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"La faune de l'espace", d'A.E. Van Vogt

Publié le par Nébal

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VAN VOGT (A.E.), La Faune de l’espace
, traduit de l’américain par Jean Rosenthal, Paris, Gallimard – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1939, 1943, 1950, 1952, 1971] 2003, 308 p.
 
A.E. Van Vogt est généralement considéré comme un des plus brillants auteurs de la SF américaine de « l’âge d’or », aux côtés d’Isaac Asimov, Robert Heinlein, Clifford Simak et Theodore Sturgeon. Mais j’étais passé complètement à côté de la plupart (tous sauf Asimov, à vrai dire) lors de ma première période de dévotion à la SF – aka mon adolescence boutonneuse. Or l’on dit souvent que ces auteurs gagnent à être découverts jeune… Je sais pas. Je relis toujours Asimov avec plaisir, j’ai découvert très récemment Heinlein, que j’aime bien, de même pour Simak et Sturgeon, ce dernier m’ayant plus particulièrement intéressé. Quant à Van Vogt…
 
Il y a de cela un an ou deux, j’entame ma redécouverte de la SF… avec la quasi-intégrale de Philip K. Dick. Et je lis, par-ci par-là, diverses références notant la forte influence de Van Vogt sur ses textes, notamment parmi les plus anciens (et en premier lieu Loterie solaire). Pourquoi pas, donc, aborder la lecture de ce précurseur à mon auteur fétiche ? Je me rends dans ma libraire préférée, et saisis un exemplaire du Monde du non-A, premier volume du célèbre « cycle du non-A » ; et là, que vois-je ? « Traduit par Boris Vian ». Ah ouais, tiens, bon, d’accord. Raison de plus, non ? Je prends, et les deux volumes suivants (Les joueurs du non-A et La fin du non-A) dans la foulée. J’entame la lecture ; voui, c’est plutôt sympa jusque-là, très dickien avant Dick, effectivement ; pas très bien écrit, ceci dit, mais bon… Et là, c’est le drame : passées les premières pages plutôt attrayantes, on se retrouve bien vite dans un nawak space op’ bourrin, stupide et prétentieux, largement incompréhensible, écrit avec les pieds, et, pour ainsi dire, chiant comme la pluie. Humf, peut-être était-ce une réaction thalamique ; vite, la « pause » ; zen, j’entame le deuxième : pareil. Je dois vraiment être très thalamique… Obstiné, j’essaye le troisième (bien plus récent, et pas traduit par Vian cette fois) : c’est un peu plus rigolo, mais quand même… Pas convaincu, mais alors vraiment pas du tout. J’essaye son autre classique, A la poursuite des Slans : je parviens à la fin sans trop souffrir, mais c’est quand même pas top… J’en arrive à la conclusion que Van Vogt, ben c’est pas pour moi, quoi…
 
Et puis, récemment, navigant sur le forum du Cafard cosmique, je tombe sur un débat « pour ou contre Van Vogt » et un compte-rendu élogieux de La faune de l’espace. Je regarde un peu, sans vraiment intervenir ; visiblement, la communauté SF est assez divisée sur le Monsieur, qui a ses idolâtres et ses contempteurs. Je suis intrigué, quand même, et je veux bien redonner une chance à papy Alfred Elton ; d’où l’achat (toujours dans ma librairie préférée) de La faune de l’espace, et, dans la foulée (parce que je suis particulièrement stupide / masochiste / courageux / de bonne volonté, rayez les mentions inutiles), son autre « grand titre », Les marchands d’armes (c’est-à-dire, en un volume en poche, Les armureries d’Isher et Les fabricants d’armes).
 
Alors, alors, ça donne quoi, La faune de l’espace ? Ben, déjà, comme pas mal de trucs de Van Vogt, c’est plus ou moins un fix-up, semble-t-il, c’est-à-dire un roman formé de différents textes reliés entre eux, plus ou moins à la va-comme-je-te-pousse, des fois. Ici, le lien, c’est la mission du « Fureteur », un « vaisseau cosmique terrien » (dixit la quatrième de couv’) sillonnant l’espace pour une mission d’exploration de plusieurs années, avec à son bord pléthore de scientifiques en tout genre. On comprend mieux, du coup, le titre original, The Voyage Of The Space Beagle. Mais ça rappelle aussi autre chose, non ? Allez, un petit effort… « L’espace. L’ultime frontière… » Ouais. Il y a effectivement fort à parier que Gene Roddenberry, quand il a créé la série Star Trek, avait lu et adulé La faune de l’espace, parce que ça y ressemble pas mal, quand même. Ce qui, à vrai dire, n’est pas forcément rassurant ; parce que si Star Trek, à l’occasion, ça peut être assez sympa à visionner, sous une forme romanesque, ça peut par contre vite devenir lourd… Mais bon, baste les a priori.
 
Le principal héros du roman s’appelle Grosvenor, et c’est le nexialiste du vaisseau. Un nexialiste ? Qu’est-ce que c’est donc que cette chose ? Eh bien, un nexialiste, c’est un spécialiste… du nexialisme ; c’est-à-dire d’une « science fictive » ou d’une « pseudo-science » (selon que l’on est gentil ou méchant), comme Van Vogt, semble-t-il, les appréciait particulièrement, celle-ci consistant semble-t-il en une forme d’encyclopédisme, de polymathie recoupant les diverses branches de la science ; bon, c’est un peu vague… On n’est pas avare en procès d’intention, parfois, à l’encontre de AEVV ; certains, qui ne lui ont pas pardonné son intérêt avoué, fut un temps, pour la « dianétique » de L. Ron Hubbard, ont voulu y voir quelque chose de très louche dans ce goût-là… Mais c’est peu probable : le roman est de toutes façons antérieur à La Dianétique. Et à vrai dire, perso, je m’en fous un peu… Plus gênant, le nexialisme, en dépit de ce que Grosvenor prétend lui-même, a des accents un peu faf, des fois… Mais bon. Pas grave. C’est pas aussi agaçant, de toutes façons, que la « conception cyclique de l’histoire » de « l’archéologue » Korita, qui est lui carrément à baffer…
 
Grosvenor, Korita, et tous les autres scientifiques du « Fureteur » (parmi lesquels on accordera une place particulière à Kent, chef des chimistes, politicard ambitieux et le pire ennemi de Grosvenor et du nexialisme), se retrouvent ainsi embringués dans un long voyage dans de lointaines galaxies, à la recherche de faune ou de civilisations extraterrestres. Et c’est ainsi que l’on va voir se succéder quatre récits de rencontres, très inégaux. Le premier, avec Zorl, est assez correct ; le deuxième est chiant comme c’est pas permis ; le troisième, avec Ixtl, est de très loin le moment le plus intéressant du roman (on l’a souvent noté, mais c’est très vrai : ici, Van Vogt préfigure pas mal Alien de Ridley Scott) ; le quatrième aurait pu être bien, mais est perturbé par un délire politique agaçant, et s’achève en queue de poisson.
 
Alors, VV remonterait-il dans mon estime ? On s’en doute : non, pas du tout. Même si la lecture en est moins pénible que celle du « non-A » (encore heureux !), La faune de l’espace est quand même franchement médiocre, pour rester poli, sur le plan de l’écriture. Les personnages sont totalement creux, et le peu de relief qui leur est donné à l’occasion les rend presque invariablement antipathiques : impossible de s’y attacher. Les intrigues, si l’on excepte celle avec Ixtl, donc, sont généralement mollassonnes et peu divertissantes. Pas ou peu d’intérêt scientifique a priori, et les quelques réflexions d’ordre philosophique ou social sont le plus souvent risibles, quand elles ne sont pas plus ou moins nauséabondes.
 

Bref, on s’en passera…

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"2x4", de Einstürzende Neubauten

Publié le par Nébal

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EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN, 2x4.
 
Tracklist :
01 – Fleisch « Blut Haut » knochen (Belgium 1982)
02 – Sehnsucht (nie mehr) (Berlin 1983)
03 – Womb (Hamburg 1980)
04 – Krach der schlagenden Herzen (Belgium 1982)
05 – Armenisch Bitter (Berlin 1982)
06 – Zum Tier machen (Berlin 1982)
07 – Sehnsucht (still stehend) (Berlin 1982)
08 – Durstige Tiere (Amsterdam 1982)
 
Einstürzende Neubauten. Rien que le nom de ce groupe mythique en a déjà fait trébucher plus d’un de ma connaissance ; tant mieux, dans un sens : prononcé à la ramasse, ça aurait presque quelque chose de cthulhien. Mais les gens de chez Roir ne sont pas joueurs : à tout hasard, ils précisent « Collapsing New Buildings » dans le livret de cette réédition en CD de ce live classique, qui n’avait connu qu’une édition en cassette en 1984.
 
On est là au tout début de la bande à Blixa Bargeld. Et autant dire que ça dépote. Rien à voir avec le néanmoins excellent double-album live intitulé 9-15-2000, Brussels, qui présente la facette la plus récente d’Einstürzende Neubauten, toujours expérimentale, mais bien plus douce. Ici, on fait dans l’agression sonore, dans le terrorisme musical ; on est même avant Halber Mensch, c’est-à-dire : encore pire. Chouette !
 
A mort la mélodie ! Dans la foulée des époustouflants concerts de Throbbing Gristle, les Berlinois se livrent ici à des performances scéniques particulièrement physiques, tout entières vouées au culte du bruit sous toutes ses formes. Blixa Bargeld ne chante pas : il hurle, déclame, se livre à des incantations. Derrière lui, les musiciens s’acharnent sur des batteries « concrètes » faites de divers objets métalliques, n’hésitant pas à rompre la rythmique (comme sur « Fleisch « Blut Haut » knochen ») pour mieux perturber l’auditeur, ou sur des instruments électroniques de leur propre fabrication. La basse se fait discrète, mais la guitare rugit de temps à autres ; pas d’arpèges ou d’agréables solis, ici : la musique, c’est avant tout du bruit, à l’état pur. Et les morceaux jonglent ainsi, dans leur construction unique, entre silence et rage.
 
Car il y a malgré tout des moments plus calmes, par exemple avec les étranges sonorités orientalisantes de « Womb » ou « Armenisch Bitter ». Ce n’est pas moins perturbant, à vrai dire, et c’est remarquablement jouissif.
 
Ce sont les racines de la musique industrielle, cet étrange courant à la fois populaire et hermétique éclos parallèlement au punk. La musique d’Einstürzende Neubauten est difficile d’accès, c’est vrai ; elle tient, finalement, tout autant de la composition savante que de l’art contemporain, du théâtre expérimental et du pamphlet anarchiste. Elle est brillante et rebutante. Elle est unique.
 

Et ce bref album live est à vrai dire indispensable à qui veut se plonger dans les abysses de l’underground du début des années 1980, et frémir avec jubilation devant cette inventivité extraordinaire, cette folie génialement créatrice, qui n’a pas vraiment connu d’équivalent depuis.

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"Le masque du démon", de Mario Bava

Publié le par Nébal

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Titre original : La Maschera del demonio.
Titres alternatifs : Black Sunday, House Of Fright, Mask Of The Demon, Revenge Of The Vampire, The Demon’s Mask, The Hour When Dracula Comes, The Mask Of Satan.
Réalisateur : Mario Bava.
Année : 1960.
Pays : Italie.
Genre : Fantastique / Horreur / Gothique.
Durée : 87 mn.
Acteurs principaux : Barbara Steele, John Richardson, Andrea Checchi, Ivo Garrani, Arturo Dominici, Enrico Olivieri…
 
 
Nombreux sont les incontournables dans la longue histoire du cinéma fantastique ; rares, cependant, parmi ces classiques, sont ceux qui font réellement peur : certains films de Tourneur, peut-être, et probablement le superbe The Haunting de Robert Wise… Plus rares encore, parmi ces chefs-d’œuvre, sont ceux que l’on peut qualifier de films d’horreur à proprement parler. Jusqu’à présent, je n’en connaissais pas vraiment… Et puis j’ai vu Le masque du démon de Mario Bava.
 
Mario Bava. Un nom qui m’effrayait un tantinet il y a encore peu de temps. Il faut dire que l’abondance de séries Z plus ou moins nanardeuses produites en Italie des années 1950 à 1980 a de quoi forger une réputation indue, en noyant des perles sous le fumier… Quelle erreur, pourtant ! Le cinéma populaire italien, en ce temps-là, avait de véritables maîtres, capables de réaliser d’excellents films, tout en acceptant les règles du cinéma d’exploitation. On connaît Sergio Leone, bien sûr, et Dario Argento également (qui est tombé bien bas, hélas…) ; on pourrait évoquer de même, parfois, Lucio Fulci, et bien d’autres encore. Et il y a Mario Bava. Rien à voir avec son tâcheron de fils Lamberto : à en croire le discours dominant, Bava, le vrai Bava, le paternel, c’est le plus grand, tout simplement. Jusqu’ici je restais un peu sceptique : La Baie sanglante, son film culte renouvelant les règles du giallo pour accoucher, dans la douleur et l’hémoglobine, du slasher, m’a plutôt fait l’effet d’un navet, en dépit d’indéniables qualités cinématographiques. Alors je n’osais pas vraiment regarder le reste. Erreur, erreur stupide. Le début de la carrière est visiblement d’un autre tonneau. Et notamment cet extraordinaire Masque du démon, révolutionnaire et à l’influence incomparable… et qui est le premier film de son auteur (plus exactement, le premier film pour lequel il fut crédité à la réalisation ; auparavant, il était un directeur photo recherché, et avait à l’occasion manié la caméra pour remplacer un réalisateur défaillant).
 
La Moldavie, au XVIIe siècle. La princesse Asa, accusée de sorcellerie et de vampirisme, est attachée à un bûcher ; près d’elle, le corps sans vie de son amant Igor. Son frère la renie, les prêtres à ses côtés la vouent aux flammes de l’Enfer. Elle les maudit, tous, proclame haut et fort son allégeance envers Satan, et jure qu’elle reviendra pour se venger de ses tortionnaires. Jusqu’ici, rien de très original, même si c’est d’ores et déjà magnifique ; dans un superbe noir et blanc, c’est l’atmosphère classique, oppressante et grandiloquente, du gothique anglais, qui connaît alors un franc succès avec les films de la Hammer, que l’on retrouve, et l’influence ne saurait faire de doute. Pourtant… Le bourreau se saisit d’un masque de fer, dont la face intérieure est garnie de pointes ; il le pose lentement sur le visage de la sorcière… et tout autant sur le visage du spectateur, la caméra étant ici subjective. Puis il s’empare d’un gigantesque maillet et… d’un coup sec, enfonce le masque dans le crane de la pauvre victime. Là, nous sommes dans l’horreur ; la réaction du spectateur est physique ; on est exorbité, ahuri, sous le choc d’une violence inattendue pour un film d’épouvante de 1960 : on est au-delà du gothique, dans une forme d’horreur plus contemporaine, plus crue, plus réaliste, plus sadique aussi. Et l’on prend conscience que le spectacle qui nous attend sera unique.
 
200 ans plus tard. Le docteur Thomas Kruvajan et son jeune assistant, Andre Gorobec, se rendent à un congrès scientifique. La route qu’ils empruntent est mauvaise ; les gens l’évitent, qui se souviennent de la malédiction de la sorcière. Mais les éminents médecins raillent cette superstition. Quand leur diligence s’enlise, ils en profitent même pour visiter le tombeau de la princesse Asa : son cercueil dispose d’une vitre, afin de maintenir toujours sous les yeux de la vampiresse la croix du Christ qui l’empêche d’accomplir sa vengeance ; sous son horrible masque, elle semble étrangement conservée… Soudain surgit une chauve-souris, qui attaque de manière inexplicable le docteur Kruvajan ; dans la lutte, ce dernier se blesse, répandant du sang sur le cercueil et brisant la croix et la vitre. La malédiction va pouvoir s’accomplir, le spectateur en est conscient, si les docteurs l’ignorent. Ceux-ci, en sortant du caveau, rencontrent une étrange jeune fille, au visage à la fois séduisant et inquiétant : il s’agit de Katia, la descendante d’Asa… et son portrait craché. Bientôt, l’horreur déferlera sur la pauvre jeune fille.
 
Je ne détaillerai pas davantage l’histoire. Il suffira de savoir qu’elle fourmille en séquences angoissantes ou terrifiantes, et n’a sans doute pas grand chose à voir avec la nouvelle de Gogol censément à l’origine du film…
 
Simplement… C’est magnifique. La réalisation, la photographie, sont de toute beauté ; certaines scènes sont d’authentiques tableaux, à la composition phénoménale. Les ombres sont utilisées avec une pertinence et une efficacité remarquables. La brume, le montage, le maquillage… Tout contribue à faire de ce film un sommet de l’horreur gothique, avec ces pointes de sadisme et de sensualité toutes latines, parfois très surprenantes, qui lui donnent en outre un cachet unique.
 
Pour ce qui est de l’interprétation, si John Richardson est assez faible dans le rôle du jeune docteur Gorobec, les autres sont assez convaincants, sans être exceptionnels ; ceci dit, Andrea Checchi et Arturo Dominici sont souvent impressionnants, voire terrifiants, tant Bava est habile à mettre en valeur leurs traits si particuliers. Mais, surtout, il y a Barbara Steele, qui est tout simplement phénoménale ; ce film devait la marquer à vie : à jamais, elle serait une actrice de fantastique, la plus grande certes, mais elle ne pourra véritablement s’échapper du genre, malgré quelques tentatives. Et, souvent, elle retrouvera ce rôle double, alternant entre l’innocence apeurée et l’horreur cruelle : elle est en effet à la fois l’horrible sorcière Asa et sa victime Katia, et joue à merveille cette dualité foncièrement inquiétante. Son visage est unique : sa beauté, si elle ne saurait faire de doute, à quelque chose de dérangeant, de troublant… Elle cabotine, certes, ses yeux grand ouverts roulant plus que de raison. Mais elle est tout simplement fabuleuse ; elle est le visage de la peur, qu’on subit ou qu’on inflige. Elle est unique.
 

Ce qui n’était au départ qu’une banale série B d’horreur, transcendée par tous ces atouts, devient un chef-d’œuvre à part entière, dont l’influence se fait encore grandement sentir aujourd’hui. C’est un incontournable, tout simplement. Et un des plus beaux films d’horreur qu’il m’ait été donné de voir.

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"Temps", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

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BAXTER (Stephen), Temps (Les univers multiples, t. 1), traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Science-fiction, [1999] 2007, 545 p.
 
Il y a de ça quelques années – j’étais encore un adolescent boutonneux –, ma mère m’offrit un jour un bouquin. C’était Les vaisseaux du temps, de Stephen Baxter, qui venait de paraître en Ailleurs et demain. Ah ? Tiens donc ? Mais pourquoi ? « Oh, ben, j’étais à la Librairie, et me suis dit que je pouvais en profiter pour te prendre un roman… » Merci beaucoup, c’est très gentil… Mais… pourquoi celui-là ? « Oh, ben, je sais que tu aimes bien ces trucs bizarres, là, de science-fiction et compagnie, moi j’y connais reun’ à ces machins, alors j’ai demandé, et le libraire m’a dit que celui-là, c’était vraiment très bien. » Ah bon. Ah, ben, merci beaucoup, hein, c’est super gentil, vraiment. Je regarde la bête d’un peu plus près : hein ? Une « suite » de La machine à explorer le temps d’H.G. Wells ? 100 ans plus tard ? A l’époque, j’étais déjà con (peut-être plus encore que maintenant) ; du coup, je suis un brin sceptique : Ah ah, encore un de ces écrivaillons sans talent qui cherchent à tirer profit des vrais génies, c’est du propre… Par ailleurs, je n’avais pas lu La machine à explorer le temps ; je me dis, tant qu’à faire… Je l’achète, je l’entame… et je m’arrête parce que je m’emmerde (j’étais vraiment très très con à cette époque…). Et du coup le Baxter prend la poussière dans ma bibliothèque. Bon. L’an dernier, je retrouve le bouquin de Wells. J’ai rien d’autre à lire : allez hop, test. Et je me régale de ce chef-d’œuvre, comme de bien entendu. Alors je me souviens de l’autre, là, comment déjà, Baxter ? Ouais. Bon. J’ai vraiment rien à lire, alors essayons. Et je me régale de ce chef-d’œuvre, comme de bien entendu… Un roman d’une intelligence remarquable, sans doute le meilleur et le plus solide que j’ai pu lire sur le thème du voyage dans le temps, ce thème si fascinant mais qui a une si vilaine tendance à filer la migraine s’il est bien employé…
 
Vous vous en foutez, hein ? C’est compréhensible. Mais c’est une manière comme une autre d’aborder la « chronique » de ce nouveau (enfin, il date de 1999, hein… vive la France…) roman de Stephen Baxter, sobrement intitulé… Temps. Ah ben décidément… C’est le premier tome de la « trilogie des univers multiples », et ça paraît en France au Fleuve noir (ce qui, il y a quelque temps encore – aha –, m’aurait définitivement dissuadé de le lire ; ouais, finalement, je dois être un peu moins con maintenant…).
 
Et de quoi ça parle ? Ben, de beaucoup de choses. Enormément, même. L’écrivain anglais n’y est pas allé de main-morte ce coup-ci : paradoxes temporels, univers parallèles, conquête de l’espace, mutants / surhommes, fin du monde… Tout y passe, ou presque. A l’ancienne, par contre. On sent dans ce roman une assez nette influence de la SF de « l’âge d’or », j’aurais l’occasion d’y revenir.
 
Nous sommes au tout début du XXIe siècle. Reid Malenfant, après avoir été renvoyé de la NASA, est devenu un richissime homme d’affaires. Mais sa passion pour l’espace ne l’a pas abandonné. Il se désole (et c’est bien naturel) de l’impasse dans laquelle se trouve la conquête de l’espace ; il a la conviction que celle-ci est une avancée fondamentale, que l’homme se doit d’en passer par là… et accessoirement que ça peut rapporter beaucoup d’argent. Alors il se lance dans une vaste entreprise, passablement illégale, pour renvoyer l’homme dans l’espace (à terme : il commence par… des calmars !), afin de récupérer les précieuses richesses pour l’heure laissées à l’abandon dans les astéroïdes. Mais il est un jour contacté, via son ex-femme Emma, qui travaille toujours pour lui, par l’énigmatique Cornelius Taine, jadis mathématicien de génie, et désormais potentiellement dingue… Taine affirme à Malenfant que son projet, bien loin de n’avoir que des implications bassement mercantiles, est destiné à sauver l’humanité ; et ce n’est pas une métaphore : en se fondant sur les calculs probabilistes dits de la « catastrophe de Carter », la société Eschatologie Inc., à laquelle appartient Taine, a déterminé que l’humanité n’en avait plus que pour deux cents ans à vivre, à moins de relancer la conquête de l’espace. Et, bientôt, en se fondant sur des données scientifiques a priori farfelues (enfin, pour les ignorants dans mon genre, mais là je sais que je ne suis pas tout seul…) mais pourtant très sérieuses – toujours, chez Baxter –, les deux hommes en viennent à découvrir des messages provenant du futur et confirmant le bien fondé de leur action. Pendant ce temps, à travers le monde entier, apparaissent ponctuellement des « enfants bleus », des surdoués plus ou moins autistes capables, avant l’âge de 10 ans, de révolutionner la physique et les mathématiques, entre autres… ce qui ne manque pas de susciter l’inquiétude et la haine du commun des mortels.
 
Ca fait beaucoup de choses, donc. Mais c’est remarquablement traité, et l’on ne s’ennuie pas un seul instant tout au long de ces 540 pages. On jettera un voile pudique sur le style (anodin, pour ne pas dire inexistant, pour ne pas dire nul – c’est limite, des fois… Dommage, je n’avais pas eu cette impression pour Les vaisseaux du temps, mais cela tient sans doute à la dimension « pastiche » de ce dernier). Il y a malgré tout amplement de quoi satisfaire ici le lecteur exigeant.
 
On a pu discuter de la qualification « hard SF » parfois avancée pour désigner les œuvres de Stephen Baxter ; en tant que non-scientifique, je dois dire qu’elle me semble plutôt appropriée. Mais attention, rien de rebutant pour autant, même s’il y a quelques passages fort complexes. C’est que Baxter, qui connaît bien son affaire, se fonde sur des données scientifiques récentes parfaitement fascinantes pour le quidam : la science, ici, la « vraie » science, celle d’aujourd’hui, nous parle de la fin du monde avec la « catastrophe de Carter », de l’intelligence des céphalopodes, de la « radio de Feynman » permettant de capter des messages émis depuis le futur, et de bien d’autres étrangetés encore ; pour celui qui, comme moi, n’est pas au fait des plus récentes avancées scientifiques dans ces domaines souvent fort hermétiques, cela tient à peu de choses près de la magie, du surnaturel ; et pourtant, non… « Sense of wonder » : l’expression, ici, prend tout son sens ; on est véritablement dans le merveilleux scientifique, dans la fascination pure et simple face à des choses qui nous dépassent, tout en étant parfaitement rationnelles ; les dernières pages de ce roman – dans l’ensemble très pessimiste – amènent le lecteur abasourdi à se poser des questions confinant à la métaphysique qui lui avaient probablement échappé jusqu’alors. Une très grande réussite, sous cet aspect-là, d’autant plus que Baxter fait dans l’ensemble preuve d’un certain sens de la pédagogie plutôt appréciable. Quand on referme le livre, on se sent un peu moins con, et ça fait du bien…
 
Et puis il est un autre aspect de ce roman qu’il me paraît important de noter, qui peut séduire ou rebuter, c’est selon (moi, ça ne m’a pas déplu) : c’est son indéniable classicisme. Si les données scientifiques employées sont dans l’ensemble très récentes, nombre de thèmes et de personnages ne manquent pas de faire penser à diverses œuvres importantes de la SF, qui se voient ainsi perpétuées, et dans un sens renouvelées. Déjà, sans trop de surprises, le Britannique Baxter s’inscrit dans la tradition très britannique de la SF « catastrophiste » (je pense notamment à Ballard, mais on pourrait sans doute évoquer aussi Aldiss, Moorcock, etc.). Mais il franchit également l’Atlantique à l’occasion. Le personnage de Reid Malenfant, ainsi, sorte d’archétype du héros (héraut ?) du libéralisme économique, à la fois rêveur attachant et ordure cynique, ne manque pas d’évoquer L’homme qui vendit la Lune, de Robert A. Heinlein (à mon sens le meilleur texte de « L’histoire du futur »), certaines scènes y faisant assez directement écho (je pense par exemple au passage consacré à l’application du droit dans l’espace, notamment pour ce qui est du droit de propriété). De même, les « enfants bleus » de Baxter nous renvoient à toute la littérature américaine consacrée au thème des mutants et des surhommes, abondante dans les années 1940-1950, pour le meilleur et pour le pire (pour ma part, ces enfants surdoués et persécutés parce que trop intelligents et donc inquiétants m’ont beaucoup fait penser à A la poursuite des Slans, de A.E. Van Vogt, un classique, même s’il m’a semblé plutôt médiocre). Et l’on pourrait sans doute continuer longtemps ainsi. On appréciera ou pas ; mais cela m’a semblé plutôt bien vu, un renouvellement plutôt qu’une redite.

Temps
est ainsi un excellent roman de science-fiction, solide et passionnant, et qui vaut amplement le détour. Et j’attends d’ores et déjà avec impatience la suite, Espace, qui devrait paraître au Fleuve noir d’ici la fin de l’année…

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