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"Code source", de William Gibson

Publié le par Nébal

 

GIBSON (William), Code source, traduit de l’anglais (Canada) par Alain Smissi, La Laune, Au Diable Vauvert, [2007] 2008, 492 p.

 

Il faut croire que j’ai un problème avec William Gibson. C’est plus fort que moi : j’aime ce qu’il fait, le Monsieur. Mais alors vraiment. J’avoue même être assez content de le voir figurer, aux côtés d’un Dan Simmons, par exemple, parmi ces rares écrivains de science-fiction jugés « fréquentables » par ceux qui conspuent habituellement le genre : c’est déjà ça… Jusqu’ici, rien d’original, hein ? Tout juste un peu de fanatisme un tantinet pathologique, avec une vraie couche d'aveuglement, voire de mauvaise foi, diraient certains (les vilains)… Mais voilà : le truc, c’est que je n’ai pas l’impression d’aimer William Gibson pour les mêmes raisons que les autres ; ou, plus exactement, que je ne me reconnais guère dans le discours critique le concernant : ce ne sont pas nécessairement les mêmes thèmes qui retiennent mon attention, ou les mêmes traits de son écriture ; les mêmes ouvrages, parfois… Tenez, prenez ce Code source (traduction pour le moins étrange du Spook Country original…) : dans l’ensemble, les critiques que j’ai pu en lire n’étaient pas glorieuses. Plutôt mitigées, même. Voire franchement mauvaises. Alors que moi j’ai beaucoup aimé. A cela, sans doute deux explications :

 

1° Ne jamais oublier que Nébal est un con.

 

2° Dieu merci, je ne suis pas un critique.

 

Mais avant d’aborder le vif du sujet, sans doute n’est-il pas inutile de dresser un rapide portrait de William Gibson : parmi les inconscients parcourant d’un œil sceptique ce blog miteux, il est fort possible après tout que certains ne sachent pas de qui il s’agit… Alors voilà : William Gibson est, selon l’expression consacrée, « le pape du cyberpunk ». Entendons par-là qu’il est avec son confrère et ami Bruce Sterling l’inventeur de ce genre particulier de la SF que des journalistes amateurs d’étiquettes ont tôt fait de qualifier de « cyberpunk ». La recette (en gros, je schématise à la tronçonneuse, hein) : futur proche et glauque, désenchanté, atomisation du pouvoir politique remplacé par le pouvoir économique, transformation de l’homme (que ce soit par les prothèses cybernétiques ou la génétique), informatique et réalité virtuelle, sexe, drogue et rock’n’roll (ou dub punk EBM indus). Ce que l’on trouve déjà dans Neuromancien, le cultissime premier roman de Gibson qui lui a valu le Prix Hugo, puis dans Comte Zéro et Mona Lisa s’éclate, venant compléter ce premier volume pour former une sorte de trilogie (à laquelle on pourrait d’ailleurs rajouter les nouvelles composant le recueil Gravé sur chrome, parmi lesquelles deux ont donné lieu à une adaptation cinématographique, « Johnny Mnemonic » – excellente nouvelle mais film médiocre pour ne pas dire nul – et « New Rose Hotel » – excellente nouvelle, et superbe film d’Abel Ferrara). Depuis, outre un amusant exil steampunk avec Bruce Sterling (La machine à différences), il a livré une excellente deuxième trilogie, parfois appelée « trilogie du pont », renouvelant l’univers de Neuromancien en passant par un futur plus proche et une écriture plus sobre, une ambiance moins fantasque également : Lumière virtuelle, Idoru, puis l’étonnant Tomorrow’s Parties, qui tenait quasiment de l’illustration abstraite, avec sa structure en brefs fragments quasiment dénués de récit. Une préfiguration, à certains, égards, de ce que sera Identification des schémas : exit le fatras cyberpunk, y’en a plus besoin, on est dedans ; difficile, du coup, de parler de science-fiction pour Identification des schémas… et sans doute aussi pour ce Code source qui en constitue la « suite » (façon de parler : ces romans se lisent indépendamment) ; sauf que…

 

Mais voyez plutôt. Dans Code source, Gibson délaisse le point de vue unique qu’il avait expérimenté dans Identification des schémas pour retourner aux points de vue multiples dont il était coutumier auparavant (avec un gros reste de Tomorrow’s Parties, ceci dit). Nous suivons donc essentiellement trois personnages, entre les Etats-Unis et le Canada, de nos jours.

 

Hollis Henry. Ancienne chanteuse du groupe indé Curfew qui a eu son heure de gloire dans les années 1990, elle tente de se reconvertir dans le journalisme hyper super méga tendance branché kif bobo rive gauche (ou droite, je confonds toujours, on s’en fout, ça se passe pas à Paris). Elle est censée travailler pour Node, un journal hyper super etc. qui n’existe pas, existera peut-être un jour, mais c'est pas sûr. Bon, en tout cas, elle bosse plus ou moins directement pour le magnat belge Hubertus Bigend, croisement bizarre entre un requin de la finance et un bohême situ pouet-pouet déjà croisé dans Identification des schémas. Comme l’héroïne de ce dernier roman, elle vit ainsi dans un monde tout de hype et de fashion, de tendance éphémère d’un lendemain qui se transforme bien vite en aujourd’hui puis en hier, trop tard, qui ça, passons à autre chose. Là, elle enquête à Los Angeles sur le phénomène soooooooo cooooooooooool du locative art ; des installations avec des vrais morceaux de GPS dedans, et de réalité virtuelle aussi (marque déposée, terme démodé). C’est ainsi qu’elle croisera bientôt la route de Bobby Chombo, petit génie typiquement nerd autour duquel gravitent les créatifs en mal de compétences techniques ; Bobby Chombo, qui s’intéresse à bien d’autres choses qu’au locative art ; Bobby Chombo, qui intéresse Hubertus Bigend bien davantage que les artisteux sur lesquels est censée travailler Hollis Henry. Oui, de Curfew.

 

Fondu enchaîné. Los Angeles, New York.

 

Tito. Sino-cubain, grave interlope. Un « facilitateur illégal » (FI). Il transfère faux et données pour qui paye. Sur un iPod, par exemple. Entouré d’espions bizarres et de dieux vaudous serviables, dès l’instant que l’on suit le protocol. Les missions qu’il exécute au profit du Vieil homme qui connaissait son père vont changer sa vie.

 

Cut.

 

Milgrim. Un paumé, un camé. Une seule chose pour lui : il comprend le volapük dont se servent les FI pour communiquer. Tu parles d’une chance ! C’est pour ça qu’il a été enlevé par Brown et sa petite troupe de men in black… NSA ? CIA ? Truc machin ? Dans tous les cas, Milgrim doit suivre ; mais tant qu’il a ses cachetons (Temesta… Rize ? Rize) et son bouquin sur le messianisme révolutionnaire dans l’Europe médiévale, après tout…

 

Trois destins insignifiants amenés à se croiser, dans un gros bordel qui les dépasse… et probablement aussi vide qu’eux. Superficialité et imposture ; protocol et faux ; je-m’en-foutisme et messianisme : trois incarnations en creux d’un contemporain absurde et vide, qui forment la trame d’un thriller tout ce qu’il y a de plus banal, soit divertissant… et vide ; aussi vide que le MacGuffin dont Chombo est la clef. Un vide hitchcockien, donc : autant dire un faux vide, une abstraction aussi fantomatique que les installations de locative art ou la grille GPS, tant qu’elle n’est pas matérialisée par la farine de la piaule de Chombo. L’important est ailleurs, tout autour. Et, comme chez Hitchcock encore une fois, l’angoisse n’est pas suscitée par l’étrangeté ou la surprise, mais, en vertu des règles les plus élémentaires du suspense, par le fait que l’on sait ce qui va se produire ; enfin, les grandes lignes, en tout cas : les détails, comme leur nom l’indique, sont de peu d’importance... mais génèrent bien un frisson passager, et une salutaire incertitude, mais à terme. Code source transpose le suspense à l’échelle globale de l’évolution du monde contemporain. Et rejoint ainsi la science-fiction.

 

… Bon, on ne va pas rentrer ici dans le débat interminable sur la définition de la science-fiction, d’autant que je serais bien incapable d’apporter une réponse satisfaisante. Juste une chose : pour ma part, je n’ai jamais adhéré à la dimension prospective que certains entendent mettre au cœur du genre. Je n’y crois pas, tout simplement. En dehors des « aventures dans l’espace », comme disait l’autre, l’intérêt essentiel de la science-fiction (de même qu’auparavant de l’utopie et des « voyages extraordinaires ») est bien de parler du présent. La prospective me paraît tout simplement inenvisageable au-delà de quelques années (et, même là, plutôt douteuse…). Bien rares sont ceux qui ont pu développer une vision lucide à plus long terme ; et ceux-là sont des génies… dont le talent « prophétique » tient souvent au moins autant de l’aptitude pour l’analyse que du coup de bol. Tenez, Tocqueville, par exemple… En SF, bien rares sont les auteurs à avoir su développer un discours pertinent sur le futur, et encore, seulement sur quelques points bien précis : Orwell, peut-être ; Brunner, éventuellement ; Ballard, sur l’échec de la conquête de l’espace ; et Gibson.

 

Ben oui, Gibson : en ce qui me concerne, il est l’exception qui confirme la règle. Ses romans fourmillent de traits pertinents sur l’évolution de la société, non pas certes dans les excès cyberpunks, mais dans l’esprit qui les sous-tend. Alors, oui, aujourd’hui, quand je sors de chez moi, je ne croise pas une floppée de hackers saturés de prothèses qui se connectent régulièrement sur le réseau ; mais bien un type sur deux qui a son téléphone portable greffé à l’oreille ; et, de manière générale, entre Wifi et GPS, nos contemporains vivent dans le réseau, sans avoir à s’y connecter particulièrement… Dans une intéressante interview accordée à ActuSF et à la Salle 101, Gibson se montre assez lucide à cet égard : il rejette sans hésiter la désignation de prophète, tout en admettant à la limite – et finalement avec beaucoup de réserves – celle de « visionnaire » ; il montre d’ailleurs comment son œuvre témoigne bien d’une certaine absurdité de la prospective, avec l’exemple de l’absence des téléphones portables dans Neuromancien… Mais il développe aussi l’idée de ce réseau « invisible » et permanent qui est bien une caractéristique essentielle de notre présent, et au cœur de Code source.

 

A cet égard, ce roman me paraît un remarquable tableau, un peu à la manière de Ballard, de notre monde contemporain, mélange de superficialité et de profondeur insoupçonnée, utilisant un langage résolument science-fictionnel et ultra-technologique pour décrire un présent qui nous paraît couler de source, mais en soulevant à peine un peu le voile. Peu importe que le MacGuffin qui se cache derrière ne soit guère intéressant en tant que tel (c'est le principe, après tout...) : l’important est qu’il y a quelque chose, ou du moins une potentialité. Difficile, et probablement impossible, de déterminer ce qu’elle sera ; reste la possibilité de noter, tout autour, quelques tendances éventuelles. Avec lucidité : Gibson, avec le locative art et les lunettes de réalité virtuelle qui l’accompagnent, se moque un peu de lui-même… Pourtant, cela n’existe pas encore vraiment, mais donne déjà une impression de démodé ! La réalité a rattrapé la fiction, oui ; et désormais, Gibson l’accompagne, sans plus chercher à conserver sa longueur d’avance – entreprise illusoire… Demain, aujourd’hui, hier : l’éphémère, comme la superficialité, est au cœur du roman (et c’était déjà un thème central d’Identification des schémas, bien sûr) ; au-delà, reste le souvenir (d’une carrière de chanteuse… ou d’un écrivain de SF « visionnaire » !), et, en sens inverse, un flou fascinant en direction de l’avenir : ce qui autorise bien un certain messianisme révolutionnaire, au moins littéraire… Si les subcultures dont l’auteur semblent raffoler sont probablement, de son propre aveu, condamnées à brève échéance, elles n’en peuvent pas moins, par bien des moyens, susciter une vague incertitude autorisant bien des lendemains, des plus noirs aux plus lumineux, et plus probablement les deux en même temps ; tout dépendra, à vrai dire, du positionnement sur une carte, et du regard que l’on porte (avec ou sans casque de RV)… comme aujourd’hui.

 

J’ajouterai enfin que William Gibson, décidément, écrit bien (enfin, en tout cas, moi j’aime ; on s’est parfois plaint de la traduction, mais elle ne m’a pas choqué plus que ça, au passage). Les brefs chapitres en « fragments », à la manière de Tomorrow’s Parties, sont parfaitement appropriés, et le tout se lit d’une traite : quand bien même j’ai toujours aimé Gibson, j’avoue cependant que son style souvent hermétique m’a quelques fois contraint à ramer un peu (et, honnêtement, avec Identification des schémas, je m’emmerdais un tantinet) ; mais j’ai dévoré Code source. A partir de là, je vois assez mal comment je pourrais à mon tour livrer un compte rendu mitigé de ce roman…

 

Je l’ai beaucoup aimé.

 

Na.

 

Merde.

Hop.

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"Cherudek", de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

 

EVANGELISTI (Valerio), Cherudek, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Paris, Payot – Rivages, coll. Fantasy, [1998] 2000, 445 p.

Encore un petit Nicolas Eymerich pour la route ? Rhoooo, allez ! Enfin, « petit », façon de parler : pour cette cinquième enquête de notre inquisiteur préféré, Valerio Evangelisti a vu grand. Et après avoir accru la densité et la complexité de son univers avec le très bon quatrième tome de la saga, Le mystère de l’inquisiteur Eymerich, voilà que l’auteur en rajoute encore une couche avec ce Cherudek bien différent des volumes précédents : plus gros, plus dingue (éventuellement), plus complexe (peut-être), plus déroutant (sans doute).

Mais voyez plutôt : nous sommes en 1360. Nicolas Eymerich, inquisiteur général de la province d’Aragon, supporte mal le séjour d’Avignon et les complots qui entourent le successeur de Pierre dans son exil. Il a des ennemis au cœur même du Palais des Papes : les Franciscains, après une période d’incertitude, ont repris du poil de la bête ; ils s’opposent insidieusement au thomisme des Dominicains, leurs rivaux, qui tend à devenir progressivement la philosophie officielle de l’Eglise. Or Eymerich, farouche dominicain et thomiste ardent, s’en prend clairement aux disciples de saint Francois quand, au cours d’une cérémonie provocatrice, il en vient à brûler comme hérétiques des manuscrits de ce Raymond Lulle que certains d’entre eux entendent canoniser…

Aussi ne rechigne-t-il guère à quitter Avignon sur les ordres (indirects) du pape pour mener une enquête dans le Sud de la France, en proie à d’étranges phénomènes ; on y parle d’une armée de morts-vivants massacrant Anglais et Castillans en criant : « A la mort Gog ! A la mort Magog ! » Faut-il voir dans cette allusion au général des armées de l’Antéchrist le signe de l’Apocalypse prochaine ? Plus prosaïquement, il faut reconnaître que ces massacres tombent bien mal, en venant compromettre les préliminaires de Brétigny destinés à sceller une trêve entre le Dauphin Charles et le roi d’Angleterre… Or, si l’Eglise ne peut officiellement prendre parti, il ne fait aucun doute qu’elle se tient aux côtés de la couronne française dans cette affaire, et elle sait que la trêve est nécessaire. C’est dans cette atmosphère complexe et sordide que le père Nicolas Eymerich traverse le Midi de la France, en compagnie de son fidèle ami, le bien plus débonnaire père Jacinto Corona (très bon personnage, déjà croisé dans Les chaînes d’Eymerich et Le corps et le sang d’Eymerich, dont la lecture peut se révéler utile à la compréhension de ce cinquième volume).

 

Mais, sur leur route, les deux inquisiteurs vont sans cesse tomber de Charybde en Scylla : dès le premier jour de son périple, Eymerich a été clairement menacé ; et, surtout, aux hordes suscitées par la nécromancie semblent se joindre de sinistres et cruels routiers, tous plus ou moins aux ordres d’étranges frères dissidents de l’ordre de saint François, lesquels entendent bien ressusciter l’Ecclesia spiritualis, l’hérésie prêchant jusqu’au fanatisme la pauvreté absolue du Christ, et en déduisant la nécessité de la pauvreté de l’Eglise et de tout un chacun… ce qui autorise bien des débordements et excès. Ajoutons-y les sermons enflammés de deux ermites suédoises et d’un enfant espagnol, tous trois considérés comme des saints par la populace fanatique, mais dont on ne sait trop ce qu’il faut penser, les épidémies soudaines qui ravagent la région, la corruption des évêques, le regain d’intérêt pour l’alchimie chez les puissants, les exactions des brigands et routiers peu désireux de déposer les armes, le souvenir des abominables pratiques des chevaliers du Temple éliminés un siècle et demi plus tôt, et, enfin, les « miracles » et visions dantesques dont la rumeur parvient aux oreilles des deux inquisiteurs, on comprendra que la tâche de ces derniers ne sera pas de tout repos…

 

Les lecteurs habitués des enquêtes de Nicolas Eymerich savent que, dans les quatre volumes précédents, à la trame principale prenant place au XIVe siècle venait s’adjoindre une deuxième ligne narrative à l’époque contemporaine (avec éventuellement un brin d’anticipation), ainsi que, par deux fois (Nicolas Eymerich, inquisiteur et Le mystère de l’inquisiteur Eymerich), une troisième histoire, prenant place cette fois très clairement dans le futur. Dans Cherudek, Valerio Evangelisti procède un peu différemment : il renouvelle ainsi les principes directeurs de sa fameuse série, ce qui n’est pas plus mal (on a vu comment la lassitude devenait dommageable avec Le corps et le sang d’Eymerich, quand bien même le quatrième volume avait ensuite amélioré la situation), mais peut néanmoins se révéler quelque peu déroutant.

 

En effet, la deuxième ligne narrative, constituée par les chapitres intitulés « Temps zéro », ne saurait, comme son nom l’indique, se voir attribuer une datation précise, ni même, à vrai dire, une localisation aisée. Nous sommes dans une étrange ville noyée par la brume ; une ville conçue selon un mystérieux plan géométrique, et abondant en manifestations indéniablement surnaturelles. Nous y suivons trois « hommes en noir », trois Jésuites : le père Céleste, le père Clément… et le père Jacinto Corona (rappelez-vous Les chaînes d'Eymerich). Ceux-ci mènent une complexe enquête partant de la chapelle se trouvant très exactement au centre de la ville, chapelle où se trouverait une relique unique en son genre : le crane de San Malvasio. Ou San Malvagio, le « Saint Mauvais », ainsi que les Cathares surnommaient autrefois Eymerich (voir Les chaînes d'Eymerich et Le corps et le sang d'Eymerich) ? Les trois Jésuites, quoi qu’il en soit, entendent bien percer le secret de Cherudek ; il leur faudra pour cela allier sagacité et érudition, compétence théologie et cryptographique… alors que l’aboutissement de leur enquête pourrait bien se révéler plus horrible que tout ce que l’on pourrait imaginer.

 

A ces deux lignes narratives, il faut enfin ajouter, régulièrement, les interventions à la première personne de celui qui se présente de lui-même comme le narrateur de cette double histoire ; dans un état de « nonentropie », celui-ci nous entretient régulièrement de science et de pseudo-science, de religion et de magie, dans des discours hermétiques qui contiennent la clé de l’ensemble…

 

Ouf. Etrange, tout de même. Réussi ? Faut voir.

 

Pendant un bon moment, ce cinquième volume rassemble tous les éléments lui permettant de se placer au moins au niveau des meilleurs tomes de la saga, et probablement même au-dessus. Valerio Evangelisti s’y montre plus subtil qu’auparavant, plus érudit aussi ; et, dans les ruelles brumeuses de Cherudek, il construit avec brio un monde étrange et cauchemardesque qui n’a rien à envier aux plus grands maîtres du fantastique et de l’horreur. La quatrième de couverture convoque Borges, Poe et Lovecraft ; et, étrangement, elle n’a pas tort… Mais les séquences médiévales ne sont pas en reste, où l’auteur joue avec talent de sa maîtrise du suspense, mais parvient également de temps à autre à susciter quelques scènes d’horreur pure (et éventuellement gores…) parfaitement brillantes. L’intrigue, plus complexe encore que d’habitude, et jouant sur une multitude de niveaux (politique, religieux, scientifique, philosophique, psychologique…), est troublante et bien vue ; et le lecteur, comme dans un bon polar, est pris régulièrement du besoin de mener sa propre enquête, pour élucider tant les mystères de 1360 que ceux de Cherudek (pour ces derniers, les énigmes crypotgraphiques et symboliques sont assez distrayantes, d’ailleurs…). Enfin, l’alchimie complexe entre fantastique et science-fiction est plutôt attrayante, quand bien même déroutante.

 

Alors, où est le problème ? Je ne vais pas m’étendre sur les quelques bévues historiques ici ou là – notamment sur le rôle de Du Guesclin, ou encore sur la datation de la guerre de Cent Ans, erreur déjà rencontrée dans un précédent volume… –, pas insurmontables, ni sur les agaçantes coquilles et confusions – le père Céleste et le père Clément, notamment, échangent souvent leurs rôles… – et autres « maladresses » (les loups qui hululent régulièrement…) qui parsèment ce roman, et dont la faute incombe à l’éditeur et non à l’auteur.

 

Non, le principal problème réside dans un défaut de construction de l’ouvrage. En effet, le roman, bien plus long que les précédents, tend franchement à s’éterniser inutilement sur près des deux-tiers, voire des trois-quarts, de sa longueur totale : les péripéties d’Eymerich et de Jacinto, tout d’abord franchement palpitantes, deviennent ennuyeuses au fur et à mesure qu’elles se multiplient et que les mêmes scènes, à peu de choses près, se répètent (Eymerich tombe sur des ennemis ; il craint pour sa vie ; grâce à sa ruse, il parvient à s’enfuir ; Eymerich tombe sur des ennemis ; il craint pour sa vie ; grâce à sa ruse, il parvient à s’enfuir ; Eymerich tombe sur des ennemis, etc., ad nauseam…) ; parallèlement, l’enquête des trois Jésuites à Cherudek prolonge le flou pendant bien trop longtemps, et, à force de ne pas savoir où l’on va, on finit par ne plus guère avoir envie d’y aller… Puis le rythme redevient plus correct… avant de connaître, sur les cent dernières pages, une accélération totalement incongrue, accumulant les révélations expédiées par-dessus la jambe et totalement injustifiées eu égard à la logique du récit, et les « explications » dont le laconisme et l’obscurité ne dissimulent guère le côté franchement artificiel. Et hop, fin, avec du Deus ex machina en veux-tu en voilà. Et là on a envie de dire : « Déjà ? Mais… Mais… Ah bon. »

 

Et c’est bien dommage, tout de même. Cherudek aurait pu être le meilleur des Eymerich ; en définitive, il se révèle un peu décevant, et surtout frustrant ; son inventivité, son astuce, le placent au-dessus de « la concurrence », certes, mais ses défauts suscitent régulièrement un ennui léger, ce qui est plutôt regrettable pour une littérature « de divertissement »…

A suivre, malgré tout.

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"Notre-Dame-aux-Ecailles", de Mélanie Fazi

Publié le par Nébal

Notre-Dame-aux-Ecailles.jpg


FAZI (Mélanie), Notre-Dame-aux-Ecailles, Paris, Bragelonne, coll. L’Ombre de Bragelonne, 2008, 313 p.

 

Après l’excellent Serpentine, retour auprès des chouettes nouvelles de Mélanie Fazi avec ce tout nouveau tout beau recueil intitulé Notre-Dame-aux-Ecailles, publié en même temps que le recueil sus-cité était réédité, ce qui fait, ma foi, un doublé bien agréable. Inutile de revenir cette fois sur le pseudo-coup de gueule de la fois dernière, ou sur la présentation de l’auteur, on va se plonger directement dans ces douze nouvelles au fantastique diffus et léger, souvant touchantes ; très différentes, pourtant – c’est du moins mon avis – de celles composant Serpentine : Notre-Dame-aux-Ecailles témoigne clairement à mon sens d’une plus grande maturité (et pas seulement sur le plan stylistique), quand bien même certains textes sont en fait antérieurs à Serpentine... Sans doute, pour cette raison, n’en a-t-il pas la spontanéité et la fraicheur « adolescentes », qui étaient pour beaucoup dans la réussite de Serpentine ; mais il n’est pas inintéressant pour autant, bien au contraire : plus subtil, plus maîtrisé, plus adulte, il est tout aussi émouvant, mais sans doute de manière plus insidieuse ; aux émois adolescents éventuellement auto-destructeurs se substitue cette fois une forme de nostalgie trentenaire tout aussi authentique et forte, teintée à l’occasion d’érotisme (une dimension qui, sauf erreur, était beaucoup moins sensible, voire inexistante, dans le recueil précédent), et toujours placée sous le signe de la musique (et ce dès la dédicace à PJ Harvey…) ; douze nouvelles au classicisme délicat et au ton juste, dont le seul véritable défaut est une certaine tendance à la répétition, parfois, dans les thèmes comme dans les outils ; cela peut susciter, en cas de lecture trop rapide, une certaine lassitude... mais on peut aussi apprécier ces variations.

 

Détaillons un brin. Je ne m’étendrai guère sur « La cité travestie » (pp. 7-22 ; nouvelle issue de l’anthologie Emblèmes Venise noire), conte vénitien pas désagréable, mais qui tient un peu trop à mon sens de l’exercice de style, et ne m'a pas vraiment convaincu ; pas sûr que ce soit la meilleure introduction, du coup...

 

« En forme de dragon » (pp. 23-51 ; nouvelle issue de l’anthologie Rock Stars) me paraît bien plus intéressant, et permet davantage de faire le lien avec Serpentine ; une belle nouvelle sur la musique, après l’excellente « Matilda », mais résolumment différente, et plus adulte : s’y mêlent avec délicatesse les thèmes de la création artistique et de la paternité ; et en lisant, on entend les notes… Belle performance, pour un texte remarquable.

 

Après quoi, avec « Langage de la peau » (pp. 53-65), on retourne – de manière plus marquée encore que dans la première nouvelle – à l’exercice de style : il n’y a pas d’intrigue, il s’agit davantage d’un tableau. Mais ces quelques pages à l’érotisme troublant sont néanmoins remarquablement maîtrisées : intéressant, mais un peu frustrant aussi.

 

Quant à « Le train de nuit » (pp. 69-101)… Il me sera difficile de parler objectivement de cette nouvelle, je le crains. Car voilà, c’est scandaleux : Mélanie Fazi a plagié une de mes nouvelles (que je n’ai jamais écrite, et qu’elle n’a donc pu lire), horreur ! Mais bon, comme elle écrit très bien (elle...), ça va, je lui pardonne… Plus sérieusement, j’ai donc pour des raisons très personnelles énormément apprécié cette nouvelle saisissante et juste, placée plus encore que « En forme de dragon » sous le signe de la musique : elle y cite les Pixies et Joni Mitchell, j’avais reconnu en outre Sonic Youth, et sur son site elle rajoute encore dEUS et The Kills (et indirectement Sun Ra ; elle a bon goût, Mélanie Fazi, moi j’vous l’dis)… Mais tout s’enchaîne très bien, sans overdose ; et la conclusion permet en outre de noter le chemin parcouru depuis Serpentine, et notamment depuis « Nous reprendre à la route » et « Petit théâtre de rame », deux superbes nouvelles jouant sur des atmosphères et des thèmes relativement similaires.

 

Après quoi la courte nouvelle « Les cinq soirs du lion » (pp. 103-113 ; publiée dans Le Monde 2), si elle reste touchante et maîtrisée, est peut-être moins convaincante, à trop forcer dans la psychanalyse, au détriment du rêve… Mais bon, c’est un avis personnel, et la nouvelle, pour le coup, est indéniablement féminine.

 

« La danse au bord du fleuve » (pp. 115-157) me semble bien plus habile, en ce que le trouble psychologique et l’intervention surnaturelle s’y mêlent avec une plus grande ambiguité, une plus grande finesse. On y retrouve un certain érotisme décalé, à la limite de la névrose, et quelques très belles images, qui font de cette nouvelle une sorte de mélodrame de fantasy urbaine très réussi, puissamment évocateur.

 

Les deux textes suivants sont assez différents des précédents, moins tournés vers l’introspection sans doute, plus représentatifs peut-être d’un fantastique « classique ». Ainsi du thème de « Villa Rosalie » (pp. 159-178 ; publiée dans Fantasy 2006), belle histoire (ou beau tableau) de maison hantée évacuant l’épouvante pour privilégier l’émotion.

 

« Le nœud cajun » (pp. 179-206 ; nouvelle publiée dans De minuit à minuit), ensuite, porte clairement la marque d’une œuvre de jeunesse dans son cadre américain (comparer, sans doute, avec « Ghost Town Blues » dans Serpentine), mais est néanmoins une nouvelle très convaincante, plus marquée par l’horreur pure que toutes celles qui ont précédé, mais très efficace et saisissante, très touchante à nouveau.

 

« Notre-Dame-aux-Ecailles » (pp. 207-223 ; publiée dans Fantasy 2005) revient ensuite à l’introspection et au fantastique diffus, avec une grande réussite (c’est probablement le texte le plus réussi du recueil dans ce genre) ; une nouvelle sombre, morbide même… mais belle.

 

« Mardi gras » (pp. 225-247) est ensuite un beau témoignage sur la Nouvelle-Orléans dévastée par Katrina ; l’intrigue est minimale, le décor sublime, l’hommage touchant.

 

Après quoi « Noces d’écume » (pp. 249-284) est une nouvelle étonnante, mêlant l’introspection et l’ambiguïté sentimentale qui traversent la plupart des textes du recueil avec une atmosphère horrifique assez clairement lovecraftienne. On pourrait craindre que la greffe ne prenne pas ; on aurait tort…

 

Le recueil s’achève enfin sur « Fantômes d’épingles » (pp. 285-314), un vrai petit bijou, traitant avec finesse et une authentique douleur de la mort et du deuil. Très beau, une conclusion parfaite.

Comme souvent quand j’en viens à traiter de recueils de nouvelles, j’ai tendance à faire dans le catalogue, et vous prie de bien vouloir m’en excuser… Mais on aura compris, du moins je l’espère, que Notre-Dame-aux-Ecailles est un très bon recueil de fantastique (au sens le plus noble du terme), qui mérite amplement d’être lu ; sans doute est-il moins direct, moins efficace au premier abord que le plus spontané Serpentine (c’est du moins mon sentiment…) ; mais il s’en dégage bien, pour reprendre l’expression de Jean-Claude Dunyach, « une petite musique poignante », une justesse, une sincérité tout à fait remarquables et délicieuses.

Un recueil à lire lentement, en prenant son temps ; il faut se laisser pénétrer par la douce brise qui se dégage de ces textes, par leur sombre atmosphère toute de brume et de larmes, par leur profonde douleur qui fait leur profonde humanité.

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"Quinzinzinzili", de Régis Messac

Publié le par Nébal

Quinzinzinzili.jpg

 

MESSAC (Régis), Quinzinzinzili, préface d’Eric Dussert, Talence, L’Arbre vengeur, coll. L’alambic, [1935] 2008, 195 p.

 

Avec L’Eve future, je vous avais un tantinet entretenu de cette fameuse SF-avant-la-SF longtemps oubliée, et plus particulièrement des précurseurs FRRRRRANÇAIS du genre (oui, Môssieur !), que l’on tend heureusement à redécouvrir aujourd’hui (ce qui me rappelle, au passage, qu’il serait temps que je me procure l’anthologie de Serge Lehman Chasseurs de chimères, qui fait beaucoup pour la Cause…). Enfin, Villiers de L’Isle-Adam, on ne l’avait pas oublié, lui, il avait même eu droit à son recueil à la Pléiade…

 

Régis Messac, par contre, si (si l’on excepte quelques admirateurs de bon goût et nécessairement érudits). Pourtant, le bonhomme était fort intéressant, et le prosélytisme de la Société des Amis de Régis Messac est fort bienvenu, à même de nous faire redécouvrir l’œuvre fascinante de ce pionnier d’un genre qu’en France on ne nommait pas encore. Plusieurs rééditions d’œuvres depuis longtemps introuvables ont ainsi été entreprises, dont cet impressionnant Quinzinzinzili. Un titre « improbable », comme on dit. Et un bien beau petit bouquin, avec une intéressante préface d’Eric Dussert, quelques documents annexes et une riche bibliographie.

 

Mais présentons rapidement l’auteur (pour les détails, voyez par exemple ici). Régis Messac, né en 1893 en Charente, fils d’instituteurs de la Laïque, deviendra instituteur lui-même. La première guerre Mondiale interrompt ses tentatives pour intégrer l’Ecole normale supérieure : envoyé sur le front, il est rapidement blessé, et gravement : une balle lui perfore le crâne… ce qui a probablement joué en faveur du pacifisme qu’il ne cessera de prôner par la suite. Rendu à la vie civile en 1919, il passe l’agrégation et enseigne un temps au lycée d’Auch, avant de poursuivre ses études dans des universités étrangères (Glasgow, puis McGill à Montréal) ; à son retour en France, il devient docteur ès Lettres après avoir soutenu une brillante thèse sur un sujet original, Le « Detective Novel » et l’influence de la pensée scientifique (1929), qui en fait un pionnier de l’étude du polar. Mais son goût des littératures « autres » l’amènera également à s’intéresser à ce que l’on n’appelle pas encore la science-fiction : c’est ainsi qu’il créera dans les années 1930 la collection des « Hypermondes » (dont, si je ne m’abuse, Quinzinzinzili fut le premier titre publié), vouée à la découverte du genre en France. Il écrit ainsi plusieurs ouvrages (au sein d’une production pléthorique et variée) que l’on pourrait qualifier d’anti-utopies, qui sont autant de miroirs de ses principaux traits de caractère : pacifistes, progressistes, anarchisantes, mais anti-dogmatiques… et pessimistes, enfin, sinon surtout. La deuxième guerre Mondiale sonnera hélas le glas de cette belle entreprise : Messac, engagé dans la résistance, est arrêté sur dénonciation en 1943, et déporté dans les camps de concentration ; on perd sa trace en janvier 1945 (on suppose qu’il est mort lors des terribles marches de déportés d’un camp à l’autre)…

 

Mais venons-en maintenant à ce singulier Quinzinzinzili. Ce bref roman prend l’aspect de « mémoires » rédigées par un certain Gérard Dumaurier, nous contant rien moins que la fin du monde… et le mauvais tour que prend son hypothétique renaissance. Dumaurier est un type assez ordinaire, mais instruit, une sorte de dilettante qui a trouvé une bien agréable planque en devenant le précepteur des deux enfants d’un richissime lord de noblesse récente. C’est alors qu’il accompagne les marmots en Lozère, l’un des deux enfants souffrant d’une pointe de tuberculose dont on suppose que l’altitude et le bon air de la campagne sauront y mettre un terme, que le pire se produit. Dumaurier nous rapporte le sinistre enchaînement des événements qui conduiront à la deuxième guerre Mondiale (rappelons que le roman date de 1935 : pour le coup, le tableau dressé par l’auteur est d’une effrayante lucidité, dans l’ensemble…). Mais cette guerre ne ressembla pas aux précédentes, et fut très brève, du fait de la diabolique invention d’un savant japonais : une arme révolutionnaire, chamboulant rien moins que l’atmosphère ! Du fait d’une réaction en chaîne, très vite, tout le monde crève : l’humanité est éradiquée de l’ensemble du globe.

 

Ou presque… Dumaurier survit, ainsi qu’une petite troupe de gamins à la veille de l’adolescence : ils visitaient une grotte quand le drame a eu lieu… Quand ils parviennent à en sortir, c’est pour découvrir un monde vide et mort. Quelques animaux ont survécu, des serpents, des taupes, qui fournissent, avec les arbres fruitiers, la nourriture frugale de ces Robinsons d’un genre nouveau, destinés à reconstruire le monde.

 

Mais c’est mal parti. Les gamins régressent très vite, leur langue s’abâtardit, se nasalise. Le « Qui es in coelis » du Pater Noster dégénère en « Quinzinzinzili »… et Quinzinzinzili, l’absurde vocable, devient bientôt Dieu ; dans tout ce que les gamins ne comprennent pas (c’est-à-dire à peu près tout…), ils voient bientôt la main de Quinzinzinzili. Une des premières recréations de cette nouvelle humanité est ainsi la religion, la superstition, le repli dans le mythe dispensant du recours à la raison. Ils ne s’arrêteront pas là, bien sûr : bientôt, ils redécouvriront les armes, le meurtre, la guerre, la domination des forts sur les faibles, l’imposture, la possession… L’amour ? Allons bon ! La seule survivante (un vrai tue-l’amour, à en croire Dumaurier…) se passe fort bien de sentiments, et sa sexualité tient davantage du signe de prestige social, si l’on ose dire : autour de la femelle, drames et meurtres s’enchaînent… Vraiment, c’est mal parti : les enfants prétendument « innocents » (la bonne blague !) semblent s’employer à reproduire toutes les erreurs de leurs crétins d’ancêtres, ces mêmes erreurs qui ont conduit à leur extermination.

 

Et Dumaurier, dans tout ça ? Il s’en fout. A quoi bon ? Bien vite, avec la dégénérescence du langage, il ne parvient qu’à grand peine à communiquer avec les gosses. Et pourquoi faire, après tout ? Que pourrait-il bien leur dire ? Lui, à part Shakespeare, Virgile, tout ça… Les machines, et tout le reste, il n’y connaît rien… Et puis, tenez : une fois il a montré au petit Lanroubin comment fonctionne un briquet. La réaction du gamin ne s’est pas fait attendre : « Quinzinzinzili ! Quinzinzinzili ! » Et Dumaurier d’être nommé Gardien du Feu, le briquet n’ayant obéi qu’à lui, selon la volonté de Quinzinzinzili… Or Lanroubin, qui est curieux et volontaire, est probablement le moins stupide des gosses ! Alors à quoi bon ? C’est reparti, voilà tout. Dumaurier est un vestige de l’ancien monde, qui n’a guère sa place dans le nouveau. Il n’a aucune envie d’intervenir, de guider les gosses. Il préfère écrire. Pour qui ? Il ne le sait pas vraiment. Peut-être, en vérité, est-il un fou qui rêve de la fin du monde, et ses carnets sont-ils lus par de sinistres hommes en blanc ? Et qu’est-ce que ça pourrait changer ?

 

« Moi, moi… Je ne sais plus. Je ne sais plus qui je suis. Ni si je suis.

 

« Oh, et puis…

 

« Qu’est-ce que ça peut me faire ?

 

« M’en fous. Quinzinzinzili !

 

« Quinzinzinzili ! »

 

Un court roman cinglant comme un coup de fouet. Sa Majesté des Mouches en pire. D’un pessimisme terriblement lucide. Mais, après tout, le pessimiste n’est-il pas un optimiste qui a ouvert les yeux ? Le tableau dressé par Messac dans son anti-utopie post-apocalyptique est d’une noirceur impressionnante, et en même temps cruellement drôle. Un humour terrible, bien entendu, cynique, tenant quelque peu de Swift, entre le noir et le jaune, acerbe, désespéré, désabusé. Lucide. Nihiliste, peut-être, comme Dumaurier ? Pas sûr. Messac ne s’en fout probablement pas, à la différence de son personnage. Avec Quinzinzinzili, il offre au lecteur un miroir, cruel mais salutaire ; pas du genre à répéter sans cesse : « Vous êtes la plus belle… » Non, le reflet instruit bien sur son modèle : autant dire qu’il ne laisse certainement pas indifférent.

A lire et relire. Une confirmation supplémentaire que l’oubli est un crime.

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"Le mystère de l'inquisiteur Eymerich", de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

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EVANGELISTI (Valerio), Le mystère de l’inquisiteur Eymerich, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Paris, Payot – Rivages – Pocket, coll. Science-fiction, [1996, 1999] 2005, 408 p.

 

Après la déception constituée par Le corps et le sang d’Eymerich, le moins que l’on puisse dire est que Valerio Evangelisti remonte sacrément le niveau avec cette quatrième enquête de notre inquisiteur préféré ; on aurait même envie de dire qu’il s’agit probablement du meilleur opus de la saga pour le moment, oui Madame. L’auteur retrouve dans ce volume plus ample que les précédents tout ce qui faisait le sel de Nicolas Eymerich, inquisiteur, dont il reprend à bien des égards la structure (après les simples « coïncidences » des tomes 2 et 3), mais avec plus d’astuce et de finesse encore. En effet, l’enquête d’Eymerich au XIVe siècle se trouve mise en parallèle avec une trame futuriste, et les deux lignes de narration sont éclairées par les théories pseudo-scientifiques d’un dingue génial du XXe siècle ; l’originalité, ici, étant que ce dingue génial n’est pas, comme le gros geek Frullifer du premier volume, sorti tout droit de l’imagination phénoménale de l’auteur, mais est bien une authentique figure troublante de notre histoire récente, à savoir Wilhelm Reich.

 

Mais détaillons (comme d’hab’). Nous sommes en 1354 ; et certainement pas en 1635, malencontreuse coquille de la quatrième de couverture… ni même en 1365, comme semble le prétendre la quatrième de couverture de la première édition française à en croire NooSFere. Cela a son importance : chronologiquement, Le mystère de l’inquisiteur Eymerich se situe donc entre Nicolas Eymerich, inquisiteur et Le corps et le sang d’Eymerich, et bien avant Les chaînes d’Eymerich. Eymerich n’a donc pas encore acquis la réputation de « Saint Mauvais », pas plus qu’il n’a entamé la rédaction de son Manuel des inquisiteurs ; mais il est déjà Inquisiteur Général d’Aragon, et s’entend encore bien avec le roi Pierre le Cérémonieux (et beaucoup moins bien avec la noblesse aragonaise…). Le roi en fait même le « conseiller spirituel » de son expédition destinée à mater en Sardaigne la révolte de Marino IV, seigneur-juge d’Arborée. Et tandis que l’armée aragonaise entame le siège d’Alighero, Eymerich apprend que sa présence serait justifiée par l’attitude trouble de Marino, que l’on dit être à la tête d’une étrange hérésie prônant la lubricité la plus fantasque, ce qui expliquerait les étranges cas de possessions démoniaques et les guérisons « miraculeuses » qui semblent former le quotidien de cette île sauvage, débordant d’une vie grouillante et répugnante et de dangers inexplicables… Il faut y ajouter des rumeurs de complots fomentés par la noblesse contre le roi ! Eymerich, isolé, devra naviguer entre les manipulations, les mensonges et les blasphèmes, pour la plus grande gloire de la Sainte Inquisition…

 

Bien des siècles plus tard, les Etats-Unis se remettent avec difficulté de la terrible « mort rouge » évoquée dans Le corps et le sang d’Eymerich. Ils se sont scindés en trois fédérations, qui sont autant d’utopies négatives. A l’Ouest, la Nouvelle Fédération Américaine (NFA ; capitale San Francisco), sous forte influence extrême-orientale, bureaucratie mystique niant l’individu et l’expression des sentiments ; à l’Est, l’Union des Etats Américains (UEA ; capitale New York), ultra-libérale, superficielle et amorale, sacrifiant tout à la seule efficacité économique envisagée selon le seul dogme néo-classique ; au Sud, la Confédération de la Libre Amérique (CLA ; capitale Atlanta), quasi-théocratie fondamentaliste, raciste, réactionnaire et militariste. Mais par-delà leurs différences, les trois fédérations s’entendent pour rejeter leurs dissidents dans l’effroyable « Lazaret » où sont parqués les falcémiques : tel est le sort promis aux adolescents séduits par les mystérieux « Enfants du futur », et leurs poèmes de Wilhelm Reich…

 

Reich, justement. Nous suivons sa carrière à partir de ses démêlées avec les psychanalystes orthodoxes (largement motivés par la politique : nous sommes en 1934, et Reich, qui n’a décidément pas de chance, est à la fois Autrichien, Juif et communiste…) jusqu’à son exil américain, en passant par le Danemark ; et on le voit ainsi, après ses brillantes recherches psychanalytiques sur le mécanisme de l’orgasme qui lui avaient valu dans un premier temps l’amitié et le patronage de Freud, développer ses saugrenues théories biologiques des bions, des biopathies et de l’orgone, qui lui vaudront finalement de passer pour un pseudo-scientifique, un gourou, un escroc enfin… Et régulièrement, nous le retrouvons dans une étrange et angoissante prison hors du temps, tout droit sortie d’un cauchemar schizophrène, où il s’entretient avec… Nicolas Eymerich. Difficile de dire qui des deux hommes est le docteur et qui est le patient, qui est le juge et qui est le prévenu…

 

Ces trois (ou quatre, si l’on veut…) lignes narratives s’imbriquent à merveille, avec l’astuce habituelle de Valerio Evangelisti, son sens du suspense, et même, à l’occasion, de l’horreur pure. Mais le roman est en outre bien plus subtil que les deux précédents, dans sa construction comme dans son fond : on appréciera ainsi le fait que les « hérétiques », cette fois, ne sont pas à proprement parler « monstrueux » comme la plupart de ceux des tomes précédents ; Eymerich lui-même, tout au long de son enquête, aura l’occasion de faire tomber bien des masques, et sera même amené à s’interroger sur le sens qu’il accorde à sa fonction d’inquisiteur ; tout cela permet d’approfondir son personnage, bien plus que ce qui nous avait été accordé jusqu’alors, et d’en dresser au final un portrait beaucoup moins unilatéral (surtout après la triste conclusion du volume précédent…). A travers ses entretiens avec Reich, mais aussi lors de son enquête en Sardaigne, c’est ainsi un personnage fort complexe qui se dessine, et décidément fascinant : la mise à nu de ses névroses ne le rend que plus humain, quand bien même elle passe à l’occasion par des scènes hautement invraisemblables (ainsi pour celle du « cheval de Troie », franchement pas crédible pour un sou, mais pas inutile non plus, alors bon…). Eymerich, par-delà sa ruse, son cynisme et sa cruauté, redevient un personnage auquel on s’attache, que l’on cherche à comprendre (et que l’on finit par comprendre, éventuellement), et pour lequel on tremble à maintes reprises…

 

Parallèlement, le futur construit par Valerio Evangelisti est bien plus élaboré que ce que l’on avait pu lire dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, qui restait très mystérieux. Au fur et à mesure des tomes, c’est tout un nouvel univers que l’on voit se dessiner, et qui ne manque pas d’intérêt. Si les trois anti-utopies américaines sont inévitablement caricaturales et sentent la charge, elles n’en sont pas moins saisissantes, et chacune à sa manière authentiquement cauchemardesque. Sans parler du Lazaret, bien sûr…

 

Enfin, l’utilisation qui est faite du personnage de Wilhelm Reich et de ses théories les plus farfelues est franchement passionnante. Le personnage est réellement attachant, et sa sincérité, sous la plume de Valerio Evangelisti, ne fait aucun doute (il faut bien reconnaître que Reich n’est certainement pas aussi nauséabond que Jim Jones, on n’est donc pas confronté au même trouble que dans le volume précédent…). L’utilisation des bions et de l’orgone, de même que celle des psytrons dans Nicolas Eymerich, inquisiteur, autorise un délire jubilatoire et en même temps parfaitement cohérent. Certes, il s’agit bien, là encore, de pseudo-science : les inconditionnels de la hard-science s’en tireront probablement les cheveux… Mais, au-delà de la valeur scientifique effectivement très contestable de ses travaux non psychanalytiques, Reich présente pour le coup l’intérêt, de même que Frullifer, mais d’une manière plus flagrante et totale encore, de faire figure d’hérétique contemporain, rejeté par la science orthodoxe pour des raisons parfois mesquines : sans verser dans la théorie du complot (qui a effectivement de quoi faire avec Reich...), on admet volontiers que ses déboires ont souvent résulté d’un rejet de l’homme en raison de ses opinions politiques, ou de son discours sur la sexualité jugé gênant (sans parler, au sein de la communauté psychanalytique, de sa critique de la notion « d’instinct de mort »…). Reich, à cet égard, est un cas à peu près unique au XXe siècle (mais sûrement pas avant...) de scientifique qui a fini en prison en raison d’un jugement civil le considérant comme un pseudo-scientifique… Sa confrontation avec Eymerich n’en est que plus intéressante. Enfin, au travers des multiples théories de Reich, plusieurs niveaux de lecture apparaissent, qui se mêlent à merveille. En témoigne l’excellente fin du roman, qui tient à la fois de la série B débile d’horreur lovecraftienne parfaitement jubilatoire, mais autorise aussi une interprétation psychanalytique finalement tout aussi réjouissante, dans sa souriante grossièreté…

En conclusion, je n’hésiterai donc pas à affirmer que l’on tient là un excellent volume de la saga d’Eymerich, et probablement le meilleur jusqu’à présent. A suivre avec le troublant Cherudek, qui change une fois de plus la donne…

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"Révolte sur la Lune", de Robert A. Heinlein

Publié le par Nébal

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HEINLEIN (Robert A.), Révolte sur la Lune, traduit de l’américain par Jacques de Tersac, traduction révisée par Nadia Fisher, Rennes, Terre de brume, coll. Poussière d’étoiles, 2005, 443 p.

 

Un compte rendu qui arrive avec un petit peu de retard, pour une fois. Ah oui, mais c’est que je voulais d’abord, juste au cas où, lire Solutions non satisfaisantes d’Ugo Bellagamba et Eric Picholle ; ce qui pouvait se révéler salutaire ! Bon, en gros, ça a confirmé la lecture que j’avais faite du roman, ouf…

 

Allons-y, donc. Robert Heinlein : voir plus haut. Révolte sur la Lune (The Moon Is A Harsh Mistress, en VO : les auteurs de Solutions non satisfaisantes font d’ailleurs la remarque que ce titre français, moins subtil que l’original, est en outre très critiquable, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une révolte, mais, « non, sire, c’est une Révolution »… Cela dit, on y reviendra, ce n’était pas la pire erreur de traduction dont ce roman a été la victime !) : un des grands, très grands romans d’Heinlein, un de ses Prix Hugo (celui de 1967, en l’occurrence ; l’auteur de « l’Histoire du futur » avait déjà obtenu ce prestigieux prix pour le meilleur roman avec Starship Troopers et En terre étrangère – faut vraiment que je le lise, celui-ci…), et probablement le plus intéressant pour ce qui est de la pensée politique de Robert Heinlein (sur les bêtes amalgames dont il a longtemps été la cible en France, voyez une fois de plus mes notes sur Starship Troopers et Solutions non satisfaisantes).

 

Un roman qui avait souffert d’une trèèèèèèèèèès mauvaise traduction française, heureusement révisée pour cette nouvelle édition dans la zoulie collection Poussière d’étoiles chez Terre de brume, dirigée par le décidément très recommandable Sébastien Guillot (vu auparavant chez Folio-SF, et qui nous régale aujourd’hui avec l’excellentissime collection Interstices chez Calmann-Lévy). Félicitons-nous donc de cette nouvelle édition d’un classique de la SF ; mais on nous autorisera tout de même un tonitruant « GROUMF » : par pitié, M’sieur Guillot, une relecture, des fois, ça fait du bien ! Parce que ce beau roman est franchement saturé de coquilles agaçantes, et, pire encore, de mots oubliés, ou redoublés… Et c’est pénible ; et c’est dommage… Donc :

 

GROUMF !

 

Voilà.

 

Passons maintenant au roman à proprement parler. Le futur, la Lune. Notre satellite – où la présence russe et chinoise est très marquée (rappelons que le roman date de 1967, soit deux ans avant la petite ballade d’Armstrong et Aldrin ; manière pour Heinlein d’enfoncer le clou de la propagande en faveur de la conquête de l’espace par les Américains, entreprise déjà bien amorcée avec L’homme qui vendit la Lune, puis Destination Moon…) – est devenue une communauté pénitentiaire, un Botany Bay spatial. Mais ses habitants, pour la plupart descendants de déportés, donc (dont bon nombre pour délits politiques, semble-t-il, ce qui justifie bien l’emploi du terme « déportés »), mais pas tous – certains colons sont venus volontairement –, sont en théorie libre. En théorie : si la Terre ne s’immisce pas dans les affaires lunatiques, elle n’en a pas moins mis en place une Autorité, représentée sur le satellite par un Gardien, destinée à assurrer la poursuite de l’exploitation des ressources lunaires au seul bénéfice d’une Terre surpeuplée qui en a bien besoin. Et, sur la Lune, la vie est rude : les Lunatiques – qui ne peuvent réellement espérer revenir sur Terre, la faible gravitation ayant eu des conséquences physiologiques – sont bien des pionniers dans la grande tradition américaine, contraints à une vie difficile et dangereuse sur la « frontière ». La moindre inattention peut être fatale, et tout se paye, jusqu’à l’air que l’on respire : « TANSTAAFL ! » C’est-à-dire : « There Ain’t No Such Thing As A Free Lunch » En français : « URGCNEP : Un Repas Gratuit, Ca N’Existe Pas » (là voilà, la grosse erreur de traduction : dans l’ancienne version, Jacques de Tersac avait traduit par « URGESAT : Un Repas Gratuit Est Supérieur A Tout » ; comme l’écrivent les auteurs de Solutions non satisfaisantes (p. 299), « il ne pouvait y avoir pire contresens » : on y reviendra…). La situation des Lunatiques, toutes choses égales par ailleurs, rappelle donc énormément celle des colons américains des XVIIe et XVIIIe siècles : les mêmes causes produisant les mêmes effets, la Révolution semble inéluctable…

 

Et la Révolution aura bien lieu, emmené par un étrange quatuor de conspirateurs du dimanche… ou pas. Le roman, écrit à la première personne, nous amènera essentiellement à suivre le technicien informatique Manuel Garcia O’Kelly, qui nous livre ici, en quelque sorte, ses « mémoires » : un type simple, sans grand relief, sans véritables motivations, que l’on aurait pu croire sans grand avenir… Mais voilà, Mannie a un ami bien particulier : Mycroft Holmes, comme le frère de Sherlock ; Mike, pour les intimes « non stupides » (ou Michelle, ça dépend…). Mike est un puissant ordinateur, d’une complexité telle qu’elle a autorisé l’émergence de la conscience : Mike, à bien des égards, est un être vivant. Les humains, si stupides dans l’ensemble, l’ennuient ; pas Man (bien sûr…), qui est son « seul ami », ou plus exactement, bientôt, son « premier ami ». Mannie, après tout, est chargé de l’entretien de Mike : c’est ainsi qu’il est le seul à avoir découvert la conscience du cerveau électronique ; il lui faut régulièrement s’entretenir avec l’ordinateur, d’autant que celui-ci, intrigué et fasciné par ce concept si étrange et si profondément humain qu’est l’humour, est pris de temps à autre de l’envie de faire des blagues ; Mike étant au centre de la vie lunatique (il gère les expéditions, la circulation de l’air, etc.), le problème est que ses plaisanteries peuvent s’avérer fatales… Et c’est alors qu’interviennent la belle (nécessairement…) Wyoming Knott (ou Wyoh ; mais pas « Why Not », c’est « une plaisanterie qui ne fait rire qu’une fois »…), révolutionnaire enthousiaste, et le Prof de la Paz, théoricien vaguement hautain et largement autodidacte, qui se présente comme un « anarchiste rationnel ». Après un meeting qui tourne à l’émeute, les trois Lunatiques se retrouvent embringués dans la Révolution, quand bien même leurs motivations sont très variables (à vrai dire, en ce qui concerne Mannie, les beaux yeux de Wyoh y sont pour beaucoup…). Et ils trouvent un allié de poids en la personne (si si) du facétieux Mike, qui y voit une occasion de bien s’amuser, et leur permet de mettre en place une organisation révolutionnaire diablement efficace et résistant sans trop de danger aux infiltrations tentées par l’Autorité. Mike devient aux yeux de tous le charismatique Adam Selene, le leader de la Révolution ; et personne, bien entendu, ne sait qu’il s’agit en fait d’un ordinateur blagueur, à l’exception de ses trois « amis non stupides »…

 

Bientôt, c’est la Révolution… et la lutte inévitable contre la Terre aux abois, et sa puissance militaire incomparable : mais David, avec sa fronde, a bien triomphé du brutal Goliath, après tout ! Et la Lune aussi a sa fronde : Mike développe un système permettant de bombarder la Terre avec des « gros cailloux », à partir de la catapulte servant en principe aux expéditions… Goliath, lui, a des vaisseaux spatiaux et des armes nucléaires, ceci dit, et peut facilement éradiquer les Lunatiques… d’autant que ceux-ci ont toujours leurs soucis habituels, déjà conséquents, et doivent en plus organiser leur nouvelle société. Mais, après tout : « TANSTAAFL ! »

 

Pas à dire, le fond est brillant : Heinlein décortique intelligemment le processus révolutionnaire et ses conséquences, dans une optique originale – et très américaine – que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de « libertarienne » (on notera d’ailleurs quelques références ici ou là à Ayn Rand). Les pionniers lunatiques, qui s’inspirent des modèles révolutionnaires terriens, mais plus particulièrement, sans surprise, de l’expérience américaine (par exemple avec la datation faussée de la déclaration d’indépendance au 4 juillet : Prof est bien conscient du pouvoir des symboles… mais, plus généralement, le contexte, on l’a vu, est très comparable ; cela n’empêche pas, bien au contraire, l’auteur de se montrer très critique envers les Etats-Unis : le représentant américain au sein de l’Autorité est le plus méprisable de tous, arrogant, raciste, réactionnaire, hypocrite, oublieux des origines de la démocratie américaine que les Lunatiques ne font que reprendre tandis que lui se retrouve dans la posture de l’Empire britannique campé sur ses intérêts et sur la tradition), entament une lutte contre l’Autorité étatique, incarnée par le Gardien (qui, sans mourir, se voit prohiber toute action ; ici, comme dans le plaidoyer de Prof lors de l’élaboration de la Constitution pour limiter au maximum l’intervention de l’Etat, l’optique libertarienne ressort particulièrement), lutte qui n’hésite pas à passer, très cyniquement, par la violence, la propagande, la manipulation, le chantage et la corruption. Il est intéressant ici de noter que ce modus operandi est parfaitement conscient, assumé et même, dans un sens, revendiqué par « l’anarchiste rationnel » qu’est De la Paz, au risque de choquer parfois les bonnes âmes que sont Wyoh, qui n’a pour elle que ses slogans stériles, et Mannie... qui à vrai dire s’en fout un peu. Ici, Révolte sur la Lune est incomparablement plus riche et plus pertinent, me semble-t-il, que, par exemple, La Zone du Dehors d’Alain Damasio, et ses agaçants faux libertaires intransigeants et hypocrites…

 

Cet aspect se vérifie encore pour ce qui est des conséquences de la Révolution : à la fois un succès et un échec, comme de bien entendu… La société libertarienne de Prof reste un vain projet, à l’évidence. Il n’y aura pas d’utopie lunatique ; mais il y aura tout de même une Lune libre, sans doute totalement inconsciente des actions qui l’ont conduite à l’indépendance, et aveugle quant au fond idéologique des insurgés.

 

Où l’on retrouve le « TANSTAAFL ! » qui devient le slogan de la Révolution. L'acronyme, loin de prôner l’assistance et la solidarité organisée par l’Etat, ou, pire encore (horreur glauque !), le don, est bien, dans la lignée de l’analyse économique néo-classique des monétaristes, Milton Friedman en tête (qui a semble-t-il employé à son compte ce slogan), un virulent trait anti-étatique en général, et contre l’Etat-providence en particulier. La société lunatique prône à l’évidence l’initiative individuelle, notamment en matière économique. « Un repas gratuit, ça n’existe pas » : de même pour toute forme d’assistance, qui se paye d’une manière ou d’une autre : si l'homme a qui l'on a sauvé la vie en lui donnant de l'oxygène quand il en avait besoin ne nous paye pas, personne ne trouvera quoi que ce soit à redire si on le balance dans un sas... On peut y voir aussi, à un niveau plus global, un éloge du volontarisme, éventuellement jusqu’au sacrifice : tout se paye ; la liberté de la Lune va devoir se mériter. Et la dimension économique sera fondamentale dans l’affrontement entre la Terre et la Lune : il s’agit bien d’établir un véritable libre-échange entre les deux astres ; ce qui implique de favoriser l’initiative et l’innovation, pour surmonter le problème du puits gravitationnel, qui, jusqu’alors, semblait « justifier » les échanges inégaux.

 

Sur la Lune même, en tout cas, le rôle central accordé à l’individu ou au groupe qu’il s’est choisi est flagrant. On constate ici de manière évidente la séparation entre la société civile et l’Etat, entre la sphère publique et la sphère privée, qui est au cœur de la pensée libérale classique (essentiellement celle de Thomas Paine, probablement, pour Heinlein ; en France, on se référerait sans doute davantage à Benjamin Constant), et qui se retrouvera encore accentuée, toujours dans le sens d’une exacerbation de la sphère privée et d’une diminution de plus en plus drastique des prérogatives de la sphère publique, éventuellement jusqu’à sa disparition pure et simple, dans les idéologies libertaires et libertariennes. De ce point de vue, deux traits de la société lunatique sont particulièrement intéressants : tout d'abord, sa justice, largement arbitrale, coutumière et reposant sur une procédure accusatoire – ce qui n’enlève rien à sa sévérité, bien au contraire ! On peut même la dire à bien des égards arbitraire ; ensuite et surtout, son droit de la famille, d’une très grande souplesse, et autorisant de multiples formes d’alliances, dont des mariages collectifs (comme celui de Mannie) assez enthousiasmants.

 

On notera d’ailleurs que ce thème de la famille – qui, dans les fermes isolées, pourvoit elle-même à sa subsistance comme à sa sécurité, comme une préfiguration de l’utopie libertarienne, bien concrète, pour le coup – autorise également chez l’auteur un plaidoyer en faveur des droits des femmes, qui sont souvent ici en position de commandement, essentiellement du fait de leur « rareté » : sur la Lune, il y a bien plus d’hommes que de femmes ; aussi celles-ci sont-elles particulièrement protégées : un homme qui bouscule une femme encourt la peine de mort, et un viol est tout simplement inenvisageable… et fournit donc un excellent prétexte au déclenchement de la Révolution. Pourtant, on ne manquera pas de soupirer régulièrement devant la caricature qui en résulte dans le roman… qui est à vrai dire franchement macho. Le personnage de gourde blondasse de Wyoh n’arrange rien à l’affaire, bien au contraire, et certains dialogues voulus piquants sont franchement consternants de beauferie et de paternalisme ; le sexe est encore traité de manière bien puérile, sinon pudibonde...

 

Oui, il fallait bien arriver aux défauts… Car il y en a. Le fait est que, si Révolte sur la Lune demeure extrêmement riche et passionnant pour ce qui est du fond, il est tristement daté pour ce qui est de la forme. Ici, je ne critique pas tellement le style d’écriture (très simple, tout en dialogues ou presque, peut-être un peu trop didactique à l’occasion), mais plutôt l’atmosphère véhiculée. Révolte sur la Lune n’est plus un ouvrage de SF à la manière de « l’âge d’or » ; il traite de thématiques politiques graves et profondes sous le divertissement science-fictionnel, et les sciences dites dures passent assez clairement au second plan : on est clairement plus proche de Dick ou de Le Guin que d’Asimov, Van Vogt… ou « l’Histoire du futur ». Mais la forme et le ton restent ceux de « l’Histoire du futur », justement, sans en avoir le côté rafraichissant (pour ne pas dire naïf…) ; le décalage entre le fond très moderne et la forme archaïque voire ringarde est ainsi plutôt dommageable, et surtout guère approprié. Il en va de même, d’ailleurs, pour la légèreté assumée de l’ensemble : en soi, ce n’est pas une mauvaise idée, bien au contraire, et le ton ironique qui traverse le roman est très bien vu (là encore, on s’oppose, et pour le mieux, à La Zone du dehors…) ; le problème est que l’humour d’Heinlein n’est pas toujours des plus fins, et qu’il est même parfois franchement désolant… De même pour les personnages : je n’adhère pas forcément à la critique souvent faite à Heinlein concernant ses personnages souvent plats et interchangeables (il y a après tout bien assez d’exceptions : je maintiens, par exemple, que le D.D. Harriman de « l’Histoire du futur » est un superbe personnage), mais, ici, il est clair que les protagonistes ne sont guère attrayants ; pour le simple Mannie qui nous guide dans le récit, le manque d’épaisseur est plutôt une qualité, mais il est davantage gênant pour la femelle de service qu’est finalement Wyoh, où le Prof, bien assez défini par ce seul pseudonyme : bien sûr, le sujet rend le recours à des archétypes acceptable, mais le roman n’y gagne pas…

 

Reste Mike… et une dernière critique pour la route : sur le plan des aspects purement science-fictionnels, là aussi Révolte sur la Lune accuse le poids des années… Bien entendu, on n’en voudra pas à Heinlein de ne pas avoir été un prophète extralucide, a fortiori en matière d’informatique, ce serait absurde ! Mais le vieillissement à cet égard s’ajoute aux maladresses de ton pour conférer à ce roman un côté, non pas désuet ou surrané, ce qui peut-être très sympathique, mais daté.

Mais ces défauts, à vrai dire surtout sensibles dans la première partie du roman, puis de moins en moins présents, ne sont pas rédhibitoires : Révolte sur la Lune se lit très bien encore aujourd’hui, notamment du fait de son indéniable richesse thématique. Un classique, qui a vieilli, mais n’en garde pas moins beaucoup d’intérêt.

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"Solutions non satisfaisantes", d'Ugo Bellagamba & Eric Picholle

Publié le par Nébal

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BELLAGAMBA (Ugo) & PICHOLLE (Eric), Solutions non satisfaisantes. Une anatomie de Robert A. Heinlein, Lyon, Les moutons électriques, [2007] 2008, 442 p.

 

Un ouvrage entré dans la légende avant même sa publication. Notamment du fait de sa couverture commise par Patrick Imbert, et que l’on a vite désignée du nom « d’Anus de robot ». Autant dire que ça a fait jaser, hurler, dégobiller, ricaner, sarcasmer, cequevousvoudrer… et presque razzier, mais finalement, non, ouf, sans doute parce que ledit Patrick Imbert fait partie du jury des razzies, aha, mais non voyons, il y avait Jackie Paternoster en compétition. Et Jackie Paternoster est imbattable (ou presque). Et puis, blague à part, je vais faire mon coming-out : moi, je l’aime bien, cet anus robotique (ou téton percé robotique ; ou verrue robotique, etc.)… Si, si, sérieux ! J’aime bien. Y’a du boulon et de la rouille, ce qui est déjà appréciable, et puis ça nous repose les yeux, au milieu des abstractions fluorescentes et autres juvénileries phalliques qui constituent le gros de l’illustration SF.

 

Mais assez parlé de cette couverture (elle est bien, vous dis-je) : si le contenant a pu crisper, le contenu était néanmoins fort attendu. Parce que les essais sur la science-fiction sont finalement assez rares en France (saluons d’ailleurs l’heureuse initiative des Moutons électriques, qui ont publié en même temps un ouvrage de Jean-Daniel Brèque consacré à Poul Anderson ; faudra que je le lise un de ces jours, mais, argh, je n'ai encore jamais lu Poul Anderson, honte sur moi...) ; parce que Robert Heinlein est un monstre de la science-fiction, qui n’est probablement pas estimé à sa juste valeur en France, et dont l’œuvre et la pensée ont suscité des polémiques parfois consternantes, témoignant surtout de la méconnaissance tant de l’auteur que de la politique américaine de la part des donneurs de leçons franchouilles ; enfin parce que le duo d’auteurs, le physicien au CNRS Eric Picholle et l’historien du droit et des idées politiques Ugo Bellagamba (accessoirement – non, pas accessoirement du tout, d’ailleurs – lui-même écrivain de science-fiction, j’y reviendrai prochainement), semblait nous garantir une approche originale et passionnante de l’auteur incontournable.

 

Promesse tenue. Solutions non satisfaisantes est un ouvrage à la fois sérieux et documenté (j’aurais presque envie de dire « universitaire », mais j’ai peur de susciter un exode massif…) et d’une lecture agréable, ce qui fait bien plaisir, ma foi. Si l’ouvrage nécessite probablement de connaître un minimum l’œuvre de Robert Heinlein pour être apprécié à sa juste valeur, il me semble néanmoins accessible aux curieux qui ne la connaîtraient finalement guère (après tout, pour ma part, je n’en ai lu jusqu’à présent que « l’Histoire du futur », Starship Troopers et Révolte sur la Lune, honte sur moi…) ; quant aux amateurs éclairés, je ne doute pas qu’ils trouveront dans cet essai bien des éléments de réflexion, à même de leur faire envisager différemment leurs lectures d’antan, voire de les inciter à s’y replonger. C’est après tout un des objectifs avoués des auteurs…

 

Solutions non satisfaisantes adopte un plan chronologico-thématique parfaitement approprié. Il est ainsi constitué de 28 brefs chapitres, suivis d’abondantes notes bibliographiques et/ou informatives, qui constituent autant de moyens différents d’aborder la vie et l’œuvre de Robert Heinlein. Bien des points sont abordés, ainsi, concernant tant des éléments directement biographiques – la formation à l’Académie de la marine d’Annapolis, l’engagement politique aux côtés d’Upton Sinclair, etc. – que d’autres se rapportant directement à l’œuvre – « L’Histoire du futur », les juveniles, Starship Troopers, En terre étrangère, Révolte sur la Lune, etc., y compris des chapitres entiers consacrés à des œuvres inédites en français, et non des moindres –, ou encore à son impact – des waldoes et waterbeds à la « guerre des étoiles », en passant par le cinéma, le Vietnam et les hippies…

 

On dresse ainsi le portrait fascinant d’un auteur incontournable, et bien plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord. Et notamment sous un angle qui m’a plus particulièrement intéressé (et pour cause…), et qui me semble relativement dominant tout au long de Solutions non satisfaisantes (sans parasiter pour autant l’ouvrage : bien d’autres thématiques sont traitées) : celui des idées politiques. Notamment du fait de Starship Troopers, et notamment en France, Heinlein se paye à peu de choses près une réputation de gros facho militariste, ou, du moins, d’auteur clairement connoté « à droite », s’opposant par voie de conséquences à des auteurs « de gauche » qui ont sans doute rencontré davantage d’écho en France, comme plus tard Philip K. Dick, par exemple, mais aussi, déjà, à certains de ses confrères de « l’âge d’or », ainsi « l’humaniste » Isaac Asimov (qui avait d'ailleurs consacré à Robert Heinlein quelques intéressantes pages de son amusante autohagiographie Moi, Asimov), ou encore Arthur C. Clarke, qu’il avait violemment pris à partie vers la fin de sa vie au sujet de l’IDS. On prend acte, de même, de son attitude lors de la guerre du Vietnam, où il faisait partie des signataires d’une pétition de soutien à l’intervention américaine, clamant haut et fort leur opposition aux « pacifistes » (parmi lesquels Dick, Le Guin, etc.).

 

Mais c’est là une lecture bien réductrice, et pour ainsi dire franco-française. La pensée politique de Heinlein – car il en avait bien une – est largement plus complexe ; on ne saurait la cantonner dans le traditionnel clivage français droite / gauche, certes souvent applicable à d’autres pays, mais qui se montre singulièrement défaillant dans certains cas, et notamment dans celui de la démocratie américaine, qui a développé une culture politique très particulière. Les faits sont là : Heinlein pouvait très bien s’engager aux côtés du « socialiste » Upton Sinclair pour « éradiquer la pauvreté » en Californie dans les années 1930, tout en étant déjà farouchement anti-communiste, et se faire plus tard le chantre de l’initiative individuelle avec L’homme qui vendit la Lune et des théories monétaristes néo-classiques de Milton Friedman avec le fameux « un repas gratuit, ça n’existe pas » de Révolte sur la Lune ; il pouvait prôner un Etat mondial pacifique, et être en même temps un virulent patriote, participant au projet de « guerre des étoiles » sous l’administration Reagan ; critiquer le totalitarisme et toutes les formes d’empiètements de l’Etat, et faire l’éloge de la discipline militaire ; militer pour les droits des femmes et la liberté sexuelle, et écrire des romans largement asexués et relativement datés sur le plan des mœurs ; être adulé par des hippies pacifistes lisant au premier degré En terre étrangère, et par des gros bœufs militaristes lisant au premier degré Starship Troopers… On pourrait continuer longtemps ainsi.

 

Le fait est que Robert Heinlein ne correspond à aucune idéologie largement répandue en France. Il est un auteur indéniablement américain, imprégné de la démocratie américaine et de la culture politique qui va avec : son « Histoire du futur » passablement américano-centrée en témoigne assez. Dès lors, sa pensée politique ne peut-être envisagée de manière cohérente qu’au travers du prisme de la culture politique américaine. Encore ne saurait-on véritablement l’attacher sans aucun doute à un courant précis ; mais dans les grandes lignes, cependant, c’est bien avec le courant dit « libertarien » que l’on peut établir quelques affinités (même s’il ne s’est jamais engagé aussi clairement que son confrère Jerry Pournelle, co-auteur avec Larry Niven du fameux space opera militariste La paille dans l’œil de Dieu, dont je vous parlerai probablement un de ces jours, lequel avait rallié Heinlein au projet IDS, et, plus tard, a plus ou moins « récupéré » certains textes de Heinlein pour soutenir un candidat libertarien à la présidence des Etats-Unis), ce que l’on constate notamment à la lecture du chapitre consacré à Révolte sur la Lune. Mais en bien d’autres endroits (Upton Sinclair, le mouvement EPIC, les thèmes de la « frontière » et du « pionnier », la figure de D.D. Harriman, Starship Troopers, En terre étrangère, etc.), les auteurs – mais je suppose que c’est ici essentiellement d’Ugo Bellagamba qu’il s’agit, quand bien même l’ouvrage entier, à l’exception de la conclusion en miroir, est présenté comme écrit à quatre mains par un auteur bicéphale – nous livrent ainsi un portrait fascinant d’un homme politique (oui, on peut bien le dire !) à la pensée complexe, originale, et souvent intéressante.

 

La question n’est bien sûr pas d’y adhérer ou non, mais d’en prendre acte, sans la caricaturer ; Ugo Bellagamba le note lui-même (pp. 396-397) : « les idées de Robert Heinlein m’interpellent sur un plan conceptuel sans nécessairement emporter mon adhésion sur le plan personnel. » Moi de même… Et l’auteur d’insister ensuite sur ce que la lecture de Robert Heinlein peut apporter concernant « la prise de conscience de la diversité des règles de comportement, juridiques, morales, ou religieuses, qui organisent les communautés humaines. Entendez par là, la grande variété des valeurs qui sous-tendent les sociétés, à travers le temps et à travers l’espace. » (p. 399) Et de le comparer sous cet angle à Hérodote et Montesquieu – mais oui ! –, puis de faire le lien avec l’anthropologie sous toutes ses formes (politique, juridique, etc.).

Ainsi que je l’avais déjà noté concernant Ursula Le Guin, c’est là un des aspects qui rendent à mes yeux la science-fiction si passionnante, et si nécessaire. Cet excellent essai (pas grand chose à lui reprocher, au final : sans doute certains passages « scientifiques » sont-ils un peu hermétiques pour le quidam ; sans doute en aurait-on voulu davantage dans certains cas ; et on regrettera, sans surprise, un certain nombre de coquilles plus ou moins gênantes, notamment pour ce qui concerne les notes – il y a parfois des confusions dans les appels, des notes reproduites deux fois, des oublis… peut-être aussi une toute petite tendance à l'hagiographie par endroits, mais alors vraiment toute petite... bien peu de choses, dans l’ensemble) me confirme dans cette impression. Je ne peux que souhaiter la publication d’autres ouvrages du genre, a fortiori – mais là je prêche pour ma paroisse… – s’ils établissent de même que celui-ci des passerelles entre science-fiction et histoire des idées politiques. Que du bonheur en ce qui me concerne…

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"Les enfants de Hurin", de J.R.R. Tolkien

Publié le par Nébal

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TOLKIEN (J.R.R.), Les enfants de Hurin, édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduit de l’anglais par Delphine Martin, illustré par Alan Lee, [Paris], Christian Bourgois, [2007] 2008, 297 p.

 

Un « nouveau » Tolkien, un « inédit » de Tolkien. Allons bon ! Guère étonnant, ceci dit, après le vaste succès commercial de l’adaptation du Seigneur des anneaux par Peter Jackson, que cette étrange et tardive publication suscite un fort engouement. Mais peut-on véritablement parler d’un « nouveau » Tolkien, d’un « inédit » de Tolkien ? Non. Les enfants de Hurin n’a rien d’un manuscrit perdu, retrouvé au fin fond d’un coffre poussiéreux. Il s’agit bien d’un patchwork, reconstitué artificiellement par Christopher Tolkien (le fils de l’auteur, et son principal exégète) en se fondant sur divers brouillons ayant tous trait à une même œuvre inachevée, le Narn I Chîn Hurin, ou Conte des enfants de Hurin, un des principaux « Contes du Beleriand » décrivant les événements majeurs du Premier Age. Une œuvre inachevée, donc, et dont les brouillons qui ont servi de base pour cette édition renvoient à différentes époques : la première idée de ce conte (et des autres, d’ailleurs, comme celui de Beren et Luthien) a germé chez l’auteur en 1917 ; mais il continuera d’y travailler bien des années, sous des formes différentes (hésitant entre prose et poésie) ; il interrompra son travail à maintes reprises, notamment pour écrire Bilbo le Hobbit ; après une nouvelle reprise plus productive, il s’interrompra à nouveau, son éditeur lui réclamant « une nouvelle histoire de Hobbits »… qui sera rien moins que Le Seigneur des anneaux. Après une quinzaine d’années de travail sur le grand-œuvre, dans les années 1950, Tolkien reviendra à son Narn… mais ne l’achèvera jamais sous une forme complète, revue, corrigée et destinée à la publication.

 

Les éditions Christian Bourgois publient pourtant aujourd’hui Les enfants de Hurin, dans une superbe édition agrémentée de somptueuses illustrations d’Alan Lee. Et honnêtement, pour ma part, je craignais le pire devant cette publication annoncée en fanfare. Parce que cela fait quelques années maintenant que Christopher Tolkien, après avoir publié le très bon Silmarillion et les inégaux Contes et légendes inachevés, s’est lancé dans une vaste exégèse érudite et souvent rebutante à partir des manuscrits inédits de Tolkien, désignée collectivement comme « L’Histoire de la Terre du milieu ». Et là, problème...

 

(Flashback – avec un flou artistique et une teinte sépia.)

 

Je confesse avoir été, durant mon adolescence boutonneuse, un tolkienophile acharné. Après une première tentative infructueuse à l’âge de 10 ans (me souviens encore m’être arrêté au « Conseil d’Elrond », long chapitre qu’il était un peu trop too much pour le jeune couillon que j’étais…), Le Seigneur des anneaux est devenu un de mes livres phares, je l’ai lu, relu et re-relu, après quoi j’ai bouffé à tort et à travers tout ce que je pouvais trouver de ou sur Tolkien ; autant dire, à peu de choses près, que c’est l’auteur qui m’a donné le goût de la lecture en général, et des littératures de l’imaginaire en particulier. Oui, j’étais bien un intégriste, un fan décérébré, un gros geek atteint de collectionnite aiguë ; du genre à connaître sur le bout des doigts (ou presque) les généalogies des principaux personnages et la chronologie de la Terre du milieu. Argh.

 

... Pas tout à fait, pourtant. En effet, un jour, je me suis procuré le tout nouveau tout beau Livre des contes perdus, premier volume de « l’Histoire de la Terre du milieu »… et j’ai perdu la foi. Une lecture particulièrement éprouvante (aggravée par l’affreuse traduction française d’Adam Tolkien, le petit-fils de l’auteur), puzzle incompréhensible de fonds de tiroirs et de brouillons divers et variés totalement imbitables, quasiment dénués de récit, témoignant certes de la création cohérente et parfaitement pensée d’un univers d’une richesse incomparable, mais pour le coup trop dense, jusqu’à l’écoeurement : dans chaque paragraphe, le pauvre lecteur se retrouvait bombardé de noms de personnages et de lieux totalement compréhensibles, et le riche appareil critique de Christopher Tolkien, loin d’en éclairer la lecture, ne faisait que la rendre plus hermétique encore.

 

Une précision, à tout hasard : je ne considère pas ce genre de publications comme une imposture illégitime (du genre des préquelles ou séquelles de Dune par un fils indigne), ou une quelconque escroquerie ; ces textes, en tant que tels, ne sont pas forcément inintéressants : seulement, ils dépassent le jugement esthétique ; on ne peut pas dire « c’est génial » ou « c’est nul » : seulement en apprendre un peu plus sur la Terre du milieu et le travail de Tolkien. Dans un sens, on pourrait donc comparer cette publication à celle, par exemple, des brouillons de Kafka : ce n’est certainement pas moi qui trouverais à y redire ! Le problème est que ces livres ont été vendus pour ce qu’ils ne sont pas : on ne peut pas y voir à proprement parler des œuvres de Tolkien ; il s’agit de documents, tout à fait imbitables pour le commun des mortels, mais éventuellement passionnants pour les exégètes. Mais seulement pour ces derniers…

 

Une nouvelle tentative, plus récemment, avec La Formation de la Terre du milieu, n’a fait que confirmer cette première impression que je n’avais admise qu’à contre-cœur : c’était tout simplement illisible, et parfaitement chiant pour le quidam ; et je devais bien le reconnaître (horreur glauque !) : contrairement à ce que je croyais autrefois, j’étais bel et bien moi même, à l’évidence, un quidam…

 

(Fin du flashback, et donc du flou et du sépia. Hop.)

 

D’où, à l’annonce de la publication des Enfants de Hurin, j’ai eu peur… Pourtant, on disait ici ou là, que, non, ça n’avait rien à voir avec « l’Histoire de la Terre du milieu » ; et que c’était bien, même ; voire très bien.

 

J’ai été faible. Je suis venu, j’ai achetu, j’ai lu.

 

Et je peux maintenant le dire : ça n’a effectivement rien à voir avec « l’Histoire de la Terre du Milieu » ; et même, c’est bien ; voir très très très très bien (rhaaaaaaaaa ; résurgence de tolkienite). Les premières pages sont redoutables, pourtant : la préface de Christopher Tolkien est à peu près aussi illisible que d’habitude, et le tout début du conte abonde en références généalogiques et chronologiques totalement incompréhensibles. Mais sans les abondantes notes du fiston. Et bien vite, on se retrouve devant un récit, un vrai récit, palpitant et cohérent, et qui – gloria allelujah ! – peut-être lu, compris et apprécié sans que l’on soit pour autant titulaire d’un doctorat en Histoire de la Terre du milieu. Ouf…

 

Reste la question de la légitimité de cette publication : encore une fois, il ne s’agit pas, comme on l’a dit parfois, « d’un » texte de Tolkien, mais d’une reconstitution a posteriori par Christopher Tolkien, empruntant à diverses sources rédigées à différentes époques. Mais, soyons francs, se montrer trop critique ici témoignerait sans doute d’une certaine mauvaise foi ; et l’on pourrait renvoyer à nouveau à la publication des œuvres de Kafka par Max Brod, et notamment à celle du Procès

 

Un point, ceci dit : il ne s’agit en aucun cas d’une « nouvelle » histoire. Dans Les enfants de Hurin, c’est essentiellement l’histoire du fils, Turin, que l’on suit. Or, cette histoire, les amateurs de Tolkien la connaissent déjà : outre les références qui y sont faites, comme aux autres « contes du Beleriand », dans Bilbo le Hobbit et plus encore dans Le Seigneur des anneaux, les grandes lignes du Narn figuraient déjà dans Le Silmarillion, et on en trouvait même, si je ne m’abuse, une ébauche incomplète dans les Contes et légendes inachevés.

 

Replongeons-nous donc au cœur du Premier Age, et peut-être dans ce qui fut sa plus sombre période. Hurin est, avec son frère Huor, un des principaux chefs des Edains (les humains) alliés aux Elfes (et notamment à Turgon, le seigneur de Gondolin, la cité cachée) contre les hordes de Melkor, ou Morgoth (le premier Seigneur ténébreux, le maître de Sauron, et un Valar, cette fois : l’allusion à Lucifer devenu Satan ne saurait faire de doute). Mais Hurin est capturé lors de la terrible bataille des Nirnaeth Arnoediad, visant à porter un coup décisif aux hordes d’Angband, mais qui se soldera par un tragique échec. Morgoth, qui entend connaître le secret de Gondolin et se venger de l’arrogance de Hurin, lance une terrible malédiction sur les enfants que le malheureux guerrier a eu avec la majestueuse Morwen, à savoir le fougueux Turin et la belle Niënor. Et nous suivrons alors essentiellement le périple de Turin, arrogant seigneur en exil qui traîne partout où il se rend la malédiction de Morgoth, entraînant le malheur et la mort de ses proches et de ses amis, tout le long d’une sanglante et sombre saga culminant dans le tragique combat contre l'effroyable Glaurung, le premier des dragons, et les conséquences épouvantables pour Turin et Niënor des ruses du Grand Ver…

 

Il s’agit bien de Tolkien, et d’un très grand Tolkien. Attention, cependant : pas celui de Bilbo le Hobbit ou du Seigneur des anneaux, mais celui, plus austère, du Silmarillion. Pour ce qui est de la forme comme de la narration, le récit des Enfants de Hurin emprunte en effet aux chroniques et aux sagas de jadis, aux Niebelungen, à Tristan et Yseult, à Beowulf, etc. (et, au-delà, à Sophocle, à Homère et à la Bible, et à bien d’autres sources encore…). Le récit est dense, l’action soudaine, les descriptions rares, et les dialogues grandiloquents au possible. Mais il y a bien, dans Les enfants de Hurin, ce souffle épique incomparable qui n’appartient qu’à Tolkien, et son intelligence du propos, sa cohérence, son érudition, sa profondeur, qui en font un modèle souvent imité mais jamais égalé. Certains passages sont véritablement saisissants, et le tout est étrangement prenant… et beau. De la beauté triste et hautaine des grands mythes. La conclusion shakespearienne est un très grand moment, de ce point de vue.

 

Il est d’ailleurs intéressant de noter, à cet égard, les parallèles que l’on peut établir entre Turin et deux autres figures majeures de l’heroic fantasy (sans que l’on puisse parler d’une influence). Ainsi, on remarquera que Turin, contrairement au reproche qui est souvent fait (à tort, à mon sens) à Tolkien n’a rien d’un héros sans peur et sans reproche vivant dans un monde manichéen. Turin est en effet un personnage arrogant, impulsif, brutal, parfois même franchement stupide, et à la moralité variable. Du coup, tout au long de son périple où il est tour à tour quasi-orphelin élevé loin de chez lui, guerrier solitaire, chef d’une troupe de hors-la-loi, général, grand seigneur, simple forestier, etc., il ne manque pas, à l’occasion, de faire penser à une version « high fantasy » du Conan de Robert E. Howard ; de même pour son mépris des dieux, maintes fois affiché, son refus du destin qui lui est promis (d’où le surnom de Turambar, « maître de son destin »), sa farouche volonté de se battre seul contre tous, s’il le faut. Mais, sous cet angle, il fait aussi et surtout étrangement penser à Elric : de même que le prince albinos de Moorcock, il est à certains égards un jouet des dieux qui entend bien se rebeller contre ces manipulations ; et, surtout, du fait de la malédiction de Morgoth, il est voué à entraîner le malheur des siens, et souvent à provoquer leur mort… surtout à partir du moment où il se retrouve armé d’une dangereuse épée runique, une épée noire

Je ne saurais garantir que la lecture des Enfants de Hurin sera à même de satisfaire tout un chacun, ni même tous les amateurs du Seigneur des anneaux. Mais je sais que j’y ai pour ma part retrouvé le Tolkien que j’adulais dans mon adolescence, et que je me suis régalé devant ce bel ouvrage (mentionnons encore une fois les fabuleuses illustrations d’Alan Lee !), superbe machine à rêver comme on n’en voit que rarement. A mille lieues de la sinistre cohorte de plagiaires qu’il a hélas engendré, Tolkien est décidément, de par son imagination, son souffle, sa cohérence et son érudition, l’incarnation même de l’heroic fantasy de qualité.

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"Le corps et le sang d'Eymerich", de Valerio Evangelisti

Publié le par Nébal

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EVANGELISTI (Valerio), Le corps et le sang d’Eymerich, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Paris, Payot – Rivages – Pocket, [1996, 1999] 2000, 280 p.

 

Les enquêtes d’Eymerich, troisième épisode, après Nicolas Eymerich, inquisiteur et Les chaînes d’Eymerich. Jusque-là, c’était plutôt bien, voire très bien ; il fallait bien une fausse note… Ben la voilà, hélas. La sauce ne pouvait pas prendre indéfiniment, et, à rejouer sempiternellement sur le même canevas, la lassitude tend à s’installer quelque peu.

 

Mais posons le cadre. Nous sommes en 1358 : l’inquisiteur Nicolas Eymerich (« le Sherlock Holmes de la Sainte Inquisition », nous dit la quatrième de couverture…) se rend à Castres pour nettoyer la ville d’une étrange hérésie, celles des « masc », mystérieuse et sanguinaire secte multipliant les exactions dans la région. Mais Castres elle-même, à vrai dire, est infectée des débris d’une hérésie plus ancienne : l’hostilité au roi de France et à ses représentants, le seigneur de Montfort descendant du chef de la croisade contre les Albigeois, mais aussi le bailli, un Armagnac, est palpable dans la cité commerçante ; on sait de source sûre que la puissante corporation des tanneurs et teinturiers professe le catharisme ! Et l’orthodoxie des seigneurs locaux est souvent remise en cause... Les ecclésiastiques, méprisés par la populace, sont bien désarmés face à cette situation : l’évêque est un vieillard à demi sénile, dépravé et cupide ; quant à l’inquisiteur, le père Jacinto (celui des Chaînes d’Eymerich : Le corps et le sang d’Eymerich décrit des événements antérieurs au second volume, qui s’en faisait l’écho ; sa lecture au préalable peut donc se révéler utile…), c’est un faible, faisant preuve d’une bien trop grande mansuétude. Eymerich compte bien changer tout cela : d’entrée de jeu, il s’impose à tous, et fait la démonstration de son autorité et de son intransigeance ; bientôt, on tente de l’assassiner… et diverses rumeurs évoquent la résurgence d’une ancienne secte que l’on croyait disparue depuis bien longtemps ; peut-être y a-t-il un lien, d’ailleurs, avec la fille monstrueuse du seigneur de Montfort, que l’on sait être née d’un inceste ? Oui, il faut bien faire quelque chose ; très tôt, Eymerich envisage un salutaire bûcher…

 

Parallèlement, de nos jours, on suit dans l’ordre chronologique la carrière d’un abject personnage du nom de Lycurgus Pinks, un scientifique américain exclu de l’Université en raison de son racisme viscéral. D’une réunion du Ku Klux Klan dans les années 1950 à un sombre avenir proche, en passant par l’Algérie peu après les accords d’Evian, la Baie des Cochons et le massacre de Jonestown, nous suivons Pinks dans ses recherches abominables visant à déclencher à l’envie une maladie foudroyante qui ne toucherait que les noirs et autres « personnes de couleur »…

 

Alors quoi ?

 

Alors, une fois de plus, ça se lit tout seul, et on y prend beaucoup de plaisir. Le personnage d’Eymerich est décidément fascinant (et encore un peu plus approfondi, on ne s’en plaindra pas), et certains seconds rôles sont de même très réussis (notamment le père Jacinto, qui fait quelque peu figure d’antithèse de l’Inquisiteur général d’Aragon). L’intrigue est dans l’ensemble astucieuse, comme d’habitude (même si le lien entre les deux trames est assez léger...), et prenante, comme d’habitude.

 

Et pourtant, ce troisième volume m’a franchement déçu.

 

Il y a à cela plusieurs raisons. Je m’empresse de préciser, tout d’abord, que le complot saugrenu à base de maladie ne touchant que les noirs et compagnie, s’il pourrait paraître nauséabond pour d’autres auteurs, reste dans la lignée des improbables coïncidences scientifiques ou pseudo-scientifiques des deux premiers volumes (honnêtement, ce n’est pas pire que les psytrons ou que les manipulations génétiques de la Rache…), et l’on ne saurait faire de faux procès politiquement corrects à Valerio Evangelisti. D’ailleurs – et ici je fais appel aux gens cultivés qui pourraient, par le plus grand des hasards, parcourir ce compte rendu miteux –, il me semble avoir lu ou vu quelque part qu’il s’était trouvé de répugnants « médecins de la mort » en Afrique du Sud du temps de l’Apartheid pour mener des recherches n’ayant rien à envier en abomination à celles de Lycurgus Pinks ; et, en outre, je suis à peu près certain d’avoir lu il y a quelque temps de cela une chouette nouvelle de science-fiction, écrite par un auteur réputé, développant également cette thématique : mais alors qui, où et quoi ? Si quelqu’un peut m’apporter un élément de confirmation sur ces deux points, je lui en serais infiniment reconnaissant (allez, je paye même une bière, hop).

 

Pas de problème ici, donc. Nous sommes dans un récit de science-fiction (mais certainement pas de hard science !), qui peut bien s’autoriser ce genre d’étrangetés. Il en va de même, d’ailleurs, pour les nombreux passages du genre « théorie du complot », ou « histoire secrète », qui émaillent ce troisième volume, de même que le deuxième : c’est un classique du thriller, après tout, pour le meilleur et pour le pire. La scène avec Hitler ou celle de Timisoara, dans Les chaînes d’Eymerich, ne m’ont donc pas gêné, de même qu’ici celles impliquant le Ku Klux Klan, et, tout naturellement, l’assassinat de Kennedy (en surfant, visiblement, sur la thèse reprise par Oliver Stone dans JFK) : c’est dans l’ordre des choses…

 

Reste à manier ce genre de procédés, surtout pour des thématiques aussi graves, avec un minimum d'élégance : ainsi, comme je l’avais mentionné, la franche gratuité de la scène à Carpentras dans Les chaînes d’Eymerich m’avait fait quelque peu soupirer… Et il en va de même ici pour une scène passablement douteuse, celle du massacre de Jonestown ; j’ai un peu honte, j’avoue, de faire pour une fois dans la critique « politiquement correcte », mais, cette fois, j’ai franchement trouvé ça de mauvais goût. Précisons : le mauvais goût, c’est bien ; il faut régulièrement choquer le bourgeois, c’est salutaire. Mais, ici, il s’agit de « mauvais mauvais goût », si j'ose dire : l’évocation larmoyante, voire sympathisante (!), du sinistre gourou Jim Jones, le côté gratuit de la chose, le côté racoleur enfin, tout cela m’a franchement gêné… d’autant plus que la scène est remarquablement écrite, pour être honnête. Etrange… J’ai un peu honte, donc, mais, voilà, pour moi, c’était de trop…

 

S’il n’y avait eu que cela, néanmoins, le bilan n’aurait pas été dramatique. Mais le problème est que, et surtout après cette scène, Valerio Evangelisti verse dans le nawak intégral : le final du roman est totalement invraisemblable, et pour le coup franchement agaçant, d'autant qu'il en rajoute encore dans la gratuité de la scène du Guyana. Jusqu’à présent, Valerio Evangelisti avait su mener des intrigues tordues, mais pour lesquelles la « suspension de l’incrédulité » coulait de source ; cette fois, ce n’est pas le cas. Et tandis qu’il nous avait épargné jusqu’à présent les inévitables plans racoleurs de torture et de bûcher (sans les nier, hein, ni faire dans la pudibonderie), l’auteur nous inflige cette fois une fin hollywoodienne avec un putain de gros bûcher ; en gros, il fait passer les trois-quarts du budget dans la pyrotechnie. Ca pourrait défouler agréablement, si ce n’était au mépris de la cohérence scénaristique et de la vraisemblance de la trame (sans parler du respect de l'Histoire !)… Hélas, la succession de twists dans les 20 ou 30 dernières pages, tous plus improbables et incohérents les uns que les autres, et la gratuité du tout, m’ont tristement donné l’impression d’une conclusion bâclée, tenant à peu de choses près du foutage de gueule… On en retiendra juste, dans le tout dernier chapitre (là encore tout à fait invraisemblable, et assez maladroit dans son pastiche de Poe), la première ébauche de l’élaboration d’un monde futuriste, que l’on trouvera plus détaillé dans l’opus suivant.

Car Le corps et le sang d’Eymerich est bien une fausse note, avant un Mystère de l’inquisiteur Eymerich que j’ai presque fini à l’heure où j’écris ces lignes, et qui me paraît pour le moment bien autrement réussi, conservant ce qui fait l’intérêt de la saga tout en la renouvelant intelligemment, et jouant à vrai dire dans un tout autre registre : de quoi remonter amplement le niveau après ce décevant troisième roman, sorte de série B se contentant d’être efficace, ce qui serait relativement honnête si elle n'était pas décrédibilisée par des ambitions mal maîtrisées visant au blockbuster poussif et limite nanar, avec une touche de mauvaise exploitation qui n’arrange rien.

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"L'Eve future", de Villiers de l'Isle-Adam

Publié le par Nébal

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VILLIERS DE L’ISLE-ADAM, L’Eve future, édition établie par Nadine Satiat, Paris, Flammarion, coll. GF-Flammarion, 1992, 441 p.

 

Une idée reçue dont il faut se débarrasser : non, la science-fiction n’est pas née aux Etats-Unis avec les auteurs de « l’âge d’or ». A vrai dire, et de manière très logique, le genre préexistait à sa désignation, forgée après quelques hésitations par l’éditeur Hugo Gernsback. Auparavant, on employait d’autres expressions, celle de « merveilleux scientifique », par exemple. Et on compte bon nombre d’illustres « précurseurs » de la science-fiction, qui ne sont donc des « précurseurs » que par convention. Certains sont restés célèbres, ainsi, outre-Manche, H.G. Wells ; on pourrait à vrai dire remonter à Mary Shelley et son fabuleux Frankenstein ou le Prométhée moderne, et sans doute au-delà… De même en France, d’ailleurs, où les auteurs s’illustrant dans le genre furent particulièrement nombreux, quand bien même ils ont pour la plupart aujourd’hui sombré dans l’oubli. Pas tous, bien sûr : nous avons tous lu Jules Verne… Mais il en est d’autres encore, que l’histoire littéraire, peut-être un peu moins sectaire alors, n’a pas confiné dans le genre, mais a élevé au rang convenant à leur génie : ainsi Rosny-Aîné, ou encore, et peut-être davantage, Villiers de l’Isle-Adam, auteur de cette fameuse Eve future, étrange pierre angulaire d’un genre en formation, à vrai dire plus paradoxale encore que « l’andréide » qui en offre le prétexte.

 

Villiers de l’Isle-Adam, en effet, n’avait rien du scientiste confiant dans l’avenir et porté sur la spéculation qui semblera caractériser la SF « à l’ancienne », à la Gernsback, puis à la Campbell. Bien au contraire, cet aristocrate – comme son nom l’indique… –, sorte de dandy sans le sou, proche des décadents symbolistes, voire mystiques, à la Huysmans, mais déjà auparavant d’un Baudelaire, partageait avec ces auteurs un profond mépris pour le progrès sous toutes ses formes, progrès technique, progrès social, ce progrès répugnant qui semblait caractériser l’esprit du siècle, tout de scientisme et de positivisme à la mode bourgeoise. Villiers de l’Isle-Adam abomine la médiocrité bourgeoise et tout ce qui semble en découler, et notamment la démocratie ; sous cet angle et sous bien d’autres, ainsi sa plume emphatique et son cynisme cruel, il n’est pas sans évoquer un Flaubert fustigeant la bêtise de l’esprit positif dans ce qu’il a de plus bourgeois avec le réjouissant Bouvard et Pécuchet.

 

Et il me semble qu’il y a ici un parallèle intéressant. Flaubert, donc, méprisait son siècle ; au réalisme plat, il préférait la grandiloquence des mythes et d’un passé idéalisé, imprégné de rêve : en témoignent les différentes versions de La Tentation de saint Antoine, Salammbô, et, dans les Trois contes, « La légende de saint Julien l’Hospitalier » et « Herodias ». Pourtant, si les œuvres citées sont de très grande qualité, on peut bien reconnaître que Flaubert n’a jamais autant excellé que dans ses romans réalistes, voire naturalistes, ceux où il emprunte les airs de la bourgeoisie pour mieux la disséquer et en faire ressortir les ridicules et les bassesses ; d’autant que l’érudition étouffante comme le goût du mot rare qui caractérisent le versant « rêveur » de l’œuvre de Flaubert n’ont à vrai dire rien à envier aux passions soudaines et vides de Bouvard et Pécuchet ; le plus fort étant que l’auteur en est bien conscient… Aussi, c’est bien l’écriture « par défi » de Madame Bovary, puis de son plus génial encore pendant masculin L’éducation sentimentale, qui ont valu au grand auteur d’entrer dans l’histoire, et d’avoir une postérité littéraire sans doute inattendue, et pour ainsi dire pas vraiment désirée : celle de Zola et du cercle naturaliste entourant le chroniqueur des Rougon-Macquart lors des Soirées de Médan. Mais sans doute ses vrais fils spirituels doivent-ils être recherchés parmi ceux qui deviendront bientôt des dissidents de ce premier cercle, en réintroduisant d’une manière ou d’une autre le rêve et l’idéal dans la sécheresse naturaliste, et, par là-même, en en rejetant les éventuelles déviances bourgeoises : Huysmans dans la décadence d’A rebours, puis dans le mysticisme outrancier du « roman de Durtal », du satanisme tentateur (… et finalement bourgeois !) de Là-bas à l’apothéose catholique d’En route, La cathédrale et L’oblat ; Maupassant dans le fantastique du Horla ; Rosny dans le « merveilleux scientifique »…

 

Et cette tension entre une imprégnation de l’esprit du siècle et son rejet vigoureux, jusqu’à la réaction dans certains cas, me semble assez caractéristique de Villiers de l’Isle-Adam, ainsi que, via Baudelaire, d’un auteur qui a beaucoup compté dans sa formation littéraire et dans l’élaboration de L’Eve future, Edgar Poe. Villiers de l’Isle-Adam abomine la médiocrité bourgeoise, le scientisme, l’esprit « positif » ; il les raille régulièrement, notamment dans ce qui deviendra les Contes cruels ; son rejet passe tout naturellement, en politique, par le légitimisme, et, pour ce qui est des idées, par une symbiose éventuellement maladroite d’un catholicisme très personnel et d’une philosophie idéaliste résultant d’une mauvaise lecture de Hegel. Au-delà, ses modèles littéraires sont à chercher dans les sources du romantisme, au-delà même de Hugo, et surtout, outre-Rhin, chez Goethe : depuis bien longtemps, Villiers de l’Isle-Adam veut écrire « son » Faust ; une grande œuvre unique, inclassable, grandiloquente, mégalomane, et à même d’illustrer cette conviction profondément ancrée chez l’auteur, que philosophie et poésie sont une seule et même chose. Plusieurs projets se solderont par un échec ; mais finalement, le Faust de Villiers de l’Isle-Adam, ce sera bien L’Eve future : un roman inclassable, unique, déroutant, d’une grande richesse, et qui a dû surprendre son auteur tout autant que son public… mais fut bien vite reconnu comme un chef-d’œuvre, loué par ses pairs (et en premier lieu Mallarmé), quand bien même il ne rapportera dans l’immédiat quasiment rien à son auteur, lequel, après une vie sans le sou, périra jeune dans la misère la plus totale. Une œuvre, enfin, tiraillée entre les extrêmes, et où, contre le projet de départ visant à dénigrer le scientisme, opposé au rêve, à l’idéal et à la foi, le résultat sera une synthèse de ces supposés antagonistes : sans doute contre les premières intentions de l’auteur, L’Eve future, de conte philosophique faustien farouchement réactionnaire et anti-bourgeois, deviendra une incarnation du plus noble « merveilleux scientifique », en dissociant la science et le progrès de la médiocrité bourgeoise, pour les rendre à l’idéal et à l’imagination qui ont de tous temps fait les plus grands génies.

 

Le génie, dans L’Eve future, ce sera rien moins que Thomas Edison, qui y jouera successivement ou en même temps les rôles de Faust (auquel il emprunte son long monologue introductif) et de Mephistopheles. Dans les premières ébauches du roman, Villiers de l’Isle-Adam entendait moquer le savant, en faire l’incarnation de cette petitesse bourgeoise, de la bêtise positiviste qu’il comptait dénoncer : il n’avait pas saisi, ainsi, l’importance de l’invention du phonographe, dans lequel il ne voyait qu’un gadget sans intérêt… servant au mieux à des utilisations grivoises on ne peut plus bourgeoises. Mais en se documentant sur son personnage, il donnera bientôt une tout autre image du génial inventeur de Menlo Park : en effet, si Edison conserve par endroits quelques traits risibles, et si son scientisme est indéniablement excessif, il n’en est pas moins dans une égale mesure un poète et un rêveur. Et, au-delà du cynisme et du matérialisme de l’expérience scientifique, il se révèle un homme fondamentalement bon, le cœur sur la main, prêt à tout pour venir en aide à son prochain.

 

A savoir Lord Ewald. Un beau jeune homme, intelligent, noble, aimable, riche… Tout pour plaire. C’est son malheur : dans sa famille, on ne tombe amoureux qu’une fois ; or il a jeté son dévolu sur la superbe Miss Alicia Clary. On ne saurait imaginer plus belle femme : elle est divine, l’incarnation même de la Venus victrix du Louvre. Seulement… Non, elle n’est pas bête : l’intelligence comme la bêtise seraient pour elle des atouts ! Non, non, c’est bien pire : elle est bourgeoise ; superficielle, n’attachant d’importance qu’à la « distinction » et aux apparences ; creuse, ne s’intéressant à rien, n’envisageant l’art que comme un passe-temps ; positive, en un mot : autant dire sans âme (p. 342 : « D’ailleurs, cet opéra-là, murmura Miss Alicia Clary, c’est du fantastique, tout cela. / – Et le fantastique a fait son temps ! c’est juste. Nous vivons dans une époque où le positif seul a droit à l’attention. Le fantastique n’existe pas ! conclut Edison »… ironique, cela va sans dire ; joli retournement !). Quoi qu’il en soit, Lord Ewald souffre de sa compagnie, de sa médiocrité ; il ne voit plus qu’une seule échappatoire : le suicide. S’il s’est rendu à Menlo Park, c’était pour revoir une dernière fois le grand homme, son ami, auquel il était venu en aide il y a de cela quelque temps.

 

Et Edison compte bien payer sa dette. Il propose un « pacte » (c’est le titre de la deuxième partie, faustien au possible) à son jeune ami : en l’espace de trois semaines, il s’engage à réaliser ses vœux, d’une manière inespérée. Voyons : ce n’est pas la chair qui désespère Lord Ewald, mais cette triste disparition de l’idéal féminin, ce manque d’âme. Eh bien ! Edison est en mesure de créer une femme artificielle, une « andréide », qui aura l’apparence exacte de Miss Alicia Clary, mais avec le supplément d’âme qui seul peut la rendre digne d’être aimée. Lord Ewald hésite ; il n’y croit guère, à vrai dire ; et puis… ne serait-ce pas tenter Dieu ? (p. 301.)

 

« En effet, ce que disaient, en réalité, ces deux hommes, l’un avec ses calculs littérairement transfigurés, l’autre avec son silence d’adhésion, ne signifiait pas autre chose que les paroles suivantes, adressées, inconsciemment, au grand x des Causes premières.

 

« « La jeune amie que tu daignas m’envoyer, jadis, pendant les premières nuits du monde, me paraît aujourd’hui devenue le simulacre de la sœur promise et je ne reconnais plus assez ton empreinte, en ce qui anime sa forme déserte, pour la traiter en compagne. – Ah ! l’exil s’alourdit, s’il me faut regarder seulement comme un jouet de mes sens d’argile celle dont le charme consolateur et sacré devrait réveiller, – en mes yeux si las de l’aspect d’un ciel vide ! – le souvenir de ce que nous avons perdu. A force de siècles et de misères, le permanent mensonge de cette ombre m’ennuie ! rien de plus : et je ne me soucie plus de ramper dans l’Instinct, d’où elle me tente et m’attire, jusqu’à m’efforcer de croire, toujours en vain, qu’elle est mon amour.

 

« « C’est pourquoi, passant d’une heure et qui ne sait d’où je viens, je suis ici, cette nuit, dans un sépulcre, essayant, – avec un rire qui contient toutes les mélancolies humaines, – et m’aidant, comme je le peux, de la vieille Science défendue – de fixer, au moins, le mirage – rien que le mirage, hélas ! – de celle que ta mystérieuse Clémence me laissa toujours espérer. »

 

« Oui, telles étaient, à peu près, les pensées que voilait, en réalité, l’analyse du sombre chef-d’œuvre. »

 

L’andréide, en effet, est plus qu’un simple simulacre, prenant l’apparence de la femme. Villiers de l’Isle-Adam, ici, s’éloigne des automates d’Hoffman et autres simulacres qui ont pu le précéder ; on passe bien au stade du robot, ou plus exactement de l’androïde, comme on le désigne de nos jours. Plus encore, à vrai dire ; en lui conférant tout à la fois une âme et un corps, il s’agit bien de faire de Hadaly une femme authentique, reproduction en moins (quelle importance ! l’andréide est de toute façon armée d’un couteau pour se défendre contre les attentats lubriques…), une femme idéale : une Eve nouvelle, une Eve future.

 

Mais, s’il entend laisser le choix à Lord Ewald – et se montre à l’occasion craintif lui-même sur les conséquences éventuelles du pacte –, nul argument prétendument « rationnel », « logique » ou « moral » ne tient face à Edison – le scientifique, le poète, le rêveur, qui compte bien asséner le coup fatal à l’hypocrisie bourgeoise (p. 333) :

 

« Je viens vous dire : Puisque nos dieux et nos espoirs ne sont plus que scientifiques, pourquoi nos amours ne le deviendraient-ils pas également ? – A la place de l’Eve de la légende oubliée, de la légende méprisée par la Science, je vous offre une Eve scientifique, – seule digne, ce semble, de ces viscères flétris que – par un reste de sentimentalisme dont vous êtes les premiers à sourire, – vous appelez encore « vos cœurs ». […] Chimère pour chimère, péché pour péché, fumée pour fumée, – pourquoi donc pas ?… »

 

C’est bien Edison, le scientifique, qui tient ce discours poussant le scientisme à ses extrêmes. Mais il ne faut pas y voir une perfidie à l’encontre du « sorcier de Menlo Park », bien au contraire ; et la suite le démontre amplement.

 

Au fil des brefs chapitres du roman, presque intégralement constitués de monologues d’Edison au style précieux et alambiqué, l’argumentaire est souvent cruellement drôle (et d’une délicieuse misogynie fin de siècle…), tandis que la description du projet de l’andréide fait se joindre le réalisme scientifique le plus absolu et le rêve le plus fou ; Villiers de l’Isle-Adam, avec le projet démiurgique qu’il attribue au « papa du phonographe », déterre ainsi l’imagination sous la science, l’âme sous les rouages, le rêve sous la réalité ; les frontières se fissurent, les diktats du « bon goût » et du « sérieux » sont bafoués, et l’auteur introduit ainsi en littérature le « merveilleux scientifique » à l’état pur. En critiquant le scientisme et le positivisme, le dandy réactionnaire succombe progressivement (si j’ose dire…) aux charmes de l’invention et de la technique, en dégage une poésie jusqu’alors inconcevable ou presque ; on peut bien dire, pour toutes ces raisons, qu’il y a déjà, dans L’Eve future, tout ce qui fait le meilleur de la science-fiction, l’émerveillement et le sens s’y mêlant, comme le rêve et la réalité.

 

Et si, en fin de parcours, l’auteur, comme à regret – ou pour obéir, finalement, à l’image qu’il entend donner de lui, mais qu’il n’en a pas moins malmenée –, suit les usages de la conclusion « morale » faisant triompher Dieu sur la science, il n’en reste pas moins que l’andréide Hadaly a témoigné tout au long du roman du succès de l’entreprise de la science contre Dieu (ou avec lui ? ou à sa place ? une entreprise étrangement légitime, en tout cas… et qui surpasse même les espérances d'Edison !). Et L’Eve future, pour notre plus grand plaisir, aura une belle et pléthorique descendance, de simulacres pensants, de robots qui rêvent, de créations faustiennes qui questionnent l’humanité, parfois avec une cruauté salutaire, en la reproduisant, en l’imitant, voire en la dépassant.

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