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Mercredi 30 avril 2008

 

PELOT (Pierre), La rage dans le troupeau, ou : Les hommes de picro-magnon, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, 1979, 215 p.

 

C’est bien, les amis qui vident leur bibliothèque. L’autre jour, je me rendais innocemment chez un couple de gens très fréquentables, quand bien même elle est Basque et il est Corse (boum). Il s’agissait seulement de faire une chouette partie d’un fort sympathique jeu de plateau que je vous recommande par la même occasion (sans toucher la moindre commission, alors ça va), à savoir Zombie : la blonde, la brute et le truand. Et voilà-t-y pas que, déambulant dans l’appartement, je tombe sur la bibliothèque de miss K. Je vois des bouquins de SF (« Tiens ! je savais pas que… ») ; je demande naïvement si je peux en emprunter quelques-uns, histoire de. Réponse stupéfiante : « Vas-y, sers-toi, et c’est cadeau, de toute façon je les ai lus, et ça fera un peu de place. Je les avais pas achetés, on me les avait donnés, et là je fais pareil. C’est bien de faire tourner les livres… » Echange, partage, générosité ; main sur le cœur et poing dressé (elle milite à la LCR, en plus d’être Basque). C’est admirable. D’où je me suis servi comme un (petit et raisonnable) sagouin. C’était notamment l’occasion de jeter un œil à des auteurs que je n’avais jamais eu l’occasion de lire jusqu’alors, à savoir Pierre Pelot et Michel Jeury. Bouquins pris, donc, sur la seule foi du nom de l’auteur.

 

Va pour le Pelot. La rage dans le troupeau, bouquin paru en 1979 et semble-t-il pas réédité depuis. Pas un incontournable de l’auteur, à ce que j'ai pu en lire ici ou là, mais bon, la quatrième de couv’ précisait déjà, à l’époque, qu’il « a écrit en moins de dix ans plus de soixante-dix romans ». Ah ouais, quand même ! Suit une mention destinée à rassurer le Nébal : « Mais ce recordman de vitesse sait aussi manifester les qualités d’un remarquable styliste […]. » Ah, bon, ben ça va, alors. Tentons.

 

Nous sommes en 2030, et en Bretagne.

 

Donc il pleut.

 

Mais alors beaucoup beaucoup. L’action du roman tient en une nuit de tempête, et reconnaissons d’emblée que l’atmosphère est très réussie. Ca pleut, ça mouille, c’est la fête à la grenouille. Enfin, façon de parler : disons que la pluie battante n’est qu’un souci de plus sur les épaules du pauvre Ruiz Doiewski, qui en avait déjà pas mal sans ça. Minable petit flic de l’environnement échappé d’un film noir post-moderne, il fait une étrange rencontre alors qu’il achevait sa tournée et se rendait enfin chez lui. Sous la pluie, donc. Deux types qui se battent pour une valise (p. 31) :

 

« Sans réfléchir davantage, poussé par l’automatisme de ses habitudes, il ouvrit sa portière.

 

« Plus tard, il comprit une chose : s’il avait dû réfléchir une fois – une seule fois – dans sa vie, et ne pas faire ce que lui dictait son devoir professionnel, c’était à ce moment-là. Il ne réfléchit pas. Il fit ce que lui dictait son devoir professionnel.

 

« Tout à fait connement. »

 

Deux morts plus tard, Doiewski se retrouve en possession de la mystérieuse valise ; il ne dispose d’aucun moyen de l’ouvrir, et ne sais pas ce qu’elle contient. Le lecteur pas davantage : à l’évidence, ce doit être un MacGuffin… Cela dit, on sait au moins une chose que Doiewski ignore : un vol a été perpétré dans un centre de recherches appartenant au Parti Social, le parti d’opposition au niveau global. Et le Parti Social a les glandes, d’autant qu’il est tenu de prévenir le Parti Libéral, dominant, de l’effraction ; ledit Parti Libéral est fort intrigué par cette affaire. Il faut y rajouter le Parti Neutre, bien sûr, dominant dans le coin, et auquel appartient Doiewski (tout le monde appartient à un Parti, c’est un élément indispensable de l’identité) ; ou plutôt les Partis Neutres, puisqu’il y a une myriade de groupuscules aux dents longues là-dedans, qui pourraient bien vouloir tirer parti (aha) du marasme ambiant. Ah, et puis la Police de Contrôle est au courant, bien sûr. Et tout ce petit monde a ses propres services secrets à la gâchette facile et amateurs de torture porno-shampouineuse. Et tout ce petit monde, complètement paumé dans l’affaire et ne sachant rien sur rien, espère bien obtenir d’indispensables réponses de l’inconnu et insignifiant Doiewski… qui n’en sait pas davantage. En l’espace de quelques heures, les cadavres vont se ramasser à la pelle…

 

La rage dans le troupeau, c’est d’abord et avant tout une série B sympa, connotée excessive et absurde, et donc jubilatoire. Quelque part entre SF, film noir et survival, avec pas mal d’action, quelques courses-poursuites, et une grosse dose de suspense et de mystère. Avec Doiewski en Bogie, imper et chapeau mou, la nuit, sous la flotte, coursé par des men in black concurrents. Et régulièrement, on a même une bonne dose de gore bien sadique et cracra, façon film d’exploitation salement racoleur. Ca crève à foison, chouette. Dans l’ensemble, c’est assez rondement mené, et parfaitement jouissif, jusqu’au twist final, tellement inévitable qu’il n’a plus rien d’un twist, comme d’hab’ (et la confirmation de la vacuité du MacGuffin, comme d’hab’ aussi…). Une série B honnête et distrayante, quand bien même elle n’apporte rien de bien neuf.

 

Une chose qui ne gâche rien : la plume de Pelot est le plus souvent assez sympathique, dynamique, parfois drôle, pertinente ; l’ambiance, encore une fois, est excellente, et le falot Doiewski finalement très attachant. C’est qu’il est humain, ce médiocre pris subitement d’ambitions auparavant inconcevables (pp. 70-71) :

 

« Regarder couler les jours et les nuits, sans vouloir se rendre compte qu’ils sont toujours pareils, les jours et les nuits, toujours pareil ! Sans vouloir regarder ça en face, cette terrifiante évidence, ce rideau de brouillard pesant comme l’univers et ses étoiles. Sans vouloir admettre que les jours et les nuits vont poursuivre leur défilé, comme des rouages de chrono, tic-tac, tic-tac, et que demain sera aussi creux qu’aujourd’hui ou hier. Il n’y a pas de tempêtes sur la mer. C’est une idée qu’on se fait. Une illusion. La preuve : ça se calme toujours, et ça redevient comme avant. La mer est étale.

 

« Pas vrai, Ruiz ?

 

« Pas vrai, Ruiz Doiewski, énième du nom, dans une lignée de Doiewski tous pareils, comme les jours ou les nuits qui les ont vu naître et vivre et mourir, répétition éternelle du même fœtus primitif programmé à la neutralité, destiné à « regarder ce qu’on offre, en faisant la gueule », et à bouffer des miettes. Des miettes d’une espèce de gâteaux pas franchement mauvais, mais des miettes.

 

« Et moi je veux de la crème, pensa Ruiz.

 

« Tout à coup.

 

« Lumineux.

 

« Transi, fiévreux, mal fichu, ahuri : mais, oui – lumineux.

 

« Et moi j’ai envie de courir, t’entends ça, papa ?

 

« Au volant de cette voiture, de sa voiture, de son outil de travail, bousculé contre son gré depuis un bon bout de temps, comme un rat de laboratoire fuyant de toutes ses forces dans le dédale, voilà qu’il avait envie de courir – cette envie que jamais Chris Doiewski le père, Chris le grand-père, Chris l’ancêtre du fond des âges, n’avai(en)t eue.

 

« Ca lui tombait dessus. A Lui.

 

« Ca éclatait. Comme un volcan.

 

« Tu verras, ça changera.

 

« Tout à fait d’accord, Ruiz, ça va changer.

 

« La lignée des Doiewski s’engloutit ici. Dans la tête de son dernier représentant. »

 

(J’aime bien ce passage, moué…)

 

Le petit plus, c’est une virulente satire politique, caustique, cynique, absurde et passablement dépressive (i.e. drôle). Pierre Pelot donne le ton dès la double exergue empruntée à Bukowski, dont je retiendrai ici la première (p. [7]) : « La différence entre une démocratie et une dictature, c’est qu’en démocratie tu votes avant d’obéir aux ordres. » Le système décrit dans La rage du troupeau est en effet assez clairement démocratique, jusqu’à l’absurde : les élections sont fréquentes, tout le monde doit voter, entre temps tout le monde est sondé en permanence, et les partis gèrent le tout. Ce qui change plus ou moins la donne, selon l’angle de vue (pp. 46-47) :

 

« La guerre, songea J.M. Lawe. C’était fou. A imaginer, à concevoir. Il n’essaya pas. La guerre était morte – la guerre de jadis. Une autre, éternelle, se poursuivait à longueur de jours, souterraine ou maquillée, travestie – et on ne la reconnaissait pas. L’arme absolue, c’était l’urne électronique, c’étaient les implants de sondage que des armées de mercenaires-sondeurs à la solde des principaux Instituts d’Information utilisaient pour mitrailler les électeurs, sans douleur, en secret… Les armes, c’était l’intox et la propag effrénées, et les impacts éclatant dans la tête des gens pour les transformer en victimes vivantes (finis les cadavres sur les champs de bataille !) qui ignoraient tout de leur état, s’imaginaient toujours conscients, responsables, utiles, efficaces, et qui VOTAIENT. Selon les règles démocratiques du pouvoir. Qui donnaient leur avis, persuadés qu’ils étaient d’agir en toute lucidité, de prendre leurs décisions tout seuls, de jouer un rôle important… Le pouvoir aux électeurs : voilà ce qu’était devenue la bombe à hydrogène. Elle explosait trimestriellement. Elle faisait des ravages calculés qui ne répandaient pas une goutte de sang. »

 

(Là encore, j’aime bien… Et j’aime beaucoup l’idée des « mercenaires-sondeurs », très importante dans le récit ; en 1979, c’était plutôt visionnaire, trouvé-je…)

Bilan très positif, donc. Sans rien révolutionner, sans se montrer trop prétentieux, La rage dans le troupeau est un bon petit bouquin de SF, divertissant et un peu plus que ça, alors que demande le peuple ?

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Lundi 28 avril 2008

Une brève en passant : j'ai fait un petit récapitulatif de l'ensemble des romans de la série sur le forum d'ActuSF.

Ca se trouve là (hop) :
http://www.actusf.com/forum/viewtopic.php?p=35650#35650

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 27 avril 2008


SADOUL (Jacques), C’est dans la poche ! Souvenirs science-fictifs et autres, Paris, Bragelonne – J’ai lu, [2006] 2007, 286 p. + [16] p. de pl.

 

Où l’on se penche sur le dossier de Jacques Sadoul, un des grands responsables de la propagation de l’infection science-fictive dans la France de l’après-guerre, aux côtés – liste non exhaustive – d’un Gérard Klein, d’un Alain Dorémieux, d’un Jacques Goimard ou d’un Jacques Chambon (ce qui fait beaucoup de Jacques ; quand on vous dit que la SF est subversive !). Jacques Sadoul, dans le domaine qui nous intéresse, c’est, avant l’auteur de l’Histoire de la science-fiction moderne (que je n’ai pas lue, honte sur moi), le créateur de la collection J’ai lu SF, qui est bien ce me semble, si l’on excepte le Fleuve Noir Anticipation, la première collection SF de poche en France. Mais les activités de Jacques Sadoul au sein de J’ai lu ont très vite largement dépassé la seule science-fiction : à travers ses souvenirs éditoriaux, c’est l’ensemble de son parcours chez J'ai lu qui se retrouve ainsi envisagé. Par une étrange ironie du sort, ces mémoires dévouées à J'ai lu et au format poche… ont d’abord été publiées en grand format chez Bragelonne. Juste retour des choses, c’est bien aujourd’hui chez J’ai lu que l’on retrouve – à un prix nettement plus abordable, of course – ces Souvenirs science-fictifs et autres.

 

Autant le dire de suite : sur le strict plan littéraire, et sans véritable surprise, l’intérêt de ces mémoires est très limité, pour ne pas dire inexistant. Le style de Sadoul est assez pénible, sa ponctuation hasardeuse, son humour souvent franchement lourdingue. Qui plus est, si nombre d’anecdotes rapportées par l’auteur sauront amuser ou édifier le lecteur, ses réflexions sont par contre d’un intérêt variable : les critiques acerbes et pertinentes – il y en a – sont souvent noyées dans les brèves de comptoir et autres fulminations capillicoles. C’est dans la poche ! ne manque cependant pas d’intérêt, mais il est à envisager pour ce qu’il est : ni confession ni auto-hagiographie (ouf), ce n’est pas davantage un essai historique, mais bien un témoignage, ou, plus abstraitement, un document : à prendre en bloc, avec ses défauts, qui sont au moins aussi instructifs que ses qualités.

 

Reste à savoir de quoi Jacques Sadoul nous parle dans ce petit volume. Le sous-titre, de même que la publication originale chez Bragelonne, éditeur pour le moins connoté « imaginaire », laissaient supposer un ouvrage consacré essentiellement à la SF. Il n’en est rien : si, dans un premier temps, Jacques Sadoul se penche avant tout sur ce genre – avec Fiction et Galaxie, le Club du Livre d’Anticipation puis J’ai lu SF… –, il passe bien vite à autre chose (il avait déjà ménagé de nombreux développements à la bande dessinée, s’amusant de son statut d’inventeur du mot « bulle » pour désigner les ballons ou phylactères, mais aussi à toute une littérature de l’étrange, pseudo-scientifique ou occultiste, qui obtiendra un certain succès chez J’ai lu ; un aspect semble-t-il important de l’auteur, grand ami de Jacques Bergier et amateur du Matin des magiciens, d’autant qu’il a semble-t-il pas mal écrit lui aussi sur l’alchimie et toutes ces sortes de choses).

 

On trouvera bien ici ou là quelques anecdotes sur Arthur C. Clarke, Alfred Bester, Harlan Ellison ou encore A.E. Van Vogt (assez peu finalement ; rappelons pourtant que c’est pour une bonne part à Jacques Sadoul que l’on doit l’incompréhensible popularité de Papy Van en France, lui qui a fait de l’imbitable Monde des non-A un best seller dans notre triste pays – Van Vogt est même qualifié de « bon auteur » par un libraire pédant dans un souvenir édifiant ! (p. 88) –, et qui a poussé le vice, plus tard, jusqu’à lui extorquer la non moins poussive Fin du non-A… On notera d’ailleurs, de manière assez paradoxale, que Jacques Sadoul ne se prive pas pour autant de casser du sucre sur le dos de VV en raison de son intérêt pour la Dianétique, tout en l’exonérant de toute responsabilité dans son tournant scientologique...), plus largement un tableau souvent cocasse et parfois acerbe de ces « temps héroïques » de la SF en France, mais c’est à peu près tout.

 

On passe très vite, plus généralement, à l’édition de poche. Avis, donc, aux intégristes de la SF : dans ce petit ouvrage, ils trouveront autant, sinon plus, de pages consacrées à Barbara Cartland, à Marcel Dassault et à Guy des Cars qu’à Asimov et compagnie… Cela dit, ce n’est pas inintéressant, loin de là… et on accordera à Jacques Sadoul le bénéfice de l’honnêteté : dans son évocation du « poche » virant bien souvent au plaidoyer (souvent à raison, les pages consacrées à la fondation de Librio, notamment, en témoignent… quand bien même on s’éloigne du coup du format !), mais parfois limite populiste, il n’oublie pas une réalité fondamentale de l’édition, qu’il est de bon ton de gommer en temps normal : l’argent. Jacques Sadoul, dans ses mémoires, ne parle guère de littérature, mais bien plutôt de commerce, de stratégies de vente (têtes de gondole, présentation, publicité, suivi des grands succès cinématographiques et télévisuels), de gros coups de bol (pour poursuivre dans cette dernière lignée, on citera Kramer contre Kramer, E.T., Danse avec les loups…) et d’audaces finalement payantes (qui le rendent bien plus sympathiques, du coup : les premières BD au format poche, Librio, les premiers mangas à respecter la pagination japonaise…). Et tout cela est envisagé exactement de la même manière. Pour paraphraser l’auteur (p. 85), on pourrait dire : Œdipe Roi de Sophocle et Le Talisman de Marcel Dassault, Stephen King et Barbara Cartland, Van Vogt et Houellebecq, Gotlib et Les oiseaux se cachent pour mourir, même combat. Bref, l’éditeur ne se prive pas, régulièrement, de dresser un gros doigt vengeur à la face de la Littérature avec un grand « L » (et probablement plein de « h »), et n’hésite pas à faire sienne la réponse de Guy des Cars, un des plus gros vendeurs de J’ai lu première époque, sur les auteurs qui ont des critiques, et ceux qui ont des lecteurs (tiens, pour le coup, c’est peut-être pas si étonnant que ça, la publication chez Bragelonne…). Jacques Sadoul annonce très vite la couleur (p. 54 ; au passage, c’est l’occasion, peut-être, de voir ce que j’entendais par « ponctuation hasardeuse »…) :

 

« […] soyons clairs, les « poches » sont là pour faire vivre le groupe éditorial qui les édite, pas pour apporter les belles lettres aux masses laborieuses. Certains éditeurs, amoureux de littérature, publient des livres sans espoir de rentabilité, ce n’est jamais le cas d’un « poche », il est là pour faire rentrer de l’argent, c’est tout, et il en est de même pour les livres « club ». Aussi nous parlerons au cours de ces quelques pages de tirages, de ventes, de publicité, de best-sellers, non de recherche littéraire. »

 

On ne saurait être plus clair, effectivement. Cette honnêteté dans le discours, si elle peut ulcérer l’amoureux des belles lettres, n’en est pas moins à mettre au crédit de l’éditeur. Et puis, ne noircissons pas excessivement le tableau : si Jacques Sadoul a été un éditeur talentueux (lire : il a publié de la bouse au quintal parce que ça rapportait des sous à J’ai lu), on ne saurait pour autant le cantonner dans ce rôle peu glorieux de gestionnaire, pour ne pas dire « épicier » (il a d’ailleurs quelques phrases mordantes à l’occasion pour les managers et autres abominations sorties tout droit des écoles de commerce). Son audace et sa combativité, ses choix plus personnels, le rendent bien plus sympathique : avec J’ai lu SF, une collection qui, délibérément, n’affichait pas d’entrée de jeu la couleur (nécessairement métallisée… puis, heu, violette chez J’ai lu…), il a indubitablement contribué à l’établissement du genre en France et à sa reconnaissance, et on lui doit plus d’une publication incontournable (d’autant que, à la différence de ses principaux concurrents sur le créneau « poche », il n’hésitait pas, le cas échéant, à publier des inédits) ; il a également fait beaucoup pour la BD (je me souviens, effectivement, des J’ai lu BD de mon enfance / adolescence, certes bien moins onéreux que les albums cartonnés… c'est aussi l'occasion de jeter un oeil sur la belle aventure de Fluide glacial) ; Librio était bien une excellente idée, qui a incité plus d’un ado à la découverte de nouveaux auteurs, tous genres confondus (j’en suis, et j’en connais un certain nombre…), et, semble-t-il, a parfaitement satisfait les profs… J’ajouterais, dans cette recension tout personnelle, la collection « Nouvelle génération », qui m’a effectivement amené à découvrir plus d’un auteur contemporain que j’aurais sans doute royalement ignoré, s’ils en étaient restés au coûteux grand format, ou s’étaient noyés dans les collections de poche traditionnelles ; peu importe si aujourd’hui je n’en ai finalement retenu que Houellebecq (avec notamment Extension du domaine de la lutte ; ah, et quelques auteurs étrangers, aussi, étrangement oubliés par Jacques Sadoul ; pourtant, si je ne m’abuse, c’est bien dans cette collection que j’ai pu lire, notamment, Le corps exquis de Poppy Z. Brite – qui vaut bien plus que la traduction foireuse de son titre –, ou encore Football Factory de John King, qui m’avait foutu une grosse baffe en son temps…) : l’important est que j’en ai eu pour mon argent. Et que j’ai lu.

 

Aha.

 

C’est dans la poche ! est donc à lire pour ce qu’il est : un document, et rien d’autre. Disons le clairement : c’est très très très dispensable, et ça ne comblera certainement pas le lecteur désireux d’enrichir ses connaissances science-fictionnelles. Cela dit, en dépit des lourdeurs récurrentes et de cette première désillusion, je ne saurais prétendre regretter cette plongée dans l’univers de l’édition, souvent instructive à défaut d’être passionnante et subtile.

 



Et je terminerai sur un regret qui n’a rien à voir... ou presque : qu’est-ce qui leur arrive, là, à J’ai lu SF – et semble-t-il depuis le départ de Sadoul, justement ? Leur catalogue saturé de fantasy m’intéresse de moins en moins jour après jour ; j’ai le triste sentiment de la fin d’une époque ; un peu comme pour Pocket SF, d’ailleurs, qui me semble avoir pris un sérieux coup dans l’aile… Là où ces deux éditeurs, il y a peu d’années encore, constituaient une bonne part de mes achats livresques (avec les Présence du Futur de Denoël, bien sûr ; c'est clairement à travers ces trois collections que j'ai découvert la SF), je ne peux m’empêcher de remarquer que la part qu’ils occupent dans mon étagère de chevet diminue au fur et à mesure. Aujourd’hui, tous deux me semblent très clairement en retrait derrière le Livre de Poche SF et plus encore Folio-SF… C’est juste moi, ou bien… ? Y’aurait-il quelque chose de pourri au royaume du « poche » ? Je sais pô. Mais j’ai pas pu m’empêcher de faire cette remarque… Eh, c’est les 50 ans de J’ai lu, après tout !

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Dimanche 27 avril 2008


EVANGELISTI (Valerio), Picatrix – L’échelle pour l’enfer, traduit de l’italien par Sophie Bajard, Paris, Payot – Rivages, coll. Fantasy, [1998] 2002, 271 p.

 

Après une petite pause consécutive à la lecture de l’étrange Cherudek, suite des aventures de l’inquisiteur Nicolas Eymerich. Suite… et fin, au moins provisoire, puisque ce Picatrix (à la superbe couverture tirée des Très Riches Heures du duc de Berry, ça change des mochetés antérieures ; comme quoi, les stocks, ça a du bon, des fois…) est, si je ne m’abuse, le dernier tome de la saga à avoir été traduit en français (il y en a au moins deux de plus en italien ; peut-on en espérer un jour la traduction ? Après le décès de Rivages/Fantasy, j’ai comme un doute… à moins que Pocket SF… heu…).

 

On retourne à nouveau à un schéma plus traditionnel des enquêtes d’Eymerich, après le troublant fantastique du roman précédent. Trois lignes narratives vont ainsi se chevaucher.

 

Nous sommes en 1361. Eymerich, inquisiteur général d’Aragon, se retrouve quasiment seul contre tous à Saragosse. Le roi Pierre le Cérémonieux lui est hostile (voir Le mystère de l’inquisiteur Eymerich), la noblesse de même, les Spirituels protégés par le roi s’en prennent volontiers aux Dominicains… et la ville reste très imprégnée de son passé récent : les Juifs y sont nombreux, les Maures plus encore. Situation intolérable pour l’inquisiteur, qui souhaiterait semble-t-il précipiter les événements de 1492… Mais bientôt surviennent des phénomènes tous plus étranges les uns que les autres : des meurtres horribles, perpétrés selon la rumeur par de terrifiantes créatures à tête de chien, des roues métalliques brillant dans le ciel… Et tout cela semble devoir être mis en rapport avec la possession ou la lecture d’un ouvrage diabolique, le Picatrix, écrit par un érudit arabe. Et apparaissent bientôt d’étranges ramifications politiques à ces manœuvres sataniques ! Oui, plus que jamais, Eymerich se retrouve seul contre tous : son enquête dans la Maurerie de Saragosse doit nécessairement se poursuivre dans le Califat de Grenade, la dernière enclave musulmane d’Espagne, en proie à la guerre civile ; Eymerich se rend donc chez les Infidèles, accompagné du jeune Alatzar, juif convers, et donc nécessairement suspect… Pour triompher des œuvres mensongères du Diable et sauver la Chrétienté d’un péril atroce, il va devoir nouer une alliance (temporaire…) avec quelques uns de ces musulmans qu’il exècre : le sage al-Khatib, tout d’abord… puis rien moins que le fameux Ibn Khaldûn !

 

Parallèlement, Valerio Evangelisti nous plonge dans deux trames narratives situées dans un futur proche. On retrouve tout d’abord Marcus Frullifer, le scientifique hétérodoxe texan on ne peut plus nerd et (nécessairement) puceau de Nicolas Eymerich, inquisiteur, exilé par la communauté scientifique dans un observatoire des Canaries à cause de sa théorie farfelue des psytrons (au passage, j’ai l’impression, du coup, que la « continuité » n’est guère respectée, m’enfin bon…). Dans cet île au bout du monde, Frullifer est amené à grands renforts d’œillades ravageuses à suivre une jeune et (nécessairement) jolie ufologue dans une étrange histoire ; c’est ainsi qu’il découvre la tradition de la Fête du Diable célébrée chaque année par les autochtones… et l’attitude déconcertante des patients d’une clinique psychiatrique qui, chaque année, à cette même date, se mettent à aboyer. Et les mystères s’enchaînent bien vite…

 

Au Libéria, enfin, l’auteur nous plonge dans le chaos le plus total, un cauchemar à l’état pur. Au fin fond de l’Afrique noire, les fascistes de la RACHE ont conclu une trêve avec les soldats de l’Euroforce, guère plus fréquentables… Les soldats des deux camps, dans le cadre de l’opération Eyolf, cornaquent à la mitrailleuse le gigantesque exode des « enfants de sable » vers l’Empire plus ou moins fantoche du Bouganda, et son souverain messianique Bwanika Muteesa XVI. On nage dans les cadavres… mais le pire est encore à venir.

 

Un fil rouge, enfin, nous ramène régulièrement à Saragosse, où l’inquisiteur Eymerich se livre à une abominable séance de torture, particulièrement… déchirante.

 

Bilan allègrement positif pour ce sixième volume des aventures d’Eymerich, qui, à l’instar du quatrième tome, parvient à jouer avec une grande astuce sur une multitude de niveaux. On commencera déjà par noter qu’il s’agit une fois de plus d’un excellent divertissement, très prenant, et remarquablement bien construit (on n’y retrouve pas, cette fois, les faiblesses que j’avais pour ma part constatées dans Cherudek). L’enquête d’Eymerich en terre musulmane nous garantit un cadre exotique et mystérieux, et les décors (à peine) futuristes ne sont pas en reste. Eymerich lui-même est plus que jamais un superbe personnage : arrogant, intolérant, cruel, rusé, mais néanmoins humain dans ses (rares) moments de faiblesse, quand bien même il ne peut s'empêcher de dissimuler cet éventuel humanisme derrière un froid légalisme, quand il ne le balaye pas bien vite au nom de l'intérêt supérieur de la foi, il est décidément un anti-héros parfait, et l’on prend beaucoup de plaisir à le suivre dans son enquête. Sa cruauté et ses aspects les plus répugnants, à la différence de ce qui s’était produit pour Le corps et le sang d’Eymerich, sont ici pleinement « justifiés » par le personnage et le contexte, et n’empêchent pas une certaine empathie de la part du lecteur. Valerio Evangelisti se montre très adroit à cet égard, et la sympathie, voire l’amour que l’on peut éprouver pour ce triste salaud, n’est pas un moindre thème de ce Picatrix

 

En même temps, si le fanatisme d’Eymerich est bien entendu destiné à soulever régulièrement l’indignation du lecteur, Valerio Evangelisti ne se montre pas ici excessivement caricatural, et Picatrix contient ainsi quelques belles pages sur l’intolérance… mais aussi l’hypocrisie. Les relations entre Eymerich et Alatzar (« Je ne suis pas Juif ! »), puis, surtout, entre le rusé Dominicain et le fascinant et sage Ibn Khaldûn, jouent adroitement de la fascination réciproque, de l’admiration éventuelle, du dégoût forcé par la croyance, et de la suspicion qui ne peut jamais quitter totalement les personnages. Bien joué.

 

Parallèlement, les péripéties de Frullifer sont également passionnantes. Le délire pseudo-scientifique qui fonde l’ensemble de l’intrigue est toujours aussi fou, et en même temps étrangement cohérent, à la lisière de la science et de la magie. On y retrouve indirectement Reich, comme dans le quatrième volume, outre les propres idées de Frullifer, et on en vient également à formuler une théorie on ne peut plus farfelue sur les OVNI finalement très réjouissante dans le cadre du roman.

Enfin, on notera la réussite de Valerio Evangelisti dans les chapitres consacrés aux « enfants de sable ». L’atmosphère est cauchemardesque et cynique, avec ce qu’il faut de racolage éventuellement, mais sans tomber dans les travers les plus gênants du troisième volume. Sous la tragédie gore, le sort de l’Afrique est bien questionné, et la responsabilité des Occidentaux, leur hypocrisie surtout, avec. On peut certes trouver que cette ligne narrative n’apporte pas grand chose à l’histoire globale, mais ses qualités intrinsèques en font heureusement plus qu’un triste cheveu sur la soupe.

Picatrix – L’échelle pour l’enfer
est donc bel et bien un très bon Nicolas Eymerich, du niveau des meilleurs. Une fois de plus, Valerio Evangelisti nous a livré avec ce volume une sorte de type idéal du divertissement de qualité, bien ficelé et réjouissant, sans être idiot pour autant. De quoi vouloir en lire plus, assurément ! … Aussi, si quelqu’un voulait bien se dévouer pour traduire la suite, heu…

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Samedi 26 avril 2008


Fiction, t. 6, Lyon, Les moutons électriques, août 2007, 350 p.

 

(Oui, je sais, je suis en retard, le tome 7 est paru il y a peu… ça va viendre, z’en faites pas.)

 

Au fil des comptes rendus miteux de ce blog interlope, j’ai eu à maintes reprises l’occasion de dire du bien des Moutons électriques, et notamment de leur revue (ou « anthologie périodique », comme vous voudrez) Fiction (voyez par exemple ici). Mais si mon jugement global à leur encontre ne saurait être remis en cause aussi facilement, l’honnêteté m’impose néanmoins de faire part de la déception constituée par ce n° 6 de Fiction, certes pas scandaleux, mais néanmoins bien inférieur à ce que l’on était en droit d’en attendre, habitués que nous étions à l’excellence pure et simple. Car s’il est un sentiment qui domine, à la lecture de ce volumineux tome 6, c’est bien l’ennui… et c’est d’autant plus paradoxal et regrettable que, une fois de plus, Fiction n’a pas rechigné à faire preuve d’une certaine audace. Le sommaire en témoigne déjà, en nous indiquant très tôt la brièveté de la plupart des textes retenus (là où Fiction nous avait plus ou moins habitués jusqu’alors à des textes parfois très longs, en tout cas plus longs). Hélas, la sauce ne prend pas ; et, si la revue est toujours aussi agréable à l’œil, le nombre relativement élevé des coquilles, et les traductions plus que douteuses à maintes reprises, achèvent de conforter le lecteur dans sa déception.

 

Entamons le panorama. Pas grand chose à retenir du « Groupe d’intervention » de Paolo Bacigalupi (pp. 9-33), nouvelle pas forcément désagréable, mais amoindrie par un triste sentiment de déjà-lu, qui la rend hélas très prévisible.

 

On y préférera largement les deux courts textes de Patrice Duvic (« Sept ans de réflexion », pp. 35-41 ; « Erreur fatale », pp. 42-44), assez amusants. L’auteur est décédé dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 février 2007 ; la rédaction (p. 34) et Pierre Pelot (pp. 45-46) lui rendent un légitime hommage.

 

On passera par contre très vite sur les « Biographies aliénées » de Frédéric Jaccaud (« 1. Kurt Steinmann, écrivain mutilé », pp. 47-51 ; « 2. Chuck Palanque, pirate », pp. 79-82 ; « 3. Hans Drachen Rilke, poète-prophète », pp. 87-90 ; « 4. Elaine Sahpporo, cartographe écorchée », pp. 99-102). L’idée, à la base, n’était pas inintéressante, mais le résultat s’avère finalement plutôt stérile, et ennuyeux… Dommage. Du même auteur, on préférera largement l’excellente chronique « Les Anticipateurs » dans chaque livraison de Bifrost

 

Je serais bien incapable, par contre, de vous parler de la nouvelle de Léo Henry « Ces photos de moi que l’on n’a jamais prises » (pp. 53-64), qui ne m’a laissé strictement aucun souvenir ; généralement, c’est pas très bon signe.

 

Suit un amusant « récit graphique », essentiellement constitué d’illustrations de Greg Vezon titrées par Laurent Queyssi, « Paddington et les ombres, une rétrospective » (pp. 65-77). Amusant, oui… Pas grand chose de plus à dire.

 

Plus intéressants, deux courts textes d’Alfred Bester (auteur sur lequel je reviendrai sans doute prochainement, puisque L’homme démoli, suivi de Terminus les étoiles figure depuis un certain temps déjà dans mon étagère de chevet…) ; tout d’abord « Ne comptez plus sur moi pour la Saint-Sylvestre » (pp. 83-86), courte nouvelle à la fois drôle et tragique, et d’autant plus cruelle ; ensuite, dans un tout autre registre, l’auteur s’amuse beaucoup (et le lecteur avec) dans « Gastronomie aux confins de l’espace » (pp. 91-98), petite friandise fort sympathique.

 

Une curiosité ensuite, avec un (plus ou moins) inédit du grand Theodore Sturgeon, « Une Saynète de New York » (pp. 103-108) ; un texte relativement expérimental, où le récit prend l’aspect d’une lettre destinée à être lue à la radio. Rien d’exceptionnel, mais ça se lit…

 

Après quoi Fiction se lance dans une entreprise d’exhumation de quelques grands noms oubliés du fantastique ou de la science-fiction du XIXe siècle. Une très bonne initiative, ce n’est certainement pas moi qui prétendrais le contraire ! Hélas, les textes retenus ne sont pas forcément très intéressants. Il en va ainsi, tout d’abord, de « La maison de Bulemann » (pp. 110-126), de l’Allemand Theodor Storm (1817-1888) ; un récit fantastique à la Poe, teinté de conte moral à la Dickens, en plus caricatural… Le bilan est tout aussi mitigé pour « L’arbre-ballon » (pp. 127-136) de l’Américain Edward Page Mitchell (1852-1927), au canevas pré-lovecraftien, hélas affaibli par une certaine confusion formelle… et un triste sentiment de vide au final. Du même auteur, « L’homme le plus doué du monde » (pp. 137-151) est autrement plus intéressant : Edward Page Mitchell se montre cette fois bien plus adroit sur le plan formel, et relativement visionnaire… Sentiment mitigé une fois de plus, hélas, pour le texte suivant, dû à l’Américain d’origine écossaise Robert Duncan Milne (1844-1899), et composé de deux épisodes, « En plein soleil » (pp. 153-170) et « Rescapé du brasier » (pp. 171-179) : étrange récit apocalyptique comportant quelques scènes particulièrement saisissantes, mais amoindri par quelques tours de passe-passe narratifs pas forcément bienvenus et une plume passablement didactique, à la Jules Verne, mais sans élégance… Dommage. On précisera, au passage, que le style de tous ces textes anciens m’a paru souvent maladroit, et que je me suis demandé si, à l’occasion, ce n’était pas la traduction qui devait être mise en accusation… Mais je n’en sais rien, alors bon.

 

Suit un sympathique portfolio consacré à Hannes Bok, et composé par Francis Valéry (pp. 180-190) ; quelques illustrations de ce grand nom du genre émaillaient par ailleurs la revue. Profitons-en au passage pour noter les autres illustrations récurrentes, dues cette fois à Derek Ford, le fils de l’auteur Jeffrey Ford (j’y reviens bientôt), aux étranges et intéressantes compositions surréalistes qui ne sont pas sans évoquer une sorte de croisement entre un Alice au pays des merveilles glauque et une période dépressive et semi-naïve de Salvador Dali ; j’aime bien…

 

Pas grand chose à dire sur « La maison du chat noir » (pp. 191-195) de Yumiko Kurahashi, nouvelle sans grand intérêt, en dépit d’un certain érotisme pas désagréable.

 

Bien plus intéressante est la nouvelle suivante, à mon avis la plus réussie de cette sixième livraison, « L’enfant de Mars » (pp. 197-231 ; Prix Nebula 2006) de David Gerrold : excellent récit faussement (eh eh… ?) autobiographique et riche en références, émouvant quand il en vient à traiter du thème de l’adoption (sous l’angle du père…), troublant dans la névrose qui l’imprègne. Une très bonne nouvelle, vraiment ; un film en aurait été adapté, j’avoue être plus que sceptique quand au résultat…

 

Julien Bétan & Raphaël Colson poursuivent ensuite (et concluent, semble-t-il) leur article sur les zombies (« Plus nombreux que les vivants seront les morts. 2ème partie : une popularité endémique », pp. 233-246) ; sur ce thème qui, personnellement, me passionne, je les ai hélas trouvés beaucoup moins convaincants que dans la première partie, laquelle s’achevait (logiquement) avec l’indispensable Nuit des morts-vivants de George A. Romero. Cette fois, le résultat est bien trop dense, ce qui entraîne des raccourcis un peu navrants (on passe de Romero, Dan O’Bannon et Lucio Fulci à Jean Rollin et Bruno Mattei sans véritable transition…), et un agaçant manque d’analyse (il y aurait tant à dire, notamment, sur Zombie / Dawn Of The Dead, le chef-d’œuvre du genre, ici expédié comme les autres…). Dommage.

 

Une grosse déception ensuite, avec l’habitué de la maison Jeffrey Ford ; Fiction l’a souvent publié, et presque toujours pour d’excellents textes. Hélas, je n’ai pas été convaincu par ce « Que ça parle de la mer » (pp. 249-267), qui m’a prodigieusement ennuyé… Avis très personnel, il faut croire (on n’a pas tari d’éloges sur ce texte, ici ou là). Mais j’ajouterai – une fois de plus – que la traduction m’a paru franchement douteuse : les autres textes de l’auteur que j’ai pu lire dans Fiction ou Bifrost me semblaient tout de même autrement plus élégants…

 

Je ne m’étendrai pas sur la chronique de Raphaël Colson & André-François Ruaud « Pour s’envoyer en l’air le regard » (pp. 269-276), pas forcément inintéressante, mais qui ne me semble décidément pas à sa place dans Fiction

 

On passera assez vite également sur le « récit graphique » de Daylon « 23 juin » (pp. 277-293) : les photographies sont généralement intéressantes, les jeux typographiques sympathiques quand bien même éventuellement gratuits, le tout est donc agréable à l’œil… mais en fait de récit, on n’a pas grand chose à se mettre sous la dent, dans cette succession de saynètes sans grand intérêt. Une exposition, quoi… Dommage, une fois de plus.

 

On retrouve ensuite une autre habituée de la maison, Elizabeth Hand, tout d’abord pour un article consacré à John Crowley (« Le grand œuvre du temps », pp. 295-298), centré essentiellement sur sa série Aegypt, et dont je me demande encore ce qu’il fout là… Suit sa nouvelle « Echo » (pp. 301-308), Prix Nebula 2007… qui m’a laissé totalement indifférent. Là encore, avis très personnel, et je suis assez sceptique pour ce qui est de la traduction, mais le fait que je me suis fait chier comme un rat mort.

 

Suivent deux textes plutôt humoristiques destinés à rendre le sourire au lecteur en fin de parcours. Tout d’abord la friandise de fantasy de Bridget McKenna « Les petites choses » (pp. 309-324), et son petit village pittoresque submergé par une invasion de fées. C’est mignon… Et un peu de promotion pour finir, avec « Du thé et des hamsters » (pp. 325-345) de Michael Coney : une nouvelle de SF humoristique traitant du racisme, qui commence de manière assez sympathique, dans une veine satirique qui n’est pas sans évoquer Fredric Brown… mais dont la conclusion poussive et niaise saborde tout l’intérêt. Dommage (re).

Et un « dommage » global pour cette sixième livraison de Fiction. Rien de honteux, rien de véritablement nul ; mais on baille régulièrement… Considérons cela comme une fausse note dans un excellent parcours : ce tome 6 ne saurait autoriser un jugement négatif sur cette très bonne revue qu’a été Fiction jusqu’alors, et j’espère que le tome 7 saura remonter le niveau ; d’ailleurs, je n’en doute guère.

par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 24 avril 2008


Pfff…

Rendez-vous compte, c'est horrible : par deux fois, ces derniers temps, des gens mal intentionnés ont laissé entendre (les salauds !) que je pourrais être de droite.

Avec le sourire, certes, mais bon.

Ca fait mal, quand même. Je suis jeune, merde ! J’ai des parents socialo-communistes ! Une réputation de « rouge révolutionnaire » à préserver !

(Salauds…)

Tout ça parce que j’ai dit du mal des anarchistes et des faucheurs volontaires, et du bien de Desproges et d’Heinlein ?

Pfff…

Autant me traiter de nazi parce que j’aime Laibach.

Aussi me suis-je dit qu’il était peut-être temps, en guise de justification affolée destinée à assumer la devise de ce blog miteux et à me faire perdre le peu de crédibilité que j’avais – peut-être – pu obtenir par je ne sais quel miracle, d’entamer véritablement cette section « politique » dudit blog miteux. C’est une phase de la présentation du Nébal que je pensais faire au tout début de ce blog (miteux, oui), mais… et puis après tout, c’est probablement une première phase indispensable pour causer honnêtement de politique par ici.

Je vous rassure je reviens tout de suite après à des comptes rendus de bouquins de SF et tutti quanti, c’est juste une pause.



Donc. Attention les gens, je vais donc faire cette fois vraiment dans le weblog, et parler de moi. Pardon, de Moi. Je. Me, myself and I. Je vais m’exhiber abominablement. Montrer mon cul politique. Et ça va pas voler bien haut (parce que sinon, ça serait pas drôle).

Vous n’en avez rien à foutre ? Vous avez bien raison. Arrêtez de lire, ça n’en vaut pas la peine. Au revoir.



Heu…



Toujours là ?

Bon d’accord.

Non, Nébal n’est pas de droite. Il est même – étonnant, non ? – de gauche. Donc hémiplégique. Reste encore à savoir ce que cela veut dire (« de gauche », pas « hémiplégique »)…

Le fait est que je ne me reconnais dans aucun parti politique français, et dans aucune idéologie clairement déterminée (voir l’articulet suivant). Disons, plus exactement, qu’il y en a peut-être – probablement – une pour correspondre à mes idées, mais que je ne la connais pas ; moi, vous savez, après le XIXe siècle, hein… En même temps, je ne prétends pas être original ; mais je constate que j’emprunte bien ici ou là, en dépassant ici, en y allant doucement là, sans jamais me fixer nulle part. D’ailleurs, les mots en « -isme », ça me démange ; les gens en « -istes », souvent, m’agacent ; et les certitudes me font peur.

Pourtant, je ne m’en fous pas. La médiocrité de la classe politique française, l’inexistence du débat, la bêtise profonde des électeurs dont chaque scrutin nous donne une nouvelle illustration, tout cela pourrait certes légitimer le je-m’en-foutisme le plus radical. J’avoue que, parfois, j’ai cette tentation (à chaque élection, à vrai dire ; car oui, je dois le reconnaître, honte sur moi, je suis bête, donc je vote ; souvent par défaut, et régulièrement avec des hémorroïdes, mais je vote quand même…). D’autant que j’admets volontiers avoir une certaine tendance à la misanthropie, au pessimisme et au cynisme, qui ne devrait me laisser que deux possibilités : le je-m’en-foutisme (ou peut-être plus exactement sa variante à-quoi-bonniste), ou le conservatisme… ce qui revient un peu au même, en définitive.

C’est au-dessus de mes forces, hélas ou pas. Désolé. Le problème est que, chez moi, la misanthropie, le pessimisme et le cynisme sont en définitive compensés par un profond humanisme et une certaine naïveté. Pour dire les choses clairement, voici, non pas une démonstration (ça se démonte en deux secondes, c’est bourré de contradictions, et je ne prétends pas faire dans le débat élevé), mais davantage une série d’axiomes auxquels je tends la plupart du temps à me rattacher, pour diverses raisons que je laisse à l’appréciation des sociologues et psychologues de comptoir, et qui fondent mes idées politiques :

L’homme est un salopard vicieux, égoïste, agressif et craintif.

(Ca commence bien, non ? Oui, il y a du Hobbes version digest dedans. Il va de soi que par « l’homme », j’entends tous les hommes – et les femmes, bien sûr, me prenez pas le chou sur les détails… –, ce qui m’inclut bien évidemment. Tenez-vous le pour dit : Nébal est un salopard vicieux, égoïste, agressif et craintif.)


Cependant, ce n’est pas une raison pour qu’il en chie autant. La souffrance, la misère, l’injustice, et toutes ces sortes de choses, ne sont pas des faits naturels, posés une fois pour toute, par châtiment divin ou je ne sais quoi. La souffrance, la misère, l’injustice, et toutes ces sortes de choses, sont le fait des hommes. Elles n’ont donc, comme l’homme lui-même et toutes ses institutions, aucune vocation à l’éternité et à la stagnation. Le combat pour changer les choses est dur, et probablement voué à l’échec, l’homme étant ce qu’il est.

(Oui, je crois bêtement à une nature humaine – voir plus haut – ; c’est le seul point où je fais intervenir la nature, par ailleurs.)

Cependant, l’infime possibilité de changement qui résulterait éventuellement de ce combat justifie à elle seule la tentative. Les institutions humaines, quelles qu’elles soient, n’ayant pas vocation à l’éternité, on ne saurait déterminer de solution parfaite en tous temps et en tous lieux. La perfection n’existe pas ; elle est aussi illusoire dans « l’âge d’or » de la réaction que dans les « lendemains qui chantent » des révolutionnaires utopistes. Néanmoins, la tradition, par nature irrationnelle, ne saurait être un gage suffisant de pertinence, et la disparition des anciens systèmes suffit à démontrer leurs lacunes, leurs injustices, etc. Le conservatisme et la réaction sont donc absurdes, voire dangereux.
La solution, encore une fois, n’existe pas ; mais le flou de l’avenir laisse néanmoins le champ libre à des expériences différentes, dont il ne tient qu’à nous qu’elles soient « meilleures ». D’une manière ou d’une autre, en effet, on en revient nécessairement à l’idéal. Par défaut, l’action politique implique bien un idéal, mais celui-ci est par principe imparfait ; il est donc susceptible d’évolution et d’adaptation comme le reste (les certitudes sont à fuir, les dogmes sont à vomir). Evolution, adaptation, changement : c’est en ce sens que je me considère progressiste. Mais ce progressisme doit être combiné, sous peine de sclérose le transformant insidieusement et paradoxalement en conservatisme (oui, je parle bien de ceux auxquels vous pensez…) ou en foi génératrice de nouvelles injustices (idem), à un certain relativisme tenant compte de la multiplicité des expériences humaines et de leurs interactions, et à un opportunisme (pas au sens péjoratif, s’il vous plait…) tenant compte de ce qu’il est possible de faire, quand et comment.

C’est abstrait, d’accord.

Oui, mais c’est de gauche.

Parce que la gauche, contrairement à une étrange idée finalement récente mais très répandue, ce n’est pas le socialisme et ses variantes opposé au capitalisme et ses variantes. Non, la gauche, c’est le choix du progrès plutôt que celui de la conservation ou de la réaction, apanages de la droite. C’est pas moi qui le dis, c’est deux cents ans de science politique (faut faire un tour du côté de l’Assemblée constituante).

« 
Ah, d’accord, mais tu joues sur les mots, en fait, salopard de Nébal ! Donc tu te dis de gauche comme ça, mais en fait tu es de droite ! »

Non. Seulement je décompose, parce que tout n’est pas si simple. Allez, un petit schéma, hop. Sur ce premier axe (temporel, d’où l’inversion) opposant gauche et droite, dans le sens progrès et tradition, Nébal se trouve en gros là :



(Sachant que l’on pourrait faire d’autres subdivisions, bien entendu. C’est un schéma : je schématise…)

Oui, une bande, et pas un point fixe. Ceci en raison de l’opportunisme, au sens large, évoqué plus haut (et donc à différencier de l’opportunisme du schéma, renvoyant davantage aux républicains dits opportunistes de la IIIe République, en opposition aux radicaux, pour prendre un exemple historique ; les modérés, si vous préférez ; les « bleus », à la limite ; pas le « juste-milieu », par contre, qui tend par nature à droite).

C’est une conception du droit, en fait : en temps normal, celui-ci, à mon sens, doit suivre les mœurs et non pas les précéder, sous peine d’inefficacité ; il est cependant évolutif, en raison de sa nécessaire imperfection et des changements historiques et sociaux, ce qui justifie la réforme, essentiellement opportuniste (on recherche alors le consensus, ou ce qui s’en rapproche autant que possible), mais il est également des points (sur lesquels je reviendrais – peut-être – plus tard) où il peut cette fois se voir accorder un rôle moteur, sous la forme d’un petit coup de pouce (radicalisme ; s’il fallait prendre des exemples historiques, je citerais par exemple la séparation des Eglises et de l’Etat, ou plus encore, plus récemment, l’IVG ou l’abolition de la peine de mort), ou d’un gros le cas échéant (révolution),
à condition néanmoins que l’opportunité s’en présente, sous peine d’inefficacité là encore, mais surtout d’abus injustifiables. D’où la nécessité de passer par un deuxième axe classique en science politique, mais qui, cette fois, ne correspond pas à la dichotomie droite / gauche, mais lui est en fait perpendiculaire : l’axe opposant autorité et liberté.

Avant d’aborder cet axe, cependant, il me semble nécessaire, pour bien exposer mes idées, de faire une distinction dans le champ du progrès. Se posent en effet à mon sens deux questions. La première, et à mes yeux la plus importante (c’est ce qui me distingue largement de la gauche traditionnelle… et des préoccupations du Français moyen, semble-t-il), est politique à strictement parler (ou politico-juridique, mais c’est la même chose…), et renvoie au progrès des mœurs et des libertés ; la seconde est économique avant d’être politique, et renvoie au progrès social : c’est ici que l’on rejoint l’opposition principale entre, en France, la gauche (plus ou moins) socialiste et la droite (plus ou moins) libérale (mais il y a trop d’exceptions pour que cet axe prétende véritablement se superposer à la dichotomie droite / gauche).

Pour ce qui est de la première question, j’adopte une posture résolument progressiste, recoupant la partie la plus avancée du schéma précédent, et une position que l’on pourra très légitimement qualifier de libertaire sur l’axe autorité / liberté. Ici, je me situe donc clairement à l’extrême gauche : je fais primer l’individu et ses libertés sur la collectivité ; je me méfie des empiètements du groupe (quel qu’il soit : Etat, mais aussi société civile, famille, etc.), qu’ils soient informels (mœurs) ou formels (droit, intervention de l’autorité politique – étatique ou non, là n’est pas la question). Et d’une manière très radicale : je revendique pour l’individu une liberté absolue pour ce qui ne concerne que lui, et notamment une liberté absolue sur son corps et sur ses idées, et une liberté aussi large que possible pour ce qui est de ses relations avec autrui (ici, c’est notamment la liberté d’expression et la liberté de la presse qui sont envisagées : pour dire les choses clairement, toute censure, toute limitation, est absurde, inefficace, dangereuse et injustifiable). Optique issue du libéralisme classique, donc, mais dans une forme radicale, libertaire, mais pas « égotiste » (je tiens compte d’autrui, ce sont ses empiètements que je refuse) ou libertarienne (en raison essentiellement de la distinction séparant les préoccupations économiques des préoccupations politico-juridiques ; je n’adhère clairement pas à la « 
vertu d’égoïsme », une fois de plus, et me fous largement de l’initiative individuelle sur le plan économique). C’est à dessein, de même, que je parle d’optique « libertaire » et non « anarchiste » ou « libertarienne » : c’est le primat de l’individu qui m’intéresse, non le caractère nécessairement pernicieux de l’autorité politique. Je crois en effet, de manière très classique et tout sauf originale (voyez la plupart des théories du contrat social…), que l’autorité politique (étatique ou non, une fois de plus) est à peu de choses près indispensable pour maintenir la possibilité de l’exercice de ces libertés individuelles, en contrebalançant les tendances éventuellement destructrices et abusives de l’individu (voir plus haut) ; l’autorité politique, sous cet angle, existe donc nécessairement (quelle que soit sa forme ; le seul contre-exemple que je connaisse est la société des Nuer décrite par Evans-Pritchard, qui n’est pas exactement un paradis libertaire…), mais son rôle doit être limité autant que possible : on pourrait l’assimiler, si l’on y tient, à une forme « d’Etat-gendarme » (donc tout le contraire d’un Etat policier, hein…), dont la seule et unique raison d’être est de concrétiser le principe classique de la morale selon lequel la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres (du côté de l’individu, on traduira classiquement par « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » ; l’ignoble « fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse » de Kropotkine et consorts est inacceptable, constituant, sur le plan individuel, le pire empiètement concevable, sur le plan étatique, la plus éloquente forme de la dictature, et sur le plan des relations internationales, le pire des impérialismes).

Ici, le schéma autorité / liberté est donc assez clair (et je place bien entendu la liberté dans le camp du progrès : la gauche autoritaire, très peu pour moi…).


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