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"Orbitor", de Mircea Cartarescu

Publié le par Nébal


CĂRTĂRESCU (Mircea), Orbitor
, [Orbitor (Aripa Stîngà)], traduit du roumain par Alain Paruit, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio Science-fiction, [1996, 1999] 2002, 428 p.

De temps en temps, j'aime bien me laisser guider dans mes choix de lecture. Ainsi, l'autre jour, alors que je me trouvais dans une infââââââme librairie parisienne, je me suis tourné vers le jeune N..., et lui ai demandé de faire le vendeur, de me conseiller un livre vers lequel je ne me serais probablement pas tourné de moi-même. Le jeune homme s'empara prestement et avec la souplesse d'un PETIT CHAT d'
Orbitor de Mircea Cărtărescu, ouvrage qu'il me présenta ainsi (sans même me traiter de PUTE) : « C'est bien, y'a pas d'histoire, c'est bien. » Après avoir tourné un regard nauséeux et perplexe en direction de la couverture plutôt, euh, voilà, oui, je me mis à lire le résumé. Le jeune N... m'interrompit bien rapidement, et à très juste titre : « Ça dit que d'la merde ! » Et il me sélectionna un passage, excellent certes, et qui acheva de me convaincre, mais que je peux bien désigner aujourd'hui comme pas représentatif du tout du contenu global du bouquin (le fourbe).

 

Faut dire, et c'est à la décharge de l'invraisemblable quatrième de couv', cet Orbitor n'est pas évident à résumer. En fait, il est même irrésumable. S'agit-il d'ailleurs vraiment d'un roman ? On est en droit d'en douter. Et, en tout cas, et ce en dépit de la collection, ce n'est pas de la essèfeuh (scandale !), mais bien plutôt le genre de bouquin fou et inclassable que l'on qualifiera à la suite de Francis Berthelot de « transfiction » (je croyais d'ailleurs me souvenir, sans certitude aucune, qu'Orbitor figurait dans les suggestions de lecture de la Bibliothèque de l'Entre-Mondes ; j'ai eu l'occasion de le vérifier depuis).

 

Mais alors qu'est-ce donc que cet Orbitor ? Difficile à dire. Mélange étrange d'autobiographie onirique, de saga familiale fantasmée (tournant essentiellement autour de la mère de l'auteur, comme de juste), de poème théologico-philosophique (ça, c'est pour les quelques passages chiants), d'ode sinistre à Bucarest (quand on ne s'égare pas à la Nouvelle-Orléans...), et d'hallucination généralisée, portée sur le chromatisme, et notamment les teintes jaunâtres...

 

Le jeune Mircea nous entretient ainsi de bien des choses au long de son « roman » d'auto-analyse, et, succombant à la logique des rêves, il passe sans vergogne du coq à l'âne, multipliant les récits enchevêtrés et interrompus, s'imbriquant les uns dans les autres, pour constituer une somme aussi aride que fascinante, a fortiori quand l'auteur se dégage du réel pour nous égarer dans un monde imaginaire riche en merveilles et cauchemars, infesté de fantasmes féminins et de papillons fabuleux.

 

Le style de l'auteur est à l'avenant. Chatoyant, subtil, adepte du mot rare et du chromatisme diffus, il est d'une beauté incontestable, mais qui a à l'occasion de quoi faire peur, tant l'auteur aime à se perdre (et à perdre son lecteur) dans les phrases et les paragraphes interminables, accumulant les propositions dans un délire verbal à deux doigts de la logorrhée.

 

Autant dire qu'Orbitor est beau. Mais lourd. Mais beau. Mais lourd. Mais beau. Ad lib., ou ad nauseam. Un « roman » particulièrement exigeant, en somme, d'un hermétisme parfois terrifiant, mais pourtant fascinant de long en large. Tout sauf une lecture de plage, quoi. Un livre qui se mérite, mais le jeu en vaut amplement la chandelle, tant, sous le vernis rebutant, se dissimule un vrai beau morceau de littérature contemporaine, fantasque et d'une originalité indéniable, à vrai dire totalement unique en son genre.

 

Un livre « fou », ainsi que l'auteur lui-même aime bien le désigner, quand il se met en scène en train de l'écrire ; un livre presque illisible, nous dit-il aussi. Certes, certes. Mais avant tout un très beau livre, et c'est bien là tout ce qui importe.

 

Alors merci, jeune N..., pour cette excellente suggestion. Orbitor est typiquement le genre de livre à côté duquel je serais passé en temps normal. Il valait pourtant assurément le détour. Effectivement, « c'est bien, y'a pas d'histoire, c'est bien ». Mais peut-être n'ai je dit moi aussi, à mon tour « que d'la merde »...

 

Quoi qu'il en soit, j'avoue que je me ferais bien quelque chose d'un peu plus léger, maintenant, cela dit, parce que bon, hein, oh...

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"Le Vent de nulle part", de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

BALLARD (J.G.), Le Vent de nulle part, [The Wind from Nowhere], traduit de l'anglais par René Lathière, Tournai, Casterman, coll. Autres temps, autres mondes, [1962] 1977, 214 p.

 

Le Vent de nulle part est, si je ne m'abuse, le premier roman de l'immense et récemment disparu J.G. Ballard, et par la même occasion la première de ses quatre apocalypses. Toutefois, si Le Monde englouti, Sécheresse et La Forêt de cristal ont été il y a peu réédités chez Denoël dans la collection Lunes d'encre, ce n'est pas le cas de ce volume-ci, du fait même de la volonté de l'auteur, qui l'a semble-t-il plus ou moins renié. La légende, il est vrai, veut que ce roman ait été écrit très vite, et ne soit pas à la hauteur des suivants... Cela dit, ce n'était pas suffisant pour me dissuader de le lire. Dégotant le roman plus ou moins par hasard dans une excellente librairie parisienne, j'ai – sans surprise – vite craqué, acheté et lu la chose.

 

Adonc. Cette fois, c'est le vent qui conduit l'humanité à sa perte. Un vent terrible, qui ne cesse de souffler, et de gagner en vitesse. Bientôt, la Terre se retrouve en proie à un prodigieux ouragan permanent, toujours plus dévastateur. Le vent impitoyable lacère les immeubles, anéantit les villes et emporte et déchire les humains désespérés qui se risquent à l'extérieur.

 

L'humanité trouve alors refuge dans les sous-sols... pour un temps. Mais elle doit alors faire face à la famine et à la maladie... Et il y a pire : dans ce monde en fin de droits, le plus impitoyable ennemi de l'homme reste peut-être l'homme lui-même...

 

L'histoire du Vent de nulle part, un brin décousue, nous est rapportée par une poignée de ces réfugiés, parmi lesquels on retiendra notamment le docteur Donald Maitland et le commandant de submersible Lanyon. Ce seront nos guides – comme toujours assez passifs, mais peut-être un peu moins que d'habitude... – au sein de cette terrible apocalypse, et c'est à travers leurs yeux que l'action se dessinera, faite de cauchemars sans nom, de l'improbable espoir d'une chute du vent, et du mystère représenté par la tour Hardoon.

 

Eh bien autant le dire de suite : si Le Vent de nulle part est un roman parfois un peu bancal dans sa construction et si sa fin, abrupte, peut laisser un peu sceptique, ce n'en est pas moins une lecture tout ce qu'il y a de recommandable. Certes, on n'atteint jamais ici la puissance, la richesse et le profondeur du Monde englouti ou de La Forêt de cristal, mais il n'en reste pas moins que Le Vent de nulle part vaut à mon sens bien Sécheresse.

 

L'air de rien, J.G. Ballard nous a concocté avec ce roman qu'il aurait semble-t-il souhaité voir oublier un cauchemar saisissant, très visuel, évoquant le meilleur du cinéma-catastrophe. Si l'action se montre à l'occasion un brin répétitive, et si le style se montre encore un peu terne, on se laisse dans l'ensemble prendre par le récit de l'auteur, qui sait régulièrement nous concocter quelques très belles scènes cataclysmiques, qui marquent durablement. Et c'est d'ailleurs peut-être, des quatre apocalypses, le roman où Ballard a su le mieux nous dépeindre une humanité aux abois, sombrant progressivement dans le désespoir le plus total.

 

Rien d'exceptionnel, peut-être (encore que...), mais assurément rien de honteux. N'en déplaise au principal intéressé (qui est mort, hein, alors, bon), Le Vent de nulle part vaut toujours aujourd'hui d'être lu, et ne nuit en rien à la qualité globale de l'œuvre de celui qui fut à n'en pas douter un des plus grands écrivains du XXe siècle.

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"Zoé", de John Scalzi

Publié le par Nébal


SCALZI (John), Zoé
, [Zoe's Tale], traduit de l'anglais [américain] par Mikael Cabon, Nantes, L'Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2008] 2009, 378 p.

 

Si l'on en croit sa couverture, Zoé serait donc le « quatrième roman du Vieil Homme et la guerre ». Mais faut le dire vite ; on pourrait tout aussi bien dire « troisième et demi ». En effet, l'histoire de Zoé, les amateurs de John Scalzi la connaissent déjà, dans la mesure où il s'agit de celle de La Dernière Colonie, le troisième roman du cycle. Seul change véritablement le point de vue : au lieu de John Perry, c'est cette fois sa fille adoptive Zoé qui nous raconte sa version des événements.

 

Rappelons-en brièvement l'histoire : le commandant Perry et sa femme le lieutenant Sagan sont contactés par l'Union Coloniale pour prendre la tête d'une nouvelle colonie pendant les fatidiques premières années de son existence. Mais cette colonie, déjà, est d'un genre particulier : il s'agit en effet de la première colonie « de seconde génération », puisque les colons ne proviennent pas de la Terre, mais de planètes déjà colonisées par celle-ci. Enfin, cette colonie de Roanoke va très vite se retrouver au cœur d'un complexe imbroglio politique opposant l'UC au Conclave, une vaste alliance extraterrestre ; et les colons de Roanoke, dans cette affaire, ne sont bien que des pions, éminemment sacrifiables...

 

L'histoire nous est donc contée cette fois du point de vue de Zoé. Par voie de conséquence, les personnages principaux changent : outre la narratrice adolescente, nous suivrons ainsi essentiellement ses « gardes du corps » obins Pirouette et Cacahuète (les liens entre Zoé et les Obins sont au cœur du roman, et constituent sans aucun doute ses meilleurs moments), et ses jeunes camarades Gretchen, Enzo et Magdy.

 

Le changement de point de vue destine probablement Zoé plutôt à la jeunesse. Mais on y retrouve bien ce qui caractérisait les précédents romans de John Scalzi : ça se lit tout seul, c'est très fluide, ça ne manque ni d'humour ni d'idées. C'est à nouveau un bon divertissement... mais un peu frustrant : je continue de penser que John Scalzi pourrait aisément passer du stade du « sympathique » au « passionnant ». Mais ce n'est pas encore le cas ici.

 

Pris indépendamment, Zoé est donc sans conteste un bon roman de divertissement, peut-être un cran inférieur à La Dernière Colonie, cela dit. Mais vaut-il vraiment le détour pour autant ? Ici, hélas, j'aurais tendance à répondre par la négative : nous avons bien déjà lu tout cela, et le changement de point de vue, si l'on excepte les derniers chapitres, n'apporte pas grand chose de neuf... On peut donc franchement s'interroger sur l'intérêt de ce quatrième opus. Et, si je n'en regrette pas la lecture, je ne saurais pour autant la recommander véritablement aux amateurs des trois précédents volumes.

 

Constitue-t-il alors une bonne porte d'entrée pour découvrir le cycle, a fortiori pour un jeune lecteur ? J'en doute : la lecture des trois premiers volumes (disons des deux premiers...) me paraît tout de même fortement recommandée... Sous cet angle à nouveau, l'intérêt de ce Zoé me laisse donc assez perplexe encore une fois.

 

Non, finalement, même si j'en ai apprécié la lecture, je ne peux pas recommander ce Zoé, « quatrième » roman bâtard, qui n'apporte rien ou presque. Un chroniqueur plus méchant dirait même qu'on frôle l'escroquerie...

 

Maintenant, j'aimerais bien voir John Scalzi s'attaquer à quelque chose d'un peu plus costaud...

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"W.O.M.B.", de Thomas Becker & Sébastien Wojewodka

Publié le par Nébal


BECKER (Thomas) & WOJEWODKA (Sébastien), W.O.M.B. Wilderness of mirrors /broken/
, Ris Orangis, ActuSF, coll. Les Trois Souhaits, 2009, 91 p.

 

Il semblerait donc qu'ils se soient bel et bien mis à deux pour commettre ce petit volume à l'élégante couverture (signée Patrick Imbert, c'est fou). Le sujet en étant la schizophrénie, j'avoue avoir eu comme un doute. Mais bon, je suis un peu paranoïaque, aussi... Donc, admettons qu'il n'y ait pas de complot contre moi (enfin, pas cette fois, tout semble l'indiquer), et voyons ce que l'on peut dire de ce W.O.M.B. Wilderness of mirrors /broken/. En sachant que ça ne s'annonce pas facile : la preuve, même les (longues) dédicaces, je ne suis pas sûr d'y avoir tout compris (mais ça m'avait l'air taquin).

 

Commençons donc avec Thomas Becker, pseudonyme de chut, chut, pas de marque, et son « Channel Chain Schizoid » qui occupe la majeure partie de cet opuscule hybride (pp. 17-68). Le monologue d'un homme sans souvenirs, enfermé dans une étrange pièce, avec pour seul interlocuteur une Intelligence Artificielle du nom d'Avatar. Un texte imprégné de paranoïa, et qui cite pas mal Dick. Malgré quelques écarts stylistiques, le fait est que ça se lit plutôt bien... mais n'apporte pas grand chose, tout cela ayant déjà été lu cent fois. Sympathique, mais sans grand intérêt, donc.

 

Le cas de Sébastien Wojewodka (qui se met lui-même en scène, horreur glauque) est plus complexe. Son « Untitled ou l'intercession » (pp. 69-92), auquel il faut rajouter la fausse préface intitulée « Mon rêve du rêve de Thomas Becker : quelques détails biographiques sur le très honorable auteur de Channel Chain Schizoid » (pp. 9-15) joue en effet la carte de la métaperplexitude intraperplexoïdée, reprenant (et/ou parodiant) le style universitaire le plus jargonneux et abscons que l'on puisse concevoir. Entre deux citations de Kafka, l'auteur use et métabuse des mots interminables et des concepts obscurs ; l'occasion de vérifier une fois de plus que les psychanalystes raffolent des jeux de mots laids. Mais comment prendre cette étude de cas en escalier ? J'hésite : au premier degré, c'est tout simplement infect de galimatias pédant ; au second, qui a ma préférence (sinon, c'est qu'il ne va vraiment pas bien, ce jeune homme...), cela ressemble davantage à une astucieuse mauvaise blague, salutaire comme le sont toutes les bonnes mauvaises blagues ; la vérité devant se trouver quelque part entre les deux, comme de juste. De quoi se vriller le crane pendant des heures, en tout cas, et dans un sens comme dans l'autre. Bizarre...

Au final, bof, en somme, et même bof, bof. Ce n'est pas inintéressant, non, mais cela ne fait pas terriblement avancer le schmilblick non plus. A voir si ce premier essai sera utilement transformé par la suite, rien n'est exclu.

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"Vue en coupe d'une ville malade", de Serge Brussolo

Publié le par Nébal


BRUSSOLO (Serge), Vue en coupe d'une ville malade
, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1980] 1985, 219 p.

 

Serge Brussolo, deuxième approche, après l'excellent Le Syndrome du scaphandrier. J'en avais déjà plusieurs qui prenaient la poussière dans mon étagère de chevet, mais celui-ci est finalement passé devant. Il faut dire qu'on m'avait plus particulièrement recommandé ce recueil de nouvelles, le premier de l'auteur, étrangement pas réédité depuis 25 ans. Étrangement, oui, car je peux bien me joindre aujourd'hui au concert de louanges : si ce recueil au très beau titre (une fois n'est pas coutume) n'est certes pas parfait, il est néanmoins de très grande qualité, d'une cohérence frappante, et mérite assurément le détour. Serge Brussolo nous y offre en effet neuf perles noires de SF cauchemardesque, lorgnant volontiers vers le surréaliste et l'absurde ; et, dans l'ensemble, c'est un régal de bout en bout.

 

Le recueil démarre très fort avec « Vue en coupe d'une ville malade » (pp. 11-55), longue nouvelle qui donne le ton : un vrai déferlement d'idées noires. Brussolo y décrit une ville gérée par des ordinateurs devenus fous à force de prévisions de plus en plus lointaines. La ville se mue en un insidieux cancer qui a oublié sa raison d'être : offrir un lieu de vie aux pauvres humains qui en sont les victimes. Une réussite flagrante, et la meilleure des entrées en matière.

 

Suit « La Mouche et l'araignée » (pp. 56-71), qui en rajoute encore dans le cauchemar organique, quelque part entre Ballard et Cronenberg. Un texte terrible, mais dont la conclusion m'a laissé un peu perplexe : je ne sais pas si elle est géniale ou décevante...

 

« La Sixième Colonne » (pp. 72-78) n'a heureusement rien à voir avec le mauvais roman éponyme de Robert Heinlein. C'est une courte nouvelle indubitablement kafkaïenne, et horriblement glaçante. Impressionnant.

 

« Comme un miroir mort » (pp. 79-118) change la donne, en jouant la carte du space opera, tout en restant typiquement brussolienne. Les bonnes idées abondent dans cette nouvelle décrivant une fascinante nécropole cosmique, et les rites variés qui la définissent. Un très bon texte.

 

Suit « Soleil de soufre » (pp. 119-129), dans une veine assez proche, un brin vancienne, mais façon surréaliste. Un étrange fantasme pyromane qui ne laisse pas indifférent.

 

« … de l'érèbe et de la nuit » (pp. 130-147) inaugure le pendant le plus franchement dystopique du recueil. La ville s'y mue en tentaculaire dortoir, pour d'innombrables victimes d'un sommeil maladif. Très fort.

 

L'expérience se prolonge avec « Mémorial in vivo. Journal inachevé » (pp. 148-169), impitoyable cauchemar fondé sur la mémoire des sensations. Une excellente idée, brillamment exploitée, pour un résultat presque aussi insoutenable que les tourments qu'elle suscite.

 

Suit ce qui est à mon sens un des sommets du recueil, avec « Off » (pp. 170-203), variation pertinente de Fahrenheit 451 où le bruit est banni au nom du repos. Une nouvelle très juste, très forte, visionnaire.

 

Petite déception, par contre, pour la dernière nouvelle du recueil, « Anamorphose ou les liens du sang » (pp. 204-219), qui m'a parue un peu téléphonée, même si pas inintéressante...

 

On l'aura compris : Vue en coupe d'une ville malade est un excellent recueil, témoignant avec brio du talent alors en germe du jeune Serge Brussolo. Il n'est cependant pas exempt de menus défauts : ainsi, on peut regretter le caractère un peu répétitif de certains de ces textes (au-delà de leur dimension « obsessionnelle »), ou encore la construction un peu bancale qui les caractérise assez souvent – une longue mise en place passablement picturale (et volontiers hermétique), puis un développement parfois précipité, jusqu'à une conclusion (parfois une chute) plus ou moins convaincante.

 

Cela dit, la puissance de ce recueil ne saurait faire de doute. Et, malgré ces quelques défauts, on peut bien dire qu'il tutoie régulièrement l'excellence. Merci donc aux gens qui me l'ont conseillé, parce que ça vaut effectivement le coup, c'est le moins qu'on puisse dire...

Va décidément falloir que je lise d'autres œuvres du monsieur, moi... Tout n'a pas l'air bon, loin de là, mais quelqu'un qui a commis
Vue en coupe d'une ville malade et Le Syndrome du scaphandrier est nécessairement capable de bien des merveilles...

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"L'Hiverrier", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal


PRATCHETT (Terry), L'Hiverrier
, [Wintersmith], illustrations de Paul Kidby, traduit de l'anglais par Patrick Couton, Nantes, L'Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2006] 2009, 394 p.

 

Après une petite pause, retour à Terry Pratchett et au versant « jeunesse » des « Annales du Disque-monde » avec L'Hiverrier. Où l'on retrouve le casting de Les Ch'tits Hommes libres et d'Un chapeau de ciel : l'apprentie-sorcière Tiphaine Patraque, qui entre désormais dans l'adolescence, et qui est toujours escortée bon gré mal gré par une cohorte de Nac mac Feegle plus teigneux que jamais, miyards ! Et Mémé Ciredutemps, comme de bien entendu, n'est pas bien loin.

 

Tiphaine poursuit son apprentissage, cette fois auprès de Mademoiselle Trahison. Mais elle commet un jour (c'était la nuit, d'ailleurs) une terrible boulette : elle danse en effet la Morris noire avec l'Hiverrier, c'est-à-dire l'incarnation (façon de parler) de l'hiver. Et l'Hiverrier de tomber amoureux de la petite sorcière. Or le bonhomme (de neige, bien sûr) a l'amour tenace, et ses présents sont quelque peu gênants... à tel point, à vrai dire, que l'on se met à craindre un hiver éternel. D'autant que Tiphaine se montre peu convaincante en tant que déesse de l'été...

 

 

Bon. On va faire vite, parce que ça ne mérite pas plus.

 

L'Hiverrier est un Pratchett raté. Essentiellement pour la bonne et simple raison qu'il n'est pas drôle. Or, sauf exceptions rarissimes, un Pratchett pas drôle, ça n'a pas grand intérêt... Ici, on se rapproche même du néant, tant le roman, pas vraiment très adroit dans sa relative gravité (qui lui réussit beaucoup moins, à titre d'exemple, qu'à sa « disciple » Catherine Dufour, ainsi dans L'Immortalité moins six minutes c'est sans doute un peu moins vrai de Merlin l'ange chanteur), se montre peu original et peu prenant, jusqu'à sa conclusion franchement précipitée et laborieuse.

 

C'est triste à dire, mais, en l'espace de trois romans à peine, Terry Pratchett se met déjà à tirer sur la corde avec les pourtant sympathiques Ch'tits Hommes libres. Ici, tous les gags ou presque ont un parfum de déjà-lu. Et c'est à peine s'il surnage deux ou trois bonnes idées vaguement amusantes, sur le « pipo » des sorcières (mais tant va la cruche à l'eau...) ou sur le statut de déesse de Tiphaine Patraque. Le reste est plat et ennuyeux.


C'est triste à dire, mais, ces derniers temps, Pratchett me déçoit de plus en plus... Serais-je en train de devenir un vieux con aigri ? Ou bien aurais-je trop lu de Pratchett pour y trouver encore le moindre intérêt ? Je n'exclus rien ; mais, en attendant, je reste convaincu que l'auteur des « Annales du Disque-monde » peut mieux faire. Beaucoup mieux, même. J'espère que le prochain (
Making Money, je crois, reprenant les personnages du fort sympathique Timbré) saura me satisfaire davantage. Sinon – horreur glauque – il me faudra peut-être songer à arrêter les frais...

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"Le Bois Duncton", de William Horwood

Publié le par Nébal


HORWOOD (William), Le Bois Duncton
, [Duncton Wood], traduit de l'anglais par Pierre Goubert, Nantes, L'Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [1979] 1997, 747 p.

 

Ce n'est pas à vous, très chers lecteurs, que j'apprendrai à quel point les libraires, tous sans exception aucune, sont des êtres fondamentalement fourbes et vicieux. Non contents de s'enrichir indument en nous assommant de merveilles à la lecture impérative, certains d'entre eux, particulièrement retors, vont en effet jusqu'à conseiller des livres. Et attention, hein : pas des petits bouquins, vite lus et pas chers, comme il y en a tant ; non, des putains de gros pavés de 750 pages bien tassées, les ordures.

 

C'est ce qui m'est arrivé il y a peu. Un libraire dont je tairai le nom pour ne pas faire de publicité à l'excellente librairie Scylla m'a ainsi intimé de lire Le Bois Duncton de William Horwood, avec force arguments enthousiastes (boing boing boing) et hautement persuasifs (le flingue sur la tempe, ou peu s'en faut). Bien évidemment, j'ai craqué. J'ai donc fait l'acquisition et la lecture de cet énorme roman passé relativement inaperçu. Et tout est de la faute d'un libraire, comme bien souvent.

 

Le Bois Duncton, donc. L'histoire tourne essentiellement autour de trois personnages. Il y a tout d'abord Brin-de-Fougère, fils de Teigneux, qui, pour être à l'origine passablement frêle, n'en est pas moins le plus grand explorateur de son temps. C'est ainsi qu'il a quitté le Bois Duncton pour des destinations aussi lointaines qu'Uffington ou le Siabod.

 

Mais il a aussi, au fil de ses pérégrinations, connu le grand amour avec la belle Rebecca, la fille du terrible Mandrake, nommée d'après la plus fameuse des guérisseuses, et bientôt elle-même guérisseuse hors-pair.

 

Et il y a enfin Boswell, le scribe d'Uffington, qui nous a rapporté leur histoire.

 

Tous trois sont indissociables, et sont les héros de ce roman.

 

Et ce sont des taupes.

 

Le Bois Duncton occupe ainsi une position pour le moins originale, quelque part entre une fantasy animalière so british et une fantasy plus héroïque, riche en beaux gestes et portée par le souffle des sagas. Un pari audacieux, que William Horwood a relevé haut la main.

 

Cela se ressent jusque dans la vie quotidienne des taupes. Si les passages meugnons sont nombreux, quand ces charmantes bestioles pleines de poils gambadent dans les bois (« C'est mon bois ! Il est à moi ! ») ou vont chercher le soleil dans les prairies, les autres, plus cruels, ne sont pas en reste. Les taupes de ce roman sont en effet « réalistes », et leur vie, entre la quête essentielle de la nourriture et celle des accouplements, est faite de nombreuses bagarres terribles. Qu'on se le dise : la taupe est un hibou pour la taupe. Et on compte bien dans ces pages quelques « méchants » épiques, ainsi le tyran Mandrake et le fourbe Rune.

 

Au fil des années-taupes, les héros de ce roman ont ainsi à traverser bien des épreuves cruelles. Bagarres meurtrières, menace omniprésente des prédateurs, famine, peste, incendie, blizzard... Rien ne leur est épargné, la nature est une mère impitoyable. Reste alors, pour certains du moins, le réconfort de la foi en la Pierre, qui imprègne les pages du roman, et décide de ses épisodes les plus héroïques, explorations lointaines, duels de légende et batailles sans merci.

 

La réussite du roman, sous cet angle, est incontestable. Le style chatoyant de l'auteur emporte le lecteur aisément, et lui fait vivre une authentique vie de taupe. Au fil des pages, on se met ainsi insidieusement à « penser taupe »... ce qui fait comme un choc. L'évocation de la nature est riche et tout à fait remarquable, et les morceaux de bravoure, parallèlement, ne manquent pas.

 

Le Bois Duncton est donc à n'en pas douter un très bon roman, original et fort. Est-ce un chef-d'œuvre pour autant (boing boing boing) ? Je n'irais peut-être pas pour ma part jusque là. En effet, outre le sous-texte religieux qui peut se montrer pénible à l'occasion, le principal défaut de ce roman réside à mon sens dans sa longueur, que j'ai trouvée excessive. C'est long, et c'est lent. Un peu trop, sans doute : l'ennui pointe à l'occasion, quelques passages se montrent un brin répétitifs, et le roman aurait à mon sens gagné à être un tantinet écourté...

 

(En plus, il paraitrait qu'il semblerait qu'il y aurait des suites tout aussi volumineuses en anglais, argh.)

Cela dit,
Le Bois Duncton, fort de sa singularité et de son incontestable richesse, reste une lecture tout à fait recommandable. Je ne peux donc même pas en vouloir au cruel libraire évoqué plus haut : force m'est de reconnaître qu'il avait raison, le bougre, et que ce livre-là vaut assurément d'être lu.

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"Court Serpent", de Bernard du Boucheron

Publié le par Nébal

 

DU BOUCHERON (Bernard), Court Serpent, Paris, Gallimard, coll. Folio, [2004] 2006, 149 p.

 

Voilà un petit livre (même pas de SF, c'est scandaleux) que je comptais lire depuis un petit moment déjà, ayant lu ici et là (notamment à l'occasion de ma lecture du très différent mais également très bref Bastard Battle de Céline Minard) des avis dithyrambiques émis par des personnes hautement autorisées. Un premier roman publié à 75 ans (tout de même), simplement envoyé par la poste chez Gallimard... et qui a obtenu le Grand Prix du roman de l'Académie française 2004 (re-tout de même). Je sais, à vue de nez, ça fait un peu peur ; mais en fait, non. C'est un prix amplement mérité pour cette petite merveille, on peut bien d'ores et déjà le dire. L'occasion de vérifier que, comme disait l'autre, « rien ne sert de courir... », et que la sagesse populaire a bien raison ma bonne dame quand elle assure que « ce qui est petit est joli ».

 

Adonc, Court Serpent. Après l'excellent (mais rien à voir) Terreur de Dan Simmons, ce fut pour moi une nouvelle occasion de visiter l'enfer blanc du grand Nord. Et, oui, on y trouve bien des chômeurs (techniques), des pédophiles et des consanguins.

 

Nous sommes à la fin du XIVe siècle. L'Europe a depuis longtemps perdu le contact avec sa petite communauté installée à la Nouvelle Thulé (que je suppose se trouver au Groenland). L'abbé Montanus est chargé d'y conduire une expédition, à bord du bateau spécialement conçu d'après les techniques des anciens et baptisé Court Serpent, afin de retrouver cette colonie perdue et de lui porter secours, notamment en matière de foi.

 

Commence alors une terrible épopée, faite d'horreurs sans nom et de morts innombrables, dans un climat impitoyable.

 

La plume de l'auteur, volontiers archaïsante, est tout simplement parfaite. Tantôt laconique, tantôt délicieusement contournée, elle sait en toutes occasions dresser le tableau cruel des conditions de vie implacables à bord du Court Serpent et à la Nouvelle Thulé. L'horreur se déploie ainsi insidieusement au fil des pages, glaçante et saisissante. Les points de vue multiples (l'abbé Montanus, ou un regard externe) participent de cette horreur dantesque, pour un résultat sec et bluffant.

 

L'histoire est passionnante et fascinante, parfois portée par un souffle digne des sagas, d'autre fois cruellement naturaliste (d'une manière qui a pu me faire penser au très beau film de Shohei Imamura La Ballade de Narayama, d'après le très beau également roman de Shichirô Fukazawa). L'alternance entre ces deux méthodes est judicieusement pensée, et le résultat se révèle d'une justesse rare. Le récit se double ainsi d'un réquisitoire cinglant et fort contre le prosélytisme dans ce qu'il a de plus aveugle et mesquin.

N'en jetez plus (et je préfère ne pas en dire davantage...) : ce
Court Serpent est une merveille, un court roman historique éprouvant et beau comme un bateau tout vieux, original et fort, un sale petit chef-d'œuvre, dans tous les sens du terme, dont je vous recommande chaudement (aha) la lecture.

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"Un homme sans patrie", de Kurt Vonnegut

Publié le par Nébal


VONNEGUT (Kurt), Un homme sans patrie
, [A Man Without a Country], traduit de l'américain par Pierre Guglielmina, Paris, Denoël, coll. & d'ailleurs, [2005] 2006, 133 p.

 

 

Je me suis régalé avec chaque roman de Kurt Vonnegut qu'il m'a été donné de lire. Rappelez-vous : l'immense Abattoir 5, les excellents Les Sirènes de Titan et Le Berceau du chat, le très bon Le Pianiste déchaîné... De quoi donner envie de lire d'autres choses du monsieur, assurément.

 

Et donc Un homme sans patrie, dont je me rappelais avoir lu une présentation plutôt alléchante.

 

 

Sauf que non.

 

Cruelle, la déception. Dans ce pamphlet / recueil d'aphorismes, un Vonnegut octogénaire nous parle un peu de tout, sans queue ni tête : de lui, de l'humanisme, du triste état de la planète, du luddisme, des psychopathes de Washington. Parfois, on ose un sourire, allez... Mais, généralement, ne nous voilons pas la face : c'est un ramassis de brèves de comptoir semi gâteuses, totalement dénuées du moindre intérêt, d'autant qu'elles ne prêchent que des convaincus. « C'est ben vrai, ça. Je reprends une blanche. »

 

La vraie/fausse naïveté et le goût pour les digressions qui font tant de merveilles chez Vonnegut romancier (ainsi dans l’excellent Le Breakfast du champion, que j’ai eu l’occasion de lire depuis) ne passent pas du tout dans ce petit ouvrage inutile.

 

« La vieillesse est un naufrage », à ce qu'il paraît. Ben, c'est triste à dire, mais * plouf *.

 

Ça n'enlève rien au talent de romancier de Vonnegut, mais, pour un quasi-testament, ça la fout quand même un peu mal. Déçu, déçu...

Heureusement, donc, que j’ai eu depuis l’occasion de me réconcilier avec cet immense auteur : je vous causerai bientôt du Breakfast du champion, un ouvrage d’un tout autre calibre…

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"Les Scarifiés", de China Miéville

Publié le par Nébal

 

MIÉVILLE (China), Les Scarifiés, [The Scar], traduit de l'anglais par Nathalie Mège, Paris, Paris, Fleuve Noir – Pocket, coll. Fantasy, [2002, 2005] 2008, 851 p.

 

Après le très bon Perdido Street Station, voici donc venu le temps de poursuivre le « cycle de Bas-Lag » avec son deuxième tome, Les Scarifiés. Un roman que, je le confesse, je n'ai abordé que tardivement, un peu effrayé par sa taille, une fois de plus... Mais je m'y suis mis, hardi, hardi, et le moins que l'on puisse dire est que je ne l'ai pas regretté. Autant le dire de suite : je me suis régalé tout au long de cet énorme pavé, que je considère encore meilleur que son illustre prédécesseur. Ce qui n'était pas gagné...

 

On retrouve donc avec plaisir l'univers coloré et si génialement inventif de Bas-Lag. Le roman débute dans la fascinante cité de Nouvelle-Crobuzon, peu après la conclusion de Perdido Street Station (mais il peut tout à fait se lire de manière indépendante, ces indications sont de peu d'importance dans le récit).

 

Nous y faisons la connaissance de Bellis Frédevin, une jeune linguiste contrainte de fuir la cité tentaculaire et sa terrible milice. Elle embarque donc à bord du Terpsichoria, navire comprenant en outre une important cargaison de Recréés – victimes de la « justice » du Parlement –, à destination de la colonie de Nova Esperium.

 

Mais le navire est bientôt pris d'assaut par d'intrigants pirates... et amalgamé à Armada, une extraordinaire cité flottante composée de centaines de navires subjugués au fil des siècles. Dans cette inconcevable utopie pirate, le pouvoir appartient essentiellement au mystérieux couple formé par les Amants, aux visages couturés de cicatrices, et secondés par le guerrier quasi surhumain Uther Dol. Ce trio charismatique ne manque pas d'ambitions, et entraîne avec lui Armada dans une quête interminable, dont chaque étape fait figure d'exploit. Ce qui ne va pas sans susciter quelque opposition... et notamment, à son maigre niveau, celle de Bellis, Crobuzonnaise malgré tout, et qui ne parvient pas à s'intégrer à Armada, qu'elle ne pourra pourtant probablement jamais quitter... Mais ses talents de linguiste seraient en même temps fort utiles aux Amants.

 

Parmi les débarqués du Terpsichoria, tous ne partagent cependant pas son point de vue. Ainsi le savant Johann, pris de passion pour l'entreprise insensée des Amants, et plus encore le Recréé Tanneur Sacq, à qui Armada a offert la liberté. Tanneur intervient régulièrement dans le récit, en contrepoint de Bellis. Et c'est essentiellement à travers ces deux personnages que China Miéville nous contera la plus extraordinaire des aventures, qui les emmènera aux quatre coins de Bas-Lag, et même là où personne n'a jamais mis les pieds...

 

Que dire, que dire ? Par où commencer le concert de louanges ? Probablement par ce qui faisait déjà la majeure partie de l'intérêt de Perdido Street Station : l'univers. Une fois de plus, mais avec encore plus de maîtrise, China Miéville nous régale de son extraordinaire talent de créateur de mondes. Nouvelle-Crobuzon était déjà une cité fascinante, mais Armada l'est probablement plus encore, comme l’est toujours ce qui s’écarte de la norme, aussi bigarrée soit-elle. L'auteur, avec un sens du détail rare, qui n'appartient qu'aux plus grands maîtres du genre, nous régale de trouvailles à chaque page. Il nous décrit ainsi un monde cent fois plus complexe et pittoresque que Nouvelle-Crobuzon (si, si), sans jamais pour autant noyer le lecteur dans le trop-plein d'informations. Un vrai bonheur, de la première à la dernière ligne. Et une fois de plus, une création incomparable qui casse allègrement les frontières entre fantasy et science-fiction.

 

Ici, l'on retrouve ce que l'on avait déjà adoré dans Perdido Street Station. Mais, pour le reste, China Miéville a fait d'incontestables progrès depuis le premier tome du « cycle de Bas-Lag ». Les personnages, ainsi, sont beaucoup mieux campés et autrement plus complexes que les héros de Perdido Street Station. Là où Nouvelle-Crobuzon prenait le pas sur ses habitants, ceux d'Armada vivent par contre une remarquable symbiose avec leur environnement. Bellis Frédevin, Tanneur Sacq, les Amants, Uther Dol, le Brucolac, Silas Fennec... tous sont des personnages humains et complexes, à la vie intérieure riche, et incomparablement plus séduisants que les personnages un peu falots du tome précédent.

 

Mais, mieux encore, China Miéville a concocté pour Les Scarifiés une intrigue mille fois plus riche et prenante que celle de Perdido Street Station. Ainsi que je l'avais déjà dit, la trame de ce précédent roman ne m'avait guère convaincu : passée la longue mise en place du premier volume, belle occasion d'arpenter les rues de Nouvelle-Crobuzon, j'avais trouvé le récit un peu convenu, limite rôlistique par moments ; bref, franchement pas à la hauteur de son cadre.

 

Cette fois, China Miéville a su avec brio dépasser cet écueil, en élaborant une trame complexe ; toujours une quête, certes, mais progressant par étapes toutes plus fascinantes les unes que les autres. Et, non seulement il parvient ainsi à accrocher le lecteur de la première à la dernière page de son énorme roman, mais en outre cela fait sens. La quête tient plus que jamais ici de la fuite en avant, lourde d'instrumentalisation et de mesquineries en tout genre, ce qui participe de la portée indubitablement politique de l'ouvrage.

 

N'en jetez plus : Les Scarifiés est un chef-d'œuvre, un roman génial de bout en bout, une vraie claque comme on aimerait en recevoir plus souvent.

Suite des opérations, un jour prochain, avec Le Concile de fer. J'en bave d'avance...

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