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"Macbeth", d'Orson Welles

Publié le par Nébal

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Titre original : Macbeth.
Réalisateur : Orson Welles.
Année : 1948.
Pays : USA.
Genre : Drame / « Historique » / « Fantastique ».
Durée : 1h54.
Acteurs principaux : Orson Welles, Jeanette Nolan, Dan O’Herlihy, Roddy McDowall, Edgar Barrier…
 
Périlleux exercice que celui de l’adaptation shakespearienne. Il est certains travers que l’on peut craindre, celui du théâtre filmé, notamment, ne tirant en rien parti des atouts propres au cinéma. Et l’accueil de la critique et du public peut se faire acerbe, que ce soit en raison d’une trop grande servilité à l’égard de l’œuvre du poète, ou d’une trop grande liberté dans l’adaptation, ulcérant conservateurs et autres esprits chagrins. Quand c’est un génie de la stature d’Orson Welles qui s’y attelle, on est cependant en droit d’attendre un chef-d’œuvre. Aujourd’hui, on accorde volontiers ce titre à ses sublimes adaptations de Macbeth, d’Othello et de Falstaff. Pourtant, à sa sortie en salles en 1948, cette première tentative fut huée par le public anglo-saxon, et démolie par la presse… Et l’on imposa à Welles diverses coupures, et un remaniement complet de la bande-son : on n’avait pas apprécié l’accent écossais des personnages ! On croit rêver, aujourd’hui, à relire ces critiques infondées. Et l’on peut bien accorder à Orson Welles que son Macbeth est une pure merveille, à la fois respectueuse et audacieuse, inventive et juste.
 
L’histoire est connue – celle de la pièce, j’entends, l’histoire authentique ayant été passablement violée par Shakespeare, et pour le mieux. Posons cependant le cadre, en quelques mots. Nous sommes au XIe siècle, en Ecosse. Macbeth, noble guerrier, revient d’une bataille décisive, accompagné de son ami Banquo. En chemin, les deux hommes croisent trois sorcières, qui leur déclament une intrigante prophétie : à les en croire, Macbeth deviendra d’abord le seigneur d’une nouvelle terre, puis roi ; quant à Banquo, s’il ne deviendra pas roi lui-même, c’est cependant le sort promis à ses descendants. Or on annonce bientôt à Macbeth que le roi Duncan, en guise de récompense, lui accorde le fief promis par les sorcières ; dès lors, le chevalier ne peut s’empêcher de songer à ce destin glorieux que les trois vieilles femmes lui ont prédit… Il en fait part à sa femme, et la cruelle et ambitieuse Lady Macbeth de pousser son mari au meurtre de Duncan pour prendre sa place et accomplir la prophétie. Mais bientôt, remords et craintes torturent les royaux époux : les sorcières lui avaient bien dit que sa couronne serait stérile… Ne lui faut-il pas redouter Banquo et son fils ? Et Macduff, qui a quitté l’Ecosse pour l’Angleterre ? La folie s’empare de Macbeth et de sa femme : « le sang appelle le sang », et il est trop tard pour reculer…
 
Macbeth est probablement une des plus sombres œuvres de Shakespeare, noyée de sang, de mort et de déraison. Son atmosphère si particulière est délicate à saisir ; mais Welles y est parvenu à merveille, en faisant le pari de l’audace et de l’inventivité. Il lui fallait, notamment, faire avec les moyens du bord : la maison de production, Republic Pictures, était spécialisée dans les séries B à petit budget. Et Macbeth fut bien tourné comme une série B à petit budget… Ce qui ne saurait en rien être insultant : le résultat est magnifique.
 
Welles a donc décidé de se distancier au possible de toute forme de réalisme : son Macbeth aura une atmosphère plus « fantastique » que ce à quoi on était habitué, plus surréaliste, et plus expressionniste. Le factice, ici, s’affiche et se revendique comme tel. La toile peinte de l’arrière-plan n’a aucune prétention à la crédibilité, on en voit à l’occasion les plis, on la voit bouger, notamment quand, lors d’un éclair artificiel, on y voit se projeter l’ombre improbable d’un arbre noueux, dans un étrange jeu d’ombres chinoises. Des projecteurs accompagnent les personnages dans la nuit, la brume et le vent se lèvent instantanément, la nature est bannie du plateau. Il en va de même pour le son : à son habitude, Welles tourna en muet, et rajouta ensuite les voix des acteurs – sublime morceau de théâtre radiophonique, rien d’étonnant à vrai dire de la part de la troupe du Mercury Theatre ; on comprend d’autant moins les critiques de 1948… Mais il est d’autres jeux sonores, ainsi, par exemple, quand Macbeth se remémore les paroles de Banquo, et qu’un écho répète sans cesse ses derniers mots : on entend très distinctement le son d’un disque rayé… Quant au décor principal, le château de Macbeth, c’est une somptueuse et invraisemblable aberration monolithe, à la roche à peine taillée, à l’architecture insane, aux abîmes vertigineux et aux pointes acérées, aussi irréel et absurde que la couronne en carton que ceint Macbeth, bien trop large pour son front de roi sans sujets…
 
Non, Welles n’a pas succombé à la facilité ; à l’instar d’un Hitchcock, il s’est refusé à « filmer des gens qui parlent ». En cinéaste de génie, il a su utiliser tous les atouts de son art, pour un résultat unique et fascinant d’audace. L’irréalité, ici, n’est pas une vaine tentative de théâtre avant-gardiste, pédante et stérile ; elle sert l’atmosphère d’un film. Et tout est mis en jeu pour aboutir à une sorte d’art total. Le cadrage, ainsi, est d’une beauté effarante : Welles se place ici clairement dans une lignée expressionniste, empruntant à Murnau comme au Cabinet du docteur Caligari ; ce ne sont qu’angles tortueux, ombres envahissantes, stylisation à outrance, baroque et surréaliste : la folie des Macbeth imprègne la toile. Mais le montage n’est pas en reste : les longs plans-séquences qui s’insinuent à l’occasion ne tombent pas dans le piège du théâtre filmé ; lors des tirades, la caméra ne reste pas en place, elle bouge, opportunément, d’une icône à l’autre, avec une harmonie, une fluidité, une grâce et un à-propos qu’on ne retrouve que chez les plus grands (on peut penser, notamment, à peu près à la même époque, à certains plans magnifiques d’Hitchcock, dans La Corde bien sûr, mais plus encore dans Les amants du Capricorne – le fameux monologue d’Ingrid Bergman ; mais, après tout, nous parlons bien ici d’Orson Welles, lequel réalisera dix ans plus tard La soif du mal…). Mais ces plans, pour réussis qu’ils soient, restent finalement assez exceptionnels : le montage marque surtout par son dynamisme virtuose, empruntant à Eisenstein ; l’enchaînement rapide des plans traduit à merveille la confusion régnant dans l’esprit de Macbeth, la violence des batailles, le sordide des exécutions. Et il est encore bien d’autres jeux typiquement cinématographiques, ainsi dans l’utilisation du flou – lors d’une remarquable tirade de Macbeth –, ou encore des ralentis – la « forêt » –, voire d’étranges expérimentations totales, pour la plupart des scènes impliquant les trois sorcières à la face indistincte, manipulant leurs sinistres ingrédients dans une étrange et perturbante composition filmique.
 
C’est déjà beaucoup. Et l’interprétation n’est pas en reste. Welles n’est pas qu’un réalisateur génial : il est aussi un remarquable acteur, au charisme époustouflant. Il est parfait dans le rôle titre, incarnant à merveille la psychose de l’usurpateur, le visage tremblant, les yeux cerclés de noir écarquillés devant les horreurs hallucinées qu’il ne cesse de contempler, ainsi le spectre de Banquo, et celui de Duncan. Il touche, parfois ; il fait peur, surtout, ainsi lors d’une scène anthologique, où Macbeth, ciblé par un rai de lumière perdu dans les ténèbres, réclame une nouvelle prophétie des sorcières invisibles : le regard que Welles adresse enfin à la caméra, autant dire au spectateur, est porteur d’une folie lugubre et terrifiante qui ne peut laisser indifférent. Jeanette Nolan, quant à elle, compose une remarquable Lady Macbeth, assez différente de son interprétation habituelle : on en a fait généralement un personnage satanique, cruel et ambitieux, le mal à l’état pur, et c’est bien dans ce registre que l’actrice débute, lors des toutes premières apparitions de la sinistre harpie. Mais elle est bientôt plus subtile : une femme aimante et apeurée, dont la cruauté première dissimule mal une authentique fragilité, qui éclate enfin au grand jour, dans le désespoir de cette reine harcelée par une horde d'esprits vengeurs, déambulant à demi endormie sur le chemin de ronde, les mains tachées de sang. Face à ces âmes en peine, dévorées par l’ambition, et finalement jouets de forces qui les dépassent, Dan O’Herlihy, en Macduff, incarne la droiture et la dignité du chevalier très-chrétien, avec un charisme certain. Au final, lors de l’épique duel entre Macduff et Macbeth, on assiste ainsi à l’affrontement époustouflant de Dieu et du Diable, de la droiture et de la perfidie, de la justesse et de l’ambition, du courage et de la peur.
 
Non, décidément, ce Macbeth ne méritait pas la haine des spectateurs de 1948. Et on peut très légitimement aujourd’hui lui réserver le titre d’authentique chef-d’œuvre du septième art ; un de plus, pour le divin Orson Welles.

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"Ici-bas", d'Emmanuel Jouanne

Publié le par Nébal

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JOUANNE (Emmanuel), Ici-bas, [Paris], Denoël, coll. Présence du futur, 1984, 250 p.
 
Je ne connais décidément rien à la science-fiction made in France. Triste constat, mais je suis bien incapable de citer 20 ouvrages de SF français qui m’aient vraiment botté, au point de figurer dans une « bibliothèque idéale ». Ca peut pas durer, j’ai du retard à rattraper. Du coup, l’autre jour, flânant entre les étals des bouquinistes sur la place du Capitole, je me suis dit, tant qu’à faire… Et c’est ainsi que j’ai fait l’acquisition de ce roman d’Emmanuel Jouanne, pas réédité à ma connaissance. Un peu au pif. Mais la quatrième de couv’ me paraissait alléchante, et la couverture, si elle n’est certes pas bien belle, évoque néanmoins des masques. Et moi, les histoires de masques, ça m’a toujours fait de l’effet… Allez hop (au passage, j'ai appris depuis que ce roman avait été récompensé par le prix Rosny Aîné).
 
Jouanne, j’en avais déjà entendu parler, à travers un dossier qui lui avait été consacré dans un numéro de Bifrost. Il y avait une nouvelle de lui, qui ne m’a pas marqué plus que ça, et une longue interview, à la tonalité un peu agaçante des fois. Bon, j’en avais au moins retenu ceci : Jouanne était un des fondateurs du groupe Limite (avec des gens comme Francis Berthelot ou Jacques Barbéri), désireux de renforcer l’importance accordée au style dans la SF française, de produire une SF « plus littéraire » en abolissant les frontières entre genre et « littérature générale », ce qui n’a pas manqué de susciter une certaine animosité chez quelques confrères. Cette ambition m’a toujours paru louable, même si : a) il y a le risque d’en arriver à une bouillie pédante et sans âme ; b) la SF n’a en soi rien de dégradant (non mais). Mais pourquoi pas, après tout ?
 
Ecran noir. Puis : Avon Deschamps, une trentaine d’années, antiquaire, résidant et travaillant à MicroParis, dans quelques siècles. Le narrateur. Il est marié, avec Tom. Car Avon est un Mister, mâle dominant, et Tom un Monsieur, dominé, dans un monde où il n’y a pas de femmes : les femmes, comme chacun le sait, sont un mythe, une fiction littéraire, un véhicule symbolique, le fruit de l’imagination collective. Le couple d’Avon et de Tom est ainsi tout ce qu’il y a de plus normal. Et comme tout couple, il connaît ses crises : Avon en a « un peu marre » ; Tom aussi, sans doute, qui, échappant de la vaisselle, court s’écrouler sur le lit conjugal pour y sangloter, attendant un réconfort qui ne viendra pas. Normal, quoi.
 
On sonne à la porte. Un homme un peu nerveux annonce à Avon qu’il a gagné un concours. Avon, pourtant, ne joue pas… Ah oui, mais c’est un concours « discret », voyez-vous, et le fait est que vous avez gagné. L’homme s’en va, laisse un imprimé à Avon : celui-ci doit retirer son cadeau – non précisé – aujourd’hui dernier délai. Bon… Et Avon de sortir, intrigué : il défait sa chemise, retire ses poignées en plastique de son torse – normal, il faut bien, pour les transports en commun – et se rend dans un magasin où il n’a jamais mis les pieds. L’accueil est misérable, l’ambiance oppressante. Puis Avon est conduit dans une salle poussiéreuse, où l’attend un sinistre individu de 2 m de haut : il dit s’appeler Sam, et c’est un Comédien – un de ces types masqués, à qui on ne peut pas faire confiance. Et le cadeau ? Dans le coffre, à côté.
 
Une femme. La dernière femme, congelée, qui sort lentement de son hibernation. Elle appartient à Avon – on lui avait plus ou moins fait comprendre que son cadeau pourrait être embarrassant… Elle dit s’appeler Lilas ; mais elle ment, sans doute : Lilas, c’est une fleur, pas un nom ! Il faudra pourtant faire avec. Et commence alors un étrange périple souterrain pour le Mister, le Comédien et la femme anachronique. Ah, et le gnome « prévisionniste » qui se cache dans les robes de Sam, aussi. Pas question de revenir à la surface et de déambuler nonchalamment entre les immeubles figuratifs, en forme de téléphone ou de voiture : les femmes, dans ce monde-là, n’existent pas ; et il semblerait même que, les dernières, on les ait mangées… Mais est-ce vrai ? Après tout, ses parents ne cessaient de menacer le petit Avon de le manger s’il n’obéissait pas, ou s’il ne trouvait pas acquéreur à l’âge de 10 ans ; mais ça, c’était une blague, non ?
 
Etrange, isn’t it ? Un peu, mon n’veu. Sacrément perturbant même. Et fascinant aussi. Les premières pages de ce roman sont incontestablement brillantes et fortes ; il s’en dégage très vite une atmosphère très noire, absurde, oppressante et claustrophobe, cauchemardesque en un mot. La bizarrerie omniprésente suscite bien vite le malaise, et, rapidement, on ne peut s’empêcher de dresser un parallèle entre cet Avon Deschamps, à la fois maladroit et arrogant, petit bourgeois mal dans sa peau sur lequel tend à se refermer un vaste piège flou, incompréhensible et terrifiant, et un certain Joseph K. aux prises avec la Justice inaccessible du grenier du Palais. Le lien ne saurait faire de doute, et est dans un sens revendiqué (le magasin d’Avon se cache derrière la reproduction – eh eh… – d’une scène tirée d’une adaptation cinématographique du Procès). Jouanne n’est pas Kafka, mais son roman n’en est pas moins remarquablement pertinent et déstabilisant. Belle performance d’écriture : le lecteur est promené, hagard, tout comme le narrateur, dans le dédale en cendres des catacombes de MicroParis, d’une interprétation à l’autre, d’une histoire à l’autre – les protagonistes agrémentant les pauses de leur voyage de nombreux récits – dans un monde étrange et étouffant où l’on ne sait qui ou quoi croire, ni même si cela a une quelconque importance.
 
Le mensonge est en effet au cœur du roman. Tout, ici, est mensonge, dissimulation, fiction, façade, masque, factice, artifice. Les hommes se mentent, les parents mentent, les visages mentent (qu’ils soient dissimulés derrière un masque de Comédien ou le maquillage indispensable aux relations sociales), les bâtiments mentent, les documents mentent, les institutions mentent, l’histoire ment. Jusqu’au corps des individus, qui est factice : pas d’os à l’intérieur, que du plastique (ce qui est pratique pour les poignées, mais vise surtout à ne pas fondre ; tous les hommes à la colonne vertébrale naturelle ont fondu, c’est bien connu). Jusqu’aux rêves qui seraient fabriqués, par la caste souterraine des Dormeurs. Mensonge, tout le temps et partout : l’antiquaire Avon ment sur ses compétences, et vend un électrophone en le prétendant vieux de 1730 ; le métier de Lilas, à l’en croire, était de poser des bombes au service du Gouvernement, bombes qui n’étaient pourtant pas censées exploser (enfin, c’est ce qu’elle dit… Elle pose bien une bombe, dans la maison abstraite, mais ce n’est qu’une feuille de papier avec inscrit « ceci est une bombe ») ; quant à Sam, si c’est bien son nom, c’est de par sa formation un maître es mensonges… Tous peuvent bien prétendre ce qu’ils veulent : ce sont peut-être des Margis, par exemple, ces terroristes souterrains qui surgissent à l’occasion de maisons mobiles ; mais doit-on accorder le moindre crédit à un homme se présentant de lui-même comme un Margi ?
 
« Je suis un menteur. » Le paradoxe est connu. Certains le font remonter aux jeux sur le langage des sophistes de l’Antiquité ; Barbara Cassin, notamment, semble faire le lien entre ce type de paradoxes et la seconde sophistique, celle qui, dit-on, aurait inventé le roman… Mise en abyme, ce qui est approprié pour une aventure souterraine. Ici-bas est ainsi un roman palpitant (malgré quelques longueurs vers le milieu), fascinant, troublant, pertinent, et le plus souvent remarquablement bien écrit. Mais libre à vous de me croire. Ou pas.

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La nécro du jour (2)

Publié le par Nébal

Triste nouvelle ce matin au réveil : Tony Wilson est mort...

Ouep, Tony Wilson, l'homme de Factory Records (et donc de Joy Division, New Order, A Certain Ratio, les Happy Mondays, et bien d'autres encore...) et de l'Hacienda, l'icône de Madchester, le "héros" du film de Michael Winterbottom 24 Hour Party People. A pu. Monde de merde...

Pour pasticher Michael Bishop dans son chouette roman Requiem pour Philip K. Dick :

Las, Tony Wilson n'est plus.
Dieu va prendre mon pied au cul.

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"Invasions divines. Philip K. Dick, une vie", de Lawrence Sutin

Publié le par Nébal

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SUTIN (Lawrence), Invasions divines. Philip K. Dick, une vie, avant-propos de Paul Williams, traduit de l’américain par Hélène Collon, [Paris], Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1989, 1995] 2002, 721 p.
 
 
Philip K. Dick est un des plus grands écrivains du XXe siècle. Na. Il y a quelque temps de cela, lors d’une soirée un tantinet arrosée, c’est ce que j’avais sorti à deux vagues connaissances avec qui je causais littérature. Les deux explosent de rire : « C’est une blague ? » Non. Non, non. Philip K. Dick est un des plus grands écrivains du XXe siècle. Je ne suis pas bourré, et je vous assure que je suis sincère. Ils s’esclaffent à nouveau, et me regardent avec un air condescendant. « Attends… Oui, c’est pas mal… Mais… Bon, c’est pas très bien écrit, quand même… Et puis… C’EST DE LA SCIENCE-FICTION ! »
 
Là. Argument imparable. La science-fiction, c’est bien rigolo, ça divertit les nerds type ados attardés, mais, soyons sérieux, ce n’est pas de la littérature… Lawrence Sutin, auteur de cette biographie de Dick, on lui a aussi fait le coup, semble-t-il : « Philip K. Dick (1928-1982) reste un trésor enfoui dans le domaine de la littérature américaine parce que la grande majorité de ses œuvres a vu le jour dans le cadre d’un genre – la science-fiction – qui ne retient pratiquement jamais l’intérêt des gens sérieux. Car on ne saurait être sérieux en racontant des histoires de vaisseaux spatiaux, n’est-ce pas ? Une baleine blanche, voilà qui peut faire office de grande figure littéraire ; mais comment en dire autant d’un fongus de Ganymède télépathe ? » Et, effectivement, « la science-fiction fait ricaner la plupart des esprits sérieux : fusils à rayon maniés par des gaillards à chemise déchirée et pectoraux impressionnants, monstres aux yeux pédonculés malmenant des donzelles à soutien-gorge en cuivre… Le tout situé dans de « hardis mondes de demain » qui rappellent les pires séries B, avec leurs soucoupes volantes suspendues à une ficelle au-dessus d’une maquette de cité, ou encore ces super-héros un peu tartes issus des bandes-dessinées de notre enfance. » Ben tiens…
 
Ces abrutis parlent de ce qu’ils ne connaissent pas, et ne savent pas ce qu’ils perdent. Laissons-les à leurs préjugés, nous avons bien plus intéressant à faire que de batailler en vain avec eux. Lire des livres de science-fiction, par exemple, et notamment ceux de Philip K. Dick. Ou encore lire des ouvrages – hélas bien rares – tels que celui-ci, mélangeant biographie et essai pour dresser un portrait passionnant et souvent très pertinent de celui qui fut bien un des très grands écrivains de ce siècle. Car, pour citer à nouveau l’auteur, « Si Héraclite a raison de dire que « la nature des choses a coutume de se dissimuler », où chercher le grand art sinon dans un genre mineur ? »
 
Philip K. Dick a cependant une certaine réputation éventuellement nuisible, même auprès de ceux qui apprécient ses livres. En gros : écrivain totalement cinglé au cerveau cramé par la drogue… Cinglé, Dick ? Sutin multiplie les pages pour affirmer et réaffirmer que non, Dick n’était pas fou. Il n’était en tout cas pas schizophrène, ainsi qu’il s’était lui-même diagnostiqué. Mais bien perturbé, quand même, avec un certain nombre d’obsessions (concernant sa sœur jumelle Jane, notamment), de névroses (agoraphobie, etc.), une psychose maniaco-dépressive bien identifiée, et, tout de même, une indéniable tendance à la paranoïa… La drogue, il est vrai, n’arrangeait probablement pas les choses. Mais il est important de ne pas se tromper ici : non, Dick n’écrivait pas sous acide, contrairement à ce qu’on a pu prétendre (Harlan Ellison, notamment ; mais aussi Dick lui-même, en son temps…) ; il n’a d’ailleurs que rarement pris du LSD. Par contre, les amphétamines, c’est une autre histoire… Si l’on ajoute enfin que le bonhomme avait tout du mystificateur, on comprendra d’autant mieux qu’une extrême prudence est nécessaire avant d’avancer quoi que ce soit de péremptoire sur la vie et l’œuvre de Philip K. Dick. L’entreprise de Lawrence Sutin, dès lors, ne pouvait que requérir un travail colossal, de consultation de l’œuvre publiée, bien sûr, mais aussi des écrits « oubliés » ou plus intimes qui ont fini aux archives (et notamment la fameuse Exégèse de plus de 8000 pages, utilisée ici systématiquement pour la première fois) et enfin un grand nombre d’entretiens, plus d’une fois contradictoires, avec les gens qui l’ont connu (parents, épouses, amis, voisins, confrères…). Au final, la personnalité fort complexe de Philip K. Dick demeure floue sur bien des points ; reste que cet ouvrage fait figure d’incontournable si l’on désire appréhender au mieux l’œuvre dickienne. Et puis, il est temps de faire intervenir ce lieu commun : oui, la vie de Dick ressemble assez souvent à ses romans ; et elle est tout aussi passionnante.
 
Ca commence pas très bien, en tout cas, avec le décès après quelques semaines de sa sœur jumelle Jane, destiné à le marquer toute sa vie… On accompagne ensuite Dick à travers le siècle, de ses relations tendues avec sa mère Dorothy à son décès à la veille de la sortie en salles de Blade Runner, en passant par ses multiples échecs amoureux, parfois terriblement traumatisants, ses accès de délire paranoïaque, ses tentatives de suicide, ses problèmes de drogue, ses multiples internements (généralement à sa demande), son « expérience religieuse » de 1974 et le trouble qu'elle suscite en lui, imprégnant tous ses ouvrages ultérieurs et son Exégèse aux 8000 feuillets tantôt délirants, tantôt remarquablement lucides ; ses moments de bonheur, aussi, car il y en eut… Et l’on suit bien sûr sa carrière, celle d’un brillant écrivain de SF, écrivant parfois pour des raisons alimentaires, ceci dit, et terriblement frustré de ne pas être en mesure de percer dans la littérature générale ; chaque ouvrage étant en outre commenté et analysé, en fonction du contexte de son écriture et de ses retombées diverses, personnelles comme financières. Et reviennent tout le temps ces questions obsessionnelles, qu'il a su poser avec un talent incomparable : qu'est-ce que la réalité ? et qu'est-ce que l'humain ?
 
Cette biographie n’a en outre rien d’une hagiographie, même si Sutin éprouve une évidente sympathie pour son sujet. Si le personnage de Dick est le plus souvent attachant, avec son humour, sa générosité, son talent d’inventeur, sa passion, sa fragilité quelque peu puérile aussi, finalement attendrissante, il n’en a pas moins quelques côtés sombres : mauvais père, mauvais époux, parfois violent, aux sautes d’humeur incontrôlables, éventuellement dangereux pour lui et pour les autres, sans doute invivable au jour le jour (on est nécessairement pris d’une certaine compassion pour ses cinq épouses et ses autres amours passionnées), et puis mystificateur, donc… L’homme a préparé sa légende, et il en est conscient, ainsi dans cette lettre à Russel Galen datant de février 1981 : « Il est également clair que [avec Siva,] j’ai fait savoir au monde que j’avais traversé, durant la décennie écoulée, une mauvaise passe qui a duré plusieurs années. Mes futurs biographes s’apercevront que je leur ai mâché le boulot. Ma vie est un livre ouvert, et ce livre, c’est moi qui l’ai écrit. » Mouais…
 
Lawrence Sutin, dont le boulot n’a finalement pas été si mâché que ça, bien au contraire, nous livre ainsi une étude remarquable, rare et d’autant plus précieuse, de la vie et de l’œuvre d’un authentique génie. Une véritable référence, un ouvrage chaudement recommandé (pour ne pas dire indispensable…) à quiconque s’intéresse à l’auteur du Maître du haut château, du Dieu venu du Centaure, d’Ubik, de Substance Mort et de Siva, pour ne citer que ses plus grandes réussites.

CITRIQ

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"Kane. L'intégrale 1/3", de Karl Edward Wagner

Publié le par Nébal

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WAGNER (Karl Edward), Kane. L’intégrale 1/3, traduit de l’américain par Patrick Marcel, avant-propos de Gilles Dumay, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, [1975-1976, 2002] 2007, 608 p.
 
Bon, c’est pas un scoop, hein : aujourd’hui, il y a comme qui dirait une surproduction en heroic fantasy, bien encouragée, il faut le reconnaître, par des éditeurs pas toujours très scrupuleux, et des lecteurs prêts à bouffer de la merde et à en redemander le long de cycles interminables tant qu’il y a sur la couverture de ladite merde un type avec une grosse épée ou une donzelle en string de cuir. Et on y retrouve un peu toujours la même chose, dans cette « big commercial fantasy » : les auteurs ont généralement lu et adoré Tolkien – et ça c’est pas moi qui les en blâmerais –, mais considèrent que ça constitue dès lors une raison suffisante pour plagier le Maître, ou du moins essayer, avec juste une petite variation pour prétendre que « ah mais non, c’est une œuvre originale »… D’où une infinité de bouquins fonctionnant à la manière d’une partie de Donj’, avec la petite équipe d’aventuriers, la quête, l’ancien artefact surpuissant, et le vilain sorcier / nécromancien / chef orque / Dieu du mal qui plonge le monde dans le chaos.
 
Il peut malgré tout y avoir de très bonnes choses dans tout ça, ou du moins des machins fort divertissants : fut un temps (ah, nostalgie…) où je m’amusais bien moi aussi à rôder dans les Royaumes Oubliés, et où je lisais volontiers Margaret Weis et Tracy Hickman, par exemple. Je serais gonflé de prétendre le contraire. Par contre, une chose m’a toujours un peu gêné dans ce genre de récits : le manichéisme à bloc. Les gentils contre les méchants, ça ne correspond pas vraiment à ma vision du monde, et, on dira ce qu’on voudra, je n’ai pour ma part jamais considéré que Le seigneur des anneaux tombait excessivement dans ce travers, à la différence de ses nombreux émules (enfin... bon, je m'explique : chez Tolkien, il y a des méchants vraiment méchants, et quelques gentils vraiment gentils - assez rares, finalement - ; mais, entre les deux, les "gris" me semblent bien plus nombreux qu'on ne le dit généralement). Alors il y a bien des œuvres qui tentent de pondérer légèrement cette vilaine tendance, par exemple les romans et nouvelles composant « l’hypercycle du Multivers », ou « du Champion Eternel », de Michael Moorcock : Elric n’est pas forcément très fréquentable, il est même un brin sadique, et fait appel à l’occasion au maléfique Arioch… mais au final il se retrouve quand même indéniablement dans le camp des « gentils ». Elric aussi a été bien plagié comme il faut, certes ; mais le manichéisme reste quand même assez largement présent, au-delà de l'éventuelle part d'ombre du héros.
 
Il y a eu pourtant des sagas d’heroic fantasy, ou, si l’on préfère, de sword’n’sorcery, pour éviter ce travers. Ne serait-ce que le grand ancêtre emblématique du genre : Conan, chez Robert Howard, est un barbare, un voleur, un assassin, qui ne rechigne pas à l’occasion sur une petite séance de débauche et est quand même marqué par une certaine ambition l’amenant à des exactions diverses et variées qui n’en font pas exactement un saint (d’ailleurs, petite digression : Bragelonne, éditeur emblématique de cette fantasy à brouzoufs que je stigmatisais à l’instant, devrait publier l’intégrale des Conan de Robert Howard dans leur version d’origine, non traficotée et « amoindrie » par Lyon Sprague de Camp, encore inédite en France ; chouette !).
 
Et puis il y a Kane. Le personnage créé par Karl Edward Wagner, titulaire de deux World Fantasy Awards, a semble-t-il depuis un certain temps un statut « culte » en Anglo-saxonnie. En France, par contre, il était à peu près inconnu jusque là. Pourtant, il se pose là, le Kane. Autant le dire tout de suite : c’est une enflure finie, une ordure, un salopard, un fourbe, totalement dénué de morale, égoïste au possible, cynique et ambitieux. Les bons sentiments, l’altruisme, le bien, tout ça il le prend, il le retourne, et IL L’ENCULE !!! La quatrième de couv’ dit de lui qu’il est « à la fois Conan et Sauron ». Y’a du vrai, là dedans, même si, comme un critique du Cafard cosmique a pu le faire remarquer, Sauron, finalement, on ne sait pas grand chose de lui… Néanmoins, ce que l’on peut entendre par là, c’est que Kane est à la fois (ou, si l'on préfère, alternativement) le héros du roman, celui que l’on suit avec plaisir et aux exploits duquel on applaudit, et aussi le pire vilain de l’histoire, prêt à mettre le monde à feu et à sang pour satisfaire son ambition…
 
Mais qui est-il, au juste, ce Kane ? Eh bien, on ne sait pas vraiment… Nul ne connaît ses origines, et il n’est guère loquace à ce sujet. Mais tout à porte à croire… qu’il est à peu de choses près immortel, et parcourt la terre depuis plusieurs siècles ! Le personnage, quoi qu’il en soit, impose le respect : colosse musculeux à l’épaisse chevelure rousse, d’une habileté mortelle au combat, il n’est cependant pas qu’une brute sanguinaire à la cervelle de moineau ; c’est aussi un érudit, d’une grande culture littéraire et maîtrisant parfaitement les langues anciennes, qui connaît les légendes les plus obscures et les sortilèges que l’humanité a préféré oublier ; c’est en outre un brillant meneur d’hommes, un général compétent, stratège et tacticien hautement qualifié, un administrateur talentueux, un politicien fourbe et ambitieux. Et c’est une ordure immorale : Kane n’agit que dans l’intérêt de Kane, il ne se reconnaît aucun maître et n’adhère à aucune cause, si ce n’est parce qu’elle lui procure un intérêt temporaire ; aussi Kane peut-il se trouver dans le camp des « bons » et dans celui des « méchants » successivement… ou en même temps. Car Kane est tout sauf manichéen, et il en va de même du monde dans lequel il vit ; ce ne sont que complots, trahisons, fourberies en tout sens, et les personnages, quels qu’ils soient, ne sauraient en définitive se voir accoler l’étiquette réductrice de bons ou de méchants, en-dehors de quelques cas extrêmes pour ce qui est de l’abomination. Ca ne les rend que plus crédibles. Et en plus, ça défoule !
 
Le présent volume est le premier d’une intégrale en trois tomes du « cycle » de Kane, comprenant en tout trois romans, quinze nouvelles et deux poèmes. On trouvera dans celui-ci les deux premiers romans du cycle, La pierre de sang (1975) et La croisade des ténèbres (1976).
 
Au début de La pierre de sang, Kane fait partie d’une minable troupe de brigands ; un jour, cependant, il remarque dans le butin une étrange bague, une « pierre de sang », qui éveille son intérêt ; il se l’approprie en massacrant ses compagnons, puis part faire quelques recherches qui semblent confirmer ses premières intuitions. Kane se rend alors à la cité-Etat de Sélonari, menacée par sa voisine Breimen, et propose un plan à son souverain : non loin de Sélonari se trouve le marais de Kranor-Rill, dont on dit qu’il abrite les ruines de l’antique cité d’Arellarti, riche en artefacts anciens à même de conférer un avantage décisif à l’armée sélonarie ; si on lui confie une troupe de mercenaires, Kane s’engage à découvrir la cité oubliée, et à en ramener les trésors. Le souverain, lui aussi très érudit et loin d’être un imbécile, accepte : après tout, au pire, il ne perdra que quelques mercenaires… mais il se méfie quelque peu du géant roux. Quoi qu’il en soit, Kane s’enfonce bientôt dans le sinistre marécage, et, tandis que ses hommes tombent comme des mouches, terrassés par les serpents ou les assauts incessants des Rillytis, hommes-crapauds dégénérés descendant de l’ancienne race d’Arellarti, la pierre de sang qu’il porte au doigt se met à briller d’un étrange éclat… Je n’en dirais pas plus. Il y a en tout cas énormément d’aventure, de personnages charismatiques, d’embrouilles politiques, de fourberies en tout genre et de trahisons en veux-tu en voilà. Wagner n’est pas un grand styliste, mais le récit se tient bien et se lit agréablement - je le préfère pour ma part cent fois à ce que j'ai pu lire de Moorcock, par exemple... Un roman très divertissant, qui fourmille de bonnes idées, et rend un hommage appuyé à la littérature pulp : aux Conan de Robert Howard, bien sûr, mais aussi à une certaine science-fiction « à l’ancienne » (aussi étrange que cela puisse paraître, on trouve dans ce roman des extra-terrestres, et, dans un sens, des ordinateurs ! Il y a par ailleurs une « réflexion » – faut le dire vite, hein : je vous rassure, tout ça n’est guère subtil… – sur la science incomprise et perçue comme sorcellerie, qui n’est pas inintéressante) ; enfin, on pense énormément à Lovecraft lors de certains passages, notamment vers la fin, au parfum d’apocalypse. Extrêmement divertissant.
 
La croisade des ténèbres est un roman totalement indépendant, le seul lien avec La pierre de sang étant le personnage de Kane et l’univers qu’il parcourt. La cité d’Ingoldi a connu une brusque révolution : Ortède, un ancien pillard qui s’était attiré les sympathies de la populace, a refait surface sous le nom d’Ortède Ak-Ceddi, prophète de Sataki, une obscure (si j’ose dire) divinité maléfique, et la foule fanatisée a renversé le pouvoir des marchands ; bientôt, la horde des satakistes, tout de noir vêtus et arborant un brassard (qui fait un peu nazi…), déferle sur tout le Chapelli pour y semer la destruction : ceux qui refusent d’adhérer au culte de Sataki sont impitoyablement éliminés, et la croisade pouilleuse d’Ortède Ak-Ceddi, secondée par des ombres démoniaques, semble invincible. Kane est alors le général de la cité-Etat de Sandotnéri, et surveille la montée en puissance de la croisade des ténèbres ; mais une intrigue de palais l’opposant à Jarvo, le favori de la princesse Esketra, l’oblige bientôt à prendre la fuite. Jarvo le remplaçant à la tête de l’armée de Sandotnéri, Kane, en toute logique, décide de se joindre à Ortède Ak-Ceddi, pour faire de la horde satakiste une véritable armée, à même de submerger le monde entier… Ce roman, plus bref et à certains égards plus bourrin que le précédent, est une fois de plus très divertissant. L’ambiance de cauchemar totalitaire du royaume satakiste est fort bien rendue, et on retrouve là encore une atmosphère quelque peu lovecraftienne qui fait plaisir. Kane est toujours un salaud, les autres aussi, les trahisons s’enchaînent, et le lecteur passe un bon moment.
 
Ce premier volume de l’intégrale du « cycle de Kane » constitue ainsi un divertissement de qualité, et j’attends pour ma part la suite avec une certaine impatience.

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"La maison de l'exorcisme", de Mario Bava et Alfredo Leone

Publié le par Nébal

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Titre original : La casa dell’esorcismo.
Titres alternatifs : Il diavolo e i morti, Lisa e il diavolo, Lisa et le diable, The Devil And The Dead, The Devil In The House Of Exorcism, The House Of Exorcism.
Réalisateurs : Mario Bava et Alfredo Leone.
Années : 1973, 1975.
Pays : Italie, RFA, Espagne.
Genre : Fantastique / Horreur.
Durée : 91 min.
Acteurs principaux : Elke Sommer, Telly Savalas, Sylva Koscina, Alida Valli, Alessio Orano, Robert Alda…
 
Triste histoire que celle de ce film, où, une nouvelle fois, l’intérêt financier triomphe de l’art… Mais commençons par le commencement. En 1973, Mario Bava, le fameux réalisateur du Masque du démon déjà évoqué par ici, obtient le feu vert de son producteur Alfredo Leone pour tourner le film de son choix, en totale indépendance. Bava a son sujet, qu’il médite depuis plusieurs années, et tourne ainsi dans l’enthousiasme Lisa et le diable, film très personnel, passablement baroque, d’un fantastique teinté d’onirisme et plus orienté sur la suggestion et l’effet psychologique que sur l’horreur démonstrative. Ce film étrange et fascinant, sulfureux aussi (le thème central étant l’évocation d’un aristocrate décadent et nécrophile), est présenté au festival de Cannes en 1973, et y gagne semble-t-il l’estime du public et de la critique… mais ne trouve pas de distributeur. Plutôt ennuyeux pour Bava, qui avait mis beaucoup de lui-même dans ce métrage ; mais c’est également ennuyeux pour Leone, qui y avait mis quant à lui son argent… et qui entend bien le récupérer.
 
Or, la même année que Lisa et le diable est apparu sur les écrans un autre excellent film fantastique, au succès néanmoins incomparable : il s’agit bien sûr du génial L’exorciste de William Friedkin. Le public se rue dans les salles, L’exorciste obtient un succès auparavant quasi impensable pour un film d’épouvante. Et bientôt déferlent les pales copies, visant à profiter de l’engouement pour cette horreur « satanique », plus démonstrative et « naturaliste », dans un sens, que ce que l’on connaissait jusqu’alors.
 
Leone va tenter lui aussi de profiter du filon, et va ressortir Lisa et le diable de ses cartons à cette occasion. Il va tout simplement demander à Bava de tourner de nouvelles scènes rajoutant à l’original le thème de l’exorcisme alors en vogue… Bava est sceptique : Lisa et le diable n’a rien à voir avec ce genre d’horreur, c’est un film qu’il voulait très personnel, il aurait quelque peu l’impression de se prostituer en obéissant aux injonctions de son producteur. Il le fait, pourtant, à reculons, contraint et forcé ; puis il en vient à être tout simplement remplacé par Alfredo Leone lui-même, et exige que son nom soit retiré du générique (il ne collaborera plus avec ce producteur). Le film sortira cette fois en salles, composé pour moitié de scènes tirées de Lisa et le diable, et pour moitié de nouvelles scènes, certaines tournées par Bava, les autres par son producteur, le tout constituant une aberration totalement incohérente… mais qui n’en remporte pas moins un certain succès, allez comprendre…
 
Triste histoire, donc. Car il faut bien reconnaître que cette Maison de l’exorcisme est un film bancal, un film bâtard, on pourrait même dire un « 2-en-1 », tant les scènes du premier film et les nouvelles sont incompatibles : Lisa et le diable jouait la carte de la suggestion et de l’onirisme, développant un certain nombre de thèmes classiques du fantastique (nécrophilie, double, simulacres), La maison de l’exorcisme celle de l'horreur démosntrative et du réalisme à la Friedkin. Elke Sommer – par ailleurs assez convaincante tant dans le registre éthéré de l’original que dans le plagiat (en plus âgée, certes) de Linda Blair – navigue ainsi d’un film à l’autre, le long de deux trames narratives qui ne se rejoignent pas vraiment (pas facile de résumer le film, du coup...), tour à tour jeune fille perdue dans cette étrange maison au luxe baroque (où il n'y a pas d'exorcisme, contrairement à ce que le titre laisse entendre...), tantôt possédée secouée de spasmes épileptiques dans une froide chambre d’hôpital. Le film manque ainsi profondément d’unité, et devient vite assez pénible à suivre. Et, tant qu’à faire, les scènes jouant sur la vague de L’exorciste deviennent rapidement des plus ridicules, tant le plagiat est éhonté : allez, hop, de la bave verte ; hop, un brin de contorsionnisme ; hop, un chouïa de télékinésie (mais version très light) ; hop, les insultes scabreuses sur la sexualité du prêtre (sauf que c’est beaucoup moins glauque que dans la bouche de la petite Linda Blair ; les dialogues de ces séquences ont de toute évidence été écrits par-dessus la jambe, et ça ne joue pas en faveur du film ; par contre, il y a les inévitables plans nichons et foufounette, qu'est-ce qu'on ferait pas pour attirer le gogo...), etc. On pourrait hélas continuer longtemps. En outre, à la différence d’Elke Sommer, Robert Alda, qui joue ici l’exorciste (lequel arrive d’ailleurs vraiment comme un cheveu sur la soupe, là encore à la différence de « l’original »), est consternant de nullité et d’anti-charisme…
 
Tout n’est pas à jeter, certes. Bava reste un grand professionnel à la réalisation irréprochable, et qui nous mitonne à l’occasion quelques plans de toute beauté, essentiellement, comme de bien entendu, dans les scènes originales, mais aussi, à l’occasion, dans les scènes « d’exorcisme », parfois d’une violence assez impressionnante. Et, si l’on excepte Robert Alda, les autres acteurs sont dans l’ensemble corrects, ou ont du moins une présence indéniable à l’écran, notamment Telly Savalas et Alessio Orano. La musique de Carlo Savina, enfin, n’est pas inintéressante, même si elle tente un peu vainement de sonner « à la Bernard Herrmann » ou se repose à l’occasion sur le Concerto de Aranjuez.
 
Reste que La maison de l’exorcisme est une œuvre bâtarde et bâclée, que Bava a très légitimement renié : lors des scènes « d’exorcisme », quand Elke Sommer hurle « Je ne suis pas Lisa ! », on sent à vrai dire toute la frustration du réalisateur… dépossédé. Un film terriblement décevant, donc (je ne connaissais pas l’origine du film avant de le visionner, et ça m’a fait comme un choc : on se rend compte dès les premières minutes qu’il y a quelque chose qui cloche…). Il semblerait par contre que Lisa et le diable soit ressorti depuis dans sa version d’origine, et j’avoue que je suis curieux de voir ce que cela pourrait donner… mais le résultat ne peut être que meilleur, les principaux défauts de cette Maison de l’exorcisme étant son manque d’unité le rendant totalement incohérent et son opportunisme affligeant.

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"Lune de miel en enfer", de Fredric Brown

Publié le par Nébal

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BROWN (Fredric), Lune de miel en enfer
, traduit de l’américain par Jean Sendy, traduction révisée par Thomas Day, [Paris], Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1958, 1964, 1986] 2007, 366 p.
 
Fredric Brown est incontestablement un des maîtres de la SF humoristique, un admirable précurseur de Douglas Adams et Terry Pratchett, entre autres (probablement plus doué encore, d’ailleurs ; j’avoue avoir été un peu déçu par le Guide galactique…). Comme beaucoup de monde, j’imagine, je l’ai découvert pour ma part à la lecture du jubilatoire Martiens, go home !, hilarant roman décrivant l’invasion de la Terre par une flopée de Martiens petits, verts, indiscrets, et terriblement mal élevés… Et j’ai poursuivi l’expérience avec le non moins réjouissant L’univers en folie, succulente parodie de la SF space op’ des pulps antérieurs à « l’âge d’or », riche en absurdités de génie (le voyage spatial rendu possible grâce à une machine à coudre… c’est grandiose…). Cependant, Fredric Brown était semble-t-il renommé avant tout pour ses nouvelles, tant en SF qu’en policier, et je n’avais jusqu’alors jamais eu l’occasion de le voir s’exercer au périlleux exercice de la forme courte. C’est désormais chose faite, avec cette réédition tant attendue de Lune de miel en enfer, recueil d’une vingtaine de nouvelles de science-fiction (surtout ; mais il y a aussi quelques textes relevant davantage de la fantasy ou du fantastique – « Rien ne cerf de courir », « Une chance sur plusieurs milliards », « Géométrie plane », « Vaudou », « Bruissement d’ailes »…), généralement très courtes (nombreux sont les textes courant sur seulement 2 ou 3 pages, même si l’on trouve des nouvelles plus longues).
 
Commençons par évoquer la première nouvelle du recueil, qui lui donne son titre. Si elle déroge à la présentation d’ensemble que je viens de dresser du fait de sa longueur (une soixantaine de pages, c’est le plus long récit du recueil), elle n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques assez révélatrices de la tonalité générale de ce qui va suivre. Et tout d’abord pour ce qui est du contexte : la guerre froide. Celle-ci est en effet au cœur de ce recueil, et le thème ressurgit dans bien des nouvelles (la moitié environ, souvent les plus longs textes, composés généralement durant la première moitié des années 1950), que ce soit, comme ici, d’une manière largement humoristique (« Lune de miel en enfer », donc, mais aussi « Un homme de qualité » et « Un mot de notre direction »), ou, et cela m’a quelque peu surpris pour ma part, d’une manière bien plus sombre, voire totalement dénuée d’humour, mais non moins efficace (« Le dôme », « La sentinelle », « L’arène », « L’arme ») ; il y a en outre, entre ces deux extrêmes, une grande variété de degrés (« Le dernier Martien », « Une souris », « Les dieux en rient encore »). Dans « Lune de miel en enfer », ainsi, la guerre froide tend à devenir « chaude », le monde est près de basculer dans le conflit nucléaire, quand on constate une irrégularité statistique pour le moins perturbante : il ne naît plus que des filles… Ray Carmody, ancien astronaute et désormais opérateur du super-ordinateur « Junior », se voit dès lors confier une mission cruciale éventuellement à même de sauver la Terre : il va tenter de procréer sur la Lune ! On lui a choisi une épouse, d’ailleurs ; et, devant ce danger menaçant toute la Terre, il se trouve qu’il s’agit d’une Russe… C’est un brin grivois, sans être jamais vulgaire, c’est très drôle, mais pas seulement ; une excellente nouvelle, très bien ficelée, traitant la guerre froide par la satire, et lui cherchant une solution très « peace and love » avec quelques années d’avance…
 
Je ne vais pas détailler ainsi toutes les nouvelles du recueil – certaines sont trop courtes pour ne pas se retrouver plus ou moins contraint de lâcher le morceau –, mais revenir néanmoins sur celles qui m’ont paru les plus marquantes.
 
« Un homme de qualité », par exemple, retrouve le thème de la guerre froide, mais en le transposant, comme c’était souvent le cas à l’époque, sous la forme d’une invasion extraterrestre. Fredric Brown nous raconte ainsi comment Al Hanley a sauvé le monde entier sans même s’en rendre compte, tout simplement parce qu’il était complètement bourré… Ici, c’est le thème de l’incompréhension entre les deux blocs qui se trouve donc amené, avec un humour dévastateur.
 
Mais la crainte de la guerre nucléaire peut conduire à des textes bien plus sombres. Ainsi, par exemple, « Le dôme » : Le professeur Braden, conscient de l’inéluctabilité de l’holocauste atomique, s’est construit un abri et s’y est enfermé ; 30 ans plus tard, il hésite : osera-t-il enfin sortir ? A quoi peut bien ressembler le monde, désormais ? Y aura-t-il seulement quelqu’un pour l’accueillir ? Il est si seul…
 
La figure du savant plus ou moins sensé revient en maintes occasions, ainsi, par exemple, dans la jouissive et terrifiante « Expérience », mais aussi, plus tard, dans « L’arme », texte qui tient de la fable, avec sa morale lapidaire : « Seul un fou peut donner [une arme] à un idiot »…
 
« Le dernier Martien », parallèlement, joue la carte de l’ambiguïté : le texte est très drôle, certes, mais il y a quelque chose de plus, une angoisse sous-jaçante, celle de l’invasion dissimulée, de l’éventuelle subversion communiste cachée derrière une respectabilité de façade toute américaine (à la manière de Body Snatchers) : ici, un homme désespéré, au comptoir d’un bar, prétend à qui veut l’entendre ne pas être celui que ses papiers indiquent, mais bien le dernier survivant des habitants de la planète Mars, fauchés par une étrange épidémie… On retrouve ce thème avec « Une souris », mais aussi, de manière particulièrement brillante, avec l’excellent texte intitulé « Les dieux en rient encore ».
 
« L’arène » poursuit sur le thème de la guerre froide en la transposant sur un plan galactique, l’affrontement à mort de deux races parfaitement incapables de se comprendre mutuellement (ce que l’on retrouve aussi dans un sens dans le court et glaçant texte intitulé « La sentinelle »). Ici, la bataille qui s’annonce sera décisive, tout le monde en est conscient ; mais une étrange entité intervient, sélectionnant un membre de chaque race (un jeune éclaireur humain et son équivalent chez les « Externes », qui ressemble comme de bien entendu à une sphère rouge…), pour qu’ils se livrent dans une arène hors du temps à un combat à mort, qui décidera du destin de l’univers : le perdant verra sa race exterminée par un pouvoir supérieur, le vainqueur ne subira pas une seule perte. Un long texte très efficace et inventif, très noir aussi, qui m’a particulièrement touché (il faut dire que, dans une pathétique tentative de nouvelle, j’avais quasiment plagié ce texte sans le savoir, groumf…).
 
L’intervention externe pour mettre fin, d’une manière ou d’une autre, au conflit, revient elle aussi plusieurs fois, et notamment dans l’hilarante nouvelle intitulée « Un mot de notre direction », très sarcastique et fort bien vue, un petit bijou d’humour absurde.
 
Mais il est bien d’autres textes que l’on pourrait mentionner ici, par exemple le troublant « Bruissement d’ailes », traitant brillamment du thème de la superstition, ou encore diverses histoires à chute, parfois très prévisible (« Vaudou », « La première machine à voyager dans le temps »), mais souvent hilarantes (« Géométrie plane », par exemple, très chouette fable… sur la tricherie aux examens !).
 
Tout cela se lit fort bien, même si le recueil est – assez nécessairement – inégal. Les textes évoquant la guerre froide ont parfois quelque peu vieilli (et certains sont relativement connotés...), certains brefs récits sont tout au plus amusants. Mais c’est dans l’ensemble fort divertissant, un recueil de grande qualité qui se lit tout seul et ne pourra que satisfaire les nombreux admirateurs de l’auteur de Martiens, go home !, lesquels découvriront probablement ici des facettes qu’ils ne lui soupçonnaient guère.

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"Devil Story : Il était une fois le Diable", de Bernard Launois

Publié le par Nébal

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Titre : Devil Story : Il était une fois le Diable.
Réalisateur : Bernard Launois.
Année : 1985.
Pays : France.
Genre : Horreur.
Durée : 72 min.
Acteurs principaux : Véronique Renaud, Marcel Portier, Catherine Day, Nicole Desailly, Christian Paumelle, Pascal Simon…
 
(Hop, à tout seigneur tout honneur, le lien vers la chouette chronique de Rico sur Nanarland : http://www.nanarland.com/Chroniques/Main.php?id_film=devilstory )
 
David Lynch est un fumiste, un escroc, un vil plagiaire. Et Kubrick aussi, d’ailleurs. Et tous les autres. Tous. Sans exception. Des voleurs, des menteurs, qui ont tout pris au plus grand cinéaste de tous les temps, le seul, le vrai, qui se trouve être Français, en plus (oui, Môssieur), j’ai nommé Bernard Launois. Avec cet extraordinaire Devil Story : Il était une fois le diable, M. Launois a réalisé le plus grand film d’auteur (avec un grand « H ») de l’histoire du cinéma. Et il ne sera jamais dépassé.
 
Espérons-le, du moins (quoique…). Parce que pour un film d’horreur, ben là, du coup, c’est vraiment horrible ! Devil Story est une de ces œuvres rares qui aguichent le superlatif. Tout est « le plus » quelque chose, dans cette abomination. Pas étonnant, dans un sens, que ça soit le dernier film de son auteur (qui avait semble-t-il commencé sa pathétique carrière dans le film de fesses avant qu’il ne devienne film de boules, puis avait enchaîné sur d’abjectes comédies franchouillardes, avant de finir sur ce chef-d'oeuvre). En comparaison, Eric Rohmer fait figure de réalisateur correct, et Jean Rollin de virtuose. C’est dire… Produit en faisant la quête dans le métro de Saint-Barnabé-les-Flôts, photographié par un sadique, filmé avec les pieds de la scripte, monté par un nazi, interprété par des recalés au casting de Plus belle la vie, et, surtout, écrit par un fou dangereux, Devil Story est un film somme, une expérience, une grosse merde. Un nanar de compétition.
 
Plan bucolique sur la campagne normande. C’est joli, la Normandie. Quand soudain… TADAAAAAAAAAA !!! Surgit à l’écran un… heu… un type bizarre, sorte de sous-Leatherface mal maquillé, vêtu d’un pantalon militaire et d’un manteau noir de SS. Ca commence fort. Le type beugle, agite frénétiquement son couteau, et se rue sur ses victimes innocentes (en se prenant les pieds dans une tente). MASSACRE ! Gros plan sur le cadavre d’une victime ; le réalisateur semblant très content de son unique effet gore d’une inventivité et d’une efficacité sensationnelles, à savoir une poire qui fait « pssscchit » et fait gicler un peu de vin rouge toutes les deux secondes, le plan s’étire sur une durée inqualifiable, à la manière de ce que l’on pouvait voir dans le légendaire Blood Feast d’Hershell Gordon Lewis, mais en plus ridicule encore (et ça reviendra souvent dans le film, qui a de toutes façons une tendance ahurissante à faire s'éterniser les plans pour gagner du métrage…). Mais retournons maintenant à notre joyeux massacreur nazi ; il s’en prend à d’autres campeurs innocents qui ramassent du bois en sautillant et chantonnant (juré, j’invente rien) ; puis c’est le générique ; et puis hop un autre meurtre, comme ça, d’un automobiliste de passage et de sa bourgeoise qui n'en revient tellement pas qu'elle continue d'ouvrir et de fermer les yeux une fois morte. De temps à autre on voit un cheval. Noir, c’est important. Et puis on rejoint notre héroïne, touriste blonde comme il se doit. Un chat noir la regarde. Miaou. Miaou. Eclair. Cheval. Chat. Aaaaaaaaaaaaaah ! Mais non chérie ce n’est rien. La jeune fille perturbée et son ahuri d’époux se rendent dans une auberge (qui ressemble fort à un putain de château, oui) tandis que retentit la Toccata et fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach, agrémentée de coups de tonnerre de temps à autre (astucieux et original, n’est-ce pas ?).
 
Sans qu’on lui ait rien demandé, l’aubergiste, pressé par sa grognasse, se met à raconter la lugubre histoire du patelin. Flash-back : auparavant, dans le coin, y’avait des naufrageurs (on voit cinq types en costumes ridicules allumer un feu, et un stock-shot de bateau) ; sauf qu’une fois, il y a cent ou deux-cents ans, on sait plus, ils ont ainsi fait s’échouer un navire anglais « qui aurait dit-on fait une brève escale en Egypte pour y ramasser quelque chose, on n’a jamais su ce que c’était ». Aaaaaaaaaaah ! Les naufrageurs, on les a jamais revus après cette nuit d’équinoxe, mais ils ont des descendants, une vieille sorcière et son dégénéré de fils (oui, le nazi). Sinon, y’a aussi un cheval qui rode dans le coin (le cheval noir, donc), et c’est le cheval du Diable. D’ailleurs, l’aubergiste a juré de lui défoncer sa vilaine trogne, au canasson. Alors on le voit bientôt prendre son fusil, et essayer de taper avec la crosse sur un stock-shot de cheval courant à au moins 50 m de lui ; ensuite, à plusieurs reprises au cours du film, on le verra tirer sur le cheval (c’est-à-dire : on le voit tirer, on voit le stock-shot de cheval, le vieux se retourne dans l’autre sens et tire, on revoit le stock-shot de cheval, ad lib.), ce qui constitue une sorte d’intrigant « fil rouge ». Et en plus il ne recharge jamais.
 
La blonde, de son côté, attirée par une force obscure, décide de sortir en nuisette et ciré jaune en plein milieu de la nuit (parce que cette fois c’est bien la nuit ; ce film accumulait jusque-là les faux-raccords jour / nuit à une fréquence qui ferait pâlir de jalousie un Ed Wood au sommet de sa forme) ; elle prend sa voiture, croise le cheval, a peur du cheval, fuit vers une maison isolée qui se trouve bien sûr être celle du nazi et de sa psychopathe de mère, et découvre dans la joie ce qui sera quasiment son unique réplique jusqu’à la fin du film : « AAAAAAAAAAAAAAAAAAH !!! » Et puis une maquette de galion sort d’une colline, et alors là y’a un sarcophage (enfin, un couvercle de sarcophage), et il en sort une momie, et pis y'a une histoire de sœur aussi, et…
 
Bon. C’est déjà assez confus comme ça. Désolé mais je fais ce que je peux. Seulement voilà : ce film est totalement in-com-pré-hen-sible. Cherchez pas. C’est impossible. D’où Lynch c’est qu’un pédé. La succession de twists ridicules à la fin du métrage n’arrange certes pas les choses (mais bordel, qu’est-ce qu’il fout là, ce putain de chat qu’on n’avait pas vu depuis une heure ?!?). Par contre, un point positif : c’est ridicule du début à la fin.
 
Une expérience, vous dis-je. Moi, en tout cas, j’en sors traumatisé, et j’imagine que ça se voit…
 
Désolé.

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"L.G.M.", de Roland C. Wagner

Publié le par Nébal

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 WAGNER (Roland C.), L.G.M., [Saint-Mammès], Le Bélial’, 2006, 311 p.
 
Non. Ca ne s’est pas passé comme vous le croyiez, voyez-vous. Quand la sonde Arès 1 a touché le sol martien, le 18 juin 1967, elle a eu le temps de prendre une photo avant de cesser toute transmission ; et sur le cliché… un petit homme vert tire la langue. Evidemment, ça a quelque peu changé la donne. Les Etats-Unis et l’URSS se sont empressés de dire que l’objectif de la conquête de l’espace serait désormais Mars, et non la Lune. Mais ce sont les Soviétiques qui y sont parvenus les premiers ; et, au tournant du millénaire, les Rouges ramènent dans un de leurs vaisseaux spatiaux un singulier ambassadeur… qui disparaît bien vite sans laisser de traces. Commence alors pour le narrateur anonyme, agent des services secrets européens, une bien délicate mission : il faut retrouver le L.G.M., puis le protéger contre les malfaisants innombrables qui voudraient se l’approprier ; et, tant qu’à faire, déterminer pourquoi il est venu sur Terre : parce qu’à tout prendre, on dirait que c’est surtout pour le sexe, la drogue et le rock’n’roll…
 
Le cultissime Martiens, go home ! de Fredric Brown revisité à la manière de Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise. Ou le contraire. Mais aussi de l’uchronie, de la satire politique, des agents secrets, des enlèvements, des hippies, des pédés… Ajoutez un seau de variétoche franchouille, compensez en épiçant de Dead Kennedys ; laissez mijoter et servez chaud, avec, pour la touche finale, du Jimmy Guieu et de la physique quantique. Y’a pas à dire, c’est une bien bonne tambouille que Roland C. Wagner nous a concoctée là.
 
Si l’hommage à Fredric Brown, mentionné dès la quatrième de couv’ (hideuse ; la couverture est très chouette, par contre : Philippe Gady a fait là un joli boulot, complété par de sympathiques vignettes introduisant chaque partie du roman), ne saurait faire de doute, on aurait cependant tort d’un rester là. Sûr que cet ambassadeur facétieux, fouteur de merde, petit et vert, renvoie à ces immondes petits salopards qui semblent éprouver un malin plaisir à appeler tout le monde « Toto ». Mais il y a bien plus, ici ; L.G.M., loin d’être un simple pastiche (très réussi par ailleurs), accumule idées et références savoureuses pour se constituer au final en roman à part entière, libéré de l’ombre de son prestigieux modèle. Il en a en tout cas retenu l’humour absurde et mordant, donnant lieu à quelques scènes particulièrement hilarantes ; tenez, au hasard, vous vous imaginez ce que ça peut donner, un Martien sous coco interrogé par des agents du KGB ? Je vous assure que ça vaut son pesant de schbrounniekks.
 
Mais il y a plus, et notamment cette savoureuse uchronie. L’URSS ne s’est pas cassée la gueule, le mur n’est pas tombé, et Gorby est toujours aux manettes, assurant la libéralisation du régime (mais y'a des réfractaires par-ci par-là). Chez les voisins d’en face, par contre, c’est pas top ; en-dehors d’un petit intermède Jimmy Carter après la victoire des Russes dans la conquête de Mars, ce sont des administrations républicaines pures et dures qui se sont succédées, le président actuel, le « Petit Buisson », n’en étant que le pire ersatz ; dans cette Amérique en crise qui a perdu son leadership sur le monde dit « libre », c’est la propagande et la réaction à tout va, les ennemis restant ces bons vieux Popovs (les barbus fanatiques ont eu le bon goût, dans cet univers, de s’abstenir de prendre des leçons de pilotage ; on notera d'ailleurs que le roman avait été entamé – ainsi que sa publication sous forme de fascicules – avant le 11 Septembre, qui y a mis un point d’arrêt jusqu’à une époque récente…). Pas étonnant que la Californie, emmenée par son charismatique Gouverneur Jello Biafra, ait préféré faire sécession ; en même temps, là-bas, c’est que des pédés, hein…
 
Ca tape dur, c’est le moins qu’on puisse dire, et un petit peu partout, quand bien même on voit se dégager une certaine cible privilégiée. Les mauvaises langues n’hésiteraient probablement pas à parler « d’anti-américanisme primaire » (d’ailleurs, c’est quoi le secondaire ? Cette question m’interroge depuis un bail…) ; je dois dire que, pour ma part, j’en ai pas été loin. Seulement voilà : c’est une uchronie, et, surtout, c’est terriblement drôle ; du coup, ça passe beaucoup mieux que le tabassage à grands coups de clichés haineux (que j’avais un peu ressenti pour ma part dans le néanmoins très bon AquaTM de Jean-Marc Ligny, par exemple). Ca passe même très bien. Car, comme le dit le plus grand philosophe contemporain, j’ai nommé Didier Super, « mieux vaut en rire que s’en foutre ». Du coup, L.G.M. n’est pas seulement une farce hilarante ; c’est aussi un intéressant miroir tendu aux travers les plus déplorables de notre société (notamment, mais pas seulement, celle de nos amis d’outre-Atlantique). Et puis merde, quoi, faut dire ce qui est : Jello Biafra président d’une Californie indépendante, c’est plutôt bandant, non ?
 
Accessoirement, L.G.M. est aussi un très bon roman de science-fiction, qui saura ravir les amateurs de clichés un peu oubliés (c’est vrai, ça : où sont-ils donc passés, tous ces petits hommes verts ?), mais aussi ceux qui veulent du vrai, du dur, du qui peut faire mal à la tête, et qui auront l’occasion de se régaler avec l’effondrement de la fonction d’ondes et le fameux chat de Schroedinger. Enfin : son schbrouniekk, donc.
 
L.G.M. est donc très bon pour plein de trucs. L’écriture est anodine ? On s’en fout, c’est drôle et efficace ! Y’a des coquilles à tout va ? On s’en fout aussi (mais y pourraient faire gaffe, au Bélial’, quand même). L.G.M. est un divertissement de haut vol, hilarant sans être con, et ça fait bien plaisir. Merci beaucoup Monsieur R.C.W.
 
Quant au mot de la fin, je vais le laisser à Beth Gibbons, chantant de sa voix unique le tubesque Glory Green de Portishead :
 
« Give me a reason to schbrouink you
Give me a reason to be
A Martian » (1)
 
(1) Authentique.

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"Severance", de Christopher Smith

Publié le par Nébal

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Titre original : Severance.
Réalisateur : Christopher Smith.
Année : 2006.
Pays : Royaume-Uni – Allemagne.
Genre : Comédie / Horreur / Survival.
Durée : 90 min.
Acteurs principaux : Toby Stephens, Claudie Blakley, Andy Nyman, Babou Ceesay, Tim McInnerny, Laura Harris, Danny Dyer…
 
Il en va des films d’horreur comme de tout : il y a des modes. Pour le meilleur et pour le pire ; souvent les deux à la fois, à vrai dire. Ceci dit, le pire de chez pire (comme y disent les djeuns), c’était il y a de cela quelques années, avec, dans la foulée du sympathique mais surestimé et surtout incompris Scream, une kyrielle de teenage movies orientés slasher, généralement peu convaincants pour ne pas dire pathétiques. Même le public le plus décérébré finissant par s’en lasser, on est allé voir ailleurs ce qui se passait : ça a donné ces innombrables films de fantômes japonisants sinon japonais, avec la sempiternelle petite-fille-aux-cheveux-sales-qui-lui-tombent-sur-la-gueule ; le problème étant bien sûr que tout le monde n’a pas le talent d’Hideo Nakata, loin de là… Ces derniers temps, néanmoins, on a assisté à un étrange phénomène – que je serais bien incapable d’expliquer, je laisse ça à d’autres – consistant à retourner aux grands classiques, souvent révolutionnaires, de l’horreur des 70’s : que ce soit par le biais du remake (ce qui peut être sacrément douloureux) ou du pastiche respectueux, nombre de productions horrifiques de ces derniers années, à gros ou à petit budget, ne manquent pas de faire penser aux plus emblématiques réalisations d’un Tobe Hooper, d’un George A. Romero, d’un John Carpenter, d’un Wes Craven, d'un Joe Dante, d’un Sam Raimi, etc., quand ces gens-là se trouvaient au sommet de leur forme ; ce qui donne souvent au final une horreur plus sadique, plus outrancière, plus sale, mais aussi, éventuellement, plus drôle ou plus « politique ». Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, même s’il est toujours nécessaire, cela va sans dire, de faire le tri entre les pépites bourrées de talent – et elles sont nombreuses – et les fumisteries sans âme – qui sont encore plus nombreuses…
 
Tous les pays n’ont certes pas été touchés au même titre par ce retour aux sources, et tous n’ont pas su tirer leur épingle du jeu. Mais de l’autre côté de la Manche, en tout cas, ça se passe plutôt bien ! Neil Marshall, par exemple, nous a récemment régalés avec ce qui est probablement l'un des meilleurs films d’horreur de ces dernières années en tournant l’excellent The Descent, qui avait en outre le bon goût de ressusciter le sous-genre un peu oublié du survival. Edgar Wright, parallèlement, a réalisé un excellent Shaun Of The Dead, lequel, non content de rendre un succulent hommage aux immortels films de zombies du grand George A. Romero, constituait en outre une audacieuse tentative de synthèse entre horreur pure et éventuellement gore d’une part, et d’autre part comédie déjantée so british. Sauf que Shaun Of The Dead, pour enthousiasmant qu’il soit, reste avant tout une comédie ; l’alchimie parfaite entre ces deux genres, c’est bien Christopher Smith qui l’a obtenue, avec ce jouissif Severance.
 
Le premier long-métrage de Christopher Smith, le très bon Creep, était un survival particulièrement réussi, très glauque et assez politisé, prenant place dans le métro londonien ; une grande réussite : très bien filmé, une actrice principale fort charmante et très convaincante, un boogeyman fascinant et terrifiant, une ambiance oppressante, un cadre original… Creep avait tout pour plaire. Seulement voilà, pas d’bol : il est sorti en même temps que The Descent, et est ainsi passé quasi inaperçu… Severance, heureusement, n’a pas eu le même destin, et on ne pourra que s’en réjouir ; d’autant plus qu’entre temps, Smith a su se créer une patte toute personnelle, en jouant à fond la carte de l’humour anglais : du coup, si Severance est bel et bien un survival, encore une fois, il n’a pour autant pas grand chose à voir avec son sympathique prédécesseur.
 
Le pitch est superbe, et n’est pas sans évoquer un hilarant passage du chouette roman co-écrit par Neil Gaiman et Terry Pratchett, De bons présages (je ne pourrai certes pas affirmer qu’il y a là une influence directe, mais ça ne m’étonnerait pas plus que ça). Nous sommes quelque part en Europe de l’Est, en Hongrie probablement… ou peut-être en Roumanie… en Serbie ? Bon, dans le coin, c’est pas bien grave. On y retrouve, dans un super bus climatisé, une équipe de cadres sup’ de Palisade, une entreprise anglaise du secteur de la défense, qui a conclu quelques gros contrats dans la région. Le patron de Palisade, du coup, a décidé de « récompenser » ses fidèles sbires en leur offrant, non pas des vacances, faut pas déconner, mais un « week-end de cohésion » : vous savez, un de ces trucs abjects destinés à souder l’esprit d’entreprise, à montrer à quel point on est « corporate »… Et tout ce beau monde (une belle brochette de stéréotypes, par ailleurs) de prendre la route d’un gîte paumé dans la forêt hongroise (ou roumaine… ou serbe…) pour y faire, heu… du paintball, par exemple ? Bon, des activités de plein air, dans un esprit convivial et sympathique, on forme une grande famille, tout ça… Sauf que le chauffeur du bus, fort récalcitrant, les abandonne devant une route barrée par un tronc d'arbre, que le gîte est pourri, désert et totalement isolé, et que l’ambiance qui règne entre les différents employés n’est pas forcément des plus chaleureuses. Bon, pas d’quoi en faire un drame, au pire ça sera juste un week-end de merde… Sauf que ça sera un peu pire que ça, un étrange bonhomme tout de cuir vêtu et le visage masqué comptant bientôt tester la cohésion du groupe à grand renfort de couteaux de chasse et de pièges à ours...
 
Et c’est là que Christopher Smith a particulièrement réussi son coup. Le film, après un bref pré-générique annonçant la couleur horrifique, devient bien rapidement une comédie hilarante, jouant sur tous les registres du rire, du plus subtil au plus gras ; on s’amuse beaucoup, tout cela est très anglais, la satire du monde de l’entreprise – et de la vente d’armes, tant qu’à faire – est vive et corrosive ; quelques scènes sont particulièrement brillantes sur le plan de la réalisation, ainsi celles impliquant Steve, le jeunot mal élevé défoncé aux champis, aux hallucinations perturbantes, ou encore cette séquence géniale où les différents membres du groupe échangent leurs versions de l’histoire du gîte. Et puis, brusquement, on bascule dans l’horreur ; la vraie, la glauque, la gore, celle qui fait mal. On frissonne… et on est à nouveau écroulé de rire. La vraie réussite du film réside dans cette symbiose parfaite, cette alchimie remarquable, autorisant les éclats d’hilarité devant les scènes les plus abominables ; mais Severance n’est pas qu’une comédie à la Shaun Of The Dead : non, c’est aussi un véritable film d’horreur, parfois très angoissant, où ça tranche et ça gicle, ça souffre et ça meurt. Constat stupéfiant, et belle performance d'écriture : on en vient à rire et à frissonner en même temps ! Comédie et horreur s’imbriquent à merveille, pour donner au final un film assez unique, qui ne peut pas laisser indifférent… d’autant plus, à vrai dire, que le spectateur se retrouve partagé entre compassion et jubilation sadique, devant le massacre de cette répugnante engeance de cadres sup’ tout droit sortis de l’école de commerce.
 
Ajoutez à cela que le film est loin d’être con, avec une tonalité politique évidente sans être martelée pour autant ; une réalisation brillante, avec une très belle photographie ; des acteurs très convaincants, que ce soit dans le registre de la peur ou dans celui du rire (mention spéciale pour la charmante Laura Harris) ; quelques twists biens vus, reprenant la tradition du genre ou la dynamitant sans vergogne…
 
N’en jetez plus. Severance est un petit bijou de comédie horrifique, assez unique en son genre, et qui mérite assurément d’être vu.

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