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"Authentique"

Publié le par Nébal

 

Ayé, l’anthologie n°5 du Cafard cosmique est en ligne.

 

J’ai commis à cette occasion une nouvelle, « Authentique », la première que j’ai achevée depuis, ouf, au moins. Dans un sens, autant dire que c’est ma première tentative, d’ailleurs.

 

Alors voilà, vous pouvez lire ça ici, et rien ne me ferait plus plaisir que vos remarques, critiques et insultes ; adonc n’hésitez pas.

 

Quelques petites notes en passant : tout d’abord, je remercie encore une fois les généreux cobayes qui ont bien voulu me donner leur avis sur la bête ; adonc, merci, merci, merci beaucoup aux cafards Dracosolis (et son mystérieux second correcteur…), Galvin, Goldeneyes et Tétard, ainsi que, hors Cafard, à Bat, Coco et Seb (j’espère n’avoir oublié personne ?).

 

Ensuite, juste pour info (mais peut-être vaut-il mieux lire ceci après la nouvelle), si la thématique de l’anthologie donnait déjà le la, et si j’ai tout naturellement pensé à Dr Adder, je me suis essentiellement inspiré (librement…) pour cette nouvelle d’un article (les premières pages, à vrai dire) de Jacqueline David, « Le Remariage de la femme « authentiquée » », RHD 2003 (3), pp. 327-343.

 

Enfin, les musiques accompagnant cette note sont d’Arvo Pärt, De Profundis (un morceau que j’ai beaucoup écouté pendant la rédaction de la nouvelle, mais dans une autre version, beaucoup plus lente et renforçant l’aspect crescendo), et de Dead Can Dance, « The Host of Seraphim » (extrait de l’album The Serpent’s Egg ; le « clip » reprend un passage du très beau film Baraka de Ron Fricke).

 

Bon, ben, heu, à vous les studios…

 

 

 

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"Fiction", t. 7

Publié le par Nébal

 

Fiction, t. 7, Lyon, Les Moutons électriques, février 2008,  366 p.

 

Le sixième opus de Fiction m’avait semblé bien en-deçà du niveau d’excellence auquel nous avait jusqu’alors habitué « l’anthologie périodique ». Mais autant vous rassurer tout de suite : pour cette livraison printanière (oui, j’ai « un peu » de retard, certes, certes…), Les Moutons électriques ont mis les bouchées doubles, et le résultat est impressionnant… Ce numéro placé sous le signe du duo créatif est en effet d’une très grande qualité, et peut-être même s’agit-il du meilleur Fiction à ce jour (en tout cas, il me semble bien que c’est le cas pour ce qui est des numéros que j’ai pu en lire). Certes, il n’est pas irréprochable (et l’on regrettera, comme d’habitude, certaines traductions « pas terribles », voire pire, et l’abondance des coquilles, franchement agaçante… Un petit effort, please !), mais la très grande qualité de la plupart des nouvelles figurant dans ce volumineux numéro n’en est pas moins remarquable. On a pu parler « d’indispensable », et à bon droit…

 

Parcourons donc la bête. Nous retrouvons tout d’abord Rhys Hughes, pour une introduction assez correcte avec « La Vieille Maison sous la neige où personne ne va sauf ce soir toi et moi » (pp. 9-38). Un récit fantastique pourvu d’une atmosphère plutôt réussie, et non dénué d’humour. Un peu longuet, cela dit… Mais, pour être honnête, mon sentiment mitigé s’explique peut-être aussi en partie par la lecture, depuis, dans le dernier numéro du Visage vert, d’une superbe nouvelle employant un cadre assez proche (bien que dans une optique très différente) ; et, à la comparaison, Jean Cassou l’emporte largement sur l’écrivain gallois… Mais cela reste très recommandable, cela dit.

 

On reste ensuite dans le très correct mais pas forcément transcendant pour autant avec la « Chambre d’hôte » (pp. 41-61) de Dominique Douay, un cran au-dessus.

 

Après quoi les compères David Calvo et Fabrice Colin, avec « Oui » (pp. 63-76), nous livrent un très bon texte inaugurant joliment la thématique centrale du recueil (puisque l’histoire d’une complicité, et le fruit d’une collaboration). On notera par ailleurs que David Calvo émaille le numéro de ses gribouillis que l'on qualifiera gentiment de minimalistes et naïfs. Pris indépendamment, ils sont d’un intérêt pour le moins douteux… Mais, ici, ils contribuent assurément à l’identité graphique de ce numéro d’une revue qui a toujours attaché beaucoup d’importance à l’esthétique (et, heum, si je puis me permettre, heum, d’aucuns pourraient en prendre de la graine) (heum).

 

D’ailleurs, puisqu’on est dans l’esthétique, enchaînons sur Patrick Imbert et son récit graphique « La Conscience est une porte » (pp. 77-87) : de très chouettes photos, mais on pourra regretter un propos guère subtil (euphémisme), qui vient considérablement réduire l’intérêt de la chose. Sous cet angle, j’avoue y avoir préféré, plus loin dans le numéro, « Le Pouvoir irradiant ses mains » (pp. 171-181) de l’illustrateur Lasth assisté de ses confrères du Moonmotel Michel Koch et surtout Daylon, dont les textes « fragmentaires », qui ne m’avaient guère convaincu dans son « récit » graphique du précédent Fiction, s’intègrent cette fois très bien à ce portrait dynamique, à la fois sombre et drôle, d’un super-héros à la croisée des comics et des mangas. Pas forcément très original, mais efficace et bien fait (au passage, vous pouvez télécharger la bête ). Et puis, tant qu’on y est, évoquons également le portfolio consacré à Albert Guillaume et intitulé « À nous l’espace ! » (pp. 313-328), compilant des gravures publiées dans L’Assiette au beurre dans son numéro du 14 décembre 1901. Ce qui est toujours sympathique.

 

Mais revenons en arrière, pour le « Titanium Mike à la rescousse ! » (pp. 89-102) de David D. Levine : encore une nouvelle tout à fait recommandable, décrivant astucieusement l’origine d’un mythe.

 

Autre réussite, plus singulière encore, le « Non-possible » (pp. 105-114) de Daryl Gregory, très jolie nouvelle débordant de nonsense.

 

Le contraste est du coup flagrant avec la nouvelle suivante, due à Kim Antieau, et intitulée « Errer dans l’Eden » (pp. 117-133) : totalement dépourvu d’originalité comme d’intérêt, ce texte est en outre traduit au polonium et plus que jamais bourré de coquilles. Pénible au possible, de très loin la nouvelle la moins intéressante de ce numéro (et, dans un sens, la seule…). Et le texte suivant de Kim Antieau ne remonte hélas pas le niveau, c’est le moins qu’on puisse dire : avec « Inspirer les vapeurs » (pp. 134-140), elle nous inflige un articulet (la seule non-fiction de ce numéro, à l’exception des chroniques, mais j’y reviendrai) inepte et stupide, saturé de clichés et d’approximations, souvent consternant, et parfois franchement puant. L’anthologie aurait gagné à se passer de cette pathétique petite merde.

 

On y préférera largement les « Lettres de l’au-delà » (pp. 141-147) de son compagnon Mario Milosevic, une satire pertinente, et moins absurde qu’il n’y paraît. Pas indispensable, mais correct.

 

Suit le seul texte « ancien » (relativement, puisqu’il date de 1952…) de cette livraison (bien différente sous cet angle du tome 6, donc), avec « Le Dragon de Somerset Street » (pp. 149-152) d’Elmer Roessner. Là encore, un petit conte joliment absurde, et tout à fait sympathique (sans plus, certes).

 

Nous avons ensuite droit à une nouvelle de sa petite-fille Michaela Roessner intitulée « Née sous le signe du cheval » (pp. 153-170), étonnante fantasy urbaine jouant habituellement des clichés des chinoiseries, et au final assez émouvante. Le féminisme du propos est bien autrement subtil et pertinent que son travestissement mongoloïde chez Kim Antieau

 

Vient ensuite la première chronique de ce numéro, Serge-André Matthieu inaugurant ici son « Carnet de bal » (« Une affaire de mémoire », pp. 182-188), reprenant largement le principe de l’ancienne chronique de Francis Valéry. En ce qui me concerne, cela s’intègre toujours aussi mal dans le cadre de « l’anthologie périodique »… Et c’est de toute façon d’un intérêt plus que limité. C’est un peu moins vrai pour la deuxième chronique de ce numéro, « Pour s’envoyer en l’air le regard », due cette fois à la seule plume de Raphael Colson : sa petite recension d’art books (« Art book, l’état des nations », pp. 353-363) n’est pas inintéressante, loin de là, mais je ne suis décidément pas certain qu’elle soit à sa place dans Fiction

 

D’autant que l’intérêt essentiel de la revue n’est certainement pas là. C’est d’autant plus flagrant que, après les (dans l’ensemble) bons voire très bon textes que je viens d’évoquer, c’est surtout maintenant que nous allons envisager les meilleures nouvelles de ce numéro. À commencer par « Le Marchant et la porte de l’alchimiste » (pp. 189-215) du rare mais décidément brillant Ted Chiang : une superbe variation sur le voyage dans le temps, traitée à la façon des Mille et Une Nuits ; tout simplement parfait. Bien meilleur, sans doute, que la short story qui suit immédiatement, laquelle n’est pourtant certainement pas dénuée d’intérêt, d’autant qu’elle se montre passablement déstabilisante (« Ce sur quoi il faudra compter », pp. 213-215). Mais, je l’avoue, le nom seul de Ted Chiang constituait à mes yeux une raison suffisante pour motiver l’achat de ce numéro de Fiction (disons qu’elle a transformé une forte probabilité en impérieuse nécessité, du moins…). Au risque de me répéter, j’en profite pour vous recommander chaudement La Tour de Babylone, qui est sans aucun doute le meilleur recueil de nouvelles SF de ces dernières années en ce qui me concerne.

 

Mais Ted Chiang n’est pas le seul à nous régaler d’excellents textes dans ce remarquable numéro. En témoigne immédiatement Gardner Dozois, dont le « Contrefactuel » (pp. 217-234) est une fascinante « uchronie sur l’uchronie » (on pense inévitablement au Maître du haut-château, même si le cadre et la perspective sont bien différents), d’autant plus appréciable qu’elle déborde de détails pertinents, d’allusions amusantes et autres subtilités en tout genre. Une vraie réussite.

 

Suit un très gros morceau, « 90 % de tout » (pp. 237-305), une longue novella (à la limite du court roman) écrite en collaboration par un talentueux trio d’allumés composé de Jonathan Lethem, James Patrick Kelly (dont je vous avais déjà parlé pour le très recommandable Fournaise) et John Kessel. Une variation délirante, inventive, et non dénuée d’un délicieux mauvais goût, sur le thème on ne peut plus classique de la rencontre du troisième type. Drôle et efficace, capillotracté mais bien foutu, porté par des personnages excentriques très réussis, c’est un vrai bonheur de la première à la dernière ligne.

 

Après cet enchaînement d’excellents récits, le « Dans le futur » (pp. 306-312) d’Andrew Weiner me paraît un peu moins convaincant, mais cela reste néanmoins une bonne nouvelle, assez amusante encore une fois.

 

En guise de conclusion, David Gerrold – auquel on devait déjà le meilleur texte, et de très très loin, du précédent numéro de Fiction – nous assène le coup de grâce avec « treize heures du soir » (pp. 329-351), une nouvelle difficile, émouvante et éprouvante, autobiographie hallucinée d’un homosexuel vétéran du Vietnam. Pas parfait, mais indéniablement saisissant.

 

On se félicitera donc de ce que la faiblesse relative du Fiction n° 6 n’ait été que passagère : cet excellent numéro dépasse toutes mes attentes, et confirme le caractère indispensable de « l’anthologie périodique » des Moutons électriques. M’en vais tâcher de ne pas laisser traîner trop longtemps le tome 8 dans mon étagère de chevet, du coup…

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"Arachne", de Jean-Daniel Brèque (dir.)

Publié le par Nébal


BRÈQUE (Jean-Daniel) (dir.), Arachne. Sept contes de fantastique et de terreur modernes, choisis et présentés par Jean-Daniel Brèque, traductions de Pierre-Paul Durastanti et Jean-Daniel Brèque, La Valette, Arachne, 1984, 151 p.

Tiens, aujourd’hui, pour une fois, je vais faire dans le collector velu. Mais alors velu de chez velu. Du genre que je n’aurais probablement jamais mis la main dessus (et que je n'en aurais même pas entendu parler, d'ailleurs) en temps normal. Un témoignage d’un beau projet éditorial du milieu des années 1980, initié par (l’immense, on ne le répétera jamais assez) Jean-Daniel Brèque. Une petite maison d’édition (plus ou moins associative, à ce que j’en ai compris) du nom d’Arachne, destinée à promouvoir le fantastique et la terreur modernes.

 

Genres qui m’ont toujours été chers, et dont je ne peux que déplorer qu’ils soient aussi délaissés. Aujourd’hui plus que jamais, sans doute : finis, les Pocket Terreur et autres Territoires de l’inquiétude ; en dehors du Stephen King annuel et d’une ou deux sorties de temps à autre hors collection (par exemple, le fantabuleux, sublime, extraordinaire Terreur de Dan Simmons, traduit par devinez qui), et (allez) une ou deux nouvelles dans telle ou telle revue passablement confidentielle, il n’y a à peu près rien, nothing, zobi, nada (les récurrents navets vampiriques de base ne comptent pas, soyons sérieux). La seule collection « visible » dédiée au genre est, à ma connaissance, l’Ombre de Bragelonne (lisez Mélanie Fazi ; lisez Gudule). Ailleurs, on répète que le fantastique et la terreur, ça ne se vend pas, ça n’intéresse personne, blah blah blah. Bon, je veux bien le croire, hein (même si – je sais, je me répète –, vu le regain d’intérêt pour le cinéma d’horreur ces dernières années, et les pulsions vampirico-morbides des jeunes gogoths, j’avoue être un peu sceptique). Mais voilà : moi, ça m’intéresse, merde !

 

Hélas, mille fois hélas… Jean-Daniel Brèque, à la fin de sa (très) brève « Introduction » (p. 5), nous donne « rendez-vous, bientôt [espère-t-il], pour Arachne 2 ». Mais cette nouvelle anthologie n’a jamais vu le jour… Et Arachne n’a eu à son catalogue, outre ce recueil, qu’une nouvelle illustrée de Michael Bishop, La Fiancée du Singe, dont je vous parlerai un de ces jours. Dommage…

 

D’autant que la qualité était au rendez-vous. Certes, si l’on se contente de feuilleter distraitement Arachne, on pourrait en douter : couverture cartonnée marron, ignoble typo machine à écrire qui pique d’autant plus les yeux qu’elle n’est pas justifiée… Pas de doute, ça sent le fanzinat. Mais un coup d’œil au sommaire suffit pour s’intéresser à la bête : parce que, quand même – pour m’en tenir aux noms que je connaissais déjà, moi l’inculte –, Michael Bishop, Fritz Leiber et Ramsey Campbell. Eh oui. Tout de même.

 

Quatre des sept nouvelles composant Arachne sont anglo-saxonnes (et traduites par Jean-Daniel Brèque, sauf celle de Ramsey Campbell, traduite par Pierre-Paul Durastanti ; pas les pires traducteurs, quoi), les trois autres étant le fait d’auteurs français plus ou moins débutants. Initiative louable, mais là, je dois dire que nos compatriotes ne s’en tirent pas très bien. Évacuons donc.

 

Gérard Coisne (essentiellement traducteur, pour ce que j’en ai compris) nous livre avec « Par où êtes vous entré ? » (pp. 23-45) un conte fantastique assez bancal, qui aurait pu être intéressant, mais ne parvient pas à convaincre. Une enquête laborieusement administrative peu aidée par une plume un tantinet affectée, s’achevant tout à coup dans une (bien trop brève, hélas) séquence fantastique lourde d’effluves gothiques façon Hammer. Cela aurait pu être amusant, mais les deux parties s’emboîtent mal, et la sauce ne prend pas. Dommage…

 

« Les Crabes dans la neige » (pp. 81-91) est, à en croire la brève présentation de Jean-Daniel Brèque, le premier texte publié de Nathalie Rimlinger. Et c’est aussi le dernier, si l’on doit se fier aux zélés catalogueurs de la NooSFere (m’sieur Brèque mentionnait pourtant une autre nouvelle… ?). Et, pardon, mais peut-être est-ce tant mieux. Parce que le fait est que c’est vraiment pas bon. Un style très lourd, maladroitement prétentieux : c’est tout ce que j’ai pu retenir de cet ennuyeux « conte de Noël ». Levons un voile pudique sur ce ratage, de très loin le moins bon texte de cette anthologie en ce qui me concerne.

 

Finalement, c’est peut-être Christian Cogné qui s’en tire le mieux, avec « Le Jeu des remparts » (pp. 121-142) : une, heu, road-story en forme d’hommage (plus ou moins désabusé) à la beat generation, avec quelques passages sympathiques, même si ce personnage de routard capitaliste peut laisser perplexe, voire agacer. Honnête, cela dit.

 

Mais, pas de doute, l’intérêt (comme la vérité) est ailleurs, et ce sont sans surprise les auteurs bien autrement chevronnés d’outre-Manche et d’outre-Atlantique qui font d’Arachne une anthologie tout à fait recommandable.

 

Deux bons textes, déjà : celui de Charles L. Grant, « Damon » (pp. 7-21), d’abord une assez émouvante histoire familiale traitant de l’amour quand il n’est pas partagé, et sombrant progressivement dans la terreur la plus glaçante. Très efficace, une bonne entrée en matière pour l’anthologie.

 

Parallèlement, le Britannique Ramsey Campbell (qu’on a connu plus ou moins en forme, que ce soit dans ses pastiches lovecraftiens ou dans ses textes plus directement « mainstream horror ») fournit une bonne conclusion à Arachne avec « Les Téléphones » (pp. 143-152), une nouvelle d’horreur paranoïaque également placée sous le signe de l’efficacité.

 

Mais j’ai gardé le meilleur (à mes yeux, en tout cas) pour la fin. Le vétéran Fritz Leiber nous offre avec « Ailes noires » (pp. 93-120) une variation sur le thème classique du double en forme de mauvaise blague névrotique teintée d’érotisme et de perversion. C’est d’un goût douteux, et pourtant délicieux.

 

Mais c’est Michael Bishop qui remporte la partie avec « Les Murailles de Tyr » (pp. 47-79), une nouvelle horrible d’humanité et de tendresse, émouvante, et d’autant plus insoutenable. L’intrigue est capillotractée, mais peu importe : le malaise et la cruauté qui suintent de ce texte brillamment écrit emportent l’adhésion. Une vraie réussite.

 

Aussi, au final, si la partie francophone se révèle tristement faible, la partie anglo-saxonne vaut franchement le détour, et fait d’Arachne un recueil très recommandable.

 

Alors maintenant, j’attends Arachne 2.

Hop.

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"Espaces insécables", de Sylvie Lainé

Publié le par Nébal

 

LAINÉ (Sylvie), Espaces insécables, préface de Catherine Dufour, Lyon, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2008, 112 p.

 

Il y a quelque temps de cela, je vous avais dit beaucoup de bien du Miroir aux éperluettes, le premier (court) recueil de nouvelles de Sylvie Lainé, qui reste bel et bien à mon sens une des meilleures publications d’ActuSF, et peut-être même LA meilleure. Si le recueil avait, je trouve, quelque chose d’inégal, j’avais cependant gardé un excellent souvenir de deux nouvelles, « La Bulle d’euze » et « Un signe de Setty », qui m’avaient tout simplement bluffé. Aussi, quand ActuSF a annoncé la sortie d’un second recueil de la talentueuse mais guère prolifique nouvelliste, je me suis jeté dessus (le recueil, pas la nouvelliste, enfin !).

 

Espaces insécables, donc. Six nouvelles, dont quatre datent d’une vingtaine d’années, une de l’an 2000, et la dernière de 2008. Et à nouveau un titre typographique. La quatrième de couv’, de même que Sylvie Lainé elle-même, met en avant la thématique du choix. Certes, certes ; mais j’ajouterais que ce choix concerne souvent la relation à l’autre, ce qui établit une continuité avec le recueil précédent ; mais là où celui-ci traitait essentiellement de la rencontre et éventuellement du lien, Espaces insécables, ironiquement, nous conte souvent de (plus ou moins) cruelles histoires de séparation… ce qui en fait bien un « miroir » du précédent (eh eh) ; et Catherine Dufour, dans sa « Préface » (pp. 9-13), me paraît très juste quand elle écrit (pp. 9-10) que « le point commun de toutes ces histoires […] c’est l’amour, sinon conjugal, du moins interpersonnel, et surtout, c’est son échec ». Pourtant, la science-fiction de Sylvie Lainé ne me paraît pas fondamentalement pessimiste, et a même quelque chose de lumineux, jusque dans les thématiques les plus sombres...

 

« Carte blanche » (pp. 15-34 ; prix Septième Continent 1986) emprunte le cadre classique mais toujours fascinant de l’arche stellaire, mais en renouvelant astucieusement ses implications. Là où ces histoires de vaisseaux générationnels posent le plus souvent la question de la conscience du monde extérieur, Sylvie Lainé considère celle-ci comme acquise, et préfère jouer d’un postulat en apparence farfelu mais riche de possibilités pour s’interroger sur le libre-arbitre et le déterminisme, le hasard et la volonté, ou, autrement dit, la liberté et son illusion. Si la conclusion (on ne parlera guère de « chute ») est passablement convenue, le résultat n’en est pas moins tout à fait convaincant, et introduit adroitement les nouvelles suivantes.

 

« Le Chemin de la rencontre » (pp. 35-50 ; prix Rosny aîné 1986) pourrait d’ailleurs éventuellement être considérée comme une « suite » de la nouvelle précédente. Mais, en dépit du titre, c’est essentiellement l’histoire d’une séparation qui nous est contée (thème entraperçu dans la première nouvelle, mais qui devient cette fois bien autrement explicite). C’est aussi l’occasion de mettre en scène une assez remarquable espèce extraterrestre, qui introduit plus radicalement dans le recueil une touche de « bizarre » subtilement poétique, qui imprégnera l’ensemble des textes suivants (parallèlement à « l’absurde » déjà saillant dans « Carte blanche »).

 

Poétique, oui. Mon Dieu, c’est HORRIBLE ! Je hais la polésie. J’exècre les pouètes. Bon sang. Et pourtant, là, ça va. Très bien, même. Y’a pas, elle est forte, cette Sylvie Lainé… Parce que généralement subtile, donc, et maniant la plume avec adresse, pour un résultat d’une fausse simplicité, élégant de sobriété et de justesse.

Bon, c’est hélas un peu moins vrai (à mes yeux, en tout cas) en ce qui concerne « Partenaires » (pp. 51-59), avec son ordinateur pouète, justement. Une nouvelle de SF passablement humoristique et pas très originale, qui m’a laissé assez froid (pour le coup, je ne partage donc pas vraiment l’opinion de Catherine Dufour y voyant « la clef de tout » – p. 13). Pas désagréable, mais, bon… Peut mieux faire.

 

Et fait bien mieux dès la nouvelle suivante, « Le Passe-Plaisir » (pp. 61-78 ; inédite, semble-t-il), un de mes textes préférés du recueil. Et peut-être son texte-clef (ben, à mes yeux, donc, hein), dans la mesure où cette étrange utopie post-humaine concilie admirablement les thématiques du choix et du rapport à l’autre, l’absurde et la poésie, le classicisme et l’originalité, l’émotion et l’idée. Une nouvelle romantique et loufoque, plus aigre-douce que jamais (et j’arrête les oxymores, parce que, bon). J’aime beaucoup.

 

Et je rejoins cette fois l’éminente préfacière pour ce qui est de la nouvelle suivante, « Définissez : priorités » (pp. 79-100) : c’est effectivement bien bon, ça, ma bonne dame. Une très bonne nouvelle, très humaine sous la froideur de son titre, et déprimante comme c’est pas permis, « l’autre » s’y révélant plus inaccessible que jamais.

 

Le recueil s’achève enfin sur « Subversion 2.0 » (pp. 101-113), nouvelle au postulat science-fictif, mais louchant sur le fantastique, puisque jouant du thème classique du double. Celui d’un médiocre dans une société médiocre. Intéressant et efficace, mais peut-être un peu inachevé à mon goût…

Au final, si, je l’avoue, je n’ai pas trouvé dans Espaces insécables de textes aussi évidemment bluffants que « La Bulle d’euze » ou « Un signe de Setty », je l’ai néanmoins trouvé plus cohérent et constant dans la qualité que le recueil précédent. Espaces insécables confirme que Sylvie Lainé est une des plus brillantes nouvellistes de la SF française. J'irais même jusqu'à dire que ses textes m'évoquent régulièrement, par exemple, Sturgeon ou Le Guin ; or j'aime beaucoup Sturgeon et Le Guin... Bref, Espaces insécables est à nouveau un très bon petit recueil, un digne successeur du Miroir aux éperluettes, et figurant à son tour parmi les plus belles réussites des Trois Souhaits. Et vivement une troisième livraison du même tonneau, tiens ! Allez, hop. Et plus vite que ça.

CITRIQ

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"Evolution", de Stephen Baxter

Publié le par Nébal

BAXTER (Stephen), Évolution, [Evolution], traduit de l’anglais par Dominique Haas et David Camus, Paris, Presses de la Cité – Pocket, coll. Science-fiction, [2003, 2005] 2008, 2 vol., 455 + 545 p.

 

Je commençais presque à désespérer de relire du bon Stephen Baxter. Mais c’est sans doute de ma faute, aussi : avec Les Vaisseaux du temps, puis Temps, c’est un auteur que j’ai découvert au sommet de son talent ; alors, nécessairement, le reste ne s'est pas montré pas aussi convaincant… Ces derniers temps, ainsi, j’ai quelque peu peiné sur Origine ; et j’ai trouvé Gravité (son premier roman, certes) passablement mauvais.

 

Mais j’avais encore Évolution qui traînait dans mon étagère de chevet. Un pavé (1000 pages en deux volumes, dans cette édition en poche ; mais il s’agit bien d’un unique roman, publié à l’origine en un volume d’environ 750 pages aux Presses de la Cité), sacrément ambitieux et intriguant : un roman se déroulant sur plusieurs centaines de millions d’années, et contant rien moins que l’évolution de l’humanité, du petit mammifère Purga survivant à grand peine au temps des dinosaures (avec déjà quelques vertigineux flash-backs…) jusqu’à la fin de la Terre dans un futur inconcevablement lointain. Un roman clairement axé hard science, très documenté et jouant incontestablement la carte de la vulgarisation scientifique (le didactisme pouvant être redouté…), mais bien un roman avant tout, profitant des nombreuses zones d’ombre de cette complexe histoire pour déployer des trésors d’imagination, une fiction qui se veut entraînante, passionnante…

 

Un bouquin casse-gueule, quoi. L’option est assez limitée, avec un programme pareil : si le pari est réussi, Évolution peut alors être considéré à bon droit comme un monument de la science-fiction, unique en son genre ; sinon…

 

À mon habitude, après avoir terminé le roman – et le bilan, en ce qui me concernait, ne faisait aucun doute –, j’ai parcouru le ouèbe à la recherche de critiques, histoire de confronter les opinions. Je n’en connaissais auparavant qu’une seule, due à la très enthousiaste et indispensable Alice Abdaloff, et qui m’avait décidé à cet achat ; et merci, merci, merci, parce que c’est effectivement un très bon bouquin, correspondant parfaitement à ce que j’attendais de meilleur chez Baxter. Mais, ici ou là, sans surprise, j’ai pu entendre un autre son de cloches… Des critiques négatives plus ou moins pertinentes (et au moins une de carrément pathétique, mais bon…), mettant l’accent tour à tour sur des invraisemblances scientifiques que je serais bien en peine de juger, et sur un certain ennui que je n’ai pour ma part pas le moins du monde ressenti, mais que je peux néanmoins concevoir…

 

Bah moi j’ai beaucoup aimé Évolution. Et je n’hésiterai pas à en faire le plus fascinant roman de Stephen Baxter qu’il m’a été donné de lire, ex aequo avec Les Vaisseaux du temps. M’en vais tâcher de dire pourquoi.

 

Inutile sans doute de tenter de résumer « l’histoire »… ce qui pourrait en outre se révéler nuisible à l’intérêt du lecteur. Je me contenterai donc de décrire brièvement la structure du roman. Celui-ci est découpé en trois parties. La première (qui occupe la quasi-totalité du premier volume) renvoie à la préhistoire ; elle débute avec Purga, petit mammifère aux allures de rongeur, mais qui n’en est pas moins un primate et l’ancêtre de l’humanité, vivant il y a 65 millions d’années, alors que les dinosaures régnaient encore sur la planète ; mais plus pour longtemps… Après un étourdissant et jubilatoire retour en arrière, Baxter reprend le fil de son récit, chaque chapitre étant séparé du précédent par plusieurs millions d’années, et se centrant chaque fois sur un personnage (souvent une femelle, d’ailleurs) issu de la descendance de Purga. Les distances temporelles s’amenuisent au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’être humain, auquel est consacré la seconde partie, qui fait donc la transition entre préhistoire et histoire (et entre les deux volumes), sur des échelles de temps de plus en plus réduites, et s’achève en 2031, avec un congrès scientifique qui servait de « fil rouge » depuis le prologue. Reste une troisième partie, consacrée aux « descendants », plus courte que les deux précédentes en termes de pagination, mais s’étendant sur une période incomparablement plus longue (environ 500 millions d’années, et même au-delà…).

 

Pour le reste, je ne me sens d’en parler que de manière passablement abstraite.

 

 

Bon, ben, autant sortir tout de suite le mot magique :

 

VERTIGE.

 

Et c’est bien pour ça que Baxter est extraordinairement doué. Une fois de plus, mais plus que jamais, l’écrivain britannique se montre d’un talent incomparable pour faire prendre conscience de la petitesse, de l’insignifiance de l’humanité, fruit miraculeux – et d’autant plus grand et admirable, par un joli retournement – du hasard et de la nécessité, égarée dans un univers dont les dimensions tant spatiales que temporelles sont tellement immenses qu’elles en deviennent tout simplement inconcevables. Il en résulte un sentiment unique, de fascination mêlée d’effroi ; cette sensation – je sais, je me répète, mais, bon – que je ne peux comparer qu’à une seule chose : le trouble qui s’emparait de moi, gamin, quand, la nuit, je m’allongeais dans l’herbe et me perdais dans la contemplation des étoiles. Un vertige, oui, angoissant et beau, et proprement métaphysique, tel que seul la science-fiction la plus habile parvient à le susciter. « Sense of wonder ». Le merveilleux scientifique résultant d’un concept fou dans son sérieux. Une littérature d’idées se muant insidieusement en littérature d’images. Et quelles images !

 

Oui, Baxter est ici à son sommet, parce qu’il s’en tient à ce pourquoi il est le plus doué, la science et le rêve. Aussi n’y rencontrera-t-on pas les tristes écueils d’Origine et de Gravité, avec leurs intrigues parfois laborieuses et tirant éventuellement à la ligne, leurs personnages plats sinon creux, leurs relations naïves, leur psychologie de comptoir, leurs dialogues poussifs (Évolution est largement dénué de dialogues, et pour cause…), et les maladresses stylistiques qui en découlaient parfois (aussi Évolution, bien qu’essentiellement descriptif, ou justement pour cette raison, est-il à mon sens bien « mieux écrit », plus agréable à lire et plus juste, en tout cas, que la « trilogie des univers multiples », sans parler de Gravité…). Si Baxter est un remarquable faiseur d’images, il n’est en effet habituellement guère doué pour décrire des personnages humains. Et, ici, il en tire parti (ce qu’il avait tenté, mais hélas pas totalement réussi, dans Origine, roman immédiatement antérieur, et ça se sent…) : car ses personnages, très rarement « humains » au sens où nous l’entendons habituellement (et d’ailleurs seulement dans les chapitres les moins intéressants, ce n’est pas un hasard…), ont généralement quelque chose de résolument « autre », de « non-humain », car pré-humain ou post-humain, voire plus éloigné encore… Et, sur la base de cette différence essentielle, Baxter, libéré des contingences des sociétés modernes et des subtilités de la psyché contemporaine, parvient enfin à bâtir des relations complexes, à décrire des sentiments authentiques. Paradoxe : c’est ainsi en s’éloignant de l’humain que Baxter parvient à rendre humaine son histoire « de l’humanité »… J’avais du mal à le croire moi-même, mais je vous le jure : en certains passages d’Évolution, Baxter réussit même à être… émouvant. Oui, oui. Baxter. Émouvant. La hard science d’Évolution n’est aride qu’en apparence… Et, sous ses aspects souvent dénigrés de « quasi-essai » de vulgarisation scientifique, ne lésinant éventuellement pas sur le didactisme, ce roman m’est apparu ainsi tout sauf froid, mais bien au contraire étrangement humain et juste, avec ce que cela comporte de terrible et d’admirable, de mesquin et de grandiose. En usant d’une variante science-fictive du « détour anthropologique » cher à Georges Balandier, Baxter parvient enfin à saisir l’homme et à le rendre tel qu’il est, ce qui enrichit son roman d’un contenu éthique et ontologique non négligeable.

 

Cela dit, quand bien même, contrairement à pas mal de monde semble-t-il, je ne me suis pas ennuyé un seul instant à la lecture de ce pavé (à la différence d’Espace et a fortiori d’Origine), je suis bien obligé d’admettre qu’il n’est pas sans défauts. Je serais bien en peine de me prononcer sur la pertinence scientifique du roman, ne disposant pas du bagage adéquat ; je me contenterai de noter que, quand bien même des erreurs ou simplifications se seraient glissées ici ou là (ce qui est plus que probable), il n’en reste pas moins que Baxter s’est à l’évidence documenté, et que la cohérence interne de son roman ne fait aucun doute : pour un béotien dans mon genre, c’est là l’essentiel. Après tout, ainsi que Baxter lui-même le rappelle en définitive, Évolution est un roman, non un essai, et encore moins une thèse… Cela dit, il est vrai que la confusion est tentante, et que le roman, parfois très didactique, pédagogique, etc., a régulièrement des allures de « docu-fiction ». Ce qui peut irriter, au point de le rendre illisible… En temps normal, cette réaction m’aurait été assez naturelle, et pourtant, j’ai adoré ; il faut croire que les atouts compensent…

 

Je me contenterai donc de quelques remarques, concernant essentiellement la deuxième partie, dans laquelle quelques aspects de fond m’ont un petit peu gêné (mais dans la limite du raisonnable). Sans surprise, en effet, Évolution est un roman lourd de positivisme, pour ne pas dire de scientisme. C’est tout à fait acceptable dans l’ensemble, mais cela entraîne néanmoins quelques conséquences qui m’ont paru regrettables. La première – et, là encore, cela n’a rien d’étonnant, au vu du triste monde tragique qui est le nôtre, et en particulier des délires créationnistes qui ressurgissent plus que jamais, notamment outre-Atlantique –, c’est que Stephen Baxter, en décrivant l’évolution de l’humanité, se trouve nécessairement amené à envisager la question religieuse, et le fait de manière parfois un peu caricaturale, le roman comprenant quelques (assez rares, cela dit) piques anticléricales et athées pas forcément indispensables (en contrepartie, j’ai beaucoup apprécié le chapitre astucieusement ambigu décrivant les naissances parallèles de la science et de la religion, avec l’apparition du principe de causalité ; il me semble que cette optique était plus intéressante…). Parallèlement, on y trouve encore quelques relents, quand bien même pondérés, de la valorisation du scientifique sur le quidam qui plombait Gravité, surtout dans le chapitre se déroulant en 2031… Enfin, et peut-être un peu plus gênant, si l’évolutionnisme biologique décrit par Baxter est assez convaincant, d’autant qu’il se montre complexe (nombreux sont les paramètres à être pris en compte), il y a à l’occasion quelques dérives plus contestables tendant presque à l’évolutionnisme anthropologique (même si, la plupart du temps, il faut sans doute mettre cela sur le compte des nécessaires simplifications impliquées par la construction du roman).

Pas grand chose, en définitive. Du pinaillage, essentiellement. En ce qui me concerne en tout cas : Évolution est bien un roman ambitieux et assez unique en son genre, et qui n’est certainement pas susceptible de plaire à tout le monde. À ce stade, on en est vite réduit à un lapidaire « ça passe ou ça casse ». Mais pour moi, c’est passé. Et vraiment très très bien. Me voilà réconcilié.

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"Tehanu", d'Ursula Le Guin

Publié le par Nébal

 

LE GUIN (Ursula), Tehanu, [Tehanu, The Last Book Of Earthsea], traduit de l’américain par Isabelle Delord-Philippe, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1990-1991] 2002, 257 p.

 

Retour à « Terremer », après une petite pause (et un dernier, mais fort appréciable, détour du côté du « cycle de l’Ekumen » avec L’Anniversaire du monde). La trilogie originale, de nos jours publiée en un seul volume, avait été composée à la fin des années 1960 et au début des années 1970, et Ursula Le Guin n’y est pas retournée pendant fort longtemps. En 1990, et donc près de 20 ans après la publication de L’Ultime Rivage, elle a pourtant livré ce quatrième roman, sous-titré en anglais « le dernier livre de Terremer ». Dernier ? Pas vraiment, puisqu’il faudra encore y rajouter deux volumes, Contes de Terremer et Le Vent d’ailleurs… Cela dit, même si ces ouvrages ont pu être diversement accueillis, le risque de la « suite bêtement mercantile » ne semble pas vraiment à craindre avec Ursula Le Guin (ses œuvres les plus récentes se rattachant au « cycle de l’Ekumen » témoignent assez qu’elle n’a rien perdu de son talent…). Et Tehanu aura sans doute de quoi déstabiliser les amateurs de la première heure…

 

Je ne vais pas revenir ici sur le fascinant univers créé par Ursula Le Guin (voyez ici si vous y tenez). Je noterais juste qu’il me semble délicat, pour ne pas dire impossible, de lire Tehanu séparément. Certes, il s’agit d’un roman à part entière, avec un début et une fin, comme les précédents romans de « Terremer » ; mais la lecture préalable des Tombeaux d’Atuan me paraît néanmoins très recommandable, dans la mesure où l’on retrouve ici Tenar en guise de personnage principal (et non, comme d’habitude, Ged) ; enfin, Tehanu prolonge à sa manière L’Ultime Rivage, en tirant les conséquences des bouleversements les plus notables qui y avaient été introduits.

 

Mais d’une manière très particulière, qui n’a plus grand chose à voir… La trilogie originale, bien que caractérisée par une certaine atmosphère contemplative, relevait à bien des égards de la high fantasy : quêtes mythiques, voyages extraordinaires, puissants sorciers… Ici, il n’y aura à peu près rien de tout ça. Le roman s’attarde en effet sur le personnage de Tenar, ancienne héroïne qui a choisi d’abandonner son destin grandiose pour « se contenter » d’être une épouse et une mère, une simple paysanne de l’île de Gont, que l’on ne quittera jamais tout au long du roman. Et la magie, reposant toujours sur la « Règle des noms », n’intervient que rarement : Ogion meurt dès les premières pages, et Ged a perdu ses pouvoirs lors de l’épisode précédent. Ne reste à peu de choses près que la « petite magie » des sorcières, une magie de bonnes femmes, traitée avec mépris par les hommes ; une sorcellerie qui, bien éloignée des connaissances fascinantes des mages de Roke, tient le plus souvent du fatras superstitieux et de la sagesse populaire, avec une dose de comédie pour enjoliver le tout. Une sorcellerie finalement très terre-à-terre, de sage-femme et d’infirmière, concoctant le cas échéant philtres d’amours et autres baumes aphrodisiaques… Une sorcellerie authentique, en somme, immédiatement utile dans le microcosme rural que nous décrit Ursula Le Guin tout au long de son roman.

 

Car c’est bien là qu’est l’essentiel : à l’instar de bons nombres des textes les plus récents de « l’Ekumen », Tehanu est presque dépourvu de récit, et le final indéniablement précipité tient presque, à cet égard, de la concession au lecteur frustré de magie et de dragons. Il s’agit surtout ici de décrire une société largement traditionnelle et humble, celle des éleveurs de Gont (seules deux cartes de Gont figurent dans le roman, et pas la carte générale de Terremer), fermiers et chevriers bien éloignés d’Havnor et de ses bouleversements politiques, et vivant repliés sur eux-mêmes (d’autant qu’ils sont passablement xénophobes). Le roman se déroule lentement, au rythme des saisons, des plantations, des récoltes, des transhumances…

 

Et le personnage principal est donc Tenar. Celle-ci, autrefois, avait tout de l’héroïne ; grande prêtresse immortelle des Innommables, puis amie de l’Archimage Ged, avec lequel elle a contribué à la restauration de l’anneau d’Erreth-Akbe, puis pupille du mage Ogion – un cas unique : une femme, apprenant la haute-magie de Roke ! –, elle semblait vouée dès sa naissance au plus extraordinaire des destins. Mais elle n’en a pas voulu. Elle, « l’étrangère », pire encore, la « Blanche », puisque Kargade, elle a choisi de s’intégrer à la société de Gont, et de vivre son destin de femme, un destin aussi banal que possible. Et elle y est parvenue : elle a épousé Silex, et lui a donné deux enfants ; dans sa petite communauté montagnarde, son passé mystérieux et grandiloquent a vite été oublié, et elle s’est parfaitement intégrée. Mais Silex est mort, sa fille s’est mariée à son tour, et son fils s’est fait marin… Tenar – ou plutôt Goha, puisque c’est ainsi qu’on l’appelle désormais – vit seule dans sa ferme. Mais elle va bientôt adopter une étrange petite fille, Therru, horriblement martyrisée par des vagabonds ; et elle devra bientôt se rendre à nouveau à Ré-Albi, Ogion l’appelant pour l’assister maintenant que son heure est venue ; et elle aura ensuite connaissance du retour d’Épervier, vieillard craintif et désabusé depuis que la magie l’a abandonné, et qui fuit sempiternellement les envoyés du nouveau roi, honteux – et tristement ridicule… – devant ce qu’il est devenu…

 

Avec Tehanu, Ursula Le Guin nous livre un ultime roman plus contemplatif et langoureux que jamais, une fantasy qui n’a décidément rien d’héroïque. Le roman s’adresse de toute évidence à un lectorat plus âgé que la trilogie originale ; et, on peut bien le dire, on est à mille lieues de la big commercial fantasy… Et c’est en outre l’occasion pour l’auteur d’aborder plus explicitement deux thématiques qui lui sont chères, habituellement plus sensibles sans doute dans le « cycle de l’Ekumen ».

 

La première est celle du changement, de l’évolution. J’avais noté, en parlant de Terremer, que la philosophie qui le sous-tendait, en prônant l’équilibre et en stigmatisant la « démesure » avant tout, avait quelque chose de conservateur, qui tranchait quelque peu à mes yeux avec les romans de « l’Ekumen ». Avec une certaine ambiguïté, certes : Ursula Le Guin jouait adroitement des mythes classiques de la fantasy, et notamment celui du « retour du roi », tout en nous dépeignant, dans le troisième tome, un monde en transition, la restauration tant attendue ne consistant finalement pas en une réaction, mais bien en une évolution (certes envisagée de manière quelque peu nostalgique). Dans le microcosme de Gont, cette ambiguïté disparaît bien vite, dès un conte rapporté dans les premières pages et essentiel à l’intrigue (p. 22) : « rien ne peut être dans le temps sans devenir ». Et ce sont les personnages qui nous permettront de l’observer, dans une île de Gont qui n’est figée qu’en apparence. Le monde change autour de Tenar et de Ged, et eux changent également. L’Archimage déchu n’a plus rien de l’intrépide aventurier des Tombeaux d’Atuan, ni même du vieux sage de L’Ultime Rivage. Il a vieilli. Et Tenar également a vieilli ; mais, surtout, elle a choisi sa voie, refusant le destin que les Kargades lui avaient imposé, puis celui que Ged lui avait promis par le biais d’Ogion. C’est d’elle même qu’elle a choisi de n’être « que » femme et mère. Ce qui était peut-être plus difficile que tout le reste pour cette mystérieuse étrangère à la peau pâle…

 

Mais surtout, et sans surprise, Ursula Le Guin traite dans Tehanu de la division sexuelle, thème récurrent de « l’Ekumen » depuis La Main gauche de la nuit et de plus en plus sensible depuis (voyez notamment Quatre Chemins de pardon et L’Anniversaire du monde – postérieurs à Tehanu, certes, mais j'y reviendrai), mais qui n’avait pas encore été véritablement abordé dans « Terremer ». Ce n’est certainement pas innocent si c’est cette fois Tenar qui prend le devant de la scène, et non Ged. Et Tenar n’a bien évidemment rien de l’héroïne traditionnelle de high fantasy. Femme vieillissante, veuve, étrangère, presque totalement dénuée de droits dans une société essentiellement patriarcale (a fortiori chez les mages), elle n’en est pas moins fière et courageuse. Noble, à sa manière, qui n’implique pas les habituels clichés virils des amazones. Elle est une femme forte, et admirable. Cela dit, j’avouerai que cette thématique m’a paru moins habilement traitée que dans les romans et nouvelles de « l’Ekumen » qui l’abordent : le féminisme y confine parfois à la misandrie (ce qui n’est jamais le cas dans les œuvres précitées), et certaines oppositions m’ont paru un peu grossières, tenant plus ou moins du cliché… d'autant qu'elles font étrangement ressurgir le conservatisme précédemment évoqué.

 

Et il y a là sans doute un problème : cette fois, la comparaison avec le « cycle de l’Ekumen » me paraît plus légitime que dans le cas de Terremer. Et, à mon goût, l’extraordinaire œuvre de science-fiction l’emporte amplement. Si Tehanu n’est pas sans charme, poésie ni intérêt, il a néanmoins à mon sens quelque chose de bancal, de pas tout à fait abouti, d’hésitant, qui l’empêche d’accéder au statut de « très bon roman », et a fortiori de chef-d’œuvre. Il reste agréable et souvent pertinent, mais finalement assez plat. En somme, on est très loin de ce qu’Ursula Le Guin a pu écrire de plus convaincant ; mais il me paraît néanmoins intéressant en tant qu’étape cruciale dans le parcours d’un immense auteur, bien révélatrice de cette tendance à l’abstraction et à l’épure qui caractérise bon nombre de ses œuvres les plus récentes... avec davantage de réussite.

« À suivre » avec Contes de Terremer.

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"Sauvagerie", de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

 

BALLARD (J.G.), Sauvagerie, [Running Wild], traduction de l’anglais par Robert Louit, Auch, Tristram, [1988, 1992, 2002] 2008, 119 p.

 

Octobre ballardien, suite et fin : après La Forêt de cristal et le premier tome de l’intégrale des nouvelles de l’immense auteur de Crash !, parlons un peu de Sauvagerie. Un peu, juste, parce qu’il s’agit quand même d’un très court roman, ou, au choix, d’une longue nouvelle ; n’en disons point trop, donc. Juste deux choses, là, comme ça : il s’agit d’une réédition d’un bref ouvrage autrefois disponible en français sous le titre Le Massacre de Pangbourne, mais avec une nouvelle traduction (saluons encore le très beau travail accompli par Tristram) ; et, accessoirement, c’est l’ouvrage le plus « récent » de Ballard qu’il m’a été donné de lire, puisque je ne l’avais jusqu’à présent pratiqué que pour ses nouvelles des années 1950 et 1960, ses « romans apocalyptiques », la « trilogie de béton » et La Foire aux atrocités, soit des ouvrages remontant au plus tard aux années 1970.

 

Sauvagerie, c’est déjà autre chose. Un texte écrit en 1988, en pleine Angleterre thatchérienne, et qui prend des allures d’essai politique, ou plus exactement, on l’a dit à juste titre, de pamphlet. Un texte écrit à une époque où Ballard n’est peut-être plus aussi clairement assimilé à la science-fiction qu’autrefois, aussi. Peut-on parler de SF pour Sauvagerie ? Pas vraiment, sans doute, même si l’on peut bien y entrevoir une certaine anticipation, mais à très très court terme. On est en fait en plein dans ce « présent visionnaire » dont Ballard parlait entre autres pour Vermillion Sands. Sauvagerie, quoi qu’il en soit, nous parle bien d’ici et de maintenant. Comme la SF, très souvent, certes. Boarf, débat stérile qui ne m’intéresse pas vraiment... Retenons-en juste une chose : si ce bref volume est à même de plaire aux amateurs de SF, il ne s’adresse clairement pas qu’à eux. Le pamphlet touche bien au-delà de ce seul lectorat, et, si la forme « clinique » du récit – puisqu’il s’agit à bien des égards d’une sorte de rapport psychiatrique – peut rappeler le Ballard de Crash ! et de La Foire aux atrocités, le prétexte, quant à lui, tient indéniablement du polar. Mais il ne s’agit que d’un prétexte : l’identification des coupables ne fait très vite aucun doute (le narrateur lui-même reconnaît avoir été étrangement lent de la comprenette...), et le morceau est de toute façon lâché à mi-parcours environ (bon, je ne vais pas « spoiler », à tout hasard, mais j’avoue que la tentation a été forte, du coup…) ; l’intérêt n’est d’ailleurs probablement pas davantage dans la reconstitution du tragique fait divers.

 

Ah, oui, il serait peut-être temps que je vous en cause, tout de même… Adonc : dans Sauvagerie, Ballard s’inspire de la tuerie d’Hungerford, le 19 août 1987, quand un jeune chômeur a abattu seize personnes dont sa mère et en a blessé quinze autres avant de se donner la mort. Immanquablement, ce massacre façon « going postal » a fait les gros titres à l’époque… Et Ballard de se baser là-dessus pour poser quelques questions qui fâchent, et renouvellent sans doute à certains égards les thématiques d’I.G.H..

 

Pangbourne Village, un « enclos résidentiel de luxe » près de Londres, un endroit paisible, où la population est intégralement issue des classes moyennes supérieures. Des gens riches, plutôt libéraux, et heureux, avec une vie de famille idéale, consacrant beaucoup de temps à leurs enfants, lesquels se montrent tous travailleurs et doux : une utopie de l'upper middle class éclairée et progressiste. Mais, dans la matinée du 25 juin 1988, c’est le drame : les parents sont tous assassinés dans des circonstances étranges, de même que les autres adultes présents (gardiens, etc.), et les enfants disparaissent. Deux mois plus tard, le mystère reste entier : qui a tué les parents, et pourquoi ? qui a enlevé les enfants, et pourquoi ? La presse multiplie les théories toutes plus farfelues les unes que les autres, et qui ne font guère avancer le schmilblick… C’est alors que la police décide de faire appel au docteur Richard Greville, psychiatre, pour essayer d’y voir un peu plus clair. Sauvagerie correspond à son « journal » médico-légal, et adopte le ton clinique et froid des rapports d’expertise. Et le bon docteur va bientôt être amené à découvrir la vérité. Une vérité évidente, mais inacceptable.

 

Derrière la félicité de Pangbourne Village, dans ce havre de gentillesse et de bons sentiments, le docteur Greville va découvrir une horreur indicible, et son rapport va prendre les apparences d’une cartographie systématique d’un Enfer qui n’a jamais été autant pavé de bonnes intentions.

 

Sauvagerie est un texte éminemment ballardien, au-delà de la seule forme. On y retrouve des obsessions très anciennes, déjà sensibles dans les premières nouvelles de l’auteur notamment (mais aussi, donc, dans I.G.H. et La Foire aux atrocités) : un délire claustrophobe, qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer cette fois les « utopies de l’enfermement » typiques du marquis de Sade (la description de certains meurtres, les plus alambiqués essentiellement, a quelque chose de profondément sadien à mon sens) ; et plus largement une dénonciation angoissée d’une forme de « société de contrôle », matérialisée, au-delà des murailles entourant Pangbourne Village, par son impressionnant (et inutile…) réseau de vidéosurveillance (et sa justification « panoptique » nous renvoyant directement à Surveiller et punir et au-delà à Bentham), mais essentiellement traduite par un carcan d’activités imposées, un bonheur sur commande, évoquant les pires formes de totalitarisme. À ceci près que le totalitarisme, ici, non seulement n’ose pas dire son nom, mais va jusqu’à se faire passer pour libéralisme ; le pire étant sans doute que cette imposture est tout ce qu’il y a de plus sincère…

 

Le résultat est glaçant et profondément dérangeant, et on aurait tout d'abord envie de dire ambigu, au moins en apparence, dans la mesure où il dépasse les clivages politiques habituels. En effet, si Sauvagerie est bien une critique de l’Angleterre thatchérienne (la fin ne laisse plus aucun doute à cet égard), et plus largement de la société de contrôle (la vidéosurveillance n’en étant que l’aspect le plus sensible), ce n’est certainement pas pour autant un pamphlet naïf, se contentant de répéter les critiques les plus courantes (mais non moins légitimes) à l’encontre de ces systèmes. Il va au-delà, cherche la petite bête, démonte plus globalement l’utopie, ébranle les dogmes, et interroge la condition humaine. Dans ce rapport glacé, désabusé, quasi nihiliste, les extrêmes se rejoignent, les impostures, illusions et présupposés de tous les camps sont équitablement exposés et maltraités. Le « bonheur insoutenable » (dans une perspective différente de celle du roman d’Ira Levin, certes, dystopie totalitaire « classique ») génère des monstres, la civilisation accouche de la barbarie, les bons sentiments se galvaudent dans une oppression inconsciente. L'obsession de la sécurité nourrit le crime. Et l'innocence est un leurre. Sauvagerie est un système de contradictions philosophiques, disséquant nos sociétés prétendument « libérales » jusqu’à révéler leur absurdité fondamentale. Un roman « apocalyptique », encore une fois, dans un sens. Mais à l'échelle d'un modèle de société. Et sombre, infiniment sombre.

Sauvagerie
n’a rien d’une promesse, si ce n'est celle d'un chaos imminent ; on dira plutôt qu'il s'agit d'un avertissement. Lucide et désabusé. Une anti-utopie cauchemardesque, froide, amorale. Et une leçon, dans toutes les acceptions du terme.

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"Custer et moi !", de François Darnaudet

Publié le par Nébal

 

DARNAUDET (François), Custer et moi ! (Le Fils de l’autobiographie fantastique), postface de Philippe Ward, Lyon, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2008, 64 p.

 

Une des choses qui rendent la collection des Trois Souhaits très sympathique à mes yeux est son aptitude à tirer parti de son format si particulier pour publier des livres « autres », sans doute impubliables ailleurs. L’exemple le plus frappant – même si pas forcément le plus pertinent – jusqu’à présent était probablement Appel d’air, mais j’aurais également envie de mentionner, dans cette ligne de petits recueils de nouvelles, London Bone de Michael Moorcock, petit bouquin unique en son genre qui m’a enfin fait apprécier l’auteur britannique, et m’a permis de découvrir ultérieurement ses plus grandes réussites, ou encore Le Miroir aux éperluettes, superbe occasion de découvrir  enfin Sylvie Lainé en volume (au passage, ayé, je viens de commander son deuxième recueil, Espaces insécables ; je vous en recause très bientôt…). Avec un peu moins de réussite, on pourrait sans doute mentionner Le Voyageur solitaire de Jean-Marc Ligny, ou comment jouer la carte démesurée de « l’histoire du futur » dans un petit format, ou le H.P.L. de Roland C. Wagner, très bonne nouvelle, certes, mais dont le bilinguisme, s’il est audacieux, me paraît d’une utilité plutôt douteuse. Je ne reviendrai par contre pas sur le ratage de Thierry Marignac, passons, passons… Bref, si la réussite n’est pas toujours au rendez-vous, c'est quand même souvent le cas, et l’intention est de toute façon suffisamment intéressante pour susciter attention et sympathie.

 

Mais dans la catégorie des publications « bizarres », ce Custer et moi ! de François Darnaudet se pose là. On pourrait dire qu’il s’agit de… eh bien… heu… comment dire… humf… un « truc », voilà. Une « autobiographie fantastique », à en croire l’auteur. Ce qui se tient. Même si d’aucun préféreraient sans doute parler d’une novella mêlant auto-fiction et science-fiction (oui, parce que la nuance entre science-fiction et fantastique n’est pas forcément très nette, ici ; pour ma part, la classification SF serait plus appropriée, mais, bon, après tout, les étiquettes, hein…), ce qui n’est tout de même pas banal (même si, entre Dick dernière manière et Houellebecq… mais le rapprochement se ferait surtout avec le premier, j’imagine).

 

OK. Mais pas que. On pourrait y voir aussi, à le prendre totalement au sérieux, une sorte d’essai historico-physico-métaphysique farfelu, du genre à séduire les amateurs d’occultisme et de paranormal, mais avec suffisamment d’humour pour faire passer la pilule. Ou, plus prosaïquement, des notes de recherche, pour ne pas dire un brouillon, en vue d’une publication ultérieure. Les mauvaises langues parleraient même volontiers d’une sorte de teaser… Et, entre nous soit dit, elles n’auraient pas tout à fait tort, si l’on veut bien admettre que l’originalité du procédé comme la confidentialité de la chose le rendent tout de suite plus sympathique.

 

Bon, peu importe. En tout cas, ça se lit. Et c’est plutôt enthousiasmant en ce qui me concerne.

 

François Darnaudet – dont je ne n’avais jamais entendu parler jusqu’alors – est un scientifique de formation, auteur de polars, mais également de bouquins de SF/fantastique (voir plus haut), notamment chez Rivière Blanche (ce qui explique sans doute la postface amicale de Philippe Ward). Il nous livre ici une de ses obsessions, qui traverse plusieurs de ses œuvres ; et c’est d’ailleurs pourquoi il parle de « Fils de l’autobiographie fantastique », « L’autobiographie fantastique » à proprement parler, ou plus exactement sa première étape, figurant dans Le Regard qui tue (Rivière Blanche, 2005), et le deuxième épisode, « Le Retour de l’autobiographie fantastique », dans Le Papyrus de Venise (Nestiveqnen, 2006). L’obsession en question tourne autour du général Custer et de la bataille de Little Big Horn. Pourquoi pas, hein ?

 

François Darnaudet se présente volontiers comme un rationaliste forcené, ou, selon ses propres termes (p. 14), « un vrai con de matheux, méprisant les littéreux, anarchiste version Stirner, pas baptisé, complètement athée et allergique aux monothéistes de tout poil ». Mais voilà : deux événements étranges, au cours de sa vie, l’ont amené à admettre la possibilité d’une part d’irrationnel, au moins en apparence, de phénomènes dépassant l'entendement, voire de l’existence d’un univers autre. Il y eut le « dé volant ». Mais il y eut surtout ce souvenir troublant, ancré dans sa mémoire, d’avoir assisté à la bataille de Little Big Horn, et d’y avoir péri. Darnaudet serait-il donc la réincarnation d’un officier du 7ème de cavalerie ? Et de son idole Boris Vian, tant qu’à faire ? Il mène l’enquête. Avec sérieux et humour. « Vous rirez de moins en moins, mes gaillards ! » (p. 32).

 

Effectivement, on ne rit pas. Mais on sourit volontiers, et c’est avec plaisir qu’on se laisse entraîner dans cette thèse saugrenue, accumulant les « coïncidences troublantes », comme on dit… mais aussi les manipulations tortueuses et autres « oublis » providentiels de « détails » inconciliables… Le résultat est étrange, pas hyper convaincant certes – ce n’était pas vraiment le but, après tout ; enfin, j’espère… –, mais néanmoins passionnant, et même jubilatoire, pour peu que l’on accepte de jouer le jeu ; et c’est bien l’essentiel. Et en refermant ce curieux petit bouquin, on se dit qu’on en lirait volontiers davantage, avec, disons, « La Fiancée de l’autobiographie fantastique », dans une prochaine publication d’un Darnaudet plus obsédé que jamais…

 

Un regret, cependant : si tout cela se lit agréablement – bon, on va pas en faire un incontournable non plus, hein ; c’est une friandise, très sucrée, et qui ne se refuse pas, c’est tout… –, j’avoue avoir régulièrement soupiré devant deux pénibles écueils stylistiques qui parcourent tout le, heu, le « machin » : une ponctuation plus qu’hasardeuse – qui contamine même la postface de Philippe Ward (allez savoir ce qu’ils y mettent, dans leur Coca…) –, et un syndrome du Point d’Exclamation Proliférant, jusque dans le titre (moche, par ailleurs). Dommage… Je ne m’attendais certainement pas, en ouvrant Custer et moi !, à une merveille littéraire, mais bon, là, quand même…

 

Boarf. On s’en remettra. Ce très court texte – ça se lit en une heure, hein – m’a décidément bien plu, son originalité et sa fraîcheur l’emportant amplement sur ses maladresses stylistiques. Un petit bouquin curieux et sympathique, tout à fait appréciable.

Bon, je vous laisse, j’ai des recherches à faire : je finirai bien par vous prouver que je suis la réincarnation de Gilles de Rais (c. sept.-oct. 1404 – 26 oct. 1440), de Thomas More (7 février 1478 – 6 juillet 1535), d’Henri IV (14 décembre 1553 – 14 mai 1610), de d’Artagnan (c. 1611-1615 – 25 juin 1673), du marquis de Sade (2 juin 1740 – 2 décembre 1814), de Karl Marx (5 mai 1818 – 14 mars 1883), de Franz Kafka (3 juillet 1883 – 3 juin 1924) et de Philip K. Dick (16 décembre 1928 – 2 mars 1982). « Vous rirez de moins en moins, mes gaillards ! »

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Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, de Serge Lehman (+ interview)

Publié le par Nébal

 

LEHMAN (Serge), Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, préface de Xavier Mauméjean, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, 2008, 258 p.

 

Ma chronique vient du beau site du Cafard Cosmique. Je vais la reproduire ici au cas où.

Tant qu’à faire, les camarades Ubik (un Grand Cafard) et Pat (un Vieil Existentialiste Mou) et moi-même en avions profité pour interviewer Serge Lehman. Là encore, au cas où, je vais reproduire cette interview, en fin d'article.

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CHRONIQUE

 

 

Auteur prolifique, loué et primé dans les années 1990, Serge Lehman a par la suite connu un assez long passage à vide, et bon nombre de ses œuvres, le temps passant, devinrent quasi introuvables. Il fallut en gros attendre Le Livre des Ombres, en 2005, pour que l’auteur refasse surface, revisitant à l’occasion de ce volumineux recueil une bonne part de sa production science-fictive, dessinant une vaste et complexe « histoire du futur ». Depuis, l’auteur s’est à nouveau fait relativement discret (à la différence, sans doute, de l’anthologiste, du théoricien et du scénariste... bon, d’accord...). Mais il nous revient aujourd’hui avec Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables, un nouveau recueil qui, s’il ne comprend qu’un seul inédit déjà ancien, nous offre néanmoins six textes remarquables, parfois largement retouchés pour l’occasion.

 

Le recueil, à première vue, a quelque chose de disparate, Serge Lehman ne se montrant pas toujours là où on l’attendait. Les différents récits composant ce recueil (sans véritable lien avec l’univers du Livre des Ombres, en dépit d’une allusion ici ou là), du (très) court roman Le Haut-Lieu, initialement publié au Fleuve Noir dans la collection « Frayeur », mais présenté ici dans une version revue et corrigée, à l’inédit « La Régulation de Richard Mars », oscillent sans cesse entre fantastique et science-fiction, malmenant régulièrement définitions et préjugés dans un flou déstabilisant mais ô combien séduisant. Aux références science-fictives classiques s’en ajoutent d’autres, plus inattendues : ici, Kafka et Borges, notamment, ont régulièrement leur mot à dire. Le premier est nommément évoqué dans la superbe novella « Superscience », saturée de germanité, et la courte nouvelle qu’est « La Chasse aux ombres molles » fait nécessairement penser à l’auteur du Château. Quant à Borges, comment ne pas penser à lui dans « Le Gouffre des chimères », dont les étagères débordent de livres qui n’ont jamais été écrits ?

C’est qu’il y a au-delà un projet d’ensemble qui fait l’unité et l’étrange cohérence de ce recueil revenant sur le passé, projet qui ne manque pas de rappeler les considérations théoriques de l’auteur, et, pour ainsi dire, de leur donner chair. Dans sa proposition d’une « définition auto-théorique de la science-fiction », Serge Lehman se fondait essentiellement sur l’idée de « réification de la métaphore ». Le terme-même est employé dans « Le Gouffre des chimères », où l’étrange phénomène de la « réification » préoccupe une intrigante petite troupe française de Men in black ; mais l’homme-livre de cette nouvelle n’est pas le seul écho de cette idée : ainsi que Xavier Mauméjean le note dans sa préface, il en va probablement de même de ces « murs qui se referment » dans l’appartement parisien du Haut-Lieu, et sans doute de l’étrange projet d’ÜWS dans « Superscience » ; la « chute » de « La Chasse aux ombres molles », qui laisse tout d’abord un étrange arrière-goût en bouche, l’impression d’un simple clin d’œil rigolard, d’une pirouette typiquement pulp, gagne sans doute à être éclairée de la sorte.

Parallèlement, le « processeur d’histoire » intervient régulièrement, dans les archives de Metropolis (« Superscience ») comme dans l’étrange destin de Richard Mars, médiocre devenu Dieu passif pour la surprenante civilisation des rats de l’hypersphère, mais plus que jamais ciron devant ces Grands qui l’observent régulièrement sans mot dire.

Et, au-delà, le recueil tout entier résonne de la réflexion de l’écrivain confronté à son œuvre, de l’artiste à son art. C’est vrai du peintre du Haut-Lieu comme du chef traceur Maistre (dont le nom seul est déjà tout un programme), ou de Beck enchaînant ses brouillons, et apprenant à les aimer (« Origami »). Sur un mode plus global, on pourra sans doute dresser ici un parallèle entre les fondateurs de Metropolis et Richard Mars, démiurges tout puissants en apparence, mais entrevoyant parfois, derrière leurs agissements, une volonté autre, celle des Grands, ou, dans le gisement d’archives, celle des archives elles-mêmes... ou du sinistre Kohlenhändler. Cette tension est la plupart du temps génératrice d’une profonde angoisse, de l’éprouvant délire claustrophobe du Haut-Lieu aux interrogations des protagonistes des cinq autres nouvelles sur le sens de leur existence ou de leur « mission ». « Que produisons-nous ? », demande Maistre. Mais les dirigeants d’Überwissenschaft et Richard Mars, Beck multipliant ses cercles sur des toiles destinées à être froissées, ou Michel Karistan, l’homme sans rêves du « Gouffre des chimères », lui font écho. A cette question irrépressible, il y a bien une réponse ; mais celle-ci varie, pour le meilleur ou pour le pire...

Mais, dans une perspective ne manquant pas d’évoquer cette fois Philip K. Dick, il s’agit souvent dans ces nouvelles de dégager une réalité fondamentale, cachée derrière le voile des apparences ; une réalité qui, sans doute, n’est pas sans lien avec la subjectivité des protagonistes, et se traduit souvent par le flou « géographique » de ces « espaces inhabitables ». L’appartement parisien du Haut-Lieu, en dépit du plan qu’en dessine l’auteur, rechigne à la cartographie : sous l’œil du peintre américain qui le visite, les murs bougent, portes et fenêtres se muent en trompe-l’œil... Les archives de Métropolis résistent, de même ; pour prendre conscience du danger qui les menace, Walter devra user d’un collyre mortel, lui laissant entrevoir l’espace d’un instant la monstrueuse réalité du Kohlenhändler... derrière le projet de celui qu’il envisageait déjà comme son adversaire ; mais la « superscience » n’était-elle pas à l’origine volonté de connaissance supérieure ?

Cette angoisse devant l’incertain, cette idée d’une réalité sous-jacente, qu’elle soit horrible ou salvatrice, cette réflexion sur l’auteur et son oeuvre, enfin, définissent probablement le très beau recueil qu’est Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables. La science-fiction s’y révèle parfois fantastique, et le fantastique science-fiction ; le banal débouche sur l’inimaginable, la petite histoire prend des dimensions cosmiques (« La Régulation de Richard Mars »), le passé se mêle au futur (« Superscience »), la métamorphose (« Le Gouffre des chimères
») et la multiplication (« Origami ») dégagent l’être... tandis que le cauchemar se montre parfois lumineux.

 

Le Haut-Lieu et autres espaces inhabitables étonne et remue. C’est un recueil riche et passionnant, complexe mais toujours fluide, à la fois insaisissable et puissamment évocateur. Une vraie réussite. Espérons maintenant que Serge Lehman saura tirer profit de ce nouveau retour en arrière, et nous livrer de nouvelles pépites aussi appréciables...

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INTERVIEW

 

Figure incontournable de la science-fiction française, Serge Lehman nous revient en Lunes d’encre avec Le Haut-Lieu, recueil appelé à faire date.
 

Explications.

 

Le Cafard Cosmique : Après Le Livre des Ombres, Le Haut-lieu et autres espaces inhabitables consiste à nouveau en un retour sur l’œuvre passée, éventuellement remaniée. Vous replongez dans des textes parfois anciens. Quel enseignement en tirez-vous ?

Serge Lehman : Que je ne sais pas dire adieu.

CC : À propos, y aurait-il des rééditions de prévues ? Pas facile de trouver du Serge Lehman en librairie... 

S.L. : On trouve Aucune étoile aussi lointaine, Le Livre des Ombres, Chasseurs de chimères, Thomas Lestrange, La saison de la Coulœuvre et maintenant celui-ci. Et Immortel en DVD.

 

Beaucoup de choses vont sortir dans les deux ans qui viennent. En bande dessinée, la suite et la fin de la Coulœuvre et une mini-série en six volumes coécrite avec Fabrice Colin et dessinée par Gess, La Brigade Chimérique. Côté rééditions : un recueil de la plupart de mes articles, un ultime (petit) volume de nouvelles anciennes et Faust complété. Je verrai après ce qui reste à faire.

CC : Est-on malgré tout en droit d’attendre un
« nouveau » Serge Lehman, notamment le projet Metropolis évoqué ici ou là ?

S.L. : J’écris un roman. En tâche de fond, j’ai repris mes notes sur Metropolis, pour la première fois depuis huit ans. C’est bon signe mais à ce stade, le résultat se voit surtout dans le script de La Brigade Chimérique, qui est une espèce de série-sœur.


Metropolis est un projet hanté. Quand je l’ai lancé en 1999, je croyais juste que j’allais faire une uchronie. Mais l’image centrale est tellement puissante. La mère de toutes les cités. On peut tout dire, brasser une époque entière, la politique, les mouvements sociaux, l’évolution de la science et des arts, on peut suivre des dizaines de personnages complexes sans jamais dévier parce que, quoi qu’on fasse, c’est toujours Metropolis. On pourrait écrire une histoire de l’occident depuis les premiers villages jusqu’à nos jours en se fiant à cette image : Troie-Rome-Jerusalem-Constantinople-Paris ou la quête de la ville-mère. La difficulté, c’est le trop-plein. Il faut choisir, renoncer à traiter certains sujets, dire adieu. Or...

CC : L’idée (radicale mais séduisante) d’une science-fiction caractérisée essentiellement par un processus de
« réification de la métaphore » imprègne le recueil (de manière particulièrement sensible dans « Le Gouffre des chimères », mais aussi au-delà). A-t-elle guidé le choix des textes ?

S.L. : Pour moi, le cœur de la SF, c’est une émotion. Maurice Renard l’a très bien vu quand il a forgé le terme de « merveilleux-scientifique » en 1909. Et les fans américains l’ont suivi vingt ans plus tard en parlant à leur tour de sense of wonder. Cette émotion, c’est un émerveillement d’un type particulier et j’en fais aussi l’expérience quand je lis Borges, ou Cortazar, ou Murakami [Haruki], ou Roszak. La plupart du temps, je travaille dans cet entre-deux, y compris pour la théorie littéraire ; je cherche le circuit qui crée cette émotion. Mais pour l’instant, je n’ai écrit qu’une seule histoire délibérée sur cette base (« L’Homme aberrant ») et elle ne figure pas au sommaire. Les nouvelles du Haut-Lieu sont bizarres, elles exploitent des angles morts cognitifs, des biais logiques - mais ce sont d’abord des histoires.

CC : Toujours dans ce domaine théorique, le
« processeur d'histoire » semble intervenir tout aussi régulièrement. Finalement, on aboutit ainsi à un questionnement permanent de la condition de l’écrivain confronté à son œuvre...

S.L. :
C’est un jeu de mot. J’ai fait des études d’histoire. J’aurais pu être professeur. J’assume ça d’une autre manière, en faisant des recherches sur le roman scientifique d’avant-guerre et en rééditant des textes anciens. Le passage au « processeur » est venu, il y a quelques années, quand j’ai cherché une source à mon écriture. Disons que j’ai essayé de voir si, sur le plan littéraire, j’étais autre chose qu’un ensemble d’habitudes et d’imitations. C’est le moment où j’ai jeté le premier manuscrit de Metropolis. Je voulais trouver un principe d’écriture qui soit intemporel, ancré dans un sol inculte - quelque chose de primordial. Enfin, j’ai fait ma crise, comme tout le monde. Mais l’intemporel, l’inculte, le primordial, ce sont des figures du chaos. Il m’a fallu trois ans pour le comprendre et encore trois ans pour en sortir. Le processeur d’histoire est né comme ça : pour enfermer le chaos dans une forme et le canaliser. C’est une image-écran.

CC : Le recueil débute par une citation de Jules Verne mise en exergue :
« Il faut prendre des leçons d'abîme. » À vous lire, on a surtout l’impression que l’abîme nous invite à une plongée dans l’inconscient. 

S.L. :
L’inconscient, c’est la théorie de Freud. C’est le découpage du sujet en entités théoriques non-religieuses et la mise à l’épreuve de ce découpage par la cure. Un psychanalyste reconnaîtra l’inconscient derrière le processeur d’histoire. De mon côté, j’ai le droit de considérer l’inconscient comme une forme impersonnelle de processeur d’histoire. Il y a un livre très amusant de Pierre Bayard qui parle de ces choses : Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?

CC : À la lecture de votre recueil, on pense à une citation du roman Aquaforte de K.J. Bishop. À l’instar de cette auteur, pensez-vous que
« l'art est la création de phénomènes mystérieux et sacrés » ?

S.L. :
« Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité » (Nietzsche). D’où les phénomènes mystérieux et sacrés.

CC : Plusieurs de vos nouvelles abordent le sujet de la création artistique. Peut-on voir dans ce recueil une sorte de mise en abîme de l’acte de création ? 

S.L. :
On peut voir ce qu’on veut ; ce sont des histoires. Mais aucune n’a été écrite pour parler d’autre chose qu’elle-même.
« Le Haut-Lieu » raconte la visite d’un appartement hanté et « Le Gouffre aux chimères » une mission pour comprendre un phénomène étrange qui se produit autour de Paris. « Origami » imagine ce que serait la communication d’une découverte extrême sur la nature du monde. « La Régulation de Richard Mars » est l’histoire d’un homme qui se réveille après sa mort sous la forme d’un cosmos synthétique... Ce que je fais ensuite - mais seulement ensuite, quand l’écriture est finie -, c’est chercher les figures qui se sont projetées dans le texte sans que je m’en rende compte. Les plus puissantes sont toujours des symboles d’autocréation, le tableau-dans-le-tableau, le livre-dans-le-livre, les symétries et tout ce qui touche au thème du dédoublement... En les examinant de près, on a l’impression de voir l’histoire s’écrire elle-même, c’est assez troublant.

CC : On vous sent très attiré par l’univers livresque et les joies de l’exhumation littéraire (c’est votre côté chasseur de chimères). Quelle est l’influence de ces expériences sur votre écriture ?

S.L. :
Ce sont des déclinaisons de l’esprit collectionneur. On commence par amasser des livres, on en remplit son appartement et quand on a tout, on recommence l’accumulation sous forme symbolique en faisant des encyclopédies.

CC : Le Livre des Ombres resserrait les liens entre un grand nombre de nouvelles partageant un même univers, et formant, avec les romans antérieurs, une vaste fresque, à la manière des
« histoires du futur » façon Cordwainer Smith, etc. Les nouvelles composant ce nouveau recueil peuvent/doivent-elles également y être rattachées ? On y croise bien le signe du Picte, mais qu’en est-il au-delà ? 

S.L. :
Ce recueil n’appartient pas au monde des Ombres. La première version du Haut-lieu sous forme de roman a pourtant été conçue dans ce cadre mais les liens sont anecdotiques et, finalement, je préfère que le texte soit lu de manière indépendante. Quant au signe du Picte, je lui consacre une histoire entière, La Saison de la Coulœuvre, dans l’espoir qu’il cesse de se projeter dès que j’écris quelque chose à propos d’un diagramme ou d’un plan.

CC : Que ce soit sous l’angle de cette
« histoire du futur » ou de ce qui a pu être avancé concernant le projet Metropolis, on vous sent attiré par les oeuvres de grande ampleur, brassant une infinité de thèmes et de procédés. Serge Lehman serait-il mégalomane ? Ou, plus sérieusement, cette démesure pharaonique, ce tissage de liens parfois complexes, doivent-ils être envisagés comme participant de ce sense of wonder placé au coeur de la science-fiction, ou le renforçant, le métamorphosant, par accumulation ? On peut également supposer que ce n’est pas sans lien avec les études d’histoire précédemment évoquées... 

S.L. :
Tout ça est juste. J’ai longtemps cru qu’un bon récit de SF devait être complexe, alors c’est devenu une espèce de marque de fabrique. Tout ce que j’écrivais était secrètement relié par en-dessous. Les héros de certaines histoires passaient à l’arrière-plan dans d’autres et cent ans plus tard, on entendait parler d’eux dans des livres où ils étaient devenus des personnages de fiction - et ainsi de suite. J’aimais bien faire ça, je le prenais comme un jeu. Aujourd’hui, je crois surtout que c’était ma façon d’écrire un très gros livre à une époque où j’avais du mal à rester concentré plus de trente pages d’affilée.

CC : Parallèlement, cette démesure dans le projet global n’empêche pas bon nombre des récits de se situer sur une échelle plus intime,
« microcosmique ». Le contraste entre ces deux échelles semble même au coeur de « La Régulation de Richard Mars », notamment. 

S.L. :
« Richard Mars », je l’ai écrit il y a dix ans avec l’idée de faire la proverbiale « nouvelle de SF ultime ». Raconter deux ou trois instants décisifs de la vie d’un homme et en même temps sa mort et sa résurrection et en même temps le destin complet d’un univers qui finit par entrer en contact avec le nôtre et en même temps l’essor d’une civilisation non-humaine, avec une réflexion sur l’entropie pour articuler le plan cosmique et le plan humain, le tout en soixante pages. C’était l’essence même du projet. Si le monde est « une seule chose » et que l’homme en fait partie, alors on peut supposer que les forces qui gouvernent la formation des galaxies gouvernent aussi les sentiments.

CC : Dans Le Haut-Lieu, l’angoisse débouche sur des réponses différentes : l’horreur domine dans certains textes, mais, dans d’autres, le choc redouté, l’expérience traumatisante, se révèlent finalement salvateurs... 

S.L. :
Ce sont des figures du sacré. Disons, du contact avec le sacré. La terreur est une des émotions-sources du « sense of wonder ». Il suffit de penser à Lovecraft. On peut reculer à son contact ou plonger dedans.

CC : Les allusions, références, citations, etc., sont nombreuses, et de manière particulièrement flagrante dans
« Le Haut-Lieu » et « Superscience ». Des « déclinaisons de l'esprit collectionneur », là encore ? Xavier Mauméjean, dans sa préface, note que certaines de ces références ont changé depuis la première version du « Haut-Lieu »... 

S.L :
Dans ce cas précis, j’ai juste remplacé mes lectures de l’époque par celles d’aujourd’hui mais c’était surtout pour donner un peu de force au thème de « la bibliothèque masculine » qui sous-tend ce passage. Dans
« Superscience », oui, il y a pas mal de citations. J’aime la littérature et la peinture de l’entre-deux-guerre - son cinéma, aussi - et je voulais créer dans le texte une impression de saturation brillante qui fasse penser à Gustav Klimt. Je me suis dit que même si les lecteurs ne possédaient pas les références, la poétique des noms, des titres et tous les mots allemands les amèneraient au bon niveau de perception. C’est un pari, évidemment... Je ne sais pas s’il fonctionne. « Superscience » est un texte très énigmatique, même pour moi.

CC :
« Superscience », avec le projet même d’ÜWS, l’affrontement central et la figure du Kohlenhändler, est susceptible d’être interprété selon certaines lectures « politiques » : progressisme, conservatisme et réaction s’y mêlent en permanence, de même que la rationalisation et la « mystique » du politique, tandis que le Kohlenhändler est tour à tour figure de développement frénétique et d’accumulation insensée, et incarnation d’un projet parfaitement contraire, freinant le développement au nom de la rigueur et de la méthode. Difficile, en somme, d’en dégager une ligne doctrinale assurée, non ? Le « dissident » d’Appel d’air se cherche-t-il, ou bien s’agit-il avant tout de confronter le lecteur aux contradictions, plus ou moins conscientes, inévitablement portées par toute forme d’engagement ?

S.L :
Non, aucune intention de confronter qui que ce soit. L’une des choses que je voulais faire en écrivant cette histoire, c’était réapprendre à arbitrer entre l’idéal et le réel. J’avais besoin d’y voir plus clair sur mes positions politiques et aussi, à titre privé, sur ma relation à la nécessité. Je suis écrivain, je vis de ce que je fais, je pourrais éventuellement faire des choses plus adaptées, plus commerciales, est-ce que ce serait trahir ? Transposé dans le cadre de Metropolis, puisque c’est là que l’action se déroule, ça donne un conflit entre la vieille garde des urbanistes-fondateurs qui considèrent la ville comme une œuvre d’art intangible, presque une entité vivante, et les gens de la logistique qui voient en elle un problème à résoudre. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que la transposition se poursuivrait dans le texte, pendant l’écriture, et qu’elle aboutirait à une guerre cosmique entre la ville et le Kohlenhändler. Je trouve comme vous que le résultat est ambigü.

CC : Que nous réserve l’à venir de Serge Lehman ?

S.L :
À tout hasard, je ne serais pas contre un peu de légèreté.

 

Interview concoctée par Nébal et Ubik, avec des (minuscules) morceaux (bordéliques, forcément) de PAT, dedans.

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Nouvelles complètes, volume 1, de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

 

BALLARD (J.G.), Nouvelles complètes, volume 1 (1956-1962), [J.G. Ballard: The Complete Short Stories], édition établie sous la direction de Bernard Sigaud, traductions de l’anglais par Guy Abadia, Laure Casseau, Michel Demuth, Alain Dorémieux, Pierre-Paul Durastanti, Gisèle Garson & Pierre Versins, Robert Louit, Lionel Massun, Pierre K. Rey, Arlette Rosenblum, Bernard Sigaud et Frank Straschitz, Auch, Tristram, [1956-1962, 2001] 2008, 695 p.

Hop, ma chro est à lire (ou pas) sur le beau site du Cafard Cosmique. Je la reproduis ici au cas où...

 

Octobre 2008 est décidément un mois ballardien : alors que Denoël vient tout juste de rééditer La Forêt de cristal, les décidément fort sympathiques éditions Tristram, auxquelles on devait notamment l’édition « définitive » de La Foire aux atrocités, poursuivent leur entreprise de redécouverte des chefs-d’œuvre de l’immense auteur anglais avec deux superbes volumes, le court roman Sauvagerie, et, surtout, ce premier tome longtemps attendu d’une intégrale des nouvelles de J.G. Ballard, établie sous la direction de Bernard SIGAUD, couvrant sa production des années 1956-1962, et destiné à être suivi de deux autres volumes de taille similaire (1963-1970, et 1972-1992). Le tout constituant rien moins qu’un monument de la littérature contemporaine, en science-fiction comme au-delà.

 

Si Ballard est aujourd’hui renommé essentiellement en tant que romancier, les adaptations cinématographiques d'Empire du soleil} et de Crash ! n’y étant sans doute pas pour rien, on aurait bien tort cependant de faire débuter sa carrière en 1962 avec la publication du Vent de nulle-part, son premier roman inaugurant la fameuse série des « apocalypses »… a fortiori depuis qu’il l’a renié. En effet, Ballard n’en était alors certainement pas à ses premiers travaux littéraires, livrant depuis le milieu des années 1950 nombre de nouvelles absolument remarquables, et pour lesquelles il a gardé bien davantage d’estime. Dans une brève introduction, il s’explique sur son attachement envers le format de la nouvelle, et ce notamment en matière de science-fiction. Car, à cette époque, et n’en déplaise à certains lecteurs d’alors, interloqués par ses textes, mais qui ont dû s’en mordre les doigts depuis, Ballard est bel et bien essentiellement un auteur de science-fiction, publiant dans des revues dédiées au genre ; il est même, aux côtés d’un Michael Moorcock notamment, un des piliers de ce qu’il est convenu d’appeler la « new wave of British science fiction ».

 

Mais il est vrai que la science-fiction ballardienne n’a pas grand chose à voir avec les clichés de « l’âge d’or ». C’est que, selon ses propres termes, il s’intéressait « au vrai futur » qu’il voyait « approcher, et moins au futur inventé que préférait la science-fiction » (p. 8). Une conséquence de cet état d’esprit saute aux yeux : le caractère généralement « terrestre » de ces nouvelles. Alors même qu’à cette époque le monde entier s’enthousiasme et s’émerveille pour Spoutnik et Gagarine, pour le projet Mercury et, à l’horizon, les missions Apollo, Ballard, plus lucide que jamais, table sur l’échec de la conquête de l’espace. Seules deux nouvelles de ce volumineux recueil empruntent résolument un cadre spatial : « Les Terrains d’attente », nouvelle inédite quelque peu bancale même si pas inintéressante, et « Passeport pour l’éternité », qui est avant tout une cinglante satire de l’ère des loisirs. S’il est quelques nouvelles pour mentionner en passant les voyages spatiaux, deux autres textes, majeurs cette fois et bien autrement significatifs, expriment clairement l’idée de cet échec : le glaçant et pervers « Treize pour le Centaure », et, bien différent, « La Cage de sable », superbe exemple de ces nouvelles « picturales » si caractéristiques de l’auteur, avec son environnement désertique et étouffant et ses personnages léthargiques…

 

Dans sa quête du « vrai futur », Ballard va donc se tourner essentiellement vers la Terre. Et le tableau qu’il nous peint – avec un goût prononcé pour l’absurde et le surréalisme, en dépit de la note d’intention – n’est généralement guère optimiste : une planète surpeuplée (« La Ville concentrationnaire », « Chronopolis », « Billénium ») ou au contraire d’aspect désertique (« Chronopolis » à nouveau, « Fin fond », « La Cage de sable »), un monde fou quoi qu’il en soit, au sens strict parfois (« Les Fous »), un monde déshumanisé, enfin, où la société de contrôle se généralise et empiète sans cesse davantage sur l’individualité : les thèmes de la surveillance et de la manipulation sont ainsi récurrents, de manière globale (« La Ville concentrationnaire », « Chronopolis », « Billénium », « Treize pour le Centaure », « Les Tours de guet » et, sur un mode plus allégorique, « Le Dernier Monde de M. Goddard ») ou individualisée (« La Plage 12 », « Trois, deux, un, zéro ! », « Le Débruiteur », « Zone de terreur », « Les Voix du temps », « Régression », à nouveau « Treize pour le Centaure » et « Les Tours de guet », « L’Homme au 99e étage »). Il en résulte souvent, renforcée par la stupéfiante précision et la subtilité de la plume de l’auteur (certes pas encore au niveau de Crash !, mais déjà incontestablement brillant, une atmosphère lourde, oppressante, angoissante, lorgnant régulièrement vers la claustrophobie ou l’agoraphobie en fonction du cadre, et parfois aussi la paranoïa. Et la révolte, le refus de se laisser instrumentaliser, ne débouchent la plupart du temps que sur un cinglant échec (on pourra y ajouter notamment « Un assassin très comme il faut »), où l’inconscient a régulièrement sa part (« Billénium », « Les Tours de guet »)… à moins de consister en un rejet pur et simple de la vie et des autres (« L’Homme saturé »).

 

Mais « l’anticipation » n’est pas nécessairement à prendre au sens littéral chez Ballard. Son « vrai futur », il l’observe le plus souvent dans un « présent visionnaire » (p. 8), et c’est bien pourquoi, nous dit-il, les habitants de Vermilion Sands, bohème de poètes improductifs et d’artistes ratés, vivant au crochet de « people » excentriques et de représentants naïfs de la classe moyenne supérieure, n’ont pas de micro-ordinateurs ou de téléphones portables. Ce qui n’empêche pas la paisible station balnéaire d’une Riviera fantasmée, banlieue bourgeoise de l’étouffante Red Beach, d’avoir son lot de superbes créations science-fictives (ou autres…) : la ville ensoleillée et cotonneuse baigne ainsi dans le bruissement permanent des fleurs et des statues musicales ainsi que des maisons psychotropes (et psychotiques…), tandis que ses rues sont envahies des rubans jaillissant sans cesse des verséthiseurs. Un seul repère temporel à Vermilion Sands : l’époque bénie et insouciante environnant « l’Intercalaire » ; une époque de rencontres étranges et fascinantes, ou rien n’est inconcevable, a fortiori en matière d’art. Après tout, « ceci se passait en cette folle saison à Vermilion Sands où Tony Sapphire entendit chanter une raie des sables et où je vis le dieu Pan rouler en Cadillac » (p. 356). Vermilion Sands est à n’en pas douter une des plus superbes inventions de J.G. Ballard. Cette intégrale étant chronologique et l’auteur étant revenu plusieurs fois sur ce cadre, on ne trouvera pas ici tous les textes ayant été publiés par ailleurs sous ce titre, mais on peut y rattacher cinq magnifiques nouvelles (« Prima Belladonna » – extraordinaire entrée en matière ! –, « Le Sourire de Vénus », « Numéro 5, Les Étoiles », « Les Mille Rêves de Stellavista » et « Les Statues qui chantent »), à l’atmosphère incomparable, à la fois dérisoires et profondes, lumineuses et névrosées, poétiques et drôles, léthargiques et fascinantes. Un chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre, que l’on ne saurait véritablement comparer à rien.

 

Et Vermilion Sands est bien entendu une occasion de choix pour aborder la thématique éminemment ballardienne des « paysages intérieurs », de cette exploration souvent picturale de la psyché humaine, à l’aune de la psychiatrie et du surréalisme. En-dehors de quelques exceptions (« La Cage de sable », notamment), le traitement n’en est peut-être pas ici aussi explicite que dans certains des romans ultérieurs (notamment Le Monde englouti et La Forêt de cristal), mais cette approche spécifique n’en est pas moins sensible dès les premières nouvelles de l’auteur, quand bien même un élément externe, un « déclencheur », intervient régulièrement. À ce titre, on notera plus particulièrement la récurrence des dérèglements temporels, avec éventuellement un substrat paranoïaque, dans une optique qui n’aurait pas déplu à Philip K. Dick : le temps referme souvent ses griffes sur les personnages (« Échappement » et « Trou d’homme n° 69 » avec leurs boucles cauchemardesques, « Zone de terreur », « Chronopolis », « Les Voix du temps », « Régression »…), et le sommeil (ou son absence…) joue souvent un rôle dans le cauchemar, suscitant de terrifiants troubles de la perception. Mais, à côté de ces angoisses frénétiques et de ces psychoses « actives », il est également des tableaux plus reposants mais non moins maladifs : il suffit de songer à tous ces personnages apathiques qui, d’une manière ou d’une autre, se retirent dans leur monde, rompant tout contact avec l’extérieur. On en trouvera l’image la plus singulière dans « L’Homme saturé », mais il faut également citer « Les Voix du temps », « Fin fond », « Treize pour le Centaure », « Les Tours de guet »… Et une variante splendide, sorte de face cachée de Vermilion Sands : « Le Débruiteur », magnifique reprise du Sunset Boulevard} de Billy Wilder, où la star déchue du muet est remplacée par une grotesque cantatrice, à l’heure où la musique ne peut qu’être ultrasonique… et donc inaudible.

 

On pourrait continuer longtemps ainsi (et dégager notamment quelques étonnantes préfigurations de l’œuvre ultérieure de Ballard, et notamment des « romans apocalyptiques »… mais aussi, déjà, de La Foire aux atrocités !) : ce volumineux recueil est une mine, et chaque texte ou presque mériterait une analyse approfondie… Certes, il s’agit là d’une intégrale : l’ensemble est donc nécessairement inégal, et l’on pourra bien relever à l’occasion quelques textes plus faibles, plus anodins, moins personnels et convaincants que les autres. Mais un texte de Ballard « raté » reste généralement bien plus satisfaisant que nombre de réussites…

 

Si l’on ajoute que ces nouvelles sont probablement plus abordables que les romans de l’auteur, et constituent ainsi une introduction de choix au reste de son œuvre, le bilan n’a plus à se faire attendre : sans surprise, ce premier tome des Nouvelles complètes de J.G. Ballard est un ouvrage fascinant de bout en bout, débordant de talent et d’idées, finement écrit et pertinent… Autant dire indispensable, pour tout amateur de science-fiction, et plus largement de littérature.

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