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"La Planète Shayol", de Cordwainer Smith

Publié le par Nébal

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SMITH (Cordwainer), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, II. La Planète Shayol, traduit de l’américain par Michel Demuth, Michel Deutsch, Denise Hersant et Simone Hilling, traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, [Paris], Gallimard, coll. Folio-SF, [1950-1966, 1993, 2004] 2006, 549 p.
 
Hop, après Les Sondeurs vivent en vain, et avant Norstralie et Légendes et glossaire du futur, voici donc La Planète Shayol, deuxième volume des « Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith. Inutile de revenir ici sur la présentation de l’auteur et du cycle (voyez plus haut), on va passer de suite aux choses sérieuses en examinant succinctement les nouvelles composant ce deuxième recueil.
 
On commence avec un texte assez révélateur (c’est le moins qu’on puisse dire…) des maladroites ambitions poétiques de Cordwainer Smith, le premier texte de ce recueil, intitulé « Le bateau ivre » (1963 ; pp. 9-58), ayant pour héros un certain… Artyr Rambo. Mouais, c’est un peu lourdingue quand même… A vrai dire, si quelques scènes de ce récit contant le premier voyage dans l’espace3 ne manquent pas d’intérêt (la guerre de deux minutes, par exemple), on pourra allègrement lui préférer son « précurseur », « Le colonel revient du Grand Néant » (dans Les Sondeurs vivent en vain), moins pompeux… On notera cependant que c’est là la première apparition du Seigneur de l’Instrumentalité Crudelta, que l’on retrouvera à plusieurs reprises dans les textes ultérieurs (avec le Seigneur Jestocost7, il est probablement la plus forte incarnation de l’Instrumentalité dans l’ensemble du cycle, et assez révélateur de sa profonde ambiguïté).
 
« La Mère Hitton et ses chatons » (1961 ; pp. 59-96), que Cordwainer Smith présentait de lui-même comme une variation sur le conte d’Ali Baba et des quarante voleurs, est autrement plus convaincant. L’ambitieuse entreprise du voleur Benjacomin Bozart pour percer les défenses norstraliennes et s’emparer du stroon que cette planète est la seule à produire est cruelle, inventive et palpitante. Le niveau remonte sacrément.
 
Et l’on poursuit cette ascension, si j’ose dire, avec « Boulevard Alpha Ralpha » (1961 ; pp. 97-144), belle nouvelle dans laquelle Cordwainer Smith poursuit son exploration des classiques (ici, Paul et Virginie de manière évidente, mais aussi la Bible, et plus si affinités), tout en développant un point capital du cycle (l’abandon par l’Instrumentalité de l’ennuyeuse utopie qu’elle prônait jusqu’alors, autorisant pour tout homme une morne vie de 400 ans grâce au stroon ; avec la Redécouverte de l’Homme, certaines anciennes cultures sont réintroduites – ici, la cuture française ! – et, surtout, le danger, la maladie, l’accident, la peur, l’incertitude, viennent redonner son sens à la vie… quitte à passer par le retour des anciennes croyances), et en introduisant un important personnage, à peine entraperçu pour le moment, la superbe libre-fille C’mell. Un texte très réussi, avec plusieurs niveaux de lecture.
 
On retrouve C’mell au cœur du texte suivant, « La Ballade de C’mell » (1962 ; pp. 145-178), adaptation de la Romance des Trois Royaumes de Lo-Kuan Chung, datant du début du XIVe siècle (au vu de sa biographie, on ne s’étonnera guère des vastes connaissances et de l’intérêt de Cordwainer Smith pour la culture chinoise). La chatte et libre-fille (geisha, en gros) C’mell y vit une impossible histoire d’amour avec le Seigneur de l’Instrumentalité Jestocost (autre personnage fondamental du cycle), mais, surtout, elle joue un rôle déterminant dans la sauvegarde des sous-êtres et les plans obscurs de ce singulier personnage (identifiable à Dieu) qu’est l’E’telekeli. Là encore un texte plutôt pertinent.
 
Mais on arrive maintenant à ce qui constitue à mon sens le sommet de ce recueil, voire du cycle tout entier, avec « La Planète Shayol » (1961 ; pp. 179-236), nouvelle inspirée par La Divine Comédie de Dante et versant dans l’horreur surréaliste. Shayol est bien un enfer, la planète du chatiment, où les condamnés, sans espoir de rémission, sont livrés aux assauts des dromozoaires qui les nourrissent, les protègent et leur font pousser de nouveaux membres, au prix d’une indicible souffrance, tout juste combattue par les injections de supercondamine de « l’ami » B’dikkat. Là encore une nouvelle très forte, remarquablement inventive, franchement terrifiante, et une fois de plus susceptible de bien des lectures. On regrettera juste une fin d’un ridicule achevé… qui ne doit pas, cependant, ternir outre mesure la très grande qualité de « La Planète Shayol ».
 
Cordwainer Smith entame ensuite un « cycle dans le cycle », avec les trois nouvelles ayant Casher O’Neill pour héros ; là encore, le récit est susceptible d’une infinité de lectures (Anthony Lewis note les liens avec les bouleversements politiques en Egypte, mais il y a aussi au-delà toute une lecture religieuse). La première de ces nouvelles, « Sur la planète aux gemmes » (1963 ; pp. 237-280), est à mon sens la plus réussie : la quête de vengeance de Casher O’Neill y fournit le prétexte d’une belle histoire, très poétique, dans un monde fantasque et fascinant.
 
Le long texte qui suit, « Sur la planète des tempêtes » (1965 ; pp. 281-409), est à mon sens plus bancal. C’est une indéniable réussite dans un premier temps, avec un univers génial, de nombreuses idées brillantes, et quelques personnages très réussis (bien plus intéressants que ce que Cordwainer Smith nous inflige d’habitude). Hélas, la quête surréaliste et mystérieuse de Casher O’Neill sur Henriada sombre vers la fin dans un fatras mystico-chrétien chiantissime, aboutissant même à une résurgence incongrue du « surhomme » à la Gosseyn… Dommage.
 
Avec ce point de départ, le dernier texte du « mini-cycle », « Sur la planète des sables » (1965 ; pp. 411-463), ne pouvait guère me séduire. Reconnaissons à Cordwainer Smith que l’aspect surhumain ne vient pas trop parasiter le récit ; par contre, les emprunts formels et thématiques au Voyage du Pèlerin de John Bunyan sont assez maladroits et lourdingues, et, une fois de plus, le délire mystico-chrétien achève de dégoûter le lecteur.
 
On retrouve Casher O’Neill dans un rôle secondaire avec « Une étoile pour trois » (1965 ; pp. 465-503). Cette nouvelle contant le long voyage absurde de trois machines anciennement humaine pour abattre une menace ambiguë aux confins de la galaxie ne manque pas d’intérêt dans sa majeure partie. Hélas, la fin… oui, bon, vous avez compris.
 
Le recueil s’achève enfin sur le texte le plus tardif dans la chronologie du cycle, « Jusqu’à la mer sans soleil » (1975, collaboration posthume avec Genevieve Linebarger ; pp. 505-549). L’Instrumentalité a bien changé ; mais l’on ne s’en plaindra pas, cette nouvelle décrivant un monde intéressant, introduisant des concepts séduisants, et reposant sur un des personnages les plus réussis du cycle, le Seigneur Kemal bin Permaiswari. La thématique chrétienne de la Vieille Religion Forte y ressurgit à nouveau, mais par le biais des descendants de l’E’telekeli, ce qui permet d’éviter l'extase naïve qui venait plomber les textes précédents. Une réussite.
 
La Planète Shayol est ainsi à mon sens un recueil très inégal, où l’on trouve côte à côte les meilleurs et les pires textes du cycle. On ne peut qu’être partagé, et sans doute un peu déçu, à la fin de ce second volume : on admire les idées souvent fascinantes, le ton unique de l’auteur, son érudition et son astuce dans le traitement des grands classiques ; mais on regrette en même temps sa maladresse stylistique, ses vaines ambitions poétiques, et son mysticisme naïf profondément agaçant, très sensible dans les derniers textes du recueil…
 
A suivre avec le seul roman du cycle, Norstralie.

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"Les Sondeurs vivent en vain", de Cordwainer Smith

Publié le par Nébal

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SMITH (Cordwainer), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, I. Les Sondeurs vivent en vain, traduit de l’américain par Michel Demuth, Alain Dorémieux, Denise Hersant, Yves Hersant et Simone Hilling, traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, [Paris], Gallimard, coll. Folio-SF, [1950-1966, 1993, 2004] 2005, 617 p.
 
Cordwainer Smith est un classique de la science-fiction.
 
Là, c’est fait.
 
Pourtant, je dois reconnaître que ce seul statut n’a pas constitué à mes yeux une raison suffisante pour me plonger dans son grand-œuvre, le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité » (dont voici le premier volume ; suivront La Planète Shayol, Norstralie – le seul roman du cycle – et Légendes et glossaire du futur – qui comprend la Concordance d’Anthony Lewis), monument du genre, vaste « histoire du futur » s’étendant sur plus de 15 000 ans, dans la droite lignée de Robert Heinlein (« Histoire du futur », donc) et d’Isaac Asimov (« Fondation »), bien qu’un peu plus tardive (les textes du cycle ayant été composés entre 1950 et 1966, ce qui leur confère d’ailleurs un caractère un tantinet anachronique). Certes, il est toujours bon, à l’occasion, de remonter aux sources du genre. Mais, cette fois, c’est incontestablement la personnalité de l’auteur qui m’a incité à entamer cette lecture.
 
Car Cordwainer Smith est bien un personnage assez fascinant, pour le moins unique en son genre, et c’est bien son beau portrait par Jacques Goimard dans sa Critique de la science-fiction qui m’a déterminé dans ce gros achat et cette grosse lecture. On s’est en effet longtemps demandé qui se cachait derrière le pseudonyme saugrenu et évident de Cordwainer Smith (que l’on pourrait traduire en gros par « Cordonnier Forgeron » ; voir l’article précité pour les nuances…). Un grand écrivain, spécialiste du genre ? La réponse, quand on a fini par la connaître, en a sans doute étonné plus d’un : Cordwainer Smith était le nom employé par Paul Linebarger (1913-1966) pour « commettre » de la science-fiction, cette « excellente mauvaise littérature » dont parlait George Orwell. C’est que Paul Linebarger n’était pas n’importe qui ! Fils d’un diplomate américain en Chine, conseiller et biographe de Sun Yat-Sen, son enfance est vagabonde, entre Shanghai, Hawai et Baden-Baden (entre autres) ; maîtrisant à la perfection six langues dont le chinois, linguiste distingué (donc), mais aussi docteur en médecine ET en philosophie ET diplomé en psychologie, enseignant à Harvard (parmi bien d’autres universités prestigieuses), conseiller militaire pour l’Orient durant la seconde guerre mondiale (il obtiendra si je ne m’abuse le grade de colonel ; on a aussi supposé qu’il avait travaillé pour les services secrets à cette occasion), il devient, au lendemain de la victoire, le plus grand spécialiste mondial de la guerre psychologique (son essai Psychological Warfare est un classique de la matière), et finira même par devenir conseiller du président Kennedy pour la politique étrangère.
 
Et cet homme-là écrivait de la science-fiction. Ben oui. Comme quoi.
 
Si « Les seigneurs de l’instrumentalité » ne représentent pas l’ensemble de l’œuvre de science-fiction (ni, a fortiori, de fiction) de Cordwainer Smith, ils en constituent néanmoins le plus gros morceau, et certainement le plus marquant. Space opera démentiel et mégalomane, porté par une indéniable ambition poétique (hélas assez souvent maladroite, mais on y reviendra), « les Seigneurs de l’instrumentalité » sont une vaste fresque inventive et d’une très grande importance dans l’histoire du genre (là aussi, on y reviendra), et traitant pourtant essentiellement de thèmes classiques, à la manière des conteurs d’antan (voyez là encore le passionnant article de Jacques Goimard ; je ne le répéterai plus, mais ça vaut évidemment pour tout ce qui va suivre ; moi, je me contente de raconter des bêtises stériles à côté…). Sans doute, pour cette raison, la machinerie n’est-elle pas aussi bien huilée que dans « L’histoire du futur », ou plus encore « Fondation » ; au fil des 27 nouvelles et de l’unique roman composant le cycle, les incertitudes abondent, voire à l’occasion les contradictions. Ces 15 000 ans d’histoire sont donc relativement flous ; mais ils ont en même temps une profonde cohérence, qui en fait bien une œuvre unique en son genre. Ainsi s’exprimait Robert Silverberg en 1965 : « Je crois que Cordwainer Smith est un visiteur du lointain futur, qui vit parmi nous en exilé de sa propre époque ou peut-être en simple touriste, et qui se distrait en donnant à sa connaissance d’événements historiques la forme de récits de science-fiction. » (cité par Anthony Lewis dans sa Concordance de Cordwainer Smith, in SMITH (Cordwainer) et LEWIS (Anthony), Les Seigneurs de l’Instrumentalité, IV. Légendes et glossaire du futur, p. 306). Et l’auteur lui-même de jouer le jeu dans Norstralie (ibid., p. 305)…
 
Il est à vrai dire particulièrement difficile, pour cette raison, de tenter de résumer le cycle… Et donner un aperçu des textes le composant ne s’annonce pas forcément évident non plus, dans la mesure où ils consistent généralement en anecdotes, en fragments épars, dans lesquels le récit se retrouve très dilué… Bon, essayons tout de même, volume par volume et texte par texte.
 
Les toutes premières nouvelles de ce premier volume sont difficilement rattachables au cycle à mon sens, et notamment la première, « Non, non, pas Rogov ! » (1959 ; pp. 9-38), rapportant une expérience menée par les Soviétiques dans les années 1960, au cours de laquelle le savant Rogov perd la raison après avoir entrevu un spectacle de danse de l’an 13 582 ap. J.-C.… Une nouvelle assez banale, vaguement anti-communiste, mais teintée d’un certain humour aussi, et d’un troublant délire poétique dans les « visions » du futur, assez caractéristique de l’auteur.
 
Bien plus intéressante est « La Guerre n° 81-Q » (1961, révision d’un texte de 1928 que l’on trouvera dans le quatrième volume ; pp. 39-57), décrivant une guerre « ludique » et inoffensive entre les Etats-Unis et le Tibet, à une époque où les conflits armés ont été remplacés par une sorte de compétition sportive, ou une version modernisée et non-violente du duel judiciaire ; en lisant ces lignes, on pense à vrai dire surtout à un jeu vidéo…
 
On fait ensuite un bond dans le temps avec « Mark Elf » (1957 ; pp. 59-81). Cordwainer Smith parle de « 16 000 ans », mais Anthony Lewis y voit une erreur, sans doute à raison. Carlotta vom Acht, fille d’un savant nazi, est expédiée par ce dernier avec ses deux sœurs en orbite en 1945 ; des milliers d’années plus tard, la jeune fille en hibernation redescend sur Terre à l’initiative d’un télépathe du nom de Laird, et découvre un monde sauvage, quasi abandonné par la civilisation en-dehors des cités des Jwindz, « êtres parfaits » descendants de philosophes chinois, et où les Menschenjaggers robotiques du VIe Reich poursuivent absurdement leur mission d’extermination, aux dépends d’animaux évolués télépathes…
 
« La reine de l’après-midi » (publié pour la première fois en 1978 ; pp. 83-125), bien que posthume, est un texte déterminant pour le cycle, dans la mesure où il fait le lien entre la nouvelle précédente (il se situe 200 ans plus tard) et les textes ultérieurs… et présente rien moins que la création de l’Instrumentalité. Qu’est-ce donc que l’Instrumentalité ? Difficile à dire… Un gouvernement, dans un sens, et tout sauf ça, en même temps… Disons une institution unique en son genre, que l’on pourrait considérer comme supra-gouvernementale, et destinée à guider l’humanité future, pour relancer la conquête de l’espace et éviter les catastrophiques guerres qui ont empoisonné la Terre, laquelle se remet tout juste de ses blessures… L’Instrumentalité est créée principalement à l’initiative du télépathe Laird et de Juli vom Acht, la deuxième sœur (on notera au passage que la femme de Cordwainer Smith a ultérieurement rédigé un récit concernant la troisième sœur, qui n’a pas été repris dans cette édition). Ne pas commettre l’erreur, en tout cas, de voir dans l’Instrumentalité une utopie, un système parfait ; Cordwainer Smith, de toute évidence, ne tombe pas dans ce piège…
 
Il est désormais temps de quitter la Terre, et d’initier le Second Âge de l’Espace ; et c’est maintenant, dans un sens, que débute vraiment le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité ». Doublement, d’ailleurs, puisque « Les Sondeurs vivent en vain » (1950 ; pp. 127-183) est la première nouvelle du cycle à avoir été publiée (et elle semble avoir fortement impressionné dès cette date). Un récit intriguant et inventif, mi-drôle, mi-tragique, rapportant un bouleversement majeur dans l’histoire de la conquête de l’espace : désormais, du fait d’une découverte fondamentale, il sera possible de se passer des Sondeurs, ces volontaires qui avaient accepté de sacrifier leurs sens, et étaient par voie de conséquence les seuls à même de survivre à la Grande Douleur de l’Espace ; ce qui ne va pas sans inquiéter les Sondeurs, marqués par un profond esprit de corps… Une nouvelle très réussie, aucun doute à cet égard.
 
Il en va de même pour « La dame aux étoiles » (1960, en collaboration avec Genevieve Linebarger ; pp. 185-223), belle variation sur l’histoire d’Héloïse et Abélard à l’âge des gigantesques voiles photoniques qui ont marqué la première étape de la colonisation de la galaxie. On y retrouve, avec Hélène Amérique et M. Plusgris (le premier homme à être revenu des étoiles), le tragique et le sens du sacrifice du texte précédent, mais les connotations sont tout autres, plus chaleureuses et optimistes.
 
A contrario, « Le jour de la pluie humaine » (1959 ; pp. 225-244), rapportant la colonisation de Vénus par le Goonhogo chinois, ne m’a pas vraiment laissé de souvenirs… On en retiendra, cependant, que c’est le premier texte (dans la chronologie de l’Instrumentalité) à évoquer le stroon, la drogue santaclara, sur laquelle on aura l’occasion de revenir, notamment dans Norstralie.
 
« Pensez bleu, comptez deux » (1963 ; pp. 245-292), ensuite, est un texte assez bancal, plutôt intéressant dans l’évocation des troubles psychologiques suscités par les longs voyages interstellaires, mais hélas desservi par une agaçante naïveté ressortant notamment dans un certain machisme de l’auteur, qui revient à vrai dire assez souvent…
 
Après quoi « Le colonel revient du Grand Néant » (paru seulement en 1979 ; pp. 293-309) décrit le premier voyage planoforme, passant par l’espace² ; un texte intéressant, bien qu’un peu court, et resté longtemps inédit : c’est qu’il s’agit en fait d’une sorte de premier jet du « Bateau ivre », que l’on trouvera dans La Planète Shayol, et qui décrit quant à lui le premier voyage dans l’espace3
 
Bien plus intéressant est « Le Jeu du Rat et du Dragon » (1955 ; pp. 311-335), texte totalement délirant sur les implications du planoforme, décrivant la lutte des bouteurs de lumière et de leurs assistants félins contre les étranges entités qui rôdent dans l’espace²…
 
« Le cerveau brûlé » (date non précisée… ; pp. 337-353) poursuit sur l’évocation des dangers du planoforme, et renoue avec la thématique du sacrifice. Les aspects « sentimentaux » de ce texte sont un peu moins naïfs que d’habitude, avec le personnage de Dolores Oh, ce qui ne gache rien…
 
On passera vite sur la mauvaise blague de « La planète de Gustible » (1962 ; pp. 355-366), c’est un peu du sous-Fredric Brown…
 
« Lui-même en anachron » (publié seulement en 1993 ; pp. 367-381) est encore plus dispensable : un récit de voyage temporel (plus ou moins…) assez fumeux et niais, sans véritable originalité, sans véritable intérêt, et s'insérant assez mal dans le cycle.
 
Les choses s’arrangent clairement avec « Le crime et la gloire du commandant Suzdal » (1964 ; pp. 383-413), variation sur l’histoire d’Alexandre Nevski, parfois laborieuse dans la forme (les premières lignes…) mais très inventive et pertinente dans le fond. Probablement un des meilleurs textes du recueil.
 
« Le vaisseau d’or » (1959, en collaboration avec Genevieve Linebarger ; pp. 415-429) est également assez intéressant, récit plus guerrier que les précédents reposant sur un gigantesque bluff faisant jouer à plein le « sense of wonder ».
 
Suit un gros morceau, avec le plus long texte du recueil et de loin, « La Dame défunte de la Ville des Gueux » (1964 ; pp. 431-552). Cordwainer Smith y reprend l’histoire de Jeanne d’Arc dans une variation démente et grandiloquente, teintée d'absurde, et capitale pour la suite du cycle (c’est l’apparition de la thématique de la Vieille Religion Forte, c’est-à-dire le christianisme ; c’est aussi le premier texte du cycle à évoquer le combat des sous-êtres issus d’animaux pour obtenir des droits ; on notera au passage que, d'après Anthony Lewis, le texte est en outre farci de références cryptiques au soulèvement de Budapest contre l'oppression soviétique en 1956). La nouvelle est franchement excellente durant sa majeure partie, avec les personnages très réussis d’Elaine et de la Dame Panc Ashash, notamment ; son atmosphère surréaliste et délirante est indéniablement séduisante. Hélas, la fin très chrétienne et naïve est pour le moins agaçante, à s’éterniser ainsi… Dommage.
 
Quant à « Sous la Vieille Terre » (1966 ; pp. 553-617), récit halluciné et tristement confus, il ne mérite guère que l’on s’y attarde, étant d’un ennui mortel, après quelques bonnes idées dans un premier temps…
 
Il y a donc à boire et à manger dans ce premier recueil des « Seigneurs de l’instrumentalité ». Cordwainer Smith y séduit par son inventivité, son indéniable originalité, son érudition aussi. Hélas, pour ce qui est du style, il est beaucoup moins convaincant : les ambitions poétiques mal canalisées donnent souvent un résultat maladroit, généralement plutôt niais, parfois vraiment horripilant. Les personnages sont souvent plats (surtout les personnages féminins : une très belle collection de cruches superficielles !), et les récits d’un intérêt limité. Pourtant, tout cela se lit très bien, sans que l’ennui ne s’installe véritablement, et c’est déjà une belle performance...
 
A suivre avec La Planète Shayol.

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"Ombres sur le Nil", d'Edward Whittemore

Publié le par Nébal

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WHITTEMORE (Edward), Ombres sur le Nil, traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1983, 2002] 2007, 546 p.
 
Comme vous êtes des gens de bon goût, vous avez acheté, lu et adoré Le codex du Sinaï, premier tome du « Quatuor de Jérusalem ».
 
Comme vous êtes des gens de bon goût, vous avez acheté, lu et adoré Jérusalem au poker, deuxième tome du « Quatuor de Jérusalem ».
 
Comme vous êtes des gens de bon goût, vous allez acheter, lire et adorer Ombres sur le Nil, troisième tome du « Quatuor de Jérusalem ».
 
(Et en principe la même chose, bientôt – février ? –, pour le dernier volume, Les murailles de Jéricho.)
 
Mais restons-en à Ombres sur le Nil pour le moment. Passons (vite, vite) sur l’immondice paternosterien à base de pyramides moches aux textures de lendemain de réveillon chimique. On ne juge pas un livre à sa couverture, ainsi qu’on le sait au moins depuis Le codex du Sinaï ; certes, le contenant tient ici de l’insulte au contenu, mais on est bien obligés de faire avec… Paternoster paiera, un jour. Ouais, Paternoster paiera. On va le lui faire bouffer, son Mac, z’allez voir ça.
 
Laissons.
 
Ombres sur le Nil, troisième tome du « Quatuor de Jérusalem ». La plume magnifique d’Edward Whittemore (le Seigneur en soit loué), la traduction superbe de Jean-Daniel Brèque (le Seigneur en soit loué derechef). Ah, et merci Gérard Klein, bien sûr (Gérard Klein lui-même en soit loué). Une œuvre inclassable, un chef-d’œuvre méconnu, qu’il est désormais vital (oui, VITAL) de tirer des griffes lépreuses de l’oubli.
 
Où nous retrouvons Stern, le fils à la fois juif et arabe du dernier duc de Dorset, le grand explorateur Plantagenet Strongbow, auteur d’une somme incomparable en 33 volumes sur le sexe levantin. Stern, le rêveur et l’errant, l’infatigable trafiquant qui parcourt le Moyen-Orient, miséreux et morphinomane, pour créer sa nation idéale, cette Palestine insensée où juifs, chrétiens et musulmans pourraient vivre ensemble dans l’harmonie. Stern, l’homme du rêve, de l’espoir, de la tentative… de l’échec. Stern, qui meurt le 21 juin 1942 à minuit dans une sordide auberge du Caire, déchiqueté par une grenade jetée par des soldats australiens ivres, en partance pour el-Alamein, où se jouera bientôt le combat décisif contre l’Afrika Korps de Rommel, le « renard du désert » aux innombrables victoires.
 
Mais pourquoi Stern est-il mort ? Est-ce vraiment un incident ? Stern était un homme qui connaissait beaucoup de monde, qui savait beaucoup de choses… Cela, l’agent secret Pourpre Sept le sait fort bien, lui qui se trouvait sur les lieux à l’instant fatidique, lui qui n’a survécu que parce que Stern, tout sourire, l’a projeté à l’autre bout de la salle quand la grenade a franchi la porte. Pourpre Sept, « l’Arménien » en transit, connaissait bien Stern, autrefois… Stern, qui l’avait pris sous son aile quand il avait débarqué, jeune et paumé, à Jérusalem, venant tout juste d’échanger son costume de nonne pour la veste trop grande pour lui d’un héros de la guerre de Crimée.
 
Les services secrets ont en effet tiré Joe O’Sullivan Beare de sa réserve indienne de l’Arizona, où il s’était retiré après le grand tournoi de poker de Jérusalem. L’Irish Hopi noiraud est désormais sous les ordres du Monastère, étrange agence de renseignement britannique dont tous les membres sont estropiés d’une manière ou d’une autre. Il doit retrouver la trace de Stern, découvrir ce que sait Stern. Au Caire, dans sa longue enquête, il sera amené à croiser bien des personnages, ainsi Ahmad le poète raté, un temps vendeur de frites graisseuses, artiste faux-monnayeur, étrange bonhomme à l’énorme bouille jaillissant de sous le comptoir de l’Hôtel Babylone, « son canotier cabossé incliné suivant un angle légèrement décalé par rapport à l’univers ». Et Liffy, l’excellent Liffy, avec ses histoires bien à lui, son don des visages et son don des langues. Les Sœurs, aussi, vieilles à moitié comme le Temps, dans leur house-boat sur le Nil. Maud, enfin… Et d’autres encore, bien d’autres, à l’ombre des pyramides et de la menace nazie, cerné par la foule cairote bigarrée, au milieu d’un monde qui s’effondre, sous le regard narquois et énigmatique du Sphinx. Une longue, longue histoire…
 
Ombres sur le Nil rompt radicalement avec le ton et les procédés du Codex du Sinaï et de Jérusalem au poker. Le récit se fait plus linéaire, plus resserré, loin des vertiges chronologiques des volumes antérieurs. Il se focalise aussi bien davantage sur la seule figure de Joe O’Sullivan Beare poursuivant son enquête. La frénésie jubilatoire, l’hystérie communicative laissent la place à la nostalgie, à la langueur, aux regrets, au désespoir. Un roman bien plus noir que les précédents, où il y a certes toujours un peu d’humour à l’occasion (surtout vers le début : Joe dans sa réserve, Vivian…), mais où les ténèbres dominent. Si les bizarreries et l’absurde sont toujours omniprésents, on n’y retrouve pas cependant la fantaisie enthousiasmante des deux premiers volumes. Le contexte, sans doute ; Ahmad lui-même le conçoit ainsi : « Veuillez m’excuser pour cette crise de réalisme, marmonna-t-il. Je m’efforce de les limiter au strict minimum, étant donné la conjoncture actuelle. » (p. 193) Pourtant, c’est bien ici le réalisme qui domine, dans ce récit langoureux tournant un regard ému vers le passé, vers une jeunesse perdue, vers les rêves abandonnés, les promesses trahies, l’échec inéluctable. Un monde qui change, dans les horreurs de la guerre, les assauts impitoyables des barbares du moment, là, juste aux portes… car en chacun de nous. « LE PANORAMA EST PARTI. »
 
Dans Le codex du Sinaï et Jérusalem au poker, les hommes se faisaient souvent dieux, volontaires et fous, créateurs ambitieux, ou arpenteurs dédaigneux d’un monde trop petit pour eux. Ici, ils redeviennent tous des hommes ; avec leurs bassesses, leurs mesquineries, mais leurs grandeurs occasionnelles aussi… Stern. Le mendiant, le petit trafiquant, le morphinomane… mais un homme qui s’accroche à ses rêves, aussi. Un homme auquel on ressent le besoin de s’accrocher, par voie de conséquence. Un homme pour lequel on s’inquiète, parce que le sort de Stern dépasse le seul Stern. Maud aussi, dans un sens, qui cherche depuis si longtemps sa place, mais qui, où qu’elle aille, recevra toujours d’innombrables lettres venant du monde entier. Parce qu’elle a son importance. Parce que ça compte, tout simplement.
 
Ombres sur le Nil n’a donc probablement pas l’efficacité jubilatoire des précédents. Sans doute est-il ainsi plus difficile d’accès, à certains égards, en dépit de sa pondération surprenante. Pourtant, il est indéniablement un grand, un beau, un superbe roman : triste, nostalgique, langoureux, rageur parfois (dans les conflits absurdes entre les Porteurs d’Eau et les Moines, dans le fanatisme de Whatley, sans doute l’ancien agent de la CIA Edward Whittemore se livre-t-il lui aussi à une anamnèse tenant de l’exorcisme…). Surtout, Ombres sur le Nil est un roman foncièrement humaniste. Un roman qui place l’homme au cœur du monde, tel qu’il est, en transit. Qui le peint sans fausse honte, qui lui tend un miroir, mais qui l’élève aussi… Un roman rare, puissant, terriblement émouvant, voire éprouvant. Un chef-d’œuvre de plus.
 
A suivre. Nécessairement.

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Youpie.

Publié le par Nébal

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"Je vous promets que 2008 sera encore mieux que 2007."

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