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"New Rose Hotel", d'Abel Ferrara

Publié le par Nébal

New-Rose-Hotel.jpg

Réalisateur : Abel Ferrara.
Année : 1998.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Science-fiction / Cyberpunk / Espionnage / « Noir » / Drame.
Durée : 93 min.
Acteurs principaux : Christopher Walken, Willem Dafoe, Asia Argento, Yoshitaka Amano…
 
Une affiche alléchante. Et je ne dis pas ça – voyons, pour qui me prenez-vous ? – à cause de la jeune fille lubrique qui s'y exhibe. Seulement, il faut bien dire qu’un film d’Abel Ferrara, d’après une nouvelle de William Gibson (tirée du recueil Gravé sur chrome), avec pour principaux acteurs les excellents Christopher Walken et Willem Dafoe et la… euh… ben… désolé, mais je trouve pas de meilleur mot que « bandulatoire » pour caractériser Asia Argento, là… bref, ça fait beaucoup, quand même. Pour les maniaques, on peut même rajouter à la liste Cat Power et Yoshitaka Amano. Une affiche alléchante, donc.
 
Pour un résultat qui a divisé. Certes, ce n’est pas le seul film dans ce cas, mais le fait est que, de part et d’autre, on a crié au chef-d’œuvre et hué le navet avec la même virulence. Une très grande virulence. Ce qui n’a finalement guère joué en faveur du film. Mais on s’en fout. Enfin, en tout cas, moi, je m’en fous. Ne serait-ce que pour Gibson, Walken et Dafoe, je voulais voir ce film depuis un petit moment déjà.
 
Une chose, d’entrée de jeu : Abel Ferrara a remarquablement saisi l’atmosphère propre aux écrits de William Gibson, et plus précisément aux plus récents d’entre eux. Très loin de l’esbrouffe ratée du peu séduisant Johnny Mnemonic, on est ici plongé dans un monde très discrètement futuriste, où la science-fiction ne ressort qu’au travers de brèves allusions, de petites touches minimalistes. Ne pas s’attendre, avec New Rose Hotel, à un délire matrixien saturé d’effets spéciaux. Ici, des effets spéciaux, il n’y en a quasiment pas… Et le très clipesque générique, en dépit des apparences, reste bien dans la ligne générale du film, avec ses crédits en trois langues (anglais, allemand, japonais). C’est le monde des multinationales, des zaibatsus. Celui de l’information, de son pouvoir et de son coût. La tour de Babel, ou plus exactement la fosse : sordide, glauque, recelant de vilains secrets. Inutile, pour ce faire, de passer par l’illustration crue, si courante dans le genre, avec ces ruelles crades débordant de carcasses de voitures, et un parfum d’apocalypse qui flotte dans l’air vicié. La saleté, ici, c’est celle des hôtels de grand standing, bien davantage que celle, plus graphique, de l’Hotel New Rose où se réfugie X (à la différence de la nouvelle, il ne s’agit pas d’un hôtel à « cercueils », au passage) ; une crasse plus profonde, dans les bureaux clinquants des zaibatsus, dans le hall du Ritz, et dans les bars à putes de luxe de Shinjuku saturés de néons roses et rouges. Peu importe, d’ailleurs, où l’on se trouve : Tokyo, Marrakech, Vienne, Berlin, Paris, Londres… Tout cela n’a guère d’importance, et bien souvent on n’en sait rien. On trouve de toute façon les mêmes choses partout, et partout cette même cacophonie de japonais, d’italien, d’anglais, de français, d’allemand, d’arabe, dans une mosaïque de conversations qui se cherchent, se croisent, s’ignorent ou se fuient. Sandii, l’Italienne de Shinjuku, peut bien avoir passé son enfance à Amsterdam, ou à Paris. Quelle importance ? Son passé change avec la nuit… Et elle peut bien séduire les hommes en italien, en anglais, en allemand ou en japonais : au final, c’est son corps qui parle.
 
C’est le sous-monde qu’écument Fox (extraordinaire Christopher Walken) et X (troublant Willem Dafoe). A la fois hommes d’un autre âge, anachroniques souvenir de vieux films noirs, gangsters tout en classe et en bagout, et à la pointe de leur époque, au milieu des transactions les plus obscures, de celles qui changent tout, qui définissent le lendemain. Ce sont des mercenaires de l’information, des dandys de l’espionnage industriel. Leur boulot, pour l’essentiel, c’est de saisir le sens du vent, pour organiser des transferts de cerveaux, d’une multinationale à l’autre, en fonction de qui paye le plus. Pas un job de tout repos, c’est clair. Hosaka, Maas-Neotek et toutes les autres zaibatsus tiennent à leurs petits génies respectifs, noyés sous le pognon, ou cloitrés dans une arcologie. Et cela fait bien longtemps déjà que Fox s’intéresse au cas de Hiroshi ; un type à la Pointe, comme il les aime, et que Hosaka aimerait bien récupérer. Problème : « Qu’est-ce que l’on peut bien donner à un homme qui a déjà tout ? »
 
« Sandii. »
 
La tentatrice. L’idée, finalement, est vieille comme le monde (et le métier qui va avec). Sandii (phénoménale Asia Argento), c’est cette gamine italienne terriblement sexy, cette allumeuse diabolique qui fait fondre les hommes en leur sussurant à l’oreille des chansons suaves et moites dans le club de Madame Rosa. Le genre de fille paumée et sublime qui pourrait avoir tout pour elle, mais se complait dans des passes minables et sans lendemain. Fox, arrogant et cynique, la convainc sans trop de peine de rejoindre sa petite entreprise : elle est l’élément manquant, celui qui permettra de faire basculer Hiroshi, bien las de sa Gretchen, dans les griffes d’Hosaka. Maintenant, à X de jouer : il lui faut former Sandii, la préparer pour son rôle. Chacun le sien, d’ailleurs : pendant quelque temps, X sera Hiroshi, et Sandii… on verra bien. Une fille bien, en tout cas. Plus classe, désintéressée, et follement amoureuse. Et tout marchera comme sur des roulettes, avec à la clé, cette Pointe qui obsède Fox, et, plus prosaïquement, un très très gros paquet de pognon. Ben tiens…
 
Un film bizarre, une fois n’est pas coutume. Et qui laisse un peu perplexe quand débute le générique de fin. Sans trop en révéler, la dernière demi-heure du film, en gros, consiste essentiellement en des retours sur des scènes précédentes. Ce qui a été très critiqué. Notons déjà que, quoi qu’on ait pu (bêtement) en dire, il ne s’agit pas de repasser des scènes antérieures, mais de les éclairer sous un angle nouveau (souvent au sens strict, d’ailleurs). Certains, sans doute assez imbus d’eux-mêmes, se sont plaints qu’avec ce procédé Ferrara les prenait pour des cons… Je ne crois pas. Il y a là quelque hose d’assez intéressant et pertinent, quand on prend le temps d’y réfléchir, et qui n’est pas sans rappeler la structure alambiquée, toute en réminiscences, de la nouvelle originale de William Gibson. Pas un hasard, d’ailleurs, si le titre (de la nouvelle comme du film) est New Rose Hotel, et pas « Fox et X montent un plan avec Sandii la bombasse »… La critique n’est donc guère fondée à mon sens, même si l’on peut très légitimement être assez dubitatif dans un premier temps. On a pu dire, bien plus justement, que New Rose Hotel est un film sans véritable début, et sans véritable fin. Un fragment. Et là il y a sans doute quelque chose, effectivement… Le renforcement du sentiment d’absurdité qui gagne le spectateur tout au long du film ; et une sorte de mise au point sur la question centrale du regard.
 
Le regard du spectateur, dans New Rose Hotel, c’est essentiellement celui de X. Un personnage bien plus discret que les fantasques Fox et Sandii. L’anonymat lui va comme un gant. Mais ce n’est pas pour autant un réceptacle vide. C’est sans doute le personnage le plus attachant du film. La performance de Willem Dafoe est remarquable : sa « gueule » si particulière l’a souvent amené à interpréter des personnages inquiétants et un peu dingues (et même Jésus, c’est dire…). Ici, pourtant, le quadra rugueux se fait jeune premier sensible, et X devient ainsi un personnage déchirant, très humain, très vrai, grace à une interprétation tout en finesse et sobriété de Dafoe, qu’on a rarement vu aussi en forme. Walken, a contrario, se lâche totalement, pour notre plus grand plaisir. Il est le bagout incarné, l’arrogance faite homme, séduisant et agaçant, brillant et absurde ; vous n’oublierez pas de si tôt son dernier coup d’éclat… Quant à Asia Argento… Elle est extraordinaire. Je n’appréciais guère cette actrice avant ce film ; mais elle a ici un rôle taillé sur mesure, où la vulgarité et la majesté se mêlent pour produire un fantasme hors du commun. La fille de vous-savez-qui tétanise par sa présence et son charisme, son charme et sa finesse, soufflant le chaud et le froid avec un égal savoir-faire. Icône érotique, femme fatale… Elle est tout ça, et plus encore. Bravo.
 
Trois acteurs d’exception, et un réalisateur qui ne l’est pas moins. Mais que dire de plus ici qui n’ait pas déjà été répété mille fois par ailleurs ? Ferrara était jusqu’alors une de mes grosses lacunes cinématographiques, mais je compte bien combler ce retard au plus vite : il livre en effet ici un véritable festival de scènes de toute beauté, aux éclairages très travaillés, pour un résultat souvent très sensuel et expressioniste, en parfaite adéquation avec l’atmosphère générale du film et l’ahurissant travail de son tiercé d’acteurs.
 
Un film troublant, qui demande à être gagné. Mais, passé un certain temps, le doute ne saurait plus être de mise : c’est un grand film, réalisé par un auteur virtuose et porté par des acteurs à leur sommet.

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"Driller Killer", d'Abel Ferrara

Publié le par Nébal

Driller-Killer.jpg

Titre original : The Driller Killer.
Réalisateur : Abel Ferrara.
Année : 1979.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Horreur / Schocker / « Gore » / Drame.
Durée : 96 min.
Acteurs principaux : Jimmy Laine (= Abel Ferrara), Carolyn Marz, Baybi Day, Harry Schultz…
 
Objet filmique non identifié. Cette fois, l’expression prend tout son sens. Non que l’on soit, avec Driller Killer, devant une œuvre de pure expérimentation, tenant davantage de l’art plastique que du cinéma à proprement parler. Il ne s’agit pas davantage d’un pur trip d’art et d’essai déstabilisant et psychotrope à la Eraserhead ou Tetsuo (quoique…). Simplement, Driller Killer tend à jouer avec les catégories, à faire le grand écart entre les genres, pour un résultat finalement assez unique. Hélas, aurait-on envie de dire, confrontés que nous sommes à de trop nombreux métrages sans saveur et sans personnalité, « œuvres » de yes-men ayant depuis longtemps vendu leur âme au Diable, produites à la chaîne par les plus cyniques commerciaux de l’univers pourri des studios. Tant mieux, en même temps, le plaisir n’étant que plus grand pour le spectateur qui a la chance de tomber un peu par hasard sur un film « autre » ; tant mieux aussi, parce qu’on ne survivrait sans doute guère longtemps à un assaut massif de brûlots de ce genre, plus ou moins bien foutus qui plus est…
 
Driller Killer, en effet, est plus ou moins bien foutu. Un film fauché, réalisé par une bande de débutants diversement sincères et compétents. Il s’agit en effet du premier film « officiel » d’Abel Ferrara (qui aurait semble-t-il tourné auparavant un porno), bien éloigné de la plupart de ses œuvres ultérieures ; une œuvre quelque peu cynique, dans un sens, cherchant bel et bien à jouer sur le succès du Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, et louchant clairement vers une horreur sordide et glauque tenant à bien des égards de l’exploitation pure et simple. En même temps, on y trouve déjà la patte d’un auteur, et, à mille lieues du schéma que je viens de décrire, Driller Killer est ainsi, entre deux giclées d’hémoglobines (ou pendant ces dernières…) un drame passablement arty et introspectif. Driller Killer n’aura certainement pas le succès rencontré par Leatherface et ses consanguins, même s’il aura lui aussi maille à partir avec la censure. Aujourd’hui encore, il reste un métrage parfois mis de côté dans la filmographie de Ferrara, qui a depuis gagné ses galons d’auteur « fréquentable » (je pense en connaître un qui pourra confirmer eh eh…) ; Driller Killer, s’il a sans aucun doute joué un rôle dans la vertigineuse ascension de son réalisateur (aidé notamment en cela par un certain William Friedkin, oui Madame, le réalisateur de L’exorciste – entre autres – étant paraît-il tombé sous le charme de ce foutraque premier essai), tendra ainsi à rejoindre la catégorie des « films cultes », regroupant tous ces machins bizarres dont tout le monde a entendu parler mais que personne n’a vu (sauf un pote), d’autant qu’il ne connaîtra véritablement son tout relatif succès qu’à partir de sa sortie en vidéo (ainsi en France, près de 10 ans après la sortie du film aux Etats-Unis – il n’avait de toute façon pas eu les honneurs des écrans français…).
 
Le film commence par ordonner de monter le volume à fond. Obéissez.
 
Reno Miller, incarné par « Jimmy Laine », c’est-à-dire Abel Ferrara himself (qui, il faut le reconnaître, est quand même bien meilleur réalisateur qu’acteur…), est un minable petit artiste new-yorkais qui s’échine à (ne pas arriver à) peindre un putain de gros tableau avec un putain de gros buffle dessus. Il vit dans un étrange ménage à trois avec sa compagne Carol et l’écervelée Pamela, maîtresse de la précédente. Il a du mal à payer son loyer (et tout le reste avec), et achève de péter un cable quand un pathétique groupe de sous-punk du nom de The Roosters (avec son cabot de chanteur Tony Coca Cola, oui certes) s’installe dans un appartement voisin pour y répéter entre deux pseudo-orgies, jouant inlassablement et toujours aussi mal le même morceau poussif. On avouera qu’il y a bien de quoi péter un cable, en effet, le vacarme permanent devenant bien vite insupportable pour le « héros » comme pour le spectateur, chacun étant bientôt saisi de pulsions meurtrières à devoir supporter à longueur de temps les jérémiades niaises et vulgos de Pamela et de ses abjectes semblables de miniputes idiotes qui n’ont de punk que leur laideur épique, les vantardises de la sous-rock-star devant cet amas purulent et dégoulinant de maquillage de groupies en solde, les accords désaccordés et piteux des piteux Roosters et l’assaut permanent des tapettes en costard et autres pouilleux de proprios unis par-delà leurs différences extérieures par une même soif de thune, cette thune que Miller ne parvient de toute façon pas à gagner (à tout cela, le spectateur peut d’ailleurs rajouter les insupportables éclats de voix de gangsta rital d’un Ferrara en roue libre…). Bref. Reno Miller en a marre. Frustré dans tout ce qui peut susciter la frustration (sexe, argent, art, foi, intimité, et plus si affinités…), il craque. Et nous avec.
 
Un soir, c’est le déclic, alors qu’il regarde plus ou moins la téloche avec ses deux femelles. Une pub débile dans un télé-achat grotesque, vantant les mérites d’une perceuse sans fil. Reno achète. Et il est bientôt possédé par des hallucinations sanguinaires, son propre visage dément disparaissant sous une gerbe de bon vieux krovi rouge rouge des familles, et des victimes… Des victimes. Il y en a de toutes désignées, là, juste en bas, au coin de la rue. La multitude grouillante des clochards et des ivrognes qui dorment sur le trottoir, avec leur conversation brisée, leur puanteur. Préfigurant Patrick Bateman, Reno Miller se rue sur ces victimes dont personne n’a rien à foutre, pour des meurtres brutaux et sanguinaires, filmés en gros plan, comme autant d’inserts pornographiques venant rythmer le drame de la folie naissante du « héros ». Un massacre collectif, plusieurs victimes pouvant s’enchaîner en une même nuit : blancs, noirs, jeunes, vieux, hommes, femmes, tout y passe. Un triste exutoire, Miller soulageant ses frustrations à grand coup de perceuse en plein front. Il y prend goût. La soudaineté orgasmique des premiers meurtres cède progressivement la place au jeu sadique avec la victime, qui a dès lors le temps de voir la perceuse, de l’entendre vibrer, tandis que le foret se rapproche inlassablement de son visage hurlant. Bientôt, toutefois, ces victimes innocentes ne seront plus satisfaisantes. Et Reno se tournera vers son entourage, vers ces gens nécessairement coupables, de stupidité, d’hypocrisie, d’imposture…
 
Si le terme de « gore » peut sembler exagéré, la violence n’en est pas moins présente dans Driller Killer. Régulièrement, avec une accélération sur la fin, les lambeaux de chair voltigent, le sang gicle, le vacarme de l’appartement cède la place aux hurlements des victimes. Et l’horreur est là, très clairement. Une horreur physique qui n’a rien à voir avec l’angoisse : Driller Killer n’est pas un film qui fait peur, mais un drame ponctué de scènes de meurtre sèches et rudes. Le résultat est assez déstabilisant, et il est difficile d’avoir un avis tranché sur ce film. Le meilleur y cotoie le pire, que ce soit dans la dimension auteurisante ou dans celle du schocker. Reste que tout cela n’est pas aussi gratuit que cela peut en avoir l’air, et que l’effet désiré par Ferrara est obtenu, d’autant que, en dépit d’une interprétation plutôt médiocre, le spectateur tend à éprouver une certaine sympathie pour le meurtrier frustré (au sens étymologique, d’ailleurs : il s’agit bien de souffrir avec lui). Ferrara, enfin, même s’il commet régulièrement quelques maladresses de débutant, montre amplement dans ce film « autre » l’éclosion d’un indéniable talent et d’une forte personnalité cinématographique.
 
Driller Killer est ainsi un film unique, à la fois bancal et fascinant, sordide et pertinent, tenant la corde raide entre l’exploitation et l’art. A voir.

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"Eon", de Greg Bear

Publié le par Nébal

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BEAR (Greg), Eon, traduit de l’américain par Guy Abadia, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont / LGF, coll. Le livre de poche science-fiction, [1985, 1989, 1994] 2006, 664 p.
 
En tant qu’amateur de science-fiction, j’ai souvent tendance à déplorer l’existence de romans qui semblent donner raison aux pires poncifs employés pour dénigrer le genre, a fortiori si ledit roman est en outre présenté comme un « classique », voire un « incontournable ». Car il y a bien des réputations indues dans le monde de la SF (dans un sens comme dans l’autre, d’ailleurs). Personnellement, que l’on puisse toujours recommander la lecture de Van Vogt à un novice en science-fiction me sidère… Qu’on ne se méprenne pas sur mes propos, toutefois : je n’ai rien contre la science-fiction de pur divertissement, et, de temps à autre, même si c’est assez rare, j’aime bien me défouler à la lecture d’un space op’ plus ou moins bourrin, sans être rebuté par la minceur de l’intrigue, l’inconsistance de personnages réduits au stéréotype et l’indigence de l’écriture, simplement parce que les idées sont bonnes et que, d’une manière ou d’une autre, cela fonctionne. Ce que je n’aime pas, en fait, c’est qu’il y ait tromperie sur la marchandise. Et c’est hélas ce que j’ai ressenti à la pénible lecture de ce très surfait Eon.
 
C’est d’autant plus triste que c’est le premier roman de l’auteur auquel je m’attelle, et qu’il ne me donne guère envie de poursuivre plus avant. Pourtant, dans la présentation du bonhomme, il est bien des aspects qui me semblaient alléchants : plus ou moins lié au mouvement cyberpunk, et en même temps représentatif d’une certaine hard-SF jouant au possible la carte de la fascination et du sense of wonder… Pourquoi pas ? Eon, premier tome d’une ambitieuse trilogie (les suivants étant Eternité – que j’ai eu le malheur d’acheter dans la foulée… – et Héritage), était même particulièrement loué, présenté comme le roman ayant assuré la consécration de l’auteur, et, pour reprendre les mots de la très flatteuse – bien sûr… – quatrième de couverture, une œuvre s’inscrivant en plein dans « la grande tradition de la science-fiction échevelée, émerveillée, sidérante ». Miam, non ?
 
Non. C’est triste à dire, mais non.
 
Il est pourtant bien des arguments qui semblent plaider en faveur du roman, et notamment son indéniable richesse. Eon fait en quelque sorte figure de somme de la science-fiction, reprenant et renouvelant nombre de thèmes très divers, comme on aura l’occasion de le voir en en survolant l’histoire ; seulement il n’a pas la finesse des Cantos d’Hypérion de Dan Simmons, pour citer une autre œuvre ambitieuse (à peu près contemporaine, d’ailleurs) procédant plus ou moins de la sorte. On y trouve en effet des éléments de space opera, dans un récit décrivant pourtant un futur très proche (déjà passé pour nous ; Gérard Klein, dans sa préface, est bien gentil de parler « d’uchronie a posteriori », en gros, là où l’on pourrait être tenté, plus méchamment, de ne voir qu’une vaine tentative de spéculation politique particulièrement mal branlée et peu lucide), avec un Big Dumb Object, des extraterrestres, des mutants, des implants, des voyages dans le temps, des univers parallèles, une apocalypse et une épaisse couche de hard-SF par-dessus tout ça… Il y en aurait donc pour tous les goûts, en principe. Sauf que, loin d’obtenir un pur rayon de lumière diaphane (avec un chœur d’anges tant qu’à faire), à mélanger toutes ces couleurs Greg Bear n’obtient qu’un vilain paté maronasse, sans attraits et sans saveur.
 
Mais envisageons plutôt l’histoire qui nous est contée. Au début du XXIe siècle apparaît « par accident » dans notre système solaire un étrange astéroïde que les Américains ont tôt fait de surnommer « le Caillou » et les Soviétiques (l’URSS ne s’est donc pas effondrée chez Greg Bear, elle est même plus rude que jamais…) « la Patate » (ce qui dénote dans les deux camps une imagination phénoménale, mais passons). Etrange, certes : d’un côté comme de l’autre, on finit par comprendre qu’il s’agit en fait d’un vaisseau interstellaire de 300 km de long. Nous avons donc notre Big Dumb Object, comme on dit, énième variation sur Rama et compagnie. Comme Rama, d’ailleurs, le Caillou, s’il semble tout d’abord inhabité, n’en contient pas moins, dans ses sept immenses chambres, bien des mystères tout à fait fascinants, à même de tétaniser le plus blasé des scientifiques. Des villes entières, déjà, totalement désertes. Mais aussi des bibliothèques contenant des milliers d’ouvrages rédigés dans des dizaines de langues… terriennes, et qui semblent provenir, ainsi que le Caillou en général, du futur ; un futur à bien des égards horribles, puisque ces ouvrages évoquent pour nombre d’entre eux « la Mort », à savoir une terrible guerre nucléaire ravageant la Terre et entraînant la disparition de quatre milliards de ses habitants, perspective d’autant plus terrifiante que ces sinistres événements sont supposés avoir lieu très prochainement, aux environs de 2005… Dernier mystère, et non le moindre, cette septième chambre… qui semble avoir une profondeur infinie, s’étendant sur plusieurs milliers (millions ? milliards ?) de kilomètres, et où l’on suppose bientôt que se sont réfugiés les habitants du Caillou, de toute évidence humains, et potentiellement les descendants de ceux qui y mènent l’enquête…
 
C’est plutôt intéressant, tout ça, et je n’oserais certainement pas prétendre que Greg Bear est quelqu’un qui manque d’idées : les bonnes idées sont là, et nombreuses. Pourtant, la sauce ne prend pas.
 
Premier élément à charge : la… on va dire la « rédaction ». « Style » est tout à fait inapproprié, et « écriture » semble encore trop aimable. Disons-le franchement, employons cette expression qui agace assez souvent, mais qui reste la plus parlante en l’espèce : oui, Eon est « mal écrit ». Il est même très mal écrit, à la limite du pathétique par endroits. Et je ne vise pas spécialement, ici, l’abondance de phrases « simples » type « sujet – verbe – complément » (quand bien même elle est frappante), si souvent stigmatisée dès que l’on parle de style : une écriture simple et sobre n’est pas nécessairement mauvaise. Si Eon me semble aussi lamentable à cet égard, c’est bien davantage, au contraire, par sa tendance à en faire trop, et maladroitement qui plus est. Dans ce pavé, on ne compte pas, par exemple, les scènes de remplissage et les vaines tentatives de métaphores… Certaines descriptions me semblent à la limite représentatives de ce qu’il ne faut pas faire, et Eon, de manière générale, n’a même pas le minimum de subtilité qui survit encore dans le plus assumé et le plus alimentaire des romans de gare. Si seulement cela pouvait jouer en faveur de la fluidité du récit ! Loin de là, le côté hard-SF n’y étant probablement pas pour rien, on tend régulièrement à s’empêtrer dans un fouillis incolore et brumeux qui achève de ruiner la concentration défaillante du lecteur.
 
Et les personnages n’arrangent certainement pas ce triste tableau. Archétypaux au possible, ils sont tous autant que les autres d’une pauvreté anémique, ayant au mieux l’épaisseur d’une feuille de tabac à rouler. Alors autant ne pas s’aventurer dans les terres dangereuses de la psychologie et des sentiments, sous peine de déconvenue sévère, ou au mieux d’éclats de rire incontrôlables (notamment pour les inévitables scènes de cul – assez rares, ceci dit). On accordera notamment une mention spéciale aux personnages russes pour leur manque effarant de subtilité : Eon semble ainsi se rattacher à la pire tradition du cinéma reaganien, les Soviétiques y ayant en gros la consistance et la vraisemblance des infames cocos que Chuck Norris expédiait alors habituellement par paquets de douze dans les réjouissants nanars de la Cannon. Stupides et bornés, presque invariablement méchants, ils n’ont rien pour eux, les pauvres…
 
Resterait, peut-être, malgré tout, le rêve, l’émerveillement ? Ben non. On est bien loin ici de la « hard-SF » (le terme a pu être critiqué) d’un Stephen Baxter, fascinante et passionnante (voyez mon compte rendu de Temps), ou même du bien plus aride Greg Egan ; Bear n’a pas non plus le sens de la pédagogie et la clarté d’expression, la passion de la découverte, caractérisant par exemple un Kim Stanley Robinson dans sa superbe "Trilogie martienne". Non : ici, la science sert de caution au rêve dans les premières évocations des mystères du Caillou, mais s’empresse bientôt de l’anéantir, dans une confusion verbeuse et totalement obscure pour le non-initié qui lasse très vite, et n’est finalement abandonnée que pour laisser le champ libre à une sorte de mysticisme totalement déplacé et pour ainsi dire ridicule de la façon dont il est amené.
 
J’arrête, je m’énerve tout seul… Eon a plu, semblerait-il. Pour ma part, il m’a semblé au mieux médiocre, et surtout terriblement chiant. Ce fut laborieux que d’arriver jusqu’au bout (et j’avoue avoir lu plus ou moins en diagonales les cinquante dernières pages…). A l’heure actuelle en vacances, et persuadé avant mon départ que je me régalerais avec ce roman dont j’avais entendu dire autant de bien, j’avais également embarqué sa suite Eternité, que j’étais censé lire dans la foulée. Ben désolé mais j’en n’ai pas la force, là… Comme je suis masochiste et que je tiens souvent à finir ce que j’ai entamé, je le lirai sans doute un jour prochain… Mais là, j’ai préféré lire et relire des nouvelles de Theodore Sturgeon ; comme une cure de bonne science-fiction (et fantasy) pour faire passer la pilule de cette cruelle déception.

CITRIQ

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"Zardoz", de John Boorman

Publié le par Nébal

Zardoz.jpg

Réalisateur : John Boorman.
Année : 1974.
Pays : Royaume-Uni / Irlande.
Genre : Science-fiction.
Durée : 105 min.
Acteurs principaux : Sean Connery, Charlotte Rampling, Sarah Kestelman, John Alderton, Niall Buggy…
 
Ca faisait un petit moment que j’étais supposé écrire ce compte rendu. J’avoue : j’ai été lâche. Je ne savais pas comment présenter la chose. Le problème, en effet, est que Zardoz se paye une très fâcheuse réputation : celle, en gros, d’une boursouflure intello-kitsch, totalement ridicule et imbitable. Difficile, il est vrai, de toujours conserver son sérieux devant ce film, de ne pas être agité d’un léger spasme nerveux devant certaines séquences arty typiques d’une avant-garde qui vieillit mal, devant le péremptoire « The gun is good, the penis is evil » asséné par une gigantesque tête de pierre volante dès les premières minutes du film, et, bien sûr, devant l’improbable garde-robe de la quasi-intégralité du casting, Sean Connery en tête, qu’on qualifiera gentiment de « troublant » dans son slip moule-burnes rouge qui flashe agrémenté de cartouchières, moustache on ne peut plus routier 70’s incluse et catogan en prime. Il faut être honnête : on a dû flinguer des costumiers pour moins que ça (… ou on aurait dû). On a ainsi tendance à reléguer Zardoz parmi les plus beaux fleurons du nanar, dans une veine expérimentalo-auteurisante assez rare en la matière mais fournissant à l’occasion de forts beaux spécimens. Inévitablement, on en trouve une chronique sur l’excellent site Nanarland. Dans la catégorie polémique, ceci dit, tout le monde n’étant pas d’accord sur la nanaritude de la bête. Et force m’est de reconnaître que la contre-chronique de Kobal me semble bien plus pertinente que la chronique plus ou moins stérile et bornée de Koko. Ben oui : pour moi, Zardoz n’est certainement pas un nanar. Si ce n’est pas un chef-d’œuvre, s’il souffre de nombreuses maladresses, ça n’en est pas moins un bon film, et j’aurais presque l’envie de dire (soyons fous) un très bon film, qui ne mérite en tout cas certainement pas autant de sarcasmes. Il serait dommage de s’arrêter à la dégaine de Sean Connery et de se contenter, devant l’hermétisme de certaines séquences, d’un lapidaire « c’est n’importe nawak, ça se la pète mais y’a rien derrière ». Parce qu’il y a bien quelque chose derrière, et qui est loin d’être inintéressant. Je n’ai aucun doute à ce sujet, et ne crains donc pas d’affirmer que j’ai bien aimé ce film. Mais face aux innombrables attaques qu’il a pu subir, j’avoue me sentir bien mal placé dans le rôle de l’avocat du Diable…
 
Je suis lâche. Sob.
 
Allons, Nébal, reprends-toi ! Fidèle à ta devise, assume le ridicule, et lâche tes opinions qui n’intéressent personne !
 
 
Bon d’accord (c’est vous qui l’aurez voulu, hein). Hop.
 
Gardons le scénario pour la fin. On commencera par noter qu’il y a quand même quelques jolis noms sur la fiche technique, qui, s’ils n’empêchent en rien la qualification de nanar (après tout, de bons réalisateurs ont à l’occasion commis des nanars – ainsi Ken Russel, auteur du superbe, extraordinaire et hélas très difficilement trouvable Les Diables, mais aussi du plutôt consternant Le repaire du ver blanc… –, et on ne compte pas les bons, voire les excellents, acteurs qui sont des habitués du genre – deux exemples frappants : Klaus Kinski et Donald Pleasance…), semblent quand même plutôt plaider en faveur du film.
 
C’est tout d’abord le cas, bien sûr, du réalisateur et scénariste John Boorman. S’il traîne clairement quelques casseroles (comme par exemple L’exorciste II : l’hérétique, vraiment pas glop…), il n’en a pas moins réalisé nombre de très bons films, voire de chefs-d’œuvre (on peut citer Deliverance, Hope And Glory, Le général, probablement Excalibur, peut-être La forêt d’émeraude…). Le Sieur Boorman sait incontestablement manier la caméra, et Zardoz ne déroge pas à la règle. Loin des guignoleries diverses auxquelles nous ont habitué les nanars, ce film est maîtrisé de bout en bout, sa réalisation est irréprochable, la photographie est somptueuse, et certaines scènes, si elles peuvent agacer par leur côté « expérimental » éventuellement prétentieux, me semblent même franchement remarquables, ainsi celle où Zed, le personnage incarné par Sean Connery, se voit « transmettre » des connaissances dans une multitude de langues (je suis très loin d’adopter à l’encontre de ce joli moment les sarcasmes du sieur Koko…). Non, franchement, rien à redire à cet égard : sans surprise, John Boorman ne saurait être comparé à un Bruno Mattei ou un Godfrey Ho ; il est un réalisateur de talent, qui s’est de toute évidence beaucoup investi dans ce film. Accessoirement, c’est aussi quelqu’un qui sait remarquablement bien utiliser la musique dans ses films, ainsi qu’en témoignent notamment Deliverance et, bien sûr, Excalibur ; à vrai dire, John Boorman fait ici avec Beethoven (et essentiellement sa superbe Septième symphonie) ce qu’il fera sept ans plus tard avec Wagner et Carl Orff. Là encore, rien à redire, en ce qui me concerne tout du moins.
 
Le casting n’est d’ailleurs pas en reste, notamment pour ce qui est des deux acteurs les plus connus. Sean Connery (tudieu, cette dégaine ! … même moi qui n’ai strictement aucun goût en la matière, ça me donne de l’urticaire, là…) et Charlotte Rampling sont quand même des comédiens plus que corrects. Ils livrent ici une bonne performance, Sean Connery incarnant un Zed très viril et brutal mais pas con pour autant, et Charlotte Rampling une ravissante Consuella, authentique icône de beauté froide et cruelle, séduisante et agaçante. Les autres acteurs sont également très corrects, quand bien même la tonalité de la mise en scène les incite parfois à un cabotinage qui dépasse franchement les bornes (ainsi pour Niall Buggy, à l’allure également consternante de caricature de sous-Salvador Dali, et plutôt insupportable – mais bon, c’est le personnage de Zardoz / Arthur Frayn qui veut ça, dans un sens…) ou les côtoie parfois dangereusement (John Alderton, dans l’ensemble très bon dans le rôle so british de Friend).
 
Enfin, si les costumes sont… ils sont… bref, les décors, eux, s’ils jouent aussi la carte du kitsch outrancier à l’occasion, sont souvent assez bien trouvés, voire excellents. En fait, pour les costumes, on pourrait même être gentil et reconnaître que, dans un sens, Excalibur est pas mal aussi dans le genre, après tout, et que ça n’empêche pas que… oui, mais là c’est vrai que…
 
Passons.
 
… Sauf que le problème est qu’on ne peut pas vraiment faire l’impasse sur cette allure générale. C’est là une des « difficultés » de Zardoz : rien ne vieillissant aussi vite que l’avant-garde (je ne sais plus à qui j’emprunte cette phrase, mais qu’il en soit remercié), le film accuse indéniablement son âge. Dans les visuels comme dans les délires plus ou moins arty venant avec la régularité d’une horloge parasiter le récit, c’est bien le produit d’une époque et d’une mentalité, en gros celle d’une intelligentsia post-hippie, artisteuse et vaguement cramée du bulbe. C’est d’autant plus frappant que Zardoz est un film de science-fiction, et que, si les effets spéciaux y sont très rares, le vieillissement des visuels n’en est pas moins presque inévitable en la matière. Zardoz étant sur ce plan outrancier, il semble d’autant plus désuet et absurde. Mais il faut noter que ce n’était peut-être pas totalement innocent à l’origine, et en tout cas que, par un étrange retournement, cela participe finalement aujourd’hui de l’intérêt du film, l’absurde étant à bien des égards son thème principal.
 
Essayons donc d’aborder maintenant le scénario et ce qui se cache éventuellement derrière. Nous sommes en 2293. Après une brève et troublante première séquence, la tête d’Arthur Frayn flottant (pas superbement incrustée) sur un fond noir, et débitant un discours étrange (pour ne pas dire ridicule) laissant supposer que tout ne doit pas être pris au premier degré, le film débute véritablement par une autre séquence non moins troublante, une immense tête de pierre flottant dans le ciel d’une terre dévastée. Une horde de barbares au costume improbable (donc), parmi lesquels Sean Connery, se rassemble devant la tête (dont leur masque est par ailleurs une représentation), qui leur tient d’une voix sépulcrale un étrange et violent discours suscitant leur enthousiasme fanatique, et que l’on peut donc en gros résumer ainsi (je cite) : « The gun is good, the penis is evil. » Oui, quand même. Et la tête monumentale de cracher une multitude de fusils qui font la joie des cavaliers exterminateurs. Après un générique suivant le voyage céleste de la tête, nous voyons Zed, le personnage de Sean Connery, qui s’était dissimulé dans la tête volante, s’étonner de l’étrange endroit où il se trouve, et en abattre bientôt l’unique occupant, Arthur Frayn. La tête le conduira dans une sorte d’univers parallèle coupé de son monde, où vivent une brochette « d’élus » immortels et à la technologie hautement avancée.
 
Zed finit par comprendre que les barbares dont il faisait partie ont été trompés de tout temps, dans leur adoration du Dieu Zardoz : celui-ci n’était qu’un homme, un de ces immortels, qui emploient depuis des années les barbares pour exterminer les populations pauvres de la Terre et éviter ainsi une nouvelle crise due à la surpopulation, puis (et c’est ce changement qui avait troublé Zed) pour exploiter ces « prolétaires » afin qu’ils prodiguent aux immortels une nourriture qu’ils ne sont plus en mesure de produire eux-mêmes. C’est que l’immortalité a un coût, et certains, dont le concepteur du programme – établi par une sorte d’aristocratie scientifico-artistique –, finissent même par le trouver insupportable. Nombreux sont ceux qui, du fait de leur vie éternelle, ont sombré progressivement dans une apathie dont rien ne semble pouvoir les tirer ; tout aussi nombreux sont ceux qui, pour avoir de temps à autre eu un comportement jugé « asocial », ont eu à subir la plus terrible sanction prévue par la loi des immortels, le vieillissement, sans que la mort ne soit au bout du voyage. Et l’on trouve ainsi, un peu à l’extérieur de la communauté, une sorte d’invraisemblable maison de retraite, hantée par des petits vieux totalement séniles et vêtus de costumes noirs à l’ancienne, comme une démonstration et un avertissement de l’absurdité de cette vie éternelle coupée du monde et de ce qui définit l’humain, notamment son rapport à autrui.
 
L’arrivée de Zed dans la communauté (c’est à dessein que j’emploie ce terme, tout cela sentant fort la satire, assez bien vue d’ailleurs, de certains délires hippies plus ou moins réac), on s’en doute, suscite le trouble. Les réactions sont à vrai dire très diverses : certains, la frigide Consuella (Charlotte Rampling) en tête, réclament à tout crin la mise à mort de cet élément perturbateur ; d’autres y voient un sujet d’étude intéressant, une distraction bienvenue dans la morne routine de l’immortalité ; d’autres enfin y voient un outil, permettant éventuellement de faire changer les choses, que ce changement passe par la mort… ou la fécondation. La société des immortels est en effet totalement asexuée, et le viril Zed y tranche quelque peu : on s’étonne notamment de cet étrange comportement qu’est l’érection… et Consuella, qui la suscite, de s’en offusquer, bien sûr.
 
Zardoz est ainsi un film outrancier, qui met régulièrement les pieds dans le plat et saute à pieds joints sur le bon goût, pour le meilleur et pour le pire. La science-fiction, d’ailleurs, y est abordée sous l’angle de la fable, et même, autant le dire, du conte philosophique. Tout n’est donc pas à y prendre au premier degré, la symbolique y est omniprésente (et parfois très lourde), et l’atmosphère générale est passablement surréaliste. Zardoz est un film de science-fiction au sens où Brazil en est un. Rien de plus opposé à 2001 l’odyssée de l’espace, donc.
 
Mais il y a pourtant un point commun, dans un sens : une ambition énorme, à la limite de la mégalomanie, et qui ressort assez du traitement baroque de l’ensemble. De même que 2001, mais avec beaucoup moins de subtilité, Zardoz traite intelligemment d’une multitude de thèmes tous plus fascinants les uns que les autres. Le problème est qu’il n’a pas à cet égard la même majesté. Boorman, de toute évidence, a voulu trop en faire, et l’on tend en même temps à se perdre dans les innombrables lectures qu’autorise le film et à soupirer après le didactisme appuyé de certaines scènes… Quoi qu’il en soit, et contrairement à sa réputation totalement infondée, Zardoz n’est en rien un film vide : c’est, bien au contraire, un film « trop plein », qui tend à déborder, à partir un peu dans tous les sens, et éventuellement à se perdre. Il y a néanmoins beaucoup à en retirer.
 
Et le fait est que, si l’action est assez rare, je ne me suis pour ma part pas le moins du monde ennuyé devant ce film, la réalisation, superbe, n’y étant pas pour rien. Zardoz est maladroit, certes, mais finalement pas si ridicule que cela… Un objet filmique non identifié, excessif mais pas inintéressant pour autant. Et pas un nanar, en tout cas.

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Quelques éléments sur l'histoire du droit romain

Publié le par Nébal

 

Qu’on ne se méprenne pas : je suis tout sauf un spécialiste de l’histoire du droit romain, et ne prétend guère apporter quoi que ce soit d’original dans cette note potentiellement naïve. Seulement voilà : suite à une intéressante discussion avec le spitz japonais sur son fort sympathique blog, ledit toutou nippon m’a suggéré d’écrire un petit billet en guise d’ouverture sur la question. Dans ma fainéantise habituelle (et avec un joli prétexte : je suis en ce moment en vacances, et ne dispose donc pas des divers outils qui me permettraient de faire quelque chose de vraiment solide sur la question), j’avoue avoir commencé par chercher ce que l’on pouvait trouver sur le sujet sur Internet (histoire de me contenter mesquinement de refiler un lien, au moins dans l’immédiat…). Et là, surprise : je n’ai trouvé que des articles soit totalement vides et beaucoup trop lacunaires pour être intéressants, soit bien trop détaillés et techniques pour la question qui nous intéressait (d’autant plus que, parmi ces derniers, une bonne part n’était pas accessible librement – ainsi l’article de l’éminent professeur Jean Gaudemet pour l’Encyclopaedia Universalis –, et le reste provenait souvent de sites anglais ou allemands un brin hermétiques, ou ayant été soumis à une traduction plus que douteuse…). Alors pourquoi ne pas écrire un petit quelque chose sur la question ? D’une manière ou d’une autre, mes études m’ont amené à envisager cette matière, et, en principe, je me destine à enseigner ce genre de choses, même si j’avoue m’intéresser davantage à l’histoire des idées politiques qu’à l’histoire du droit et des institutions (et si je m’oriente plutôt vers l’histoire contemporaine)… Je demanderai juste aux connaisseurs de faire preuve d’une certaine mansuétude sur ce qui va suivre : en principe, je ne devrais pas dire trop de bêtises ; je me fonde uniquement sur mes souvenirs, cependant, dans la mesure où je manque des sources qui m’auraient permis de conférer un caractère plus solide à cette note, que je n’envisage pas comme un « travail » à proprement parler, mais plutôt comme un fragment d’une discussion entre potes, une ouverture – inévitablement réductrice à l’occasion – sur des questions souvent très intéressantes mais presque nécessairement négligées en dehors du seul cursus juridique. A bon entendeur…
 
Influence du droit romain. On peut commencer par se demander pourquoi s’intéresser encore aujourd’hui au droit romain. Car, si son étude n’est plus aujourd’hui obligatoire dans les facultés de droit françaises (où il est toujours enseigné parfois, ceci dit), et si la caricature est fréquente en la matière du vieux juriste pédant gagatant sur des textes illisibles et parsemant sa conversation juridique d’une multitude d’adages incompréhensibles, force est de reconnaître que le droit romain, à certains égards, est toujours vivant. Notamment pour une bonne et simple raison qui est que le droit contemporain est nécessairement pour partie produit de l’histoire. Or les racines juridiques de la France se trouvent bien essentiellement dans l’histoire de Rome, ce qui est également valable pour bon nombre des pays dits « latins », et même au-delà : on parlera en effet, en droit comparé, de système « romano-germanique » pour caractériser le système juridique de la plupart des pays européens, fondé donc en partie sur le droit romain, et en partie sur des coutumes germaniques largement romanisées (j’y reviendrai), en opposition, notamment, au système de « common law » applicable en Angleterre et aux Etats-Unis (lequel, à vrai dire, ne manque d’ailleurs pas d’emprunts romains).
 
Intérêt technique du droit romain. Cet aspect purement historique doit être complété par un aspect technique. En effet, de même que l’on a fait de la Grèce antique la « patrie de la philosophie », on a fait de Rome la « patrie du droit ». Bien sûr, il s’agit là de reconstructions hautement contestables, effectuées a posteriori, et reposant sur une vision largement fantasmée de ces sociétés ; autant dire que cette définition n’a rien d’historique. Cependant, les Romains, s’ils n’ont pas « inventé » le droit (on trouvera nombre de textes juridiques plus anciens, ne serait-ce que le Code d’Hammourabi, pour en citer un particulièrement fameux, s’il n’est pas le plus antique ; rappelons d’ailleurs un adage romain, qu’on peut certes trouver contestable mais auquel j’ai tendance à adhérer : ubi societas, ibi jus – « là où il y a une société, il y a du droit »), ont accompli un effort de réflexion et de systématisation concernant la matière juridique sans précédent (et dont on peut douter qu’il ait véritablement connu un équivalent depuis). Le droit occupait bien une place importante dans la société romaine, et le juriste y jouait un rôle non négligeable. D’où l’émerveillement (là encore, on aura l’occasion d’y revenir) de ces hommes du Moyen-Age redécouvrant le Corpus juris civilis : pour ces hommes issus de la rude société féodale où le droit, très primitif, est souvent teinté d’irrationalité, le droit romain fait figure de ratio scripta, de « raison écrite », en provenance directe d’un « âge d’or » qu’il s’agit même pour certains de ressusciter. On s’empressera donc d’avoir recours à ce monument intellectuel, considéré comme un droit « parfait » (cette idée étant à mettre en rapport avec le passionnant débat, vieux comme le droit, opposant droit naturel et positivisme juridique, qui occupe encore à l’occasion philosophes et juristes de nos jours) ; puis, si l’on abandonnera cette optique (nous verrons pour quelles raisons), on n’en conservera pas moins le droit romain pour ce qu’il est encore aujourd’hui à certains égards : un modèle de réflexion juridique.
 
La droit romain « archaïque ». C’est donc essentiellement le droit romain « classique » que je vais évoquer ici. Je ne m’attarderai guère sur le droit romain « archaïque », correspondant peu ou prou à la période royale de Rome (et en fait antérieure de quelques siècles à la date légendaire de la fondation de la ville, fixée par le mythe à 753 av. J.-C.). On retiendra juste, de ce droit des « Quirites » très mal connu, qu’il émane d’une société que l’on peut qualifier de « tribale », le droit opérant essentiellement – et de manière privée – au sein de ces deux entités que sont le clan (gens) et le groupe domestique (domus – c’est dans ce dernier cadre que s’applique l’autorité du pater familias, qui dispose d’un droit de vie et de mort sur tous les membres de sa maison : femmes, enfants, esclaves…). Un point, cependant, n’est pas inintéressant à signaler dans le cadre de la conversation évoquée plus haut, qui est le caractère sacré de ce droit. Le droit romain archaïque était semble-t-il en effet très formaliste, reposant sur l’exécution de rites précis, et faisant en maintes occasions appel à l’intervention divine ; plutôt que de jus à proprement parler, on tendra donc à évoquer pour cette époque le jus fasque, le mot « fas » renvoyant plus précisément à la notion de divinité ; c’est la racine de « fête » – religieuse, donc – mais aussi de « faste » et « néfaste », notions renvoyant à l’origine directement au droit : celui-ci ne pouvait en effet être exercé que les jours « fastes », favorables à l’intervention des dieux. Parmi les fonctions du juge, il y avait ainsi celle de l’établissement du calendrier. En dehors de la justice privée évoquée précédemment, il faut d’ailleurs mentionner ici le rôle du pontife, à proprement parler le magistrat romain de cette première période : il est celui qui connaît le droit (dont le caractère sacré justifie le secret), et aussi celui qui construit les ponts (sacrés de par leur essence même). L’héritage du mot « pontife » témoigne assez de son caractère religieux… Ces connotations sont à vrai dire fréquentes dans le droit, et continuent à certains égards à imprégner le droit contemporain, même laïque (pour en revenir à la discussion avec le spitz japonais, le caractère sacré du droit musulman n’est donc pas une exception ; ce qui est particulièrement remarquable, c’est qu’un droit aussi sacré soit en même temps aussi rationnel, en tout cas avant la fermeture de l’ijtihad, bien sûr…).
 
La République et la Loi des XII Tables. La société romaine va cependant connaître un double chamboulement, à peu près contemporain, et que l’on peut situer approximativement dans le courant du Ve siècle av. J.-C. Les rois étrusques sont chassés, et Rome devient une République (je ne m’étendrai pas ici sur les institutions romaines). Parallèlement, la perception du droit change, et aboutit à une modification de taille : la mise par écrit du droit, celui-ci n’étant dès lors plus l’apanage des seuls pontifes ; c’est ainsi qu’on en arrive, sans doute vers le milieu du Ve siècle, à la rédaction de la fameuse Loi des XII Tables, affichée sur le forum (sur des tables de marbre qui ont disparu ultérieurement ; on n’a pu la reconstituer que d’après des fragments postérieurs). La Loi des XII Tables reprend d’anciennes règles et en développe de nouvelles. Elle contient essentiellement des actions procédurales, dans une perspective encore très formaliste.
 
Le préteur et la procédure formulaire. Et c’est bien ce qui va finir par poser problème, et entraîner le développement du droit romain « classique ». En effet, et sans rentrer dans le détail du procès, il faut, pour ester en justice, une action. L’action est représentée dans le texte de la loi par une formule rigoureuse, qui définit la conduite à suivre par le juge (non pas un magistrat professionnel, mais un citoyen tiré sur une liste – ordo ; on y reviendra indirectement tout à l’heure). La formule, en gros, ressemble à ceci : « Si untel a fait telle chose, alors condamne untel à tant. » (Ce n’est qu’un exemple trèèèèèèèèèèès réducteur…) A chaque action en justice correspond donc une formule précise. Le problème est que la société romaine change, et, notamment, qu’elle s’étend considérablement du fait des conquêtes. Ainsi, une multitude de nouvelles difficultés juridiques vont apparaître, qui n’étaient pas prévues dans les XII Tables et auxquelles ne correspondait donc aucune action en justice… Un exemple : dans la Rome du Ve siècle, au territoire limité, les conflits juridiques opposaient généralement des citoyens entre eux ; mais, avec la conquête de terres plus éloignées, le droit de cité n’ayant pas été étendu (il faudra pour cela attendre le fameux édit de Caracalla), on trouvera de plus en plus souvent, notamment en matière commerciale, des conflits opposant un citoyen et un non-citoyen (dit « pérégrin »)… La solution à ce problème sera apportée par une audacieuse création juridique. Il faut ici mentionner le rôle de deux magistrats romains, chacun élus pour un an, et très haut placés dans la hiérarchie romaine : le préteur urbain, et son équivalent le préteur pérégrin. Entre autres fonctions, ces magistrats sont ceux qui délivrent les formules, et donc autorisent l’action en justice. Le préteur va ainsi, de manière très volontariste, prendre l’habitude (sans doute au courant du IIe siècle av. J.-C.) d’annoncer en début de mandat quelles sont les situations juridiques qu’il entend protéger : c’est ce que l’on appelle l’édit du préteur (d’où le verbe éminemment juridique « édicter »), lequel contient nombre de formules créées par le préteur et permettant d’apporter une solution juridique à des difficultés qui n’avaient pas été envisagées auparavant. On parlera, pour ce droit, de « procédure formulaire ». Quant à l’expression de « droit prétorien », elle désigne encore aujourd’hui un droit créé par le magistrat (ainsi, en France, le droit administratif est pour une bonne part un droit prétorien). Parallèlement à la législation dont il est à certains égards une partie (j’y reviendrai), ce nouvel outil de création juridique procure ainsi une plus grande souplesse au droit romain (même s’il reste largement formaliste).
 
Le rôle des jurisconsultes : la « jurisprudence ». Cette plus grande souplesse conférée au droit, par la création de nouvelles actions, par une législation plus abondante également, va entraîner l’essor d’une classe particulière de juristes, appelés « jurisconsultes ». Ceux-ci, en effet, s’ils peuvent par ailleurs exercer des professions juridiques (Cicéron était bien un avocat renommé), sont surtout importants de par leur rôle de consultation. Ils fournissent ainsi un important travail d’ordre essentiellement théorique (même s’il passe par l’examen de cas très concrets), qui va progressivement conférer son originalité au droit romain. D’autant plus que ces « prudents » (très divers ; je ne vais pas rentrer dans les subtilités opposant Sabiniens et Proculiens…), très imprégnés de philosophie grecque (et notamment par la pensée stoïcienne), tendent ainsi à construire un droit un peu plus abstrait et systématique (beaucoup moins cependant qu’on ne l’a prétendu pendant longtemps), et néanmoins extrêmement souple, en usant à cet effet de divers procédés, par exemple le raisonnement par analogie. Un aspect, d’ailleurs, témoigne de cette « élévation » du droit : la part que la philosophie et plus largement la raison tendent progressivement à y jouer. Si le droit romain, quoi qu’on en dise est assez largement casuistique, et donc concret, il n’en repose pas moins sur une analyse plus large, plastique et efficace, de plus en plus laïcisée également, et ne rechignant pas à l’occasion à lorgner du côté de la philosophie. Un exemple avec ce fameux adage, que l’on peut dire programmatique : jus est ars aequi et boni, « le droit est l’art du bon et du juste ». Outre la dimension morale, on en retiendra l’idée fondamentale que le droit est un art. Il faut notamment entendre par là que le droit, dans leur optique, ne découle pas des lois (ils ne sont donc pas légalistes) ; mais, bien au contraire, ce sont les lois qui émanent du droit, plus large, plus abstrait, et lequel doit toujours avoir en ligne de mire la justice et l’équité. D’où l’importance de l’œuvre du jurisconsulte, et qui passe progressivement par la publication d’ouvrages divers et variés, certains très théoriques, d’autres comprenant des études de cas très concrètes. Parmi ces divers ouvrages, on mentionnera notamment ce que l’on appelle les Institutes : il s’agit tout simplement de manuels de droit, destinés aux étudiants et à ceux qui s’intéressent à ces questions. On imagine bien, sachant qu’il s’agit de manuels, la part de systématisation qui y intervient, et cela témoigne assez de l’importance des jurisconsultes. On a ainsi pu reconstituer en quasi-intégralité – document inestimable – les Institutes de Gaius, un des plus fameux jurisconsultes (du IIe siècle ap. J.-C., si je ne m’abuse, les IIe et IIIe siècles constituant une sorte d’âge d’or de l’activité des jurisconsultes). Les prudents – les plus doués d’entre eux, tout du moins – se voient d’ailleurs reconnaître une certaine autorité, certaines de leurs interprétations prenant progressivement force de droit. Ainsi, dans ce qui rend le droit romain si original et remarquable, il faut accorder une place particulière à ce que l’on appelle alors la « jurisprudence » (au sens étymologique de science, de connaissance du droit ; rien à voir avec la notion moderne de jurisprudence, celle-ci désignant alors l’ensemble des décisions des tribunaux, qu’il s’agisse d’une source directe du droit – comme dans les pays de « common law » – ou d’une source indirecte – comme en France. La « jurisprudence » romaine correspondrait plutôt à ce que l’on appelle aujourd’hui la « doctrine »… et qui n’a certes pas le même prestige).
 
La législation et la prépondérance progressive de l’Empereur. Sans rentrer dans les détails, fort complexes, des institutions romaines, on se contentera de noter que, parallèlement à la loi (lex) au sens strict, émanant si je ne m’abuse du Sénat, on trouve à Rome d’autres institutions ou personnalités émettant des règlements divers et variés. Nous avons cité le préteur et son édit, mais c’est également le cas des consuls, des comices de la plèbe ou encore du tribun. Autant d’institutions et de législations d’un esprit parfois opposé, et qui témoignent de la complexité de la vie politique romaine, a fortiori durant les IIe et Ier siècles av. J.-C. (un exemple célèbre, suscitant un important conflit, la lex sempronia, loi agraire due aux Gracques). L’institution de l’Empire va progressivement changer la donne. Commençons par rappeler qu’Auguste et ses successeurs n’ont en principe pas aboli la République et ses institutions. Le principat est une création empirique, qui va progressivement et de manière arbitraire s’attribuer un certain nombre de prérogatives et rogner celle des anciennes institutions. Très tôt, ainsi, le Sénat n’a plus qu’un rôle extrêmement limité, pour ne pas dire purement honorifique. Dès lors, le principal, puis le seul, législateur va être l’Empereur (dont les textes portent des noms variés, en fonction des circonstances de leur élaboration et des personnes ou cas de figure auxquels ils s’appliquent : constitutions, rescrits, mandements… inutile de rentrer ici dans les détails ; on retiendra essentiellement le terme de « constitutions », qui n’a bien évidemment pas du tout le sens contemporain de loi fondamentale de droit public définissant les institutions étatiques et leur fonctionnement). Et l’Empereur va progressivement amoindrir le rôle envisagé plus haut du préteur et des jurisconsultes pour assoir son pouvoir et mettre de l’ordre dans un droit de plus en plus complexe et subtil. Ainsi, il va contrer la souplesse de la procédure formulaire en fixant arbitrairement l’édit du préteur : le préteur ne pourra plus créer de nouvelles actions, mais devra se reporter uniquement à celles contenues dans l’édit perpétuel (qui sera bien entendu commenté par les jurisconsultes). La procédure formulaire, entre autres pour cette raison, va progressivement tomber en désuétude, pour être remplacée par ce que l’on appellera la procédure extraordinaire. Ne pas se tromper sur le sens du terme : la procédure extraordinaire, sous le Bas-Empire, est bien la procédure de droit commun. Il faut entendre par là qu’il s’agit d’une procédure « extra ordo » (pardon pour le latin de cuisine, mais c’est peut-être plus clair ainsi…), c’est-à-dire « en-dehors de la liste » : le juge n’est plus un citoyen tiré sur l’ordo, il est un professionnel au service de l’Empereur. La justice tend ainsi à se professionnaliser, ce qui a plusieurs conséquences. Sans rentrer dans les détails, on peut évoquer notamment le développement des voies de recours (« appel » et « cassation », en gros, jusqu’à l’Empereur lui-même, magistrat suprême), mais aussi le renforcement du caractère « inquisitoire » de la justice romaine, auparavant largement « accusatoire » (dans le système accusatoire, en gros celui, à l’heure actuelle, des pays de « common law », « le procès est la chose des parties », le juge n’ayant qu’un rôle d’arbitre ; dans le système inquisitoire – qui est largement le nôtre – le procès est dirigé par le juge, qui conduit notamment une enquête – inquisitio ; on y reviendra…). L’Empereur s’en prend également progressivement aux jurisconsultes, de plus en plus nombreux et diversement compétents, et dont l’activité tend à rendre le droit extrêmement complexe, du fait d’avis contradictoires et d’une subtilité dans l’analyse confinant à l’occasion au pinaillage éhonté. Il commence par réserver « l’autorité » à un nombre restreint de jurisconsultes. Il va bientôt plus loin – à une date qui m’échappe, désolé… – avec la fameuse Loi des Citations, restreignant l’autorité aux cinq jurisconsultes les plus prestigieux, déjà anciens (Gaius en fait partie). Le déclin de la jurisprudence est dès lors inévitable. Et l’activité juridique de l’Empereur va enfin trouver son apogée dans les entreprises de codification.
 
La codification théodosienne et son influence. Codex, à l’origine, désigne tout livre relié. Mais le terme va finir par désigner plus particulièrement les recueils de lois que nous connaissons encore. S’il y avait déjà eu des codifications « officieuses », la première codification au sens strict est le fait, à une époque où l’Empire est déjà scindé en deux parties très opposées, des Empereurs Théodose II et Valentinien III. Si mes souvenirs sont bons (mais là, j’ai un doute…), le Code Théodosien correspond à ce que l’on appellerait aujourd’hui une « codification à droit constant », c’est-à-dire se contentant de rassembler et d’ordonner des textes de lois – des constitutions impériales, en l’occurrence – déjà existants. Le droit romain ne s’en retrouve pas moins un peu plus ordonné, et le Code Théodosien va jouer un certain rôle. En effet, l’Empire romain d’Occident, peu après, s’effondre sous le coup des invasions barbares. Cependant, sur son vaste territoire, les populations sont encore très romanisées et attachées à ce droit « savant », bien plus riche que les coutumes germaniques. Le Code Théodosien va ainsi influencer les peuples barbares de deux manières : certains vont s’inspirer de cette loi écrite et décider de rédiger leurs coutumes, afin d’avoir une législation officielle à laquelle se reporter facilement. Un exemple célèbre est la Loi des Francs Saliens, promulguée par Clovis, plus connue sous le nom de Loi salique (qui n’a à l’origine strictement rien à voir avec la dévolution de la couronne…). Ces lois, cependant, restent avant tout inspirées par les coutumes germaniques, et en présentent la plupart des caractères (ainsi la compensation pécuniaire – Wergeld – et d’innombrables listes d’infractions ou de cas particuliers extrêmement laborieuses…), même si l’influence romaine s’y fait sentir à l’occasion. Les Burgondes, entre autres, font de même (l’influence romaine s’y fait davantage sentir, si je ne m’abuse). D’autres, et ici il faut mentionner notamment les Wisigoths, qui occupent alors en gros le sud de la France et le nord de l’Espagne, s’inspirent beaucoup plus directement du droit romain contenu dans le Code Théodosien. Ils adaptent néanmoins ce code souvent « trop savant » pour les besoins quotidiens des habitants, dans une société qui n’a plus forcément grand chose à voir avec l’Empire. C’est ainsi que l’on aboutira notamment à la rédaction du Code d’Euric et du Bréviaire d’Alaric, sur lesquels l’influence du Code Théodosien sera indéniable. Cela va entraîner une dichotomie en France, laquelle sera dès lors coupée approximativement en deux jusqu’à la Révolution française. Au nord, on sera en pays de coutume, et, au sud, en pays de droit écrit (ledit droit écrit étant donc le droit romain, éventuellement dans sa version wisigothique, et n’excluant pas des enclaves coutumières).
 
La codification justinienne : le Corpus juris civilis. L’Empire romain d’Occident est donc tombé. Reste l’Empire romain d’Orient, qui survivra contre vents et marées jusqu’en 1453. Le célèbre Empereur Justinien, ambitieux et autoritaire, tente de reconstituer l’Empire dans son intégralité. Il remporte tout d’abord de francs succès grâce à l’astuce de son fameux général Bélisaire, mais il se méfie bientôt de lui, lui retire ses pouvoirs, et les Barbares reprennent les terres occidentales. Quoi qu’il en soit, dans cette optique ambitieuse, mais déjà dans ses propres terres orientales, Justinien entend parachever l’intervention impériale dans le droit romain, pour le fixer dans une forme pleinement satisfaisante. Le Code Théodosien a en effet rapidement montré ses défauts, certains textes anciens n’étant en outre plus guère adaptés à un Empire oriental et chrétien… Il réunit donc une commission de juristes, qui va accomplir une masse de travail considérable aboutissant à ce que l’on appellera désormais le Corpus juris civilis (« droit civil » étant à prendre au sens large de « droit du citoyen », et non dans son sens restreint contemporain : le Corpus juris civilis, s’il comprend essentiellement du « droit civil » dans ce dernier sens, contient aussi, notamment, du droit public et du droit pénal, et même du droit religieux, qu’on ne peut pas encore qualifier de « canonique »). Cet ensemble correspond à quatre livres :
-         Le Code à proprement parler : systématique, il ne s’agit pas que d’une codification à droit constant, de nouvelles constitutions étant ajoutées aux anciennes, dont certaines sont abrogées.
-         Les Novelles : il s’agit d’un volume évolutif, rassemblant progressivement les constitutions émises depuis l’établissement du Code (qui sera de toutes façons refondu sous le règne de Justinien même…).
-         Les Institutes : fait assez rare pour être noté, l’Empereur établit ainsi de lui-même un manuel destiné à l’enseignement de « son » droit… Les Institutes de Justinien empruntent cependant leur plan et nombre de développements aux Institutes de Gaius précédemment évoquées (le plan des Institutes a d’ailleurs correspondu à celui de l’enseignement du droit dans les facultés jusqu’à une époque récente…).
-         Le Digeste (également connu sous le nom de Pandectes): last bust not least, il s’agit, et de loin, du plus gros volume du Corpus juris civilis. Organisé systématiquement, divisé en 50 livres, il s’agit d’une vaste compilation de fragments des jurisconsultes, constituant une véritable somme du droit romain s’étendant sur plusieurs siècles. C’est ainsi probablement l’ouvrage de la codification justinienne le plus original, et celui qui aura la plus grande influence.
Or il est un procédé sur lequel il faut ici s’attarder : celui des interpolations. Les rédacteurs du Corpus, et notamment ceux du Digeste, confrontés à la difficile tâche de l’actualisation du droit romain, n’ont pas hésité, dans nombre de cas, à falsifier les textes antérieurs, ce qui leur permettait d’avoir un droit plus adapté, et en même temps de bénéficier de « l’autorité » des anciens. Pendant longtemps, on n’aura pas conscience de ces interpolations, qui ne commenceront à être découvertes qu’à partir de la Renaissance (voir plus loin) : la « chasse aux interpolations » deviendra dès lors centrale dans les études des romanistes… Il faut d’ailleurs ajouter que Justinien, soucieux d’établir la légitimité de sa compilation et d’éviter toute contradiction, a tout bonnement décidé de détruire les anciens textes disponibles dans l’ensemble de l’Empire, Code Théodosien compris, afin qu’il ne reste plus que le Corpus. D’où la rareté, aujourd’hui, des textes antérieurs : les Institutes de Gaius que l’on a retrouvées sont un palimpseste… Pour conclure cette section, on notera juste que le droit de Justinien, quand bien même des exemplaires du Corpus étaient sans doute parvenus jusqu’en Europe occidentale, y restera inconnu pendant longtemps.
 
J’en ai fini avec le droit romain « classique » à proprement parler. Il est cependant indispensable d’approfondir quelque peu la question en envisageant (trèèèèèèèèèèèès succinctement…) la « renaissance » du droit romain au Moyen-Age, celle-ci étant pour beaucoup dans l’image que l’on s’est forgé du droit romain et témoignant plus clairement de son influence sur nos institutions et notre droit contemporains.
 
La « renaissance » du droit romain et son influence. La « découverte » des textes de Justinien en Europe occidentale, aux environs du XIe siècle, n’est sans doute pas le fait du hasard. Si l’histoire de cette découverte reste encore assez floue, on peut néanmoins supposer qu’elle est le fruit de recherches approfondies dans les bibliothèques afin de fournir au pape des armes dans son conflit avec l’Empereur (c’est en gros l’époque de la « réforme grégorienne », et donc des ambitions de théocratie pontificale ; on est donc à une époque charnière des conflits entre, notamment, le pape, le Saint Empire Romain Germanique, et accessoirement le roi de France). Quoi qu’il en soit, le Corpus juris civilis est retrouvé (à Pise, me semble-t-il ; on sait en tout cas que le manuscrit y a séjourné, étant alors baptisé Lettra Pisana). Ce droit « savant » suscite l’enthousiasme, pour les raisons que j’avais évoquées dans l’introduction, et ne tarde pas à être utilisé par les puissances politiques, qui y voient une arme : on y retrouve en effet, notamment, des notions de droit public largement tombées en désuétude, et par exemple celle de souveraineté. D’où des effets très divers : l’Empereur germanique, par exemple, prétend assurer la continuité avec les Empereurs romains, pouvoir ainsi appliquer le droit de Justinien dans l’ensemble de l’Empire, et, surtout, émettre de nouvelles constitutions intégrant très légitimement le Code… et s’appliquant à l’ensemble de l’ancien Empire, France incluse, entre autres. Pour ce faire, l’Empereur s’est entouré de légistes. Mais le roi de France a fait de même, et, armés du concept de souveraineté puisé dans le Corpus, ses légistes vont en conclure que « le roi de France est Empereur en son royaume ». Ce n’est qu’un exemple des luttes juridiques majeures – parallèlement aux affrontements armés – qui abondent durant cette époque, et témoignant assez de l’influence énorme du droit romain (à certains égards, c’est en se basant sur cette notion de souveraineté que l’on en arrivera à Bodin, puis à la monarchie absolue ; les références à Rome sont d’ailleurs incontournables dans le langage politique de l’époque : les parlementaires sont souvent appelés « sénateurs », etc.). Le droit romain suscite ainsi de nombreuses vocations, et participe d’une véritable révolution intellectuelle touchant tous les domaines à cette époque (en philosophie, par exemple, c’est la redécouverte d’Aristote, avec notamment saint Thomas d’Aquin). Il suscite même trop d’enthousiasme aux yeux de certains, qui se font très critiques… et notamment le pape, d’ailleurs, qui voit « son » arme se retourner un peu trop facilement contre lui, et déplore que les étudiants tendent à se tourner davantage vers l’étude du droit romain que vers celle de la théologie et du droit canonique (d’où l’interdiction de l’enseignement du droit romain à la faculté de Paris, qui ne sera abrogée que sous Louis XIV)… Le droit canonique se constitue d’ailleurs en partie en réaction et sous l’influence du droit romain : parallèlement au Corpus juris civilis, on parlera bientôt d’un Corpus juris canonici (comprenant entre autres le Décret de Gratien), et les spécialistes du droit romain connaissent souvent également le droit canonique (ce sont des docteurs utroque jure, « dans les deux droits »). Un exemple de l’influence du droit romain sur l’Eglise : le développement de la « procédure romano-canonique ». L’Eglise est en effet la première à tirer des conséquences concrètes de la redécouverte du Corpus, et notamment sur le plan procédural (le roi de France, entre autres, suivra bientôt le mouvement). Il faut dire que l’Eglise n’avait cessé de critiquer les moyens de preuve « irrationnels » jusqu'alors employés : quel que soit le litige, on recourrait souvent à l’ordalie, c’est-à-dire au « jugement de Dieu ». Cela, l’Eglise n’en voulait pas (c’était pour elle péché, puisque cela revenait à « tenter Dieu »). Dans le droit romain, l’Eglise retrouve les anciens modes de preuve, notamment ceux de la « procédure extraordinaire » (voir plus haut). Conséquence extrêmement positive tout d’abord : plutôt que de faire appel au « jugement de Dieu », le juge ecclésiastique se livre désormais à une enquête pour établir la vérité, et donc à une approche rationnelle du procès. Le problème est que l’on s’attache particulièrement à l’aveu, considéré comme la meilleure des preuves, et que, pour l’obtenir, on finit par considérer que tous les moyens sont bons, y compris – et c’est toujours un emprunt à la procédure extraordinaire – la « question », autrement dit la torture (quaestio per tormenta). D’où l’institution de l’Inquisition (qui vient donc d’inquisitio, « enquête », à l’origine un net progrès, mais qui a eu les dérives que l’on sait – même si on a beaucoup exagéré sur ces dernières ; l’Inquisition à proprement parler était beaucoup moins sanglante qu’on ne le prétend généralement, c’est surtout l’image de l’Inquisition espagnole – étatique – qui a ultérieurement rejailli sur elle). Fin de l’aparté – je n’ai fait qu’envisager quelques brefs exemples, ce n’est pas ici le lieu de développer davantage –, on va conclure rapidement avec les méthodes d’interprétation et leurs conséquences.
 
Les méthodes d’interprétation et leurs conséquences. Le droit romain « redécouvert », reste encore à le comprendre… d’autant que l’ancienne science du droit est bien lointaine. Une nouvelle va donc progressivement apparaître. On confie tout d’abord l’enseignement du droit romain à un professeur d’arts libéraux de la faculté de Bologne, du nom d’Irnérius (Bologne y gagnera le titre de « Mère du Droit », et reste aujourd’hui une faculté de droit prestigieuse). Irnérius, confronté à ces textes étranges, décide d’y appliquer la méthode d’analyse qu’il pratiquait pour étudier les lettres, à savoir la glose. La glose est un commentaire mot à mot, de nature tout d’abord essentiellement grammaticale, inscrit en marge du texte à commenter. Elle permet dans un premier temps une analyse riche de ces vieux textes à l’abord déconcertant, et l’enseignement d’Irnérius connaît un franc succès, de même que celui de ses premiers disciples. On les désigne en général du nom de glossateurs. Le problème est que la glose, au bout d’un certain temps, devient stérile : les gloses, plus ou moins lisibles, s’accumulent, et on en vient à gloser les gloses… D’où la connotation péjorative du verbe « gloser ». D’autres méthodes vont être appliquées, tandis que l’enseignement du droit romain se répand un peu partout. En France, si son enseignement est interdit à Paris, il se développe néanmoins dans d’autres universités, parmi lesquelles on retiendra notamment Orléans, puis, quelque temps plus tard, Toulouse. Ces professeurs français décident d’appliquer une nouvelle méthode d’interprétation aux textes justiniens : dans la foulée du mouvement intellectuel alors dominant, ils y appliquent la méthode scolastique, et obtiennent là encore un indéniable succès pendant un certain temps. Mais ces doctores tolosani, entre autres, se heurtent bientôt à des difficultés comparables à celles rencontrées par les glossateurs, la scolastique ayant la réputation que l’on sait… Intervient alors un authentique génie, l’Italien Bartole, qui envisagera le problème d’une manière totalement différente. Bartole n’a pas pour les textes justiniens le respect ébahi, confinant à l’adoration, des commentateurs qui l’ont précédé. Il n’entend pas se livrer à une exégèse de ces textes vieux d’un millénaire, mais en dégager un droit applicable ici et maintenant. S’il a donc recours, à l’occasion, à la glose, il n’en passe pas moins essentiellement par la rédaction d’ouvrages traitant de telle ou telle question de manière approfondie, et éventuellement créatrice, le droit romain fournissant un premier socle, une inspiration, que l’on peut bien malmener si nécessaire, plutôt que de vouloir à tout prix suivre ces textes et en arriver à comparer l’incomparable, ainsi l’Empereur germanique et l’Empereur romain. Bartole, qui ne vivra guère vieux, aura néanmoins le temps de publier une œuvre monumentale, traitant de questions extrêmement diverses ; sa méthode révolutionnaire, si elle suscite tout d’abord une vive hostilité, n’en devient pas moins progressivement prépondérante, et aboutit à la constitution d’un droit à la fois savant et applicable. Cette manière « italienne » connaîtra cependant à son tour la critique, celle-ci venant tout naturellement de France… La « manière française », c’est celle qui se développera au cours de la Renaissance, avec des auteurs tels que Jacques Cujas, et plus largement ceux que l’on appelle alors les humanistes. C’est d’ailleurs bien, à cette époque, d’une renaissance du droit romain « au sens strict » qu’il s’agit : les humanistes critiquent en effet à la fois les « manipulations » de Bartole et de ses disciples, dénaturant le droit romain, mais aussi les analyses naïves des glossateurs prenant le droit romain en bloc et hors contexte. Les humanistes savent que les textes du droit romain émanent d’époques différentes, et que leur caractère systématique a été quelque peu forcé. A leurs yeux, si l’on veut comprendre le droit romain, il faut donc être en mesure de le replacer dans son contexte. Ils découvrent ainsi les interpolations, qu’ils se mettent à « chasser », ont recours au Code Théodosien et à d’autres textes plus anciens encore, etc. Sur le plan intellectuel, ils se livrent ainsi à une vaste entreprise passionnante et pertinente (et encore d’une grande valeur à l’occasion) ; le problème est que le droit romain, de « droit applicable » qu’il était devenu, redevient dès lors et plus que jamais un « droit savant », autant dire une pièce de musée, fort belle mais dont on peut difficilement faire quoi que ce soit. Ceci explique – parallèlement à d’autres raisons, trop nombreuses pour être évoquées ici – le déclin progressif de l’intérêt pour le droit romain dans l’ancienne France : le droit romain n’y sera plus retenu qu’à titre supplétif, en guise de modèle de réflexion juridique, et les grands juristes français des siècles suivants seront ceux qui, en réaction aux délires « savants » des romanistes, se tourneront, de manière bien plus concrète, vers ce que l’on n’avait jamais imaginé enseigner auparavant : le droit français…
 
Voilà, voilà… A prendre pour ce que ça vaut, hein… N’hésitez pas à poster vos remarques, critiques, insultes ou questions, je m’efforcerai d’y répondre de la manière la plus appropriée.

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"Les dépossédés", d'Ursula Le Guin

Publié le par Nébal

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LE GUIN (Ursula), Les dépossédés, traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat, Paris, Robert Laffont / L.G.F., coll. Le livre de poche science-fiction, [1974-1975] 2006, 445 p.
 
Ursula Le Guin. Une femme qui écrit de la science-fiction. C’est assez rare pour être signalé, même si ça l’est beaucoup moins qu’on ne le prétend généralement (notamment en France, d’ailleurs : Catherine Dufour et Joëlle Wintrebert, pour n’en citer que deux jolis exemples). Ceci dit, il serait dommage de s’arrêter là – avec la condescendance habituelle, oui, c’est une femme, alors y’a plus de sentiments, tout ça pfffffffff… Comme si les femelles avaient le monopole de l’empathie et de la délicatesse… Donc allons plus loins : Ursula Le Guin est une grande dame de la SF. Mieux : elle est un incontournable de la SF, et qu’elle soit une femme, à vrai dire, on s’en bat un peu les coucougnettes. D’ailleurs, s’il y avait un point à dégager de l’ensemble de son œuvre, plus qu’une certaine sensibilité « toute féminine », ça serait bien davantage, à mon sens, un intérêt évident pour les sociétés et leurs institutions et modes de fonctionnement, qui en font, avec Jack Vance mais dans une optique bien différente (moins portée sur le divertissement et l’action bourrine), un grand nom de « l’ethno-SF » (avoir un papa anthropologue, ceci dit, ça peut aider…).
 
Ursula Le Guin est essentiellement connue pour ses deux grands cycles, l’un en fantasy, celui de Terremer (récemment porté à l’écran par le fiston Miyazaki), et l’autre en science-fiction, appelé tantôt « cycle de Hain », et tantôt « cycle de l’Ekumen » (ou « Ekumène », etc., selon la traduction). C’est à ce second ensemble que se rattache Les dépossédés, beau roman détenteur du prix Nebula 1974 et des prix Hugo et Locus 1975 (rien que ça !), deuxième ouvrage du cycle que j’ai eu le plaisir de lire après le remarquable La main gauche de la nuit (prix Nebula 1969 et Hugo 1970, rien que ça une fois de plus…). L’Ekumen est une « ligue de tous les mondes » qu’entendent contre vents et marées constituer certains humains, dans un lointain futur, en retrouvant progressivement la trace des civilisations qui se sont développées un peu partout dans la galaxie, résultat d’une antique et ambitieuse entreprise de colonisation de l’univers, ces civilisations étant le plus souvent dans l’ignorance de leur lointain passé hainien (plutôt que terrestre, semble-t-il) et de l’existence de leurs « compatriotes » sur d’autres planètes. A cet effet, l’Ekumen utilise notamment une remarquable invention, l’ansible, permettant la communication instantanée d’un bout à l’autre de la galaxie. A la différence de La main gauche de la nuit, Les dépossédés se situe à une époque antérieure à l’invention de l’ansible. Et pour cause, puisque l’on y suit essentiellement les pérégrinations du génial physicien Shevek, dont les travaux théoriques permettront par la suite l’élaboration de ce phénoménal outil.
 
Il y a de cela deux siècles environ, un groupe de révolutionnaires menés par la charismatique Odo quitte la planète Urras, à leurs yeux un enfer de haine et de violence, d’injustices et d’inégalités ; ils s’établissent sur la lune d’Urras, Anarres, et entendent y bâtir une société parfaite, sans distinctions sociales, sans propriété privée, sans argent, une superbe utopie où les mots de liberté et de solidarité ne seront plus employés en vain. Il y aura un prix à payer, bien sûr : tout d’abord, un travail acharné, pour rendre l’aride Anarres viable ; puis, probablement, une certaine pauvreté… Mais tout reste préférable à l’enfer d’Urras. Les Odoniens s’enferment dans leur lune, refusant tout contact avec les Urrastis, à l’exception d’une navette marchande qui se pose de temps à autre pour redécoller aussi tôt. Et les Odoniens se satisfont pleinement de ce système, même quand des émissaires venus de lointaines planètes leur expliquent qu’Urrastis et Anarrestis sont les descendants communs d’antiques souches humaines implantées par les Hainiens, et que leur mission est de fédérer tous les mondes ensemble.
 
Mais en fait, tous les Odoniens ne sont pas pleinement satisfaits de ce système. Pour certains d’entre eux, sans doute plus lucides que les autres, le sens véritable de la réflexion d’Odo a parfois été oublié pour céder la place à une sorte de culte plus ou moins obtus prohibant finalement toute entreprise individuelle ; et, s’il n’y a ni Etat, ni police, ni justice sur Anarres, il n’en reste pas moins de nombreux mécanismes, jouant sur l’opinion publique ou sur le minimum de pouvoir qui n’a pu être supprimé, pour faire taire les critiques et ostraciser les dissidents, jusqu’à en rendre fous certains.
 
Le physicien Shevek n’en est pas à ce stade, certes. Mais son génie, sa singularité, lui ont causé du tort à maintes reprises tout au long de sa carrière. Ce qu’il n’accepte pas, ainsi qu’il le clame depuis quelque temps déjà, c’est la fermeture d’Anarres, qui reste bloquée sur ses conceptions stigmatisantes d’Urras, et, tout en vantant le bonheur et la réussite du projet odonien, empêche quiconque d’en profiter en fermant ses frontières. Shevek, de par sa position, sait pourtant que la fermeture n’est pas totale, et que, de temps à autre, circulent notamment des livres urrastis ; c’est à la lecture d’ouvrages de physique écrits sur Urras que Shevek a pu développer ses conceptions les plus révolutionnaires, en dépit des manœuvres de physiciens annarestis « établis ». La physique urrastie est bien plus avancée que la physique annarestie, notamment parce qu’elle bénéficie de davantage de moyens. Et Shevek de se rendre bientôt à l’évidence : il ne pourra jamais achever ses travaux sur Anarres…
 
Il va alors décider de faire l’impensable : se rendre sur Urras. Lui, un Odonien. Scandale sur Anarres, où Shevek passe à peu de choses près pour un hérétique. Sur Urras, par contre, on accueille à bras ouverts cet intriguant anarchiste, car l’on y prend davantage la mesure de son génie. On sait, notamment, que, s’il mène ses travaux à bien, s’il parvient à mettre au point sa « théorie générale », on pourra se fonder sur celle-ci pour développer l’ansible. Et acquérir ainsi un avantage certain sur « la concurrence ». Car, si Urras n’est pas à proprement parler un enfer, c’est cependant un monde divisé, où des Etats variés dans leurs formes mais à la brutalité finalement comparable se livrent des guerres permanentes au mépris des pertes en vies humaines, où les inégalités règnent, où les tensions sont aussi fortes à ce jour que lors de l’exil des Odoniens. Plus encore, peut-être : pour les autorités, l’Ekumen change quelque peu la donne, les enjeux politiques étant d’une tout autre envergure ; et, pour les opprimés, la présence du physicien sur leur planète est un rappel cinglant de l’existence concrète d’une utopie, d’un monde où toutes les souffrances qu’ils subissent jour après jour ont été abolies. Une utopie bien réelle, et non un vague projet que les conservateurs de tous poils peuvent, à leur habitude, balayer d’un méprisant « c’est impossible, ça ne marchera jamais »… Non, cette utopie est bien réelle ; et les perspectives révolutionnaires sont donc autrement concrètes… ce qui ne rend la répression que plus sévère. Et Shevek, d’un monde à l’autre (le roman alternant entre récit « au présent », sur Urras, et réminiscences du passé sur Anarres, le physicien étant le personnage central dans les deux cas), jouera ainsi le rôle du voyageur curieux et critique, du regard externe soulignant les défauts et autorisant – enfin – la comparaison. Sur Urras, à vrai dire, dans un premier temps tout du moins, il fait quelque peu figure de Persan à la cour du Roi-Soleil…
 
Et là je me sens obligé de rebondir sur la chronique du roman par Marina Chabant sur le site ActuSf. Voir dans Les dépossédés la simple opposition entre capitalisme et communisme me paraît extrêmement réducteur (et se plaindre d’un certain « manichéisme » agaçant, en allant jusqu’à comparer le roman au pathétique Monde des non-A de Van Vogt, c’est au mieux absurde, pour rester poli (groumf)… c’est en tout cas passer complètement à côté du roman, à mon avis tout du moins). Si l’on voulait s’en tenir à cette opposition, il faudrait déjà ne pas se tromper sur le sens des mots : le « communisme », dans Les dépossédés, n’est pas celui de l’Union soviétique (or l’idée semble bien d’opposer URSS et Etats-Unis, et je veux bien admettre que le contexte de la guerre froide – même si, en 1974, les tensions sont nettement moindres que dix ans plus tôt et quelques années plus tard – a pesé de toute son influence sur Ursula Le Guin, comme à vrai dire sur bon nombre des écrivains de SF de cette époque). Rappellons en effet qu’Anarres est une société sans Etat, où la propriété privée a été abolie de manière générale (on ne s’y contente pas de la propriété collective des moyens de production) et qui a été élaborée « instantanément », de manière volontariste, entendons par là que les Odoniens n’ont pas eu à passer par une phase révolutionnaire, et donc par une dictature du prolétariat favorisant et autorisant un bien hypothétique dépérissement de l’Etat permettant d’aboutir enfin à cette société sans classes, terme de la théorie marxiste. Le communisme d’Anarres en est donc un « au sens strict », pourrait-on dire, correspondant plus ou moins à cette phase ultime (et hélas souvent oubliée, ce que l’on appelle « marxisme » renvoyant aujourd’hui encore bien trop souvent à sa version léniniste et à l’expérience soviétique… Il faut toutefois reconnaître que Marx, soucieux d’éviter la réputation d’utopiste, n’a jamais véritablement décrit ce stade ultime). Et l’on aurait à vrai dire davantage envie de parler « d’anarchisme » pour le désigner, en raison d’un abus de langage assez répandu. D’autant plus que la pensée odonienne « non dénaturée » se fonde sur l’idée de « révolution permanente » (dans un sens bien différent de la notion trostskiste, ne pas se méprendre à ce sujet une fois de plus). Dès lors, Anarres correspond bien à une utopie. Au sens strict, là encore : la société d’Anarres « n’existe pas », elle ne ressemble à aucun système concret.
 
Ursula Le Guin, en sous-titre de son roman, parlait d’une « utopie ambiguë ». L’expression est parlante, même si un tantinet maladroite, reposant sur une vision quelque peu faussée et réductrice de l’utopie (émanant pour l’essentiel des critiques adressées au socialisme dit utopique). Celle-ci, dans la grande tradition de la philosophie politique (et notamment dans L’Utopie de Thomas More, mais on pourrait évoquer également La cité du soleil de Tommaso Campanella, et bien d’autres encore), est le plus souvent avant tout un outil critique, et le système présenté, s’il est loué par le philosophe, n’en est pas nécessairement parfait pour autant, comprenant à l’occasion – comme en guise d’argument en faveur de la « vraisemblance » du système, et permettant de souligner la fonction essentiellement critique du procédé – des inconvénients que le « voyageur » s’empresse de relever (ainsi d’une certaine forme d’esclavagisme chez More, ou encore du bellicisme des Utopiens). Anarres, de ce point de vue, est bien une utopie, « l’ambiguïté » évoquée par Ursula Le Guin renvoyant (pour une part du moins) aux défauts du système. Car la société odonienne n’est pas parfaite : pauvre, fermée sur elle même, étouffant l’individualité, freinant toute forme de progrès, elle présente, en dépit de son caractère non étatique (et c’est là un intérêt non négligeable de la description de l’auteur), bien des travers attribués courramment aux projets de sociétés communistes par leurs contempteurs. La démonstration des défauts de la société anarrestie, même si elle semble en définitive préférée malgré tout à la société urrastie, occupe un chapitre sur deux de l’ouvrage. Ce n’est donc sûrement pas là que se situe le manichéïsme entrevu par Marina Chabant.
 
Sur Urras, alors ? Mais il faut commencer par noter que, pas plus qu’Anarres ne correspond à l’Union soviétique, Urras ne correspond aux Etats-Unis. Se contenter d’y voir le capitalisme opposé au communisme d’Anarres, c’est se focaliser sur l’Etat d’A-Io, correspondant en effet à une version (un peu plus excessive, allez…) de nos démocraties libérales à économie de marché contemporaines. Les Etats-Unis, donc, mais aussi l’Europe, entre autres. Mais A-Io – la destination de Shevek – n’est pas tout Urras. C’est en effet sur Urras que l’on trouve un véritable équivalent de l’Union soviétique, avec Thu (les allusions sont évidentes ; en gros, un système prônant le communisme dans un esprit guère éloigné des Odoniens, à ceci près qu’il repose sur une structure étatique autoritaire, voire totalitaire, s’appuyant sur une censure omniprésente et une police politique fort redoutée…). La guerre froide n’oppose donc pas Urras et Anarres, mais A-Io et Thu. Et comme sur notre Terre (car, bien que n’étant pas la Terre – on croise des Terriens dans le roman, ici « en terre étrangère » –, Urras y ressemble fort, l’ambassadrice terrienne y voyant même une sorte de représentation idéalisée de la Terre du passé, autant dire une utopie…), les deux grandes puissances s’affrontent non pas directement, mais par une lutte d’influence et un soutien logistique aux inévitables mouvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires qui forment le quotidien de l’Etat de Benbili… Pas besoin de développer beaucoup plus, j’imagine.
 
Mais il est cependant nécessaire de se poser une dernière question, entrevue quelques lignes plus haut : l’utopie, finalement, ne serait-ce pas Urras, dans sa diversité, ou A-Io, « l’enfer » capitaliste ? On remarquera en effet que cette figure traditionnelle de l’utopie qu’est le voyageur se rend sur Urras, provenant d’Anarres… Les défauts du système d’A-Io étant vite mis en lumière et aboutissant à des exactions particulièrement atroces, la réponse à cette naïve question est évidente. Mais, dans l’esprit de Shevek, dans son attitude au début du roman, elle prend tout son sens : pour lui, quoi qu’il en dise, qu’il veuille bien l’admettre ou non, Urras a ce parfum d’utopie qui l’a finalement décidé au voyage. L’herbe, on le sait, est toujours plus verte chez le voisin (la métaphore est ici très concrète, les luxuriants jardins d’A-Io étant bien vite opposées aux étendues désertiques et battues par les vents d’Anarres…) ; mais, de manière tout aussi irrationnelle, on tend souvent néanmoins à préférer vanter « son » herbe jaunie (étrange manière pour la propriété d’annoncer son retour…) aux beaux parterres de l’étranger… Et Shevek, tout génial physicien qu’il est, reste avant tout un être humain, avec ses nombreux défauts.
 
Je ne comprends donc guère où se situe le manichéisme évoqué dans la chronique d’ActuSf, que je n’ai pour ma part pas le moins du monde ressenti. J’ai vu au contraire dans Les dépossédés une fort belle étude de l’utopie, d’autant plus remarquable qu’elle est finalement assez originale (même si on peut la trouver un brin naïve à l’occasion, ceci je l’admets volontiers). Sans être une styliste extraordinaire, Ursula Le Guin a en outre une plume assez agréable, ce qui ne gâche rien, et a créé – à son habitude, voir plus haut… – des personnages attachants et humains, que l’on prend plaisir à accompagner tout au long de ce roman pourtant presque intégralement dénué d’action. Aussi, loin d’être une vieillerie ayant perdu la majeure partie de son intérêt « hors contexte », Les dépossédés reste un grand roman de science-fiction, méritant bien ses nombreuses récompenses d’alors et une lecture enthousiaste et attentive aujourd’hui.

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"Leçons du monde fluctuant", de Jérôme Noirez

Publié le par Nébal

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NOIREZ (Jérôme), Leçons du monde fluctuant, [Paris], Denoël, coll. Lunes d’encre, 2007, 335 p.
 
Après une petite pause, je poursuis ma découverte des jeunes pousses de l’imaginaire francophone avec Jérôme Noirez. On l’a dit très « prometteur » au fur et à mesure de ses publications (une trilogie de romans de fantasy, une quinzaine de nouvelles, une Encyclopédie des fantômes et fantasmes et l’album jeunesse Tout froissé). Le qualificatif n’est plus guère adéquat aujourd’hui, les promesses étant assurément tenues. En témoignent ces étranges et superbes Leçons du monde fluctuant, son tout dernier roman publié – chose rare pour un auteur français – dans l’excellente collection Lunes d’encre dirigée par Gilles Dumay, lequel ne tarissait d’ailleurs pas d’éloges à son sujet. Et à juste titre.
 
On a parfois établi une certaine parenté entre Jérôme Noirez et des auteurs tels que Jean Ray, Lovecraft (qu’il adore, semble-t-il) ou, plus récemment, Jeff VanderMeer. Et je ne peux qu’approuver, notamment, cette dernière filiation : je ne placerais certes pas ces Leçons du monde fluctuant au niveau de l’extraordinaire Cité des saints et des fous (parce que tout est relatif, comme disait l’autre, et que ce dernier bouquin est un authentique chef-d’œuvre, là, c’est dit), mais ça n’en est pas moins une franche réussite, où l’on retrouve un peu le même genre de fantaisie délirante et inventive à même de susciter la fascination comme le rire dans les plus profondes ténèbres. La quatrième de couverture évoque également « les élégantes uchronies de Xavier Mauméjean » ; pourquoi pas, là aussi, dans la mesure où j’ai éprouvé à la lecture de ce beau roman le même genre de plaisir qu’à celle de La Vénus anatomique
 
Mais on ne devrait pas conclure, de cette avalanche de références, que Noirez serait un suiveur, talentueux certes, mais finalement assez banal. Loin de là, s’il est un trait que l’auteur partage avec ces références hautement prestigieuses pour certaines d’entre elles, c’est une remarquable inventivité, une imagination rare, qui font de ces Leçons du monde fluctuant une petite perle d’originalité virevoletant bien au-dessus de la masse plus ou moins sclérosée par les poncifs des « nouveautés » en science-fiction et en fantasy. Les Leçons du monde fluctuant peuvent faire penser à VanderMeer, etc., mais, au final, elles ne ressemblent à rien de connu, et c’est tant mieux. Difficile, d’ailleurs, de « classer » le roman, qui ne s’embarrasse guère des frontières un peu trop hâtivement érigées par des intégristes bornés dans le beau territoire de l’imaginaire : uchronie (et donc plus ou moins science-fiction), fantasy et fantastique s’y imbriquent dans une partouze littéraire jubilatoirement constructive.
 
Au tout début du roman, pourtant, nous sommes en terrain connu, l’uchronie prenant tout d’abord le cadre d’une Angleterre victorienne assez symptomatique du genre (et a fortiori du steampunk ; j’ai déjà évoqué dans ce blog L’instinct de l’équarrisseur de Thomas Day, mais on pourrait aussi parler de La machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling, de certains romans de Tim Powers, ou encore, en bande dessinée, de La Ligue des gentlemen extraordinaires d’Alan Moore, entre autres très nombreux exemples – ce qui me fait penser, petit aparté, qu’il serait d’ailleurs temps que je lise Ganesha. Mémoires de l’homme-éléphant, de Xavier Mauméjean, qui traîne depuis trop longtemps dans ma pile « à lire »…). Nous sommes donc dans l’Educaume d’Angleterre, dirigé, par la grâce de la Divine Scolastique, par la Grande Rectrice Victoria. Une utopie positiviste, non, une dystopie plus exactement, positivisme et scientisme ayant comme par la force des choses dégénéré dans une sorte de caricature de religion scolaire, risible et absurde, et bien évidemment totalement anti-scientifique. On ne saurait à vrai dire pousser trop loin le rationalisme, dans ce monde étrange où les « amphigouristes », secondés par leurs terribles assassins plus ou moins magiciens les « noirs précepteurs », communiquent régulièrement avec les morts. C’est d’ailleurs là qu’est le problème : dans la lointaine colonie de Novascholastica, une île grande comme deux fois l’Angleterre quelque part entre Afrique et Océanie, les morts et les vivants, de même que les indigènes et les colons, se croisent plus que de raison. Situation inacceptable à laquelle il faudra bien remédier…
 
Et c’est ainsi que l’on sera amené à suivre les péripéties du (ou plus exactement de l’un des) héros du roman, le révérend, professeur de mathématiques et de logique à l’université d’Oxford et photographe amateur Charles Lutwidge Dodgson. Là encore un trait courant de l’uchronie, une référence directe à un personnage « historique », ledit révérend étant plus connu de par chez nous sous le nom de Lewis Carroll. Mais pas dans ce monde-ci, où il n’a jamais pris ce pseudonyme pour écrire entre autres bijous Alice au pays des merveilles. Ceci dit, son intérêt quelque peu dérangeant pour les petites filles, l’inévitable Alice surgissant régulièrement dans ses pensées les plus troubles, gêne quelque peu dans le prude Educaume d’Angleterre. Certes, on ne peut véritablement lui reprocher quoi que ce soit, à ce petit homme discret et gauche affligé de bégaiement… Mais c’est une raison suffisante pour l’éloigner un temps indéterminé de la métropole en l’envoyant enseigner dans les colonies. Novascholastica, par exemple. D’autant plus que c’est un photographe amateur apprécié, et qu’il y a là-bas nombre de clichés surprenants à prendre, n’est-ce pas… Il aura même un compagnon de voyage, en la personne du « noir précepteur » Jab Renwick. Il va de soi que le timide révérend se serait bien passé de la compagnie de ce sinistre individu cynique et cruel, né de l’union d’un assassin avec les murs de son cachot… Mais il n’a guère le choix, après tout, et se voit bientôt contraint d’embarquer pour l’océan Indien, à destination de cette île fantasque habitée par les mythes les plus étranges, une contrée des morts dont on ne revient semble-t-il pas.
 
C’est dans cet outre-monde que l’on rencontre bientôt le deuxième héros du roman (au comportement à vrai dire bien plus héroïque que le pathétique professeur de mathématiques…) : la jeune Kematia, surprenante Alice, indigène morte au cours de son infibulation, et qui arpente avec fierté et bravoure les terres obscures du Lonkolong, en quête de réponses. Elle fera en chemin bien des rencontres étranges, ainsi celle de ce « chien » de chiffon qui s’attachera à ses pas, celle d’esprits incarnés dans des animaux (une tortue écorché, un varan blasé, un gigantesque moustique ou encore un hilarant lapin toxicomane), ou celle de cet amusant Ecossais dont un cerf habite le ventre (les bois dépassant par la bouche du colon). Les surprises et les bizarreries abondent, dans le Lonkolong et dans l’inévitable Lulunruntu, auberge des morts aux dimensions d’une ville… ou d’un homme. Et tout cela non loin, dans un sens tout du moins, de la colonie de New Oxford. Par la force des choses, Dodgson sera bien amené à rencontrer Kematia…
 
Une noire Alice pour un noir pays des merveilles, colonie insaisissable où les mythes et les souvenirs, autant dire le rêve, résistent contre un scientisme obtus aveugle à ses propres contradictions. Dodgson, logicien parti chasser les chimères avec son appareil photographique, est certes souvent risible : Jab Renwick, entre autres, se moque cruellement de lui à la moindre occasion, et, il faut bien le reconnaître, il est des fois où le révérend n’a que ce qu’il mérite… Et la farouche chasseuse Kematia est bien loin du portrait classique de l’Alice blonde et naïve, telle qu’on la voit dans le dessin animé de Walt Disney. Mais il y a bien, pourtant, du Lewis Carroll et de son pays des merveilles dans tout cela ; un versant plus sombre, un reflet dans un miroir (de l’autre côté, bien sûr), là où l’inconscient règne et où le sordide croise le fantastique, où beauté et laideur se mêlent et se confondent dans une même fascination onirique. Un beau périple, touchant et prenant, qui, loin de se complaire dans un évident pastiche vite lu et vite oublié, creuse encore ses modèles pour en faire ressortir des aspects plus ou moins secrets, et acquiert ainsi une richesse et un intérêt propres, pour le plus grand bonheur du lecteur.
 
Si, après une première séquence succulente et très cinématographique, la vapeur redescend quelque peu, l’intérêt revient bien vite, que ce soit dans l’onirisme noir du Lonkolong ou dans le « réel » cruel et drôle de Charles Dodgson. La plume de Jérôme Noirez, si l’on fait l’impasse sur quelques tics d’écriture parfois un brin agaçants (ainsi une tendance à l’alinéa-punchline), est dans l’ensemble parfaitement adaptée à son sujet, tour à tour corrosive et délicate, produisant avec la même science rire, fascination et passion.
 
Dans ce monde où tout est prétexte à leçons, où tout un chacun – le professeur de mathématiques comme les autres – en donne et en reçoit, la plus belle reste finalement celle que l’auteur nous prodigue, permettant aux lecteurs que nous sommes de quitter un instant la grisaille de la « cancrière » pour les terres les plus fertiles de l’imaginaire, celles qu’arpentent avec la même fierté et la même détermination que la petite Kematia les conteurs de talent tel Jérôme Noirez.

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"Industrial Music For Industrial People", d'Eric Duboys

Publié le par Nébal

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DUBOYS (Eric), Industrial Music For Industrial People, Rosières en Haye, Camion blanc, 2007, 555 p.
 
Putain, je l’aurai attendu, ce bouquin. J’en avais lu une critique dans un numéro de D-Side en décembre ou janvier dernier, je sais plus. Chouette ! Enfin un bouquin en français et facilement accessible sur Throbbing Gristle (entre autres) ! Je me précipite donc à Ombres blanches… où l’on me dit qu’on n’a jamais entendu parler de ce bouquin, qu’il ne figure pas dans le catalogue du Camion blanc, et que sa sortie n’est pas annoncée. Ben merde, alors… Rebelote dans les mois qui suivent. Enfin on me dit qu’il est annoncé pour le mois d’août. Ah ! Je n’avais donc pas rêvé ! Je commande. Hop. Bien sûr, le Camion blanc cafouille (à en croire mes interlocuteurs, c’est une habitude), et je dois encore patienter un peu… Et puis on me dit que tout compte fait, ils en ont reçu trois exemplaires. Ah bon. Bon, ben, je prends le mien, hein, et puis bonne chance pour écouler les autres, hein (mais si, mais si : prêchez la bonne parole industrielle)…
 
Je l’aurai attendu, donc. Restait à savoir si ça en valait la peine. Au Camion blanc, c’est pas toujours fameux… Et puis il y a eu, contre toute attente, une actualité pour Throbbing Gristle entre temps, le groupe ayant sorti – après plus de 25 ans d’absence ! – son magnifique album Part 2. The Endless Not quelques mois plus tôt… Sans surprise, cette nouvelle n’est pas prise en compte. Plus gênant, ce beau pavé d’Eric Duboys, qui est le fruit de plusieurs années d’un travail passionné, a manqué à l’occasion des réactualisations que l’on pouvait attendre ; ainsi, si le décès de John Balance en 2004 – l’ouvrage lui est par ailleurs dédié – se voit consacrer une annexe, il n’en est pas fait mention dans le corps du texte, rédigé antérieurement ; et ça fait un peu froid dans le dos de lire Eric Duboys mentionner « le dernier concert de Coil à ce jour »… ou s’inquiéter de l’alcoolisme de John Balance en précisant même qu’à ce rythme-là il ne vivra pas vieux…
 
Petits problèmes éditoriaux, donc. Un manque de mises à jour qui, pour être ennuyeux, n’est cependant pas rédhibitoire, loin de là. Autant lacher le morceau d’entrée de jeu : ce pavé est un régal, passionnant de bout en bout, très documenté et doté d’une iconographie abondante et bienvenue. Une somme unique en son genre sur quatre dingues géniaux qui se livrent depuis une trentaine d’années à la plus vaste et intelligente entreprise de subversion musicale, idéologique, politique et morale que l’on ait jamais connue. Et pas une hagiographie pour autant. Un régal, vous dis-je…
 
Tout commence dans un milieu qui ne me séduit guère a priori, pourtant : celui de l’art contemporain le plus extrême, le body art inspiré des activistes viennnois. Au sein du groupe COUM Transmissions, le charmant couple formé alors par Genesis P-Orridge et Cosey Fanni Tutti (qui ont profité d’une législation laxiste en matière d’état civil pour rendre « officiels » ces étranges pseudonymes) se livre à des performances toutes plus répugnantes les unes que les autres, où l’on nage allègrement dans le sang, le foutre, la merde, le vomi et les tampax usagés. Parallèlement, Cosey Fanni Tutti, dans le cadre de son projet artistique intitulé Prostitution, entame une double carrière de « modèle » pour des magazines (certains « prestigieux », d’autres dits « de charme ») et d’actrice porno. Autant dire que ça commence fort, et que les deux tourtereaux, désireux de choquer le bourgeois, y arrivent sans problème, déclenchant les fureur de la presse conservatrice, le scandale étant porté jusqu’à la Chambre des Communes pour leur plus grand plaisir. Bon, honnêtement, même si ce body art était alors moins stérile et à certains égards plus pertinent que les trashouilleries contemporaines du même genre, tout ça ne suscite guère mon enthousiasme (notons cependant qu’Eric Duboys en parle fort bien, évitant de tomber dans le racolage à base d’anecdotes plus ou moins sales pour se concentrer sur le concept – car il y en a un…).
 
Les choses deviennent plus intéressantes quand COUM Transmissions se met à interpréter de la « musique » pour accompagner les performances. On est alors au milieu des années 1970, c’est bientôt l’âge d’or du punk, et Genesis P-Orridge et Cosey Fanni Tutti sont bien dans cet esprit très nihiliste d’incompétence affichée et revendiquée. Pour le coup, précisons même : là où les Sex Pistols, parmi d’autres, se prétendent incompétents, eux le sont vraiment. Ils ne savent pas jouer de leurs instruments, et ne cherchent pas à l’apprendre. Guitare, basse et cornet (essentiellement) servent à faire du bruit ; à ma connaissance, Cosey Fanni Tutti n’a jamais vraiment prétendu être une guitariste, et, dans les notes de pochettes, Genesis P-Orridge, outre le chant et – bientôt – la programmation, s’attribue la « noise bass », laissant éventuellement la « vraie » basse à un musicien plus authentique (ainsi dans Psychic TV). Scandale, à nouveau. Les gens de COUM Transmissions prennent un malin plaisir à faire souffrir les oreilles de leurs auditeurs (issus du milieu artistique pour la plupart), mais rencontrent également quelques admirateurs qui se mettent à l’occasion à travailler avec eux, parmi lesquels Peter « Sleazy » Christopherson (qui mènera parallèlement une carrière de photographe et de réalisateur de clips) et Chris Carter (ingénieur du son, puis « testeur » reconnu de matériel musical électronique). Or, si Genesis P-Orridge et Cosey Fanni Tutti sont des monstres de charisme, de provocation et d’intelligence conceptuelle (tout de même), mais tout sauf des musiciens, « Sleazy » et Carter, quant à eux, s’ils sont plus discrets, sont des bidouilleurs talentueux, acquérant bien vite une connaissance et une maîtrise rare des instruments électroniques qui commencent alors à se démocratiser. Et c’est de cette rencontre que va bientôt naître Throbbing Gristle (expression argotique que l’on pourrait en gros traduire par « pénis turgescent » ; tout un programme…).
 
Throbbing Gristle est un groupe unique dans l’histoire de la musique, au carrefour de l’art contemporain, de l’expérimentation savante et de la musique populaire. Throbbing Gristle est ainsi fort logiquement un de ces groupes d’exception dont on peut dire qu’ils ont inventé un genre, et par-là même révolutionné la musique. Les membres de TG l’ont très tôt affirmé : ils font de la « musique industrielle ». Certes, nombreux sont les groupes à s’attribuer un genre unique, une étiquette particulière, avec une certaine prétention finalement plutôt comique (que ceux qui en doutent jettent un œil, par exemple, à un catalogue de VPC de metal « extrême »…). Mais, pour eux, c’est indéniable. Ils ont bien inventé un genre, et dont ils sont à certains égards les seuls représentants (TG n’éprouve que du mépris pour les suiveurs ; la musique industrielle, à leur sens, c’est celle que l’on trouve sur leur propre label autogéré Industrial Records, accueillant également, outre Throbbing Gristle, certains groupes de la « première » vague industrielle, et notamment Cabaret Voltaire et SPK). Ne pas se tromper sur le terme, d’ailleurs : même si la musique de Throbbing Gristle est électronique et souvent bruitiste, ce que l’on retrouvera par la suite dans les groupes dits industriels (on pourra préférer « indus », pour le coup), le terme « d’industrielle » renvoie, plus qu’à une musique reposant sur des rythmes machinaux et des sons d’usine (ce que l’on trouve cependant chez TG à l’occasion, ainsi avec l’excellent « What A Day! »), à la société industrielle et à ses idéologies. La musique industrielle, c’est le produit et l’incarnation de la société industrielle ; TG, dans un sens, est supposé y mettre un terme, et la désignation la plus juste pour les groupes dits « industriels » qui l’ont suivi serait donc « post-industriels ». Bon, on ne va pas pinailler ; mais on expliquera ainsi le slogan brandi par leur pote – encore un performeur dingue – Monte Cazazza, « Industrial Music For Industrial People », choisi à bon droit par Eric Duboys pour titrer son ouvrage.
 
La musique industrielle est aussi une musique entre deux mondes. Les membres de TG, qu’ils soient des musiciens compétents ou non, sont au fait de la théorie musicale et des plus récentes avancées de la musique électronique. Issus du milieu de l’art contemporain, ils font partie, à certains égards, d’une « élite » intellectuelle, intéressée par le questionnement de la musique qui a eu cours tout au long du XXe siècle ; rien d’étonnant, dès lors, à ce que leur musique soit une illustration remarquable de « l’art du bruit » proné par les futuristes italiens, et qui avait depuis généré – entre autres – la musique concrète d’un Pierre Schaeffer ou d’un Pierre Henry (la filiation est indéniable). Mais il y a plus, chez TG (avec un gros fond théorique que je ne peux qu’esquisser dans cette note, sous peine de m’étendre des heures) : parallèlement, TG se veut un groupe « populaire » ; si sa musique est le plus souvent particulièrement hermétique et son attitude revêche et non-conformiste (le groupe se refuse à tout compromis et n’a jamais fait de tournées – en tout et pour tout, avant sa reformation, TG n’a donné que 36 concerts, dont certains dans un cadre artistique ou même dans des écoles, dont un fameux concert filmé dans un collège, devant un auditoire de gamins complètement dingues… On notera que TG n’a jamais eu les moyens de vivre de sa musique, les rares bénéfices générés par les ventes d’albums étant immédiatement réinjectés dans le budget d’Industrial Records, dans l’optique « Do it yourself » qui faisait alors les belles heures de la scène musicale anglaise ; tous les membres du groupe, à l’exception de Genesis P-Orridge, avaient un métier en parallèle – pomme de discorde supplémentaire…) semblent le confiner à l’avant-garde, TG ne s’en affiche pas moins comme un groupe de rock, en utilise l’imagerie et les instruments, et se place clairement dans une lignée parallèle au punk (leur public devenant progressivement le même). On trouve même certains morceaux résolument pop et dansants dans la discographie de TG. Chris Carter n’hésite d’ailleurs pas à confier qu’il adore le disco, et qu’il aime bien les mélodies sucrées d’Abba… Oui, c’est un peu ça, Throbbing Gristle : John Cage et Pierre Henry qui font un bœuf avec Abba et Kraftwerk…
 
D’où une certaine schizophrénie dans le groupe, particulièrement sensible dans ses enregistrements (nombreux ; les membres du groupe sont des collectionneurs, tous leurs concerts ont été enregistrés et diffusés officiellement, et on ne compte pas, parallèlement, les enregistrements pirates, particulièrement abondants, certains étant tolérés par le groupe, d’autres, purement mercantiles, ayant suscité sa colère – et surtout la colère des trois autres membres du groupe à l’égard de Genesis P-Orridge, qui a ultérieurement dirigé en sous-main l’émission de semblables enregistrements pour subvenir à ses difficultés financières…). Le Throbbing Gristle des albums studios n’est certes pas d’un accès aisé, mais s’autorise à l’occasion quelques moments de calme et de mélodie. Si la part d’improvisation y est sans doute importante (c’est l’évidence même pour un album comme Heathen Earth, dont l’enregistrement, réalisé en une seule prise devant un auditoire spécialement invité, a été filmé), certains morceaux sont remarquablement construits et témoignent d’une oreille et d’une maîtrise de l’électronique musicale rare – le fait, sans doute, de « Sleazy » et Carter, leurs projets ultérieurs en témoigneront. Et puis il y a la voix si particulière de Genesis P-Orridge : il hurle de temps à autre, mais chante le plus souvent, sans suivre la tonalité, ni même parfois la rythmique, du morceau ; mais elle est pourtant fascinante, cette voix nasillarde, et, aussi étrange que cela puisse paraître, elle est belle, d’autant que Genesis sait de mieux en mieux l’utiliser et la mettre en valeur (en témoigne Part 2. The Endless Not, où son chant est tout bonnement superbe, et souvent déchirant). En concert, par contre, TG devient une machine folle… Le rituel est toujours le même : le groupe monte sur scène, annonce qu’il va jouer pendant une heure (le programme est éventuellement annoncé ; tout rappel est hors de question, considéré comme une farce mesquine digne des pires éléphants du cirque rock’n’roll), et se met à faire du bruit, largement improvisé, même si l’on reconnaît à l’occasion tel ou tel morceau en se fondant sur les paroles sarcastiques et outrancières ou sur la rythmique. Genesis P-Orridge, petit bonhome nerveux, hurle et danse plus ou moins à contre-temps, s’agite sur sa basse, retrouve à l’occasion le délire masochiste des performances de COUM Transmissions ; monstre de charisme, il fait le spectacle à lui tout seul. Cosey Fanni Tutti, elle, est le plus souvent assise sur une chaise, multipliant les glissandi hystériques sur sa guitare ou se levant à l’occasion pour tonitruer du cornet. « Sleazy », invariablement, tourne le dos au public, et reste debout devant ses machines, triturant le son (ce type doit avoir une oreille mutante). Quant à Carter, dissimulé derrière ses machines, c’est bien simple, on ne le voit pas… Et la musique… C’est du bruit. Très différent des albums, mais tout aussi intéressant (il faut connaître les deux aspects). C’est insupportable et grandiose, génial, fascinant, unique. Un exemple avec cette époustouflante vidéo de « Discipline », morceau uniquement joué en live (vous viendrez pas dire que je vous avais pas prévenus, hein…). Parfois (mais pas dans cet exemple, où le groupe fait montre d’une certaine complicité avec son public – c’est rare…), le groupe se fait huer, d’ailleurs, par un public qui ne savait pas forcément à quoi il devait s’attendre ; dans certains cas, ça dégénère à peu de choses près en émeutes…
 
TG veut faire mal. TG veut choquer, dans tous les sens du terme. Mais pas dans le vide. Rarement un groupe aura autant muri son concept. Il y a toute une théorie derrière Throbbing Gristle, principalement élaborée (et en tout cas défendue) par Genesis P-Orridge. Un discours authentiquement révolutionnaire (voir notamment « United » et « Convincing People » ; la pratique on ne peut plus indépendante du groupe en témoigne déjà), mais aussi passablement paranoïaque, confinant à l’occasion à la théorie du complot. Reste que Throbbing Gristle se veut subversif, jusqu’à la folie destructrice (rappelons par ailleurs que le nom de leurs confrères SPK signifie Sozialistischen Patienten Kollektiv, en référance à une brochette d’Allemands internés dans des hôpitaux psychiatriques qui disaient se reconnaître dans la théorie et les actions de la « Bande à Baader » ; c’est assez parlant, non ?). L’attaque, dans certains cas, peut être frontale ; il en va ainsi, d’ailleurs, de l’hermétisme et de la difficulté de la musique du groupe. Mais la subversion joue également indirectement, par des allusions, par l’image : les médias, et la manipulation des esprits qu’ils opèrent, sont au cœur des angoisses de Genesis P-Orridge, qui revient sans cesse sur leur entreprise de « désinformation ». Dès lors, rien d’étonnant à ce que le groupe, à certains égards, use des méthodes des médias (aspect « pop » de Throbbing Gristle), mais cherche également à dénoncer leur hypocrisie par le détournement, en jouant sur l’image, sur l’opposition entre apparence et réalité, signifiant et signifié (Cosey Fanni Tutti, d’ailleurs, n’agissait pas autrement avec Prostitution). D’où l’imagerie nazillone de Throbbing Gristle, qui ne tardera pas à susciter le scandale. Le groupe, résolument anarchiste, n’a pourtant jamais eu l’ambiguïté d’un Boyd Rice ou de Death In June à cet égard (même si les pages consacrées au morceau « Subhuman » – par ailleurs un des plus inaudibles du groupe – laissent un peu un goût étrange dans la bouche ; TG, encore aujourd’hui, parvient à choquer les bobos dans mon genre…) : les skinheads étaient même refoulés à l’entrée des concerts par un service d’ordre employé par Industrial Records… Mais la presse se déchaine : les accusations pleuvent sur le groupe, qui s’en amuse, et profite de cette publicité, à la stupéfaction de ses détracteurs, qui comprennent bientôt pour certains le piège grossier dans lequel ils sont tombés… et, par la même occasion, la pertinence du discours critique de Throbbing Gristle. Par la suite, nombreux seront les groupes « industriels » qui reprendront le discours de TG et son imagerie (j’ai déjà évoqué Laibach, par exemple)… mais en les comprenant plus ou moins bien, hélas.
 
TG, ceci dit, était condamné. Par définition, le groupe ne pouvait connaître le succès, et, dès l’instant que celui-ci commence à apparaître, la dissolution est envisagée. Elle sera précipitée par des tensions entre les quatre membres, provoquées comme de bien entendu essentiellement par une histoire de fesses : plus ou moins lasse de la mégalomanie et des délires paranoïaques de Genesis P-Orridge, Cosey Fanni Tutti décide de le quitter… et tombe progressivement sous le charme du bien plus discret Chris Carter ; les deux amants se voient en secret… La dissolution du groupe interviendra en 1980, après deux concerts aux Etats-Unis, peu de temps après que Cosey ait annoncé aux autres membres qu’elle était enceinte. « La mission est » de toute façon « terminée », ainsi que Throbbing Gristle l’annonce laconiquement par une carte postale envoyée à tous les abonnés au catalogue d’Industrial Records.
 
Mais nous n’en sommes qu’à la moitié du livre (putain, je me rends compte que je m’étends – j’ai pourtant l’impression de synthétiser beaucoup trop et d’être contraint de passer sous silence plein d’aspects passionnants ! Mais z’en faites pas, la suite sera plus brève…). Si TG n’est plus, ses membres ne renoncent pas pour autant à la musique, et leur carrière ultérieure est souvent passionnante.
 
Eric Duboys commence par suivre le charismatique Genesis P-Orridge. Le membre le plus voyant du groupe fonde presque immédiatement un nouveau projet, incluant dans un premier temps Peter « Sleazy » Christopherson, et baptisé Psychic TV. Il s’agit là encore d’une vaste entreprise de subversion par le détournement, musicalement guère éloignée de Throbbing Gristle dans un premier temps, d’ailleurs, mais jouant cette fois avant tout sur l’aspect religieux. Psychic TV est en effet en quelque sorte le porte-parole du « Temple Ov Psychic Youth » (TOPY), en apparence une secte inspirée notamment par Crowley et dont Genesis P-Orridge deviendrait progressivement le gourou (en opposition à la stricte égalité pronée par le groupe, et affirmée déjà auparavant contre vents et marées – c’est-à-dire contre Genesis P-Orridge… – au sein de Throbbing Gristle). Bien sûr, et même si Genesis P-Orridge joue le jeu à fond, développant ainsi des rituels saugrenus, livrant des interviews hermétiques, et parsemant les notes de livrets de discours plus ou moins hallucinés, riches en slogans, et à l’orthographe systématiquement malmenée, tout ça n’est en défintive qu’une vaste blague… Mais les médias tombent une fois de plus dans le panneau, dénonçant la secte « satanique » et ses pratiques supposées (les inévitables partouzes de drogués… bon, y’en avait probablement, en même temps, étant donné le discours de Genesis P-Orridge sur la drogue et la sexualité…), allant jusqu’à produire de fausses « victimes » de la secte et de son gourou, et monter des scandales de toutes pièces. Genesis P-Orridge, dans un premier temps, s’en amuse beaucoup, comme de bien entendu ; mais la farce nuit bientôt à un projet plus « mainstream » de Psychic TV (monter un film sur la vie de Brian Jones), à une époque où le groupe s’était un peu plus assagi musicalement, se tournant vers un rock assez influencé par le Velvet Underground. Et, plus tard, Genesis P-Orridge devra même faire face à diverses accusations toutes plus infondées les unes que les autres, qui le contraidront finalement à s’exiler, sans le sou, aux Etats-Unis, la police ayant perquisitionné son appartement et saisi tout ce qu’elle avait pu y trouver (Genesis P-Orridge, depuis des années, prétendait à qui voulait l’entendre que la police le surveillait et que son téléphone était sur écoute, et on en a eu la preuve lors de cette affaire ; comme quoi, les paranoïaques aussi ont des ennemis…) ! Ce sera l’occasion d’un tournant musical pour le groupe, Genesis découvrant la house à Chicago et la ramenant dans ses valises. Si le groupe n’a pas « inventé » l’acid house, comme on l’a parfois prétendu (et notamment ce satané leader mégalomane…), il n’en a pas moins constitué un pont important dans l’introduction de la techno et de la house en Angleterre, pour le résultat que l’on sait. Après cette grande période, sur le plan musical, c’est moins intéressant, semble-t-il. Même si Genesis P-Orridge, conservant plus ou moins sa figure de gourou, reste quelqu’un d’extraordinairement charismatique et fascinant (voyez par exemple ses interviews dans Modulations), d’autant plus, à vrai dire, depuis qu’il s’est lancé dans son projet de transformation physique. Genesis P-Orridge est un hétérosexuel bien dans sa peau, marié et père de plusieurs enfants ; mais il a néanmoins subi, pour des raisons que l’on qualifiera d’idéologiques, diverses opérations chirurgicales lui ayant donné l’apparence d’une femme, sans qu’il ait changé de sexe pour autant. Apparence et réalité… Genesis P-Orridge, que ce soit dans son discours ou dans sa musique, dans son patronyme et dans son corps, est un homme qui s’est entièrement reconstruit de lui-même. A maints égards, le cyberpunk ultime…
 
Peter « Sleazy » Christopherson, dans un premier temps, avait suivi Genesis P-Orridge au sein de Psychic TV. Mais, bien vite, lui aussi ne parvient plus à supporter la mégalomanie du leader, et, un tantinet gêné par la dérive résolument « sectaire » du TOPY (entendons par-là que certaines personnes y adhéraient en l’envisageant comme une secte et en prenant son discours parfaitement au sérieux…), décide de quitter le groupe avec son amant John Balance (ils n’ont jamais caché leur homosexualité, l’affichant même, ce qui leur a valu des déboires dans une Angleterre thatcherienne à l’homophobie sidérante – lisez Le miroir de l’amour du divin Alan Moore ; cependant, ils n’en ont jamais fait un étendard, et critiquaient cette tendance de plus en plus présente dans les milieux gays), et de fonder avec lui ce qui est sans aucun doute et de très loin le projet post-TG le plus intéressant, à savoir Coil, en 1983. Coil est un groupe difficile à définir, assez secret (pendant longtemps, le groupe n’a pas donné de concerts, et les interviews étaient rares) et aux albums très divers. Mais, sur l’impulsion de « Sleazy », Coil va aller toujours plus loin dans l’exploration des possibilités offertes par la musique électronique, développant ainsi une musique unique, quelque part entre musique industrielle, synth-pop, ambient et expérimentation pure et dure. Mais, si Coil n’est pas aussi provocateur que Throbbing Gristle en apparence, le discours critique et l’action politique sont toujours présents ; on y retrouve les thèmes chers à Genesis P-Orridge, un discours très libertaire sur la drogue et la sexualité, mais aussi, au moins en une occasion, un engagement pour une cause bien précise : la lutte contre le sida. A l’époque, le sida est encore cette maladie tabou dont les bonnes gens évitent de parler, a fortiori dans la prude Angleterre de la « dame de fer » ; après tout, n’est-ce pas, c’est la maladie « des pédés et des junkies », pas des gens « normaux »… Situation inacceptable pour les membres de Coil, qui entendent bien révéler au grand public le tragique de cette maladie et le sort abominable réservé à ses victimes, traitées comme des pestiférés, et qui meurent dans l’indifférence totale des électeurs, les élus n’allant sûrement pas faire le moindre geste en faveur de ces malades qui, après tout, hein, l’ont bien cherchée, leur maladie, hein, n’est-ce pas… D’où l’enregistrement de leur étrange reprise du fameux « Tainted Love », dont tous les revenus étaient versés à une des premières fondations consacrées aux malades du sida (c’était une première, d’ailleurs, et dans un esprit bien différent de celui du rock de stade caritatif qui nous encombre régulièrement les oreilles depuis avec son insupportable guimauve…) ; c’est probablement leur morceau le plus « pop », mais il est néanmoins abominablement cafardeux, et accompagné d’un clip spécialement réalisé pour l’occasion, tout aussi abominablement cafardeux ; il s’agit bien de choquer pour faire réagir. Las, la réaction ne sera pas celle souhaitée : le clip suscitera un scandale (encore !) parce que jugé trop dur et triste, voire, et là c’est quand même consternant de bêtise, cynique (l’apparition de Marc Almond en incarnation de la Mort n’a pas plu, mais alors pas du tout…), bref, inmontrable ; à en croire les médias, il était donc possible de parler de « la maladie des pédés et des junkies », mais avec des fleurs et des papillons. Bande de… Bon, voyez vous-mêmes (une fois de plus, je vous ai prévenus, hein…). Coil ne s’arrêtera heureusement pas là, et poursuivra toujours plus avant dans sa veine expérimentale, enregistrant par exemple les difficiles albums du projet ELpH, mais aussi quelques merveilles plus ou moins ambient (voyez par exemple mon compte rendu du superbe The Remote Viewer, un de mes albums fétiches), et renouant enfin avec la scène ; John Balance, entre temps, avait bien changé (on notera qu’il s’était séparé de Peter « Sleazy » Christopherson, même si cela n’avait pas condamné le groupe ; lui, par contre, tendait dès lors de plus en plus à sombrer dans la dépression, la drogue et l’alcool…). Lui aussi monstrueux de charisme dans ses costumes hallucinés et avec son allure de prophète sous acide, il n’en a pas moins connu entre temps de terribles difficultés dues notamment à son alcoolisme, qui l’ont métamorphosé physiquement, et ont rapidement entrainé l’inquiétude de ses proches, désarmés face à l’inéluctable. Il nous a donc quitté en 2004, mettant ainsi fin à l’histoire passionnante de Coil, un des groupes les plus inventifs de l’histoire de la musique électronique et expérimentale. Monde de merde…
 
Je ne pourrai pas m’étendre autant sur le projet commun de Chris Carter et Cosey Fanni Tutti, sobrement baptisé Chris & Cosey, pour la bonne et simple raison que je n’en ai jamais rien entendu… On sait, cependant, que Carter était l’homme de la délicatesse et de la mélodie au sein de Throbbing Gristle, et un grand connaisseur des instruments électroniques. A en croire Eric Duboys, la musique de Chris & Cosey serait ainsi dans l’ensemble de très grande qualité (si l’on excepte deux albums visiblement pitoyables tendant vers l’exotica…), d’abord une musique très pop et dansante, pertinente et efficace, mais, il faut le dire, bien moins originale que ce que Throbbing Gristle, Psychic TV et Coil avaient à offrir… Ces dernières années, le couple, toujours très amoureux, s’est davantage tourné vers les expérimentations ambient, avec beaucoup de réussite semble-t-il, et j’avoue que j’y jetterais volontiers une oreille (et même deux, soyons fou).
 
Et puis, contre toute attente – Genesis P-Orridge s’était sacrément attiré l’inimitié des autres membres, qui ne voulaient plus en entendre parler pendant un moment (son ancienne amante étant la plus dure dans ses propos à son encontre) –, Throbbing Gristle a récemment annoncé sa reformation. Encore un come-back d’une vieille légende, avec des débris cyniques et sans âmes qui ne cherchent pas autre chose qu’à payer leurs impots, comme il y en a eu tant, hélas ? De la part de TG, et au vu de son discours et du parcours ultérieur de ses membres, ç’aurait quand même été plutôt étonnant… Rien à craindre, heureusement. La reformation se présentait comme ponctuelle : hop, un concert ici (annulé) ; hop, un concert là (annulé aussi) ; hop, cette fois on fait vraiment un concert sans s’encombrer d’incompétents qui plantent tout nos projets, et on le fait gratuit tant qu’à faire (mais toujours pas de tournées, faut pas déconner, non plus). L’occasion de constater que si les membres de TG ont bien vieilli physiquement, ils n’en sont pas moins toujours aussi charismatiques, géniaux et sincères (et musicalement plus compétents, ce qui ne gache rien…). De temps à autre, on parlait d’un nouvel album… Un an passe. Deux ans. Rien. Et puis, d’un seul coup, sans le moindre attirail promotionnel, on trouve (enfin, avec un peu de chance…) Part 2. The Endless Not dans les bacs. Là encore, pas un album baclé de vieux croutons, mais une authentique merveille, certes bien plus facile d’accès que les vieux Throbbing Gristle, mais toujours très expérimentale et pertinente. Il faut que je vous en parle plus en détail, un de ces jours…
 
Mais concluons (enfin !) sur ce beau pavé. On l’aura compris, c’est un ouvrage passionnant et d’une lecture agréable sur d’authentiques génies, chacun à leur façon, et dressant un beau panorama de l’avant-garde musicale des 30 dernières années. Eric Duboys, semble-t-il, souhaiterait écrire un deuxième ouvrage, pendant de celui-ci, consacré aux groupes affiliés à la musique industrielle (quelque chose qui manque sacrément en France) ; je ne peux qu’espérer sa parution prochaine, l’auteur a désormais au moins un client revendiqué. Entre temps, j’écouterai toujours Throbbing Gristle et Coil, à l’occasion Psychic TV et, avec un peu de chance, Chris & Cosey. N’hésitez pas à en faire autant de votre côté.

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"Paul Auster. Les ambiguïtés de la négation", d'Annick Duperray

Publié le par Nébal

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DUPERRAY (Annick), Paul Auster. Les ambiguïtés de la négation
, Paris, Belin, coll. Voix américaines, 2003, 125 p.
 
Il y a de cela quelques années, une époque pas si lointaine d’ailleurs, j’étais encore plus jeune, con et pédant qu’aujourd’hui. Du coup, j’avais à peu de choses près arrêté de lire de la SF, du fantastique et de la fantasy (sans parler des comics…). Je me disais alors qu’il était temps de me forger un minimum de culture en littérature contemporaine (comprendre par-là « littérature générale », ou « blanche », comme vous voudrez ; car la SF, ce n’est pas de la littérature, n’est-ce pas, et, comme l’a si bien dit un petit homme vert de l’Académie françaaaaaaaaaaaiiiiiiiiiise, « le recours à la science-fiction est un constat de faillite pour l’écrivain », voyez, n’est-ce pas, c’est le bon sens même, etc.). Pourquoi donc ? Oh, sans doute un vain désir de briller dans les salons, ou du moins de comprendre quelque chose à la conversation rébarbative et obscure des artisteux, théâtreux, et autres charmantes jeunes filles de la série Littéraire. N’est-ce pas. Ah, et à la lecture des Inrockuptibles, aussi, puisque, en tant que jeune con pédant fréquentant plus ou moins des théâtreux, artisteux et charmantes jeunes filles de la série Littéraire
 
 (… souhaitant fréquenter les charmantes jeunes filles de la série Littéraire…)
 
je ne pouvais décemment pas passer à côté (quelle horreur… Promis juré, j’ai expié ma faute aujourd’hui).
 
Expérience guère convaincante dans l’ensemble. En dépit d’assez nombreux efforts, les écrivains contemporains de l’Hexagone m’ont tous parus plus vains les uns que les autres, à l’exception, en gros, de Michel Houellebecq. Et donc d’un auteur finalement guère éloigné de la science-fiction (le « constat de faillite », c’était à propos de lui et de son superbe La possibilité d’une île. Comme le disait si bien le grand Pierre Desproges, « y’a des métastases qui se perdent »…). D’ailleurs, aparté puéril : il est de bon ton de taper sur Michel Houellebecq, qui est, comme chacun le sait, un écrivain médiocre, qui doit tout à l’effet médiatique, et qui plus est un « nouveau réactionnaire » (!!!), raciste, misogyne et, pire que tout, frustré. N’est-ce pas. Bande de… Groumf. M’en fous. Je continuerai à le lire, et à répéter qu’il est de très très loin l’écrivain français le plus talentueux de sa génération. Voire le seul. Na.
 
Mais il est vrai que, bien qu’étant Français – sans doute parce qu’étant Français –, je suis un abject suppot de l’Antifrance… Et je dois bien reconnaître que dans cette tentative de découverte de la littérature contemporaine, j’ai davantage trouvé mon bonheur hors de la sinistre patrie de Molière (enfin, je dis ça, mais pour ce qui est des « classiques », par contre, rien à voir : après tout, Flaubert, c’est le plus grand. Re-na). Notamment outre-Atlantique, ben oui (ah, et au Japon, aussi : lisez Mishima, Nosaka et Yoko Ogawa, entre autres). Mais il est un nom que je placerai sans hésiter bien au-dessus des autres en la matière : celui de Paul Auster.
 
Et là j’avoue que je triche un peu. Parce que Paul Auster, j’avais commencé à le lire un peu auparavant. C’était ma prof de français qui me l’avait conseillé, au collège, et je ne l’en remercierai jamais assez. Pourtant, je ne l’appréciais guère, celle-là… Je me souviens encore de sa diatribe contre Stephen King, « mauvais romancier » dont les récits « nagent dans le sang et… le sperme ! » (Moue dégoutée de l’ensemble de la classe de 3ème.) Oui, en parlant de Stephen King. Sans commentaire. Pourtant, c’était pas la pire, hein… Tenez : elle lisait même de la science-fiction. Enfin, plus exactement, elle lisait Robert Silverberg, et ne tarissait pas d’éloges sur le bonhomme… en l’opposant à l’occasion aux autres écrivains de SF. Ce qui a généré en moi un stupide blocage dont je ne suis jamais parvenu à me débarrasser : à l’heure actuelle, je n’ai encore jamais lu le moindre bouquin de Robert Silverberg, et n’ai même jamais trouvé la force de m’y intéresser. C’est encore la principale de mes lacunes parmi les incontournables de la science-fiction, honte sur moi…
 
Bon, j’arrête pas de m’égarer depuis tout-à-l’heure, pardon pardon… Reprenons donc à ce jour béni entre tous où ladite Madame le professeur m’a montré un exemplaire de La trilogie new-yorkaise. Choc dès la première page (déjà lue, en fait, en BD, quelque temps plus tôt dans Les Inrockuptibles : lisez la sublime adaptation de Cité de verre par David Mazuchelli, dans une collection supervisée par rien moins qu’Art Spiegelmann, ça vaut son pesant de gaufres belges) : c’était exactement ce que je cherchais… Et j’ai donc poursuivi la découverte du bonhomme, me régalant par exemple à la lecture de Léviathan ou plus encore de l’extraordinaire Moon Palace, ou, au cinéma, vantant les mérites des superbes Smoke et Brooklyn Boogie (un peu moins de Lulu On The Bridge, allez savoir pourquoi…).
 
Paul Auster est grand. Ses romans me parlent. Que ce soit dans le fond ou dans la forme, j’aime Paul Auster. Et je l’aime notamment, ne nous leurrons pas, parce qu’il a ce petit quelque chose de décalé, d’étrange, qui confère à ses récits une atmosphère parfois guère éloignée du fantastique, et même à l’occasion de la science-fiction, ainsi avec Le voyage d’Anna Blume. Las, Paul Auster nie : Le voyage d’Anna Blume, ce n’est pas de la science-fiction. Et Annick Duperray, le souffle court et le rouge aux joues, de le rappeler à maintes reprises, justification en forme d’excuse, et sans aucune argumentation. Le triste comportement de ceux qui critiquent la SF sans la connaître (comme l’autre con d’académicien)… Du calme, Nébal, du calme. Prends exemple sur le vieux hippie à la filiation douteuse, tourne toi vers le ciel (plein d’extraterrestres, à défaut de barbu sadique), et dis : « Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font… »
 
Passons. J’aime Paul Auster. Et quand l’occasion s’est présentée d’en apprendre un peu plus sur le génial auteur et de décortiquer quelque peu son œuvre, je me suis dit que ben pourquoi pas, j’aurais bien le temps d’y jeter un œil entre deux romans de gare à couverture gris-métal à destination des ados attardés… Dont acte.
 
Annick Duperray, professeur à l’Université de Provence, décortique donc Paul Auster, dans ce petit format à la « Que sais-je ? ». Elle décortique sévère, même. On ne lui en voudra pas vraiment – c’est son boulot, après tout –, mais, à l’instar de ces individus totalement infréquentables et encore plus pédants que moi (si si) qui se glorifient du titre de « critiques », elle ne brille pas spécialement par la pédagogie et la clarté d’expression (même si on a lu… pardon, essayé de lire bien pire). D’ailleurs, un signe qui ne trompe pas, elle a recours à Roland Barthes (qui permet d’expliquer tout, c’est bien connu ; il faut toujours citer Roland Barthes). Et même à Lacan. Aïe…
 
J’arrête un peu de persifler (il serait temps) : le fait est que ce petit bouquin, s’il est loin d’être indispensable, est dans l’ensemble très intéressant et souvent pertinent, et ouvre à l’occasion quelques pistes de lecture qui m’avaient plus ou moins échappé jusqu’alors. Je ne pouvais donc pas rêver mieux.
 
La structure de l’ouvrage semble couler de source, liant chaque fois la vie et la production littéraire de l’auteur à un thème précis, plus particulièrement sensible dans les œuvres de la période envisagée. Seul le premier chapitre, intitulé « L’homme ou l’œuvre », déroge quelque peu, en commençant par aborder l’œuvre et l’auteur dans leur ensemble, introduction indispensable aux développements ultérieurs. Restent que certaines thématiques d’ordre biographique sont loin d’être inintéressantes (notamment dans le rapport au père, Auster lui-même y est souvent revenu), et dans cette interrogation générale, qui traverse l’ensemble du corpus austerien, de la définition de l’auteur et de l’œuvre, et de leurs rapports. Un thème marquant, effectivement : tout lecteur de Cité de verre se souvient de ce jeu étrange, dès le début du roman, quand le téléphone sonne chez Quinn (romancier et héros du roman, mais non son narrateur) et qu’une voix étrange, à l’autre bout du fil, demande : « Vous êtes bien Paul Auster, le détective ? » Puis Quinn rencontrera Paul Auster, lui aussi un auteur. Et surgit au final un troisième auteur anonyme, le narrateur de l’histoire… De même, on ne compte pas les personnages des romans de Paul Auster dont les initiales sont P.A. Et encore, au cinéma, on évoquera le personnage de Paul Benjamin, l’écrivain à qui Harvey Keitel, parfait dans le rôle d’Auggie Wren, raconte son fameux Conte de Noël… en rappelant que c’est bien ainsi que se déroule le conte dans sa forme « littéraire », que Paul et Auggie, ça fait P.A., et que Paul Benjamin est le pseudonyme employé par Paul Auster quand il a dû (pour des raisons alimentaires, of course) « s’abaisser » à écrire un roman policier. On pourrait avancer bon nombre d’autres exemples, sans doute plus profonds (Annick Duperray ne s’en prive pas), mais ceux-ci me semblent déjà assez parlants et constituer une première approche intéressante.
 
Deuxième chapitre, « L’art de la solitude ». Tout est dans le titre… Ce sont les débuts d’Auster en littérature qui sont ici essentiellement évoqués, le jeune poète, traducteur et critique. Celui que je connais probablement le moins, donc… Mais le thème fondamental de la solitude, ainsi qu’on le constate ici, apparaît dès les premières œuvres poétiques, et notamment, bien sûr, dans son premier long récit, atypique, sorte de poème en prose baptisé justement L’invention de la solitude.
 
Mais on passe ensuite au romancier dès le chapitre 3, « Labyrinthes urbains ». Là encore, le titre est explicite. C’est ici essentiellement l’auteur de La trilogie new-yorkaise (Cité de verre, Revenants, La chambre dérobée), à certains égards trois variations sur la même histoire, qui est évoqué. Paul Auster fait en effet quelque peu figure, avec quelques autres, d’incarnation de New York. Rares sont ceux qui ont pu en parler aussi bien que lui (et notamment de Brooklyn…). La ville n’est pas qu’un décor réccurrent chez Paul Auster : elle est, à maints égards, un personnage, et peut-être le personnage principal, ainsi dans la trilogie. Elle vit, d’une certaine manière. Elle est porteuse de messages, de sentiments, d’émotions, de références (nombreuses). Et l’errance des personnages dans ses rues aux angles droits est tout aussi significative. Là encore, nul besoin pour ma part de m’étendre, mais l’étude des « états-limites » à laquelle se livre à l’occasion Annick Duperray ne manque pas d’intérêt. Je serais évidemment plus réservé pour ce qui est de l’analyse de la deuxième grande œuvre urbaine de Paul Auster analysée en ces pages, Le voyage d’Anna Blume, dystopie terrifiante et hallucinée (en rappelant que le thème de l’utopie urbaine intervenait déjà dans Cité de verre, par le biais de la tour de Babel)…
 
Chapitre 4 : « La liberté et ses pièges ». Moon Palace, La musique du hasard et Léviathan. Les interrogations d’Auster (on ne parlera pas de réponses…) se font plus précises, dans l’étude de la liberté, de la nécessité, du choix, du déterminisme, de la fatalité éventuellement, qui est au cœur de ces trois romans. Moon Palace est à mon sens peut-être la plus grande réussite de Paul Auster. Passionnant périple que celui de Marco Stanley Fogg, tout aussi invraisemblable que son identité voyageuse. Un roman picaresque et chargé en symboles, dont la lecture est indispensable. Mais ne négligeons pas non plus l’étrange histoire de Léviathan, avec, encore, le dédoublement (et plus si affinités…) de l’auteur… puis du terroriste. « J’ai appris que la liberté peut être dangereuse. Si vous ne faites pas attention, elle peut vous tuer. » Ainsi parle Sachs dans Léviathan, et il y voit sa première confrontation à la théorie politique (faut dire, avec un titre pareil…). Passionnant, encore une fois. Pas très joyeux, une fois de plus…
 
Annick Duperray conclut enfin son essai, avec moins d’enthousiasme, par l’étude des romans ultérieurs de Paul Auster, jugés dans l’ensemble bien inférieurs, « la note mineure » opposée à la « majeure » constitués par les romans précédemment évoqués (à l’exception du Livre des illusions, inaugurant peut-être une nouvelle phase ? Je n’ai hélais pas les moyens de me prononcer…). « La désillusion, mode d’emploi ». Tout un programme…
 
Arrêtons là. Paul Auster est grand. Vous n’avez pas à lire ce petit essai, mais vous devez lire Paul Auster. N’hésitez pas à vous y reporter, par contre, si vous appréciez déjà l’œuvre de celui que l’on appelle parfois (bêtement, je trouve, mais bon…) « le plus européen des romanciers américains ». Qu’on y adhère ou pas, il y a là des réflexions loin d’êtres inintéressantes et/ou stériles, comme c’est trop souvent le cas dans ce genre d’exégèse.

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"Fiction", t. 5

Publié le par Nébal

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Fiction
, t.5, Lyon, Les Moutons électriques, février 2007, 370 p.
 
Fiction n’est décidément pas une revue comme les autres. A tel point qu’on parlera plutôt « d’anthologie périodique ». Deux numéros dans l’année, mais gros et beaux. Y’a pas à dire, les jeunes éditions des Moutons électriques (j’aime bien ce nom ; étonnant, non ?) ont eu une sacrée bonne idée : tous les six mois, le lecteur se voit ainsi proposer une sélection de textes le plus souvent de très grande qualité, qu’ils s’agissent de nouvelles étrangères (le plus souvent, mais pas exclusivement, tirées des pages de la légendaire revue Fantasy & Science Fiction) ou d’inédits français, avec une belle brochettes d’auteurs plus ou moins jeunes et plus ou moins publiés. Et puis c’est un bel objet, en plus, avec ce format peu commun, les illustrations et photographies intérieures… et la couleur, désormais, puisqu’elle fait son apparition (encore très limitée...) dans ce numéro. Bref, un régal.
 
Pas sans défauts, ceci dit. Comme je l’avais déjà indiqué précédemment, la police toute riquiqui le plus souvent employée par mes ovins préférés me pète franchement les yeux, a fortiori dans un grand format comme celui-là. Et il y a toujours quelques coquilles, et – ce qui est presque une marque de fabrique, hélas – des traductions parfois terriblement hasardeuses. Mais bon, il faut bien que jeunesse se passe, ne pinaillons point trop, et vantons les nombreux mérites de Fiction.
 
Ainsi de ce numéro traversé d’influences, celle du récit policier notamment, et parsemé de sympathiques photographies urbaines, œuvres de « quatre jeunes talents, chacun âgé de seulement 17 ans au moment du crime » (je leur souhaite une longue et enrichissante carrière, ils semblent prometteurs). On y retrouvera quelques noms récurrents dans la revue, quelques inédits également, des curiosités aussi, bref, un festin riche (370 pages, tout de même !) et varié, à même de satisfaire le plus blasé des lecteurs.
 
On commence ainsi avec la sympathique nouvelle « Fuck City » de Laurent Queyssi, drôle et prenante, dont le cynisme fait plaisir. Une introduction fort appréciable, même si elle ne donne guère le ton : James Sallis, avec « Les démons d’Ansley », navigue immédiatement après dans des eaux toutes différentes (et à vrai dire guère mémorables). Plus intéressante, Kate Wilhelm, auteur de « speculative fiction » passée depuis essentiellement au polar, nous livre avec « Le nom des fleurs » un beau récit mélangeant policier et science-fiction avec tact et poésie. Si, si.
 
Les Insetti Galanti de Mélanie Delattre procurent alors une jolie pause graphique, qu’on aurait dans un sens souhaitée plus longue, surtout à la lecture de la « Guerre froide » de Bruce McAllister, guère convaincante. On appréciera davantage les « Poèmes à jouer pour le Piccolo » de George C. Chesbro, même si ce n’est pas encore transcendant.
 
Bof, jusque-là ? Patience… Les deux nouvelles de Jack O’Connel, « Tour de magie » et « Fric-frac chez le toubib » remontent sacrément le niveau, avec leur astucieux mélange de policier et de fantasy, qui m’ont bien donné envie d’arpenter un peu plus avant les rues plus ou moins sordides de Quinsigamond, la cité industrielle anglaise au cœur de ses récits.
 
Policier et fantasy (dans l’ambiance, du moins), c’est également le menu de ce qui suit, à savoir « L’aventure de la boule de Nostradamus », d’August Derleth et Mack Reynolds. August Derleth, surtout connu pour avoir été, si l’on peut dire, « le Max Brod de Lovecraft », était également un admirateur de Sir Arthur Conan Doyle et de son fameux personnage de Sherlock Holmes. Il a ainsi tout naturellement décidé de prendre la succession de l’auteur britannique, et, s’il a bien vite dû changer les noms de ses protagonistes, il n’en a pas moins écrit, en tout et pour tout, 74 textes contant les enquêtes de « son » détective Solar Pons, demeurant 7B Praed Street, Londres, avec son ami et « chroniqueur » le docteur Lyndon Parker (oui, quand même…). En voici donc un ersatz, coécrit avec Mack Reynolds, pas vraiment fabuleux, certes, mais constituant une curiosité amusante. On notera, pour l’anecdote, que, si Derleth a « continué » Lovecraft et Conan Doyle, Basil Copper, lui, a « continué » Derleth, puisqu’il a publié à son tour des enquêtes de Solar Pons…
 
On parlait de Lovecraft ? Ca tombe bien, « le solitaire de Providence » étant au cœur du texte suivant, dû à l’auteur espagnol (une fois n’est pas coutume) Rodolfo Martinez. Celui-ci, de toute évidence, aime Lovecraft. Et, de toute évidence, il aime aussi Borges. Sa nouvelle conjugue ainsi les deux grands auteurs, en prenant l’aspect d’une communication scientifique uchronique (avec sa bibliographie imaginaire) cherchant à établir un lien entre les deux hommes. S’ils ont tous les deux, quoi qu’ils aient pu en dire par ailleurs, révolutionné la littérature fantastique, tout semble pourtant les opposer. Ah, non, il y a quand même leur intérêt pour les livres « secrets », et imaginaires. Imaginaires ? Et s’ils s’étaient rencontrés ? Un bel exercice de style, qui ravira les amateurs (et j’en suis).
 
Un véritable article ensuite, une « petite histoire d’un thème niché entre horreur et science-fiction », Julien Bétan et Raphaël Colson entamant ici une série de communications sur les zombies (« Plus nombreux que les vivants seront les morts »). Cette première partie, « Genèse et maturation », nous ramène aux sources du thème, bien différentes de l’image contemporaine du zombie forgée par les excellents films du grand George A. Romero. Il y avait bien, cependant, des zombies au cinéma avant La nuit des morts-vivants, et, si l’on connaît tous White Zombie ou encore le superbe Vaudou (I Walked With A Zombie) de Jacques Tourneur, c’est l’occasion d’exhumer quelques pièces plus rares, un peu oubliées, à même de faire le bonheur des cinéphiles (déviants ? et pourquoi donc ?). La suite au prochain numéro, avec Romero… et les nanars italiens.
 
On retourne entre-temps à la fiction avec un habitué de la revue, Jeffrey Ford, dont « Les vacances du batelier » sont un assez sympathique opus, une belle histoire de fantasy, le batelier en question n’étant autre que le fameux Charon… Un texte délicat et envoutant, un vrai petit bijou.
 
On passera ensuite rapidement sur la chronique de Raphaël Colson et André-François Ruaud « Pour s’envoyer en l’air le regard » (« De Walt Disney à l’horreur du Cheval noir »), loin d’être inintéressante, mais s’intégrant à mon sens assez mal dans la ligne de la revue (de même que les parfois troublants « Carnets rouges » de Francis Valéry, en fin de volume, dont c’est par ailleurs ici la dernière livraison dans le cadre de Fiction…).
 
C’est qu’un véritable chef-d’œuvre nous attend, avec le superbe texte de Kelly Link « Magie pour débutants », qui a par ailleurs très justement obtenu les prix Nebula et British Fantasy. Une petite merveille, extraordinairement inventive et touchante… Je n’en dirai pas plus histoire de ne pas gacher le plaisir ; à lire, à tout prix.
 
Quelques pages consacrées à Edd Cartier prolongent ensuite la béatitude du lecteur, avec une sélection d’illustrations de ce pionnier de la SF humoristique, qui constitueront pour beaucoup, du moins je le suppose, une découverte intéressante (enfin, c’était mon cas…).
 
Changement de ton radical avec l’étrange texte de Fabrice Colin « Nous étions jeunes dans l’été immobile », nous contant à la manière d’un scénario de film (avec indications de mise en scène et voix-off) les étranges rencontres de trois jeunes Françaises jouant aux vacancières en Californie. Intriguant, mais aussi drôle, parfois (dans sa dimension allègrement caricaturale), et assez touchant, aussi. Il faudrait décidément que je lise davantage de textes du sieur Colin…
 
Un autre habitué, enfin, Steven Utley, qui poursuit dans « Royaumes invisibles » son « cycle paléozoïque ». Une nouvelle aux allures de pastiche, très classique dans le fond comme dans la forme, mais qui se lit avec plaisir, et conclut agréablement la partie fictionnelle de l’anthologie. Ne restent ensuite que quelques dessins « urbains » de François Avril, et, donc, les « Carnets rouges ».
 
Ouf. C’est que ça fait beaucoup de choses, tout de même. Et, on l’a vu, la qualité est au rendez-vous, après un démarrage un peu en demi-teinte (dont on retiendra tout de même la nouvelle de Kate Wilhelm). Fiction s’améliore de numéro en numéro, et vaut résolumment le détour. Jetez vous dessus, il serait triste que cette « revue » connaisse le sort de Galaxies

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