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Mardi 15 avril 2008


HALTER (Paul), La Nuit du Minotaure, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2008, 190 p.

 

Club Van Helsing, saison 2, épisode 2 (enfin, je crois...). Après un Crépuscule Vaudou de Jean-Marc Lofficier très honnête, changement complet d’atmosphère avec cette Nuit du Minotaure, qui ne gagnera certainement pas le prix du titre le plus inventif de l’année. La Louisiane dévastée par Katrina cède la place à l’Alsace pittoresque façon Hansi, et Hugo Van Helsing, archétype du chasseur de monstres, à un bien plus banal Roland Bayard, amateur de Picon bière et de bouchées à la reine, privé parigot dans la droite lignée de Nestor Burma. Du coup, loin des bisseries fantastiques plus ou moins sympathiques et des bourrinades effrénées plus ou moins éhontées auxquelles on avait eu droit jusqu’alors, le prolifique auteur de polars Paul Halter nous livre cette fois un CVH façon Agatha Christie, whodunit à énigme entièrement dénué de fusillades et autres acrobaties ninjesques. Ce qui surprend, tout d’abord, mais n’est pas sans conférer à cette Nuit du Minotaure un certain charme suranné…

 

On passera vite sur le prologue crétois (qui en dit trop, ou pas assez, c’est selon), pour aborder directement le vif du sujet. Comme l’annonce si judicieusement la quatrième de couv’, « la France a peur ». D’étranges meurtres bien craspecs se sont en effet succédés en peu de temps dans les petits villages de Wingen-sur-Moder, Froeschwiller, Betschdorf, Niederbronn et Neubourg (ach, l’Elssas…). C’est le moment où le héros déclare avec un jingle : « Je crois que nous avons affaire à un serial killer. » (TAN !) Nos braves gendarmes n’osent pas encore, ceci dit. Hugo Van Helsing, quant à lui, rajoute un détail qui change tout : nous n’avons pas affaire à un criminel normal, mais à un monstre. Un VRAI monstre.

Un tueur sauvage et insaisissable, dont on craint même, à en croire le témoignage certes suspect d’un ivrogne, qu’il ne dispose de la faculté de se rendre invisible. Un tueur qui obéit à un rituel précis, frappant tous les neuf jours. Une localisation des victimes dont on comprend bien vite qu’elle ne laisse rien au hasard. Et puis il y a les blessures infligées aux victimes, qui n’évoquent aucune arme habituelle, mais font davantage penser aux cornes d’un immense taureau… Hugo Van Helsing pense bien vite au Minotaure, et charge son chasseur franchouillard on ne peut plus typique Roland Bayard d’enquêter sur la chose. Il va lui falloir faire preuve d’astuce, et de célérité : tous les neuf jours, il y a une nouvelle victime… et les meurtres semblent chaque fois plus sauvages.

 

Heureusement pour lui, Roland Bayard n’est pas tout seul. Outre ses inévitables contacts dans la police (bien pratiques, ma foi ; ah, le bon vieux temps du service militaire…), il peut compter sur l’aide, notamment, de Stéphane Baudouin, démonologue et criminologue (démarquage pour le moins limpide de Stéphane Bourgoin, le célèbre spécialiste des tueurs en série et du racolage actif), de la (nécessairement) belle Brigitte Maurer, qui avait participé à la randonnée crétoise qui a mal tourné dans le prologue, et même d’Etienne, le fiancé bourrin d’une des victimes, qui, il l’a juré, compte bien faire la peau du salopard grand responsable de tout ça. En chasse ! Il faut rassembler témoignages et pièces à conviction, dresser des cartes, réviser ses classiques mythologiques, jouer aux échecs et déchiffrer du linéaire B (tranquiiiiiiiiiiiille !). Et plus vite que ça, parce que le tueur voit rouge.

 

On est donc bien aux antipodes du sinistre Léviatown, ce qui est nécessairement une bonne chose. Mais quant à parler d’une réussite dans la gamme du CVH pour cette Nuit du Minotaure, ben, faut voir…

 

Commençons par le positif. Déjà, si l’on ne peut pas dire de Paul Halter qu’il écrit « bien », son roman reste quand même éminemment lisible, à la différence de l’étron sus-nommé, et, j’en ai bien peur, du suivant dans la série… Ensuite, et sans surprise, le cadre alsacien est bien maîtrisé par l’auteur natif de Hagueneau, qui nous en livre une peinture très correcte et crédible, quand bien même un tantinet « touristique » à l’occasion, étrangement... Il y a néanmoins un indéniable souci de réalisme et de documentation dans La Nuit du Minotaure : plutôt que de se risquer à l’écriture d’un récit fantastique (quand bien même certaines scènes horrifiques, sans êtres ni originales, ni fascinantes, restent très correctes), Paul Halter a bien rédigé son roman à sa façon, et avec astuce ; le fantastique à proprement parler, d’ailleurs, ne survient qu’assez tardivement : La Nuit du Minotaure repose surtout sur un fonds mythologique et historique assez bien maîtrisé, s’autorisant certes quelques licences poétiques, mais avec un souci de crédibilité qui rend le tout efficace et convaincant. Enfin, la résolution de l’énigme est assez prenante, fourmillant d’astuces et de petits jeux logiques pour le plus grand plaisir du lecteur. Certes, cela peut donner l’impression d’un Cluedo à l’échelle de l’Alsace, mais pourquoi pas, après tout ? Jusqu’ici, tout va bien.

 

Hélas, La Nuit du Minotaure n’est pas sans défauts. On commencera par noter, sans surprise, qu’il souffre du défaut si fréquent dans les whodunits : si l’énigme est saisissante et l’enquête prenante, sa résolution s’avère finalement décevante… D’autant que le lecteur tatillon peut se plaindre à l’occasion de quelques procédés employés par l’auteur : les fragments de linéaire B décryptés au fur et à mesure et pile au bon moment, c’est « un peu » gros… Et la démonstration, au final, si elle est assez convaincante dans l’ensemble, me paraît néanmoins très contestable sur deux ou trois points, ce qui est plus ennuyeux… Dans la série des gimmicks disgracieux, on remarquera au passage que l’assistance procurée à Roland Bayard par tout une kyrielle de seconds rôles d’une triste fadeur, non seulement n’est guère crédible étant donné le caractère tout de même très particulier de l’enquête… et a fortiori de la proie, mais donne aussi un peu l’impression, surtout pour ce qui est de Brigitte et d’Etienne, d’une enquête « ludique » et un peu gamine, façon Club des Cinq… Au passage, l’inévitable love story entre Brigitte et Roland, quand bien même discrète, est pour le moins surfaite. Dommage, enfin, que tout cela manque d'humour...

 

Au final, La Nuit du Minotaure est ainsi un roman relativement distrayant, et on ne s’ennuie pas à le lire, mais il donne un peu la désagréable impression d’un bouquin rédigé « professionnellement », une commande livrée en mode automatique, et dont l’astuce indéniable dans l’énigme est hélas sabordée en définitive par quelques poncifs du genre dont on aurait gagné à être débarrassés, et quelques raccourcis narratifs qui sentent le petit joueur… Dommage. Ca se lit bien, on ne s’ennuie pas vraiment, mais ça s’oublie presque aussitôt lu. Alors disons, mouais, bof.

Médiocre plus, quoi. Dans quelques jours, avec Saigneur des loups de Pierre Grimbert, je vous causerai de ce qui s’annonce d’ores et déjà au mieux comme un médiocre moins…

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 14 avril 2008


O’LEARY (Patrick), L’oiseau impossible, traduit de [l’américain] par Nathalie Mège, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, [2002] 2007, 367 p.

 

« Dites-moi, mon bon Nébal… »

 

… Oui ?

 

« J’ai pu constater, ainsi que, j’imagine, la plupart des bons chrétiens qui daignent fort charitablement jeter un œil tout de commisération à vos articulets ineptes afin de se tenir informés de votre irrémédiable descente aux enfers bibliophages et antisociaux tendance autistique, j’ai pu constater, donc, n’est-ce pas, que, ces derniers temps, n’est-ce pas, vous aviez tendance à délaisser les lettres relativement « acceptables » (certes, nous connaissons votre goût immodéré pour la science-fiction et les autres sous-littératures du même acabit scrofuleux, n’est-ce pas), donc, n’est-ce pas, que vous aviez tendance à les délaisser, disais-je, n’est-ce pas, au profit de la plus insipide et de la plus stérile des « littératures », ah ah ah, populacières. N’est-ce pas. »

 

… Euh, ouais, je sais pas.

 

« Si si. Ne le niez pas. »

 

… Euh, ouais, mais bon, hein, alors d’abord, je fais QUE C’QUE J’VEUX, hein, et pis, c’est votre faute, aussi, parce que après, sinon, ben vous faites rien qu’à dire que je suis trop enthousiaste et patati, et que je fais dans l’incitation à la consommation et patata.

 

« Il est vrai. Mais, de deux maux, n’est-ce pas, choisissons le moindre, n’est-ce pas ? Mmmh ? Soyons sérieux, mon petit Nébal : Léviatown ? Eden Norifumi ? Non, vous vous devez, et vous devez à vos bien charitables lecteurs, de revenir à quelque chose de plus sain. Disons, par exemple, et ce serait qui plus est l’occasion de vous tirer petit à petit de la décadence science-fictionnelle, n’est-ce pas, que vous pourriez, n’est-ce pas, nous entretenir de ces livres très « tendance », n’est-ce pas, qui n’ont qu’un habillage de science-fiction ou de fantasy, n’est-ce pas, alors qu’il s’agit en fait de vrais livres, n’est-ce pas. Comme La route, voilà, ou Abattoir 5, si vous y tenez. N’est-ce pas. »

 

… Le genre de choses qu’on trouve dans la ben chouette collection « Interstices » chez Calmann-Lévy ?

 

«  Par exemple. Il faut un début à tout, n’est-ce pas… »

 

Bon d’accord. Ben, puisque c’est ça, je vais vous parler de L’oiseau impossible de Patrick O’Leary.

 

Qui est très clairement un bouquin de science-fiction.

 

Et je vous emmerde.

 

« Oh ! Que de grossièreté ! »

 

Ouais, mais n’empêche que. Bon, foutez-moi la paix, maintenant. Avec vos conneries, j’ai déjà bouffé une page et demie de mon compte rendu miteux.

 

N’est-ce pas.

 

Tout commence en 1962 avec deux gamins, deux frères, allongés dans un champ, qui viennent de voir Le jour où la Terre s’arrêta (ou quelque chose qui y ressemble sacrément). Ils voient un… truc bizarre dans le ciel.

 

Nous retrouvons les deux frangins en l’an 2000. Daniel Glynn, le cadet, est un individu rangé, professeur de lettres à l’Université. Il y a peu encore, il menait une petite vie tranquille et banale, avec sa petite famille. Mais sa femme Julie vient de décéder, et Daniel ne s’en remet pas, pas plus que son charmant fiston Sean. Daniel a pris un congé ; il ne se sent plus vraiment de travailler, il traîne chez lui.

 

Michael Glynn, l’aîné, a suivi une voie bien différente de son cadet. Rebelle, impulsif, ce talentueux réalisateur de pubs refuse instinctivement de s’enfermer dans un cadre, quel qu’il soit. Il vit dans des hôtels, trempe sa nouille à droite à gauche, et s’en satisfait pleinement. Encore que, de temps à autre, il ne puisse s’empêcher de songer avec nostalgie à la seule femme qu’il ait jamais vraiment aimée…

 

Les deux frères se sont largement perdus de vue. Ils se voient bien de temps en temps, mais pour le principe, sans y attacher véritablement d’importance… Mais un beau jour (si si), les frangins Glynn, chacun de leur côté, sont abordés par d’intrigants men in black. Qui leur tiennent en substance ce discours : « Retrouve ton frère ou crève. » Ah. Mais pourquoi donc ?

 

A s’en tenir là, on en resterait à deux dimensions de L’oiseau impossible : émouvant roman « intimiste » se concentrant avant tout sur les sentiments des deux frangins et leurs relations, et palpitant (très palpitant, même) thriller riche en rebondissements et en personnages hauts en couleurs.

 

Mais il faut y rajouter une troisième dimension. En effet, nous pouvons lire (p. 20) : « On ne pouvait pas reprocher à Daniel Glynn d’être mort sans le savoir. C’était une première dans son existence. Et pour les affaires de ce genre, il était toujours le dernier informé. » A peine un peu plus loin (p. 27) : « Michael ne songea pas une seconde qu’il pouvait être mort. Il ne l’avait jamais été jusque-là. » Ce qui change pas mal de choses. Certes, l’allusion est discrète, et le lecteur un peu distrait pourrait s’empresser de l’oublier jusqu’à ce que, bien vite (d’où je ne considère franchement pas ça comme un spoiler, comme on dit), la « réalité » lui saute plus franchement à la gueule pour ne plus le lâcher. Oui, Daniel et Michael Glynn sont morts. Mais ils bougent encore.

 

Devant ce point de départ, le lecteur un chouia culturé dans sa tête, et qui a donc lu ce qui se fait de mieux dans la littérature contemporaine, pensera instantanément au génial Ubik du divin Philip K. Dick. Mais au fil du récit, il pensera aussi et surtout, de même que le lecteur moins culturé dans sa tête, à Matrix. Car les allusions sont nombreuses : même réalité virtuelle inquiétante et difficilement concevable, des men in black qui font instinctivement penser à l’agent Smith, des rebelles tendant vers le terrorisme, plein d’action, avec même quelques explosions, des rebondissements à la pelle, des démiurges qui restent cachés dans l’ombre de leurs mesquins intermédiaires « humains », une résurgence incongrue (mais finalement plutôt bienvenue) de l’agaçant thème de « l’élu » qui vient bien trop souvent parasiter les blockbusters hollywoodiens, etc. Mais, à la différence de Matrix (ouf), qui se contentait de poser cet intéressant cadre pour ensuite tourner au film d’action bourrin ultra-référencé mais néanmoins relativement sympathique (je parle du premier, hein…), L’oiseau impossible, tout en ne rechignant pas le cas échéant à l’action et aux twists infernaux (avec beaucoup d’humour, ce qui ne gâche rien), se concentre avant tout sur ses personnages, avec leurs états d’âme, leurs frustrations, leurs névroses, leurs doutes. Et avec un grand talent tant dans la construction que dans le style, qui fait de L’oiseau impossible un roman à la fois prenant et intelligent, souvent drôle et très émouvant.

 

Daniel et Michael errent en effet dans un monde absurde, un monde parfait, et donc un monde impossible. Les ET dont on comprend bien vite qu’ils sont derrière tout ça (et qui n’ont probablement pas grand chose à voir avec le « petit gris » de la chouette couverture de Néjib Belhadj Kacem, néanmoins très appropriée du fait des nombreuses – mais pas lourdes – références à la culture populaire et de l’atmosphère de « théorie du complot » qui imprègne une bonne partie du roman), en voulant construire un monde idéal niant la mort dans les cervelles de colibris (idée étrange, absurde, et fabuleuse !), ont élaboré bien inconsciemment un Enfer ne résolvant en rien les véritables soucis des deux frères. Leur recherche mutuelle tourne bien vite à une salutaire anamnèse, pour ne pas dire psychothérapie, surtout après la première phase du roman, hystérique et inventive ; mais l'auteur finit par délaisser l’action et les rebondissements improbables (et souvent jubilatoires) pour laisser bien des questions ouvertes, et se concentrer véritablement sur ce qui compte : l’humain. L’Enfer devient alors Purgatoire, et, tout au bout du tunnel, apparaît une inévitable lumière blanche : la délivrance des frères Glynn, devant nécessairement passer par la rencontre, l’échange, le pardon… et la mort.

 

On ne sait trop que penser, pendant un certain temps, de L’oiseau impossible. On est certes séduit par la vivacité du récit, l’humour de l’auteur, la sincérité et l’émotion qui émanent de sa plume, tout en craignant, au fil des twists, que tout cela ne tourne un peu à vide. Beaucoup de bruit pour rien ? A en rester à l’hystérie du thriller originel, probablement. Très vite, ce déferlement d’action, sans lasser pour autant, apparaît effectivement bien illusoire et vain. Mais l’authenticité et la puissance émotive des dernières pages n’en ressortent que davantage. On n’en apprendra guère sur les ET, sur les colibris, sur le « comment », et peu importe. On en apprendra davantage sur le « pourquoi », et surtout sur les frères Glynn. Sur ce qui compte, en somme.

 

Et si l’on peut à l’occasion rester sceptique sur quelques procédés employés par l’auteur, si l’on peut même être parfois un tantinet agacé par la tonalité générale du roman et ses implications (optimiste ? pessimiste ? honnêtement, je n’en sais rien… tout dépend sans doute de l’humeur du lecteur et de son ressenti personnel), il n’en reste pas moins que L’oiseau impossible est au final un roman bien construit, astucieux et fort, d’une lecture agréable, et riche en scènes bouleversantes (superbe fin, notamment, qu’on adhère ou non au propos ; le roman ne pouvait de toute façon s’achever autrement). Alors, je me répète, mais enfoncez-vous ça dans le crâne : L’oiseau impossible est bien un roman à la fois prenant et intelligent, souvent drôle et très émouvant. Pas un chef-d’œuvre, sans doute, mais un très bon roman, à l’évidence.

Bref, lisez L’oiseau impossible. Et plus généralement, « Interstices », c’est bon, mangez-en, je n’ai jamais été déçu jusque-là par cette décidément excellente collection.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 13 avril 2008


LOFFICIER (Jean-Marc), Crépuscule Vaudou, [s.l.], Baleine, coll. Club Van Helsing, 2008, 187 p.

 

Où l’on attaque la deuxième saison du CVH, avec ce premier titre dû à la plume de Jean-Marc Lofficier (à moins que le premier ne soit La Nuit du Minotaure de Paul Halter ? Pfff, je m’y paume… Pas grave, de toute façon, j’avions déjà lu les deux, en attendant Saigneur des loups de Pierre Grimbert). Acheté lors de la sympathique séance de dédicace déjà évoquée à l’occasion de mon compte rendu de Cold Gotha, Crépuscule Vaudou s’annonçait en ce qui me concerne sous les meilleurs auspices : auteur qui affiche clairement son goût pour la « littérature populaire », SF, fantastique ou polar, ainsi au sein de la collection Rivière blanche qu’il dirige chez Black Coat Press avec Philippe Ward, le souriant Jean-Marc Lofficier est aussi scénariste de bandes-dessinées, comics inclus (chez Marvel et DC, tant qu’à faire) ; son CVH adopte un chouette cadre louisianais très détaillé (décidément…), avec des vrais morceaux de vaudou dedans (donc), et de zombies tant qu’à faire.

 

Or, qu’on se le dise, Nébal aime les zombies.

 

Qu’on se le dise.

 

Août 2005. Tout commence dans la joie et les hurlements, avec des bouts de tripes qui volent, quand un jeune crétin de la Nouvelle-Orléans pète les plombs pour avoir trop joué aux jeux-vidéos (‘fin… y paraît…) et se met à tirer sur tout ce qui bouge en braillant les yeux exorbités : « Longue vie au Seigneur Zaryan ! » Bilan : 14 victimes (et un lecteur qui ricane bêtement et agréablement). Un des cadavres nous intéresse plus particulièrement : celui d’Ohisver van Helsing, l’oncle de Hugo, et dernier représentant de la branche américaine des van Helsing.

 

Hugo se rend donc à la Nouvelle-Orléans, accompagné de son avocat hippie Zigor Side (plus proche ici de la version qu’en avait donné Xavier Mauméjean dans Freakshow!, et donc bien autrement sympathique et attachant que ses illustrations par Guillaume Lebeau et l'ignoble Philip Le Roy), pour régler quelques petits problèmes de succession. Un certain M. Legendre prétend en effet s’être associé avec le défunt pour une vague histoire de concession minière en Haïti, et bénéficier d’une hypothèque sur Saint-Amadou, LA maison des van Helsing. Celle où Hugo avait passé son enfance, avant de quitter son oncle en mauvais termes, le patriarche craignant que le dernier rejeton du clan ne lui fasse pas honneur, tant il semblait trouver plus d’intérêts aux albums de Judas Priest qu’à la chasse aux monstres… Bien évidemment, les deux hommes n’ont pas eu le temps de se réconcilier.

 

Quoi qu’il en soit, Hugo n’entend pas lâcher aussi facilement Saint-Amadou. Il se méfie de cet étrange M. Legendre… et il a bien raison. L’Haïtien est un dangereux sorcier vaudou, désireux de s’approprier une précieuse relique conservée dans la vieille bâtisse, et à même d’en faire littéralement un Dieu ! Hugo van Helsing et Zigor Side, aidés notamment par le fidèle Zaka et la célèbre et inquiétante Marie Laveau, la plus fameuse des prêtresses vaudoues, comptent bien s’opposer de toutes leurs forces aux sinistres ambitions de Legendre… lequel, en attendant de mettre la main sur la relique du Baron Samedi conservée à Saint-Amadou, dispose déjà de quoi exercer un terrible chantage : l’ouragan Katrina est sur le point de frapper la Louisiane, et ce n’est certainement pas une coïncidence…

 

Une fois n’est pas coutume, on va commencer par les défauts. En notant tout d’abord, oui, certes, évidemment, bien sûr, aucun doute là-dessus, que Crépuscule vaudou n’a pas pour ambition de faire dans la « grande littérature » ou « d’élever » son lecteur : c’est un roman qui ne vise qu’au pur divertissement, oui, certes, évidemment, bien sûr, aucun doute là-dessus ; et ce n’est certainement pas un défaut. De même pour ce qui est du style : Jean-Marc Lofficier ne brille certainement pas par la finesse de l’écriture, mais ne pique pas non plus les yeux, contrairement au consternant Le Roy

Ceci étant, Crépuscule Vaudou n’est pas sans maladresses à l’occasion : étrange idée, déjà (mais ce n’est qu’un détail), de présenter la majeure partie des chapitres comme étant tirés du journal de Hugo van Helsing ; pour tout dire, c’est pas franchement crédible… Il en va de même, et c’est plus gênant, de certains rebondissements clairement saugrenus (ainsi de la conversation ralliant le jeune Jonathan Hamilton au camp des van Helsing…). Pour continuer dans les twists, si certains sont très réussis (Zigor…), d’autres sont un brin téléphonés (Zaka…). J’ajouterais également que, sur le plan formel, l’abandon de la première personne (du « journal ») vers la fin du roman m’a semblé un peu maladroit… d’autant que cette brève scène joue la carte de la théorie du complot avec Katrina. Certes, dans l’optique du CVH, c’est parfaitement acceptable ; mais – et sans doute les maladresses commises par Guillaume Lebeau et a fortiori l'épouvantable Philip Le Roy à propos du 11-Septembre n’y sont-elles pas pour rien – on n’en retire pas moins un certain arrière-goût désagréable, d’autant que, pour dire les choses comme elles sont, c’était franchement dispensable… Dernière remarque, mais qui n’engage que moi : j’ai un peu regretté le côté très « sage » de Crépuscule Vaudou, avec son langage très chaste – ce qui m'a surpris, après Léviatown, mais ça fait des vacances, en même temps… – et sa violence finalement plutôt contenue, là où j’aurais bien aimé davantage de gore… Bon, je pinaille, là.

 

Et la plupart de ces critiques ne portent que sur des points de détail. Crépuscule Vaudou est bien à mon sens un divertissement très correct, un CVH efficace dont j’ai retiré un indéniable plaisir de lecture, et c’est bien suffisant. Plusieurs éléments plaident en effet en faveur du roman de Jean-Marc Lofficier. Tout d’abord – et c’est vraiment le point qu’il me semble indispensable de mettre en avant –, le cadre est excellent : les détails pittoresques abondent, concernant tant la Louisiane en général que la Nouvelle-Orléans en particulier, mais avec un sens de la mesure qui évite le trop-plein façon « guide touristique » (malgré les parfois très dispensables notes de bas de page qui me semblent décidément un peu trop fréquentes dans la série...) pour ne pas noyer le récit ; le fait est que l’on s’y croirait… Il en va de même pour ce qui est du vaudou, qui n’est pas ici un simple vocable passe-partout servant de prétexte à l’histoire – à la différence des néanmoins réjouissants nanars zombifiques italiens… –, mais correspond à une réalité solide et bien documentée. Enfin, Jean-Marc Lofficier parvient à insérer son récit dans la méta-histoire du CVH avec une certaine astuce (on est bien loin de l’immondice de Léviatown…).

 

Dans la même lignée, on notera que les personnages sont très réussis, malgré leur côté archétypal un peu forcé : on en apprend cette fois vraiment pas mal sur Hugo van Helsing, dont on pouvait regretter la franche platitude dans les opus précédents, y compris ceux qui le mettaient au premier plan (Cold Gotha et Freakshow! ; une fois de plus, la seule véritable réussite de la première saison le concernant était à mon sens Délires d’Orphée de Catherine Dufour), même s'il est peut-être un peu trop sentimental pour le coup... Zigor Side, comme déjà noté précédemment, est fort sympathique, ma foi ; Marie Laveau, quant à elle, est très charismatique, et passablement inquiétante ; quant à Legendre, il fait un adversaire très correct, tantôt séduisant comme un bon « méchant » hitchcockien, tantôt effrayant dans sa mégalomanie délirante, et toujours dangereux.

 

Enfin, Jean-Marc Lofficier joue pleinement le jeu du roman de gare avec un indéniable professionnalisme : il sait ainsi faire monter la tension (notamment avec Katrina en arrière-plan, les ravages causés par l’ouragan étant d’ailleurs présentés avec une certaine subtilité bienvenue, évitant le racolage pour pointer du doigt les vraies responsabilités et les vrais drames – en-dehors, bien sûr, du maladroit écart final déjà envisagé), l’entretenir, et s’amuser à l’occasion avec les codes du genre, que ce soit pour s’y plier (Zaka, donc…) ou pour les malmener (« Ouf ! Ce n’était qu’un rêve ! », et Zigor, bien sûr…). Cerise sur le gâteau qui, jusqu’à présent, a toujours distingué les meilleurs CVH des pires : Crépuscule Vaudou ne se prend pas trop au sérieux, et ne manque pas d’humour. C’est souvent drôle, et c’est tant mieux.

 

J’accorderais d’ailleurs pour ma part une mention spéciale à la fort sympathique friandise figurant en appendice (pp. 177-[197]), petite historique des hauts-faits de la branche américaine des van Helsing, saturée de références jubilatoires (surtout, et de loin, lovecraftiennes, mais on y croise aussi Edgar Poe, Washington Irving, Autant en emporte le vent, Le Magicien d’Oz, Angel Heart – ce dernier dès le corps du roman, à vrai dire, avec le personnage d’Ascension Proudfoot… –, etc.), qui en font un chouette jeu de piste, un peu à la manière de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires du Divin Alan Moore.

En ce qui me concerne, Crépuscule Vaudou est donc plutôt une réussite. Oh, rien d’exceptionnel ou d’indispensable, hein ; mais un roman de gare honnête et divertissant, qui, pour peu que l’on soit bon public, saura distraire agréablement son lecteur. Moi, ça me va très bien.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 12 avril 2008


RIVET (Jean-Marc), Eden Norifumi, Saint-Sauvy, AMG2, coll. S.F. – Porn-fiction – Norifumi, 2008, 207 p.

 

Je dois me rendre à l’évidence : je ferais sans doute un très mauvais cyber-détective. A la recherche de renseignements sur les éditions AMG2, j’avoue n’avoir pas trouvé grand chose ; tout ou presque (y compris un certain nombre de pages beaux arts / cul) renvoyait à Jean-Marc Rivet et à sa série « Norifumi ». Ce qui sent un peu le compte d’auteur, mais il semblerait qu’il paraîtrait qu’on avance dans les milieux autorisés que, en fait, non… Bref, je n’en sais pas plus qu’avant. Si ce n’est que ledit Jean-Marc Rivet aurait commencé à publier chez AMG2 avec le « beau livre » Identité X, avant de livrer 6 opus de sa série SF « Norifumi », dont chacun peut être lu séparément. Au passage, pas trouvé dans mes vagues pérégrinations sur le ouèbe un seul bouquin de SF, ou plus largement de littérature, chez AMG2 qui ne soit pas de Jean-Marc Rivet. Bon… J’ajouterai enfin que la réputation de l’éditeur comme de la série n’est pas terrible, pour rester poli, mais qu’une chronique du n°5, 9999 Norifumi, par les abominables gauchiss’ (particulièrement en forme) de la Salle 101, m’a laissé supposer, moi le bon prince / crétin / naïf / masochiste, qu’il pouvait malgré tout y avoir des choses intéressantes là-dedans. Pourquoi pas, après tout ? Dans tous les cas, ça ne pouvait pas être pire que Léviatown, non ? Allez hop, tentons.

 

Norifumi, comme son nom l’indique, est donc le héros de la série de Jean-Marc Rivet. C’est un humain, dans un futur indéterminé et passablement baroque ; un télépathe, accessoirement (ou pas). Autre personnage récurrent : sa compagne Léa. On complète la famille avec leur charmant bambin Garance, née semble-t-il dans l’épisode précédent, et le robot Buster, qui adooooore faire la nounou pour le petit bout d’chou.

 

Et là, attention. L’éditeur vous prévient gentiment, sous une exergue empruntée à George Orwell (p. [7]) :

 

« Attention, certaines pages de ce livre contiennent des descriptions explicites susceptibles de choquer certaines sensibilités. »

 

Le genre d’avertissement qui me met de mauvais poil. Mais alors vraiment… Groumf.

 

Bon, bref : dès la première page, Norifumi et Léa baisent. Voluptueusement, longuement, amoureusement, dans plein de positions. Problème : ces petits malins, pour leur séance forcenée de zigounettopiloupilisme, se sont rendus dans un hôtel détenu à leur insu par le magnat du porno Kipling. Qui filme, et qui diffuse… Quelques jours plus tard, Norifumi et Léa apprennent donc que la vidéo de leurs ébats circule sur l’infosphère, et a beaucoup de succès : ils sont devenus bien malgré eux des stars du porno… Chatouilleux sur le plan de l’intimité (ce qui est certes compréhensible), le jeune couple se lance donc sur la trace de Kipling, car une petite explication s’impose.

 

Voilà pour le point de départ. Comme le nom de la collection l’indique assez, Jean-Marc Rivet aurait donc pour ambition, avec Eden Norifumi, de concilier science-fiction et porno (c'est du moins ce qu'il me semble, hein...). Initiative à la fois louable et dangereuse, et donc courageuse : on a souvent eu l’occasion de constater (quelques heureuses exceptions mises à part) que ces deux genres cohabitent mal, pour reprendre le cri d’amour du crapaud. Pour ne pas dire qu’ils divergent carrément, et divergent, c’est énorme ! Cela dit, ce n’est pas rédhibitoire. Et dans « rédhibitoire », n’y a-t-il point « rédhi » ? Entre autres ?

 

(Oui, certes, en ce moment je suis à fond dans Desproges. Oui, je sais, je suis lourd. D’accord, promis, j’arrête tout de suite.)

 

A cela s’ajoute une autre difficulté, qui probablement n’engage que moi : l’érotisme, la pornographie, c’est dur.

 

(Oui mais bon, arrêtez vous aussi avec vos blagues poussives, sinon, on va jamais y arriver, hein. Y venir non plus, certes.)

 

C’est un exercice difficile, quoi. Parler correctement de cul, c’est-à-dire de manière à la fois crue, sensuelle, intelligente, excitante, délicieusement choquante éventuellement, ou, en un mot, adulte, ce n’est pas donné à tout le monde. Un fossé sépare les merveilles du genre (disons, en ce qui me concerne, et pour en rester à la littérature, l’intégrale de Sade, ou encore Crash! de Ballard, ce qui nous rapproche un peu plus de la SF ; ah, et puis, en BD, Filles perdues d’Alan Moore et Melinda Gebbie, petit, non, gros bijou dont je vous causerai sous peu) du tout-venant porno-coquin, affligeant de bêtise et de (mauvaise) vulgarité, pas besoin de vous faire un dessin. Ici, d’ailleurs, je ne vise pas forcément tant le sous-monde qui va d’Elvifrance à Marc Dorcel en passant par Scrotuma, qui a au moins le mérite de la franchise, que les innombrables pseudo-artistes intellectualisants livrant hypocritement leurs pathétiques étrons de cul simili-trash branchouille pour navrants bobos qui se croient subversifs quand ils ne sont que mesquins. Il n’est pas donné à tout le monde de revendiquer « l’obscénité » à la manière d’un Oshima… Au-delà du porno à proprement parler, d’ailleurs, il en va de même des inévitables écrivaillons qui cassent hypocritement du sucre sur le dos d’un Houellebecq, et croient faire aussi bien que lui en saupoudrant leurs navets de virées dans des clubs échangistes pour nantis ex-soixante-huitards et de considérations faussement lucides sur le sexe, quand ils n’ont pas le centième de son talent. Sans parler des scènes de cul en mode automatique qui parsèment inutilement les romans de gare. Bon, bref : bien que, je plaide coupable, d’une pudeur maladive confinant presque au puritanisme (diraient les mauvaises langues), je suis pas contre, quoi, mais j’ai mes exigences.

 

Pour en revenir à Eden Norifumi et à ces épineuses questions, on commencera par noter que, en fait de porno, on n’a finalement pas grand chose à se mettre sous la dent (ou sous ce que vous voudrez) : trois, quatre scènes hot, comme on dit, et c’est à peu près tout (je ne compte évidemment pas dans cette catégorie la, heu, troublante mais pas pour les bonnes raisons publicité pour le sex toy (i)nouï, p. [211], dont le « design by Jean-Marc Rivet » vous garantit, Mesdames, que « vous mouillerez comme jamais » ; au passage, le roman est entrecoupé de simili-pubs pour ledit vibromasseur, ce qui est tout de même sacrément post-moderne, dirais-je pour rester poli – ou pas). Bref, en dépit de l’avertissement sus-mentionné, de son prologue qui attaque en force et des prétentions supposées de la collection, Eden Norifumi n’est en rien, pour reprendre le mot du Divin Marquis, « un livre qui se lit d’une seule main ». On notera par contre – et cette fois c’est tout à son honneur – que, dans ces passages périlleux, Jean-Marc Rivet s’en tire pas mal du tout ; enfin, de manière relativement honnête, en tout cas. Disons qu'on a lu pire...

 

Et pour ce qui est de la SF ? Ben, ça dépend. Tout au long des pages de ce court roman, on navigue entre une foultitude de clichés du genre (avec notamment, surtout dans les deuxième et troisième parties, un gros syndrome de Frankenstein revu et corrigé par Asimov et Blade Runner) et quelques idées plus originales, et franchement pas inintéressantes : si le lapidaire point de départ peut sembler un peu creux, qu’on s’y arrête deux secondes, et on verra qu’il y a finalement de quoi faire ; de même avec la planète Eden et sa religion du sexe, les orgasmes robotiques, la bible nietzschéenne des robots, ou encore ces personnages plutôt corrects que sont la Madone, 2S et Solt (là où Norifumi et Léa sont par contre tristement plats ; Norifumi, en outre, a parfois du fait de son aptitude télépathique d’intempestifs éclats de surhomme à la Gosseyn plutôt risibles – et en toute logique, il a probablement une ENORME bite). Il y a donc de temps à autre dans Eden Norifumi quelques (rares) idées intéressantes (si si, je vous jure).

 

Pourtant, c’est pas glorieux, mais alors pas du tout. Et pour ainsi dire frustrant, du coup.

 

Premier souci : ça part dans tous les sens. En fait de roman, on a plutôt l’impression de lire un fix-up mal branlé, regroupant maladroitement trois récits qui n’ont pas grand chose à voir entre eux (oui, comme chez Van Vogt) (oui, cette référence était un peu gratuite, mais je fais ce que je veux, d’abord). Du coup, les bonnes idées ne sont qu’esquissées, et, à grands coups de queues de poisson et de deus ex machina, on passe sans véritable transition d’un récit à l’autre. Les trois parties du « roman » sont ainsi des nouvelles pas achevées, ce qui est bien dommage. Et franchement saoulant au bout d’un moment…

 

Second souci, et le plus terrible : c’est atrocement mal écrit. Hou la la. Aïe. Pitié. Mes yeux et mes oreilles saignent…

 

Jean-Marc Rivet ne manque pourtant pas d’ambitions stylistiques à l’occasion. En maints passages, il expérimente, il poétise. Je plaide coupable : je n’adhère pas pour ma part à la polésie. Je me méfie des pouètes, et plus encore de ceux qui se prétendent pouètes ; ces derniers font partie de ceux qui partiront dans les premiers convois quand je deviendrai Empereur-Dieu de la galaxie (ils sont prévenus). Or Jean-Marc Rivet a parfois des velléités de pouète. Et étrangement… ben il s’en tire plutôt bien, dans ces passages-là. Pas grandiose, mais correct.

 

Non, le problème, c’est surtout le reste, le « normal ». Jean-Marc Rivet est en effet (ici, en tout cas ; ce n'était semble-t-il pas le cas dans 9999 Norifumi) un adepte de la phrase longue ; Nébal aussi, diront les plus perfides d’entre vous. Certes. Mais pas comme ça. Faire gaffe à la ponctuation, M. Rivet. Aux temps. Au déroulement de l’action. Et là, ça passe. Eden Norifumi, non. Parce que ce n’est qu’une succession abominablement indigeste de propositions qui auraient gagné à être indépendantes. Partout, tout le temps, des « alors que », « tandis que », « pendant que », « au moment où », « avant de », « après quoi », « simultanément », « ensuite », « en train de », « occupé à », etc., et, partout, tout le temps, des gérondifs en veux-tu non, en voilà quand même. C’est confus, pour ne pas dire illisible. Les sujets se paument, le temps se dilate, le lecteur souffre. Le résultat est doublement calamiteux : c’est souvent incompréhensible, et toujours moche. Quelques exemples ? Attachez vos ceintures :

 

« L’équivalent d’une céphalée rendait sa diction hésitante mais la scène filmée à Eden continuait à le fasciner car, au sens propre, Léa et Norifumi s’y désagrégeaient, mélangés l’un dans l’autre puis transformés en atomes tandis que les ondes qui l’agressaient devenaient plus dangereuses, ciblant les actrices, les acteurs et les techniciens qui, inconscients du danger, ne sentaient pas non plus ces ondes psychiques être sur le point de les désagréger. » (p. 24)

 

« Et elle afficha sur son persoc de poignet les informations dont elle disposait, rassurée de voir que Norifumi la croyait mais furieuse contre elle-même d’avoir agi comme elle l’avait fait, jurant à Léa qu’elle ne le ferait plus en s’asseyant sur la banquette arrière de cette limousine qui rejoignit l’hôtel où, pour surveiller Garance, Buster se vit attribuer l’une des deux chambres que Norifumi venait de réserver. » (pp. 45-46)

 

« Sans le savoir, le hasard avait bien fait les choses car il la connaissait, heurté par le sentiment qu’elles lui donnaient toutes les deux de vouloir déshabiller son âme… pour lui de la pure pornographie tandis que cette journaliste cherchait à connaître le nom de l’inconnue choisie par le hasard. » (p. 50)

 

« La Madone ferma les yeux pour tenter d’oublier son visage, son torse, ses bras et sa queue, fascinée par le reflet de sa silhouette dans le miroir de sa chambre en regrettant pour la première fois la promesse qu’elle s’était faite au début de leur relation de ne jamais le forcer à l’aimer, désireuse de lui laisser son libre arbitre pour être sûre qu’il ne resterait avec elle que parce qu’il l’aimait. » (pp. 68-69)

 

« « Arrête ça tout de suite ! » hurlait-elle par holo en s’insurgeant contre le lien étrange qui l’unissait à celle qui, les joues baignées de larmes, assise à même le sol, n’avait pas entendu Léa et Norifumi rentrer dans sa cuisine, figés devant son comportement de petite fille, ses doigts couverts de bave et ses mains plongées dans la nourriture pendant qu’elle pleurait et qu’ils repartaient sans se montrer, déstabilisés par le comportement de cette poupée qu’ils venaient de surprendre dans la lumière blanche de l’armoire frigorifique qu’elle vidait pour s’empiffrer. » (p. 145)

 

N’en jetez plus, c’est ignoble. J’ai mal à la têêêêêêêêête… J’y comprends zob… Aïe.

Bilan franchement négatif, donc. Le fond pouvait être intéressant, il l’est à l’occasion, mais la forme le plus souvent désastreuse achève d’anéantir chez le lecteur toute envie de prolonger indéfiniment le calvaire. Eden Norifumi, à mesure que l’on tourne les pages, devient toujours plus pénible, et toujours plus désolant. Frustrant, en même temps. Dommage… mais c’est franchement pas top. Pas totalement mauvais, mais mauvais quand même.
 

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 10 avril 2008


SHEPARD (Lucius), Louisiana Breakdown, ouvrage publié sous la direction de Olivier Girard, traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat, [s.l.], Le Bélial’, [2003] 2007, 175 p.

 

Hasard des publications, rébellion de l’inconscient ou sinistre complot cthulhien, toujours est-il qu’en ce moment je me fais une petite cure de fantastique (vous savez, ce genre qui n’existe plus), et que ce n’est pas pour me déplaire. C’est vrai essentiellement du côté des nouvelles (avec Serpentine et Notre-Dame-aux-Ecailles de Mélanie Fazi, mais aussi – en partie du moins – London Bone de Michael Moorcock, et Noir Duo de Sylvie Miller et Philippe Ward, dont je vous causerai bientôt), mais aussi de la BD (Preacher, bien sûr, mais aussi The Goon) et des romans, entre les Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti (quoique la désignation soit sujette à caution, c’est justement en partie ce qui fait l’intérêt de la série), les romans du Club Van Helsing de qualité (vraiment) très variable, ou, plus « noble » sans doute, ce très recommandable Louisiana Breakdown de Lucius Shepard.

 

Lucius Shepard fait partie de ces auteurs peu connus en France mais adulés par un cercle restreint de connaisseurs éclairés dont je ne fais hélas pas partie. Pas encore, du moins. Le fait est que je n’avais lu pour l’heure qu’une seule œuvre du bonhomme, l’excellent recueil de nouvelles de science-fiction Aztechs (tout juste réédité en poche). Pourtant, je savais déjà que l’auteur ne pouvait être cantonné strictement à la SF, s’étant essayé à bien d’autres genres, et notamment au fantastique (aparté méaculpesque : je le savais au moins depuis que l’ignoble sexycentriste rôdant parfois sur ce blog interlope sous le nom de Sire Planchapain m’avait offert, il y a de cela bien des années, L’aube écarlate, roman que, pour des raisons que la raison ignore, je n’ai toujours pas lu depuis tout ce temps, c’est horrible, j’ai honte, pitié, je vais me rattraper sous peu, je le jure, pitié).

 

D’où Louisiana Breakdown, court roman – ou longue nouvelle, au choix – publié il y a peu au Bélial’, petit éditeur fort sympathique à la pointe du combat pour sauver le soldat Shepard (Aztechs, c’était déjà eux). Et là, on est vraiment dans du fantastique pur jus – c’est-à-dire diffus, insidieux, passant par un doute oppressant et une atmosphère troublante… et ne lésinant éventuellement pas sur les clichés propres au genre.

 

Voyez plutôt. La Louisiane, donc, mais avant Katrina. Qui dit Louisiane dit nécessairement marécages, vaudou et rednecks dégénérés consanguins, cajuns de préférence. Tout cela figure bien logiquement dans Louisiana Breakdown.

 

Mais ce n’est pas tout. Il y a la forme, aussi. Par exemple, ce chapitre introductif qui tient du générique de film (probablement une adaptation de Stephen King). On circule fantomatiquement dans les rues de la petite bourgade pittoresque de Graal (i.e. trou paumé dont on n’est même pas sûr qu’il figure sur une carte). On détaille les devantures des boutiques miteuses, on croise les autochtones ; on en apprend un peu sur eux, sur leurs bizarreries ; au croisement d’une rue, évocation d’un fait-divers local (glauque, bien sûr) ; des odeurs, une petite musique poussive et datée jaillissant d’un juke-box antédiluvien (un air de steel guitar, probablement). Il fait chaud et moite : eh, nous sommes en Louisiane, et le 22 Juin… La veille de la Saint-Jean. Une date de choix, qui ne manquera pas d’évoquer chez le lecteur rites païens et bûchers impies, (très) vaguement christianisés…

 

Le 22 juin. Il est 6 h 66 (hein, quoi, comment ? p. 27). Vida Dumars, la Reine du Solstice, qui doit bientôt abandonner sa triste couronne, est la proie des sordides fantasmes de Marsh le bien nommé, le sorcier lubrique, son ancien amant, qui continue de la dégrader, de la souiller, de la violer en dépit de l’éloignement. Elle prie les dieux les plus obscurs et mystérieux, mais aussi les plus actifs dans la région, de lui venir en aide.

 

22 juin. 9 h 11 (bien sûr ? p. 37). Jack Mustaine fuit son trouble passé récent, comme une Janet Leigh désespérément perdue dans Psychose. Comme elle, il est bientôt contraint de s’arrêter. Mais il pousse le vice : il fallait bien que sa voiture tombe en panne… Il attend la dépanneuse, juste à l’entrée de Graal. Quel trou ! Il contemple le fier panneau témoignant de l’amour des contribuables pour leur chez-eux. Que faut-il y voir, au juste ? Le Graal stylisé, ou bien les deux visages se faisant face que la coupe ayant recueilli le sang du Christ, la promesse d’immortalité, semble révéler en creux ? Ah, mais, la dépanneuse arrive… précédée d’une bagnole de flic. On n’aime probablement pas les étrangers, par ici. En sort un shérif antipathique, qui trouve Mustaine trop hippie à son goût. Et qui aurait bien entubé l’étranger désemparé, le détroussant des trois guitares précieusement disposées dans son coffre, n’eut été l’arrivée providentielle de Joe Dill. Le patron du coin. Sa copine vietnamienne, qui joue à la pute échappée de Full Metal Jacket : « Moi aimer toi longtemps », susurre-t-elle entre deux gloussements moqueurs. Mustaine est embarqué par Dill. Oui, bien sûr, il va devoir passer la nuit dans Graal, mais c’est sympa, ici. Juste le temps d’attendre que sa voiture soit réparée… mais, si ça trouve, il aura envie de rester ? En attendant, allons boire un verre (ou deux, non, trois, enfin…) au Bon Chance (sic), le troquet du coin. Sa tenancière est une lesbienne et une voyante. Oui, mais tout le monde est un peu voyant, par ici… Elle sait en tout cas que Jack fuit quelque chose. Et qu’il trouvera autre chose, à Graal.

 

Le temps que Jack épate la galerie en empruntant la steel guitar d’un gamin (après avoir cafouillé sur le juke-box, sélectionnant au hasard une piste étrange que l’on ne met que pour les grandes occasions), et Vida a rejoint le Bon Chance. Elle sait que les dieux ont exaucé sa prière. L’étranger à la guitare – ou plutôt la forme qui s’est incarnée en lui à son insu – saura la protéger de Marsh. Et, qui sait, peut-être du Bon Homme Gris ? Ils tombent nécessairement amoureux l’un de l’autre.

 

Demain, c’est la Saint-Jean. Graal va devoir désigner une nouvelle Reine du Solstice. C’est qu’il y a un pacte ancestral avec le Bon Homme Gris…

 

Une belle réussite. La plume adroite de Lucius Shepard, bien servie par la traduction d’Henry-Luc Planchat, élabore avec finesse une ambiance sordide et moite, mais sans excès. On est dans le « juste un peu » bizarre ; Graal n’est pas le trou perdu des 2000 Maniacs ; nul Leatherface ne rôde dans une baraque égarée dans le bayou, affûtant sa tronçonneuse sur les colifichets métalliques et autres clous rouillés suintant des murs de son abattoir familial, non, ce n’est pas le genre de la maison… Graal tient sans doute un peu plus de Dunwich, mais sans excès, là encore. Non, Graal pourrait aussi bien exister… Un bled qui a ses traditions, ses particularités ; c’est toujours un peu déstabilisant pour l’étranger qui vient s’y égarer, mais concevable… Bon, il y a bien pléthore de voyants ; des boutiques d’occultisme, aussi ; des légendes… Voilà, des légendes, et rien d’autre. Le Bon Homme Gris ? Un croquemitaine finalement banal ; chaque région a ses fantasmes… Et Vida, la Reine du Solstice (Miss Graal ? Elle est assez belle pour se le permettre…) : ses dieux bizarres, sa persécution par Marsh, non, voyons, tout ça n’est que le délire d’une jolie femme un peu timbrée. Juste un peu.

 

Tout juste. La justesse est bien à mon sens ce qui caractérise avant tout Louisiana Breakdown. Lucius Shepard n’en fait jamais trop, tout en distillant savamment ce petit quelque chose indéfinissable qui produit un réel plaisir de lecture. Justesse dans le ton comme dans la forme : Louisiana Breakdown, en dépit de son format particulier et de ce que l’on a pu en dire ici ou là, est à mon avis ni trop court, ni trop long (fait assez rare pour être signalé…). Quant au fond…

 

Je ne saurais m’engager résolument, moi le minable petit lecteur, sur la signification profonde de Louisiana Breakdown. A vrai dire, s’il y en a probablement une, je ne suis pas sûr que cela soit d’une si grande importance : d’une manière ou d’une autre, on ressent le texte, on le vit, et c’est bien suffisant. On a souvent parlé, ici ou , du lien que l’on pouvait faire entre les amours de Jack et Vida et le mythe d’Orphée et d’Eurydice : Jack, le musicien, descend aux Enfers (Graal) pour en sauver Vida, lui offrir une échappatoire ; le passé y fait là encore figure de malédiction ; l’amour, peut-être, nécessite alors des zones d’ombre : un regard sur le passé, en retour en arrière, et c’est fini… Oui, ça se tient. Mais cela ne m’avait pas frappé, très honnêtement (bon, je ne suis pas bien malin, aussi…).

 

Plus largement, au-delà des inévitables interprétations psychologiques propres au genre, au travers des multiples allusions, tant aux clichés du fantastique (littéraire comme cinématographique) qu’à l’histoire globale des Etats-Unis (9 h 11, le saisissant fantasme vietnamien de Joe Dill… mais aussi la préface de l’auteur à cette édition française, post-Katrina !), j’y ai surtout vu une dissection subtile et savante (sans excès, une fois de plus…) de la fabrique des mythes dans un milieu contemporain : n’en déplaise aux positivistes aveugles et à leurs divers ersatz, à l’heure de l’efficacité et du matérialisme scientifico-technologique, Graal existe toujours, et existera toujours. Parce que, dans les creux de la civilisation, l’homme ressentira toujours le besoin du mythe, du « pourquoi » prenant le pas sur le « comment » ; il y a la nécessité, dans le plus concret du quotidien, de conserver une part de mystère : pour faire ce cocktail, il faut être un peu sorcière ; le réduire à une liste d’ingrédients figurant sur une étiquette n’aurait guère d’intérêt… C’est pour cette raison, de même, qu’on a besoin des dieux du vaudou, ou du Bon Homme Gris. Ils fournissent un « pourquoi » ; un « pourquoi » absurde, certes, dépassant la raison, et guère satisfaisant pour qui ne jure que par cette dernière. Mais un « pourquoi », néanmoins. Sans appel. Sans contestation possible. Sans nécessité d’une autre explication. Peut-être est-ce cela qu’il faut retenir de cette fin troublante, que beaucoup ont avoué n’avoir pas compris (et j’en suis probablement) : la grille d’analyse n’était pas la bonne ; peut-être même l’analyse était-elle indue… Après tout, à Graal, il peut très bien être 6 h 66.

 

Sans doute aussi cela dépasse-t-il le jugement, quand bien même le lecteur cartésien, confronté aux absurdités de Graal, à ses traditions insanes, ne peut-il s’empêcher de ressentir un profond effroi pour cette emprise du passé, qui vient justifier l’injustifiable ; peut-être ne s’agit-il pas tant, d’ailleurs, de s’effrayer de la réaction à proprement parler – les mythes ne sombrent après tout pas dans le passé, ils se recréent sans cesse : c’est bien à la genèse d’un mythe que l’on assiste dans Louisiana Breakdown –, que de constater, plus largement, plus sombrement, peut-être, le poids inéluctable de l’histoire : sombre promesse d’immortalité, induite par le nom même de la bourgade… On aurait envie de dire que le passé est pathologique, qu’il est une maladie, pour laquelle il n’existe pas de vaccin, et il n’en existera jamais ; mais sans doute le terme n’est-il guère adéquat : l’étrangeté de Graal n’est pas pathologique, mais bien au contraire normale. Nécessaire. Seule la différence de cadre nous conduit, nous, étrangers, à envisager tout cela comme... étrange. Le mythe rejoint l’histoire dans la définition de la communauté, et dans sa survivance en creux au sein de l’uniformisation supposée du genre humain, qu’elle soit souhaitée ou déplorée.

 

Je ne sais pas. J’ai probablement dit beaucoup de bêtises, tout cela est très subjectif, et, après tout, Nébal est un con…

Rassurez-vous, néanmoins : je suis loin d’être le seul à avoir vanté les mérites de Louisiana Breakdown, et d’autres l’ont sans doute fait bien mieux que moi : fouillez un peu, vous verrez… Alors croyez-moi au moins sur ce point : ça vaut le coup de se perdre dans Graal ; on n’en sort pas indemne, mais on en retire nécessairement quelque chose, ne serait-ce qu’un indéniable plaisir de lecture.