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"Un chapeau de ciel", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), Un chapeau de ciel, illustrations de Paul Kidby, traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne, [2004] 2007, 357 p.
 
Bon, j’imagine qu’il n’est pas vraiment nécessaire de procéder à une petite présentation de Terry Pratchett, hein ? Le Disque-monde, tout ça… On connaît tous. On en a même fait, à ma grande stupéfaction, un emblème de la geekitude. Moi, naïvement, j’ai longtemps cru que le geek était ce passionné d’informatique au langage bizarre qui ne décolle que rarement de son écran, et encore, seulement pour parler de Linux avec un autre geek. Et puis, récemment, j’ai découvert que, dans la mesure où je lis de la science-fiction et des comics, où je regarde des films de zombies, où j’aime Terry Pratchett et les Monty Python, et où je sais que la réponse est 42, je serais moi-même, à en croire les avis autorisés, un geek (alors que j’y connaissons reun’, moué, à tous tyeulé machins d’informe à tiques, là…). Ah. Bon. Il y a débat, ceci dit : d’aucuns prétendent en effet que je serais plus nerd et/ou dork que geek. Ah. Bon. Va comprendre, Charles…
 
En tout cas, pour cette raison, on crache un peu sur Pratchett, parfois (comme sur tout ce qui a du succès, quoi). « Oui, voyez, les Annales du Disque-monde, ça n’est pas si drôle, en fait ; et puis c’est de pire en pire, d’ailleurs ; et puis c’est mal écrit, n’est-ce pas ; et puis c’est de la fantasy, et il n’y a que des geeks pré-pubères mais néanmoins acnéens pour lire ce genre de bouillabaisse, n’est-ce pas, qui n’est pas vraiment de la littérature, n’est-ce pas, hein, c’est l’évidence même, enfin, certes. » Blah blah blah.

C’est donc l’heure du coming-out :

EH BEN MOI J'AIME LES BOUQUINS DE TERRY PRATCHETT ET JE TE MERDE, VIL CUISTRE !!!!!

C’est con, mais ça fait du bien.

Ce qui fait encore plus de bien, ceci dit, c’est la lecture d’un bon bouquin de Terry Pratchett. Comme Un chapeau de ciel, par exemple. Celui-ci, pourtant, sort un peu de l’ordinaire, ainsi qu’en témoigne déjà la couverture : on le présente bien comme étant « un roman du Disque-monde », ce qu’il est indéniablement, mais il ne se place pas dans la volumineuse série « officielle » des Annales du Disque-monde (même éditeur, et même collection, pourtant). Il y a à cela une explication fort simple, même si elle n’apparaît nulle part dans ce petit volume : Un chapeau de ciel, de même que Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants et Les ch’tits hommes libres, a été publié originellement dans une collection destinée à la jeunesse. On aurait tort, toutefois, de vouloir à tout prix distinguer les « Annales » destinées aux « adultes » de ces volumes-là, réservés aux « petits n’enfants ». Les différences sont à vrai dire minimes : les romans sont plus courts (ce qui n’est d’ailleurs pas plus mal) et structurés en chapitres, légèrement illustrés, et les personnages centraux sont différents (et souvent des enfants). Et c’est à peu près tout. Oh, on aurait bien envie de dire, surtout en début de roman, que le style est un peu plus simple, que l’humour délirant se voit imposer quelques chastes limites, ou que les thèmes sont plus gnan-gnan. Sauf qu’en fait pas vraiment, et on s’en rend compte très vite. Ces romans ne dépareillent franchement pas dans le cycle des « Annales ». Et, comme toute bonne littérature jeunesse, ils régaleront les adultes tout autant que les ados ; et peut-être même plus, en fait, car il est un point que l’on néglige un peu trop, trouvé-je, quand on parle de Pratchett : c’est que ses bouquins sont loin d’être aussi cons qu’ils en ont l’air… L’éditeur, s’il a donc donné une allure différente à ces romans-là, a à mon sens parfaitement eu raison de ne pas mettre en avant ce caractère « jeunesse », assez contestable, et qui ne doit de toute façon constituer, ni un argument de vente, ni un repoussoir.

On aurait bien tort, en effet, de négliger ces romans en en réservant dédaigneusement la lecture à nos cadets : Pratchett y a bien fait la preuve de son talent (Le fabuleux Maurice et ses rongeurs savants a été très justement plébiscité), et peut-être plus encore, à certains égards, que dans ses plus récentes productions « adultes » : ces romans sont plus courts, plus denses, éventuellement mieux construits, et Pratchett s’y montre (paradoxalement ?) plus subtil dans les (nécessaires) interrogations morales qui les sous-tendent.

Envisageons donc de plus près cette toute récente parution française. Un chapeau de ciel, s’il est bien entendu parfaitement possible de le lire indépendamment, reprend néanmoins les personnages et le cadre des Ch’tits hommes libres, et c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on retrouve ces teigneux Nac mac Feegle au langage déroutant (et magnifiquement rendu par Patrick Couton, dont on ne vantera jamais assez les traductions). Deux années se sont écoulées depuis que l’apprentie sorcière (remarquablement douée pour le fromage) Tiphaine Patraque a vaincu sans trop savoir comment la reine des fées, assistée de ces fiers combattants Pictsies dont elle a un temps été la kelda. Elle a désormais onze ans, et il est temps pour elle de parcourir un peu le monde, en se mettant au service d’une vieille dame, comme toute jeune fille de son âge. Elle quitte donc, pour la première fois de sa vie, son Causse natal et ses collines où les moutons pullulent, accompagnée de la « dénicheuse de talents » Miss Tique, pour se mettre au service de Mademoiselle Niveau. C’est un prétexte, bien sûr : Mademoiselle Niveau est une sorcière, qui va s’empresser de prendre en main l’éducation de la petite bergère (d’autant que des mains, elle en a quatre) ; Tiphaine n’aura même pas à faire le ménage, d’ailleurs, Oswald s’en charge avec délectation (il faut dire que c’est un ondageist, le contraire d’un poltergeist…).

Mais il y a un problème. Tiphaine, « précoce à faire peur », est devenue la proie d’une entité étrange, un « rucheur » ; une sorte d’esprit qui agit un peu à la façon du légendaire babar-l’ermite, l’éléphant timide des terres d’Howonda : il se niche chez quelqu’un, et il est impossible de l’en faire partir, et encore plus de le tuer… Face à ce terrible danger, le fourbi des sorcières n’est pas d’une très grande utilité ; il faudra au moins tout le courage et l’envie irrépressible de filer des coups de boule à tout ce qui bouge caractérisant les Nac mac Feegle pour en venir à bout. Et sur l’ordre inflexible de sa kelda Jeannie (ah, les femmes…), le chef Rob Deschamps se met donc en route pour « sauveu la ch’tite michante sorcieure jaeyante du rukeu. Miyards ! » Et le grand pouvoir de la sorcière de référence Esméralda Ciredutemps (« Mémé… mais pas techniquement... ») sera également bienvenu…

Ben c’est donc pas Un chapeau de ciel qui va me faire revenir sur mes sentiments à l’égard de Pratchett. Il abonde en scènes particulièrement hilarantes, notamment celles impliquant ces décidément fort sympathiques Ch’tits hommes libres : Rob Deschamps souffrant le martyre dans son rude apprentissage de la lecture et de l’écriture, quelques épiques scènes de ménage avec la kelda, ou encore et surtout le déguisement en « jaeyant », ça vaut son pesant de cacahuètes. Mais, même au-delà, on trouvera souvent matière à rire, avec le maniaque Oswald (une idée géniale), la confection du fourbi, les « signatures » des plantes, les troubles de Mademoiselle Niveau, les ragots du jugement des sorcières, etc. Et puis j’ai toujours adoré Mémé Ciredutemps, à mon avis un des meilleurs personnages des Annales du Disque-monde, et qui, ici, se révèle même touchante à l’occasion (mais ne le lui répétez pas !). Car il y a des choses plus graves, de temps à autre, dans ce roman « jeunesse » : souffrance, cruauté, et même mort… Et de la poésie, parfois (la fin est superbe). Enfin, dans sa dimension de « roman d’apprentissage » très appuyée, Un chapeau de ciel contient de fort jolies réflexions, d’ordre éthique notamment, mais pas seulement : sans jamais sombrer dans la lourdeur, Pratchett amène son supposé jeune lecteur à s’interroger quelque peu sur l’altruisme, la responsabilité, les lois, l’éducation, l’apparence et la réalité, et peut-être plus encore, ainsi avec ce Cheval blanc du Causse (« C’est pas à ça que ressemble un cheval, mais c’est certainement ce qu’il est. »)…

Que du bonheur. Les amateurs du Disque-monde seront comblés ; les plus jeunes lecteurs y trouveront une porte d'entrée tout à fait appropriée. Quant aux autres, on peut bien les laisser à leurs sarcasmes : nous, pendant ce temps, on se marre bien, sans s'abrutir pour autant.

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"Espace", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

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BAXTER (Stephen), Espace, traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Paris, Fleuve noir, coll. Rendez-vous ailleurs, série Science-fiction, [2001] 2007, 555 p.
 
Vous vous souvenez de Temps, de Stephen Baxter ? Nan ? Ben vous devriez. Tout d’abord parce que je m’étais esquinté le sphincter à vous en pondre un compte rendu élogieux à l’époque où je débutais ce blog (et où c’était donc, enfin je crois, encore pire qu’aujourd’hui) ; ensuite, parce que, effectivement, Temps était (et est toujours, d’ailleurs) un très très bon roman de science-fiction tendant vers la « hard science », sans doute un des meilleurs parus en France en 2007, et qui m’avait foutu une baffe métaphysique gigantesque (et je sais de source sûre que je ne suis pas le seul dans ce cas). Bref, au boulot. Et plus vite que ça.
 
 
* Sifflote *
 
 
Ayé ? Bien. Et que je ne vous y reprenne plus ! Je disais donc :
 
Vous vous souvenez de Temps, de Stephen Baxter ? Oui ? Vous avez bien raison. Je suis tout à fait d’accord avec vous pour reconnaître que c’était (et c’est toujours, d’ailleurs) un très très bon roman de science-fiction tendant vers la « hard science », sans doute un des meilleurs parus en France en 2007, et… Oui, vous avez raison, vous le savez déjà, tout ça.
 
Passons donc à quelque chose d’un peu plus actuel, avec Espace, toujours de Stephen Baxter. Qui est donc la suite de Temps. Enfin, « suite » n’est pas un terme très approprié… Comme vous avez lu et adoré Temps, vous n’êtes pas sans savoir que la fin ne laissait guère présager de suite. Espace, s’il s’agit bien du deuxième tome de la « trilogie des univers multiples », ne constitue donc pas la suite chronologique de Temps. Comme le nom générique de la « saga » le laisse entendre, il en est en fait une sorte de « variation » dans un univers parallèle. Et on y retrouve bon nombre de personnages du premier tome, et notamment et surtout Reid Malenfant.
 
Reid Malenfant, cette fois, ne s’est pas fait virer de la NASA, et n’est pas devenu un richissime homme d’affaires. Il est par contre toujours aussi obsédé par la conquête de l’espace, et ne cesse de déplorer la décadence dans laquelle les Etats-Unis ont sombré ; tout ça pour ça, après avoir marché sur la Lune ? Désormais, ce sont les Japonais qui dominent en la matière. Ils ont même installé une base permanente sur notre satellite. Et Malenfant est un jour contacté par une jeune chercheuse de cette base, Nemoto, qui connaît bien ses obsessions, pour avoir à peu de choses près les mêmes.
 
Le paradoxe de Fermi. Formulé d’une manière particulièrement lapidaire en exergue du roman : « S’ils existaient, ils seraient là. » « Ils », ce sont les extraterrestres, bien sûr. Tout amateur de science-fiction (et pas uniquement, loin s’en faut) connaît, au moins approximativement, ce troublant questionnement dû à l’un des plus grands scientifiques du XXe siècle. Depuis, on a pu apporter bien des réponses, plus ou moins pertinentes, au paradoxe de Fermi (pour ceux, s’il y en a, qui découvriraient pour la première fois ce questionnement, cette page Wikipédia – avec ses défauts inhérents, hein… d’autant que certaines « solutions » pas scientifiques pour un sou, à base de délires religieux ou conspirationnistes, etc., sont répertoriées à côté d’explications bien plus sérieuses – peut constituer une première base de réflexion). Baxter – qui ressemble décidément beaucoup à Malenfant, et sans doute plus à ce Malenfant-là qu’à celui de Temps – est lui aussi obsédé par cette question, et Espace tente d’y apporter une explication.
 
Car Nemoto vient d’obtenir la preuve, enfin, de l’existence d’extraterrestres… dans le système solaire, et plus précisément dans la ceinture d’astéroïdes. Cela dit, cette nouvelle certitude n’est pas sans soulever à son tour bon nombre de questions : pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Est-ce une chance ? Une menace ? Mais pourquoi ces « Gaïjins », comme Nemoto les désigne, semblent-ils nous ignorer et ne pas chercher à prendre contact avec nous ?
 
Et d’ailleurs, pourquoi est-ce que tout le monde ou presque, sur Terre, semble s’en foutre complètement ? Passé l’énorme effet médiatique de la révélation, les humains semblent bien vite se désintéresser des Gaïjins et retourner à leurs petits tracas quotidiens ; jusqu’aux gouvernements qui semblent n’y prêter aucune importance ! Il se trouvera bien, cependant, quelques individus pour s’attaquer à ces épineuses questions – Malenfant et Nemoto, donc, mais aussi, par exemple, Frank Paulis, richissime ingénieur totalement cynique qui reprend ici les commandes du « Pied à l’étrier »… Et le paradoxe de Fermi va bientôt ressurgir, sous ses formes les plus apocalyptiques. Les phénomènes relativistes aidant, Stephen Baxter va ainsi nous conter une histoire s’étendant sur plusieurs milliers d’années, et émaillée de rencontres stupéfiantes et de massacres incompréhensibles, levant le voile sur la naissance, le développement et l’extinction de la vie, partout dans la galaxie, selon un cycle qui semble inéluctable.
 
Baxter semble décidément avoir un don pour nous faire prendre conscience de la petitesse, de l’insignifiance de l’humanité, en soulevant le voile, nous laissant ainsi entrevoir l’inconcevable immensité de l’univers, dans l’espace comme dans le temps. On ressent à la lecture d’Espace cette déconcertante sensation d’ailleurs évoquée par Malenfant lui-même : celle du petit enfant, allongé dans un champs, qui se perd, qui se noie, dans la contemplation du ciel étoilé. On peut bien à nouveau parler ici de « vertige métaphysique ». Et Espace, à cet égard, constitue bien le pendant de Temps.
 
Ceci dit, je ne le placerais pas pour ma part au même niveau. La densité de la narration joue sans doute un rôle, ici ; le récit d’Espace, s’étendant sur plusieurs milliers d’années, est nécessairement plus décousu que celui du premier volume (certes pas avare en vertigineux bonds temporels, mais où l’action était néanmoins plus concentrée) ; certains passages d’Espace, d’ailleurs, avaient déjà été publiés séparément dans des versions différentes. D’où, à l’occasion, un sentiment de dispersion, voire de superflu ; même si j’ai apprécié ce roman, je considère néanmoins qu’il a une fâcheuse tendance à tirer à la ligne, et qu’il aurait sans doute gagné en puissance à être expurgé de 100 à 200 pages, pas inintéressantes en tant que telles, mais qui n’apportent pas grand chose au roman…
 
En même temps, et en sens inverse, là où Temps brassait de très nombreux thèmes de la science-fiction et de tout aussi nombreuses théories scientifiques, Espace se focalise bien davantage sur la seule thématique de la vie extraterrestre (je schématise, hein…). Cela ne serait guère un problème si Baxter ne retombait pas, à l’occasion, dans certains lieux communs de la science-fiction à l’ancienne, risque à vrai dire difficilement évitable en partant d’un sujet aussi largement traité. Par moments, Espace sombre ainsi dans une certaine paranoïa à mon sens maladroitement justifiée concernant « l’invasion » extraterrestre – voir le personnage finalement plutôt agaçant et peu crédible de Nemoto –, tendant même par endroits, heureusement assez rares, vers le space opera relativement bourrin, ce qui s’accorde assez mal avec l’atmosphère bien plus éthérée, voire contemplative, de l’ensemble…
 
Enfin, dernière critique en ce qui me concerne, très personnelle celle-ci : le personnage de Malenfant tend cette fois à prendre une allure un peu christique, et la tonalité assez légitimement mystique du roman débouche hélas sur une certaine tendance à l’héroïsation, avec une sorte de thème de « l’élu », qui m’agace énormément. Avec des nuances, n’exagérons rien : la fin d’Espace est indéniablement brillante, et permet d’oublier ces quelques travers passagers.
 
Qui aime bien châtie bien, braves gens : ces critiques ne doivent pas faire perdre de vue qu’Espace reste un très bon roman de science-fiction, souvent fascinant, plutôt pertinent, et un digne successeur de Temps. Mais je ne le placerais pas au même niveau pour autant.
 
Le troisième tome devrait bien arriver un de ces jours. Affaire à suivre, donc…
 
Enfin, façon de parler.

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"Appel d'air"

Publié le par Nébal

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Appel d’air, anthologie, Paris, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2007, 93 p.
 
En cette triste année 2007, les Français ont à nouveau donné une preuve éclatante de leur connerie tout le long d’une campagne pour les élections présidentielles particulièrement pathétique, où il n’y avait pas un candidat pour rattraper l’autre, et qui s’est achevée sur le tristement prévisible plébiscite d’un nabot arriviste et omniprésent. Et on en a pour cinq ans, voire plus. Là, je ne vous apprends rien, en principe.

« Ben quoi, Nébal ? T’étais pas supposé nous causer d’un bouquin de SF, là, plutôt que de nous faire part une fois de plus de ta pathétique francophobie / misanthropie de jeune couillon qui se cherche entre le « rouge révolutionnaire » qui refait le monde au comptoir du bar du coin et le bobo réformiste mais pessimiste et à deux doigts de l’abandon ? »
 
Si si, ça va viendre. Mais c’est que – et là aussi, je ne vous apprends rien – la SF est un genre souvent politique, et c’est en bonne partie pour ça que je l’aime. La science-fiction française a par ailleurs une certaine réputation en la matière, qu’on va qualifier de « un peu » à gauche. Ca a produit des choses parfois très pénibles (je m’empresse de rappeler ici une jolie expression de Gérard Klein, en réponse à une de mes naïves questions sur le forum d’ActuSf, sur « la science-fiction politique française, qui n’avait guère de politique que le cache-sexe »…). Mais on aurait bien évidemment tort de s’arrêter à cette image-là. Et, au-delà, les écrivains français de science-fiction sont des citoyens comme les autres, et qui peuvent ressentir le besoin de s’engager. C’est ce qui s’est produit entre les deux tours du Loft présidentiel, Alain Damasio lançant un appel auprès de ses consœurs et confrères pour faire part de leur tristesse / dégoût / inquiétude quant aux résultats du premier tour, qui ne laissaient à vrai dire guère de doutes quant à l’issue du second. L’appel avait d’abord semble-t-il circulé de manière assez informelle, puis plus officielle, et s’est ainsi constituée par agrégation une liste de « trente auteurs de science-fiction [qui] s’interrogent sur la France qui se lève tôt » (comprendre : qui n’aiment pas Naboléon et sa politique, et entendent bien le faire savoir). Jolie, la liste. Je cite :
 
« Appel signé par Jean-Pierre Andrevon, Stéphane Beauverger, Ugo Bellagamba, Francis Berthelot, Charlotte Bousquet, Lucie Chenu, Fabrice Colin, Alain Damasio, Thomas Day, Sylvie Denis, Catherine Dufour, Claude Ecken, Jean-Pierre Fontana, Johan Héliot, Sylvie Lainé, Markus Leicht, Li-Cam, Jean-Marc Ligny, Claude Mamier, Francis Mizio, Lise N., Simon Sanahujas, Olivier Tomasini, Roland C. Wagner, Vincent Wahl, Laurent Whale, Joëlle Wintrebert… et raturé par nos dissidents Patrick Eris et Serge Lehman. »
 
Du beau monde, tout de même. Dont plusieurs auteurs qu’on a déjà croisés sur ce blog miteux (Fabrice Colin, Alain Damasio, Thomas Day, Catherine Dufour, Claude Ecken, Roland C. Wagner) ou qu’on y recroisera très prochainement (Jean-Pierre Andrevon, Ugo Bellagamba, Johan Héliot, Sylvie Lainé, Jean-Marc Ligny et Joëlle Wintrebert dans un premier temps – ils sont déjà dans mon énorme pile « à lire », de même que, à nouveau, Damasio, Dufour, Ecken et Wagner – et sans doute d’autres ensuite…).
 
Et ActuSf, via sa petite structure éditoriale Les trois souhaits, a donc récemment publié cette courte anthologie (essentiellement des « short stories », entre 1 et 6 pages chacune), avec une préface de Charlotte Volper, Eric Holstein et Jérôme Vincent, et ornée d’une fort jolie couverture réalisée par Jean-Emmanuel Aubert et ledit Eric Holstein.
 
« Et ça vaut quoi ? »
 
6 €.
 
« Oui, mais c’était pas la question… »
 
Certes. Pour faire simple, bilan mitigé.
 
Il y a bien quelques très bons textes dans le tas. J’avoue pour ma part avoir de loin préféré les textes témoignant d’un certain accablement dans lequel je me reconnais volontiers… Deux textes sont ici à citer : « Interruption momentanée des programmes », de Fabrice Colin (pp. 11-16), adopte une forme poétique que je serais bien en peine de juger, mais traduit des émotions qui ont clairement été les miennes au soir du premier tour ; un texte très juste, très parlant, qui exprime avec force un sentiment de malaise, de dépit, voire de culpabilité, à l’égard de cette triste élection. Il faut y ajouter « Le suicide de la démocratie », d’Ugo Bellagamba (pp. 88-89), allégorie intéressante et pertinente, quand bien même – nécessairement ? – un peu lourde.
 
Au-delà, on trouvera également quelques jolies réussites dans des textes plus offensifs, mais qui prennent le parti de l’humour ou de l’absurde pour exprimer leur désapprobation (ce qui m’a toujours paru plus intelligent et efficace que la haine, voir plus bas…). On peut citer ici Roland C. Wagner, avec le très drôle et pertinent « « La gratuité c’est le vol » déclare le ministre des Finances » (pp. 22-23) prenant l’allure d’un discours éclairé par une laconique dépêche AFP ; Francis Mizio, qui, avec « S’en sortir en 2010 : facile » (pp. 24-26), livre l’effrayant portrait d’un travailleur dont le corps est soumis aux lois du marché ; Claude Ecken, dont « Les nouvelles Béatitudes » (pp. 42-43) sont tristement lucides (sans doute un des meilleurs textes de l’anthologie) ; Jean-Marc Ligny, qui m’a agréablement surpris avec « Pour une démocratie plus nette, des élections modernes ! » (pp. 44-45), « courrier officiel » assez pertinent (pourquoi « surpris », alors ? Parce que, quand bien même j’avais beaucoup aimé Aquatm, pour l’heure ma seule lecture du Monsieur mais ça va vite changer, j’avais été un peu gêné par sa vision très simpliste et caricaturale de la politique contemporaine… mais là, ça va) ; Johan Héliot, qui, avec « Appel urgent » (pp. 50-52), retrouve l’humour absurde, tragique et kafkaïen de Brazil ; Alain Damasio, à l’origine de l’appel, et qui livre quant à lui deux textes très courts et très réussis, « Définitivement » (pp. 64-65) prenant l’apparence d’un extrait du Petit Robert 2007 (édition révisée…), tandis que « Disparitions » (p. 91) dresse le cinglant et hilarant portrait de l’omniprésent Sarkozy (sans doute un des textes les plus lucides de l’ensemble). Dans un genre un peu différent, il faut également mentionner ici Catherine Dufour, dont j’enfreins avec cette note les « Mentions légales » (pp. 92-93) qui viennent clore le volume, et enfin l’étrange texte du « dissident » Serge Lehman, « Un ancien dissident à nouveau autorisé à publier » (pp. 55-56), qui vient briser un peu la tendance au manichéisme de l’anthologie en taquinant ses comparses, et en premier lieu l’initiateur Damasio, proclamé « secrétaire général de la section science-fiction du Bureau des Ecrivains pour le Progrès et l’Antifascisme » (semble-t-il parce que, bien qu’approuvant le fond, il ne se reconnaissait guère dans la méthode).
 
Pour le reste, c’est très variable. On trouvera pas mal de textes plutôt médiocres, se contentant d’enfoncer des portes ouvertes ou d’émettre des jugements un peu naïfs sur le nouveau Patron, mais qui restent acceptables ou au pire négligeables. Inutile de détailler davantage, c’est du vite lu, vite oublié.
 
Hélas, mais c’était tristement prévisible, on trouve aussi quelques textes franchement ridicules, simplistes et haineux, se complaisant bêtement dans un lapidaire, et, au choix, paranoïaque ou délibérément mensonger « Sarko = facho ». Je me contenterais d’en citer ici les deux pires exemples (histoire de me faire des amis). Il en va ainsi du texte de Jean-Pierre Andrevon, déjà publié avec quelques coupures dans Libération, mais cette fois in-extenso, « Un certain 6 mai 2007 » (pp. 66-70), texte supposé décrire à la première personne les 100 premiers jours de la présidence de Nicolas Sarkozy, mais qui se révèle uniquement absurde et haineux, fondé sur du vide, stupide et sans intérêt. Sarkozy a déjà bien assez d’aspects critiquables comme ça, inutile d’en inventer d’autres, cela ne fait que décrédibiliser la critique en général… Andrevon est un vieux soixante-huitard, ce qui est toujours agaçant, et on en voit ici les pires travers ; il a heureusement montré d’autres facettes plus louables, ainsi avec son très bon roman Le travail du Furet, et je dois prochainement lire Le monde enfin, qui m’a l’air très alléchant ; j’espère ne pas me retrouver au final devant le même constat… Ceci dit, la palme de la bêtise, je la donnerais pour ma part sans hésiter à Stéphane Beauverger, dont le « Sécurité / impunité (scène vécue à venir) » (pp. 20-21) est tout simplement hors-sujet, succombant à certains égards au piège du volontarisme prôné par Sarkozy et de son omniprésence médiatique en lui imputant une responsabilité qui ne saurait de toute évidence être la sienne. Là encore, c’est se tromper de cible. L’anthologie aurait à mon sens gagné à ne pas être parasitée par ce genre de pamphlets bas du front, qui font plus le jeu du nabot arriviste qu’autre chose...

Au final, Appel d'air constitue ainsi une initiative louable et légitime, mais où l'on trouve à boire et à manger, le pire comme le meilleur. Certainement pas une lecture indispensable, mais un document intéressant, dans ses qualités comme dans ses défauts, et sur lequel il sera sans doute fort intéressant de revenir d'ici, oh, allez, un peu moins de cinq ans... en principe.

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"La trilogie de la mort", de Nacho Cerdà

Publié le par Nébal

La-trilogie-de-la-mort.jpg

Nacho Cerdà, de son vrai prénom Ignacio, est un assez jeune réalisateur espagnol qui n’a que tout récemment sorti son premier long-métrage, Abandonnée, que je n’ai hélas pas vu, mais dont on a dit semble-t-il plutôt du bien. Quoi qu’il en soit, Nacho Cerdà n’a de toute façon pas attendu ce film pour faire parler de lui. Il avait en effet déjà attiré une forte attention sur lui avec trois courts-métrages atypiques fédérés plus ou moins artificiellement sous le titre général de « Trilogie de la mort », et qui ont gagné pléthore de récompenses dans les festivals internationaux : trois films de respectivement 8 minutes, 30 minutes et 28 minutes, abordant le thème de la mort sous un angle différent, fantastique ou non, mais présentant néanmoins certaines similitudes ; les trois films sont en effet totalement dénués de dialogues, mais on ne saurait parler de « films muets » pour autant, le travail du son étant le plus souvent remarquable ; enfin, toujours pour ce qui est de la bande son, Nacho Cerdà a souvent recours à des thèmes fameux de la musique classique pour appuyer sa réalisation. Il est assez rare de trouver des courts-métrages dans les circuits traditionnels de distribution ; on peut donc bien louer l’initiative originale de Wild Side, éditeur par ailleurs fort recommandable et au catalogue riche en merveilles.
 
Abordons maintenant chaque film isolément.
____________________ 
 
Titre : The Awakening.
Réalisateurs : Ignacio Cerdà, Ethan Jacobson & Francisco Stohr.
Année : 1990.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Fantastique.
Durée : 8 min.
Acteurs principaux : Elliot Blankenship, Ignacio Cerdà…
 
Le premier film de Nacho Cerdà (qui signe encore de son vrai prénom) est en fait co-réalisé par Ethan Jacobson et Francisco Stohr, tous trois âgés d’une vingtaine d’années, et étant alors étudiants en cinéma à l’USC (University of Southern California), ce qui explique qu’il s’agisse d’un film « américain ». Il s’agit donc clairement d’un film d’étudiants, tourné très rapidement en 16 mm et en noir et blanc, mais qui n’en a pas moins été sélectionné pour le Festival International du Film Fantastique de Sitges en 1991, et a été alors « gonflé » en 35 mm et agrémenté d’un générique de fin en couleur.
 
Un jeune lycéen (Elliot Blankenship, très mauvais acteur, hélas…) assiste à un cours, le professeur étant par ailleurs incarné par Nacho Cerdà (pour l’anecdote, la classe dans laquelle le film a été tourné serait celle utilisée par John Carpenter pour Prince des ténèbres… On s’en fout ? … Oui…). Il s’endort après que son professeur lui ait rendu une très mauvaise copie. A son réveil, le temps semble s’être arrêté pour tout le monde sauf lui… Je ne révélerai pas la fin ici, quand bien même elle est très prévisible.
 
Pas grand chose de plus à dire sur ce métrage, banal film d’étudiants plutôt médiocre, assez maladroit, et sans grand intérêt en tant que tel… La suite de la « trilogie » (qui n’était donc clairement pas envisagée comme telle à l’origine) est heureusement bien plus intéressante.
____________________ 
 
Titre : Aftermath.
Réalisateur : Nacho Cerdà.
Année : 1994.
Pays : Espagne.
Genre : Horreur / Schocker / Gore.
Durée : 30 min.
Acteurs principaux : Pep Tosar, Xevi Collelmir, Jordi Tarrida, Angel Tarris…
 
Avec Aftermath, on passe à tout autre chose. Nacho Cerdà (qui emploie pour la première fois ce surnom) retourne en Espagne et monte sa propre maison de production, Waken Prod, pour tourner ce film étrange avec ses propres économies, quasiment « en famille », la plupart des membres de la petite équipe technique étant de ses amis, et ayant d’ailleurs pour plusieurs d’entre eux accepté de travailler gratuitement.
 
Le pitch est lapidaire : dans une salle d’autopsie, un médecin-légiste, après avoir fait son office, viole le cadavre d’une jeune femme récemment morte dans un accident de voiture. Et bon appétit, bien sûr ! Rien d’étonnant à ce que le film ait suscité la controverse… « Le film le plus choquant de l’histoire du cinéma ! », à en croire la jaquette pour une fois très racoleuse… Je n’irais peut-être pas jusque-là, mais c’est effectivement du lourd : non content de manier des thèmes déjà très rudes à la base, Nacho Cerdà filme également d’une manière très graphique et même « scientifique », quasi documentaire ; sa réalisation est une véritable dissection. Effectivement, ça fait très mal au ventre ; la première partie, très clinique, est déjà assez répugnante, mais ce n’est rien à côté de la séquence nécrophile… Le quart du (très petit) budget du film est passé dans les effets spéciaux, et force est de reconnaître qu’ils sont dans l’ensemble assez convaincants. Voilà bien un film qui ne passera probablement jamais en prime-time, à faire crever tout le CSA d’une crise cardiaque (… tiens, c’est une idée, ça…).
 
Aftermath est ainsi un shocker jusqu’au-boutiste et extrêmement gore. Un peu gratuit, aussi, inévitablement… Mais il a tout de même bien des qualités en-dehors de ce seul aspect bien cracra. Nacho Cerdà a fait d’évidents progrès depuis The Awakening, et son deuxième opus, traitant de la mort d’une manière on ne peut plus matérialiste (l’homme comme un amas puant de barbaque… et qui peut encore subir de répugnants outrages quand la question de l’âme ne se pose même plus !), est remarquablement bien filmé et monté (si l’on excepte un générique en vidéo avec quelques effets numériques ratés). La photographie de Christopher Baffa, comparse de Cerdà à l’USC venu spécialement des Etats-Unis à cette occasion et ayant accepté de travailler gratuitement, est parfaitement sublime. Il se dégage de ce court-métrage une véritable esthétique de l’abominable. Le travail du son, enfin, est remarquable, et c’est là un trait que l’on retrouvera également dans Genesis : Nacho Cerdà a choisi de tourner son film en muet (il est de toute façon dénué de dialogues), pour être en mesure de travailler ultérieurement le son à sa manière, et le résultat est particulièrement probant. Il en va de même pour ce qui est de la musique, extraite du superbe Requiem de Mozart, et remarquablement appropriée. Aftermath dépasse ainsi la vaine exploitation pour accéder au rang d’œuvre d’art parfaitement maîtrisée, ce qui explique sans doute ses prix du meilleur court-métrage obtenus à Séville et à Montréal. Maintenant, il serait intéressant de voir Nacho Cerdà travailler avec un « vrai » scénario ; c’est bien ce qui se produira pour Genesis, de très loin le fragment le plus intéressant de cette « trilogie ».
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Titre : Genesis.
Réalisateur : Nacho Cerdà.
Année : 1998.
Pays : Espagne.
Genre : Horreur / Fantastique / Mélodrame.
Durée : 28 min.
Acteurs principaux : Pep Tosar, Trae Houlihan.
 
Un sculpteur (Pep Tosar, le pathétique nécrophile d’Aftermath, dans un rôle bien différent…) ne parvient pas à se remettre de la mort de son épouse dans un accident de voiture, et livre tout son amour dans la réalisation d’une superbe sculpture de son adorée. Un jour, une fente apparaît sur la sculpture, qui se met à saigner… tandis que le sculpteur commence à se pétrifier.
 
Une très belle histoire pour un authentique bijou, qui a très justement été récompensé par de nombreux Goyas et prix internationaux. Le thème de la mort est cette fois envisagé sous l’angle du deuil, de la perte de l’être cher, et avec une certaine finesse. Si l’horreur reste assez graphique (à un degré incomparablement moindre que le brûlot Aftermath, bien sûr…), l’atmosphère est cette fois davantage gothique, et le résultat est de toute beauté. Rien à redire à quelque niveau que ce soit (si l’on excepte une heureusement fort brève séquence MTVesque…), Nacho Cerdà livre avec Genesis un véritable petit bijou, somptueux et fort, à la fois émouvant et terrifiant, dont on aurait tort de se priver. Les images sont sublimes, et la bande-son (encore une fois sans une seule réplique) de même, magnifiée de temps à autre par l’incontournable et splendide Sonate au clair de lune de Beethoven. Nacho Cerdà affirme ici son statut de réalisateur, non plus seulement prometteur, mais tout simplement brillant. Reste à savoir s’il a fait ses preuves sur la forme longue ? J’essaye prochainement de jeter un œil à Abandonnée, et je vous tiens au courant…
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Belle initiative, donc, que ce DVD de la « trilogie de la mort » ; je ne le qualifierais certainement pas d’indispensable, d’autant qu’il est assez inégal : ainsi qu’on l’a vu, The Awakening est parfaitement dispensable, et Aftermath… euh… « particulier », et un peu stérile. Genesis, ceci dit, justifie à lui seul que l’on accorde un minimum d’attention à la carrière future de Nacho Cerdà.

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"The Last Sucker", de Ministry

Publié le par Nébal

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MINISTRY, The Last Sucker.
 
Tracklist :
 
01 – Let’s Go
02 – Watch Yourself
03 – Life Is Good
04 – The Dick Song
05 – The Last Sucker
06 – No Glory
07 – Death & Destruction
08 – Roadhouse Blues
09 – Die In A Crash
10 – End Of Days (Pt. 1)
11 – End Of Days (Pt. 2)
 
Autant vous prévenir d’emblée : j’ai tendance à devenir dangereux et saoulant quand je parle de Ministry. Mea culpa. Mais c’est comme pour Philip K. Dick, Alan Moore et Stanley Kubrick (notamment ; mais je pourrais aussi parler ici de Flaubert, de Kafka, d’Hitchcock, etc.) : ces gens-là font partie de mon panthéon personnel, et j’ai à leur égard une dévotion dénuée de toute subtilité qui n’a rien à envier aux plus abjects fondamentalistes que les religions universelles de salut ont fait pulluler sur notre triste monde tragique (je hais ces gens-là ; d’ailleurs, ils se trompent de Dieu, puisque Dieu c’est Ministry. Et Philip K. Dick. Et Alan Moore. Et… bon, vous avez compris).
 
Là, c’est fait.
 
Dévotion oblige, ceci dit, je ne vais pas vous entretenir immédiatement de The Last Sucker. Cet album tout récent étant présenté comme « le dernier album studio de Ministry », j’ai tout d’abord envie de revenir sur le parcours de ce groupe unique. Parce que là, oui madame, l’histoire rencontre l’Histoire (comment ça, je suis pas crédible ?).
 
Ministry, au début, c’est Al Jourgensen tout seul (le prénom changera au fil des albums : Alain, Alien, plus récemment Al-Qaeda…), jeune Américain né à Cuba, et un peu perturbé, qui commence par une sorte de synth-pop industrielle au début des années 1980 avec l’album With Sympathy. On est très très loin du Ministry ultérieur… Ce n’est pas inintéressant, mais pas encore transcendant. Les choses deviennent déjà bien plus alléchantes avec l’album suivant, Twitch, aux sonorités plus dures, et bien moins mélodique, qui n’est pas sans évoquer à mon sens un Cabaret Voltaire en plus agressif. C’est aussi l’époque où déboule dans Ministry un certain Paul Barker, qui amène des guitares dans ses valises.
 
Ministry, dorénavant, ce sera donc Jourgensen (chant, guitare, programmation) et Barker (basse, programmation), même si nombreux seront les collaborateurs occasionnels, participant à l’enregistrement des albums et aux tournées sans pour autant intégrer à proprement parler le groupe (Bill Rieflin à la batterie, par exemple, exilé si je ne m’abuse de Killing Joke, fondateur de Pigface – qui était d’ailleurs à l’origine un cover-band de Ministry –, et qui a joué depuis au sein de REM, qui n’a effectivement rien à voir). Notons d’ailleurs que Ministry se trouve au centre d’une véritable nébuleuse, les deux compères multipliant les side-projects, parmi lesquels on retiendra surtout les excellents Revolting Cocks (groupe purement industriel à l’origine, fondé avec Luc Van Acker et Richard 23 de Front 242 ainsi que Chris Connelly, puis intégrant lui aussi les guitares, mais dans une perspective moins violente que Ministry, plus punk et rigolarde) et Lard (un peu plus punk que Ministry, et qui s’en distingue essentiellement par la présence au chant de l’hystérique Jello Biafra, charismatique leader des Dead Kennedys – qui apparaît d’ailleurs régulièrement aux côtés de Ministry et des Revolting Cocks, entre autres). Mais il en est bien d’autres, plus discrets ou officieux, comme 1000 Homo DJ’s, avec un tout jeune et encore inconnu Trent Reznor… ou encore le projet country Buck Satan & The 666 Cow-Boys !
 
Je vais néanmoins me concentrer ici sur Ministry, qui livre coup sur coup, au tournant des années 1980-1990, trois albums absolument géniaux et à l’influence incomparable, très différents les uns des autres, mais posant pourtant les bases de ce que l’on appellera désormais le metal industriel.
 
Au commencement était The Land Of Rape And Honey, album fondateur s’il en est, et débutant par trois morceaux riches en guitare, très punk, et définissant le style propre aux meilleurs albums de Ministry, notamment le premier, l’excellent « Stigmata » : un riff simpliste mais parfait, qui court tout le long du morceau, l’aspect répétitif de l’ensemble n’étant qu’apparent, mais contribuant à créer une atmosphère particulière et un quasi-état de transe punk et hystérique. Miam ! « The Missing » et « Deity », plus bourrins, sont moins convaincants, mais néanmoins très originaux pour l’époque, et contribuent à cette étrange conséquence : de plus en plus de têtes chevelues se ruent aux concerts de Ministry, à la stupéfaction de Jourgensen et Barker, issus d’une culture punk et électronique, et non metal. La transition se fait, pourtant. En attendant, The Land Of Rape And Honey contient encore quelques très bons morceaux, comme l’instrumental assez planant « Golden Dawn », comprenant des samples tirés du superbe film de Ken Russel Les Diables, l’électro-arabisant « Hizbollah » (décidément, ça après Al-Qaeda, vais me faire ficher, moi…), l’indus martial de « The Land Of Rape And Honey », ou encore l’hystérique « Flashback ». Que du bon, vous dis-je. Et à l’influence immédiate : Trent Reznor reconnaît volontiers l’influence de cet album sur Nine Inch Nails, par exemple.
 
Pourtant le meilleur est encore à venir, avec l’énormissime The Mind Is A Terrible Thing To Taste, qui est tout simplement le meilleur album de tous les temps, là, et aucune contestation n’est possible (sauf si c’est pour donner la première place à Psalm 69, éventuellement, mais on y reviendra). La bible du metal indus. Ministry a trouvé la formule magique : les guitares sont présentes sur la plupart des morceaux, très répétitifs, avec des riffs en béton mais simples en apparence oscillant entre punk et metal, un travail du son énorme et des samples employés judicieusement. D’où une suite de bombes, parmi lesquelles on retiendra notamment le furibond « Thieves » ouvrant l’album à grands coups de perceuse et de samples de Full Metal Jacket (les grands esprits se rencontrent… pour l’anecdote, on rappellera que Ministry, plus tard, écrira deux morceaux pour la bande originale de A.I. de Steven Spielberg et jouera dans le film, et que c’était Kubrick, à l’origine du projet, qui les avait choisis) ; le tubesque « Burning Inside », sans doute le morceau le plus archétypal du groupe ; le planant et déviant « Cannibal Song » avec son monstrueux riff de basse imperturbable ; « Breathe » avec sa rythmique folle à deux batteries (particulièrement impressionnant en live, comme sur la vidéo de In Case You Didn’t Feel Like Showing Up, où il devient le prétexte à une intro épique ; Ministry a souvent joué en live avec deux batteries, d’ailleurs, et ça fait du bien…) ; le fabuleux « So What », trippant et punk à la fois, et qui dure, qui dure, pour le plus grand plaisir des gens de bon goût ; « Faith Collapsing », aussi, avec à nouveau un monstrueux riff de basse et une rythmique tribale à deux batteries agrémentée de samples du très bon Fahrenheit 451 de François Truffaud… et les autres morceaux ne sont pas en reste.
 
La « trilogie » des grands albums metal indus de Ministry s’achève avec le non moins excellent Psalm 69, The Way To Succeed And The Way To Suck Eggs, qui deviendra par un étrange concours de circonstances le plus gros succès commercial du groupe. C’est pourtant un album violent et sans compromis, ce dont témoigne d’entrée de jeu le tout simplement parfait « N.W.O. », virulente charge contre George Bush père reposant sur un riff simpliste au possible de deux notes courant tout au long des six minutes du morceau sans jamais le rendre lassant pour autant ; vient ensuite le très métallique « Just One Fix », introduit par William Burroughs himself et dont le génial riff et la rythmique bourrine seront d’une grande influence par la suite (à titre d’exemple, je considère pour ma part que Rammstein, à peu de choses près, s’est contenté tout au long de ses albums de faire des variations moins violentes et convaincantes, quand bien même sympathiques, sur ce seul et unique morceau…). On retiendra également de cet excellent album le planant et oppressant « Scarecrow », le jouissivement débile et mégalomane « Psalm 69 » qui servira souvent d’intro aux concerts de Ministry par la suite, ou encore l’indus bourrin et tribal de « Corrosion », à se taper la tête contre les murs. Et puis le rigolo « Jesus Built My Hotrod » avec Gibby Haynes des Butthole Surfers, un morceau débile et enthousiasmant… qui rencontrera en tant que single un très grand succès commercial, et boostera à un point inimaginable les ventes de cet album rude dans lequel il joue quelque peu le rôle de friandise, n’ayant pas grand chose à voir avec le reste…
 
Ministry, contre sa volonté, est donc devenu un groupe célèbre et vendeur. Un statut dont Jourgensen et Barker, très clairement, ne veulent pas. On a en effet l’impression que les albums suivants vont se livrer à une véritable entreprise de sabotage, de par leur abord plus difficile, leur son gras et lourd, leur rythme souvent plus lent, le côté répétitif accentué à outrance, etc. Il faut sans doute ajouter à cela que Jourgensen, dont les cures de désintoxication à l’héroïne (c’était déjà le sujet de « Just One Fix ») sont assez violentes, traverse une mauvaise passe qui ne facilite pas toujours des relations de plus en plus tendues avec Barker. Sachant tout cela, on ne sera pas surpris du caractère très noir, lourd et glauque de l’album suivant, Filth Pig. Un album à mille lieues de Psalm 69, qui se fait instantanément descendre par une critique imbécile (je crois me souvenir notamment d'un papier affligeant dans Les Inrockuptibles, écrit par un bouffon borné au possible, et qui figure parmi les pires articles que j'ai pu lire dans cet hebdo pourtant riche en aberrations critiques pédantes, hypocrites et insupportablement bobo...). On peut bien le dire aujourd’hui : Filth Pig est un excellent album, très inventif, mais pas facile d’accès, le son extrêmement lourd et gras de l’ensemble n’y étant sans doute pas pour rien (personnellement, je trouve ce son phénoménal, mais je me souviens de critiques très virulentes à l’époque, où des journaleux stupides se plaignaient de ce qu’ils considéraient comme un bâclage je m’en-foutiste bricolé dans un garage… bande de…). Il contient bon nombre d’excellents morceaux, parmi lesquels on retiendra notamment le très bourrin et lourd « Reload » ouvrant l’album, le très répétitif et planant « Filth Pig » avec son solo d’harmonica sous hélium, le monstrueux « Lava », « Gameshow » et sa rythmique folle, notamment dans l’épique intro, ou encore « The Fall », plus planant, et qui servira souvent par la suite à conclure les concerts. Petite blague, enfin, la reprise de « Lay Lady Lay » de Bob Dylan, mais là je dois dire que je n’accroche pas (Ministry n’est pas fait pour la mélodie et la guimauve, pas de doute là-dessus)…
 
Ministry se retrouve néanmoins dans une mauvaise passe qui va durer plusieurs années, émaillées de problèmes de drogue, voire de sanctions pénales, et de brouilles récurrentes entre Jourgensen et Barker. Le groupe sortira cependant Dark Side Of The Spoon (le jeu de mots est assez limpide…), qui poursuivra sur l’atmosphère de Filth Pig tout en revenant à l’occasion à un esprit plus typique des enregistrements antérieurs, ainsi qu’en témoigne notamment le premier morceau, « Supermanic Soul », que l’on peut voir comme une relecture extrêmement primitive de « N.W.O. ». Si l’album obtiendra un plus grand succès que le précédent, notamment du fait de la présence du single « Bad Blood » sur la bande originale de Matrix (et pas dans le film, si je ne m’abuse… c’est d’ailleurs peut-être le morceau le moins intéressant de l’album, je ne comprends pas les gens, des fois), Ministry reste cependant bien loin des sommets atteints avec Psalm 69Dark Side Of The Spoon, s’il n’est guère facile d’accès, est néanmoins un excellent album de Ministry. J’ai parfois l’impression d’être le seul à l’affirmer, ceci dit… Mais j’avoue apprécier énormément les morceaux lorgnant plus ou moins débilement sur le jazz, comme le rigolo « Step » ou le planant « 10/10 ». Et surtout, j’affirme sans l’ombre d’un doute que cet album renferme deux des meilleurs morceaux de Ministry, si ce n’est les meilleurs, avec le très planant « Eureka Pile », sa rythmique folle et sa basse claustrophobe, et « Nursing Home », morceau totalement dingue à base de banjo et de saxophone, improbable et génial mélange de dub, d’indus, de free jazz et de folk voire country glauque ! Dark Side Of The Spoon est ainsi clairement le dernier grand album de Ministry à mes yeux (ou mes oreilles, oui bon d’accord).
 
Nouvelle période de difficultés, puis, enfin, un nouvel album, sur un nouveau label, avec Animositisomina. Plus direct et moins expérimental que Filth Pig et Dark Side Of The Spoon, il est bien moins intéressant à mon sens. Cet album plus violent n’est cependant pas sans atouts, ainsi avec le virulent « Animosity » qui l’introduit, la reprise assez pop mais très sympathique de « The Light Pours Out Of Me », ou encore l’excellent instrumental final, planant et répétitif au possible, « Leper ». C’est toutefois à mon sens un album un peu en demi-teinte. La bonne nouvelle, ceci dit, c’est que Ministry renoue alors avec la scène, après une longue absence plus ou moins imposée par des sanctions pénales. Et pour les avoir vus à l’époque à l’Elysée-Montmartre, je peux confirmer la puissance scénique de Ministry, d’autant que Jourgensen, qui rechignait auparavant aux tournées, semble dès lors y trouver un plaisir intense facilitant d’autant la communion avec un public très hétéroclite.
 
La mauvaise nouvelle, c’est que Barker quitte le groupe… Je n’en connais pas les raisons précises, même si cela semblait assez prévisible à force. Qu’à cela ne tienne, Jourgensen décide de continuer, mais en changeant l’orientation de son bébé. Ministry va désormais devenir un groupe résolument metal, et plus politique que jamais. Ministry a toujours eu un côté politique, de même que les Revolting Cocks et Lard ; mais l’arrivée à la Maison Blanche du fiston Bush va jouer le rôle de déclencheur, Ministry enchaînant alors les albums virulents presque entièrement dédiés à la satire de l’ancien gouverneur du Texas (rappelons que Jourgensen vit aujourd’hui dans cet Etat emblématique de la pire « Bible Belt ») et à la dénonciation de la politique militariste des néo-conservateurs (ce qui commençait déjà à se faire sentir sur Animositisomina). Ainsi, très vite, avec Houses Of The Molé, un album très efficace mais guère marquant, s’ouvrant néanmoins sur le jouissif et éloquent « No W » et ses samples de Carmina Burana (dans sa première version ; les samples ont dû ensuite en être retirés en raison de problèmes de « droits d’auteur »… mouais…).
 
L’album suivant, Rio Grande Blood,s’il continue dans cette veine, est plus intéressant, contenant quelques pépites comme le très bourrin « Rio Grande Blood » qui l’introduit, un « Senior Peligro » qui fait indubitablement penser à Slayer, « Gangreen » et ses marines débiles, « Yellow Cake » qui retourne à l’indus déviant et primitif de Filth Pig et Dark Side Of The Spoon, « Ass Clown » où Jello Biafra vient faire un petit coucou, ou encore le très bon et planant « Khyber Pass ». Un très bon album, donc, très violent, mais surtout très trash, et qui tient plus de Slayer que de Ministry, dans un sens. Je dois avouer lui avoir largement préféré, à l’époque, Cocked And Loaded, le tant attendu nouvel album des Revolting Cocks, sorti exactement en même temps et bien plus original.
 
Et on en arrive ainsi à The Last Sucker. « The end is here. Ministry’s final studio release », nous précise un sticker. Vraiment, ou bien n’est-ce qu’un coup de pub ? Je ne me prononcerai pas ; toutefois, Jourgensen avait depuis longtemps déjà clamé son intention de passer à autre chose, et le récent décès du bassiste Paul Raven, venu remplacer Barker, n’est peut-être pas pour rien dans cette décision… Mais que vaut-il donc, ce « dernier » album, où George W. Bush, sans surprise, continue de s’en prendre plein la poire ? Eh bien j’avoue que, à la première écoute, j’ai été extrêmement déçu, l’album ne me paraissant guère accrocheur et inventif. J’ai même dit une abominable méchanceté : « Ouais, il est peut-être temps de s’arrêter, effectivement… »
 
Imbécile…
 
Je l’ai réécouté, cet album. Juste pour voir. Alors peut-être la méthode Coué a-t-elle joué, mais j’en doute ; quoi qu’il en soit, je l’aimais de plus en plus, et, aujourd’hui, je reviens sur ma première impression et sur ce jugement lapidaire, parfaitement injustifié et scandaleux (et je me flagelle avec des orties fraîchement coupées pour expier ma faute). The Last Sucker est bel et bien un bon album ; un très bon album, même ; et j’en viens presque à me demander si ça ne serait pas, au final, le meilleur album de Ministry depuis Dark Side Of The Spoon
 
Mais décortiquons un brin. Comme souvent chez Ministry, l’album s’ouvre sur un morceau jouissif avec « Let’s Go », l’auditeur étant pris d’une irrépressible envie de secouer la tête. Ceci dit, cette fois, c’est plutôt punk, et, au-delà de l’intro « apocalyptique » et très efficace, c’est finalement bien en-dessous des énormes « Rio Grande Blood » et « No W », pour en rester aux plus récents albums, et donne un peu l’impression d’avoir déjà été entendu ailleurs, tout en restant plus que correct. On regrettera notamment les soli très typés metal et qui tombent un peu comme un cheveu sur la soupe, défaut qui avait déjà tendance à émailler les plus récentes productions de Ministry, et qui ressurgit ici à l’occasion, hélas. Le son excellent laisse cependant présager du meilleur.
 
Preuve en est, immédiatement après, avec « Watch Yourself » et son impressionnante rythmique on ne peut plus metal indus, machinale et pierreuse, et pour ainsi dire irrésistible (on notera par ailleurs que l’album, exceptionnellement, ne crédite aucun batteur ; Ministry semble donc bien être retourné au tout électronique en la matière, mais pour un résultat qui n’amoindrit pas sa puissance sonore et colle parfaitement à l’atmosphère des compositions).
 
« Life Is Good », ensuite, est peut-être un peu moins marquant, mais reste très appréciable, notamment dans ses arabesques à l’arrière-plan, très évocatrices de la grande époque de Ministry, et qui contribuent à sortir le groupe du carcan simplement trash où on aurait pu être tenté de l’enfermer après Rio Grande Blood.
 
Avec « The Dick Song », on retourne à un titre très sombre et haineux, mais en même temps plus trash, après une intro très lourde. On est ici clairement dans la lignée de Houses Of The Molé et Rio Grande Blood, même si quelques claviers et samples en arrière-plan rappellent de temps à autre que Ministry est à la base un groupe industriel. Il y a de bons moments (notamment avec l’intro et le refrain), mais on n’est certainement pas là devant le sommet de l’album.
 
Il en va plus ou moins de même avec « The Last Sucker », qui ne se distingue tout d’abord que par quelques éructations quasiment death metal surprenantes chez Ministry, mais va néanmoins en s’améliorant, les « soli » passant cette fois très bien. Là encore, le refrain, très réussi, l’emporte indéniablement sur le couplet banal. Et la fin est tout à fait satisfaisante.
 
On passe à quelque chose de bien plus intéressant avec le très énervé « No Glory », reposant sur une boite à rythme énorme autorisant une précision et une puissance inhumaines et des syncopes remarquablement efficaces. A nouveau un solo dispensable, hélas (mais qui a l’avantage d’être très bref, comme tous ceux de l’album). Un très bon morceau, indéniablement.
 
La boite à rythme folle compte également pour une bonne part de l’intérêt du morceau suivant, le furibond « Death & Destruction », très violent et remarquablement bien construit (là encore si l’on excepte un solo incongru de quelques secondes à peine). Un morceau très efficace, et qui tire à nouveau l’album vers le haut.
 
Une petite friandise blagueuse pour la suite, avec une improbable reprise des Doors, « Roadhouse Blues », à faire pogoter Jim Morrison tout seul dans son cercueil. Un morceau speed et rigolard au pied hystérique, qui n’est pas sans rappeler « Jesus Built My Hotrod », et sur lequel Jourgensen refait péter son harmonica sous acides.
 
La suite est tout simplement géniale, faisant appel à une guest-star inattendue, le chanteur de Fear Factory Burton C. Bell. Dans un registre pourtant aux antipodes des compositions de Dino Cazares industrialisées par Rhys Fulber : la fin de l’album n’est en effet guère metal. On ne s’en plaindra pas : elle est excellente, et permet à Ministry de retrouver une certaine originalité qui tendait à lui faire défaut ces dernières années. Ainsi, immédiatement, avec le jouissif « Die In A Crash », véritable tube post-punk très dansant et efficace, et qui ne ressemble à vrai dire à rien de connu. Et c’est tant mieux ! Le résultat est imparable.
 
La suite, et conclusion de l’album (et du groupe ?), c’est l’excellent « End Of Days », partagé entre deux pistes, et faisant à nouveau appel à Burton C. Bell. Si la première partie très métallique et assez brève, n’est pas inintéressante, c’est surtout la longue deuxième partie (un peu plus de dix minutes) qu’il faut noter ici : une conclusion parfaite pour Ministry, plus planante que violente, très répétitive et lancinante, dix minutes de pur bonheur de rock indus. On en vient à espérer, peut-être pas que Ministry enregistre un nouvel album après ce « dernier » opus, mais en tout cas que Jourgensen poursuive sa carrière, éventuellement dans un autre projet, « Die In A Crash » et « End Of Days » révélant à mon sens une nouvelle voie pour l’inventeur du metal indus, lui permettant de se renouveler éventuellement loin du trash metal où il avait eu tendance à se perdre plus ou moins ces dernières années.

The Last Sucker, ainsi, ne constitue certainement pas le meilleur de Ministry ; il est indéniablement loin derrière The Land Of Rape And Honey, The Mind Is A Terrible Thing To Taste et Psalm 69, et je lui préfère également pour ma part, et sans l'ombre d'un doute, Filth Pig et Dark Side Of The Spoon. Si on peut lui reprocher d'être un peu inégal et guère accrocheur à la première écoute, on ne peut, par contre, que se féliciter des quelques pépites qui l'émaillent, et notamment de certaines prises de risques, qui viennent à point nommé nous rappeler, en bout de course, que Ministry n'a jamais véritablement été un groupe de metal, mais bien une usine folle à expérimentations, un groupe inventif comme peu peuvent prétendre l'être, un groupe de légende enfin, souvent imité, jamais égalé. Ite missa est.

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"Cannibal! The Musical", de Trey Parker

Publié le par Nébal

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Titre original : Alferd Packer: The Musical
Réalisateur : Trey Parker.
Année : 1996.
Pays : Etats-Unis.
Genre : Comédie / « Horreur » / « Gore ».
Durée : 95 min.
Acteurs principaux : Juan Schwartz (= Trey Parker), Mathew Stone (= Matt Stone), Toddy Walters…
 
C’est marrant, quand on y pense, le nombre de couples célèbres formés par un Juif et un antisémite : H.P. Lovecraft et Sonia Greene, Israël et la Palestine, Elie et Dieudonnée, Karl Marx et Pierre-Joseph Proudhon, Jésus et l’Eglise… Mon préféré, et de loin, c’est quand même l’impayable duo formé par Trey Parker et Matt Stone. Deux jeunes gens bourrés de talent, voués corps et âme à la propagation du bon goût, du respect des aînés et de l’amitié entre les peuples. On les connaît surtout pour leur remarquable série tout juste animée South Park, narrant avec tendresse les péripéties naïves d’un quatuor de charmants bambins au langage rafraîchissant. Mais Parker et Stone se sont également livrés avec bonheur à l’exercice bien différent du long-métrage, et ce au-delà de South Park ; ainsi avec le subtil et pertinent film de marionnettes intitulé Team America, Police du Monde (contenant une remarquable analyse des relations internationales en fonction du paradigme réaliste, que n’auraient certes pas renié Thucydide, Clausewitz ou encore Hans Morgenthau, et fondée sur la distinction entre les « p’tites chattes », les « gros nœuds » et les « trous du cul »). Mais déjà, sous une forme plus traditionnelle, avec le superbe Captain Orgazmo, où Trey Parker, par ailleurs réalisateur du film, incarnait avec brio et sobriété un Mormon intégrant contraint et forcé le monde interlope du « cinéma » pornographique et super-héroïque. Et avant Captain Orgazmo, et avant même South Park, il y eut donc Alferd Packer: The Musical, plus connu sous son titre ultérieur de distribution en vidéo : Cannibal! The Musical.
 
Et là je crois qu’il est bien temps de changer de ton, parce que merde, quoi.
 
Cannibal! The Musical est donc si je ne m’abuse le premier long métrage des deux trublions. Enfin, surtout de Trey Parker, puisqu’il a « réalisé » le « film », « écrit » le « scénario » (« d’après une histoire vraie », bien sûr…) et les « chansons » et « interprété » sous l’étrange pseudonyme de Juan Schwarz le « héros » de la chose.
 
Surtout, Cannibal! The Musical est un film Troma, ce qui en dit long. La firme de Lloyd Kaufman et Michael Herz, pour ceux qui ne la connaîtraient pas, s’est en effet spécialisée dans le Z le plus stupide et affligeant, pour le plus grand bonheur de ceux que l’on appelle couramment les « cinéphiles déviants ». Leur titre de gloire, c’est essentiellement le fameux Toxic Avenger, rapidement devenu l’emblème de la boîte. Et à vrai dire une de ses rares réussites, le reste du catalogue étant souvent bien moins intéressant. Il y a parfois des choses sympa, ceci dit, et, de toute façon, perso, je suis incapable de dire du mal d’une maison de production dont le catalogue renferme des titres aussi improbables que Sgt. Kabukiman, Class Of Nuke’em High, Troméo & Juliette, Rabid Grannies (là, je préfère le titre français, Les mémés cannibales), Surf Nazis Must Die (paraît-il pourri malgré ce titre alléchant) ou encore Maniac Nurses Find Ecstasy (je ne sais pas ce que vaut celui-ci, mais, rien que pour le titre, je veux voir cette chose). Et Cannibal! The Musical représente à mon sens clairement le haut du panier de linge sale en famille : c’est hideux, c’est mal fait, c’est stupide, c’est consternant de mauvais goût… et à mourir de rire. J’adore.
 
Nous sommes en 1874 dans les montagnes Rocheuses. Le film commence de la pire manière, avec un grain ignoble de vidéo, du cabotinage atroce, une musique pourrie au synthé pourri et du gore vraiment très très artisanal, alors que le TERRRRRRRIBLE Alferd Packer (Trey Parker, donc) se jette sur des innocents apeurés pour les dévorer vivants, à grands renforts de « Gniahahah ! ». L’exemple même du mauvais film de potaches, et on en a tous réalisés des comme ça (sauf si l’on a été élevée dans la religion et le sarkozysme). C’est ignoble. Mais ce n’est pas vraiment le film ; on enchaîne en effet immédiatement sur ce que la décence ne devrait pas permettre de qualifier de « tribunal », tant le décor et les costumes sont indigents et affligeants. Ce que nous venons de voir / subir, c’est la version des faits qui sont reprochés au pauvre Alferd Packer par un procureur avec écrit « je suis un méchant » sur le front ou presque. Bon, on n’ira quand même pas jusqu’à parler de mise en abyme, hein… Clin d’œil sympathique au nanardeur, ceci dit, le réquisitoire de l’infâme moustachu n’étant pas sans évoquer le grandiose Virus Cannibale du regretté Bruno Mattei. En substance : « Cet homme a tué, et on n’a pas le droit de tuer ; et c’est pour cela qu’il faut le CONDAMNER A MORT ! » Et la foule en délire d’applaudire à tout crin. Evidemment, de la part de ces deux trublions que sont Trey Parker et Matt Stone, tout cela n’est pas vraiment innocent… Quoi qu’il en soit, le pauvre Alferd Packer est reconduit dans sa cellule, où il essaye désespérément de construire une maquette en attendant le verdict, qui ne saurait faire de doute. Mais voilà que la jeune et jolie journaliste Polly Pry, subjuguée par les yeux de braise (heu…) du futur condamné, entend en apprendre un peu plus. Elle se rend auprès de Packer, et obtient de lui qu’il raconte sa version des faits. Tout, en fait, provient de l’amour fou de Packer pour Liane.
 
Sa jument.
 
Un an plus tôt, Packer était un jeune, gentil et naïf cow-boy solitaire de l’Utah, et il n’avait que Liane au monde. Une petite communauté de mineurs de l’Etat a entendu dire que l’on avait trouvé de l’or dans le Colorado voisin, et, subjugués par le discours héroïque d’un pasteur mormon, certains d’entre eux entendent bien accomplir le périlleux voyage à travers les Rocheuses. Mais le guide meurt terrassé par la foudre… Qu’à cela ne tienne ! Un mineur insupportablement gentil a appris que Packer venait du Colorado, et convainc un petit groupe qu’il saura bien faire l’affaire. Et Packer de prendre la tête d’une petite expédition, composée du gentil mineur, du Mormon, d’un Juif neuneu (Matt Stone dans un rôle préfigurant clairement Kyle pour ce qui est de l’accoutrement, avec un peu de Kenny aussi), d’un jeune cow-boy ambitieux qui aimerait bien rencontrer un jour une femme histoire de ne pas mourir puceau, et d’un « boucher » particulièrement hargneux et asocial (et au ventre improbable, mais on va dire qu’on n’a rien vu). Et tout ce beau monde de prendre la route du Colorado.
 
Packer est bien sûr un guide pitoyable, et les difficultés s’enchaînent, ponctuées de temps à autre d’ahurissantes séquences de comédie musicale d’une naïveté stupéfiante (« It’s a shpadoinkle day ! »), mélodies ridicules interprétées au Bontempi et chantées généralement d’une manière affligeante (même si Trey Parker est un poil au-dessus du lot). Autant ne pas parler des chorégraphies… Les choses vont s’aggraver quand la petite troupe va tomber sur trois infects trappeurs puant (avec un costume de fourrure improbable, patchwork d’ours, de marmotte et de zèbre, et « Trappers » écrit dans le dos à la manière des Hell’s Angels), dont le chef n’est autre que l’arrogant Frenchy Cabazone (tout un programme…), ses deux comparses faisant figure de brutes épaisses narquoises aux moustaches douteuses. Frenchy affirme que Liane est un cheval de trappeur, mouhahahaha ! Et quand, quelques jours plus tard, Liane disparaît, Packer de se mettre à sa poursuite, persuadé qu’elle a été enlevée par les méchants trappeurs… Les choses s’aggravent sacrément, la traversée des rivières est épique, la tension sexuelle monte, les cyclopes sudistes chantent affreusement mal et, si les Indiens de la tribu des Nihon-Jin, très fiers de leurs tipis ornés d’un soleil rouge et de leurs katanas certifiés « Américains d’origine », sont plutôt sympathiques à l’égard de Packer-san et lui apprennent même quelques rudiments d’arts martiaux (« mais oui, indiens, j’ai une plume sur la tête, trou du cul ! »), tout cela va indéniablement mal finir, alors que les vivres manquent, que les voyageurs sont indéniablement perdus, et que l’autre con de gentil mineur, là, ne pense à rien d’autre qu’à faire un bonhomme de neige, ce crétin ! Il va bien falloir trouver de quoi manger…
 
Tout cela est d’un mauvais goût effroyable, les gags les plus improbables s’enchaînent à une fréquence que ne renieraient pas les ZAZ de la grande époque, l’humour est douteux, corrosif et ignoble, tout le monde s’en prend plein la poire, et le spectateur est aux anges. Une comédie musicale de western cannibale ! C’est franchement à mourir de rire. S’il n’y a quasiment pas de gore (de toute façon drôle tant il est artisanal, avec des vrais morceaux de pioches en polystyrène dedans…), et si l’horreur est bien évidemment totalement absente, la comédie est efficace pour qui n’est pas trop coincé du rectum, et l’on se prend bien vite à chanter en chœur, aussi mal que les protagonistes, « It’s A Shpadoinkle Day! », la chanson des trappeurs, l’insupportablement enthousiaste « Let’s Build A Snowman », la chanson d’amour de Polly pour Alferd et celle d’Alferd pour Liane, et plein d’autres encore, avant d’arriver au sublime final à la West Side Story de « Let’s Hang The Bastard! »
 
Des « mauvais » films comme celui-là, moi, j’en reveux. L’exercice du « nanar volontaire » est particulièrement périlleux, mais Trey Parker l’a « brillamment » négocié, et on ne s’ennuie pas un seul instant devant cette préfiguration de Captain Orgazmo, Team America, et bien sûr South Park. Shpadoinkle !
 
 
 
PS : Ne pas manquer un bonus du DVD infiniment plus sérieux, dans lequel Lemmy Kilminster de Mötörhead abandonne un instant sa réjouissante musique de routiers sous amphétamines pour nous entretenir, avec Trey Parker et Matt Stone, d’un sujet particulièrement grave et tristement négligé en ces temps d’individualisme triomphant : la dure condition des hermaphrodites. Merci pour eux.

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La nécro du jour (5)

Publié le par Nébal

Maurice Béjart is dead. Je ne saurais prétendre connaître quoi que ce soit à son oeuvre, ni y être forcément très sensible ; seulement voilà : le Monsieur avait quand même eu le bon goût de choisir pour illustrer certaines de ses chorégraphies des compositions de Pierre Henry, la plus célèbre (et abordable...) étant probablement l'excellente Messe pour le temps présent (mais on pourrait citer également, plus rudes mais également intéressantes, La Reine verte et surtout Le Voyage). Rien que pour cela, et au regard de l'importance de ces oeuvres dans l'histoire de la musique électronique et de sa (relative) démocratisation, je crois que cela mérite bien un petit RIP. Dont acte...

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"Les mille et une vies de Billy Milligan", de Daniel Keyes

Publié le par Nébal

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KEYES (Daniel), Les mille et une vies de Billy Milligan, traduit de [l’américain] par Jean-Pierre Carasso, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, [1981-1982] 2007, 463 p.
 
Daniel Keyes, né en 1927, a eu le malheur d’écrire un livre extraordinaire et à la renommée solidement établie, le très beau Des fleurs pour Algernon. L’exemple frappant d’une science-fiction humaine et juste, bien loin des « aventures dans l’espace » auxquelles les ignorants bouffés par les préjugés limitent si souvent et bêtement le genre. Si cette misérable espèce reste encore aujourd’hui tristement proliférante, nombreux, néanmoins, sont ceux qui se sont émerveillés jusqu’aux larmes à la lecture de cette touchante histoire qu’il n’est probablement pas nécessaire de rappeler ici. Des fleurs pour Algernon, qui a connu plusieurs adaptations cinématographiques et télévisuelles, est même parfois aujourd’hui enseigné dans les écoles. Mais ce succès mérité a eu un effet pervers : on y a longtemps vu le seul livre de Daniel Keyes, auteur dont on n’a plus guère entendu parler ensuite (en France en tout cas). Daniel Keyes, pourtant, a écrit bien d’autres ouvrages intéressants. La remarquable collection « Interstices » de Calmann-Lévy, consacrée à ces livres inclassables, aux frontières entre les genres et la littérature « blanche », que l’on désigne parfois du nom de « transfictions » (ce qui me permet de faire un peu de propagande, tiens : lisez, dans cette même collection, La cité des saints et des fous de Jeff VanderMeer, c’est un authentique chef-d’œuvre, un des livres les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de lire, toutes catégories confondues), « Interstices », donc, en témoigne aujourd’hui, en rééditant Les mille et une vies de Billy Milligan, originellement publié aux Etats-Unis en 1981 et qui, si mes souvenirs sont bons, avait déjà connu il y a bien longtemps une édition française, hélas vite épuisée et vite oubliée.
 
Pourquoi chez « Interstices » ? Parce que Les mille et une vies de Billy Milligan est bel et bien un livre unique et inclassable. Ce n’est pas un roman : tout ce qui y est rapporté est rigoureusement authentique, résultant d’une multitude d’entretiens et de recherches documentaires. Ce n’est pas vraiment un essai non plus ; un témoignage, peut-être. Pourtant ça se lit comme un roman (et un excellent roman, passionnant et fort). Si l’on ne peut parler de fiction, a fortiori ne peut-on parler de science-fiction ou de fantastique… Pourtant, si tout est authentique dans ce livre hors du commun, le récit n’en est pas moins si extraordinaire, si incroyable, si fascinant, que le lecteur, régulièrement, ne peut s’empêcher d’écarquiller les yeux, voire de murmurer un hésitant « non, ce n’est pas possible ! »… Tout en étant bien obligé d’y croire. Parce que c’est vrai, tout simplement… Et l’on a ainsi l’impression, à la lecture de ce témoignage, de ce « rapport », de nager en plein dans le fantastique et la science-fiction ; l’adage se vérifie une fois de plus : oui, dans Billy Milligan, la réalité dépasse bien la fiction. Daniel Keyes, cependant, ne se contente pas de nous livrer ainsi un « quasi-roman » étonnant ; son talent d’écrivain le rend également passionnant, émouvant et intelligent. Et Les mille et une vies de Billy Milligan constitue ainsi non seulement un livre unique, mais aussi une lecture indispensable.
 
J’arrête de tourner autour du pot, il est sans doute bien temps d’évoquer un peu le contenu de cet ouvrage (notons, au passage, et comme c’est souvent le cas chez « Interstices », que la couverture est fort jolie et très appropriée, et cette fois l’œuvre conjointe de Néjib Belhadj Kacem et Benjamin Carré). Les mille et une vies de Billy Milligan… raconte la vie de Billy Milligan. Mais qu’a-t-il donc de si spécial, ce Billy Milligan ? Eh bien, tout simplement (façon de parler…), il est le premier individu à avoir bénéficié aux Etats-Unis d’un non-lieu dans une affaire criminelle en raison d’un trouble psychique extrêmement rare : la personnalité multiple. Billy Milligan, en effet, a été arrêté à la fin des années 1970 dans l’Ohio, sous le coup d’une accusation pour trois, voire quatre viols et vols à main armée. Il a tour à tour affirmé son innocence, reconnu tous les faits, ou seulement les viols, ou seulement les vols ; et, dans un sens, il disait à chaque fois la vérité… Le syndrome de personnalité multiple, cependant, ne faisait pas l’unanimité : tous les individus au courant des faits – policiers, avocats, psychologues, psychiatres – ont commencé par voir en Billy Milligan un imposteur, souffrant probablement de troubles psychiques de type schizophrénique, sans vouloir accréditer pour autant l’idée déstabilisante de cette pathologie dont on contestait souvent l’existence même. Tous, pourtant, au fil de longs mois de procédures, d’examens, d’internements en hôpitaux psychiatriques et d’incarcérations, ont fini par y croire : Billy Milligan souffrait bien de ce mal peu commun.
 
On a fini par dénombrer 24 (!) personnalités différentes. Et, comme si ce n’était pas déjà assez ahurissant, on a également mis en lumière le fonctionnement de cette complexe « famille », chaque personnalité, chaque « habitant », ayant un nom, une histoire bien précise, des compétences différentes, une fonction particulière, et même une place au sein d’une complexe hiérarchie. Deux personnalités dominent en effet : en temps normal, la « personnalité majeure » est Arthur, un Anglais hautain avec un fort accent, extrêmement intelligent et rationnel ; en cas de danger, c’est la personnalité de Ragen qui prend le dessus : un Yougoslave à l’anglais hésitant, mais parlant, écrivant et lisant couramment le serbo-croate, violent et protecteur, rompu aux arts martiaux et aux armes à feu, communiste convaincu, et d’une force physique hors du commun. Ce sont ces deux « personnalités majeures » qui déterminent en principe qui peut « passer sous le projecteur » pour « prendre la conscience ». En fonction des circonstances, cela peut être Tommy, le jeune asocial doué pour l’électronique ; ou encore Allen, le beau-parleur, et le seul fumeur de la « famille » ; ou David, le petit enfant « gardien de la douleur », qui prend sur lui toute la souffrance ; Danny, celui qui a peur ; Christine, la petite fille dyslexique qui « va au coin », etc. Mais le contrôle n’est pas total, les « dix » prennent parfois la conscience contre leur volonté, et interviennent en outre à l’occasion les « indésirables », selon l’expression d’Arthur, qui viennent « prendre le temps » des autres : Philip, le petit délinquant new-yorkais ; Lee, le farceur irresponsable ; Shawn, le petit enfant sourd ; April, la garce machiavélique, etc. Tandis que le Billy « fondamental », dissocié, « dort », et que chaque personnalité est totalement inconsciente des activités des autres et parfois même de leur existence, ne pouvant obtenir d’explications qu’au travers de dialogues psychiques ou à voix haute, où Billy donne l’impression de se parler à lui-même…
 
Le lecteur aussi, nécessairement, est tout d’abord incrédule. Tout cela semble absolument impossible. Un homme qui est alternativement Américain, Anglais, Yougoslave, et Australien ? Âgé de 3 ans et de 26 ? Sourd ou pas ? Gaucher ou droitier ? Peintre émérite ou maladroit ? Fumeur ou non-fumeur ? Homme ou femme ? Doté d’un QI de 60 ou de 130 ? Athée ou Juif intégriste ? Communiste ou fervent capitaliste ? Capable ou non de piloter une voiture ou une moto ? Tout cela semble franchement inconcevable. Mais c’est pourtant la vérité : Billy Milligan est un personnage bien réel, et l’on s’accorde pour dire qu’il ne saurait être un simulateur – il lui faudrait pour cela être le plus brillant acteur de tous les temps, et accessoirement être très masochiste, étant donnés tous les ennuis qui ont été les siens (une page Wikipedia en anglais sur Billy Milligan).
 
Et Daniel Keyes, dans tout ça ? L’écrivain est un jour contacté par le docteur David Caul et son patient pour écrire son incroyable histoire. Devant cette stupéfiante affaire hautement médiatisée, les propositions dans le genre ont été abondantes, et Billy Milligan a fini par y voir quelque chose de positif, permettant de faire connaître son trouble psychique rare et de faire avancer sa thérapie en essayant de revenir sur son passé (et de gagner un peu d’argent, aussi, mais nous y reviendrons). David Caul, qui connaissait Daniel Keyes, a un jour donné à Billy un exemplaire de Des fleurs pour Algernon ; plusieurs des personnalités de Billy l’ont lu, et se sont mis d’accord pour voir en Keyes l’auteur qu’il fallait, dans la mesure où il avait déjà, dans cette occasion, montré son talent pour décrire de l’intérieur la vie d’un individu souffrant de troubles psychiques (rappelons que Keyes, avant de se tourner vers l’enseignement de l’anglais et l’écriture, avait obtenu un diplôme en psychologie ; ce n’est sans doute pas pour rien dans la réussite de son plus fameux roman, et dans la suggestion du Dr Caul…). Keyes, sceptique, accepte néanmoins de rencontrer Billy Milligan, sans s’engager pour autant. Il n’est guère convaincu, dans un premier temps ; mais il finit par se rendre à l’évidence, en rencontrant tour à tour plusieurs « habitants » (la brève phase de transition semblant particulièrement impressionnante), et se met au travail, entamant une série de plusieurs centaines d’entretiens avec cet étrange individu. Le travail n’est guère aisé, cependant, du fait de l’amnésie dont souffre Billy. Et c’est alors que survient un autre événement improbable et pourtant réel : la thérapie du docteur Caul commence à porter ses fruits, et apparaît ainsi, dans un sens, une « nouvelle » personnalité, baptisée « le Professeur », qui rassemble toutes les autres et dispose de tous leurs souvenirs (Billy n’est pas guéri pour autant, toutes les personnalités sont encore présentes, et la fusion véritable donnerait, à la différence du Professeur, « moins que la somme des parties », un individu ne possédant pas toutes les qualifications de la « famille » – ce qui rappelle d’ailleurs un peu le sort de Charlie Gordon…). Pour la première fois, Billy, sous la forme du « Professeur », peut raconter toute sa vie ; et Daniel Keyes pourra ainsi construire son livre.
 
La première partie du roman (« Le temps des embrouilles », pp. 13-165) décrit l’arrestation de Billy Milligan, les interrogations de ses avocats et les premières étapes de sa thérapie, plusieurs psychiatres particulièrement prestigieux abandonnant progressivement tout scepticisme pour adhérer à la thèse du syndrome de personnalité multiple et constituant un dossier en faveur de la reconnaissance de l’irresponsabilité du prévenu pour les faits qui lui sont reprochés. Si les toutes premières pages, très journalistiques, ne sont franchement guère attrayantes, l’intérêt du lecteur ne cesse cependant de grandir au fur et à mesure des découvertes stupéfiantes sur le cas Billy Milligan. Quand Daniel Keyes intervient lui même (à la troisième personne, il est « l’écrivain »), le « roman » est déjà passionnant depuis un certain temps, a fortiori si l’on s’intéresse à la psychiatrie… et aux arguties procédurales.
 
Mais Keyes, pour l’instant, s’est essentiellement livré à un travail de recherche documentaire, certes extrêmement intéressant, mais finalement banal pour ce qui est de la forme. Il ne révèle véritablement son talent d’écrivain qu’à partir du moment où « le Professeur » fait son apparition, et se met à raconter la vie de Billy Milligan, de sa plus petite enfance à son arrestation, ce qui constitue la deuxième partie (« De Billy au Professeur », pp. 167-371). On y retrouve cette extraordinaire faculté d’empathie dont avait su faire preuve l’auteur dans Des fleurs pour Algernon, avec ce trouble psychique si singulier vu « de l’intérieur ». Il détaille ainsi, à grands renforts d’anecdotes, l’apparition des différents « habitants », trouvant essentiellement son origine dans un horrible drame : le viol de Billy, alors qu’il était âgé de 9 ans, par son père adoptif (son père biologique s’était suicidé quelques années plus tôt ; le père adoptif, Chalmer Milligan, a toujours nié les faits, mais n’a jamais entamé de procédure judiciaire contre les allégations de Billy et le livre de Daniel Keyes). On comprend d’autant mieux, ainsi, pourquoi chaque personnalité est apparue et comment son rôle s’est progressivement défini : l’incroyable devient finalement très logique, sans le moindre didactisme poussif qui viendrait nuire à la force du propos. La plume de Keyes y est magistrale, jouant avec les émotions avec subtilité, sans jamais se contenter de bêtement presser le bouton du pathos, mais allant toujours au cœur des choses. On se prend considérablement d’attachement pour ce personnage meurtri, dont on sait pourtant « qu’il » deviendra ultérieurement – en partie, du moins, c’est tout le problème… – un criminel repoussant. Certains passages sont particulièrement saisissants, certaines phrases, parfaites dans leur simplicité, touchent au cœur avec une maestria rare. A maintes reprises, tétanisé par une phrase en apparence anodine, j’ai été amené à poser un instant le livre pour reprendre mon souffle, les yeux grand ouverts… Quant aux dialogues entre les « habitants », ils sont tout bonnement extraordinaires. Keyes était confronté à une mission impossible : non pas seulement construire un personnage crédible et attachant, mais une vingtaine en un ! Et il y arrive à merveille.
 
Et si la troisième et dernière partie (« Par-delà la folie », pp. 373-452), en retournant au présent, retrouve presque nécessairement le ton plus ou moins journalistique de la première, l’émotion n’en disparaît pas pour autant. Nous sommes maintenant confrontés au calvaire d’un Billy Milligan en voie de guérison, mais qui doit faire face aux rechutes, et surtout à la haine et à la peur, qui suscitent un violent délire médiatique contre « le violeur sadique », sciemment attisé par des politiciens uniquement désireux d’assurer leur réélection en jouant du discours ultra-sécuritaire… Une véritable descente aux enfers. C’est extrêmement déprimant (à la stupéfiante dernière page de cette partie, très honnêtement, j’avais les larmes aux yeux…).
 
Et c’est aussi révoltant ; on peut d’ailleurs noter, à cet égard, que la réédition de ce livre phénoménal intervient à point, la chancellerie de notre sinistre République venant il y a peu de déposer un projet consternant de populisme, de bêtise et de cynisme visant à supprimer les non-lieux pour troubles psychiques. Monde de merde, une fois de plus. J’aimerais croire que toutes ces ordures qui brandissent hypocritement l’argument mal compris des « droits des victimes » pour réorienter le droit pénal vers son visage le plus répugnant, celui de la pure vengeance haineuse, j’aimerais croire, donc, que tous ces abrutis puissent, à la lecture des Mille et une vies de Billy Milligan, prendre conscience des implications de leurs traficotages électoraux. Mais je suis bien conscient, hélas, que c’est là demander l’impossible, que tout est probablement déjà foutu, et que ce livre, aussi extraordinaire soit-il, ne prêchera sans doute que des convaincus… C’est triste. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour passer à côté de cette merveille unique en son genre.


 
PS : Billy Milligan est toujours vivant aujourd’hui, il a été relâché et se porte semble-t-il bien. Il a multiplié les actions en faveur des enfants maltraités (c’est essentiellement à cela qu’ont servi les revenus tirés du livre), et participe lui-même à la production du projet d’adaptation cinématographique de cette « biographie », véritable Arlésienne (on en parlait déjà au moment des faits…), mais qui semble se préciser un peu plus ces derniers temps (plusieurs réalisateurs s’y sont cassés les dents ; on parle à l’heure actuelle de Joel Schumacher, ce qui n’est guère rassurant, je vous l’accorde…). Billy Milligan est resté en contact avec Daniel Keyes, qui a d’ailleurs écrit une « suite », toujours pas publiée aux Etats-Unis en raison de problèmes juridiques (notons d’ailleurs que tous les noms cités dans Les mille et une vies de Billy Milligan, à quelques très rares exceptions près, de toute façon précisées, sont authentiques…) ; elle devrait sortir aux Etats-Unis dans la foulée du film. Tout cela est donc encore assez hypothétique, et il en va probablement de même pour ce qui est d’une éventuelle traduction française [EDIT : en fait, si, Les Mille et Une Guerres de Billy Milligan ont bien été publiées en français, toujours chez Interstices]…

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Radieux, de Greg Egan

Publié le par Nébal

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EGAN (Greg), Radieux, traduit de l’anglais (Australie) par Sylvie Denis, Francis Lustman, Quarante-Deux et Francis Valéry, traductions harmonisées par Quarante-Deux, Aulnay-sous-bois – Saint-Mammès, Quarante-Deux – Le Bélial’, [1998] 2007, 426 p.
 
Voici donc le deuxième volume de « l’intégrale raisonnée » des nouvelles de Greg Egan au Bélial’. Greg Egan, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, est un auteur australien (ce que l’on ne croise quand même pas tous les jours dans les librairies de l’Hexagone), et assez largement considéré comme un des plus intéressants écrivains de science-fiction de ces dernières années (il a ses détracteurs, néanmoins, et nous aurons bien l’occasion de nous faire une idée des raisons de leur hostilité… Notons en outre que ce jugement s’applique surtout à ses nouvelles, ses romans ayant dans l’ensemble moins convaincu, semble-t-il). La quatrième de couv’, nécessairement élogieuse, dit même du Monsieur que c’est « l’écrivain de science-fiction le plus fascinant depuis Philip K. Dick ». Ce à quoi je répondrais : heu, du calme, quand même. Certes, cette sentence flatteuse relève d’un « bon dol » assez légitime de la part de l’éditeur, mais elle est quand même bien excessive, et surtout parfaitement inappropriée. La science-fiction d’Egan n’a à vrai dire pas grand chose à voir avec celle de Dick, en-dehors de quelques thèmes centraux similaires (comme la définition de l’humain), néanmoins traités de manière bien différente, pour ne pas dire radicalement opposée. Là où Dick n’a jamais accordé une place prépondérante aux sciences dites « dures » dans ses récits, Egan se pose quant à lui en spécialiste de la tendance « hard science », et même parmi ses plus austères représentants. Si je n’avais guère ressenti outre-mesure cette impression dans le précédent recueil, Axiomatique (en dépit de son titre…), je comprends toutefois bien mieux ce jugement depuis ma lecture de Radieux. Oui, il y a bien des gros morceaux de science chez Greg Egan, certaines nouvelles étant même tellement hermétiques qu’elles en deviennent tout simplement inaccessibles pour les quiches en maths, physique et toutes ces sortes de choses dans mon genre ; que celui qui en doute lise « La Plongée de Planck »
 
N’allons pas trop vite, ceci dit. Ce texte particulièrement ardu est le dernier du recueil, et il n’en est franchement pas représentatif. Et les neuf novellae qui le précèdent sont incomparablement plus abordables (et intéressantes, mais ceci n’engage que moi).
 
Commençons donc par le commencement, avec « Paille au vent » (pp. 13-45). Le génie génétique a accouché d’un monstre, une jungle folle devenue un organisme à part entière et à même de se protéger contre toute agression quelle qu’elle soit, en se remodelant et en s’adaptant quasi instantanément. Un refuge idéal pour les narcotrafiquants qui en sont à l’origine, et pour les savants qui les ont rejoint, pour une raison ou une autre. Le narrateur est chargé d’y retrouver l’un d’entre eux, le dénommé Largo. Pour le tuer… Une nouvelle aux allures de thriller, efficace et stimulante, sans être exceptionnelle pour autant. Il y est directement fait mention à Au cœur des ténèbres de Conrad, même si, à vrai dire, c’est plutôt l’atmosphère de sa « transposition » vietnamienne Apocalypse Now que l’on y retrouve. Au-delà du thriller, il y a bien matière à réfléchir dans ce texte intrigant. Et Egan y introduit une thématique assez récurrente du recueil, avec un questionnement de l’humain, de ses choix, de ses sentiments, de ses émotions, dans une optique radicalement matérialiste ; l’homme comme assemblage de molécules, et rien au-delà ? On aura l’occasion d’y revenir.
 
Egan est néanmoins assez lucide sur les éventuelles conséquences de ce genre de conceptions, ainsi qu’il le montre avec brio dans la nouvelle suivante, « L’Eve mitochondriale » (pp. 47-80). Une sorte de secte, désireuse de rompre les barrières artificielles scindant l’humanité, entend démontrer à l’aide de la génétique l’ascendance commune de tous les humains, en remontant l’arbre généalogique de tout individu par la ligne maternelle jusqu’à une sorte de « mère primordiale ». La compagne du narrateur est une fervente supportrice de cette approche de l’humanité, et le convainc de faire bénéficier de ses recherches les Enfants d’Eve. C’est ainsi que ce chercheur fondamentalement sceptique va se retrouver impliqué bien malgré lui dans la Guerre de l’Ancêtre. Car il apparaît bien vite d’autres groupes qui, en usant de méthodes génétiques différentes, viennent contester les conclusions des Enfants d’Eve et nier l’existence de cette « mère de l’humanité », mais prétendent par contre pouvoir tracer plusieurs lignages paternels. Une multitude d’Adam, toujours plus nombreux, réduisant d’autant plus la parenté supposée de l’humanité, et faisant les délices de l’extrême droite… Si la chute de la nouvelle peut sembler un peu précipitée, « L’Eve mitochondriale » n’en constitue pas moins à mon sens une des plus grandes réussites de Radieux, analysant avec noirceur et un certain humour jaune l’aberration de la sempiternelle quête des origines qui, à en croire tant d’imbéciles, devrait décider de notre lendemain. Cela a déjà été dit ailleurs, mais j’approuve totalement : cette nouvelle est un antidote salutaire aux traficotages absurdes et racistes des Brice Hortefeux et compagnie…
 
« Radieux » (pp. 83-129) est bien différent. Si la nouvelle débute comme un thriller (avec quelques jolies scènes, mais un peu gratuit…), elle passe cependant ensuite à une « hard science » très hermétique mais résolument fascinante. Je vais schématiser à outrance, étant tout sauf un mathématicien, pardon pardon. En gros : nous savons tous (même moi…) que 2 et 2 font 4. Mais si ce n’était pas toujours le cas ? Si les mathématiques ne présentaient pas une cohérence infinie ? S’il était possible que, au-delà d’un certain point, ce soient des mathématiques radicalement différentes qui s’appliquent ? La quête de cette discontinuité va aboutir à une rencontre imprévue, et aux conséquences potentiellement énormes… Après un départ en demi-teinte, Greg Egan nous livre ainsi une très bonne nouvelle de « hard SF », un peu ardue au premier abord, mais stupéfiante au final.
 
« Monsieur Volition » (pp. 131-154), ensuite, est un texte très différent, beaucoup moins hermétique en apparence seulement. L’histoire de ce pathétique délinquant qui vole un jour un « cache » modifiant radicalement sa perception du monde et de lui-même poursuit et approfondit le questionnement déjà abordé dans « Paille au vent » sur les mécanismes du choix, essentiellement. Une semi-réussite, à mon avis, mais ceci provient peut-être de « l’entourage » de cette nouvelle.
 
Car « Cocon » (pp. 157-202), qui la suit immédiatement, est bien plus directement parlante. Si le point de départ de cette nouvelle aux allures de « policier » est éminemment contestable (l’idée que l’orientation sexuelle serait déterminée par les gènes, dès la grossesse…), le résultat est cependant passionnant et pertinent, puisqu’il s’agit à maints égards d’un prétexte permettant, à la manière de ce qui avait été fait dans « L’Eve mitochondriale », de s’interroger sur l’appartenance à une communauté et les implications politiques de la science. Une nouvelle finalement très bien pensée… et d’une profonde noirceur, hautement déstabilisante.
 
« Rêves de transition » (pp. 205-226) est bien moins convaincant. Ce récit très paranoïaque (pour ne pas dire dickien…) d’un homme qui entend « devenir une machine » laisse un peu sur sa faim… et donne une impression de déjà-vu absente des autres nouvelles sélectionnées.
 
Autant passer directement à la suite, franchement excellente, les deux prochaines nouvelles constituant à mes yeux et de loin le sommet du recueil. Commençons donc par « Vif Argent » (pp. 229-272). Une épidémiologiste enquête sur un inquiétant virus mortel, le SFVG, rapidement rebaptisé « Vif Argent » par les médias. Si la probabilité d’infection est minime, le Vif Argent peut néanmoins se transmettre avec une grande facilité, par une simple poignée de main, par exemple. Mais le décès survenant très rapidement, le SFVG ne commet pas véritablement de ravages. La multiplication de cas du côté de la Caroline n’exclue cependant pas l’éventualité encore jamais identifiée d’un « porteur sain », transmettant le virus sans en présenter les symptômes. La narratrice se lance sur cette piste… et découvre finalement l’envers de la maladie, dans une sorte de nouvelle religion, constituant par elle-même un virus mortel. L’enquête est palpitante, et la réflexion sur la foi et la « spiritualité » pertinente et très noire – la fin est tout bonnement stupéfiante… Une brillante réussite, pour une des meilleures nouvelles du recueil.
 
La meilleure, ceci dit, est à mon sens la suivante, pour laquelle le qualificatif de « chef-d’œuvre » me paraît tout à fait approprié. Dans « Des raisons d’être heureux » (pp. 275-323), le narrateur, alors qu’il était enfant, a bien failli succomber à une tumeur ; celle-ci, cependant, avait un effet secondaire imprévu, consistant en une « surproduction » d’une endorphine, un neuropeptide appelé leu-enképhaline ; en conséquence de quoi le narrateur à deux doigts de la mort était plongé en permanence dans un état de béatitude inconcevable, tout devenant prétexte à son bonheur. Le problème est que l’ablation de la tumeur, si elle prolonge son espérance de vie, le prive également de cette leu-enképhaline, le plongeant brutalement dans une dépression chronique le rendant inapte à la vie en société (au passage, l’état dépressif du narrateur est remarquablement bien décrit par Egan – je peux en témoigner…). Et quand une opération miraculeuse, ultérieurement, lui permet de ressentir à nouveau le bonheur, cela ne lui facilite guère la tache pour autant : désormais, tout, absolument tout lui semble merveilleux, et il est incapable de faire la distinction entre le plaisir que lui procure un jambon-beurre et un plat de chef, un chef-d’œuvre de la musique classique et une abomination MTVesque, le spectacle d’un panorama enchanteur et celui d’une poubelle débordant d’ordures… Et entre une femme et l’autre. Le plaisir et les émotions, et les choix qui en découlent, comme résultant d’un simple agencement de molécules, de la communication entre deux organes, et rien d’autre… Peu importe que l’on adhère ou non à ce présupposé hautement matérialiste : le résultat n’en est pas moins bluffant, remarquable de justesse et d’humanité. Une nouvelle brillante et émouvante, intelligente et sensible. Un chef-d’œuvre, vous dis-je…
 
Sans surprise, « Notre-Dame de Tchernobyl » (pp. 325-366) n’atteint pas de tels sommets. C’est à vrai dire une des nouvelles les plus faibles du recueil, dans la mesure où elle appelle presque systématiquement à la comparaison avec un texte précédent bien plus réussi. Un thriller rapportant la quête d’une icône a priori anodine et de mystérieux assassins, et introduisant une réflexion sur la religion… On y préférera largement, à titre d’exemples, « Cocon » et « Vif Argent », reposant sur des bases assez similaires.
 
Et on en arrive ainsi à « La Plongée de Planck » (pp. 369-413). Aïe… Autant le dire de suite, cette dernière nouvelle, évoquant, dans un futur lointain, la préparation d’un voyage sans retour au cœur d’un trou noir et sa perturbation par deux énergumènes anachroniques, ne m’a pas du tout convaincu. Mais alors pas du tout. Au-delà, elle m’a même laissé franchement perplexe. Bon, premier point : j’y ai rien capté, pas plus qu’aux explications savantes que des lecteurs compétents et bien intentionnés ont bien voulu en donner ici ou là ; ce qui confirme au moins une chose, c'est que j'ai bien fait d'arrêter la physique en Seconde... Mais ce n’est pas le seul problème. Je ne suis cependant pas très sûr de ma « critique », dans la mesure où l’hermétisme du sujet m'a amené à lire un peu en diagonale, et ainsi, probablement, à passer à côté de bon nombres d’aspects ne se rapportant pas à la physique. Mais voilà : je n’ai pas trouvé Egan très convaincant dans cet exercice de SF « dans un futur vach’ment lointain ». On m’accusera peut-être de pinaillage, mais je doute fort que l’on se souvienne encore d’Einstein, de Planck, de Stephen Hawking, de Shakespeare, de Baudelaire et de la culture de la Grèce antique dans plusieurs milliers d'années... ce qui n'a pas facilité mon immersion dans la nouvelle, outre son côté hermétique. Mais peut-être ai-je eu tort de prendre ce « monde » trop au premier degré... C’est bien là ce qui me perturbe, en effet : même s'il y a une indéniable part de caricature de part et d'autre et quelques jolies réflexions « philosophiques » (bouh le vilain mot), j’avoue avoir eu tendance à prendre un peu au pied de la lettre le méchant portrait du « littéraire » Prospero confronté à un quasi-éloge du scientisme le plus abscons (malgré un sourire de temps à autre). Et, au final, la lapidaire réplique de Cordelia (p. 408 : « Baudelaire peut aller se faire foutre. Je suis là pour la physique. ») m’a fait l’effet d’une note d’intention assez navrante... d'autant que, située en fin de volume, elle m’a un peu amené rétrospectivement à revoir mon jugement sur l'ensemble du recueil. En même temps, peut-être faut-il y voir un auteur qui s’amuse à se caricaturer lui-même tel que ses détracteurs peuvent l’envisager, semblant leur donner raison pour mieux les moquer au final ? Je suis perplexe... Et mon incompréhension des aspects scientifiques de ce texte (outre mon insondable bêtise naturelle) ne me rend pas son interprétation aisée... Je n’oserais donc prendre clairement position sur ce point. « La Plongée de Planck », quoi qu’il en soit, m’est de toute façon apparue comme un texte bien trop ardu pour être appréciable du lecteur lambda, et faisant franchement tâche dans ce recueil.
 
On aura en effet compris que Radieux est dans l’ensemble une grande réussite, et probablement un des meilleurs recueils de nouvelles de science-fiction de ces dernières années. J’avoue sans l’ombre d’un doute l’avoir préféré à Axiomatique, notamment ; et si je garderais toujours la première place pour l’excellent La tour de Babylone de Ted Chiang, Radieux constitue cependant un digne challenger, qui trouvera naturellement sa place dans la bibliothèque de tout amateur de science-fiction, « hard science » ou pas.

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"Cendres", de Thierry Di Rollo

Publié le par Nébal

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DI ROLLO (Thierry), Cendres, Paris, ActuSf / Les trois souhaits, 2007, 83 p.
 
Fin octobre, ActuSf a décidément mis les bouchées doubles pour ce qui est de ses encore peu nombreuses publications, avec trois nouveaux titres d’un coup : l’anthologie Appel d’air, pas tendre pour un certain N.S., Le Miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé, et donc Cendres de Thierry Di Rollo. Comme je suis un jeune homme docile, charmant, tout disposé à encourager ce genre d’heureuses initiatives, et surtout un acheteur compulsif, j’ai eu le plaisir de voir arriver récemment dans ma boite aux lettres ces trois sympathiques petits bouquins (entre 80 et 100 pages), les deux derniers étant en outre dédicacés par leurs auteurs respectifs (ce que je ne savions point, mais qui constitue une bien agréable surprise, ma foi !). Bien entendu, il n’y a aucune raison pour que ces opuscules échappent à mes comptes rendus miteux, et je vais donc commencer aujourd’hui par Cendres
 
Autant le dire de suite : je ne sais absolument rien de Thierry Di Rollo, quand bien même je suis à peu près certain d’avoir croisé son nom ici ou là (probablement dans les pages de Bifrost). Je vais donc me contenter de citer lâchement la brève notice biographique de la quatrième de couv’ : « Né en 1959 à Lyon, Thierry Di Rollo est l’auteur d’une demi-douzaine de romans distingués par la critique dont Les Trois Reliques d’Orville Fisher, La Profondeur des tombes et Meddik. » Voilà. Mais ce petit recueil de quatre nouvelles n’en était pas moins, de ces trois arrivages, celui qui m’aguichait le plus. Deux raisons à cela :
 
-         Quand on parlait de Cendres ici ou là, les mots revenant le plus souvent pour le décrire étaient « sombre », « noir », « cynique », « déprimant », et toutes ces sortes de choses. Bref, c’est pour moi…
 
-         La couverture de Daylon (décidément doué, le Monsieur) me paraît franchement sublime. Certains ont jasé, « beuh c’est du collage pseudo-arty qu’un gamin de quatre ans y peut le faire aha » ; étant d’un naturel poli et ouvert à la discussion, je ne relèverai pas, et me contenterai de dire que, pour MOI (les autres, je les empapaoute, d’abord), c’est pertinent, bien pensé, bien réalisé, et assez original dans un milieu un peu sclérosé de la SF française qui semble considérer une jaquette hideuse / baveuse / racoleuse comme un signe de qualité et d’intégrité science-fictionnelle (suivez mon regard, mais seulement si vous en avez le courage).
 
Bon, je n’ai quand même pas acheté ce bouquin que pour la couverture, hein… Alors abordons maintenant le contenu (rapidement ; Cendres est assez court comme ça, alors autant ne pas trop le déflorer).
 
Quatre nouvelles, dont une inédite. On commence avec « Cendres » (pp. 7-19). Et c’est effectivement très noir, cynique, sombre, déprimant, et toutes ces sortes de choses. Un camp de réfugiés. Réfugiés de quoi ? Pourquoi ? Depuis le temps, ils ne le savent plus. Difficile, d’ailleurs, de savoir d’où l’on vient, dans ce camp, dont la plupart des habitants ont un matricule en guise de patronyme, et une éprouvette pour parents. Ce n’est pas le cas de Renaud, ni de sa froide compagne Julia. Ils n’en partagent pas moins le sort des autres réfugiés ; ils sont de toute évidence abandonnés de tous, et « on » va les laisser crever ici, les parachutages de vivres étant de moins en moins nombreux… et toujours plus hypothétiques. Ce n’est pas la joie, donc. L’atmosphère du récit, chronique d’une mort annoncée émaillée de cadavres rachitiques, est brillante. J’avoue cependant que c’est probablement le texte du recueil qui m’a le moins séduit, étant à la fois trop plein et un peu vide… En même temps, il en résulte d’autant plus un certain sentiment d’absurdité parfaitement approprié.
 
La suite, ceci dit, me paraît plus intéressante. « Jaune Papillon » (pp. 21-32 ; texte revu et expurgé) nous conte l’étrange aventure d’un vieil homme kidnappé un jour dans un parc, sans que l’on ne lui donne la moindre explication quant au sort auquel il est promis. Parler « d’histoire à chute » serait peut-être un peu exagéré, d’autant plus que la conclusion de la nouvelle se laisse assez facilement entrevoir. Elle n’en est pas moins assez originale, cruelle et cynique, et très efficace.
 
« Les hommes dans le château » (pp. 33-58), l’inédit de ce recueil, est assez différent de ce qui précède. Si nous sommes indéniablement dans un cadre futuriste, l’atmosphère est cependant davantage archaïque, et évoquant plus ou moins le roman noir. On a pu y voir (ainsi Charlotte d’ActuSf) un conte modernisé. Pour ma part, l’histoire de cette jeune fille offerte en pâture à un vieux baron pervers et anachronique, et qui tente d’échapper au sort funeste qu’on lui a promis au cours d’une vicieuse chasse à cour dans laquelle elle tient le rôle de la proie, m’a surtout fait penser au marquis de Sade et à des thématiques récurrentes dans son œuvre, et plus particulièrement dans les différentes versions de Justine. En plus soft, certes… Mais l’effet produit sur le lecteur, s’il n’est pas autant chargé de dégoût et ne joue pas autant sur l’ironie, est assez comparable. Un texte très noir, cynique et déprimant, qui constitue peut-être la plus grande réussite de Cendres.
 
Le dernier texte, « Quelques grains de riz » (pp. 59-84), n’est cependant pas à négliger. Etrange histoire que celle de ce fan des Beatles obsédé par « Eleanor Rigby », et qui entend bien tout mettre en œuvre pour retourner, ne serait-ce qu’un bref instant, à Liverpool en 1966. Etrange… et glauque. A nouveau un texte très noir, où le cynisme règne entre deux mélodies des « Fab Four »… ou bien les accompagne. Et, une fois de plus, et bien qu’à un moindre degré que pour la nouvelle précédente, j’ai cru discerner dans ces pages l’ombre du spectre ricanant du divin marquis, l’érotisme en moins. Ou pas.
 
Sans être un chef-d’œuvre et une lecture indispensable, Cendres constitue ainsi un recueil fort intéressant et cohérent, qui tient amplement ses promesses. On peut bien remercier Thierry Di Rollo pour ses nouvelles, et ActuSf / Les trois souhaits pour leur initiative bienvenue de publication de ces textes rares, constituant un moyen idéal pour découvrir des auteurs encore assez méconnus.

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