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"Décomposition", de J Eric Miller

Publié le par Nébal

 

MILLER (J Eric), Décomposition, [Decomposition], traduit de l’américain par Claro, Paris, Le Masque, [2005] 2008, 204 p.

 

La communication. Voilà ben que’que chose de mystérieux (ma bonne dame). Tenez, prenez ce Décomposition de J Eric Miller, un auteur ricain dont je n’avais jamais entendu parler (mais là, pour une fois, je ne dis même pas honte sur moi, parce que visiblement j'étions pas le seul). Un bouquin sans vaisseaux spatiaux ni barbare armé d’une putain de hache à deux mains ni monstre indicible et redneck tortionnaire de blondes dans une cabane au fond de la forêt dedans : vous avouerez qu’a priori, ça n’a rien de séduisant. C’est traduit par Claro, c’est au Masque. Bon… À vue de nez, voilà bien le genre de bouquin à côté duquel je serais passé en temps normal. Mais voilà, les éditions du Masque se sont montrées fort habiles dans leur stratégie de communication : dans le cadre du Grand Complot International Contre Moi, elles ont engagé deux sinistres et perfides individus pour faire la propagande de ce court roman sur le ouèbe, à la seule fin que je l’achète et que je le lise (si c’est pas mesquin, franchement). Les coupables se nomment Fabrice Colin (quelqu’un qu’il écrit des trucs bien) et Raoul Abdaloff (un ignoble gauchiss’ qui fait aussi des photos). Les deux n’ont pas tari d’éloges sur la chose. Avec tout le respect que je leurs dois, ça n’aurait probablement pas suffi pour me convaincre : ils font après tout quotidiennement ou presque l’éloge de plein de trucs bizarres avec des mots compliqués dedans ; et c’est à cause de celui dont le patronyme ne me semble pas très français que j’ai lu La Théorie des cordes, ce qui montre bien que ce n’est pas toujours à bon escient. Mais voilà, le second, qui a la ruse du comploteur communiste, et semble-t-il sur la suggestion du premier (tout aussi coupable, donc), a axé sa communication, tant sur un forum interlope que je ne nommerai pas pour ne pas faire de publicité au Cafard cosmique, qu’au cours d’une mémorable chronique de l’infréquentable Salle 101 (où l’on a par ailleurs émis des remarques douteuses pour ne pas dire déviantes sur cette merveille qu’est Le Roman de Renart, comme je les y prends), il a axé sa communication, disais-je, sur cette formule imparable (en gros) :

 

« Dans ce roman, il y a des cadavres, des poules et du caca. »

 

 

Ça, c’était un coup bas, ou je ne m’y connais pas.

 

Bien évidemment, avec un pitch pareil, je ne pouvais que me rendre dans une librairie où l’on vend des livres de pas-science-fiction pour m’emparer de la chose (en bavant, en gesticulant et en émettant des sons improbables).

 

Cela dit, en fait de cadavres, il y en a surtout un (bon, un et demi, on va dire) ; et en fait de poules, il y en a surtout une ; par contre, y’a beaucoup de caca. Et de sang et de vomi et de foutre (aaaaah, foutre, rhaaaaa). Mais j’y viens.

 

Ce n’est pas à vous, mes très chers lecteurs, que j’apprendrai que toutes les femmes sont des putes.

 

(D’ailleurs, j’aurai bientôt en principe l’occasion d’y revenir.)

 

(Oui, moi aussi, j’essaye de faire dans la communication, tant qu’à faire.)

 

(Mais j’ai peut-être raté une leçon ou deux.)

 

Donc. La narratrice/héroïne de ce roman, comme toutes les femmes, est à l’évidence une catin. Elle est d’ailleurs très belle (enfin, en tout cas, elle nous le dit régulièrement). Et passablement superficielle, pour ne pas dire conne (non, ça, c’est moi, mais j’ai peut-être mauvais fond, après tout). Un jour, peu de temps après le décès de son gniard Danny Boy (oui, parce qu’elle a commencé tôt, en plus), elle avait rencontré un type vach’ment bien, du nom de George. Intelligent, gentil, doux, très bien, vraiment. Bon, d’accord, peut-être un peu bedonnant, un peu mou, pas très causeur, pas très porté sur la flatterie, pas le plus talentueux des amants, sans doute… Mais bon : un type bien, merde !

 

 

Pffff. Toutes les mêmes.

 

Bien sûr, elle l’a jeté comme une vieille chaussette pour tomber dans les bras de Jack. Jack aussi est intelligent, certes ; d’ailleurs, il écrit des livres, alors, hein, bon. En plus, il est beau comme un dieu grec, Jack, plus expansif, et terriblement bien membré.

 

Enfin, il était. Parce que Jack était aussi un gros con. Ou un connard, plus exactement. Et notre héroïne a fini par le tuer (ça, c’est les gonzesses, hein…). Elle a fourré le cadavre dans le coffre de sa voiture, et s’est mise à tracer la route. Elle quitte ainsi la Nouvelle-Orléans, peu avant que Katrina y déboule pour diminuer la proportion de nègres et de pauvres dans la population américaine (où l’on voit bien que l’on a tort de donner des noms de femmes aux ouragans : les pondeuses, elles, contribuent à augmenter la proportion de nègres et de pauvres).

 

(Pardon.)

 

… Elle se dit qu’elle va rejoindre George, qui vit à Seattle (sur une carte, oui, effectivement, ça fait loin). Et comme dans tout bon conte de fées, tout va bien se passer (elle ne cesse de le répéter, après tout), George va l’accueillir à bras ouverts, ils vont se marier et avoir beaucoup d’enfants.

 

Oui, elle est un peu paumée. Ce qui explique pas mal de chose, sans doute, au-delà de l’incongruité de ce projet « féerique ». On ne peut pas dire qu’elle soit vraiment en cavale, d’ailleurs. Non, elle roule, et elle pense. A George, bien s… mmmh… à Jack, surtout. Elle devrait pas, mais c’est plus fort qu’elle. Et elle s’arrête régulièrement, sur une aire d’autoroute paumée au milieu du vide, dans un motel pourri sentant l’Amérique profonde, dans une station-service isolée, ou, pourquoi pas, sur la bande d’arrêt d’urgence, au mépris des insultes et des klaxons furibonds de ses concitoyens motorisés. Et là, elle ouvre le coffre, et elle regarde Jack. Il en est au stade de la rigor mortis. Mais il ne bandera plus jamais (elle a vérifié, il a la bite toute molle ; tant pis). Et, bientôt, il va commencer à se décomposer. Et ça va sentir. Pas très bon. Tiens, ça a commencé, d'ailleurs.

 

En attendant, notre héroïne a besoin d’un compagnon de route. Un vrai, pas ce salaud de Jack. Qui est mort de toute façon, alors, bon. Sur un coup de tête, elle s’en prend à un camion plein de poules destinées à finir en nuggets. Justicière de la route, elle les libère, et elle en prend une ; ça sera sa copine, elle va l’appeler Petite poule (elle est très imaginative) (ah, oui, les autres poules, en s’échappant, se font massacrer sur l’autoroute, et ça gicle de partout). Petite poule n’est pas très causeuse, cela dit. Et elle sent un peu, elle aussi. Et c’était probablement pas une très bonne idée de l’enfermer avec Jack : même mort, il était quand même mieux avec ses deux yeux. Il avait de beaux yeux, Jack. Ce salaud. Va falloir remédier à ça.

 

C’est en gros comme ça que débute ce court road movie/book. Bien sûr, au fil des nombreuses ellipses, elle va rencontrer plein de gens durant son voyage, comme un condensé d’Amérique, quelque part entre Jésus et les solderies pornos. Des flics, des rivales, des jeunes, des vieux, des qui mangent du poulet. Des gens qui s’aiment. D’autres qui s’aiment moins. Et puis elle pense, surtout (la route est monotone) ; elle devrait penser à George, mais elle a du mal à se concentrer ; alors elle pense à Jack, mais aussi à Danny Boy, à ses parents… à sa vie, quoi. Et la petite princesse n’a pas exactement vécu un conte de fées ; oh, rien d'indicible, hein... justement... Elle pense à l’amour, aussi. Et au cul. À la difficulté de tout concilier, sans doute. Et elle en parle, sans euphémismes, sans arrière-pensées ; juste un rêve en ligne de mire.

 

Au début, c’est assez drôle, sans jamais verser dans le presse-bouton, et un peu irréel. Très vite, ça devient avant tout tragique. Sans jamais abuser des effets là non plus. Et c’est toujours très cru, et même sordide. Et, étrangement, ça n’en devient que plus poignant et authentique. À un point impressionnant, à vrai dire, et avec un naturel désarmant, poétique et déprimant. On s’y attache, à cette petite conne ; on l’écoute nous parler de ses histoires, de ses plans cul, de ses courses au Wal-Mart, et on se met à bien l’aimer, à se glisser dans sa peau, presque. Et à regarder de ses yeux fatigués mais maquillés la vie et le monde tout autour. Et c’est dur, et triste.

 

Et beau. Bizarrement beau.

 

Mais triste.

Autrement dit, si je n’irais pas jusqu’à en faire un chef-d’œuvre incontournable, c’est effectivement un bon bouquin, faussement simple malgré son canevas minimaliste et totalement dénué d’originalité. Rien d’un polar ou d’un thriller, non, et finalement rien de vraiment drôle non plus ; une tranche de vie cruelle et juste, et qui touche au cœur autant qu’aux tripes.

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"La Balle du néant", de Roland C. Wagner

Publié le par Nébal

 

WAGNER (Roland C.), Les Futurs Mystères de Paris, 1. La Balle du néant, Paris, Fleuve Noir – L’Atalante – J’ai lu, coll. Science-fiction, [1996, 2002] 2008, 183 p.

 

Ça faisait un bail que j’avais envie de me mettre aux « Futurs Mystères de Paris » de Roland C. Wagner, mais, très honnêtement, je ne me sentais pas d’en attaquer la collection chez L’Atalante. Parce que, pour le coup, ça risquait de faire un peu cher, et je n’étais pas certain que tous les volumes soient aisément disponibles… Et puis la nouvelle est tombée : « Les Futurs Mystères de Paris » allaient enfin être repris en poche, chez J’ai lu. Joie ! Le premier tome, La Balle du néant, est donc sorti tout récemment (dans la foulée de la réédition du très bon L.G.M. ; à croire que Roland C. Wagner porte à lui seul ou presque les sorties SF chez J’ai lu… qui trouve même le moyen de caler des pubs pour ses sorties fantasy en fin de volume ; ce qui, dans un sens, est plutôt comique) ; c’était l’occasion ou jamais. Hop.

 

« Les Futurs Mystères de Paris », donc. Le lien avec Les Mystères de Paris d’Eugène Sue est plutôt ténu : « feuilleton », avec un aspect social, sans doute… On cherchera plutôt du côté des « Nouveaux Mystères de Paris » de Léo Malet, la fameuse série de polars mettant en scène l’incomparable détective privé de l’agence Fiat Lux Nestor Burma. Ce qui tombe plutôt bien en ce qui me concerne : j’avoue ne pas être très fan de polars (soyons francs : c’est surtout que je n’y connais rien, honte sur moi, et que ça ne m'attire pas vraiment, sauf exceptions), mais le personnage de Burma m’a toujours séduit, que ce soit au travers de mes (rares) lectures de Léo Malet, ou des très chouettes adaptations en BD qu’en a réalisé le grand Jacques Tardi. Alors, une série de polars SF placée sous cette auguste enseigne, forcément, ça me parlait ; d’autant que ce que j’avais pu lire ici ou là de Roland C. Wagner (pas grand chose, certes) semblait m’indiquer que l’auteur disposait du ton approprié pour ce faire.

 

Le privé des « Futurs Mystères de Paris » (un fan de Burma, donc) répond au nom improbable de Temple Sacré de l’Aube Radieuse. Normal, c’est un Millénariste. En effet, Tem – oui, on l’appellera plutôt comme ça, hein – fait partie de ces étranges individus apparus après la Grande Terreur de 2013, qui entretiennent un lien particulier avec la Psychosphère et disposent de Talents hors du commun. Des sortes de X-Men baba-cools, quoi. Tem, en l’occurrence, est doué du Talent de transparence ; mais laissons-le s’expliquer lui-même (p. 168) :

 

« Imaginez que vous vous promenez sur un trottoir au milieu de la foule. Vous ne pourrez jamais prêter attention à toutes les personnes que vous croiserez ; il en subsistera une certaine proportion que vous ne remarquerez même pas, sinon sous la forme de silhouettes noyées dans la masse.

 

« Eh bien, pour le commun des mortels, je fais le plus souvent partie de ces silhouettes. Ma sœur Rivière Paisible du Matin Calme aime à dire que je « glisse entre les mailles du tissu de la réalité ». Si j’ai affaire à des individus sensibles à mon Talent – et à condition de ne pas être attifé à ce moment-là comme le croisement d’un clown et d’un épouvantail –, je peux me faufiler parmi eux, traverser leur champ visuel, voire les toucher sans qu’ils s’en rendent compte.

 

« Très pratique pour les filatures, pensez-vous. Mais imaginez mon calvaire dès lors qu’il s’agit d’interroger des témoins. »

 

Effectivement. Parvenir à se faire servir un verre n’est pas toujours évident non plus. D’où l’emploi de ce borsalino vert fluo dont Tem s’affuble systématiquement ou presque pour engager la conversation. Ce qui n’empêche pas les gens, mais aussi, étrangement, les caméras, les machines, les dossiers, etc., de l’oublier bien vite.

 

Tem est donc un privé. Déjà, de nos jours, un privé, ça s’occupe surtout d’affaires de fesses, à filer des amants volages notamment (« I’ll nail your ass! »… pardon). C’est encore plus vrai dans ce monde d’après la Grande Terreur primitive, où l’humanité s’est assagie, et où crime et violence sont généralement de l’histoire ancienne. Mais il y a pourtant quelques exceptions ; et quand la belle bourgeoise Laura Sanifer vient contacter Tem dans un troquet parisien, c’est pour lui confier sa première enquête concernant un crime de sang : son frère, le fameux physicien Herbert Sanifer, vient d’être assassiné dans de mystérieuses circonstances ; on a retrouvé son corps exsangue, tué par balle, dans une chambre d’hôtel fermée de l’intérieur. Et Tem de se lancer dans cette sale histoire, avec à ses côtés sa secrétaire très particulière, une aya communiste et facétieuse du nom de Gloria. Une « chambre close »… Quoi de mieux pour se mettre dans les pas de Nestor Burma ?

 

 

Alors bon.

 

Commençons par la dimension polardeuse. Ben ici, franchement, en ce qui me concerne, le bilan n’est pas très glorieux. J’avoue ne pas raffoler des mystères à base de « chambres closes », dont la résolution me paraît le plus souvent décevante (d’ailleurs, je me suis fait chier comme un rat mort à la lecture du Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux, classique du genre s’il en est…). Mais, ici, la question ne se pose pas vraiment : il n’y a en effet guère de « mystère » dans cette « chambre close », tant le contexte science-fictif comme le titre donnent la clé de « l’énigme » (aha) avant même que l’on entame le roman (même pour une bille comme moi, c’est dire)… Restent à mettre en lumière les circonstances exactes, et surtout à identifier l’assassin. On se retrouve donc très vite devant un whodunit de base. Ce qui ne serait pas forcément gênant… si l’enquête n’était pas aussi laborieuse, et sa résolution « malhonnête ». Bon, il faut dire que Tem n’est pas un détective particulièrement doué : les âmes charitables diront de lui qu’il est « inexpérimenté » ; les autres diront qu’il est surtout un peu con… Un bien beau loser, ce qui joue plutôt en sa faveur (en tant que personnage, veux-je dire…). Mais, à son manque effarant de méthode, il faut hélas ajouter de nombreux rebondissements pas toujours très crédibles (au passage, dans ce monde s’acheminant vers la non-violence harmonieuse et tout et tout, il y a tout de même beaucoup de cadavres, sans que ça ne choque personne) et quelques digressions pas forcément bienvenues ; les « fausses pistes » sont énormes, avec quelques personnages trimballant tout au long du roman un panneau clignotant « Je suis un suspect ! Regardez-moi, regardez-moi, je suis quand même très très suspect ! » excluant leur culpabilité, et la résolution de l’enquête par Tem tient à peu de choses près de l’intervention divine (la conclusion est d’ailleurs passablement expédiée). Autrement dit, si La Balle du néant n’était « qu’un » polar, on pourrait très légitimement le qualifier de médiocre, pour ne pas dire franchement mauvais.

 

Heureusement, il est d’autres éléments qui jouent en sa faveur, et remontent quelque peu le niveau. Et en premier lieu Tem, qui est un très bon personnage : un crétin de loser tragicomique, pas vraiment héroïque, mais/et donc terriblement sympathique. Clichés et bonnes idées s’équilibrent bien chez lui, ses gimmicks sont bien vus (le borsalino vert fluo m’a beaucoup plu...), et on s’y attache, tout simplement. C’est hélas, le seul bon personnage du roman : pour Gloria, je suis assez partagé (elle est tantôt amusante, tantôt lourdingue, comme bon nombre des – nombreux – traits d’humour qui parsèment le roman), tandis que la plupart des victimes/suspects/témoins/potes sont épais comme du papier à cigarette (et en premier lieu Michel Viard, pour le coup vraiment trop cabot à mon goût).

 

Au-delà, ce sont les aspects les plus science-fictifs qui sont les plus intéressants, et permettent d’éviter le naufrage. On pourra notamment relever quelques très bonnes idées pour ce qui est des Talents : la transparence, bien sûr (superbe concept qui contribue énormément à faire de Tem ce très chouette personnage, et dont l’auteur joue assez habilement), mais aussi, par exemple, la métanoia psychique (je suis fan…). Je suis plus partagé pour ce qui est de l’univers : une certaine atmosphère s’en dégage, mais tout cela reste encore bien flou… Cette idée d’une « humanité assagie », ainsi que je l’avais déjà évoqué en parlant de Cette crédille qui nous ronge, me paraît toujours très improbable, mais, après tout, je ne demande qu’à être convaincu, et le roman n’insiste de toute façon guère sur ce thème (je suppose qu’il deviendra plus important dans les volumes ultérieurs). La Psychosphère, par contre (et sans doute parallèlement), encore à peine esquissée, m’a l’air fort intéressante ; et il en va de même pour la thématique des Tribus (avec ses dérives sectaires et leurs signes de ralliement). Et pis y’a la droge, bien sûr.

 

 

« Y’en a un peu plus, je vous le mets ? » Allez. Le roman est complété par une nouvelle intitulée « S’il n’était vivant » (pp. 165-184), basée sur un prétexte passablement dickien, avec des vrais morceaux de secte millénariste (au sens strict…) dedans. Sympa, mais sans grand intérêt ; et Tem se présentant à nouveau aux lecteurs, on n’échappe pas à quelques redites. Si l’on ajoute que le roman est introduit par un « Prologue » (pp. 7-17) que j’avoue avoir trouvé assez maladroit, dans la mesure où il ne se rattache que difficilement à ce qui nous est raconté par la suite (Tem nous y est « présenté » pour la première fois… mais le petit couillon que l’on croise dans ces pages n’a pas grand chose à voir avec le privé au borsalino fluo. Le « Prologue » ne consiste en fait qu’en une longue présentation du Talent de transparence ; le seul autre lien que l’on pourrait faire avec la suite, c’est Gloria, et ça tient en une ligne…), et si l’on tient compte des nombreuses digressions pas toujours très utiles de La Balle du néant (tout ce qui se rattache de près ou de loin à « Vieille Branche » me paraît superflu, et la « quête » de Tem s’interrogeant sur la Grande Terreur et la Psychosphère auprès de Viard ne s’intègre pas toujours très bien dans le fil du récit), on a quand même au final l’impression d’un roman, non seulement bancal, mais surtout passablement « artificiel », et n’atteignant la longueur requise qu’au prix d’expédients voyants et pas très glorieux. Une manière de « tirer à la ligne » sur seulement 184 pages… encore que l’expression ne soit pas très appropriée : non, on n’a pas le temps de s’ennuyer, et même si l’enquête est poussive, même si le cadre est flou, on trouve bien de temps à autre un petit quelque chose d’intéressant. Ne serait-ce que Tem.

Ce qui justifiera au moins une deuxième tentative, que j’espère plus convaincante. Mais, pour ce premier contact, je ne peux que m’avouer déçu…

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Un cantique pour Leibowitz, de Walter M. Miller Jr

Publié le par Nébal



MILLER Jr (Walter M.), Un cantique pour Leibowitz
, [A Canticle For Leibowitz], traduit de l'américain par Claude Saunier, présente édition revue et complétée par Thomas Day, [Paris] Denoël – [Gallimard], coll. Folio Science-fiction, [1959, 1961, 2001] 2002, 462 p.


Ainsi que je l’avais brillamment démontré en rendant compte de ma lecture d’A comme Alone, l’apocalypse est proche. On est foutus. Fou-tus. Cela dit, les plus perspicaces d’entre vous auront noté que, dans mon énumération des circonstances justifiant l’extinction prochaine de l’humanité, je n’avais étrangement pas mentionné les scientifiques irresponsables, ceux qui filent des bombes atomiques et des armes bactériologiques aux chefs d’États, et sont subventionnés par Al-Qaïda pour détruire la Terre avec le LHC. Parallèlement, je n’avais qu’assez peu parlé des religieux (qui font en gros la même chose, mais avec des mots plutôt que des diodes et des équations). Mais c’est que je réservais ces deux causes pour évoquer un classique du genre « post-apocalyptique » : l’indispensable Un cantique pour Leibowitz, unique roman achevé du guère prolifique Walter M. Miller Jr, qui lui valut le prix Hugo du meilleur roman 1961. Et même que c’était mérité. Un fix-up riche et fort, à l’incomparable ton tragicomique, qui, en trois étapes à plusieurs siècles de distance, nous conte le triste destin de la Terre, ravagée par la guerre, puis se reconstruisant lentement... pour recommencer les mêmes conneries. Un roman placé sous le signe de la mémoire, et traitant des complexes notions de science, de foi et de responsabilité.

Tout a pété. Probablement dans les années 1960. Quel camp a attaqué l’autre ? Peu importe. Cette guerre n’a pas eu de vainqueurs, et c’est l’humanité entière qui l’a eu dans le cul. L’holocauste nucléaire a suscité la colère des survivants, qui ont trouvé un bouc-émissaire tout désigné : les savants, dont les recherches ont abouti à ce cauchemar. Aussi les scientifiques rescapés ont-ils été impitoyablement chassés, au cours d’une folle croisade des pastoureaux, tandis que les livres, par nature suspects, étaient détruits ; et il ne subsista bientôt plus rien de l’ancienne civilisation, qui paracheva ainsi son suicide collectif.

Mais il faut mentionner alors le rôle d’Isaac Leibowitz. C’était à l’origine un physicien, un de ces savants que l’on eut tôt fait de rendre coupables. Après la guerre, le remords et la tristesse le poussèrent à embrasser la foi catholique : il devint moine de l’ordre cistercien, puis fonda son propre ordre, l’ordre albertien (en référence au maître de l’Aquinate ; mais on parlera ensuite de l’ordre albertien de Leibowitz...) ; à partir d’une abbaye située dans le sud-ouest de ce qui fut les États-Unis, il forma ses disciples à devenir des « contrebandiers en livres » et des « mémorisateurs ». L’abbaye acquit ainsi un vaste ensemble de précieux documents, dits Memorabilia ; mais, à mesure que les siècles passaient, tandis que le monde s’enfonçait dans la barbarie, les moines de l’ordre albertien de Leibowitz oublièrent ce que ces documents signifiaient : pendant des siècles, ils les recopièrent inlassablement et les enrichirent d’enluminures... sans rien y comprendre.

Fiat homo. Bien des siècles après le martyre du Bienheureux Leibowitz (dont la canonisation se fait attendre), frère Francis Gerard de l’Utah, un novice un tantinet simplet, découvre au cours d’une vigile dans le désert, sur l’indication d’un mystérieux pélerin, un abri contenant d’inestimables documents : tout porte à croire, en effet, que ces textes incompréhensibles, ces plans, ces listes, sont des reliques du fondateur de l’ordre lui-même ! Et ce crâne, doté d’une dent en or, ne serait-ce pas celui de son épouse ? Mais cette découverte ne suscite guère la joie de l’abbé Arkos, qui craint qu’elle ne nuise à la canonisation de Leibowitz, trop de miracles tuant le miracle..

Fiat lux. Bien des siècles après la découverte de frère Francis Gerard de l’Utah, la Terre amorce enfin sa « renaissance ». Des savants, dits « Thsons », redécouvrent petit à petit, et par leurs propres moyens, la science de l’ancienne civilisation. Thson Taddéo, le plus brillant d’entre eux, se rend à l’abbaye de l’ordre albertien de Leibowitz : il se trouve enfin quelqu’un à même de comprendre les Memorabilia, et d’en tirer profit ! Mais l’abbaye dirigée par Dom Paulo, inévitablement, se trouve alors mêlée aux intrigues politiques et aux ambitions territoriales des plus puissants chefs de guerre, et en premier lieu du dictateur Hannegan de Texarkana, le protecteur de Thson Taddéo... tandis que science et foi, après des siècles d’ignorance, sont à nouveau amenées à débattre.

Fiat voluntas tua. Bien des siècles après les travaux de Thson Taddéo, l’humanité a enfin retrouvé le niveau scientifique qui était le sien avant le Grand Déluge de Flammes. L’homme, alors, s’est à nouveau lancé dans la conquête de l’espace... mais la menace de la guerre nucléaire gronde une fois de plus. L’histoire semble se répéter, et la tâche de l’abbé Zerchi s’annonce des plus rudes...

Le traumatisme d’Hiroshima et la peur de l’holocauste nucléaire entretenue par la guerre froide imprègnent bien entendu le roman. Mais ce ne sont pas les seuls aspects développés par l’auteur, et il semblerait bien qu’il faille ajouter, à l’origine d’Un cantique pour Leibowitz, un autre événement important de l’histoire récente, auquel Walter M. Miller Jr aurait pris part en tant que pilote de l’armée américaine : le bombardement de l’abbaye du Mont-Cassin au début de l’année 1944. Le monastère du Mont-Cassin, fondé par saint Benoît de Nursie en 529 et berceau de l’ordre bénédictin, demeura pendant de nombreux siècles l'un des plus importants « lieux de savoir » de l’Occident : sa bibliothèque resta longtemps une des plus riches d’Europe, conservant nombre d’ouvrages antiques témoignant d’une riche civilisation  devenue largement incompréhensible ; et si la règle de saint Benoît imposait aux moines le travail manuel, elle accordait également beaucoup d’importance aux travaux littéraires : l’ordre de saint Benoît remplit ainsi, au fil des siècles, une mission de conservation de la science, tandis que le monastère du Mont-Cassin faisait figure de possession stratégique. Aussi sa destruction par les alliés début 1944 eut-elle une résonnance particulière, hautement symbolique, dépassant largement le seul événement militaire (non négligeable, hein : cette bataille, longue et sanglante, fut bien capitale dans la reconquête de l’Europe...). Le parallèle entre le Mont-Cassin et l’abbaye de l’ordre albertien de Leibowitz s’établit tout naturellement.

Mais, à partir de là, Walter M. Miller Jr développe plusieurs axes de réflexion. Un cantique pour Leibowitz, ainsi, s’appuie sur une philosophie pessimiste de l’histoire, envisagée de manière cyclique. Dire que « l’histoire se répète » serait sans doute trop simpliste ; il n’en reste pas moins que l’humanité, au cours des trois étapes du roman, reproduit à peu de choses près l’histoire que nous avons connues, de la chute de Rome à la crise des missiles cubains... L’ordre albertien de Leibowitz se veut une institution garante de la mémoire de l’humanité ; mais à quoi sert cette mémoire, si l’homme, incapable de retenir (ou de comprendre...) les leçons du passé, s’empresse de reproduire les mêmes erreurs ?

Ce qui nous amène à un deuxième axe. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : la phrase de Rabelais est devenue proverbiale... Et la complexe question de la responsabilité des scientifiques, trop souvent évacuée pour de mauvaises raisons (où l’esprit de corps et le raisonnement par l’absurde ont leur part), traverse le roman de bout en bout. On sait (enfin, on devrait savoir, mais, bon...) que le progrès scientifique n’implique nullement le progrès moral, et l’histoire en a fourni bien des exemples. Or la question de la responsabilité des scientifiques, dans les années 1950, tandis que Walter M. Miller Jr rédige les nouvelles qui formeront son roman, est à peu de choses près personnifiée par Robert Oppenheimer, le père de la bombe atomique, obsédé par les conséquences potentielles de son invention, et qui multiplie les avertissements teintés de remords tandis que la course aux armements s’engage entre les États-Unis et l’Union soviétique... Un cantique pour Leibowitz revient régulièrement sur cette question, avec une certaine ambiguité, sans jamais sombrer dans une position extrême. Leibowitz et Thson Taddéo évoquent bien Oppenheimer ; la mission de l’ordre albertien de Leibowitz est certes envisagée sous un jour positif, de même que les recherches de Thson Taddéo ; mais ce dernier se compromet avec le dictateur Hannegane, et les moines, s’ils s’acharnent à conserver contre vents et marées les Memorabilia, ne se privent pas de stigmatiser la lâcheté et l’inconscience des scientifiques qui, en prétendant ne pas se préoccuper de l’aspect éthique de leurs découvertes, ont confié aux tyrans de quoi détruire le monde...

Le troisième axe découle largement du précédent, et ne peut sans doute guère être envisagé de manière totalement indépendante : c’est la question des rapports entre la foi et la science. L’auteur se montre très astucieux dans l’approche de cette thématique, sachant susciter des réactions différentes dans les trois parties. Dans la première, ces moines recopiant « bêtement » ce qu’ils ne comprennent pas sont souvent risibles, et en premier lieu le novice Francis, pas spécialement futé ; le sentiment d’absurde domine, et avec lui le rire (quand bien même jaune). C’est encore plus ou moins le cas dans la deuxième partie, mais avec plus de finesse, les personnages étant moins caricaturaux : Dom Paulo n’est certainement pas un imbécile ni même un intégriste, il accueille volontiers Thson Taddéo, et se réjouit de la renaissance scientifique ; pourtant, il ne peut réprimer un frisson quand le brillant frère Kornhoer, qui réinvente la lampe (et la met en marche au cours d’une scène particulièrement mémorable...), suggère de décrocher un crucifix pour y placer son invention... Il a conscience de ce que cette gêne peut avoir d’absurde, mais finit bien par comprendre, lors d’une conférence de Thson Taddéo, que, quand bien même son ordre religieux est voué à la préservation de la science, la science redécouverte peut s’opposer aux enseignements religieux. La mission de l’ordre albertien de Leibowitz montre ici toute son ambiguïté... Et, dans la troisième partie, alors que les savants ont à nouveau confié aux tyrans l’arme atomique assimilée à « Lucifer » (le « porteur de lumière », rappelons-le : le diable incarne ainsi à certains égards le savant ultime, et l’abbé Zerchi, en envisageant les tristes conséquences potentielles de la sincérité des savants, en vient à envisager l’ange déchu comme le plus sincère d’entre eux...), la question se pose d’une manière plus flagrante encore, sous un angle purement éthique (et de manière poignante) : la légitimité de l’euthanasie (envisagée selon l’optique du prêtre, ce qui peut faire grincer des dents ; mais sans doute ne faut-il pas en tirer de conclusions hatives – au passage, Walter M. Miller Jr s’est finalement suicidé...). Et c'est finalement la notion du mal qui en vient à être envisagée, et celle de la douleur qui lui est assimilée... et, par voie de conséquence, se pose la question de la bonté de Dieu tandis que l'humanité sombre encore dans le chaos : est-elle vouée à subir éternellement le châtiment du péché originel ?

Je n’ai fait qu’esquisser ici (et sans doute maladroitement) les très nombreuses questions soulevées par Un cantique pour Leibowitz. C’est incontestablement un roman riche, profond et saisissant. Mais, après un démarrage que j’avoue avoir trouvé un peu lent, c’est aussi un romant passionnant et subtil. Les personnages sont attachants, et l'écriture assez adroite, jouant astucieusement des longues ellipses et des modes de pensée des différents protagonistes ; la quatrième de couverture, ici, a sans doute raison de mentionner Le Nom de la rose : les thématiques en sont proches, aucun doute là-dessus, mais si le style n’adopte jamais la complexité archaïsante et érudite du roman d’Umberto Eco, on pourra y apprécier, de même, un emploi souvent savoureux des saintes écritures, et plus encore du latin (« Deo gratias ! » Et je ne peux m’empêcher, là encore, de repenser à la scène de l’ampoule...). Autre référence mentionnée, inévitable : Docteur Folamour de Stanley Kubrick ; et on y trouve bien ce ton unique, entre farce burlesque et tragédie. Avec ceci de particulier, néanmoins, que le roman de Walter M. Miller Jr ne se contente pas de faire rire (souvent), d’horrifier ou de déprimer (tout aussi souvent, l’équilibre est impressionnant), mais sait aussi, à l’occasion, émouvoir...

Aucun doute : Un cantique pour Leibowitz mérite bien ses lauriers de classique de la science-fiction (avec par ailleurs une très légère teinte de... disons de fantasy, parfaitement appropriée). C’est un très, très grand roman, assez unique en son genre. Du coup, je me tate : Walter M. Miller Jr en avait entamé une « suite », L’Héritage de saint Leibowitz, qui fut achevée à titre posthume par Terry Bisson (un des rares auteurs à être en mesure de le faire, sans doute) ; m’en vais peut-être y jeter un oeil, à tout hasard...

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A comme Alone, de Thomas Géha

Publié le par Nébal

 

GÉHA (Thomas), A comme Alone, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière blanche, 2005, 161 p.

 

 

L’actualité est formelle (et Didier Super aussi) : on va tous crever. Entre la crise économique, les réserves de pétrole qui s’épuisent, les impôts (c’est un SCANDALE !), les pédophiles, les socialistes (donc), les terroristes narabes, la Chine qui monte, les Etats-Unis qui descendent, les OGM qui nous transgéniquent, le tabac qu’on peut plus fumer à cause des fascistes hygiénistes mangerbouger.fr, les poules qui choppent la grippe et les vaches qui jouent de l’entonnoir, les jeunes qui fument de la droge et qui écoutent du blaque métal, le réchauffement climatique, l’insécurité qu’y nous font, les hordes mongoles qui déferlent sur l’Occident, la conquête de l’espace au point mort (sauf chez les Chinois – putains d’Chinois !), la surpopulation, les femmes, la décadence de l’Europe chrétienne, le football, la République, l’oubli des Valeurs, les ch'tis, le téléchargement, GTA, la Nouvelle Chanson Française, Astérix aux Jeux Olympiques, et les extraterrestres qui ne se pointent toujours pas, en vérité j’vous l’dis : on est foutus. Fou-tus.

 

 

CHAMPAGNE !

 

Autrement dit, c’est le moment idéal pour lire du post-apo (ou, à défaut, regarder des films de sous-Mad Max avec des Italiens ou des Philippins chevauchant des 125 customisées dans des carrières). Comme un avant-goût, quoi. En ce moment, de l’apocalyptique ou du post-apocalyptique, je m’en tape pas mal, d’ailleurs (je vous causerai très bientôt de l’excellent Un cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller Jr, par exemple). Tenez, il y a peu, j’ai lu (et bien aimé) La Terre sauvage de Julia Verlanger (compte rendu rédigé, mais qui figurera en principe ailleurs qu’ici, au moins temporairement). Une trilogie publiée originellement à la fin des années 1970, dans la mythique collection « Anticipation » du Fleuve Noir, sous le pseudonyme plus « viril » de Gilles Thomas, et que Laurent Genefort a eu la bonne idée de rééditer chez Bragelonne, en guise d’inauguration de sa collection des « Trésors de la SF ». De très chouettes romans de gare, sans prétention mais bien foutus et prenants, et qui ont eu leur petite influence.

 

Xavier Dollo, par exemple, est un fan. Rien de vraiment étonnant, dès lors, à ce que son premier (court) roman, publié chez « Rivière blanche » (une collection au nom pour le moins évocateur, mais je vous en avais déjà parlé à plusieurs reprises), soit signé « Thomas Géha » (un pseudonyme tout aussi évocateur), et sente bon l’hommage à la trilogie de Julia Verlanger (remerciée d’entrée de jeu). Si « l’apocalypse » n’a pas pris la même forme, les ressemblances sont en effet nombreuses. Le cadre est à nouveau la France dévastée d’après-demain (avec une prédilection pour la Bretagne, c’est original, mais ça s’explique…), et la population s’y partage en deux catégories : aux « groupés » de Verlanger correspondent les « Rasses » de Géha, moutons sous la coupe de loups qui sont tous autant de dictateurs en puissance, généralement, ici, des fanatiques religieux (« Fanars ») ou des fanatiques militaires (« Fanams ») ; mais certains préfèrent garder leur liberté, et survivre par leurs propres moyens : chez Verlanger, on parlait de « solitaires », ici, « d’Alones ». Le héros – et narrateur – est à nouveau un Alone, Pépé reprenant ici le rôle de Gérald.

 

Et c’est parti pour un périple débordant d’action, de dangers improbables et de cannibalisme. En l’occurrence, nous suivrons Pépé dans trois aventures différentes (les trois « parties » du roman ont une relative indépendance) : nous le verrons tout d’abord confronté à un groupe de Fanars ; ensuite, avec deux comparses, Pépé se rendra à Rennes (oui, oui, à Rennes !) où il aura maille à partir avec un (inévitable) mutant (on notera que Julia Verlanger, pour sa part, n’insistait guère sur ce thème) ; enfin, dans la troisième et la plus longue partie, Pépé se mettra sur les traces de Grise, l’Alone qui l’a élevé, qui lui a tout appris… et qu’il aime.

Rien de très original ni dans le fond ni dans la forme, donc, mais un plaisir somme toute comparable. Et il faut bien arrêter tout de suite les mauvaises langues : non, il ne s’agit pas de « plagiat », mais d’un hommage, honnête, assumé et enthousiaste, et finalement très sympathique. Ce qui – outre le métier – explique sans doute une profonde différence de ton : là où les romans de Julia Verlanger étaient dans l’ensemble très noirs, durs, déprimants (quand bien même ils visaient avant tout le divertissement), le ton est ici plus léger, voire humoristique. Le Pépé (un peu couillon, au passage) évolue en effet dans un monde nécessairement peu original (même s’il y a quelques chouettes idées ici ou là, comme les Nadrones, et surtout les voitortues, je n’en dis pas plus…), mais l’auteur sait en tirer parti, en multipliant les allusions et références souriantes à tout ce que la culture populaire a pu produire de plus enthousiasmant (comics, films d’horreur – bon, d’accord, là, il en fait peut-être un peu trop…), les clichés d’autant plus réjouissants qu’ils sont gros, les punchlines qui en pètent… Il s’autorise même une impressionnante private joke qui, on peut le dire, est une des publicités les plus originales que j’aie jamais vues. Tout cela est donc très geek (comme c’est qu’y faut dire, y paraît), mais aussi très frais : référencé mais pas servile, spontané, volontaire et parfois jubilatoire, honnête et sans prétention, ça se lit tout seul, comme un chouette roman de gare. Pari tenu, donc.

Bon, évidemment, ce premier roman n’est pas sans défauts : le manque d’originalité de la chose peut faire tiquer, l’optimisme relatif de même. Au-delà, je me trompe peut-être, hein, mais je ne serais pas étonné d’apprendre que ce roman a été écrit au fur et à mesure, et peut-être sur une durée assez longue : d’une part, cela expliquerait sans doute ses défauts de construction (les trois parties qui sentent un peu le fix-up, leurs conclusions souvent expédiées et pas forcément très crédibles… on notera d’ailleurs que chacune est à tous les égards plus ambitieuse que la précédente) ; d’autre part, le style de l’auteur m’a paru s’améliorer au fur et à mesure du roman : souvent maladroit dans la première partie, il est déjà plus correct dans la deuxième, et tout à fait convaincant et approprié dans la troisième. Me goure-je ? C’est fort possible…

Mais en attendant, ça me donne d’autant plus envie de passer à la suite, Alone contre Alone, que j’imagine plus aboutie. A comme Alone, avec ses défauts, étant déjà fort sympathique, ça s’annonce comme un très chouette divertissement. À très bientôt, donc…

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"Lilliputia", de Xavier Mauméjean

Publié le par Nébal

 

MAUMÉJEAN (Xavier), Lilliputia. Une tragédie de poche, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, 2008, 445 p.

 

En voilà un roman que j’attendais avec une certaine impatience, pour ne pas dire une impatience certaine ! C’est que Xavier Mauméjean, c’est bon, mangez-en : son nouveau roman, qui s’est fait attendre (si l’on excepte la friandise Freakshow!, sympathique mais sans doute un peu trop foutraque ; on sent par contre l’écriture en parallèle…), figurait parmi mes achats prioritaires en cette Rentrée Littéraire 2008©, dont je ferais volontiers un des « événements » (mais ça, je l’avais déjà dit). D’autant que ce fort beau Lilliputia était annoncé chez Calmann-Lévy, dans l’excellente collection « Interstices », dont j’ai déjà eu l’occasion de vanter les mérites à maintes reprises (étrangement, et d’une courte tête, ce n’est pas là le premier roman francophone de la collection – titre détenu par un Martin Winckler qui ne m’intéresse franchement pas du tout…). Un éloignement – tout relatif – des terres interlopes de la littérature de genre ? En termes de positionnement éditorial, sans doute. Faut-il y voir l’annonce d’une évolution prochaine, je ne saurais le dire. Mais une chose est sûre : ce roman correspond parfaitement aux critères de la collection, tant il est, heu, « bizarre », naviguant entre deux eaux, le réalisme – avec tout ce qu’il peut avoir de sordide… et de surréaliste – se mêlant avec une sorte de fantaisie (fantasy ?) baroque, pour un résultat passablement iconoclaste. Drôle et sérieux. Prenant et érudit. Autrement dit, c’est bien du Mauméjean. Or, Mauméjean, c’est bon, mangez-en (je l’ai déjà dit ?).

 

On connaît la passion de l’auteur pour les freaks, et plus largement les monstres : bon nombre de ses écrits en témoignent, et notamment Ganesha (toujours pas lu, honte sur moi, malédiction de la pile à lire énorme…) et Freakshow! (et plus largement le Club Van Helsing dans son ensemble ; hélas, mille fois hélas… mais passons). Lilliputia se fait plus explicite encore à cet égard, puisque – et la jolie couverture de Néjib Belhadj Kacem donne déjà le ton – nous nous y enfonçons plus résolument que jamais dans le monde fascinant et glauque des phénomènes de foire. En l’occurrence, des nains.

 

Aaaaaah, les nains… « Je voudrais être un nain… »

(Pardon.)

 

Mais pas n’importe quels nains, ici. Et certainement pas les inévitables teigneux barbus qui n’aiment pas les elfes, lampent comme des sagouins, tranchent une multitude de genoux de leur énorme hache à deux mains, et subissent inévitablement les blagues lamentables de leurs comparses donjonneux (honte à Peter Jackson, au passage). Pas non plus les voyageurs en terre cuite qui ornent les pelouses des beaufs jusqu’à ce que le FLNJ ou Amélie Poulain s’en occupent. Non, les nains de Lilliputia sont des vrais gens, des vrais nains. Et des nains « parfaits », plus précisément : hauts de moins d’un mètre, mais proportionnés.

 

(Vous connaissez Weng Weng ?)

 

(Sinon, j’imagine que les héros de l’indispensable Freaks de Tod Browning correspondraient également assez à la définition.)

 

Et pas n’importe quelle foire : Lilliputia, Dreamland, un parc d’attractions de Coney Island au début du XXe siècle, construit d’après la Nuremberg du XVe siècle. Mais en miniature, au format de ses habitants, une multitude de nains parfaits en provenance du monde entier, plus ou moins installés là de force. Un spectacle réjouissant pour les « Grands » de New York ou d’ailleurs, qui, le dimanche, parcourent les rues de Lilliputia en riant du spectacle de cette mini-humanité. Qu’ils sont meugnons…

 

Et le pire, dans tout ça, c’est que « (1) Authentique ».

 

Elcana est un de ces nains parfaits. Les premières pages du roman (sublimes) nous content les origines du personnage, dans une Europe de l’Est rurale, froide et cruelle. Le jeune homme, qui a eu la mauvaise idée de se dresser (pas bien haut, certes) (non, bon, j’arrête) contre l’injustice, doit bientôt quitter sa lugubre terre natale. Et c’est ainsi qu’il va tomber entre les griffes de Gumpertz et Reynolds, les directeurs de Dreamland, qui ont envoyé aux quatre coins du monde leurs sbires pour dénicher des nains parfaits. Aussi Elcana va-t-il traverser l’Atlantique, et être parqué dans Coney Island, l’île des gangs et des parcs d’attractions, sans ombres ni couleurs. Il va découvrir Lilliputia, ce monde factice offert en spectacle aux touristes, avec sa pseudo-noblesse et son authentique pauvreté décrétées d'en-haut (eh ! il faut bien que ça ait l’air d’une vraie ville…). Et Elcana va y trouver sa place, dans la brigade des pompiers (avec son irrésistible petit camion rouge). Mais les pompiers de Lilliputia sont d’un genre particulier, outre leur petite taille : attraction incontournable du parc, ils se doivent d’intervenir à tout bout de champ, pour le plus grand plaisir des visiteurs ; aussi les incendies sont-ils généralement programmés, et les pompiers pyromanes… Le danger est bien réel, pourtant. Et quand les accidents se multiplient, et que la colère commence à gronder dans Lilliputia, attisée par une jolie institutrice et son amoureux d’Elcana, rebelle éternel et porteur de feu au foie nécessairement douloureux, la réponse des directeurs ne se fait pas attendre : « The show must go on », quitte à défoncer les nains à la cocaïne pour les rendre plus enthousiastes (et sexuellement actifs). Non, décidément, ça ne passe pas : Elcana, à nouveau, va devoir se dresser contre l’autorité, celle des Grands, celle du bonimenteur Gumpertz, du sénateur Reynolds et de leur brute MacMurdo, bien sûr, mais aussi, derrière, celle de Sebastian, le mystérieux démiurge maître de la foudre, trônant au sommet de son gratte-ciel éléphantesque, et qui n’a jamais été aussi influent que depuis qu’il est mort. Mais, pour cela, il lui faudra trouver des alliés, peut-être parmi les Ferries de Luna Park, ou les freaks qui hantent encore les ruines du Steeple-Chase…

 

Et le résultat fascine et séduit. Lilliputia, c’est une extraordinaire virée en contre-plongée dans un monde factice et d’autant plus authentique, où le XXe siècle naissant s’élabore, celui de la science triomphante et de la société du spectacle, de Disneyland et d’Auschwitz, où le mythe se mêle au quotidien, où la souffrance est donnée en spectacle, et où la différence sert d’exutoire. Un conte prométhéen (décidément !) placé sous le signe du feu : le feu des incendies (programmés ou non), bien sûr, mais aussi les feux de l’amûûûûûr (inévitables) ; feux d’artifice et feux-follets, feux de la rampe et de la révolte… Et le tout à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer, là où les verres des Grands se saisissent à deux mains, où leur narines débordent de poils, où leurs chats sont des tigres et les boutons de leurs ascenseurs sont inaccessibles.

 

Ce qui nous vaut une superbe galerie de personnages (ce petit con d’Elcana en tête, mais aussi Frances Lockheart / princesse Pee-Wee, le pyromancien irlandais Flint Beltaine, le héros aux boucles d’or Perfect Tommy, l’insupportable Lilian – Pandora ? – Box, le gentleman Wallace, le révérend Jones…) et nombre de scènes remarquables, poétiques et fortes : l’enfance d’Elcana et sa découverte de Lilliputia, bien sûr, mais aussi de superbes miniatures, comme l’épopée du hot-dog, le trouble du paysan devant les strips de Krazy Kat et Percy, Brains, He Has Nix, ou une mémorable humiliation/leçon de danse par le « kinétosophe et professeur en verticalité » Janos. Et, bien sûr, de grands moments épiques, dans les flammes rongeant progressivement Dreamland, sur la Lune des Trente-Neuf Suprêmes, dans le labyrinthe du Steeple-Chase, sur les terrains-vagues où les reliques des gangs newyorkais livrent leur baroud d’honneur…

 

La plume de Xavier Mauméjean s’y montre plus efficace que jamais, érudite sans gratuité, à la fois raffinée et prenante, et plus émouvante et moins dispersée qu’à l’ordinaire. L’auteur sait susciter tour à tour le rire et l’effroi, la tendresse et la colère, et sa comédie humaine en miniature devient bien ainsi une saisissante « tragédie de poche », avec tout l’excès et la grandiloquence que cela suppose.

 

… Ce qui m’amène d’ailleurs à formuler une petite critique (... quelle arrogance !). Je me suis bel et bien régalé avec Lilliputia, et j’en recommande sans l’ombre d’un doute la lecture. Mais le fait est que, passée l’excellentissime première moitié du roman (disons même les deux tiers), j’ai un peu décroché, j’ai « moins adhéré ». Je ne saurais en effet parler de défaut, dans la mesure où ce qui m’a quelque peu gêné fait à l’évidence partie du « projet » de l’auteur. Mais voilà : j’avoue avoir moins aimé la dernière partie du roman, délaissant de plus en plus le « réalisme » des premières séquences pour une fantaisie plus baroque et surréaliste, plus mythique en somme. Ce qui suscite bien des scènes fascinantes, mais rompt quelque peu avec l’équilibre si délicatement entretenu jusqu’alors. Et surtout – mais c'est à mettre en parallèle –, je confesse avoir trouvé le roman, non, les dialogues, essentiellement, « trop écrits », trop parfaits, trop beaux, trop réfléchis, et notamment dans cette dernière partie ; certes, l’histoire est imprégnée de mythe grec et nous est contée à la façon d’un bonimenteur, ce qui justifie tout à fait ce choix ; mais, à l’occasion, je confesse avoir soufflé quelque peu devant les excès les plus flagrants en la matière, les doubles-sens permanents, les vers impromptus, les jeux de mots parfois lourdingues, la grandiloquence de plus en plus présente… Ici, j’ai trouvé que le roman affirmait « trop » son caractère d’artifice ; c’est bien approprié, pas de doute là-dessus, mais cela m’a néanmoins paru parfois pénible… Mais, bien sûr, cela n’engage que moi : cette petite déconvenue ne saurait être qualifiée de « défaut », et encore moins être perçue comme rédhibitoire ; je ne fais qu’exprimer mon ressenti personnel, avec ce que cela comporte d’éventuellement crétin/mesquin ; mais peut-être en attendais-je « trop », aussi, à ma manière…

Ce petit bémol mis à part, Lilliputia m’a de toute façon comblé : c’est un superbe roman, finement écrit, riche et saisissant. Et Xavier Mauméjean confirme avec éclat qu’il est bien un des écrivains français les plus intéressants du moment, au sein des littératures de l’imaginaire comme au-delà ; avec son conte prométhéen, il contribue tout naturellement à rompre les barrières cloisonnant l’art et le divertissement, et on ne va pas s’en plaindre…

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"L'Anniversaire du monde", d'Ursula Le Guin

Publié le par Nébal

 

LE GUIN (Ursula), L’Anniversaire du monde, [The Birthday Of The World], traduit de l’américain par Patrick Dusoulier, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain, [2002] 2006, 406 p.

Ursula K. Le Guin est grande, et le « cycle de l’Ekumen » est un des plus grands chefs-d’œuvre de la science-fiction. Là, c’est dit. Enfin, re-dit. J’en étais convaincu depuis longtemps, mais ce n’est certainement pas ce recueil de nouvelles (... étrangement dépourvu de table des matières, faut croire qu’il n’y a pas de petites économies…) qui va me faire changer d’avis. Cette œuvre récente, qui constitue si je ne m’abuse la dernière incursion d’Ursula Le Guin dans cet univers, se montre en effet bien digne des plus beaux textes que l’auteur a eu l’occasion de nous prodiguer au fil des années.

 

Six des huit nouvelles composant L’Anniversaire du monde se rattachent explicitement au cycle ; pour ce qui est de la septième, Ursula Le Guin, dans sa « Préface » (pp. 7-14), considère que l’on pourrait éventuellement l’y rattacher (j’avoue trouver ça douteux…), tandis que la huitième et la plus longue, à l’en croire, n’a rien à voir (quand bien même on n’y verrait pas forcément de contradiction indépassable). Mais, au-delà de l’appartenance ou non au « cycle de l’Ekumen », ce passionnant recueil est de toute façon remarquablement cohérent. A bien des égards, on pourrait y voir une épure et un aboutissement des œuvres antérieures, tant l’intrigue, souvent, est reléguée au second rang, et l’accent mis sur la description de sociétés et de leurs institutions selon une perspective anthropologique (plus encore que dans Le Dit d’Aka ; en l’occurrence, ici, ce sont essentiellement la sexualité et les systèmes matrimoniaux qui sont envisagés) ; la science (humaine et sociale) est donc au premier plan, ce qui fait bien de ce recueil une œuvre de « hard science » pour le moins singulière ; mais Ursula Le Guin, dont le talent n’est plus à démontrer, n’en oublie jamais pour autant ses personnages et leurs émotions, et fait toujours preuve de sa subtilité et de son élégance coutumières.

 

« Puberté en Karhaïde » (pp. 15-38) donne le ton. Nous retrouvons dans cette courte nouvelle le cadre de Géthen, la planète où se déroulait La Main gauche de la nuit (et, accessoirement, « Le Roi de Nivôse »). L’élément qui avait retenu notre attention, alors, était bien sûr l’étrange hermaphrodisme des Géthéniens, et cette conséquence troublante : l’absence de division sexuelle dans la société. Mais Ursula Le Guin regrettait, semble-t-il, de n’avoir pu alors aborder la sexualité des Géthéniens « de l’intérieur » ; les notions de « kemma » et de « soma » étaient bien entendu évoquées, mais ces questions étaient néanmoins surtout envisagées par le biais d’un observateur étranger, et l’intrigue ne permettait pas forcément de s’y attarder. D’où cette nouvelle (p. 9) :

 

« […] je suis retournée à Géthen après vingt-cinq ou trente ans d’absence. Cette fois-ci, je n’avais pas de Terrien mâle, intègre mais désorienté, pour venir brouiller mes perceptions. J’étais à même de pouvoir écouter un Géthénien chaleureux qui, contrairement à Estraven, n’avait rien à cacher. Cette fois-ci, je n’avais pas l’ombre d’une intrigue. J’ai pu poser des questions. J’ai pu voir comment fonctionnait le sexe. J’ai pu enfin pénétrer dans une maison de kemma. J’ai pu vraiment m’amuser. »

 

Et le résultat est bien passionnant. C’est que la puberté a quelque chose de particulièrement traumatisant sur Géthen : les Géthéniens sont à la fois (ou alternativement) des hommes et des femmes ; mais le premier kemma, qui est ainsi la première « transformation », n’en est que plus perturbant… Les craintes des adolescents sont bien rendues, et la nouvelle se montre à la fois tendre et subtile, à la fois pudique dans sa justesse et libertaire dans sa conclusion. Un complément indispensable.

 

« La Question de Seggri » (pp. 39-88) adopte une forme bien différente : il s’agit cette fois d’une compilations de rapports adressés à l’Ekumen, d’origine variée, et décrivant le fonctionnement bien particulier de la planète Seggri sur plusieurs siècles. Sur Seggri, pour de complexes raisons, les hommes sont 16 fois moins nombreux que les femmes. L’organisation sociale s’en ressent nécessairement : les hommes, dans cette société, vivent à l’intérieur d’immenses châteaux, où ils passent l’essentiel de leur temps à s’entraîner en vue de compétitions sportives destinées à augmenter leur prestige individuel ; les femmes vivent à l’extérieur, dans des villes et villages, et ce sont elles qui travaillent. Pour les besoins de la reproduction, les hommes sortent régulièrement des châteaux, mais uniquement pour se rendre dans des « forniqueries », où les femmes les louent pour leur faire l’amour, le tarif variant en fonction du prestige de l’homme, de ses talents d’amant ou de reproducteur. Dans cette société, les hommes font à certains égards figure de privilégiés (on aurait d’ailleurs envie de dire « au sens strict » : leur sort n’est guère enviable !), mais ce sont indéniablement les femmes qui disposent du pouvoir. L’arrivée de l’Ekumen sur Seggri, inévitablement, va bouleverser la donne ; et, dans les châteaux, un vent de révolution va se mettre à souffler… Un ensemble de récits variés, tous passionnants et bien vus, rien à jeter.

 

Suivent deux nouvelles ayant la même planète pour cadre : mais il faut dire que, sur O, les relations sexuelles sont d’une complexité rare. Il y a à la base un système de parentés classificatoires : tout individu appartient en effet à une « moietié », qu’il hérite de sa mère biologique ; tout un chacun est donc, soit du « Matin », soit du « Soir ». Le tabou de l’inceste est logiquement étendu à l’ensemble de la moietié : une personne du Matin ne peut avoir de relations sexuelles qu’avec une personne du Soir, et inversement (ce qui exclut donc 50 % de la population). Rien de bien compliqué jusqu’ici ; mais il faut y ajouter la pratique du « sedoretu », qui y est une forme de mariage impliquant quatre partenaires : un homme et une femme du Matin, et un homme et une femme du Soir. Ce qui suppose plusieurs relations (p. 112) :

 

« On est censé avoir des rapports sexuels avec ses deux conjoints de l’autre moietié, mais pas avec le conjoint de sa propre moietié. Ainsi donc, chaque sedoretu comporte deux relations hétérosexuelles, deux relations homosexuelles, et deux relations interdites.

 

« Les relations sexuelles attendues dans chaque sedoretu sont :

 

« La femme du Matin et l’homme du Soir (le « mariage du Matin »)

 

« La femme du Soir et l’homme du Matin (le « mariage du Soir »)

 

« La femme du Matin et la femme du Soir (le « mariage du Jour »)

 

« L’homme du Matin et l’homme du Soir (le « mariage de la Nuit »)

 

« Les relations interdites sont entre la femme du Matin et l’homme du Matin, ainsi qu’entre la femme du Soir et l’homme du Soir, et elles ne portent pas de nom particulier, à part « sacrilège ». »

 

Un système complexe, donc, dans lequel le mariage ne peut se faire sur un coup de tête, mais doit être longuement préparé à l’avance ; et un système, notons-le également, qui, bien loin de condamner les relations homosexuelles, ou de se contenter de les tolérer, en fait une norme. Ajoutons pour finir que, sur O, la moietié et le sedoretu ne sont pas les seules institutions originales s’appliquant aux relations familiales : l’habitat est en outre collectif au-delà du seul sedoretu « nucléaire » (c’était plus ou moins le cas sur Géthen également, semble-t-il), sous la forme de groupes domestiques assez largement égalitaires pouvant faire penser à la zadruga autrefois pratiquée par les Slaves du Sud, mais préservant néanmoins l’intimité et l’individualité de tout un chacun… sans exclure pour autant, a fortiori dans le cadre du sedoretu, la pression du groupe. Et tout cela nous donne un cadre étoffé et cohérent, sur lequel Ursula Le Guin s’étend donc à travers deux nouvelles, qu’elle envisage elle-même comme des « comédies de mœurs » (p. 11). Pourquoi pas ? Dans « Un amour qu’on n’a pas choisi » (pp. 89-111), nous suivons essentiellement un jeune homme, étranger dans une communauté, confronté à la difficulté de choisir des partenaires pour former un sedoretu : lui est fou amoureux d’un garçon, mais c’est à quatre que l’on se marie, et il a bien du mal à s’intégrer… Une jolie nouvelle, étrangement teintée d’une légère coloration fantastique. J’y ai néanmoins préféré « Coutumes montagnardes » (pp. 112-141), variation originale sur l’amour impossible dans le cadre du sedoretu (sur une base à nouveau homosexuelle, mais lesbienne, cette fois), joli texte dont le cadre rural et montagnard, richement détaillé et pittoresque, m’a parfois rappelé l’étonnante Étude à propos des chansons de Narayama de Shichirô Fukazawa, superbement adaptée pour le cinéma par Shohei Imamura sous le titre de La Ballade de Narayama, en dépit d’une thématique bien différente et d’un ton incomparablement moins « dur »… A vrai dire, la nouvelle d’Ursula Le Guin n’est d’ailleurs pas dénuée d’une certaine frivolité, d’un certain humour en définitive, qui la rendent d’autant plus savoureuse.

 

La nouvelle suivante, « Solitude » (pp. 142-178), prend le contre-pied de ces deux récits. Autant O était caractérisée par une certaine promiscuité, et en tout cas un riche tissu de relations sociales, autant Onze-Soro réduit ces dernières à leur plus simple expression, à tel point que, pour bon nombre d’observateurs, il serait presque légitime de dire qu’il n’y a pas de société sur Onze-Soro. Sans doute l’histoire trouble de cette planète y est-elle pour quelque chose, quand bien même on ne saura jamais exactement comment on en est arrivé là : Onze-Soro est à l’évidence un monde post-apocalyptique, et son fonctionnement contemporain découle pour une bonne part du traumatisme causé par la catastrophe qui a anéanti l’ancienne société. Quoi qu’il en soit, hommes et femmes y vivent séparément : les hommes, élevés à la dure, s’isolent dans les déserts, tandis que les femmes vivent ensemble dans des « cercles de tantes » aux relations minimes. Il n’y a pas de couple formel, institutionnalisé : hommes et femmes ne se rencontrent qu’occasionnellement pour la reproduction (les femmes vont « prospecter »), et il est bien rare que des paroles soient échangées ; le risque est grand, en effet, de succomber alors à la « sorcellerie » de l’autre… L’individu semble valorisé par rapport à toute forme de groupe, et, par-dessus tout, l’introspection, la solitude, le détachement, certains diraient « l’indifférence »… Voilà qui ne facilite pas la tâche des observateurs de l’Ekumen : inutile d’espérer approcher les hommes, qui se montrent généralement agressifs ; quant aux femmes, elles ne se livrent pas davantage, et l’étrangère trop curieuse est bien vite ostracisée… La seule exception, ce sont les enfants. Et c’est pourquoi une ethnologue de l’Ekumen, Feuille, décide de s’installer sur Onze-Soro avec ses deux enfants, quitte à les instrumentaliser… Mais il y aura un prix à payer : sa fille Sénérité, la narratrice, sera ainsi élevée dans la culture d’Onze-Soro, jusqu’à ce qu’un fossé infranchissable s’établisse entre elle et sa propre mère. Une très belle nouvelle, à l’atmosphère lourde et perturbante, jolie variation sur la communication et l’acculturation où, pour une fois, c’est l’observateur qui s’abandonne à la culture observée.

 

Avec « Musique ancienne et les femmes esclaves » (pp. 179-241), on s’éloigne de la thématique des relations sexuelles et des institutions matrimoniales. C’est l’occasion de retrouver le monde de Werel, décrit dans Quatre Chemins de pardon, dont ce texte forme à certains égards la « cinquième nouvelle ». Postérieure aux autres, elle nous amène à suivre le calvaire de l’ambassadeur de l’Ekumen Musique Ancienne, emporté dans le chaos de la guerre civile, aux mains de factions radicales et prêtes à tout, dans le cadre d’une ancienne plantation largement abandonnée, mais où l’esclavage reste une réalité très concrète. Très différent des précédents, et nécessitant sans doute la lecture préalable de Quatre Chemins de pardon (disons au moins qu’elle est fortement conseillée…), ce récit cruel et désespéré ne manque cependant pas d’atouts, et marque durablement.

 

On retrouve la thématique des systèmes matrimoniaux, mais en-dehors du cadre de l’Ekumen (l’auteur dit que l’on pourrait éventuellement l’y rattacher, mais la – très – légère teinte de fantasy que l’on peut déceler dans ce texte me gêne quelque peu à cet égard – mais bon, je pinaille…), dans « L’Anniversaire du monde » (pp. 242-279). Ursula Le Guin s’est cette fois inspirée de sociétés anciennes (et en premier lieu de celle des Incas), pour livrer à nouveau un récit remarquablement subtil et détaillé. Dans ce monde anonyme, nous assistons, depuis la famille royale, à la décadence d’une théocratie, suite à des rivalités familiales et à une étrange prophétie. Le sacré imprègne ce texte, les personnages étant considérés comme d’essence divine : Dieu y est envisagé sous une forme double, le roi et la reine, son épouse, qui est également sa sœur ; Dieu-lui-même et Dieu-elle-même se voient confier le bon ordre du monde : ils peuvent lire l’avenir par-dessus l’épaule de l’autre, et la danse de Dieu-lui-même, lors de l’Anniversaire du monde, relance la course du soleil. Mais les enfants du couple royal / divin, dont la narratrice, destinée à devenir Dieu à son tour quand elle épousera son frère cadet à la mort de Dieu, sont eux aussi de nature divine, tabous, et par-là même coupés du monde. Le bouleversement global est joliment envisagé à travers cette cellule familiale hors-normes, distinguée du commun des mortels et ne connaissant pas le tabou de l’inceste. Une superbe nouvelle, incroyablement riche et juste (et, au passage, une belle réflexion, passablement libertaire, sur la religion et l’autorité).

 

Le recueil s’achève enfin sur une longue novella intitulée « Paradis perdus » (pp. 280-399), radicalement différente de tout ce qui a précédé, et ne s’intégrant « absolument pas » (p. 13) dans le « cycle de l’Ekumen » (quand bien même il n’y a pas à mon sens de contradiction essentielle). Il s’agit d’une variation sur un thème passionnant mais néanmoins éculé de la science-fiction : celui du vaisseau générationnel (ou « vaisseau-monde », ou « arche stellaire »…). J’avouais, au tout début, ne pas être certain d’y trouver grand chose d’intéressant : ce thème m’a toujours fasciné, certes, mais Ursula Le Guin pouvait-elle vraiment y apporter quelque chose, après (bien après !), notamment, Les Orphelins du ciel de Robert Heinlein et Croisière sans escale de Brian Aldiss ? Objectivement, pas grand chose de nouveau sous le so… sous l’éclairage artificiel ; mais le fait est que ça se lit très bien (et même vraiment très très bien) : les inévitables controverses philosophico-théologiques suscitées par le voyage y sont traitées avec une grande finesse et une profondeur que je n’avais probablement encore jamais rencontrée sur ce thème, le cadre est magnifiquement détaillé, les personnages sont humains et attachants, et les péripéties, quand bien même elles sont largement prévisibles (encore que...), n’en sont pas moins passionnantes (joli tour de force !) ; si l’on nage bien vite dans les complots, on reconnaîtra à l’auteur de ne pas verser excessivement dans le manichéisme (disons, plus exactement, que si la science est bien valorisée contre la religion, et s’il y a du « complot jésuite » dans l’air, les religieux ne sont pas pour autant présentés, soit comme des enflures, soit comme des victimes, mais comme des gens qui ont fait un choix finalement tout à fait défendable, et séduisant…) ; et j’ajouterai que la conclusion est d’une grande force, tout à fait poignante : le malaise qui suinte de ces pages est remarquablement bien rendu.

Alors, sans surprise, L’Anniversaire du monde est bien un excellent recueil, enrichissant encore l’extraordinaire « cycle de l’Ekumen » (et personnellement, j’en reprendrais bien volontiers…). La passionnante thématique des relations sexuelles et des institutions matrimoniales y est décortiquée avec adresse et profondeur ; le rappel de ce que ces relations et institutions ont de fondamentalement « social » (pour ne pas dire « juridique ») et non « naturel », contrairement à ce que certains ânes bâtés ne cessent de répéter, est par ailleurs fort bienvenu… Et l’on peut également y voir un bel éloge de la diversité des cultures et du relativisme, et en même temps une intéressante réflexion sur la coutume et le sacré. Du fait de son épure, je n’en ferais peut-être pas la meilleure porte d’entrée pour aborder ce monument de la science-fiction ; mais ceux qui ont déjà fait le premier pas ne pourront que se régaler avec cet excellent recueil.

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La Foire aux atrocités, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

 

BALLARD (J.G.), La Foire aux atrocités, [The Atrocity Exhibition], préface de William Burroughs, postface de François Rivière, traduit de l’anglais par François Rivière, Auch, Tristram, [1969, 1972, 1990, 2001] 2003, 219 p.

 

 

Bon.

 

 

Quand faut y aller…

 

* Nébal retrousse ses manches et fait craquer ses jointures *

 

Donc. La Foire aux atrocités de J.G. Ballard.

 

 

Heu…

 

 

Un bouquin qu’il va être vach’ment commode pour en parler.

 

 

Bon, ça va être compliqué, là. Le problème, en fait, c’est que Nébal est un con et qu’il en a conscience. Voyez-vous, si je n’étais pas con, je pourrais vous parler de La Foire aux atrocités en long, en large et en travers, disserter pendant des pages et des pages, et poser indirectement un fier mais honnête « j’ai compris ce bouquin, je peux donc en parler ». Si j’étais seulement con, sans en avoir conscience, ou con, conscient, mais aussi malhonnête, je pourrais en faire une critique, en essayant de faire croire que « j’ai tout compris » (comme Thierry Roland devant La Vérité si je mens) (authentique), et, avec un peu de chance, je pourrais même faire illusion, y’en a plein qui y arrivent. Alors, bon.

 

Mais là, je fais comment ?

 

Je suis bien embêté.

 

Parce que le fait est que j’ai envie d’en parler, de La Foire aux atrocités. Et que, si je n’oserais pas en recommander impérativement la lecture pour des raisons évidentes, je pense pouvoir dire en toute honnêteté que, oui, j’ai aimé ce bouquin pour le moins spécial. Un sursaut d’orgueil m’amène même à croire que je n’y ai pas « rien » panné, que j’y ai capté au moins le minimum syndical (« guère plus », me souffle ma conscience, « et c’est même pas dit »).

 

 

Mais en parler…

 

Bon. Essayons.

 

Donc. La Foire aux atrocités de J.G. Ballard. Une œuvre hors-normes (publiée par Tristram, sympathique éditeur auscitain – tout arrive – qui nous avait déjà gâtés avec, notamment, une superbe édition du chef-d’œuvre de Laurence Sterne La Vie et les opinions de Tristram – eh eh ! – Shandy, lisez-moi ça tout de suite ; ah, et, au passage, en octobre, on devrait avoir droit au premier tome de l’intégrale des nouvelles de J.G. Ballard, justement – joie, joie), une œuvre hors-normes, disais-je, que, pour une fois, l’on peut bien qualifier sans rougir « d’expérimentale ». Certains n’hésiteraient d’ailleurs pas à dire « illisible »… Et on avouera qu’il faut s’accrocher, tout de même.

Un roman ? C’est écrit dessus, et c’est ce que disent plein de gens sans doute compétents. Mais un roman sans trame, découpé en chapitres plus ou moins indépendants – que l’on pourrait à certains égards considérer comme des nouvelles (certains ont d’ailleurs été édités de manière indépendante, et je me souviens avoir lu « Amour et napalm : export U.S.A. » dans Le Livre d’or de la science-fiction consacré à Ballard) –, découpés à leur tour en paragraphes titrés qui constituent autant de… heu…

1°) « Romans condensés », selon le mot de l’auteur lui-même ?

2°) Fragments d’écriture automatique collés ensemble dans un gigantesque et foutraque cut-up ? Le livre est préfacé par William Burroughs himself, et cela ne saurait surprendre, tant la première comparaison qui vient à l’esprit s’établit tout naturellement avec Le Festin nu

 

3°) Poèmes en prose glauques et malsains ? On pourrait régulièrement penser à Lautréamont, ou, mieux encore (à mon sens, hein : Les Chants de Maldoror m’emmerdent profondément…), à Rimbaud : Une saison en enfer 2, le Retour !

 

4°) Tableaux, ou photographies ? On sait l’importance de la peinture dans l’œuvre de Ballard, qui cite régulièrement dans son ouvrage des œuvres picturales, notamment surréalistes ; et le fait est qu’un certain nombre de ces paragraphes sont au moins « relativement » statiques.

 

5°) Films ? Un montage dément et répugnant de « films d’atrocités », à la manière de ces mondos qui connurent leur essor au moment-même où Ballard écrivait son roman ? Avec la même ambiguïté en ce qui concerne l’authenticité des images : aux actualités revenant sur l’assassinat de J.F.K. à Dallas le 22 novembre 1963 tel qu’il fut filmé par Abraham Zapruder ou sur les victimes vietnamiennes de bombardements au napalm se mêlent ainsi des séquences plus intimes, mais parfois non moins « atroces » ; j’avoue aimer assez l’idée de courts-métrages tournés par des malades mentaux sous la supervision d’un docteur encore plus malade, telle qu’elle est plus clairement exprimée dans l’intéressante adaptation cinématographique de La Foire aux atrocités réalisée par Jonathan Weiss…

 

6°) Documents techniques ? Études psychologiques morbides, rapports d’opérations chirurgicales, dissections sociologiques… mode d’emploi pour le XXe siècle.

 

Un peu de tout ça, et d’autres choses encore, sans doute. Un périple déstabilisant dans une société démente ; icônes pop immortalisées sur le papier glacé ; hélicoptères rôdant au-dessus des âmes perdues ; potentiel érotique des accidents automobiles, des génitoires de Ralph Nader, de la coiffure de Ronald Reagan ; élaboration de la victime idéale confiée à un panel de psychotiques, d’étudiants et de ménagères (récurrence de la figure de Jackie Kennedy) ; immenses panneaux publicitaires, Marilyn Monroe, Albert Camus, James Dean ; la science comme plus haute expression de la pornographie ; des projets d’assassinat, la star, la veuve ; préparatifs pour la IIIe Guerre mondiale ; « sens technique » ? « Pas comme vous l’entendez » ? Paysages intérieurs, continuum espace-temps ; la médecine dans l’espace, l’arrogance et la fougue des voitures américaines ; communication, bruits, manipulation ; Shanghai, Auschwitz, Hiroshima, Dallas, une route entre l’aéroport et les studios de Shepperton, une plage sur la côte d’Azur ; une accumulation d’énumérations, d’analyses, d’exposés techniques ; chirurgie plastique et course présidentielle ; des morts ; Ballard.

 

Premiers chapitres : « La Foire aux atrocités » ; « L’Université de la mort » ; « L’Arme du crime » ; « Vous : Coma : Marilyn Monroe » ; « Notes pour une dépression mentale » ; « Le Grand Nu américain » ; « Cannibalisme estival » ; « Tolérances du visage humain » ; « Vous, moi, et le continuum ». Il y a essentiellement Travis (Talbot, Tallis, Trabert, Talbert, Travers, Traven…), dépressif, peut-être un docteur – il rêve, réfléchit, conduit, baise, crée, détruit, projette, regarde ; sa femme Margaret, qui meurt ; Karen Novotny, fantasme, icône, victime ; Catherine Austin, fantasme/médecin ; le Dr Nathan, voix de la raison pure/pédante/démente ; et d’autres, Webster, Vaughan (on le retrouvera dans Crash!, ainsi que bon nombre d’autres éléments de La Foire aux atrocités). Il y a surtout Ballard. Un catalogue d’obsessions qui reviennent sans cesse : la mort de Kennedy et celle de l’épouse de Ballard l’année suivante, accidents automobiles et bombardements au napalm, stars du cinéma ou de la politique, chirurgie et psychiatrie, Freud et Brigitte Bardot, publicité et solitude. Un catalogue d’icônes au sens incertain ; une langue d’une beauté exceptionnelle, sculptant des images fortes ; une pornographie de béton et de tôle froissée, sublimée par la froideur du scalpel et la précision des vocables. Un extrait au hasard (« Notes pour une dépression mentale », « Formules opérationnelles », p. 88) :

 

« Désignant une chaise près de son bureau à Catherine Austin, le Dr Nathan étudiait les publicités élégantes et mystérieuses parues l’après-midi même  dans des exemplaires de Vogue et Paris-Match. Il s’agissait successivement de : (1) L’orbite gauche et l’arc zygomatique de Marina Oswald. (2) L’angle entre deux murs. (3) Un « intervalle neural » – un balcon au vingt-septième étage de l’hôtel Hilton de Londres. (4) Un silence au cours d’une conversation tenue à l’extérieur d’une exposition d’accidents de voiture. (5) L’heure, 11 h 47 du matin, le 23 juin 1975. (6) Un geste – un avant-bras étendu sur une couverture de coton. (7) Un retour à la conscience – la bouche d’une jeune femme et ses yeux dilatés. »

 

Cette édition de La Foire aux atrocités comprend à la fin de chaque chapitre d’indispensables commentaires de Ballard, qui forment à leur tour une œuvre à part entière, parfois éclairante, parfois plus cryptique encore que le texte original. On y trouve par ailleurs cette « note d’intention » (p. 145) :

 

« Il est inutile que je précise que je crois fermement qu’il devrait y avoir davantage de sexe et de violence à la télévision, et non pas moins. Tous deux sont de puissants catalyseurs de changement dans des domaines où justement le changement est attendu et urgent. »

 

La forme change quelque peu par la suite. Travis (Talbot, Tallis, Trabert, Talbert, Travers, Traven…) n’apparaît plus (quand il apparaît), que dans les titres fractionnés, les paragraphes poursuivant la dissection du monde et de la psyché, plus froide que jamais. « Projet pour l’assassinat de Jacqueline Kennedy » : « Dans son rêve du plan 235 de Zapruder / Tallis était de plus en plus préoccupé / par le personnage de la femme du Président. / Les méplats de son visage, comme les / autos de la parade abandonnée, / lui transmettaient le complet silence / de la Plaza, véritable géométrie d’un meurtre. / « Mais je ne pleurerai pas avant que ce soit fini. » » « Amour et napalm : export U.S.A. » : « La nuit, ces visions d’hélicoptères et de la Zone démilitarisée / se fondaient dans l’esprit de Traven avec le spectre / du corps de sa fille. Son visage émacié / était suspendu dans les corridors du sommeil. / Le mettant en garde, elle paraissait vouloir enrôler / toutes les légions d’affligés à ses côtés. / De jour, les vols de B-52 / passaient au-dessus des digues rompues du delta, / symboles uniques de la violence et du désir. » Etc. (« Crash ! » ; « Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan »). Un extrait au hasard (« Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan », « qui lui étaient renvoyés par un millier d’écran de télévision », p. 188) :

 

« Fantasmes sexuels reliés à l’image de Ronald Reagan : les organes génitaux du challenger présidentiel ont exercé une fascination qui ne s’émousse pas. On a fabriqué des organes génitaux imaginaires à partir (a) des parties buccales de Jackie Kennedy (b) de l’extrémité d’une conduite d’échappement de Cadillac (c) d’une panoplie du prépuce du Président Johnson (d) d’un enfant victime d’une agression sexuelle. Dans 89 pour cent des cas, ces reproductions d’organes génitaux suscitèrent de nombreux orgasmes de type autistique. Les tests indiquent la nature masturbatoire des postures adoptées par le candidat d’opposition. Des modelages en plastique réalisés à partir des organes génitaux secondaires de Reagan se révélèrent capables d’avoir des effets pertubateurs notables sur des enfants en état de privation. »

 

« Générations d’Américains » (pp. 181-185), auparavant, consistait à peu de choses près en une succession de noms extraits pour l’essentiel des ours éditoriaux de Look, de Life et de Time.

 

On trouvera encore, sans Travis (Talbot, Tallis, Trabert, Talbert, Travers, Traven…), « L’Assassinat de John Fitzgerald Kennedy considéré comme une course automobile de côte », puis deux appendices icônico-chirurgico-pornographiques (« Le Lifting facial de la Princesse Margaret » ; « La Mastectomie réductrice de Mae West »).

 

 

Alors, oui, c’est dur ; et déstabilisant ; parfois ennuyeux, indigeste, illisible, il faut bien le reconnaître ; et dépassant largement mes faibles facultés de compréhension. Mais c’est aussi très beau et très fort ; maladivement, hideusement, terriblement beau et fort. Un choc frontal, qui ne peut laisser indifférent, et travaille au cœur, une fois les pages refermées, tandis que les litanies de catalogue, les noms de stars, les organes amputés et les automobiles broyées, entassés pêle-mêle, résonnent encore comme dans une chambre d’écho, bruit blanc issu d’une télévision retransmettant en permanence et sans fards les images du monde tel qu’il est.

 

 

Bon, j’ai fait ce que j’ai pu, et c’est sans doute pas glorieux. Mais voilà : La Foire aux atrocités m’a bel et bien collé une baffe. À sa manière étrange. Et…

 

Mon Dieu, c’est HORRIBLE !

 

… « poétique ». En dépit de mon exécration des pouètes, le roman fou de Ballard m’a touché (assommé, transpercé, flagellé) au-delà du sens, comme seuls auparavant Une saison en enfer et Le Festin nu étaient parvenus à le faire.

 

 

Tiens, ça me rappelle, faut que je prenne rendez-vous avec mon psy…

 

« Ta gueule PUTE. »

(Oui, je préfère prendre les devants.)

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"Bastard Battle", de Céline Minard

Publié le par Nébal

 

MINARD (Céline), Bastard Battle, Paris, Léo Scheer, coll. LaureLi, 2008, 103 p.

 

Il y a peu encore, je n’avais entendu parler de Céline Minard que pour son roman Le Dernier Monde… et parce que celui-ci avait gagné, peu enviable privilège, le prix razzie 2008 du pire roman francophone. Ouch. Je vous rappelle que ça impliquait de faire pire que Tous ne sont pas des monstres et Léviatown, quand même. Et je note que cette « récompense » n’a pas vraiment suscité de polémique dans le petit monde de la SF sur le ouèbe, ce qui laissait supposer (restons prudents) que la légendaire (et bienvenue) mauvaise foi des razzies n’était pas la seule à mettre en cause, et qu’on se trouvait effectivement devant quelque chose de, heu, « pas très bon » (d’ailleurs, élément à charge, paraît que ça a plu aux Inrocks) (oui, je sais, c’était pas indispensable, ça, mais m’en fous ; vengeance !). En même temps, je dis ça, je l’ai pas lu, hein… Je ne parle que d’impressions lointaines.

 

Et puis voilà que ce même petit monde s’est mis subitement à parler en bien de Céline Minard – voire à la porter aux nues – pour son dernier roman. Enfin, son dernier truc. Oui, parce que 103 pages seulement, hein (pour 12 €, ah oui quand même) (traitez-moi de rapiat si vous voulez, mais, bon…). Disons une novella. Une petite chose surprenante, en tout cas, aux antipodes du Dernier Monde, écrite (dans une langue, heu, « particulière ») dans le cadre d’un projet pluridisciplinaire prenant la ville de Chaumont pour thème (pourquoi pas, hein ?), et faisant intervenir en plein XVe siècle franchouille des personnages tout droit sortis d’un film de sabre à grand spectacle ou d’un western noyé dans le nuoc-mâm.

 

Mais voyez plutôt : nous sommes en 1444. Denysot-le-clerc, dit le Hachis et Spencer Five, scribe amateur de piquette et fort habile au bâton (drunken master, of course), nous narre l’étrange aventure qu’il a vécue en l’an 1437, en la « bonne » ville de Chaumont. C’est une période trouble et bagarreuse, avec son lot de routiers et d’écorcheurs venus de tous horizons pour mettre à sac la France en proie au chaos (la guerre de Cent Ans se prolongera encore jusqu’en 1453). Notre narrateur en est d’autant plus conscient qu’il est lui-même un de ces mercenaires peu recommandables, et au service du plus cruel des seigneurs, le fort peu chevaleresque Aligot de Bourbon, second bâtard du nom. Celui-ci vient de s’emparer de la ville de Chaumont et d’en chasser le bailli ; mais il a maille à partir avec un adversaire fort peu commun, une femme d’aspect étrange et dont les techniques de combat sont plus étranges encore. Cette « jaunisse », de son vrai nom Vipère-d’une-Toise, est une Chinoise formée aux arts martiaux de Shaolin, et elle n’est pas le seul combattant d’exception à se trouver alors dans la région de Chaumont : on y trouve aussi un rônin du nom d’Akira (ben tiens), sabreur émérite bien loin du Pays du Soleil Levant ; mais aussi un certain Billy, nécessairement jeune, un archer talentueux qui pourrait bien réserver quelque tonitruante « surprise » ; un chevalier solitaire au nom fort connoté d’Enguerrand à la Charrette (et qui a le bon goût de venir d’Espagne) ; et d’autres encore. Avec Spencer Five, ils sont au nombre de sept ; et c’est tout naturellement qu’ils prennent le titre de « sept samouraïs », s’emparent de Chaumont aux dépends du bâtard, et entreprennent de former les habitants au combat (femmes et enfants inclus) pour se défendre de la fureur d’Aligot. Cette brochette de combattants issus du monde entier se dresse ainsi, aux côtés des faibles et des opprimés, contre le seigneur impitoyable et jusqu’alors invincible.

 

Et ça va charcler.

 

Vous l’aurez compris, pour le coup, Céline Minard ne fait pas exactement dans le pensum boursouflé, bien loin de ce qu’on avait pu lui reprocher pour son précédent roman. Et Bastard Battle a bien tout d’une pochade passablement couillonne et hystérique. Mais diablement réjouissante…

 

Ce qui n’était pas gagné d’avance : ce genre de fusions anachroniques saturées de références, assez fréquentes aujourd’hui, ça a pu donner de bien vilaines choses, du tétanisant Pacte des loups aux chiantissimes Kill Bill (auxquels je reconnais néanmoins un effet positif : l’engouement soudain pour de vieux chambara, wu xia pian, films de kung-fu, etc., autrement plus intéressants, et qu’il est du coup devenu plus facile de se procurer). L’exercice est en effet plus périlleux qu’il n’y paraît au premier abord, et le risque est grand, à mélanger tout et n’importe quoi n’importe comment, de n’obtenir qu’une mixture sans saveur et indigeste, voire de sombrer dans le ridicule le plus complet. Or, ici, ça marche très bien : en effet, Céline Minard jongle adroitement avec son histoire improbable et ses personnages farfelus ; elle parvient – joli tour de force ! – à rendre l’épopée des sept samouraïs / soudards / cow-boys / X-Men de Chaumont crédible (si, si ! relativement, certes, mais si, si, quand même), mais sans négliger pour autant l’humour (ça aide). Les références, nombreuses, sont dans l’ensemble bien maîtrisées et savoureuses, et il en va de même pour les anachronismes, pleinement assumés, et parfois sacrément gonflés (la « tragédie jekspirienne », mazette…).

 

Et la langue y est sans doute pour beaucoup. Bastard Battle est en effet écrit dans un sabir de pseudo-vyeux françoys de cuisine renfermée, mêlé d’anglicismes et molt autres abus de langage. À vue de nez, voilà bien une idée qui pouvait sembler sacrément conne, et particulièrement risquée… Mais Céline Minard s’en tire très bien : si sa langue n’a bien évidemment rien « d’authentique », elle se déploie avec un naturel impressionnant et une fougue irrévérencieuse qui fait plaisir. D’une manière très punk, l’auteur prend sauvagement le français plat des romans modernes, le retourne, et lui inflige les derniers outrages avec la bénédiction de Renart et de Rabelais. Du coup, cette langue recréée et absurde, bâtarde s’il en est dans cette histoire, a quelque chose d’excessif et de vivant, d’inventif et de rentre-dedans, d’hédoniste et d’outrancier, qui réjouit et réveille ; elle en vient presque à sonner comme un brûlot, invitant dans un délire juvénile et anar à tordre le coup à toutes les règles et prescriptions professorales, pour ne plus s’en tenir qu’à un seul impératif, celui du pur plaisir d’une langue véritablement vivante. Et c’est ainsi que la prose biscornue de Denysot-le-clerc en vient, finalement, à acquérir son « authenticité », en sonnant plus vraie que nature ; bien loin d’une méticuleuse reconstitution historique, on fait ici dans le fantasme audacieux, à la fois blagueur et réfléchi, et ça fait du bien.

Car Bastard Battle défoule, c’est le moins qu’on puisse dire. Mené d’un train d’enfer, débordant d’action, de violence et de gore, parfois hilarant (décidément, les insultes à la sauce médiévale, c’était quand même quelque chose…), et couillu de la première à la dernière ligne, c’est un vrai bonheur, où ça tranche et ça gicle, ça torture et ça viole, ça se bourre la gueule jusqu’à plus soif et puis, tiens, non, ça en redemande, en fait, parce que merde. Et le lecteur item, qui pogote tout seul comme un con devant son bouquin, le sourire jusqu'aux oreilles.

Alors oui, c’est passablement crétin, sans doute, mais c’est aussi sacrément bien ficelé ; ça fait du bien par où ça passe, et c’est quand même l’essentiel. Je ne serai peut-être pas aussi enthousiaste qu’on a pu l’être, et n’en ferai certainement pas un achat indispensable ; mais si vous êtes prêts à débourser la somme, m’est avis que vous ne le regretterez pas.

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"Cette crédille qui nous ronge", de Roland C. Wagner

Publié le par Nébal

 

WAGNER (Roland C.), Cette crédille qui nous ronge, nouvelle édition revue et corrigée par l’auteur, illustrations par Philippe Caza, Lyon, Fleuve Noir – ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, [1991] 2008, 132 p.

 

Après le navet de Marignac et un Ligny moyennement enthousiasmant, c’est le retour d’un habitué de la maison ActuSF pour ce nouveau titre des Trois Souhaits : on devait en effet déjà à Roland C. Wagner – par ailleurs participant à Appel d’air – les sympathiques H.P.L. et Celui qui bave et qui glougloute qui avaient inauguré la collection, tous deux ayant d’ailleurs bénéficié comme Cette crédille qui nous ronge d’une chouette couv’ de Caza (et, oh ! bonne surprise, le fameux dessinateur livre également cette fois quelques illustrations intérieures, avec de fort sympathiques bébêtes).

 

Sous ce titre énigmatique se dissimule un court roman initialement paru au Fleuve Noir en 1991, présenté dans une version revue et corrigée. Un « space polar » non dénué d’humour, qui n’est pas sans évoquer parfois Jack Vance et Fredric Brown, et qui nous cause essentiellement de bouffe.

 

Dans quelques siècles, à l’aube de l’expansion de l’humanité à travers la galaxie. Quartz B. a quitté la Terre surpeuplée pour se rendre, au terme d’un voyage de quinze ans, sur la planète Océan, essentiellement colonisée par des Français, afin de servir de garde du corps à l’ambassadeur terrien Murail Denikar Exponentielle 3. Problème : quand on le sort du congélo, c’est pour lui apprendre : 1°) que son employeur est mort ; 2°) qu’on a dû remplacer son bras par une prothèse mécanique. Quartz n’a donc pas grand chose à foutre sur cette lointaine planète, au milieu de cette population hétéroclite aux mœurs (et au langage) parfois étranges. Pourtant, il va très vite se retrouver avec une vilaine mission sur les bras : aux yeux des habitants d’Océan, il va en effet de soi que, Murail Denikar etc. étant mort, et la Terre ne pouvant envoyer un nouveau plénipotentiaire avant une trentaine d’années, Quartz doit lui succéder dans ses fonctions… et par voie de conséquence trancher l’épineuse Q.A.

 

La Question Alimentaire.

 

Car Océan est divisée par un conflit qui pourrait bien la mettre à feu et à sang (ici, contrairement à la Terre, il y a toujours des meurtres, ou plus exactement des gens qui seraient prêts à tuer). En effet, Océan a ceci de particulier qu’elle ne connaissait pas de prédateurs terrestres avant l’arrivée de l’homme ; les « bébêtes » y vivent en parfaite harmonie, les seuls prédateurs parmi eux étant les familiers pseudinsectivores (par ailleurs de fort sympathiques bestioles, qui font même la vaisselle). Tout l’écosystème d’Océan est adapté à cet état de fait : les bébêtes vivent longtemps, et leur système de reproduction impliquant trois partenaires fait que la surpopulation n’est pas à craindre. Problème : ça a bon goût, ces choses-là. Mais à les chasser, ne risque-t-on pas de déséquilibrer totalement le biotope, jusqu’à reproduire les mêmes erreurs que sur Terre, et finalement exterminer toute vie animale ? Deux camps s’opposent : les carnivs et les végéts (avec des subdivisions : partisans du vicejoie, exclusifs, etc.). Et on n’a pas le temps d’attendre : les incidents se multiplient, et la tension monte… Quartz étant un sauveur de profession, et quand bien même il n’a aucune qualification pour ce boulot (c’est le moins qu’on puisse dire, d’autant que le bonhomme se montre assez dur de la comprenette…), il ne peut que se mettre à la tâche. On ne lui laisse guère le choix, de toute façon… Et tant qu’à faire, éclaircir les circonstances de la mort de l’ambassadeur et de la disparition de son bras pourrait être une bonne idée… Bref, Quartz a du pain sur la planche. Façon de parler, bien sûr.

 

Ben, c’est plutôt sympathique, tout ça. Et ça se lit tout seul : le récit, quand bien même convenu, est rythmé, les personnages sont attachants, les bébêtes encore plus, et le style simple mais fluide et agréable, jusque dans ses dérives argotiques justifiées par l’éloignement et le développement parallèle, avec ce français bifurquant du françintern et se mêlant d’emprunts à d’autres langues et de mots-valises  (même si je n’ai pu m’empêcher de le faire sonner avant tout québécois…).

 

Surtout, Roland C. Wagner, sans jamais se départir d’une certaine simplicité, a su créer un cadre assez riche et attrayant, un monde cohérent quand bien même improbable, et où les détails ont leur importance (quelques très bonnes idées ici ou là). Si la thématique de la violence et du meurtre ne m’a pas du tout convaincu (mais alors pas du tout…), le reste est très correct, et régulièrement bien vu. Attrayant et efficace, comme dans un chouette bouquin de Jack Vance (plus que d’Ursula Le Guin, mais le ton y est pour beaucoup…).

 

Reste la question du fond, et, ici, je serais plus mitigé. En partie pour des raisons personnelles, sans doute : j’avoue que cette question du végétarisme ne me touche pas du tout ; je suis un amateur de barbaque, je plaide coupable ; j’admets tout à fait que l’on rechigne à manger de la viande, pour des raisons philosophiques, spirituelles ou autres, bref, personnelles, quoi (me regarde pas, chacun y’en a qu’à faire ce qu’y veut d’abord), mais je supporte par contre assez mal qu’on me fasse la morale à ce sujet (car, hélas, il y a des cons partout, et dans l’argumentaire de certains militants intransigeants, on trouve quand même un beau paquet de conneries…). Cela aurait pu poser problème à la base… Sauf que non. Parce que Roland C. Wagner a su créer un univers où cette question a réellement un sens et est réellement incontournable ; de même qu’il a su ne pas sombrer dans le manichéisme. Pour le coup, c’est plutôt bien joué et intéressant…

 

Jusqu’à un certain point, hélas. Là où le cadre et les personnages principaux (modérés quand ils ne sont pas indécis) permettaient d’aborder la question avec distance et pertinence durant la majeure partie du roman, la conclusion, passablement expédiée et totalement invraisemblable (le rôle de Quartz pouvait déjà laisser sceptique à la base, mais à ce stade la question ne se pose même plus…), retombe dans les clichés dans l’ensemble évités jusque-là, avec une bonne louche d’écologisme gnangnan (fâcheuse tendance qui revient souvent, hélas, mais que, pour prendre un exemple récent, Jeanne-A Debats avait quant à elle su éviter dans La Vieille Anglaise et le continent) et de méchants bouffeurs de bidoche aristo-psychopatho-capitalistes. Dommage…

 

Parce que jusque-là, c’était franchement très sympa, régulièrement drôle, plutôt pertinent, d’une lecture agréable. Mais du coup, au final, bof. J’ai dans l’ensemble passé un très bon moment à lire ce court roman, je ne peux pas prétendre le contraire ; reste qu’à mon sens sa conclusion lourde et maladroite le plombe, jusqu’à laisser un vilain arrière-goût en bouche, le sentiment – sans doute injuste – d’un roman médiocre de bout en bout.

Dommage, chums…

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"Le Berceau du chat", de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal

 

VONNEGUT (Kurt), Le Berceau du chat, [Cat’s Cradle], traduit de l’américain par Jacques B. Hess, Paris, Seuil, coll. Points, [1963, 1972] 2001, 236 p.

 

 

Ça y est, je suis amoureux.

 

 

Ou bien j’ai trouvé la foi, je sais pas.

 

 

Troisième lecture de Kurt Vonnegut, après Abattoir 5 et Les Sirènes de Titan, et troisième grosse baffe.

 

 

Mais, en fait, ça va au-delà de la baffe. C’est tout simplement…

 

Parfait.

 

En ce qui me concerne en tout cas.

J’entends par-là que le style de Vonnegut, ses thèmes, ses procédés, ses personnages, ses idées, son humour, etc., sont exactement ce que je recherche en littérature, ce que j’aime, ce qui me parle par-dessus tout. Jusqu’à présent, seuls trois auteurs m’avaient fait cet effet : Flaubert (mais pour ses écrits « réalistes » uniquement), Kafka et Dick (… et Houellebecq, c’était pas loin, certes). Vonnegut les a rejoints ; après trois lectures, ça me paraît légitime de le dire.

 

 

Whoaaaaaaaaaaa, en tout cas.

 

 

Bon. Trêve de billevesées (et de points de suspension). Le Berceau du chat, donc. Un roman publié en 1963, soit entre Les Sirènes de Titan et Abattoir 5. Une fois de plus un roman assez court, d’autant qu’il est découpé en 127 très brefs chapitres. Et une fois de plus un roman résistant à la classification, naviguant avec aisance et naturel entre littérature « blanche » et littérature de genre, en l’occurrence science-fiction, et même, comme le dit la quatrième de couv’, « science-fiction pop » (peut-être pour ne pas dire « populaire », car c’est un vilain mot ; mais, en même temps, le qualificatif « pop » convient assez à Vonnegut ; une pop à la fois arty et blagueuse, et peut-être à l’occasion un chouia – mais juste un chouia – psychédélique, à la Warhol ou Bowie… cela dit, on est d’accord, la couverture est moche).

 

Le narrateur s’appelle Jonas. C’est un petit scribouillard et journaleux, sans grand intérêt, qui va pourtant avoir un destin exceptionnel. Ah, et c’est aussi un bokononiste. Sans doute est-ce pour cela qu’il nous prévient, avant même le premier chapitre (p. 8) : « Rien dans ce livre n’est vrai. » Et de citer ensuite Les Livres de Bokonon. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

De toute façon, Jonas n’a pas toujours été bokononiste. A l’origine, c’était un chrétien, un Américain, et même un Hoosier. Il avait pour projet d’écrire un livre sur le 6 août 1945, le jour où la Bombe explosa sur Hiroshima. Enfin, plus précisément, il souhaitait compiler des anecdotes, événements et souvenirs de diverses personnalités sur ce qu’elles faisaient ce jour-là. C’est ainsi qu’il s’est intéressé au célèbre savant Felix Hoenikker, un des « pères » de la Bombe, et, à en croire certains, son principal inventeur. Plus tard, il obtint le prix Nobel de physique. Et il inventa aussi la glace-9, ce qui, à n’en pas douter, constitue un wampeter de choix. Mais… Bon, en tout cas, en 1963, quand Jonas entreprend d’écrire son livre, Felix Hoenikker est mort. Aussi Jonas cherche-t-il des renseignements auprès de ceux qui l’ont connu, et notamment ses trois enfants, Angela, Franklin et Newt.

 

Mais c’est un peu par hasard (pour un non-bokononiste, évidemment) qu’il a été amené à faire leur rencontre, en se rendant sur la petite île de San Lorenzo, improbable république bananière des Caraïbes. San Lorenzo est dirigée par le dictateur « Papa » Monzano, et sa fille adoptive, la sublime Mona Aamons Monzano, en est la seule richesse. Mais Franklin Hoenikker y est devenu général de brigade et ministre de la Science, sur la seule foi de son patronyme. On trouve d’autres personnages singuliers à San Lorenzo – tous, bien sûr, comme ceux qui précèdent, sont des membres du karass de Jonas –, et notamment Julian Castle, un milliardaire reconverti dans l’action caritative, et fondateur de la Maison de l’espoir et de la pitié dans la jungle (c’était d’ailleurs lui que Jonas était supposé rencontrer, pour un article). Mais les figures tutélaires de l’île sont bien le caporal Earl McCabe, un déserteur de l’armée américaine, et Lionel Boyd Johnson, plus connu sous le nom de Bokonon. Quand les deux hommes s’échouèrent sur l’île de San Lorenzo, ils décidèrent d’en faire une utopie (et personne ne protesta). McCabe dota San Lorenzo d’une Constitution et d’un « croc » pour éliminer les opposants, et en devint le premier dictateur ; quant à celui que l'on appellerait désormais Bokonon, il inventa de toutes pièces une nouvelle religion, le bokononisme, se présentant d’emblée comme étant un ramassis de mensonges. A San Lorenzo, le bokononisme est hors-la-loi, et les bokononistes sont passibles du croc (il y a même un croc spécial pour Bokonon lui-même). Qu’on se le dise : San Lorenzo est une république chrétienne, la meilleure amie des États-Unis d’Amérique – l’ambassadeur le sait bien, lui qui doit bientôt honorer elé sam artière n’deledem okra-zy –, et par voie de conséquence farouchement anti-communiste ; une terre riche d’opportunités pour les Amis de la Liberté, où les investisseurs étrangers sont les bienvenus – par exemple le fabricant de bicyclettes H. Lowe Crosby, fuyant les « merdeux » qui pullulent parmi les ouvriers américains).

 

Cela n’empêche pas que, à San Lorenzo, tout le monde est bokononiste. Tous y pratiquent les rites de Bokonon (et en premier lieu boko-maru, sorte de communion par les pieds), lisent ses écrits mensongers au contenu variable, et chantent ses nombreuses chansons, ses centaines de Calypsos. A vrai dire, San Lorenzo est un peu une gigantesque pièce de théâtre dont tous les habitants sont les comédiens. Il y a là-bas beaucoup de façades et de trompe-l’œil, qui ne cachent finalement pas grand chose. Bokonon parlerait de foma, c’est-à-dire des mensonges sans danger. C’est un jeu, dans un sens. Comme un jeu de ficelles, celui du « berceau du chat », auquel s’amusait Felix Hoenikker au moment même où « sa » Bombe explosa sur Hiroshima. Mais, comme le dit Newt, qui est un artiste, et gentil pour un nain, au bout d’un moment, on en vient nécessairement à se poser la question : où est le berceau ? où est le chat ? Et la bêtise humaine étant ce qu’elle est, il y a fort à parier que le jeu finira mal, et que la pièce de théâtre, longtemps une comédie bouffonne, s’achèvera en tragédie. Zah-mah-ki-bo. En vérité je vous le dis : le pool-pah est proche (pool-pah pouvant se traduire par « colère de Dieu » ou « tempête de merde »).

 

Citons en effet le Quatorzième Livre de Bokonon (p. 198) :

 

« Le Quatorzième Livre est intitulé « Existe-t-il, pour un Homme Réfléchi, une Seule Raison d’Espérer en l’Humanité sur Terre, Compte Tenu de l’Expérience du Dernier Million d’Années ? »

 

« Le Quatorzième Livre n’est pas long à lire. Il consiste en un seul mot : « Non. » »

 

Et Bokonon nous dit encore (p. 203) : « Dites ce mot : « l’Histoire », et retenez vos larmes ! »

Le bokononisme est assurément une religion des plus séduisantes. Je ne sais, pourtant, si j’oserais me qualifier de bokononiste. Mais vonnegutien, à n’en pas douter. Car je me suis une fois de plus régalé avec cette satire superbement composée et inventive (tant pour ce qui est du fond que de la forme), hilarante et déprimante, pertinente et impertinente, cynique et humaine. La bêtise inhérente à l’humanité, son hypocrisie, son irresponsabilité, que ce soit en matière de science, de politique, de religion, d’économie, ou plus largement de relations sociales, y sont analysées et stigmatisées avec astuce et un profond sens de l’absurde. Le tout se lit tout seul, toujours fluide, toujours juste, souvent drôle, parfois visionnaire. Et, de la première ligne à la dernière, c’est définitivement du Vonnegut : j’ai rarement lu une prose aussi personnelle, aussi imprégnée de son auteur. Elle se reconnaît entre toutes.

Le Berceau du chat
est donc une merveille de plus à son compteur ; et il faut à tout prix que je m’attaque à ses autres livres (encore faut-il que je les trouve…), parce que, là, franchement, ça tient de la communion à l’état pur. Ou, peut-être, de la toxicomanie (p. 126) :

« — Je ne vends pas de drogues. Je suis écrivain.

« — Qu’est-ce qui vous fait croire qu’un écrivain ne vend pas de drogues ? »

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