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Dimanche 28 octobre 2007

New-Rose-Hotel.jpg

Réalisateur : Abel Ferrara.
Année : 1998.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Science-fiction / Cyberpunk / Espionnage / « Noir » / Drame.
Durée : 93 min.
Acteurs principaux : Christopher Walken, Willem Dafoe, Asia Argento, Yoshitaka Amano…
 
Une affiche alléchante. Et je ne dis pas ça – voyons, pour qui me prenez-vous ? – à cause de la jeune fille lubrique qui s'y exhibe. Seulement, il faut bien dire qu’un film d’Abel Ferrara, d’après une nouvelle de William Gibson (tirée du recueil Gravé sur chrome), avec pour principaux acteurs les excellents Christopher Walken et Willem Dafoe et la… euh… ben… désolé, mais je trouve pas de meilleur mot que « bandulatoire » pour caractériser Asia Argento, là… bref, ça fait beaucoup, quand même. Pour les maniaques, on peut même rajouter à la liste Cat Power et Yoshitaka Amano. Une affiche alléchante, donc.
 
Pour un résultat qui a divisé. Certes, ce n’est pas le seul film dans ce cas, mais le fait est que, de part et d’autre, on a crié au chef-d’œuvre et hué le navet avec la même virulence. Une très grande virulence. Ce qui n’a finalement guère joué en faveur du film. Mais on s’en fout. Enfin, en tout cas, moi, je m’en fous. Ne serait-ce que pour Gibson, Walken et Dafoe, je voulais voir ce film depuis un petit moment déjà.
 
Une chose, d’entrée de jeu : Abel Ferrara a remarquablement saisi l’atmosphère propre aux écrits de William Gibson, et plus précisément aux plus récents d’entre eux. Très loin de l’esbrouffe ratée du peu séduisant Johnny Mnemonic, on est ici plongé dans un monde très discrètement futuriste, où la science-fiction ne ressort qu’au travers de brèves allusions, de petites touches minimalistes. Ne pas s’attendre, avec New Rose Hotel, à un délire matrixien saturé d’effets spéciaux. Ici, des effets spéciaux, il n’y en a quasiment pas… Et le très clipesque générique, en dépit des apparences, reste bien dans la ligne générale du film, avec ses crédits en trois langues (anglais, allemand, japonais). C’est le monde des multinationales, des zaibatsus. Celui de l’information, de son pouvoir et de son coût. La tour de Babel, ou plus exactement la fosse : sordide, glauque, recelant de vilains secrets. Inutile, pour ce faire, de passer par l’illustration crue, si courante dans le genre, avec ces ruelles crades débordant de carcasses de voitures, et un parfum d’apocalypse qui flotte dans l’air vicié. La saleté, ici, c’est celle des hôtels de grand standing, bien davantage que celle, plus graphique, de l’Hotel New Rose où se réfugie X (à la différence de la nouvelle, il ne s’agit pas d’un hôtel à « cercueils », au passage) ; une crasse plus profonde, dans les bureaux clinquants des zaibatsus, dans le hall du Ritz, et dans les bars à putes de luxe de Shinjuku saturés de néons roses et rouges. Peu importe, d’ailleurs, où l’on se trouve : Tokyo, Marrakech, Vienne, Berlin, Paris, Londres… Tout cela n’a guère d’importance, et bien souvent on n’en sait rien. On trouve de toute façon les mêmes choses partout, et partout cette même cacophonie de japonais, d’italien, d’anglais, de français, d’allemand, d’arabe, dans une mosaïque de conversations qui se cherchent, se croisent, s’ignorent ou se fuient. Sandii, l’Italienne de Shinjuku, peut bien avoir passé son enfance à Amsterdam, ou à Paris. Quelle importance ? Son passé change avec la nuit… Et elle peut bien séduire les hommes en italien, en anglais, en allemand ou en japonais : au final, c’est son corps qui parle.
 
C’est le sous-monde qu’écument Fox (extraordinaire Christopher Walken) et X (troublant Willem Dafoe). A la fois hommes d’un autre âge, anachroniques souvenir de vieux films noirs, gangsters tout en classe et en bagout, et à la pointe de leur époque, au milieu des transactions les plus obscures, de celles qui changent tout, qui définissent le lendemain. Ce sont des mercenaires de l’information, des dandys de l’espionnage industriel. Leur boulot, pour l’essentiel, c’est de saisir le sens du vent, pour organiser des transferts de cerveaux, d’une multinationale à l’autre, en fonction de qui paye le plus. Pas un job de tout repos, c’est clair. Hosaka, Maas-Neotek et toutes les autres zaibatsus tiennent à leurs petits génies respectifs, noyés sous le pognon, ou cloitrés dans une arcologie. Et cela fait bien longtemps déjà que Fox s’intéresse au cas de Hiroshi ; un type à la Pointe, comme il les aime, et que Hosaka aimerait bien récupérer. Problème : « Qu’est-ce que l’on peut bien donner à un homme qui a déjà tout ? »
 
« Sandii. »
 
La tentatrice. L’idée, finalement, est vieille comme le monde (et le métier qui va avec). Sandii (phénoménale Asia Argento), c’est cette gamine italienne terriblement sexy, cette allumeuse diabolique qui fait fondre les hommes en leur sussurant à l’oreille des chansons suaves et moites dans le club de Madame Rosa. Le genre de fille paumée et sublime qui pourrait avoir tout pour elle, mais se complait dans des passes minables et sans lendemain. Fox, arrogant et cynique, la convainc sans trop de peine de rejoindre sa petite entreprise : elle est l’élément manquant, celui qui permettra de faire basculer Hiroshi, bien las de sa Gretchen, dans les griffes d’Hosaka. Maintenant, à X de jouer : il lui faut former Sandii, la préparer pour son rôle. Chacun le sien, d’ailleurs : pendant quelque temps, X sera Hiroshi, et Sandii… on verra bien. Une fille bien, en tout cas. Plus classe, désintéressée, et follement amoureuse. Et tout marchera comme sur des roulettes, avec à la clé, cette Pointe qui obsède Fox, et, plus prosaïquement, un très très gros paquet de pognon. Ben tiens…
 
Un film bizarre, une fois n’est pas coutume. Et qui laisse un peu perplexe quand débute le générique de fin. Sans trop en révéler, la dernière demi-heure du film, en gros, consiste essentiellement en des retours sur des scènes précédentes. Ce qui a été très critiqué. Notons déjà que, quoi qu’on ait pu (bêtement) en dire, il ne s’agit pas de repasser des scènes antérieures, mais de les éclairer sous un angle nouveau (souvent au sens strict, d’ailleurs). Certains, sans doute assez imbus d’eux-mêmes, se sont plaints qu’avec ce procédé Ferrara les prenait pour des cons… Je ne crois pas. Il y a là quelque hose d’assez intéressant et pertinent, quand on prend le temps d’y réfléchir, et qui n’est pas sans rappeler la structure alambiquée, toute en réminiscences, de la nouvelle originale de William Gibson. Pas un hasard, d’ailleurs, si le titre (de la nouvelle comme du film) est New Rose Hotel, et pas « Fox et X montent un plan avec Sandii la bombasse »… La critique n’est donc guère fondée à mon sens, même si l’on peut très légitimement être assez dubitatif dans un premier temps. On a pu dire, bien plus justement, que New Rose Hotel est un film sans véritable début, et sans véritable fin. Un fragment. Et là il y a sans doute quelque chose, effectivement… Le renforcement du sentiment d’absurdité qui gagne le spectateur tout au long du film ; et une sorte de mise au point sur la question centrale du regard.
 
Le regard du spectateur, dans New Rose Hotel, c’est essentiellement celui de X. Un personnage bien plus discret que les fantasques Fox et Sandii. L’anonymat lui va comme un gant. Mais ce n’est pas pour autant un réceptacle vide. C’est sans doute le personnage le plus attachant du film. La performance de Willem Dafoe est remarquable : sa « gueule » si particulière l’a souvent amené à interpréter des personnages inquiétants et un peu dingues (et même Jésus, c’est dire…). Ici, pourtant, le quadra rugueux se fait jeune premier sensible, et X devient ainsi un personnage déchirant, très humain, très vrai, grace à une interprétation tout en finesse et sobriété de Dafoe, qu’on a rarement vu aussi en forme. Walken, a contrario, se lâche totalement, pour notre plus grand plaisir. Il est le bagout incarné, l’arrogance faite homme, séduisant et agaçant, brillant et absurde ; vous n’oublierez pas de si tôt son dernier coup d’éclat… Quant à Asia Argento… Elle est extraordinaire. Je n’appréciais guère cette actrice avant ce film ; mais elle a ici un rôle taillé sur mesure, où la vulgarité et la majesté se mêlent pour produire un fantasme hors du commun. La fille de vous-savez-qui tétanise par sa présence et son charisme, son charme et sa finesse, soufflant le chaud et le froid avec un égal savoir-faire. Icône érotique, femme fatale… Elle est tout ça, et plus encore. Bravo.
 
Trois acteurs d’exception, et un réalisateur qui ne l’est pas moins. Mais que dire de plus ici qui n’ait pas déjà été répété mille fois par ailleurs ? Ferrara était jusqu’alors une de mes grosses lacunes cinématographiques, mais je compte bien combler ce retard au plus vite : il livre en effet ici un véritable festival de scènes de toute beauté, aux éclairages très travaillés, pour un résultat souvent très sensuel et expressioniste, en parfaite adéquation avec l’atmosphère générale du film et l’ahurissant travail de son tiercé d’acteurs.
 
Un film troublant, qui demande à être gagné. Mais, passé un certain temps, le doute ne saurait plus être de mise : c’est un grand film, réalisé par un auteur virtuose et porté par des acteurs à leur sommet.
par Nébal publié dans : Nébal regarde des bons films
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Samedi 27 octobre 2007

Driller-Killer.jpg

Titre original : The Driller Killer.
Réalisateur : Abel Ferrara.
Année : 1979.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Horreur / Schocker / « Gore » / Drame.
Durée : 96 min.
Acteurs principaux : Jimmy Laine (= Abel Ferrara), Carolyn Marz, Baybi Day, Harry Schultz…
 
Objet filmique non identifié. Cette fois, l’expression prend tout son sens. Non que l’on soit, avec Driller Killer, devant une œuvre de pure expérimentation, tenant davantage de l’art plastique que du cinéma à proprement parler. Il ne s’agit pas davantage d’un pur trip d’art et d’essai déstabilisant et psychotrope à la Eraserhead ou Tetsuo (quoique…). Simplement, Driller Killer tend à jouer avec les catégories, à faire le grand écart entre les genres, pour un résultat finalement assez unique. Hélas, aurait-on envie de dire, confrontés que nous sommes à de trop nombreux métrages sans saveur et sans personnalité, « œuvres » de yes-men ayant depuis longtemps vendu leur âme au Diable, produites à la chaîne par les plus cyniques commerciaux de l’univers pourri des studios. Tant mieux, en même temps, le plaisir n’étant que plus grand pour le spectateur qui a la chance de tomber un peu par hasard sur un film « autre » ; tant mieux aussi, parce qu’on ne survivrait sans doute guère longtemps à un assaut massif de brûlots de ce genre, plus ou moins bien foutus qui plus est…
 
Driller Killer, en effet, est plus ou moins bien foutu. Un film fauché, réalisé par une bande de débutants diversement sincères et compétents. Il s’agit en effet du premier film « officiel » d’Abel Ferrara (qui aurait semble-t-il tourné auparavant un porno), bien éloigné de la plupart de ses œuvres ultérieures ; une œuvre quelque peu cynique, dans un sens, cherchant bel et bien à jouer sur le succès du Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, et louchant clairement vers une horreur sordide et glauque tenant à bien des égards de l’exploitation pure et simple. En même temps, on y trouve déjà la patte d’un auteur, et, à mille lieues du schéma que je viens de décrire, Driller Killer est ainsi, entre deux giclées d’hémoglobines (ou pendant ces dernières…) un drame passablement arty et introspectif. Driller Killer n’aura certainement pas le succès rencontré par Leatherface et ses consanguins, même s’il aura lui aussi maille à partir avec la censure. Aujourd’hui encore, il reste un métrage parfois mis de côté dans la filmographie de Ferrara, qui a depuis gagné ses galons d’auteur « fréquentable » (je pense en connaître un qui pourra confirmer eh eh…) ; Driller Killer, s’il a sans aucun doute joué un rôle dans la vertigineuse ascension de son réalisateur (aidé notamment en cela par un certain William Friedkin, oui Madame, le réalisateur de L’exorciste – entre autres – étant paraît-il tombé sous le charme de ce foutraque premier essai), tendra ainsi à rejoindre la catégorie des « films cultes », regroupant tous ces machins bizarres dont tout le monde a entendu parler mais que personne n’a vu (sauf un pote), d’autant qu’il ne connaîtra véritablement son tout relatif succès qu’à partir de sa sortie en vidéo (ainsi en France, près de 10 ans après la sortie du film aux Etats-Unis – il n’avait de toute façon pas eu les honneurs des écrans français…).
 
Le film commence par ordonner de monter le volume à fond. Obéissez.
 
Reno Miller, incarné par « Jimmy Laine », c’est-à-dire Abel Ferrara himself (qui, il faut le reconnaître, est quand même bien meilleur réalisateur qu’acteur…), est un minable petit artiste new-yorkais qui s’échine à (ne pas arriver à) peindre un putain de gros tableau avec un putain de gros buffle dessus. Il vit dans un étrange ménage à trois avec sa compagne Carol et l’écervelée Pamela, maîtresse de la précédente. Il a du mal à payer son loyer (et tout le reste avec), et achève de péter un cable quand un pathétique groupe de sous-punk du nom de The Roosters (avec son cabot de chanteur Tony Coca Cola, oui certes) s’installe dans un appartement voisin pour y répéter entre deux pseudo-orgies, jouant inlassablement et toujours aussi mal le même morceau poussif. On avouera qu’il y a bien de quoi péter un cable, en effet, le vacarme permanent devenant bien vite insupportable pour le « héros » comme pour le spectateur, chacun étant bientôt saisi de pulsions meurtrières à devoir supporter à longueur de temps les jérémiades niaises et vulgos de Pamela et de ses abjectes semblables de miniputes idiotes qui n’ont de punk que leur laideur épique, les vantardises de la sous-rock-star devant cet amas purulent et dégoulinant de maquillage de groupies en solde, les accords désaccordés et piteux des piteux Roosters et l’assaut permanent des tapettes en costard et autres pouilleux de proprios unis par-delà leurs différences extérieures par une même soif de thune, cette thune que Miller ne parvient de toute façon pas à gagner (à tout cela, le spectateur peut d’ailleurs rajouter les insupportables éclats de voix de gangsta rital d’un Ferrara en roue libre…). Bref. Reno Miller en a marre. Frustré dans tout ce qui peut susciter la frustration (sexe, argent, art, foi, intimité, et plus si affinités…), il craque. Et nous avec.
 
Un soir, c’est le déclic, alors qu’il regarde plus ou moins la téloche avec ses deux femelles. Une pub débile dans un télé-achat grotesque, vantant les mérites d’une perceuse sans fil. Reno achète. Et il est bientôt possédé par des hallucinations sanguinaires, son propre visage dément disparaissant sous une gerbe de bon vieux krovi rouge rouge des familles, et des victimes… Des victimes. Il y en a de toutes désignées, là, juste en bas, au coin de la rue. La multitude grouillante des clochards et des ivrognes qui dorment sur le trottoir, avec leur conversation brisée, leur puanteur. Préfigurant Patrick Bateman, Reno Miller se rue sur ces victimes dont personne n’a rien à foutre, pour des meurtres brutaux et sanguinaires, filmés en gros plan, comme autant d’inserts pornographiques venant rythmer le drame de la folie naissante du « héros ». Un massacre collectif, plusieurs victimes pouvant s’enchaîner en une même nuit : blancs, noirs, jeunes, vieux, hommes, femmes, tout y passe. Un triste exutoire, Miller soulageant ses frustrations à grand coup de perceuse en plein front. Il y prend goût. La soudaineté orgasmique des premiers meurtres cède progressivement la place au jeu sadique avec la victime, qui a dès lors le temps de voir la perceuse, de l’entendre vibrer, tandis que le foret se rapproche inlassablement de son visage hurlant. Bientôt, toutefois, ces victimes innocentes ne seront plus satisfaisantes. Et Reno se tournera vers son entourage, vers ces gens nécessairement coupables, de stupidité, d’hypocrisie, d’imposture…
 
Si le terme de « gore » peut sembler exagéré, la violence n’en est pas moins présente dans Driller Killer. Régulièrement, avec une accélération sur la fin, les lambeaux de chair voltigent, le sang gicle, le vacarme de l’appartement cède la place aux hurlements des victimes. Et l’horreur est là, très clairement. Une horreur physique qui n’a rien à voir avec l’angoisse : Driller Killer n’est pas un film qui fait peur, mais un drame ponctué de scènes de meurtre sèches et rudes. Le résultat est assez déstabilisant, et il est difficile d’avoir un avis tranché sur ce film. Le meilleur y cotoie le pire, que ce soit dans la dimension auteurisante ou dans celle du schocker. Reste que tout cela n’est pas aussi gratuit que cela peut en avoir l’air, et que l’effet désiré par Ferrara est obtenu, d’autant que, en dépit d’une interprétation plutôt médiocre, le spectateur tend à éprouver une certaine sympathie pour le meurtrier frustré (au sens étymologique, d’ailleurs : il s’agit bien de souffrir avec lui). Ferrara, enfin, même s’il commet régulièrement quelques maladresses de débutant, montre amplement dans ce film « autre » l’éclosion d’un indéniable talent et d’une forte personnalité cinématographique.
 
Driller Killer est ainsi un film unique, à la fois bancal et fascinant, sordide et pertinent, tenant la corde raide entre l’exploitation et l’art. A voir.
par Nébal publié dans : Nébal regarde des bons films
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Vendredi 26 octobre 2007

Eon.JPG

BEAR (Greg), Eon, traduit de l’américain par Guy Abadia, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont / LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1985, 1989, 1994] 2006, 664 p.
 
En tant qu’amateur de science-fiction, j’ai souvent tendance à déplorer l’existence de romans qui semblent donner raison aux pires poncifs employés pour dénigrer le genre, a fortiori si ledit roman est en outre présenté comme un « classique », voire un « incontournable ». Car il y a bien des réputations indues dans le monde de la SF (dans un sens comme dans l’autre, d’ailleurs). Personnellement, que l’on puisse toujours recommander la lecture de Van Vogt à un novice en science-fiction me sidère… Qu’on ne se méprenne pas sur mes propos, toutefois : je n’ai rien contre la science-fiction de pur divertissement, et, de temps à autre, même si c’est assez rare, j’aime bien me défouler à la lecture d’un space op’ plus ou moins bourrin, sans être rebuté par la minceur de l’intrigue, l’inconsistance de personnages réduits au stéréotype et l’indigence de l’écriture, simplement parce que les idées sont bonnes et que, d’une manière ou d’une autre, cela fonctionne. Ce que je n’aime pas, en fait, c’est qu’il y ait tromperie sur la marchandise. Et c’est hélas ce que j’ai ressenti à la pénible lecture de ce très surfait Eon.
 
C’est d’autant plus triste que c’est le premier roman de l’auteur auquel je m’attelle, et qu’il ne me donne guère envie de poursuivre plus avant. Pourtant, dans la présentation du bonhomme, il est bien des aspects qui me semblaient alléchants : plus ou moins lié au mouvement cyberpunk, et en même temps représentatif d’une certaine hard-SF jouant au possible la carte de la fascination et du sense of wonder… Pourquoi pas ? Eon, premier tome d’une ambitieuse trilogie (les suivants étant Eternité – que j’ai eu le malheur d’acheter dans la foulée… – et Héritage), était même particulièrement loué, présenté comme le roman ayant assuré la consécration de l’auteur, et, pour reprendre les mots de la très flatteuse – bien sûr… – quatrième de couverture, une œuvre s’inscrivant en plein dans « la grande tradition de la science-fiction échevelée, émerveillée, sidérante ». Miam, non ?
 
Non. C’est triste à dire, mais non.
 
Il est pourtant bien des arguments qui semblent plaider en faveur du roman, et notamment son indéniable richesse. Eon fait en quelque sorte figure de somme de la science-fiction, reprenant et renouvelant nombre de thèmes très divers, comme on aura l’occasion de le voir en en survolant l’histoire ; seulement il n’a pas la finesse des Cantos d’Hypérion de Dan Simmons, pour citer une autre œuvre ambitieuse (à peu près contemporaine, d’ailleurs) procédant plus ou moins de la sorte. On y trouve en effet des éléments de space opera, dans un récit décrivant pourtant un futur très proche (déjà passé pour nous ; Gérard Klein, dans sa préface, est bien gentil de parler « d’uchronie a posteriori », en gros, là où l’on pourrait être tenté, plus méchamment, de ne voir qu’une vaine tentative de spéculation politique particulièrement mal branlée et peu lucide), avec un Big Dumb Object, des extraterrestres, des mutants, des implants, des voyages dans le temps, des univers parallèles, une apocalypse et une épaisse couche de hard-SF par-dessus tout ça… Il y en aurait donc pour tous les goûts, en principe. Sauf que, loin d’obtenir un pur rayon de lumière diaphane (avec un chœur d’anges tant qu’à faire), à mélanger toutes ces couleurs Greg Bear n’obtient qu’un vilain paté maronasse, sans attraits et sans saveur.
 
Mais envisageons plutôt l’histoire qui nous est contée. Au début du XXIe siècle apparaît « par accident » dans notre système solaire un étrange astéroïde que les Américains ont tôt fait de surnommer « le Caillou » et les Soviétiques (l’URSS ne s’est donc pas effondrée chez Greg Bear, elle est même plus rude que jamais…) « la Patate » (ce qui dénote dans les deux camps une imagination phénoménale, mais passons). Etrange, certes : d’un côté comme de l’autre, on finit par comprendre qu’il s’agit en fait d’un vaisseau interstellaire de 300 km de long. Nous avons donc notre Big Dumb Object, comme on dit, énième variation sur Rama et compagnie. Comme Rama, d’ailleurs, le Caillou, s’il semble tout d’abord inhabité, n’en contient pas moins, dans ses sept immenses chambres, bien des mystères tout à fait fascinants, à même de tétaniser le plus blasé des scientifiques. Des villes entières, déjà, totalement désertes. Mais aussi des bibliothèques contenant des milliers d’ouvrages rédigés dans des dizaines de langues… terriennes, et qui semblent provenir, ainsi que le Caillou en général, du futur ; un futur à bien des égards horribles, puisque ces ouvrages évoquent pour nombre d’entre eux « la Mort », à savoir une terrible guerre nucléaire ravageant la Terre et entraînant la disparition de quatre milliards de ses habitants, perspective d’autant plus terrifiante que ces sinistres événements sont supposés avoir lieu très prochainement, aux environs de 2005… Dernier mystère, et non le moindre, cette septième chambre… qui semble avoir une profondeur infinie, s’étendant sur plusieurs milliers (millions ? milliards ?) de kilomètres, et où l’on suppose bientôt que se sont réfugiés les habitants du Caillou, de toute évidence humains, et potentiellement les descendants de ceux qui y mènent l’enquête…
 
C’est plutôt intéressant, tout ça, et je n’oserais certainement pas prétendre que Greg Bear est quelqu’un qui manque d’idées : les bonnes idées sont là, et nombreuses. Pourtant, la sauce ne prend pas.
 
Premier élément à charge : la… on va dire la « rédaction ». « Style » est tout à fait inapproprié, et « écriture » semble encore trop aimable. Disons-le franchement, employons cette expression qui agace assez souvent, mais qui reste la plus parlante en l’espèce : oui, Eon est « mal écrit ». Il est même très mal écrit, à la limite du pathétique par endroits. Et je ne vise pas spécialement, ici, l’abondance de phrases « simples » type « sujet – verbe – complément » (quand bien même elle est frappante), si souvent stigmatisée dès que l’on parle de style : une écriture simple et sobre n’est pas nécessairement mauvaise. Si Eon me semble aussi lamentable à cet égard, c’est bien davantage, au contraire, par sa tendance à en faire trop, et maladroitement qui plus est. Dans ce pavé, on ne compte pas, par exemple, les scènes de remplissage et les vaines tentatives de métaphores… Certaines descriptions me semblent à la limite représentatives de ce qu’il ne faut pas faire, et Eon, de manière générale, n’a même pas le minimum de subtilité qui survit encore dans le plus assumé et le plus alimentaire des romans de gare. Si seulement cela pouvait jouer en faveur de la fluidité du récit ! Loin de là, le côté hard-SF n’y étant probablement pas pour rien, on tend régulièrement à s’empêtrer dans un fouillis incolore et brumeux qui achève de ruiner la concentration défaillante du lecteur.
 
Et les personnages n’arrangent certainement pas ce triste tableau. Archétypaux au possible, ils sont tous autant que les autres d’une pauvreté anémique, ayant au mieux l’épaisseur d’une feuille de tabac à rouler. Alors autant ne pas s’aventurer dans les terres dangereuses de la psychologie et des sentiments, sous peine de déconvenue sévère, ou au mieux d’éclats de rire incontrôlables (notamment pour les inévitables scènes de cul – assez rares, ceci dit). On accordera notamment une mention spéciale aux personnages russes pour leur manque effarant de subtilité : Eon semble ainsi se rattacher à la pire tradition du cinéma reaganien, les Soviétiques y ayant en gros la consistance et la vraisemblance des infames cocos que Chuck Norris expédiait alors habituellement par paquets de douze dans les réjouissants nanars de la Cannon. Stupides et bornés, presque invariablement méchants, ils n’ont rien pour eux, les pauvres…
 
Resterait, peut-être, malgré tout, le rêve, l’émerveillement ? Ben non. On est bien loin ici de la « hard-SF » (le terme a pu être critiqué) d’un Stephen Baxter, fascinante et passionnante (voyez mon compte rendu de Temps), ou même du bien plus aride Greg Egan ; Bear n’a pas non plus le sens de la pédagogie et la clarté d’expression, la passion de la découverte, caractérisant par exemple un Kim Stanley Robinson dans sa superbe "Trilogie martienne". Non : ici, la science sert de caution au rêve dans les premières évocations des mystères du Caillou, mais s’empresse bientôt de l’anéantir, dans une confusion verbeuse et totalement obscure pour le non-initié qui lasse très vite, et n’est finalement abandonnée que pour laisser le champ libre à une sorte de mysticisme totalement déplacé et pour ainsi dire ridicule de la façon dont il est amené.
 
J’arrête, je m’énerve tout seul… Eon a plu, semblerait-il. Pour ma part, il m’a semblé au mieux médiocre, et surtout terriblement chiant. Ce fut laborieux que d’arriver jusqu’au bout (et j’avoue avoir lu plus ou moins en diagonales les cinquante dernières pages…). A l’heure actuelle en vacances, et persuadé avant mon départ que je me régalerais avec ce roman dont j’avais entendu dire autant de bien, j’avais également embarqué sa suite Eternité, que j’étais censé lire dans la foulée. Ben désolé mais j’en n’ai pas la force, là… Comme je suis masochiste et que je tiens souvent à finir ce que j’ai entamé, je le lirai sans doute un jour prochain… Mais là, j’ai préféré lire et relire des nouvelles de Theodore Sturgeon ; comme une cure de bonne science-fiction (et fantasy) pour faire passer la pilule de cette cruelle déception.
par Nébal publié dans : Nébal lit des bons bouquins
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Jeudi 25 octobre 2007

Zardoz.jpg

Réalisateur : John Boorman.
Année : 1974.
Pays : Royaume-Uni / Irlande.
Genre : Science-fiction.
Durée : 105 min.
Acteurs principaux : Sean Connery, Charlotte Rampling, Sarah Kestelman, John Alderton, Niall Buggy…
 
Ca faisait un petit moment que j’étais supposé écrire ce compte rendu. J’avoue : j’ai été lâche. Je ne savais pas comment présenter la chose. Le problème, en effet, est que Zardoz se paye une très fâcheuse réputation : celle, en gros, d’une boursouflure intello-kitsch, totalement ridicule et imbitable. Difficile, il est vrai, de toujours conserver son sérieux devant ce film, de ne pas être agité d’un léger spasme nerveux devant certaines séquences arty typiques d’une avant-garde qui vieillit mal, devant le péremptoire « The gun is good, the penis is evil » asséné par une gigantesque tête de pierre volante dès les premières minutes du film, et, bien sûr, devant l’improbable garde-robe de la quasi-intégralité du casting, Sean Connery en tête, qu’on qualifiera gentiment de « troublant » dans son slip moule-burnes rouge qui flashe agrémenté de cartouchières, moustache on ne peut plus routier 70’s incluse et catogan en prime. Il faut être honnête : on a dû flinguer des costumiers pour moins que ça (… ou on aurait dû). On a ainsi tendance à reléguer Zardoz parmi les plus beaux fleurons du nanar, dans une veine expérimentalo-auteurisante assez rare en la matière mais fournissant à l’occasion de forts beaux spécimens. Inévitablement, on en trouve une chronique sur l’excellent site Nanarland. Dans la catégorie polémique, ceci dit, tout le monde n’étant pas d’accord sur la nanaritude de la bête. Et force m’est de reconnaître que la contre-chronique de Kobal me semble bien plus pertinente que la chronique plus ou moins stérile et bornée de Koko. Ben oui : pour moi, Zardoz n’est certainement pas un nanar. Si ce n’est pas un chef-d’œuvre, s’il souffre de nombreuses maladresses, ça n’en est pas moins un bon film, et j’aurais presque l’envie de dire (soyons fous) un très bon film, qui ne mérite en tout cas certainement pas autant de sarcasmes. Il serait dommage de s’arrêter à la dégaine de Sean Connery et de se contenter, devant l’hermétisme de certaines séquences, d’un lapidaire « c’est n’importe nawak, ça se la pète mais y’a rien derrière ». Parce qu’il y a bien quelque chose derrière, et qui est loin d’être inintéressant. Je n’ai aucun doute à ce sujet, et ne crains donc pas d’affirmer que j’ai bien aimé ce film. Mais face aux innombrables attaques qu’il a pu subir, j’avoue me sentir bien mal placé dans le rôle de l’avocat du Diable…
 
Je suis lâche. Sob.
 
Allons, Nébal, reprends-toi ! Fidèle à ta devise, assume le ridicule, et lâche tes opinions qui n’intéressent personne !
 
 
Bon d’accord (c’est vous qui l’aurez voulu, hein). Hop.
 
Gardons le scénario pour la fin. On commencera par noter qu’il y a quand même quelques jolis noms sur la fiche technique, qui, s’ils n’empêchent en rien la qualification de nanar (après tout, de bons réalisateurs ont à l’occasion commis des nanars – ainsi Ken Russel, auteur du superbe, extraordinaire et hélas très difficilement trouvable Les Diables, mais aussi du plutôt consternant Le repaire du ver blanc… –, et on ne compte pas les bons, voire les excellents, acteurs qui sont des habitués du genre – deux exemples frappants : Klaus Kinski et Donald Pleasance…), semblent quand même plutôt plaider en faveur du film.
 
C’est tout d’abord le cas, bien sûr, du réalisateur et scénariste John Boorman. S’il traîne clairement quelques casseroles (comme par exemple L’exorciste II : l’hérétique, vraiment pas glop…), il n’en a pas moins réalisé nombre de très bons films, voire de chefs-d’œuvre (on peut citer Deliverance, Hope And Glory, Le général, probablement Excalibur, peut-être La forêt d’émeraude…). Le Sieur Boorman sait incontestablement manier la caméra, et Zardoz ne déroge pas à la règle. Loin des guignoleries diverses auxquelles nous ont habitué les nanars, ce film est maîtrisé de bout en bout, sa réalisation est irréprochable, la photographie est somptueuse, et certaines scènes, si elles peuvent agacer par leur côté « expérimental » éventuellement prétentieux, me semblent même franchement remarquables, ainsi celle où Zed, le personnage incarné par Sean Connery, se voit « transmettre » des connaissances dans une multitude de langues (je suis très loin d’adopter à l’encontre de ce joli moment les sarcasmes du sieur Koko…). Non, franchement, rien à redire à cet égard : sans surprise, John Boorman ne saurait être comparé à un Bruno Mattei ou un Godfrey Ho ; il est un réalisateur de talent, qui s’est de toute évidence beaucoup investi dans ce film. Accessoirement, c’est aussi quelqu’un qui sait remarquablement bien utiliser la musique dans ses films, ainsi qu’en témoignent notamment Deliverance et, bien sûr, Excalibur ; à vrai dire, John Boorman fait ici avec Beethoven (et essentiellement sa superbe Septième symphonie) ce qu’il fera sept ans plus tard avec Wagner et Carl Orff. Là encore, rien à redire, en ce qui me concerne tout du moins.
 
Le casting n’est d’ailleurs pas en reste, notamment pour ce qui est des deux acteurs les plus connus. Sean Connery (tudieu, cette dégaine ! … même moi qui n’ai strictement aucun goût en la matière, ça me donne de l’urticaire, là…) et Charlotte Rampling sont quand même des comédiens plus que corrects. Ils livrent ici une bonne performance, Sean Connery incarnant un Zed très viril et brutal mais pas con pour autant, et Charlotte Rampling une ravissante Consuella, authentique icône de beauté froide et cruelle, séduisante et agaçante. Les autres acteurs sont également très corrects, quand bien même la tonalité de la mise en scène les incite parfois à un cabotinage qui dépasse franchement les bornes (ainsi pour Niall Buggy, à l’allure également consternante de caricature de sous-Salvador Dali, et plutôt insupportable – mais bon, c’est le personnage de Zardoz / Arthur Frayn qui veut ça, dans un sens…) ou les côtoie parfois dangereusement (John Alderton, dans l’ensemble très bon dans le rôle so british de Friend).
 
Enfin, si les costumes sont… ils sont… bref, les décors, eux, s’ils jouent aussi la carte du kitsch outrancier à l’occasion, sont souvent assez bien trouvés, voire excellents. En fait, pour les costumes, on pourrait même être gentil et reconnaître que, dans un sens, Excalibur est pas mal aussi dans le genre, après tout, et que ça n’empêche pas que… oui, mais là c’est vrai que…
 
Passons.
 
… Sauf que le problème est qu’on ne peut pas vraiment faire l’impasse sur cette allure générale. C’est là une des « difficultés » de Zardoz : rien ne vieillissant aussi vite que l’avant-garde (je ne sais plus à qui j’emprunte cette phrase, mais qu’il en soit remercié), le film accuse indéniablement son âge. Dans les visuels comme dans les délires plus ou moins arty venant avec la régularité d’une horloge parasiter le récit, c’est bien le produit d’une époque et d’une mentalité, en gros celle d’une intelligentsia post-hippie, artisteuse et vaguement cramée du bulbe. C’est d’autant plus frappant que Zardoz est un film de science-fiction, et que, si les effets spéciaux y sont très rares, le vieillissement des visuels n’en est pas moins presque inévitable en la matière. Zardoz étant sur ce plan outrancier, il semble d’autant plus désuet et absurde. Mais il faut noter que ce n’était peut-être pas totalement innocent à l’origine, et en tout cas que, par un étrange retournement, cela participe finalement aujourd’hui de l’intérêt du film, l’absurde étant à bien des égards son thème principal.
 
Essayons donc d’aborder maintenant le scénario et ce qui se cache éventuellement derrière. Nous sommes en 2293. Après une brève et troublante première séquence, la tête d’Arthur Frayn flottant (pas superbement incrustée) sur un fond noir, et débitant un discours étrange (pour ne pas dire ridicule) laissant supposer que tout ne doit pas être pris au premier degré, le film débute véritablement par une autre séquence non moins troublante, une immense tête de pierre flottant dans le ciel d’une terre dévastée. Une horde de barbares au costume improbable (donc), parmi lesquels Sean Connery, se rassemble devant la tête (dont leur masque est par ailleurs une représentation), qui leur tient d’une voix sépulcrale un étrange et violent discours suscitant leur enthousiasme fanatique, et que l’on peut donc en gros résumer ainsi (je cite) : « The gun is good, the penis is evil. » Oui, quand même. Et la tête monumentale de cracher une multitude de fusils qui font la joie des cavaliers exterminateurs. Après un générique suivant le voyage céleste de la tête, nous voyons Zed, le personnage de Sean Connery, qui s’était dissimulé dans la tête volante, s’étonner de l’étrange endroit où il se trouve, et en abattre bientôt l’unique occupant, Arthur Frayn. La tête le conduira dans une sorte d’univers parallèle coupé de son monde, où vivent une brochette « d’élus » immortels et à la technologie hautement avancée.
 
Zed finit par comprendre que les barbares dont il faisait partie ont été trompés de tout temps, dans leur adoration du Dieu Zardoz : celui-ci n’était qu’un homme, un de ces immortels, qui emploient depuis des années les barbares pour exterminer les populations pauvres de la Terre et éviter ainsi une nouvelle crise due à la surpopulation, puis (et c’est ce changement qui avait troublé Zed) pour exploiter ces « prolétaires » afin qu’ils prodiguent aux immortels une nourriture qu’ils ne sont plus en mesure de produire eux-mêmes. C’est que l’immortalité a un coût, et certains, dont le concepteur du programme – établi par une sorte d’aristocratie scientifico-artistique –, finissent même par le trouver insupportable. Nombreux sont ceux qui, du fait de leur vie éternelle, ont sombré progressivement dans une apathie dont rien ne semble pouvoir les tirer ; tout aussi nombreux sont ceux qui, pour avoir de temps à autre eu un comportement jugé « asocial », ont eu à subir la plus terrible sanction prévue par la loi des immortels, le vieillissement, sans que la mort ne soit au bout du voyage. Et l’on trouve ainsi, un peu à l’extérieur de la communauté, une sorte d’invraisemblable maison de retraite, hantée par des petits vieux totalement séniles et vêtus de costumes noirs à l’ancienne, comme une démonstration et un avertissement de l’absurdité de cette vie éternelle coupée du monde et de ce qui définit l’humain, notamment son rapport à autrui.
 
L’arrivée de Zed dans la communauté (c’est à dessein que j’emploie ce terme, tout cela sentant fort la satire, assez bien vue d’ailleurs, de certains délires hippies plus ou moins réac), on s’en doute, suscite le trouble. Les réactions sont à vrai dire très diverses : certains, la frigide Consuella (Charlotte Rampling) en tête, réclament à tout crin la mise à mort de cet élément perturbateur ; d’autres y voient un sujet d’étude intéressant, une distraction bienvenue dans la morne routine de l’immortalité ; d’autres enfin y voient un outil, permettant éventuellement de faire changer les choses, que ce changement passe par la mort… ou la fécondation. La société des immortels est en effet totalement asexuée, et le viril Zed y tranche quelque peu : on s’étonne notamment de cet étrange comportement qu’est l’érection… et Consuella, qui la suscite, de s’en offusquer, bien sûr.
 
Zardoz est ainsi un film outrancier, qui met régulièrement les pieds dans le plat et saute à pieds joints sur le bon goût, pour le meilleur et pour le pire. La science-fiction, d’ailleurs, y est abordée sous l’angle de la fable, et même, autant le dire, du conte philosophique. Tout n’est donc pas à y prendre au premier degré, la symbolique y est omniprésente (et parfois très lourde), et l’atmosphère générale est passablement surréaliste. Zardoz est un film de science-fiction au sens où Brazil en est un. Rien de plus opposé à 2001 l’odyssée de l’espace, donc.
 
Mais il y a pourtant un point commun, dans un sens : une ambition énorme, à la limite de la mégalomanie, et qui ressort assez du traitement baroque de l’ensemble. De même que 2001, mais avec beaucoup moins de subtilité, Zardoz traite intelligemment d’une multitude de thèmes tous plus fascinants les uns que les autres. Le problème est qu’il n’a pas à cet égard la même majesté. Boorman, de toute évidence, a voulu trop en faire, et l’on tend en même temps à se perdre dans les innombrables lectures qu’autorise le film et à soupirer après le didactisme appuyé de certaines scènes… Quoi qu’il en soit, et contrairement à sa réputation totalement infondée, Zardoz n’est en rien un film vide : c’est, bien au contraire, un film « trop plein », qui tend à déborder, à partir un peu dans tous les sens, et éventuellement à se perdre. Il y a néanmoins beaucoup à en retirer.
 
Et le fait est que, si l’action est assez rare, je ne me suis pour ma part pas le moins du monde ennuyé devant ce film, la réalisation, superbe, n’y étant pas pour rien. Zardoz est maladroit, certes, mais finalement pas si ridicule que cela… Un objet filmique non identifié, excessif mais pas inintéressant pour autant. Et pas un nanar, en tout cas.
par Nébal publié dans : Nébal regarde des bons films
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Mercredi 24 octobre 2007

 

Qu’on ne se méprenne pas : je suis tout sauf un spécialiste de l’histoire du droit romain, et ne prétend guère apporter quoi que ce soit d’original dans cette note potentiellement naïve. Seulement voilà : suite à une intéressante discussion avec le spitz japonais sur son fort sympathique blog, ledit toutou nippon m’a suggéré d’écrire un petit billet en guise d’ouverture sur la question. Dans ma fainéantise habituelle (et avec un joli prétexte : je suis en ce moment en vacances, et ne dispose donc pas des divers outils qui me permettraient de faire quelque chose de vraiment solide sur la question), j’avoue avoir commencé par chercher ce que l’on pouvait trouver sur le sujet sur Internet (histoire de me contenter mesquinement de refiler un lien, au moins dans l’immédiat…). Et là, surprise : je n’ai trouvé que des articles soit totalement vides et beaucoup trop lacunaires pour être intéressants, soit bien trop détaillés et techniques pour la question qui nous intéressait (d’autant plus que, parmi ces derniers, une bonne part n’était pas accessible librement – ainsi l’article de l’éminent professeur Jean Gaudemet pour l’Encyclopaedia Universalis –, et le reste provenait souvent de sites anglais ou allemands un brin hermétiques, ou ayant été soumis à une traduction plus que douteuse…). Alors pourquoi ne pas écrire un petit quelque chose sur la question ? D’une manière ou d’une autre, mes études m’ont amené à envisager cette matière, et, en principe, je me destine à enseigner ce genre de choses, même si j’avoue m’intéresser davantage à l’histoire des idées politiques qu’à l’histoire du droit et des institutions (et si je m’oriente plutôt vers l’histoire contemporaine)… Je demanderai juste aux connaisseurs de faire preuve d’une certaine mansuétude sur ce qui va suivre : en principe, je ne devrais pas dire trop de bêtises ; je me fonde uniquement sur mes souvenirs, cependant, dans la mesure où je manque des sources qui m’auraient permis de conférer un caractère plus solide à cette note, que je n’envisage pas comme un « travail » à proprement parler, mais plutôt comme un fragment d’une discussion entre potes, une ouverture – inévitablement réductrice à l’occasion – sur des questions souvent très intéressantes mais presque nécessairement négligées en dehors du seul cursus juridique. A bon entendeur…
 
Influence du droit romain. On peut commencer par se demander pourquoi s’intéresser encore aujourd’hui au droit romain. Car, si son étude n’est plus aujourd’hui obligatoire dans les facultés de droit françaises (où il est toujours enseigné parfois, ceci dit), et si la caricature est fréquente en la matière du vieux juriste pédant gagatant sur des textes illisibles et parsemant sa conversation juridique d’une multitude d’adages incompréhensibles, force est de reconnaître que le droit romain, à certains égards, est toujours vivant. Notamment pour une bonne et simple raison qui est que le droit contemporain est nécessairement pour partie produit de l’histoire. Or les racines juridiques de la France se trouvent bien essentiellement dans l’histoire de Rome, ce qui est également valable pour bon nombre des pays dits « latins », et même au-delà : on parlera en effet, en droit comparé, de système « romano-germanique » pour caractériser le système juridique de la plupart des pays européens, fondé donc en partie sur le droit romain, et en partie sur des coutumes germaniques largement romanisées (j’y reviendrai), en opposition, notamment, au système de « common law » applicable en Angleterre et aux Etats-Unis (lequel, à vrai dire, ne manque d’ailleurs pas d’emprunts romains).
 
Intérêt technique du droit romain. Cet aspect purement historique doit être complété par un aspect technique. En effet, de même que l’on a fait de la Grèce antique la « patrie de la philosophie », on a fait de Rome la « patrie du droit ». Bien sûr, il s’agit là de reconstructions hautement contestables, effectuées a posteriori, et reposant sur une vision largement fantasmée de ces sociétés ; autant dire que cette définition n’a rien d’historique. Cependant, les Romains, s’ils n’ont pas « inventé » le droit (on trouvera nombre de textes juridiques plus anciens, ne serait-ce que le Code d’Hammourabi, pour en citer un particulièrement fameux, s’il n’est pas le plus antique ; rappelons d’ailleurs un adage romain, qu’on peut certes trouver contestable mais auquel j’ai tendance à adhérer : ubi societas, ibi jus – « là où il y a une société, il y a du droit »), ont accompli un effort de réflexion et de systématisation concernant la matière juridique sans précédent (et dont on peut douter qu’il ait véritablement connu un équivalent depuis). Le droit occupait bien une place importante dans la société romaine, et le juriste y jouait un rôle non négligeable. D’où l’émerveillement (là encore, on aura l’occasion d’y revenir) de ces hommes du Moyen-Age redécouvrant le Corpus juris civilis : pour ces hommes issus de la rude société féodale où le droit, très primitif, est souvent teinté d’irrationalité, le droit romain fait figure de ratio scripta, de « raison écrite », en provenance directe d’un « âge d’or » qu’il s’agit même pour certains de ressusciter. On s’empressera donc d’avoir recours à ce monument intellectuel, considéré comme un droit « parfait » (cette idée étant à mettre en rapport avec le passionnant débat, vieux comme le droit, opposant droit naturel et positivisme juridique, qui occupe encore à l’occasion philosophes et juristes de nos jours) ; puis, si l’on abandonnera cette optique (nous verrons pour quelles raisons), on n’en conservera pas moins le droit romain pour ce qu’il est encore aujourd’hui à certains égards : un modèle de réflexion juridique.
 
La droit romain « archaïque ». C’est donc essentiellement le droit romain « classique » que je vais évoquer ici. Je ne m’attarderai guère sur le droit romain « archaïque », correspondant peu ou prou à la période royale de Rome (et en fait antérieure de quelques siècles à la date légendaire de la fondation de la ville, fixée par le mythe à 753 av. J.-C.). On retiendra juste, de ce droit des « Quirites » très mal connu, qu’il émane d’une société que l’on peut qualifier de « tribale », le droit opérant essentiellement – et de manière privée – au sein de ces deux entités que sont le clan (gens) et le groupe domestique (domus – c’est dans ce dernier cadre que s’applique l’autorité du pater familias, qui dispose d’un droit de vie et de mort sur tous les membres de sa maison : femmes, enfants, esclaves…). Un point, cependant, n’est pas inintéressant à signaler dans le cadre de la conversation évoquée plus haut, qui est le caractère sacré de ce droit. Le droit romain archaïque était semble-t-il en effet très formaliste, reposant sur l’exécution de rites précis, et faisant en maintes occasions appel à l’intervention divine ; plutôt que de jus à proprement parler, on tendra donc à évoquer pour cette époque le jus fasque, le mot « fas » renvoyant plus précisément à la notion de divinité ; c’est la racine de « fête » – religieuse, donc – mais aussi de « faste » et « néfaste », notions renvoyant à l’origine directement au droit : celui-ci ne pouvait en effet être exercé que les jours « fastes », favorables à l’intervention des dieux. Parmi les fonctions du juge, il y avait ainsi celle de l’établissement du calendrier. En dehors de la justice privée évoquée précédemment, il faut d’ailleurs mentionner ici le rôle du pontife, à proprement parler le magistrat romain de cette première période : il est celui qui connaît le droit (dont le caractère sacré justifie le secret), et aussi celui qui construit les ponts (sacrés de par leur essence même). L’héritage du mot « pontife » témoigne assez de son caractère religieux… Ces connotations sont à vrai dire fréquentes dans le droit, et continuent à certains égards à imprégner le droit contemporain, même laïque (pour en revenir à la discussion avec le spitz japonais, le caractère sacré du droit musulman n’est donc pas une exception ; ce qui est particulièrement remarquable, c’est qu’un droit aussi sacré soit en même temps aussi rationnel, en tout cas avant la fermeture de l’ijtihad, bien sûr…).
 
La République et la Loi des XII Tables. La société romaine va cependant connaître un double chamboulement, à peu près contemporain, et que l’on peut situer approximativement dans le courant du Ve siècle av. J.-C. Les rois étrusques sont chassés, et Rome devient une République (je ne m’étendrai pas ici sur les institutions romaines). Parallèlement, la perception du droit change, et aboutit à une modification de taille : la mise par écrit du droit, celui-ci n’étant dès lors plus l’apanage des seuls pontifes ; c’est ainsi qu’on en arrive, sans doute vers le milieu du Ve siècle, à la rédaction de la fameuse Loi des XII Tables, affichée sur le forum (sur des tables de marbre qui ont disparu ultérieurement ; on n’a pu la reconstituer que d’après des fragments postérieurs). La Loi des XII Tables reprend d’anciennes règles et en développe de nouvelles. Elle contient essentiellement des actions procédurales, dans une perspective encore très formaliste.
 
Le préteur et la procédure formulaire. Et c’est bien ce qui va finir par poser problème, et entraîner le développement du droit romain « classique ». En effet, et sans rentrer dans le détail du procès, il faut, pour ester en justice, une action. L’action est représentée dans le texte de la loi par une formule rigoureuse, qui définit la conduite à suivre par le juge (non pas un magistrat professionnel, mais un citoyen tiré sur une liste – ordo ; on y reviendra indirectement tout à l’heure). La formule, en gros, ressemble à ceci : « Si untel a fait telle chose, alors condamne untel à tant. » (Ce n’est qu’un exemple trèèèèèèèèèèès réducteur…) A chaque action en justice correspond donc une formule précise. Le problème est que la société romaine change, et, notamment, qu’elle s’étend considérablement du fait des conquêtes. Ainsi, une multitude de nouvelles difficultés juridiques vont apparaître, qui n’étaient pas prévues dans les XII Tables et auxquelles ne correspondait donc aucune action en justice… Un exemple : dans la Rome du Ve siècle, au territoire limité, les conflits juridiques opposaient généralement des citoyens entre eux ; mais, avec la conquête de terres plus éloignées, le droit de cité n’ayant pas été étendu (il faudra pour cela attendre le fameux édit de Caracalla), on trouvera de plus en plus souvent, notamment en matière commerciale, des conflits opposant un citoyen et un non-citoyen (dit « pérégrin »)… La solution à ce problème sera apportée par une audacieuse création juridique. Il faut ici mentionner le rôle de deux magistrats romains, chacun élus pour un an, et très haut placés dans la hiérarchie romaine : le préteur urbain, et son équivalent le préteur pérégrin. Entre autres fonctions, ces magistrats sont ceux qui délivrent les formules, et donc autorisent l’action en justice. Le préteur va ainsi, de manière très volontariste, prendre l’habitude (sans doute au courant du IIe siècle av. J.-C.) d’annoncer en début de mandat quelles sont les situations juridiques qu’il entend protéger : c’est ce que l’on appelle l’édit du préteur (d’où le verbe éminemment juridique « édicter »), lequel contient nombre de formules créées par le préteur et permettant d’apporter une solution juridique à des difficultés qui n’avaient pas été envisagées auparavant. On parlera, pour ce droit, de « procédure formulaire ». Quant à l’expression de « droit prétorien », elle désigne encore aujourd’hui un droit créé par le magistrat (ainsi, en France, le droit administratif est pour une bonne part un droit prétorien). Parallèlement à la législation dont il est à certains égards une partie (j’y reviendrai), ce nouvel outil de création juridique procure ainsi une plus grande souplesse au droit romain (même s’il reste largement formaliste).
 
Le rôle des jurisconsultes : la « jurisprudence ». Cette plus grande souplesse conférée au droit, par la création de nouvelles actions, par une législation plus abondante également, va entraîner l’essor d’une classe particulière de juristes, appelés « jurisconsultes ». Ceux-ci, en effet, s’ils peuvent par ailleurs exercer des professions juridiques (Cicéron était bien un avocat renommé), sont surtout importants de par leur rôle de consultation. Ils fournissent ainsi un important travail d’ordre essentiellement théorique (même s’il passe par l’examen de cas très concrets), qui va progressivement conférer son originalité au droit romain. D’autant plus que ces « prudents » (très divers ; je ne vais pas rentrer dans les subtilités opposant Sabiniens et Proculiens…), très imprégnés de philosophie grecque (et notamment par la pensée stoïcienne), tendent ainsi à construire un droit un peu plus abstrait et systématique (beaucoup moins cependant qu’on ne l’a prétendu pendant longtemps), et néanmoins extrêmement souple, en usant à cet effet de divers procédés, par exemple le raisonnement par analogie. Un aspect, d’ailleurs, témoigne de cette « élévation » du droit : la part que la philosophie et plus largement la raison tendent progressivement à y jouer. Si le droit romain, quoi qu’on en dise est assez largement casuistique, et donc concret, il n’en repose pas moins sur une analyse plus large, plastique et efficace, de plus en plus laïcisée également, et ne rechignant pas à l’occasion à lorgner du côté de la philosophie. Un exemple avec ce fameux adage, que l’on peut dire programmatique : jus est ars aequi et boni, « le droit est l’art du bon et du juste ». Outre la dimension morale, on en retiendra l’idée fondamentale que le droit est un art. Il faut notamment entendre par là que le droit, dans leur optique, ne découle pas des lois (ils ne sont donc pas légalistes) ; mais, bien au contraire, ce sont les lois qui émanent du droit, plus large, plus abstrait, et lequel doit toujours avoir en ligne de mire la justice et l’équité. D’où l’importance de l’œuvre du jurisconsulte, et qui passe progressivement par la publication d’ouvrages divers et variés, certains très théoriques, d’autres comprenant des études de cas très concrètes. Parmi ces divers ouvrages, on mentionnera notamment ce que l’on appelle les Institutes : il s’agit tout simplement de manuels de droit, destinés aux étudiants et à ceux qui s’intéressent à ces questions. On imagine bien, sachant qu’il s’agit de manuels, la part de systématisation qui y intervient, et cela témoigne assez de l’importance des jurisconsultes. On a ainsi pu reconstituer en quasi-intégralité – document inestimable – les Institutes de Gaius, un des plus fameux jurisconsultes (du IIe siècle ap. J.-C., si je ne m’abuse, les IIe et IIIe siècles constituant une sorte d’âge d’or de l’activité des jurisconsultes). Les prudents – les plus doués d’entre eux, tout du moins – se voient d’ailleurs reconnaître une certaine autorité, certaines de leurs interprétations prenant progressivement force de droit. Ainsi, dans ce qui rend le droit romain si original et remarquable, il faut accorder une place particulière à ce que l’on appelle alors la « jurisprudence » (au sens étymologique de science, de connaissance du droit ; rien à voir avec la notion moderne de jurisprudence, celle-ci désignant alors l’ensemble des décisions des tribunaux, qu’il s’agisse d’une source directe du droit – comme dans les pays de « common law » – ou d’une source indirecte – comme en France. La « jurisprudence » romaine correspondrait plutôt à ce que l’on appelle aujourd’hui la « doctrine »… et qui n’a certes pas le même prestige).
 
La législation et la prépondérance progressive de l’Empereur. Sans rentrer dans les détails, fort complexes, des institutions romaines, on se contentera de noter que, parallèlement à la loi (lex) au sens strict, émanant si je ne m’abuse du Sénat, on trouve à Rome d’autres institutions ou personnalités émettant des règlements divers et variés. Nous avons cité le préteur et son édit, mais c’est également le cas des consuls, des comices de la plèbe ou encore du tribun. Autant d’institutions et de législations d’un esprit parfois opposé, et qui témoignent de la complexité de la vie politique romaine, a fortiori durant les IIe et Ier siècles av. J.-C. (un exemple célèbre, suscitant un important conflit, la lex sempronia, loi agraire due aux Gracques). L’institution de l’Empire va progressivement changer la donne. Commençons par rappeler qu’Auguste et ses successeurs n’ont en principe pas aboli la République et ses institutions. Le principat est une création empirique, qui va progressivement et de manière arbitraire s’attribuer un certain nombre de prérogatives et rogner celle des anciennes institutions. Très tôt, ainsi, le Sénat n’a plus qu’un rôle extrêmement limité, pour ne pas dire purement honorifique. Dès lors, le principal, puis le seul, législateur va être l’Empereur (dont les textes portent des noms variés, en fonction des circonstances de leur élaboration et des personnes ou cas de figure auxquels ils s’appliquent : constitutions, rescrits, mandements… inutile de rentrer ici dans les détails ; on retiendra essentiellement le terme de « constitutions », qui n’a bien évidemment pas du tout le sens contemporain de loi fondamentale de droit public définissant les institutions étatiques et leur fonctionnement). Et l’Empereur va progressivement amoindrir le rôle envisagé plus haut du préteur et des jurisconsultes pour assoir son pouvoir et mettre de l’ordre dans un droit de plus en plus complexe et subtil. Ainsi, il va contrer la souplesse de la procédure formulaire en fixant arbitrairement l’édit du préteur : le préteur ne pourra plus créer de nouvelles actions, mais devra se reporter uniquement à celles contenues dans l’édit perpétuel (qui sera bien entendu commenté par les jurisconsultes). La procédure formulaire, entre autres pour cette raison, va progressivement tomber en désuétude, pour être remplacée par ce que l’on appellera la procédure extraordinaire. Ne pas se tromper sur le sens du terme : la procédure extraordinaire, sous le Bas-Empire, est bien la procédure de droit commun. Il faut entendre par là qu’il s’agit d’une procédure « extra ordo » (pardon pour le latin de cuisine, mais c’est peut-être plus clair ainsi…), c’est-à-dire « en-dehors de la liste » : le juge n’est plus un citoyen tiré sur l’ordo, il est un professionnel au service de l’Empereur. La justice tend ainsi à se professionnaliser, ce qui a plusieurs conséquences. Sans rentrer dans les détails, on peut évoquer notamment le développement des voies de recours (« appel » et « cassation », en gros, jusqu’à l’Empereur lui-même, magistrat suprême), mais aussi le renforcement du caractère « inquisitoire » de la justice romaine, auparavant largement « accusatoire » (dans le système accusatoire, en gros celui, à l’heure actuelle, des pays de « common law », « le procès est la chose des parties », le juge n’ayant qu’un rôle d’arbitre ; dans le système inquisitoire – qui est largement le nôtre – le procès est dirigé par le juge, qui conduit notamment une enquête – inquisitio ; on y reviendra…). L’Empereur s’en prend également progressivement aux jurisconsultes, de plus en plus nombreux et diversement compétents, et dont l’activité tend à rendre le droit extrêmement complexe, du fait d’avis contradictoires et d’une subtilité dans l’analyse confinant à l’occasion au pinaillage éhonté. Il commence par réserver « l’autorité » à un nombre restreint de jurisconsultes. Il va bientôt plus loin – à une date qui m’échappe, désolé… – avec la fameuse Loi des Citations, restreignant l’autorité aux cinq jurisconsultes les plus prestigieux, déjà anciens (Gaius en fait partie). Le déclin de la jurisprudence est dès lors inévitable. Et l’activité juridique de l’Empereur va enfin trouver son apogée dans les entreprises de codification.
 
La codification théodosienne et son influence. Codex, à l’origine, désigne tout livre relié. Mais le terme va finir par désigner plus particulièrement les recueils de lois que nous connaissons encore. S’il y avait déjà eu des codifications « officieuses », la première codification au sens strict est le fait, à une époque où l’Empire est déjà scindé en deux parties très opposées, des Empereurs Théodose II et Valentinien III. Si mes souvenirs sont bons (mais là, j’ai un doute…), le Code Théodosien correspond à ce que l’on appellerait aujourd’hui une « codification à droit constant », c’est-à-dire se contentant de rassembler et d’ordonner des textes de lois – des constitutions impériales, en l’occurrence – déjà existants. Le droit romain ne s’en retrouve pas moins un peu plus ordonné, et le Code Théodosien va jouer un certain rôle. En effet, l’Empire romain d’Occident, peu après, s’effondre sous le coup des invasions barbares. Cependant, sur son vaste territoire, les populations sont encore très romanisées et attachées à ce droit « savant », bien plus riche que les coutumes germaniques. Le Code Théodosien va ainsi influencer les peuples barbares de deux manières : certains vont s’inspirer de cette loi écrite et décider de rédiger leurs coutumes, afin d’avoir une législation officielle à laquelle se reporter facilement. Un exemple célèbre est la Loi des Francs Saliens, promulguée par Clovis, plus connue sous le nom de Loi salique (qui n’a à l’origine strictement rien à voir avec la dévolution de la couronne…). Ces lois, cependant, restent avant tout inspirées par les coutumes germaniques, et en présentent la plupart des caractères (ainsi la compensation pécuniaire – Wergeld – et d’innombrables listes d’infractions ou de cas particuliers extrêmement laborieuses…), même si l’influence romaine s’y fait sentir à l’occasion. Les Burgondes, entre autres, font de même (l’influence romaine s’y fait davantage sentir, si je ne m’abuse). D’autres, et ici il faut mentionner notamment les Wisigoths, qui occupent alors en gros le sud de la France et le nord de l’Espagne, s’inspirent beaucoup plus directement du droit romain contenu dans le Code Théodosien. Ils adaptent néanmoins ce code souvent « trop savant » pour les besoins quotidiens des habitants, dans une société qui n’a plus forcément grand chose à voir avec l’Empire. C’est ainsi que l’on aboutira notamment à la rédaction du Code d’Euric et du Bréviaire d’Alaric, sur lesquels l’influence du Code Théodosien sera indéniable. Cela va entraîner une dichotomie en France, laquelle sera dès lors coupée approximativement en deux jusqu’à la Révolution française. Au nord, on sera en pays de coutume, et, au sud, en pays de droit écrit (ledit droit écrit étant donc le droit romain, éventuellement dans sa version wisigothique, et n’excluant pas des enclaves coutumières).
 
La codification justinienne : le Corpus juris civilis. L’Empire romain d’Occident est donc tombé. Reste l’Empire romain d’Orient, qui survivra contre vents et marées jusqu’en 1453. Le célèbre Empereur Justinien, ambitieux et autoritaire, tente de reconstituer l’Empire dans son intégralité. Il remporte tout d’abord de francs succès grâce à l’astuce de son fameux général Bélisaire, mais il se méfie bientôt de lui, lui retire ses pouvoirs, et les Barbares reprennent les terres occidentales. Quoi qu’il en soit, dans cette optique ambitieuse, mais déjà dans ses propres terres orientales, Justinien entend parachever l’intervention impériale dans le droit romain, pour le fixer dans une forme pleinement satisfaisante. Le Code Théodosien a en effet rapidement montré ses défauts, certains textes anciens n’étant en outre plus guère adaptés à un Empire oriental et chrétien… Il réunit donc une commission de juristes, qui va accomplir une masse de travail considérable aboutissant à ce que l’on appellera désormais le Corpus juris civilis (« droit civil » étant à prendre au sens large de « droit du citoyen », et non dans son sens restreint contemporain : le Corpus juris civilis, s’il comprend essentiellement du « droit civil » dans ce dernier sens, contient aussi, notamment, du droit public et du droit pénal, et même du droit religieux, qu’on ne peut pas encore qualifier de « canonique »). Cet ensemble correspond à quatre livres :
-         Le Code à proprement parler : systématique, il ne s’agit pas que d’une codification à droit constant, de nouvelles constitutions étant ajoutées aux anciennes, dont certaines sont abrogées.
-         Les Novelles : il s’agit d’un volume évolutif, rassemblant progressivement les constitutions émises depuis l’établissement du Code (qui sera de toutes façons refondu sous le règne de Justinien même…).
-         Les Institutes : fait assez rare pour être noté, l’Empereur établit ainsi de lui-même un manuel destiné à l’enseignement de « son » droit… Les Institutes de Justinien empruntent cependant leur plan et nombre de développements aux Institutes de Gaius précédemment évoquées (le plan des Institutes a d’ailleurs correspondu à celui de l’enseignement du droit dans les facultés jusqu’à une époque récente…).
-         Le Digeste (également connu sous le nom de Pandectes): last bust not least, il s’agit, et de loin, du plus gros volume du Corpus juris civilis. Organisé systématiquement, divisé en 50 livres, il s’agit d’une vaste compilation de fragments des jurisconsultes, constituant une véritable somme du droit romain s’étendant sur plusieurs siècles. C’est ainsi probablement l’ouvrage de la codification justinienne le plus original, et celui qui aura la plus grande influence.
Or il est un procédé sur lequel il faut ici s’attarder : celui des interpolations. Les rédacteurs du Corpus, et notamment ceux du Digeste, confrontés à la difficile tâche de l’actualisation du droit romain, n’ont pas hésité, dans nombre de cas, à falsifier les textes antérieurs, ce qui leur permettait d’avoir un droit plus adapté, et en même temps de bénéficier de « l’autorité » des anciens. Pendant longtemps, on n’aura pas conscience de ces interpolations, qui ne commenceront à être découvertes qu’à partir de la Renaissance (voir plus loin) : la « chasse aux interpolations » deviendra dès lors centrale dans les études des romanistes… Il faut d’ailleurs ajouter que Justinien, soucieux d’établir la légitimité de sa compilation et d’éviter toute contradiction, a tout bonnement décidé de détruire les anciens textes disponibles dans l’ensemble de l’Empire, Code Théodosien compris, afin qu’il ne reste plus que le Corpus. D’où la rareté, aujourd’hui, des textes antérieurs : les Institutes de Gaius que l’on a retrouvées sont un palimpseste… Pour conclure cette section, on notera juste que le droit de Justinien, quand bien même des exemplaires du Corpus étaient sans doute parvenus jusqu’en Europe occidentale, y restera inconnu pendant longtemps.
 
J’en ai fini avec le droit romain « classique » à proprement parler. Il est cependant indispensable d’approfondir quelque peu la question en envisageant (trèèèèèèèèèèèès succinctement…) la « renaissance » du droit romain au Moyen-Age, celle-ci étant pour beaucoup dans l’image que l’on s’est forgé du droit romain et témoignant plus clairement de son influence sur nos institutions et notre droit contemporains.
 
La « renaissance » du droit romain et son influence. La « découverte » des textes de Justinien en Europe occidentale, aux environs du XIe siècle, n’est sans doute pas le fait du hasard. Si l’histoire de cette découverte reste encore assez floue, on peut néanmoins supposer qu’elle est le fruit de recherches approfondies dans les bibliothèques afin de fournir au pape des armes dans son conflit avec l’Empereur (c’est en gros l’époque de la « réforme grégorienne », et donc des ambitions de théocratie pontificale ; on est donc à une époque charnière des conflits entre, notamment, le pape, le Saint Empire Romain Germanique, et accessoirement le roi de France). Quoi qu’il en soit, le Corpus juris civilis est retrouvé (à Pise, me semble-t-il ; on sait en tout cas que le manuscrit y a séjourné, étant alors baptisé Lettra Pisana). Ce droit « savant » suscite l’enthousiasme, pour les raisons que j’avais évoquées dans l’introduction, et ne tarde pas à être utilisé par les puissances politiques, qui y voient une arme : on y retrouve en effet, notamment, des notions de droit public largement tombées en désuétude, et par exemple celle de souveraineté. D’où des effets très divers : l’Empereur germanique, par exemple, prétend assurer la continuité avec les Empereurs romains, pouvoir ainsi appliquer le droit de Justinien dans l’ensemble de l’Empire, et, surtout, émettre de nouvelles constitutions intégrant très légitimement le Code… et s’appliquant à l’ensemble de l’ancien Empire, France incluse, entre autres. Pour ce faire, l’Empereur s’est entouré de légistes. Mais le roi de France a fait de même, et, armés du concept de souveraineté puisé dans le Corpus, ses légistes vont en conclure que « le roi de France est Empereur en son royaume ». Ce n’est qu’un exemple des luttes juridiques majeures – parallèlement aux affrontements armés – qui abondent durant cette époque, et témoignant assez de l’influence énorme du droit romain (à certains égards, c’est en se basant sur cette notion de souveraineté que l’on en arrivera à Bodin, puis à la monarchie absolue ; les références à Rome sont d’ailleurs incontournables dans le langage politique de l’époque : les parlementaires sont souvent appelés « sénateurs », etc.). Le droit romain suscite ainsi de nombreuses vocations, et participe d’une véritable révolution intellectuelle touchant tous les domaines à cette époque (en philosophie, par exemple, c’est la redécouverte d’Aristote, avec notamment saint Thomas d’Aquin). Il suscite même trop d’enthousiasme aux yeux de certains, qui se font très critiques… et notamment le pape, d’ailleurs, qui voit « son » arme se retourner un peu trop facilement contre lui, et déplore que les étudiants tendent à se tourner davantage vers l’étude du droit romain que vers celle de la théologie et du droit canonique (d’où l’interdiction de l’enseignement du droit romain à la faculté de Paris, qui ne sera abrogée que sous Louis XIV)… Le droit canonique se constitue d’ailleurs en partie en réaction et sous l’influence du droit romain : parallèlement au Corpus juris civilis, on parlera bientôt d’un Corpus juris canonici (comprenant entre autres le Décret de Gratien), et les spécialistes du droit romain connaissent souvent également le droit canonique (ce sont des docteurs utroque jure, « dans les deux droits »). Un exemple de l’influence du droit romain sur l’Eglise : le développement de la « procédure romano-canonique ». L’Eglise est en effet la première à tirer des conséquences concrètes de la redécouverte du Corpus, et notamment sur le plan procédural (le roi de France, entre autres, suivra bientôt le mouvement). Il faut dire que l’Eglise n’avait cessé de critiquer les moyens de preuve « irrationnels » jusqu'alors employés : quel que soit le litige, on recourrait souvent à l’ordalie, c’est-à-dire au « jugement de Dieu ». Cela, l’Eglise n’en voulait pas (c’était pour elle péché, puisque cela revenait à « tenter Dieu »). Dans le droit romain, l’Eglise retrouve les anciens modes de preuve, notamment ceux de la « procédure extraordinaire » (voir plus haut). Conséquence extrêmement positive tout d’abord : plutôt q