promotionnelle. Rappelez-vous : je vous ai récemment parlé de Science-fiction 2007, un cadeau des éditions Bragelonne comprenant trois nouvelles et un « essai » (faut l’dire vite…). Si tout cela était assez médiocre sans être trop agaçant, à l’inverse du sinistre Fantasy 2007, j’en avais néanmoins retenu une très bonne nouvelle, celle de Kristine Kathryn Rusch, assez subtile et efficace, qui m’avait donné envie d’en savoir un peu plus sur cet auteur semble-t-il prolifique (auteur de SF, mais aussi de fantasy, ainsi que de « romances » sous le nom de Kristine Grayson et de polars sous le nom de Kris Nelscott…) et plusieurs fois récompensée (deux Hugo, un World Fantasy Award et deux Locus), dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors. Aussi, tandis que je déambulais innocemment dans les rayonnages d’une librairie, la soudaine et brutale apparition d’une pile des Disparus, premier roman de la série (?) des « Experts récupérateurs », tout juste publié chez Bragelonne (natürlich…), me fit faire « tilt », puis « argh », puis « j’achète » (20 €, tout de même…). Et aussi « je lis », histoire d’être pour une fois vraiment en plein dans l’actualité.

Donc. Le futur. L’humanité a depuis longtemps obtenu la preuve qu’elle n’était pas seule dans l’univers. Elle a entamé des relations pacifiques avec de nombreuses espèces intelligentes à travers la galaxie, aux cultures souvent bien différentes de celles que l’on connaissait sur Terre. D’où de très nombreux incidents, aux conséquences diplomatiques potentiellement désastreuses. Pour régler les différends entre civilisations résultant souvent de cette incompréhension culturelle, tout un système juridictionnel a été mis en place, destiné à appliquer un fort complexe « droit international » à l’échelle galactique. Le problème, cependant, est que ce droit implique des compromis entre des systèmes judiciaires et des philosophies juridiques très disparates, et parfois même radicalement opposés… Les Wygnin, par exemple, n’ont pas notre conception moderne de la responsabilité pénale individuelle : c’est ainsi qu’il châtient le criminel en lui enlevant ses enfants, ce qu’ils jugent bien plus efficace et plus juste que toute autre sanction pénale ; les Disty, quant à eux, ont de même recours à la vengeance lignagère, mais sous une forme plus brutale : une impitoyable vendetta, qui ne peut s’achever que par l’élimination physique du criminel… et éventuellement de tous ceux qui lui sont venus en aide d’une manière ou d’une autre. Les intérêts diplomatiques justifient aux yeux des autorités terriennes ces empiètements sur les droits de la défense et autres garanties qui caractérisent notre conception libérale de la justice pénale : de quel droit, après tout, les humains pourraient-ils imposer leur vision de la justice à ces civilisations extraterrestres ? Mais les humains, régulièrement, font les frais de ces compromis judiciaires ; des individus, qui ne seraient parfois en rien coupables selon les lois terriennes, se retrouvent ainsi sous le coup de terribles sanctions, « inhumaines » au sens strict. L’avocate Ekatérina Maakestad peut en témoigner, elle qui a maille à partir avec les Rèv, une race colérique et instable indignée par le penchant incompréhensible à leurs yeux des humains pour le mensonge et les demi-vérités qu’ils lui assimilent.

Pour fuir ces sanctions, Ekatérina Maakestad et ses semblables ont recours à des agences de « disparition », bien entendu illégales en principe, mais néanmoins assez largement tolérées : ces agences leur confèrent une nouvelle identité et s’efforcent d’effacer toute trace permettant de les retrouver. Nombre de civilisations extraterrestres, cependant, ne connaissent pas la prescription, et poursuivent les recherches parfois plusieurs décennies après l’infraction ; et les policiers humains, quand ils en retrouvent un, sont tenus d’obéir aux décisions judiciaires, et de livrer ces « disparus » aux espèces extraterrestres criant vengeance…

Prenez Miles Flint, par exemple. Un petit flic, récemment promu inspecteur, qui fait son boulot dans le dôme lunaire d’Armstrong, en tandem avec la rugueuse De Ricci. Coup sur coup, ils se retrouvent confrontés à trois affaires de « disparition » probablement liées entre elles : il y a ce cargo, dont tous les occupants ont été massacrés selon un rituel témoignant d’une vendetta Disty ; il y a ces enfants enlevés – avec un mandat – à des résidents humains de la Lune, apparemment au-dessus de tout soupçon (d’autant que le conjoint d’un « disparu » n’est en principe pas conscient du passé de ce dernier…) ; et il y a cette avocate, enfin, rebaptisée Greta Palmer, prétendument ouvrière sur Mars, et qui fuit les Rèv et la police dans Armstrong. Flint et De Ricci doivent mettre la main sur elle, négocier avec ces extraterrestres aux mœurs si étranges – et rien ne les a préparés à ça ! –, et élucider cette étrange coïncidence…

Avec Les Disparus, Kristine Kathryn Rusch nous livre donc un roman de science-fiction mêlant space opera et polar, tout en jouant sur des thèmes très « ethno-SF », un peu à la manière d’Ursula Le Guin (je reviendrai prochainement sur cette grande dame de la science-fiction, qui est en train de devenir un de mes auteurs fétiches…). Et c’est bien ce dernier aspect qui fait à mon sens tout l’intérêt de ce roman par ailleurs bancal : pour ce qui est du space opera, ou, si l’on préfère, de la science-fiction dans ce qu’elle a de plus « traditionnel », c’est absolument dénué d’originalité, et par ailleurs peu regardant pour ce qui est de la crédibilité scientifique ; quant au polar, il faut bien reconnaître que l’enquête est assez poussive, que sa résolution est à la fois téléphonée et guère cohérente, et que les personnages – les humains, surtout… – sont d’une platitude consternante. Sur ce plan-là, ce n’est donc pas très glorieux… Et pour ce qui est du style, c’est même assez franchement calamiteux : plat, lourd, maladroit, parfois tout simplement indigeste… Je n’avais pourtant pas eu cette impression à la lecture de la nouvelle de Science-fiction 2007 ; et, si je ne prétends certainement pas que le texte original soit remarquablement bien écrit, je crains qu’il ne faille imputer ici une part de responsabilité à la traductrice, Elisabeth Vonarburg (et j’en ai été le premier étonné…).

« Mais alors c’est une grosse merde, ce bouquin ? »

Eh bien non. Etrangement. Je l’ai même trouvé relativement sympathique, malgré tous ces défauts. Car il y a deux points qui jouent en sa faveur : d’une part, après un début franchement laborieux, le roman trouve finalement son rythme, et devient alors assez palpitant, prenant comme un bon divertissement se doit de l’être ; ensuite et surtout, parce que sous ses dehors de polar galactique un brin poussif, Les Disparus traite de manière intelligente de thèmes passionnants et fort complexes, et finalement assez originaux. Le « choc des civilisations » (et je ne parle bien entendu pas ici des délires d’Huntington…) a souvent été traité en science-fiction, et parfois avec brio, notamment par ces maîtres de « l’ethno-SF » que sont Jack Vance et Ursula Le Guin ; et quand bien même le cadre des Disparus n’est guère « exotique », c’est bien cette atmosphère que l’on retrouve ici. Les particularités culturelles des sociétés extraterrestres ne sont que rapidement esquissées par Kristine Kathryn Rusch, qui n’a certainement pas ici la précision et le sens du détail, l’inventivité aussi, des auteurs mentionnés ; mais peu importe : l’intérêt, dans ce roman, ne réside pas dans l’exotisme, mais dans la confrontation des cultures, et dans les dilemmes qui en résultent ; et Kristine Kathryn Rusch se montre à cet égard extrêmement pertinente, présentant les divers points de vue sans jamais tomber dans le didactisme, posant les question tout en laissant le choix de la réponse au lecteur (et l’on retrouve bien ici ce qui faisait à mon sens une bonne part de l’intérêt de la nouvelle de Science-fiction 2007) : au-delà du divertissement d’apparence simpliste, le lecteur est ainsi amené à s’interroger sur des questions fort complexes et d’actualité (droits de l’homme, implications et justifications de la justice criminelle, acculturation, extradition, relativité de la délinquance, etc.), finalement peu traitées en science-fiction, ou se limitant trop souvent à un pénible « café du commerce » opposant les zélés prosélytes du libéralisme occidental dans sa version « humanitaire » (tiens, ça me rappelle quelque chose…) aux plus farouches défenseurs de « l’identité », trouvant une justification imparable à tout et n’importe quoi, y compris au plus atroce, dans l’empire désastreux de la tradition… Kristine Kathryn Rusch use ainsi de la littérature « populaire » pour poser des questions qui fâchent, et que trop souvent l’on préfère fuir. Et j’avoue que le juriste qui sommeille en moi (avec son intérêt prononcé pour l’anthropologie juridique et la philosophie du droit) s’est régalé à cet égard…

« Ah, alors, tout compte fait, c’est super, et il faut que je l’achète à tout prix ? »

Ben je ne serais pas aussi catégorique. Les défauts cités plus haut sont quand même franchement agaçants, et le roman donne un peu l’impression d’avoir été bâclé. Dommage… Parce qu’il faut reconnaître que 20 €, pour le coup, c’est quand même sacrément cher.

Faut voir, quoi. Je ne peux franchement m’engager pour personne. Je sais seulement qu’en ce qui me concerne, je jetterai probablement un œil sur la suite malgré ce prix bien excessif (à moins que ça ne sorte un jour en poche ? J’ai comme un doute…), puisque suite il devrait y avoir. Je me demande néanmoins si la « série » n’est pas ici un peu artificielle… Je m’explique : Les Disparus est présenté comme étant le premier tome de la série des « Experts récupérateurs ». Et la quatrième de couverture nous dit ceci : « Les Experts récupérateurs aident les Disparus qu’on croyait définitivement perdus de vue à retourner chez eux… exercice le plus souvent extrêmement périlleux. » Or il n’y a rien de tout ça dans le roman : sans trop en révéler, les agences aident les gens à disparaître, et les « récupérateurs » que l’on croise dans le roman, au contraire, ont pour mission, comme leur nom l’indique, de les retrouver, que ce soit parce que leur famille les recherche… ou pour les livrer aux extraterrestres. Peut-être faut-il alors voir dans Les Disparus le prologue d’une série, plus que son véritable premier épisode ; mais je ne serais guère étonné de retrouver par la suite Miles Flint…

On verra bien.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 11 février 2008

Mastication.jpg

BIZIEN (Jean-Luc), (I Can’t Get No) Mastication, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007, 205 p.
 
Hop, pour en finir avec la première saison du Club Van Helsing (non, parce que, il m’en reste deux, mais là je crois que je vais les éviter...). Petit bilan jusque-là ? Rhoooooooooo, vous êtes lourds. Bon d’accord, mais c’est bien parce que c’est vous. Donc, du meilleur au pire : Délires d’Orphée de Catherine Dufour (excellent), Mickey Monster de Bretin & Bonzon et Question de mort de Johan Héliot (très très sympathiques), Freakshow! de Xavier Mauméjean (sympa) et Tous ne sont pas des monstres de Maud Tabachnik (à chier, mais alors vraiment, et même que mou et qui pue). Un bilan globalement positif, avec juste une daube. Je n’ai pas lu les deux (autres) pires, certes… Reste que, dans l’ensemble, cette collection du Club Van Helsing m’a plutôt convaincu : j’en retire l’impression d’une bonne série de littérature « populaire » (bouh le vilain mot), confiée (la plupart du temps) à des écrivains pas manchots, souvent drôle, et bourrée de références aux bisseries et zèderies qui font mon bonheur de cinéphile déviant (c’est comme ça qu’on dit, c’est pas de ma faute, hein ; moi, je trouve ça beaucoup plus déviant de regarder des films français sur les embrouilles sentimentales de bobos parisiens trentenaires que, disons, un bon vieux Carpenter ou Argento, mais bon…).
 
Impression d’ailleurs confirmée avec ce (I Can’t Get No) Mastication de Jean-Luc Bizien, lequel, derrière ce titre joyeusement débile qui n’a pas eu beaucoup de mal à m’arracher un sourire, livre une sorte de type-idéal de la série ; ou, plus exactement, livre précisément ce à quoi je m’attendais et que je n’ai pas forcément trouvé dans les autres volumes (ce qui ne m’a pas empêché de les aimer, donc).
 
Pourtant, ça commence mal, mais alors vraiment très très mal, avec un « Avertissement » (p. 5) qui fait froid dans le dos, et file même un peu la gerbe. Je cite, parce que ce genre d’abominations est trop grave pour qu’on ferme les yeux : « Le personnage principal de cette histoire est raciste, homophobe et sanguinaire. Si l’auteur a eu grand plaisir à narrer ses aventures, il est évident qu’il ne partage aucunement ses idées. » Je ne sais pas si Jean-Luc Bizien a décidé seul d’introduire son bouquin par cette vilaine chose, cet ersatz de parental advisory pour… ben, pour bobos parisiens trentenaires, tiens, justement (voire membres du PS, et éventuellement protestants et protecteurs des petits animaux à fourrure ; non, pas juifs, quand même, faut pas déconner…), ou bien s’il y a été fortement incité, mais le fait est que ça m’a donné envie de vomir, là, d’entrée de jeu, et c’est bien dommage quand même. Ou alors, pour l’unité de la collection, il faudrait multiplier ce genre d’avertissements sur les autres titres :
          -         Tous ne sont pas des monstres : « Cette histoire est raciste, islamophobe, paranoïaque et stupide, en plus d’être écrite avec les pieds ; l’auteur n’en pense pas moins, mais prétend le contraire au cas où. »
          -         Question de mort : « Le personnage principal de cette histoire est Américain et obèse, mais il va de soi que l’auteur n’a rien contre les obèses, ni même d’ailleurs contre les adeptes du fétichisme et les dégénérés consanguins, quand bien même admirateurs de Julien Lepers. »
          -         Mickey Monster : « Le personnage principal de cette histoire est Américain et obèse, mais il va de soi que l’auteur n’a rien contre les obèses, ni même contre les dirigeants de PME, les Japonaises et les personnages de Walt Disney. »
          -         Délires d’Orphée : « Le personnage principal de cette histoire tue des baleines, et il aime ça, en plus, le salaud ; mais l’auteur n’entend bien évidemment pas cautionner ainsi le massacre de ces jolies créatures au doux chant – quand bien même, il ne faudrait pas déduire de cette précision une quelconque critique à l’encontre des Japonais et des Norvégiens, qui sont à l’évidence des gens très bien. »
          -         Freakshow! : « L’auteur entend préciser qu’il n’a rien contre les ninjas, les artistes de cirque, les siamois, les femmes à barbe et autres malheureux trop longtemps dégradés sous le vil sobriquet de phénomènes de foire, ni même contre les avocats, les toxicomanes et les top-models, même nègres ; cette histoire est ainsi en tout point conforme à la jurisprudence Morsang-sur-Orge (CE ass., 27 oct. 1995), et se veut un vibrant plaidoyer en faveur du respect de la dignité de la personne humaine, quand bien même sacrément moche. »

Grâce au politiquement correct, nous vivrons ainsi dans un monde plus beau (juste avec un peu moins d’arbres, ce qui est dommage pour les écologistes, mais on pourra sans doute trouver le moyen de leur reverser un pourcentage).

Groumf…

Je ne passe pas, mais en fait si, parce que je suis bien obligé, d’abord.

Et surtout parce que je trouve que la suite rattrape bien ce début pathétique. Alors, certes, tout le monde n’est pas forcément de cet avis, hein, mais le consensus, on l’empapaoute d’abord.

Mastication
nous raconte (aha) donc l’histoire (aha) de Vuk. C’est lui, le raciste, homophobe et sanguinaire. Il y a pire : c’est un ex-légionnaire et, horreur glauque, un Serbe. Mais il a des bons côtés, quand même : déjà, il dézingue des streumons sur fond de Mötörhead, ce qui est bien la preuve que nous parlons là d’un homme de goût. Vuk aime tuer les gens ; mais, comme notre société obscurantiste maintient la minorité plus ou moins visible des tueurs fous dans une ségrégation inacceptable, il doit bien trouver une parade pour assouvir ses pulsions bien compréhensibles. Il bosse donc pour le Club Van Helsing, et massacre ainsi des vampires et des loups-garous dans la région parisienne (et, bon, d’accord, un ou deux « innocents » à l’occasion, mais, que voulez-vous, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs). Et il va se retrouver embringué dans une vilaine guerre civile au sein de la communauté garoue, la lycaonie, dont le patron, du nom de Winston Lester Takakura, en a plus qu’assez de ces cons de jeunes qui foutent le bordel en massacrant d’innocents gogoths (ce qui est pourtant bien compréhensible, une fois de plus). Vuk découvre ainsi un nouveau monde, tout de fureur et de sang, et de rites d’initiation douloureux.

La petite présentation de l’auteur nous précise que Jean-Luc Bizien a créé « des jeux de rôles qui lui ont valu un succès international ». Je veux bien le croire : tout cela sent fort la pratique assidue des jeux du World Of Darkness de White Wolf, et plus particulièrement Vampire : la Mascarade et Loup-garou : l’Apocalypse. Mais attention, hein : pas la version « Art du Conteur » toute en introspection dépressive et romantique. Pour ce qui est de l’atmosphère gothique-punk, Jean-Luc Bizien a surtout retenu le punk : nos amis les flap-flap sont ici des victimes toutes désignées pour une bande de gros bourrins psychopathes au neurone isolé, gavés de bière dégueulasse, qui puent le cambouis et l’homme viril, et n’ouvrent la bouche que pour balancer une punchline pathétique, un jeu de mots scandaleux ou une blague pourrie. Comme dans un chouette jeu de rôles bien potache, avec des packs de bière à portée, et Mötörhead en fond sonore (donc). Le mauvais goût et la lourdeur règnent (mais alors vraiment), et la connerie est sanctifiée.

Et c’est ça qu’est bien. Oui, c’est bien en ça que Mastication correspond exactement à ce que j’attendais (la bave aux lèvres) du Club Van Helsing : un bouquin distrayant et « populaire », sans prétention, très con voire très nul, mais aussi terriblement efficace, car drôle ; pour dire les choses autrement, une bisserie tellement grosse et stupide qu’elle en devient nanarde, mais volontairement. Et du coup, en ce qui me concerne, c’est que du bonheur. Alors certes, que ceux qui ne jurent que par La Grande Littérature passent leur chemin en tremblant d’effroi, Mastication n’est clairement pas pour eux : y’a quasiment pas d’histoire, les personnages sont tous des stéréotypes, l’humour est affligeant et le style au minimum syndical (ce qui est déjà pas si mal). Pour les autres, ceux qui aiment bien se vider le crane de temps à autre, les aérophagistes de l’esprit, les buveurs de Königsbier, les fans de Mötörhead et ceux qui n’ont pas oublié que dans « jeu de rôles » il y a « jeu », tout de même, ça fait un court roman vraiment con et vraiment sympa. Idéal pour tuer le temps dans un TER.

Alors oui, c’est sûr, on n’en sortira pas grandi ; mais on posera le bouquin le sourire aux lèvres, en se remémorant un ou deux jeux de mots du genre à faire rire les informaticiens et à consterner les donzelles raffinées. Ce qui est toujours utile, après quatre pintes.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 9 février 2008

... mais d'abord, c'est pas ma faute, alors à tout hasard :

09022008.jpg

Air Bacon, connais pô. Mais Ici vous êtes un touriste, c'est vach'ment bien d'abord (voyez le lien Myspace sur votre gauche, merci de votre attention).

Voilà.

Hop.

par Nébal publié dans : Et le reste...
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Jeudi 7 février 2008

La-zone-du-dehors.jpg

DAMASIO (Alain), La Zone du dehors, [s.l.], CyLibris – La Volte, [1999] 2007, 492 p.
 
Damasio, deuxième approche après la très hype polémique Horde du contrevent. Reste que ledit bouquin, si l’on acceptait de faire preuve de mansuétude à l’égard de ses travers les plus agaçants, était pas mal du tout, ma foi. Pas aussi bon qu’on avait bien voulu le dire, mais certainement pas aussi mauvais non plus. Au moins de quoi vouloir en savoir plus. C’est ainsi que j’ai acheté La Zone du dehors, le premier roman du Monsieur, qui venait d’être réédité chez la Volte, c’est-à-dire… Bon, on y reviendra. Je ne cacherai pas que le bouquin a traîné un certain temps dans ma pile à lire. J’avais quelques doutes, faut dire : un premier roman résolument politique, par un jeune gauchiss’ (celui à l’origine d’Appel d’air) qui aime vraiment beaucoup citer Deleuze et compagnie et montrer qu’il a une intelligence grosse comme ça… D’autant que le « héros » du bouquin est (horreur glauque) un prof de philo… Aïe. Ayayayayaye. Pas vraiment étonnant qu’il se soit payé une fâcheuse réputation de pamphlet bouffon et horripilant : cette tendance à l’essai vaguement science-fictionnel saturé de références, ça a quand même généré quelques vilaines pénibilités… En même temps, je ne le cacherai pas, ce sont bien les réflexions politiques et sociales qui me séduisent le plus souvent dans la science-fiction ; et j’avais entendu parler ici ou là de quelques thématiques dans cette Zone du dehors qui ne me paraissaient pas du tout inintéressantes, bien au contraire. Il était donc bien temps d’entamer ce pavé, avec quelques préjugés, certes, mais sous le bras, histoire qu’ils ne gênent pas trop.
 
Alors posons le cadre. Nous sommes en 2084. Ah. On va dire que ça attaque fort dans la référence lourdingue. Rajouter un siècle ou deux n’aurait d’ailleurs pas été inutile pour la crédibilité science-fictionnelle : en 2084, ici, le système solaire est largement colonisé, et l’action se déroule d’ailleurs sur une lune de Saturne, bien peuplée tout de même. Voui. Bon, on voit donc d’entrée de jeu que la science-fiction est ici un prétexte, ne s’embarrassant guère de réalisme (ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, quelques belles idées à l’occasion).
 
Mais le cadre politique est heureusement bien plus intéressant. Ici, la (jolie) couverture du roman annonce les couleurs : du rouge et du noir ; la version manifestant poing tendu, pas Stendhal et encore moins Jeanne Mas (enfin…) ; ah oui, y’a du blanc aussi, mais on y reviendra… Y’a surtout des cercles panoptiques : à l’évidence, Damasio a lu Foucault, et même qu’il a kiffé sa race (comme beaucoup de p’tits jeunes plus ou moins gauchiss’). L’idée du panoptisme n’est pas forcément neuve dans le genre, certes : avant même que Foucault ne déterre Bentham, la surveillance omniprésente de Big Brother dans 1984 n’en était après tout guère éloignée, et j’ai même cru comprendre que cette idée se trouvait bien plus explicitement au centre du méconnu Nous autres de Zamiatine, ouvrage précurseur s’il en est, qui figure dans ma pile à lire depuis bien trop longtemps… L’utilisation que fait Damasio du panoptisme est cependant fort intéressante, dans la mesure où, dans une logique éminemment foucaldienne, celui-ci n’apparaît pas dans le classique cadre indéniablement totalitaire des œuvres précédemment évoquées, mais dans celui d’une « société de contrôle » en apparence bien plus présentable et sympathique, qui a tout de la démocratie libérale. Et n’en est pas moins hideuse sous des dehors souriants et séduisants. Là encore, l’idée de ce totalitarisme discret dans un cadre démocratique n’est pas forcément neuve en science-fiction (par exemple, lisez Dick ; c’est un ordre), ni a fortiori dans la pensée politique (voyez les grands classiques de la pensée libérale sur la souveraineté populaire et le fait démocratique, Benjamin Constant, et surtout l’immense Tocqueville). Mais force est de reconnaître que Damasio manie bien sa sauce, évite les pires clichés du genre, et peut ainsi aborder une réflexion finalement assez originale, et probablement plus pertinente que bon nombre d’œuvres jouant dans le même registre.
 
On reprend. 2084, une lune de Saturne, une cité panoptique démocratique. Tout le monde y vote pour tout le monde, dans un sens : dans cette méritocratie totale, l’identité se réduit à un code de lettres témoignant du rang conféré par les concitoyens, appelés à noter leurs proches (c’est le système du Clastre). Tout en haut de la pyramide, l’identité se réduit ainsi à une lettre : le président est A, puis il y a B, etc. Et on descend ainsi, jusqu’aux cinq-lettres qui forment la base de la société. Système qui convient à beaucoup de monde, qui n’y trouve rien à redire. Pas tous, bien sûr : il y a la Volte.
 
Oui, la Volte, comme l’éditeur. Ce qui en dit long, et pas forcément pour le mieux… La Volte, à la base, c’était tout simplement la Révolte ; elle est devenue l’Evolte, plus vigoureuse, plus critique, portée par l’idée d’évolution ; puis la Volte quand le big boss du mouvement a été condamné à mort pour assassinat (Volution, volition, tout ça ; Damasio aime toujours autant les jeux de mots...). La Volte, donc. Une brochette d’anars, mi-bobos, mi-prolos, enfin, surtout bobos, quand même. Ces anarchistes ont bien évidemment des chefs, oui, enfin, non, mais, c’est-à-dire que… Passons. En dépit de tous leurs discours, le fait est que la Volte a des chefs autoproclamés héritiers légitimes du Prophète, les cinq pitres que l’on connaît sous le nom collectif de Bosquet. Parmi eux, celui qui nous retiendra le plus est Capt, prof de philo donc, et semble-t-il faire-valoir des ambitions mégalomanes de l’auteur. L’autre personnage charismatique (enfin, façon de parler), c’est Slift, son antithèse prolo-bourrine. Et toute une bande de p’tits jeunes qu’en ont grave après la société, tu vois, non mais j’veux dire, aux pieds de ces gens-là.
 
Très vite, la Volte se remet en cause, et se sépare de ceux qu’elle appelle dédaigneusement la Molte, les ch’tis bobos réformistes amateurs de slogans (ce qui me rappelle une histoire de poutre et de paille...) et d’attentats symboliques. Sur l’impulsion de Slift, la Volte prend le parti de la violence politique. De la vraie violence. Il y a toujours un plan symbolique, bien sûr, mais on se place quand même clairement dans la filiation trouble des anars poseurs de bombes et autres zélés prosélytes de l’action directe. La Volte déclare ainsi une guerre ouverte aux autorités du Cerclon, au confortable aveuglement petit-bourgeois, à à peu près tout ce qui fait la société de la lune de Saturne. Camarades, l’heure de la Volution a sonné !
 
Alors ? Alors.
 
Alors il y a bien des choses intéressantes dans tout ça. Déjà, poser la question de la violence politique de manière aussi frontale est audacieux et bienvenu (et, perso, ça m’intéresse d’autant plus que ça rejoint indirectement mon objet de recherche). Damasio évite également l’écueil du manichéisme, et sait à l’occasion multiplier les points de vue pour mettre en cause l’horreur du système et la légitimité de la volution. Il y a ainsi, très régulièrement, nombre de réflexions intéressantes et plutôt bien vues, qui n’abusent en outre pas excessivement des références, et ne sombrent en tout cas pas dans l’hermétisme pédant, comme on pouvait le craindre. Très bien sous cet angle, donc. La critique est souvent (pas toujours, hélas, mais on y reviendra) pertinente, qu’elle porte sur le Cerclon ou sur la Volte.
 
Mais il est un autre aspect de la thématique politique qui a plus particulièrement retenu mon attention, et dont je ne garantis pas vraiment qu’il figurait consciemment dans les intentions de l’auteur. Attention, tout ce qui suit est hautement subjectif, potentiellement débile, et contient même des vrais morceaux de 3615 Mavie (et vous avez bien raison de vous en foutre, mais bon, d’abord, c’est MON blog, et je suis LIBRE – aha – et je fais QUE C’QUE J’VEUX, d’abord).
 
Donc, Nébal et l’anarchisme. Une relation trouble, enfin bof. Auprès de certains droitiers de sa connaissance, Nébal se paye une réputation d’anarchiste (on me l’a dit ; ça, ou bien « rouge révolutionnaire », je cite) ; tandis qu’auprès de certains anarchistes de sa connaissance, Nébal se payerait presque une réputation de droitier. Ce en quoi les deux se plantent. Bon, je n’ai toujours pas eu l’occasion d’entamer vraiment la section politique de ce blog miteux (d’autant qu’elle n’intéresserait personne, je sais), et je ne vais donc pas m’étendre sur le sujet. Juste ceci : si je me pense assez, voire carrément, libertaire, je ne me reconnais pas dans la pensée anarchiste. Plusieurs raisons à cela : tout d’abord, je suis beaucoup trop pessimiste et misanthrope (quand bien même humaniste) pour être anarchiste – je n’y crois pas, tout simplement ; ensuite, j’ai tendance à considérer la « démocratie » comme un état de fait (lisez et relisez ce glorieux précurseur de la pensée libertaire qu’est le Discours de la servitude volontaire de La Boétie) : on a les hommes politiques et le régime qu’on mérite, on ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux, la Révolution ne peut fonctionner et ne devient légitime que si elle est « démocratique », j’entends par-là qu’elle est illusoire si elle ne peut susciter, au mieux l’adhésion, au pire l’indifférence, d’une majorité (là, dans un sens, c’est un peu marxiste, avant la dénaturation léniniste du « parti de révolutionnaires professionnels » ; mais peut-être serait-il plus juste de faire le lien avec le « conventionnalisme sociologique » de certains sophistes) ; c’est sans doute en raison de ce scepticisme à l’encontre du volontarisme révolutionnaire que j’avoue ne pas me reconnaître, mais alors pas du tout, dans les grands théoriciens anarchistes (j’y préfère sans l’ombre d’un doute les socialistes dits « utopiques » non anarchistes et les libéraux et libertaires – plus les gros pessimistes du genre de Hobbes, mais que voulez-vous…) : pour n’en citer que quelques-uns parmi les « classiques », Proudhon m’ennuie à force de contradictions, Bakounine m’indiffère, et Kropotkine me sidère de par sa profonde imbécillité. Ce qui m’amène au dernier point, et nous ramène à La Zone du dehors (si, si, z’allez voir).
 
Il est un lien indéniable, quand bien même surprenant voire absurde si l’on n’y regarde pas d’assez près, entre anarchisme et fascisme. Là, c’est dit. Je ne prétends certainement pas inventer le fil à couper le beurre ici, je ne fais que reprendre un classique de l’étude du fascisme (on peut se référer à Pierre Milza, par exemple). Les faits sont là, les passerelles sont nombreuses : Proudhon, ainsi, a eu très tôt une postérité d’extrême droite, par exemple avec Valois, fondateur d’un « cercle Proudhon », un temps membre de l’Action française, puis fondateur sous l’Occupation des « Faisceaux », qui sont une des rares formes authentiques de fascisme français ; Sorel, de même, théoricien de la violence politique désireux de réconcilier Marx avec Proudhon, a un temps fréquenté l’Action française, et l’on sait que ses ouvrages figuraient parmi les lectures de chevet de Mussolini, lequel a d’ailleurs constitué le parti fasciste comme une symbiose de courants socialistes révolutionnaires non-marxistes et de nationalisme (pas un hasard si les chemises fascistes étaient noires…). Ce mélange de socialisme non marxiste et de nationalisme, toujours dans une perspective révolutionnaire, est bien la principale caractéristique du fascisme, avec sa volonté de créer un homme nouveau, et avant le totalitarisme (davantage un moyen qu’une fin, comme la « dictature du prolétariat »). On le retrouve à vrai dire chez un Bakounine, militant panslaviste (on peut ajouter à cela, de manière particulièrement sensible dans le cas de l’Allemagne nazie, la postérité de l’antisémitisme de gauche, très sensible chez Proudhon, notamment – mais à vrai dire aussi, quand bien même de manière paradoxale, chez Marx…). La Révolution sociale et nationale pouvait d’ailleurs très bien s’accommoder d’un certain conservatisme sous d’autres angles (voyez Proudhon sur la famille…). Enfin se pose la question du volontarisme révolutionnaire, dans une perspective nihiliste : on connaît les postérités douteuses et absurdes de Nietzsche (qui est d'ailleurs souvent cité par Damasio)… Mais Kropotkine, figure de proue du nihilisme russe, est sans doute ici un exemple plus révélateur, et moins contestable ; à la lecture de La Morale anarchiste, on ne peut s’empêcher de faire un lien avec l’idéologie fasciste. En parlant de postérités étranges, on peut d’ailleurs évoquer ici Sade : dans Salo ou les 120 journées de Sodome, film de Pasolini par ailleurs plutôt décevant à mon sens (car trop lourd d’intellectualisme soixante-huitard, avec bibliographie dans le générique s’il vous plaît et des slogans en veux-tu en voilà), un des passages les plus percutants est celui où l’un des libertins proclame solennellement : « Nous autres fascistes sommes les seuls véritables anarchistes. » Pas de doute là-dessus en ce qui me concerne.
 
Et j’ai trouvé ça frappant dans La Zone du dehors. Peut-être était-ce intentionnel de la part de Damasio (qui n’est certainement pas un con), mais j’avoue en douter : en tout cas, les chefs de la Volte sont franchement insupportables, et sont bien des gros fafs, sans doute inconsciemment (et, dans la lignée d'un Proudhon et des sinistres gauchiss' franchouillards qui pullulent à l'heure actuelle, ils sont passablement réac sur certains points, voyez leur anti-technologisme, par exemple). Ces chefs qui prétendent n’en être pas multiplient les ordres incontestables, ne s’embarrassent guère du débat (assez tordant de voir dans ce roman des AG constructives ; et puis quoi encore…), et jouent volontiers du culte de la personnalité. Ils rejettent en bloc la limitation morale, Slift en particulier : ils sont bien au-dessus de tout ça. Il sont à vrai dire au-dessus de tout, Capt notamment ; confronté à la masse des veaux marins lambda qui se foutent de tout (là encore, lisez Constant et Tocqueville), Capt et ses potes entendent bien s’ériger une place de détenteurs de la Vérité (par nature incontestable ; ce qui ne les empêche pas de recourir à l'occasion au mensonge comme à une arme – un « pieux mensonge », lointain héritage de Platon ?), d’éducateurs du peuple, quand bien même (ou peut-être surtout parce que) celui-ci ne leur a rien demandé : ils entendent bien faire le bonheur des gens malgré eux, et peu importe le prix à payer (l’élitisme foncier de ceux qui se disent anarchistes m’a toujours scié, personnellement). Oui, une belle brochette de fafs…
 
En moins classe, ceci dit, mais c’est là encore quelque chose d’assez réaliste. Les anarchistes ne sauraient le plus souvent envisager cette assimilation, ils sont incapables de l’assumer. Ils assument peu, d’ailleurs : même pas le titre de « terroristes » que les médias s’empressent de conférer à la Volte, et qui est pourtant indéniable… Il s’agit bien pour eux, après tout, de faire peur pour faire changer les idées et parvenir à leur but, ce qui est la définition même du terrorisme. Mais non : ils sont au-dessus de ça, là encore. Ils sont assez paranoïaques, aussi ; et, là encore, ça m’a rappelé des exemples très concrets…
 
Bref : La Zone du dehors, à mon sens, décortique autant les rouages de l’anarchisme que ceux de la société de contrôle. Je ne sais pas si c’est volontaire, mais c’est en tout cas saisissant. Et bien plus intéressant, en tout cas, que le final grossier du roman, d’un aveuglement et d’une mégalomanie impressionnants ; franchement, les gens, si vous voulez lire un bon bouquin de SF décrivant intelligemment la mise en place d’une véritable « utopie » anarchiste, lisez plutôt Les dépossédés d’Ursula Le Guin
 
Bon, je me suis étendu sur l’aspect politique du bouquin, mais c’est un peu le but, aussi… Concluons vite sur le reste. Le mélange essai / roman fonctionne plus ou moins bien selon les passages. Mais l’action, quand il y en a, est plutôt bien menée. Le style oscille plus encore que dans La Horde du contrevent entre très bon et carrément ridicule et hautement agaçant : certains dialogues, notamment, sont à mourir, riches en jeux de mots pourris et en slogans ridicules, débordant d’emphase et faussement populos : Slift, notamment, est à baffer… On peut par ailleurs critiquer le procédé, repris davantage à bon droit et de manière plus pertinente dans La Horde du contrevent (malgré le côté gadget des glyphes, pas encore employés ici), des points de vue multiples s’enchaînant sur de brèves séquences : c’est souvent gratuit, et ça ne facilite guère la lecture… Surtout, c’est long : ça se lit bien, voire très bien, jusqu’à la moitié environ, puis l’intérêt diminue au fur et à mesure des coups d’éclat de la Volte (qui rencontrent bien entendu une forte adhésion populaire, mais bien sûr…) ; la fin du roman, en gros à partir du ridicule procès de Capt (bien qu’opposant farouche à la peine de mort, je crois que j’aurais très vite voté pour exécuter ce cuistre, si ça pouvait abréger le supplice...), est même franchement chiante et horripilante.
 
Restent quand même quelques bonnes choses ici ou là, quelques éclats d’intelligence et de bon goût, qui font de La Zone du dehors un premier roman pas abouti, très critiquable, mais pas totalement inintéressant non plus : je ne regrette pas ma lecture et c’est déjà bien.
 
Voilà.
 
 
« Eh, Nébal, t’oublies pas quelque chose ? »

Radmovies.jpg

Ah si, c'est vrai : le bouquin est accompagné d'un DVD intitulé Radmovies (aha), et réalisé par Ludovic Duprez et Erwan Castex, présentant sous le titre damasien au possible (dans ce qu'il a de pire) de Dieu n'a pas d'yeux, un court-métrage inspiré par La Zone du dehors, et destiné semble-t-il à préfigurer une adaptation en long-métrage du roman (plein de petits machins à côté reviennent sur le développement du projet). Et franchement, les gens, je crois pas que ça soit une bonne idée : parce que ce que vous nous offrez là avec une prétention et une emphase éléphantesques, ben c'est quand même franchement hideux et ridicule, et tout simplement inutile. Je vous jure.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 7 février 2008

Je sais que c'est pas bien intéressant, mais juste, voilà : je vais orienter ma thèse sur la IIe République, tout compte fait, et c'est tant mieux, et même que ouf.

Voilà.

Désolé.

Vous pouvez reprendre une vie normale.

par Nébal publié dans : Le travail à Nébal (si, si)
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Dimanche 3 février 2008

M-moire-vive--m-moire-morte.jpg

KLEIN (Gérard), Mémoire vive, mémoire morte, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, 2007, 334 p.
 
Est-il encore nécessaire de présenter Gérard Klein ?
 
 
Probablement, en fait. Parmi les inconscients qui rodent à l’occasion sur ce blog miteux, il en est qui ne s’intéressent guère à la science-fiction, et qui pourraient subitement croire que L’Instit’ écrit des livres, et, pire que tout, que je trouve le moyen de les lire et d’en parler… Non, je vous rassure, mes candides lecteurs, ce Gérard Klein-là n’a rien à voir avec celui qui est devenu depuis le décès de Jacques Martin (sous vos applaudissements) le maître incontesté de la pédopornographie télévisuelle soft à destination des mémères ménopausées. Le Gérard Klein dont j’entends vous parler, c’est le vrai, le seul, l’unique. Une légende vivante, dans le milieu de la SF française. Si, si. Auteur de SF dès l’époque héroïque où les Français découvraient tout juste Asimov, Heinlein, Sturgeon et Van Vogt (et trouvaient même du talent à ce dernier, c’est dire !), puis, entre autres, fondateur en 1969 de la fameuse collection Ailleurs & Demain chez Robert Laffont, la première en France à avoir publié de la science-fiction en grand format, et ainsi, progressivement, à l’avoir émancipée de l’étiquette « roman de gare / mauvaise littérature » qui lui colle hélas encore aujourd’hui chez les cons (je vous parlerai bientôt de La route de Cormac McCarthy). Ce qui fait déjà d’Ailleurs & Demain une collection historique. Mais le plus fort, ma bonne dame, c’est qu’Ailleurs & Demain existe encore aujourd’hui, toujours entre les mains de Gérard Klein, et ça, c’est unique. La collection a ainsi gagné au fil des années un prestige incomparable, publiant nombre d’incontournables du genre, souvent primés, parmi lesquels on peut citer Fritz Leiber, Philip K. Dick, Robert Silverberg, Ursula K. Le Guin, Norman Spinrad, et, surtout, Dune de Frank Herbert et Hypérion de Dan Simmons, œuvres majeures s’il en est. Et aujourd’hui encore, même si les sublimes couvertures métallisées d’antan ont laissé la place aux hideux travaux pratiques de Jackie Paternoster (le kilt psychédélique du présent volume figurant parmi le moins pire de la production paternostérienne), même si l’on a vu apparaître à l’occasion dans le catalogue de la collection quelques indignités pour des raisons que la raison n’ignore certainement pas (les préquelles et séquelles de Dune par le fiston Herbert et un complice), Ailleurs & Demain reste une collection de référence, riche en merveilles, et s’autorisant même à l’occasion quelques prises de risques, ainsi avec la publication récente du sublime « Quatuor de Jérusalem » d’Edward Whittemore.
 
Donc Gérard Klein est une légende vivante. En conséquence – et l’ego souriant du bonhomme n’y est probablement pas pour rien –, Gérard Klein fait l’objet d’un véritable culte, peu avare en flagornerie. J’avoue avoir moi-même joué à l’occasion au « sycophante glaireux » (copyright Eric H.), prosterné devant le Divin Maître. Entendons-nous bien : nulle flatterie hypocrite là-dedans, nulle méchanceté moqueuse non plus ; pour ce que j’en sais, Gérard Klein a de l’humour, et mon respect à son égard ne saurait être mis en doute. Ceci dit, comme j’ai été sommé de m’en expliquer, c’était avant tout le directeur de collection que j’admirais ; quant à l’auteur, je n’en avais lu qu’une seule nouvelle, « Le Rôle de l’homme », publiée dans un récent Bifrost à l’occasion d’un volumineux dossier consacré à Gérard Klein (et reprise dans ce volume), laquelle, je dois bien le reconnaître, ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable… Alors le Divin Gérard Klein m’intima d’expier mes péchés, en lisant au plus vite L'épargne des ménages (Paris, PUF, coll. L’Economiste, 1970, 223 p., écrit en collaboration avec Louis Fortran – voui, Gérard Klein est aussi économiste ; là, j’avoue avoir eu un peu la flemme, honte sur moi…) et Mémoire vive, mémoire morte, qui venait tout juste de paraître. Chez Ailleurs & Demain.
 
Nous parlons donc bien d’un recueil de nouvelles de Gérard Klein publié par Gérard Klein dans la collection dirigée par Gérard Klein, avec une, non, deux préfaces de Gérard Klein. Certes, la pratique est courante et n’est finalement pas scandaleuse, mais j’avoue que, à mon sens, cela peut bien autoriser le sourire, voire le sarcasme. Même de la part de Gilles Dumay dans le dernier Bifrost, quand bien même le retour à l’envoyeur serait assez aisé pour le coup, et probablement en pire (enfin, en même temps, je dis ça, mais je n’ai pas lu Resident Evil… étrangement, j’avoue qu’il ne me tente guère…). Gilles Dumay s’est donc fendu d’une critique assez acerbe contre le « recueil de vieilleries ». Une critique à mon sens parfaitement légitime (même si je suis loin d’être toujours d’accord avec lui, Gilles Dumay est un critique que j’estime), et qui, dans un sens, me paraissait même plutôt rafraîchissante au milieu du concert de louanges plus ou moins sincères… Me restait néanmoins à me forger ma propre opinion. C’est parti.
 
Mémoire vive, mémoire morte est donc un recueil de nouvelles de Gérard Klein, ne comprenant qu’un seul inédit, et parcourant un demi-siècle de carrière. Ce que l’auteur, avec le sourire, présente d’entrée de jeu à sa manière inimitable : « Attention, ce recueil est historique. » (p. 7) Et c’est pas faux, dès l’instant que l’on veut bien comprendre qu’il y a là davantage qu’un ego boursouflé.
 
Dans un premier temps, intitulé « Naguère », Gérard Klein nous livre trois nouvelles relativement récentes et qui figurent parmi ses préférées. On commence ainsi avec « La Serre et l’Ombrelle » (pp. 17-47), une nouvelle écrite en 1989 pour un numéro spécial de Libération consacré au réchauffement climatique. Et c’est bien à mon sens une excellente entrée en matière, extrêmement riche, fourmillant d’idées ; un texte assez étrange, également, où les souvenirs et les procédés de « l’âge d’or » se mêlent avec un relatif bonheur à des procédés et des interrogations plus contemporains. Une très bonne nouvelle, inventive et prenante, intelligente aussi (loué soit le Divin Gérard Klein de ne pas tomber dans le piège écolo-bobo de la tentation réactionnaire). Un regret, pourtant ; il y avait là, à mon sens, matière à un texte plus long, qui aurait pu éviter les écueils d’une fin en queue de poisson, jouant un peu artificiellement du deus ex machina ; mais c’est ce que Gérard Klein lui-même semble admettre dans sa préface, invoquant en guise d’explication (parfaitement légitime) les limites nécessairement imposées par le journal pour ce texte.
 
« Mémoire vive, mémoire morte » (pp. 48-76), ensuite, est présentée par l’auteur comme étant sa nouvelle préférée (p. 9). De manière assez surprenante, Gérard Klein s’y livre à une science-fiction assez moderne, qui n’a pas été sans me faire penser à Greg Egan dans certains de ses meilleurs textes. Un récit intéressant, à nouveau, quand bien même il m’a semblé parfois un peu trop alambiqué sur le plan formel. Restent quelques très belles pages, et une interrogation originale et pleine de sens, pour un texte doux-amer, sourdement angoissant et nostalgique. Beau, tout simplement.
 
On change radicalement d’atmosphère avec « ACME ou l’Anti-Crusoé » (pp. 77-86), un texte relevant à peu de choses près de l’exercice de style résolument expérimental. A priori, ce genre de textes ne m’attire guère, quand il ne va pas jusqu’à m’irriter. C’est donc avec une certaine appréhension que j’en ai entamé la lecture. Pourtant le résultat m’a semblé plutôt concluant, notamment en ce que l’expérimentation ne s’y révèle pas gratuite, mais partie intégrante du récit, qui la justifie. Si certains jeux calligraphiques, jeux de mots, etc., peuvent laisser de marbre, voire agacer un tantinet, j’ai néanmoins été surpris d’y croiser ici ou là quelques jolies formules, véritablement poétiques. Assez convaincant, donc.
 
On aborde alors la deuxième partie du recueil, intitulée « Jadis », composée de nouvelles figurant déjà en 1958 dans le recueil Les Perles du temps. La transition est à vrai dire assez brutale. Gérard Klein semblait s’interroger à ce sujet, mais, très honnêtement, je doute qu’un lecteur non averti commette l’erreur de mettre tous les textes composant Mémoire vive, mémoire morte sur l