Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Partir, c'est mourir un peu...

Publié le par Nébal

 

 

Bonjour les gens.

 

Because of que déménagement, ce blog va connaître une interruption temporaire d'au moins deux semaines (j'espère pas davantage, mais vu ce qui s'était produit à mon dernier déménagement, j'ai comme un doute...). A la prochaine.

Voir les commentaires

"La Dimension des miracles", de Robert Sheckley

Publié le par Nébal

La-Dimension-des-miracles.jpg

 

SHECKLEY (Robert), La Dimension des miracles, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guy Abadia, préface de Gérard Klein, Paris, Robert Laffont – L.G.F., coll. Le Livre de poche Science-fiction, [1968, 1973] 2009, 253 p.

 

Voilà bien un bouquin dont j’aurais attendu longtemps la réédition ! Impossible de mettre la main dessus chez un bouquiniste (et je n’ai décidément pas le réflexe de chercher sur le ouèbe) ; pourtant, ça faisait un bail que je voulais le lire, ce classique entre les classiques de la science-fiction humoristique. C’est que c’était le pilier manquant en ce qui me concerne : j’avais lu Douglas Adams (et trouvé ça pas terrible, franchement…), Fredric Brown (et adoré, là, par contre), me manquait Robert Sheckley, auteur tout de même d’une vingtaine de romans et, paraît-il, de plus de 400 nouvelles ; seulement, faut bien commencer quelque part… et j’avais envie de découvrir l’auteur par son titre le plus célèbre, qui est probablement son roman La Dimension des miracles (même s’il a la réputation d’être un bien meilleur nouvelliste que romancier ; mais on va voir que de toute façon…).

 

Adonc, La Dimension des miracles. « La journée avait été très peu satisfaisante, comme à l’accoutumée. » Et, effectivement, on ne peut pas dire que la vie de Tom Carmody, à première vue, soit très palpitante ; mais c’était sans compter sur le Sweepstake Intergalactique ! Un « Envoyé » déboule dans l’appartement de Carmody, et lui annonce qu’il a gagné un Prix. Pour le récupérer, il doit l’accompagner au Centre Galactique. Carmody – après s’être interrogé sur sa santé mentale – se dit que pourquoi pas, après tout, et accompagne l’intrus. Là, après quelques quiproquos et dialogues au choix kafkaïens ou ionesciens, on lui remet son Prix, un être pensant et métamorphe. Bon, très bien.

 

Maintenant, il s’agit de revenir sur Terre.

 

Et c’est là que les choses se corsent (boum). Car il faut connaître pour ce faire les coordonnées OQQ (Où ? Quand ? Quelle ?), et ça, Carmody n’en sait strictement rien, et personne ne semble prêt à l’aider. Or son problème est aggravé par la Loi de la prédation universelle : Carmody est en effet poursuivi par un carmodyphage qui en veut à sa peau, et est prêt à toutes les ruses pour le becqueter. Commence alors pour notre « héros » un long périple hystérique à travers l’espace et le temps pour regagner notre bonne vieille planète bleue, à la bonne époque, et dans la bonne version, avec une sale bébête à ses trousses…

 

Un roman, La Dimension des miracles ? Oui, dans le sens où il y a bien une histoire, un fil rouge, qui va du début à la fin. Mais disons-le franchement : c’est avant tout le prétexte à une succession de saynètes toutes plus jubilatoires les unes que les autres. Bien sûr, je ne vais pas vous en dévoiler ici le fond ; mais disons simplement que, entre autres, nous aurons l’occasion de voir Carmody tailler la causette avec un dieu, en apprendre un peu plus sur l’origine de la Terre et de la science, découvrir ce qu’il y avait avant l’homme, consommer, consommer et consommer, et souffrir mille morts dans l’enfer de Bellwether. Autant de passages souvent hilarants, très bien vus, pratiquant toutes sortes de formes d’humour, allant du burlesque à l’absurde en passant par la satire et le comique de répétition. Et s’il est ici un auteur avec lequel j’aurais envie de faire un lien de parenté, bien plus que Fredric Brown ou Douglas Adams, ce serait Terry Pratchett, quand il est au sommet de sa forme.

 

Car La Dimension des miracles déborde littéralement d’idées géniales. C’est un roman d’une inventivité surprenante, où chaque page ou presque recèle une idée qui pourrait à elle seule donner prétexte à une nouvelle ; instant réac : c’est pas pour dire, mais ce genre de richesse est devenu bien rare de nos jours, ma bonne dame (c’était mieux avant…).

 

On admirera tout particulièrement les « dialogues philosophiques » généralement très savoureux, quoique un tantinet puérils à l’occasion, notamment quand la question de la religion entre en jeu (c’est régulièrement le cas, c’est un thème dominant du roman), mais peu importe : le plaisir reste intact, et c’est avec un constant sourire aux lèvres que l’on parcourt les divagations absurdes de Carmody et de ses interlocuteurs tous plus farfelus et nonsensiques les uns que les autres. Les jeux de logique auxquels on aboutit auraient de quoi réjouir un Lewis Carroll.

 

Un seul regret dans tout ça (minime) : une traduction qui a sans doute un peu vieilli, et qui aurait peut-être gagné à être dépoussiérée un chouia. Mais c’est vraiment pour pinailler.

 

Vous l’aurez compris, en ce qui me concerne, cette fois, avec La Dimension des miracles, nous sommes bien face à un grand classique de la science-fiction qui n’a pas usurpé sa réputation, et qui vaut toujours le détour aujourd’hui. Ce court roman se dévore en quelques heures à peine de pur bonheur, les pages défilent sans qu’on y prenne garde, et on arrive à la fin sans avoir vu le temps passer.

 

 Que demande le peuple ? Une suite ? Ben figurez-vous qu’il y en a une, mais écrite bien des années plus tard : ça s’appelle La Dimension des miracles revisitée, et je vous en causerai un de ces jours…

CITRIQ

Voir les commentaires

"Les Origines de la pensée grecque", de Jean-Pierre Vernant

Publié le par Nébal

Les-Origines-de-la-pensee-grecque.jpg

 

VERNANT (Jean-Pierre), Les Origines de la pensée grecque, 9e édition, Paris, PUF, coll. Quadrige, [1962] 2002, 133 p.

 

Voilà un petit livre (enfin, petit, certes, mais plutôt dense, et cela ne l’empêche pas d’être un classique) que j’étais supposé lire depuis fort longtemps. En fait, en temps normal, j’aurais dû le lire à l’époque de ma Maîtrise en Science politique, alors que je rédigeais mon mémoire sur la morale et la politique chez les grands sophistes ; c’est d’ailleurs à cette occasion que je l’avais acheté. Et je peux bien affirmer, maintenant que je l’ai lu, qu’il aurait sacrément apporté de l’eau à mon moulin, ainsi que nous aurons l’occasion de le voir… Mais voilà, vous savez ce que c’est : les étudiants sont des branleurs qui rendent leurs mémoires à l’arrache, et font passer quelques sources à l’as ; j’avais le choix entre Gernet et Vernant : j’ai choisi le maître plutôt que l’élève (c’est au maître, d’ailleurs, qu’est dédié cet opuscule). Je n’ai pas eu à m’en plaindre, les écrits de Louis Gernet sur la Grèce antique sont passionnants, et m’ont amplement servi. Mais il ne fait donc aucun doute que ces Origines de la pensée grecque auraient constitué un plus non négligeable, qui allait parfaitement dans le sens de ma thèse…

 

La tâche que s’est assignée Jean-Pierre Vernant (ou plutôt : qui a été assignée à Jean-Pierre Vernant par Georges Dumézil, rien de moins) est assez colossale : synthétiser l’évolution de la pensée grecque de l’époque mycénienne à l’époque classique dans un bouquin de 130 pages environ. Soit une période de plus de sept siècles, coupée en deux par une période obscure où l’écriture a disparu (au passage, quand le livre est paru pour la première fois, en 1962, cela ne faisait que dix ans que l’on arrivait à déchiffrer le linéaire B)… On le voit : si le livre est mince, le projet ne l’est pas.

 

Mais derrière cette formulation générale se cache un projet plus précis : il s’agit de comprendre et d’expliquer par l’histoire l’émergence de la philosophie en Grèce – à Milet, notamment – au VIe siècle av. J.-C. Non pas l’émergence de la raison (tout de même…), mais d’une raison.

 

En l’occurrence, il s’agit de la raison politique, liée à l’univers social et spirituel de la polis, la cité grecque.

 

Cette raison a en outre pour caractéristique de donner une explication laïque, profane, de la genèse du cosmos, débarrassée des mythes de souveraineté antérieurs (caractéristiques, eux, de la civilisation mycénienne, palatiale, et qui ont survécu dans les cosmogonies ultérieures, jusqu’à Hésiode).

 

Enfin, elle a un caractère géométrique : elle s’intéresse aux rapports d’égalité (démocratie) et de proportionnalité (aristocratie).

 

Citons deux passages de la conclusion qui seront sans doute éclairants à cet égard. Tout d’abord (pp. 131-132) :

 

« Quand Aristote définit l’homme un « animal politique », il souligne ce qui sépare la Raison grecque de celle d’aujourd’hui. Si l’homo sapiens est à ses yeux un homo politicus, c’est que la Raison elle-même, dans son essence, est politique.

 

« De fait, c’est sur le plan politique que la Raison, en Grèce, s’est tout d’abord exprimée, constituée, formée. »

 

Et plus loin (p. 133 ; et là on voit particulièrement tout ce que ce petit bouquin aurait pu apporter à mon mémoire, groumf…) :

 

« La raison grecque ne s’est pas tant formée dans le commerce humain avec les choses que dans les relations des hommes entre eux. Elle s’est moins développée à travers les techniques qui opèrent sur le monde que par celles qui donnent prise sur autrui et dont le langage est l’instrument commun : l’art du politique, du rhéteur, du professeur. La raison grecque, c’est celle qui de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d’agir sur les hommes, non de transformer la nature. Dans ses limites comme dans ses innovations, elle est fille de la cité. »

 

J’ai un peu mis la charrue avant les bœufs, là, certes… Jean-Pierre Vernant met du temps avant de parvenir à ces conclusions : huit chapitres, consacrés successivement au cadre historique, à la royauté mycénienne (où l’on voit notamment les rapports entretenus par celle-ci avec les empires orientaux), à la crise de la souveraineté, à l’univers spirituel de la polis, à la crise de la cité et aux premiers « sages » (Solon, Thalès, etc.), à l’organisation du cosmos humain, aux cosmogonies et mythes de souveraineté, et enfin à la nouvelle image du monde.

 

 L’exposé de Jean-Pierre Vernant, dans les premières pages, est d’une densité quelque peu rebutante, mais sans doute cela vient-il de ce que je ne connaissais rien, absolument rien à la civilisation mycénienne et au « moyen âge » grec… Les choses s’améliorent nettement au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’âge classique, jusqu’à acquérir une très grande fluidité et une très grande clarté d’exposition. Aussi l’essai de Jean-Pierre Vernant se révèle-t-il en définitive passionnant et tout à fait convaincant. Je regrette décidément de ne pas l’avoir lu à l’époque, tiens… Mais sa lecture aujourd’hui ne fait que m’encourager dans mon idée de « profiter » de l’abandon de ma thèse pour lire de temps en temps des essais historiques, juridiques ou autres « de mon choix », et de vous en causer en Nébalie.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Amuleto", de Roberto Bolaño

Publié le par Nébal

Amuleto.jpg

 

BOLAÑO (Roberto), Amuleto, [Amuleto], traduit de l’espagnol (Chili) par Émile et Nicole Martel, [s.l.], Le Rocher, coll. Motifs, [1999, 2002] 2008, 185 p.

 

Cela faisait un petit moment déjà que je voulais me lancer dans l’œuvre de Roberto Bolaño, à propos de laquelle je ne cessais d’entendre des louanges dithyrambiques, plus spécialement pour son énorme pavé 2666. Seulement voilà, moi, les énormes pavés me font peur (ce qui explique mes reculades réitérées devant L’Arc-en-ciel de la gravité et Contre-jour de Thomas Pynchon, ou plus récemment Le Vaisseau ardent de Jean-Claude Marguerite…).

 

Alors, une fois n’est pas coutume, j’ai demandé à un libraire dont je tairais le nom pour ne pas faire de publicité aux excellents frères Floury s’il n’avait pas quelque chose de plus petit du même auteur à me recommander, idéal pour découvrir le monsieur sans se prendre d’entrée de jeu une grosse suée (et un gros trou dans le porte-monnaie). Le gentil libraire m’a alors suggéré deux titres : le court roman Amuleto, et le recueil de nouvelles Appels téléphoniques ; ne sachant pas choisir, j’ai pris les deux. Et ce qui est petit étant joli, j’ai commencé par le moins épais des deux volume, à savoir le court roman que voici.

 

Amuleto, donc. Un roman qui, pour ce que j’ai cru comprendre, contient pas mal d’éléments autobiographiques, à travers notamment la figure d’Arturito Belino, alter-ego fictionnel de l’auteur (mais j’y reviendrai). Amuleto est le récit à la première personne d’Auxilio Lacouture, une Uruguayenne « amie des poètes et de la poésie », « la mère de la poésie mexicaine » (p. 11). Celle-ci se trouvait à l’Université de Mexico en 1968, quand la police l’envahit, viola l’autonomie universitaire le 18 septembre « et entra sur le campus pour arrêter ou tuer tout le monde » (p. 32) ; même si les morts, en fait, ce fut surtout plus tard, à Tlatelolco… Mais Auxilio « résista » : elle se cacha dans les toilettes pour femmes du quatrième étage de la faculté de philosophie et lettres… et y passa treize jours et treize nuits hallucinées, seule avec un livre de poésie et la lumière de la lune sur les carreaux.

 

D’où cette superbe entrée en matière (p. 11) :

 

« Ça va être une histoire de terreur. Ça va être une histoire policière, un récit de série noire, et d’effroi. Mais ça n’en aura pas l’air. Ça n’en aura pas l’air parce que c’est moi qui raconterai. C’est moi qui parlerai et, à cause de cela, ça n’en aura pas l’air. Mais au fond, c’est l’histoire d’un crime atroce. »

 

Effectivement, ça n’en a pas l’air. Car, enfermée dans ses toilettes, Auxilio Lacouture, l’amie des poètes et de la poésie, pense, rêve et se souvient. Elle se souvient du passé, ce qui est la moindre des choses ; mais elle se souvient surtout de ce qu’elle n’a pas encore vécu – et là je n’ai pu m’empêcher de penser au fantabuleux Abattoir 5 de Kurt Vonnegut… –, voire de ce qu’elle ne vivra jamais (comme sa rencontre avec Remedio Varos, morte en 1963). Ce qu’elle n’a pas encore vécu, ce sont ces folles nuits qui feront d’elle, effectivement, « la mère de la poésie mexicaine », l’amie de tous ces jeunes poètes mexicains, et aussi de ce jeune poète chilien, Arturito Belino, qui repart au Chili faire la révolution, puis revient après Pinochet et n’est plus le même homme.

 

Dans ces souvenirs du futur – imposture ? confusion ? catharsis ? hallucination, comme quand cette « voix » argentine lui demande des « pronostics » sur la gloire future des écrivains majeurs ? –, Auxilio accumule les rencontres marquantes, si celle-ci est sans doute la plus importante. Mais on pourrait citer aussi Lilian Serpas et son peintre de fils, qui lui raconte une nuit l’histoire d’Érigone ; et une multitude d’enfants poètes, chantant bravement l’amour et la guerre, en se précipitant vers l’abîme…

 

Que dire ? Tout d’abord que c’est très beau et superbement écrit. Effectivement, rien à redire là-dessus. Certains passages – la fin, entre autres – sont vraiment de toute beauté, d’une très grande force. Aussi ne me suis-je pas ennuyé un seul instant à lire ce court roman, fluide, beau et émouvant.

 

Il me manque pourtant quelque chose pour en faire une œuvre que je pourrais vous recommander sans l’ombre d’un doute, mes chers lecteurs. J’avouerai, déjà, être sans doute passé à côté de bien des choses du fait de mon inculture crasse : ma méconnaissance de la littérature latino-américaine et mon mépris pour la polésie et les pouètes ont sans doute joué contre moi dans ce roman que l’on sent riche en références et allusions… Aussi, contrairement au gentil libraire, ne suis-je pas certain qu’Amuleto soit un choix très pertinent pour découvrir l’œuvre de Roberto Bolaño (‘fin, si ça se trouve, c’est encore pire ailleurs, hein, j’en sais rien, moi, après tout…).

 

Et… Je ne sais pas. J’ai ressenti une certaine frustration en refermant le roman. La fin est magnifique, pourtant. Mais j’ai eu un sentiment de précipitation, d’inachèvement… Je ne sais pas.

 

 Bref. J’ai aimé Amuleto, mais sans être encore totalement convaincu. Je vais voir ce que donne Appels téléphoniques et puis, oui, il sera bien temps, sans doute, de passer à 2666

CITRIQ

Voir les commentaires

"Souvenirs désordonnés", de José Corti

Publié le par Nébal

Souvenirs-desordonnes.jpg

 

CORTI (José), Souvenirs désordonnés, [Paris], José Corti, coll. Les Massicotés, 2010, 255 p.

 

ÇA Y EST ! J’EN SUIS ENFIN ARRIVÉ AU BOUT !

 

Non, parce que, c’est pas pour dire, mais les Souvenirs désordonnés du père Corti sont quand même comme qui dirait d’une lecture aride. Intéressante, certes, passionnante même (j’y reviens de suite, ne vous en faites pas), mais aride. À cela, trois raisons :

 

1/ Il s’agit effectivement de Souvenirs désordonnés : l’auteur se laisse guider par sa plume, passant sans cesse du coq à l’âne sans respecter le moindre plan.

 

2/ Ceci expliquant sans doute cela, il n’y a pas le moindre chapitre dans tout ce volume : tout s’enchaîne, sans queue ni tête, et sans répit.

 

3/ Pour cette réédition chez l’éditeur même (le livre, si je ne m’abuse, était autrefois paru en 10/18, et avait semble-t-il connu d’autres éditions auparavant… chez Corti même ?), le choix a été fait d’une police de caractères minuscule qui pique les yeux.

 

Bref, c’est aride.

 

Mais, heureusement, c’est fort intéressant, et même souvent passionnant. C’est que l’éditeur, entre autres, de Julien Gracq, en a des choses à dire, sur bien des sujets ; et, qui plus est, qu’il les dit fort bien, avec une verve, un phrasé, un style enfin, tout à fait remarquables, dignes des meilleurs prosateurs. On sent vraiment l’homme de lettres derrière le libraire et l’éditeur.

 

Alors José Corti raconte. En vrac, comme cela vient. Il raconte sa maison, bien sûr, la librairie Corti, la maison d’édition à la rose des vents, proclamant haut et fort sa devise : « Rien de commun ». C’est le moins que l’on puisse dire. Dans le paysage éditorial français, Corti a toujours fait figure de franc-tireur isolé, publiant peu, et à petit tirage, mais publiant avec un goût sûr. Citons Gérard Guillot dans Le Figaro :

 

« José Corti : un être rare, inconnu ou presque du grand public. Mais un modèle : l’éditeur qui n’a jamais publié ce qu’il n’aimait pas. Et il n’aimait que l’écriture la plus haute, la création la plus aiguë, la littérature la plus noble. »

 

(Avec un bémol sur ce dernier point : José Corti se déclare dans ces pages amateur de littérature populaire et notamment des Fantômas.)

 

Citons encore Jacques de Decker, dans Le Soir :

 

« Hostile non seulement à tout ce que Gracq avait dénoncé dans son pamphlet La Littérature à l’estomac, mais à toutes les techniques de mercantilisation et de vulgarisation du livre, il apparaissait, dans le milieu éditorial parisien, comme une sorte de dernier des Mohicans. »

 

Il y eut les surréalistes et les dadas, tout d’abord, qu’il fréquenta et édita à « la grande époque », et à propos desquels il ne manque pas d’anecdotes plus ou moins croustillantes, mais aussi de propos plus graves (il livre de longues et profondes réflexions sur Breton et son « silence », notamment). Et puis Gracq, bien sûr, auteur qu’il a « découvert » (il s’étend notamment sur le Goncourt refusé pour Le Rivage des Syrtes)…

 

Mais il ne s’arrête pas là, et multiplie digressions et portraits. À travers son livre, c’est tout un monde qui revit, notamment le Paris de l’entre-deux-guerres… et de l’Occupation. Période fatale, dramatique. Corti est un éditeur engagé, son fils est résistant. Mais, du fait des activités d’un sinistre individu, Dominique Corti sera capturé par les Allemands, déporté, et mourra dans les camps. Lourd traumatisme, qui pèse sur l’ensemble de l’ouvrage, et revient sempiternellement, avec la régularité d’un métronome. Et toujours reviennent, parallèlement, la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité du pardon, et la tentation de la vengeance, jusqu’au meurtre…

 

Il y a bien des passages tragiques dans ces Souvenirs désordonnés. Je retiens notamment l’évocation du suicide de Crevel, effroyablement touchante (et Corti s’y montre impitoyable avec les surréalistes). Mais il en est heureusement d’autres plus souriants, plus savoureux, très drôles, même, parfois ; comme la vie, en somme (pardon pour le cliché…). Il y a surtout toute une collection de portraits extrêmement vivants, plus vrais que nature pour ainsi dire, d’auteurs, de critiques, d’universitaires, de peintres, etc. Pour être franc, je n’avais jamais entendu parler, moi le béotien, des trois-quarts d’entre eux, mais ça ne m’a pas empêché de trouver le tout passionnant.

 

Bien sûr, il est des fois où Corti agace. On sent le vieillard, « l’anachronisme », l’homme d’une autre époque, d’un autre monde. Souvent à l’avant-garde, il n’en sombre pas moins parfois dans la réaction, et a bien de temps à autre quelques réflexions de, pardon aux familles, vieux con. Il ne manque pas non plus d’une certaine préciosité. Personne n’est parfait…

 

Reste que la lecture de ces Souvenirs désordonnés est indispensable à qui s’intéresse à l’édition en France au XXe siècle. Certes, avec José Corti, on est à des années-lumière de Gaston Gallimard… Mais c’est justement ce décalage qui fait l’intérêt de la chose, outre ses grandes et indéniables qualités littéraires, qui en font déjà une autobiographie du meilleur tonneau.

 

Aride, donc, mais fort bon.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Roche-Nuée", de Garry Kilworth

Publié le par Nébal

Roche-Nuee.jpg

 

KILWORTH (Garry), Roche-Nuée, [Cloudrock], traduit de l’anglais par Monique Lebailly, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1988] 1989, 252 p.

 

Certains libraires – que je ne nommerai pas pour ne pas faire de publicité à l’excellente librairie Scylla – se montrent particulièrement perfides. Non seulement ils vous appâtent avec des nouveautés alléchantes, mais en plus ils vous suggèrent des vieilleries inconnues au bataillon. Tenez, ce Roche-Nuée de Garry Kilworth, par exemple. Un roman pour le moins énigmatique et méconnu.

 

De l’auteur, en France, on ne sait pas forcément grand-chose de plus que ce que nous dit la quatrième de couverture, vieille de vingt ans ; simplement que Garry Kilworth est un auteur britannique né en 1941, qu’il a commencé à publier de la SF en 1975, et qu’on l’a placé dans la lignée de J.G. Ballard (pas mal, comme filiation, on a vu pire…). Depuis, le bonhomme a semble-t-il pas mal publié, mais je n’ai pas l’impression qu’il ait beaucoup attiré l’attention en France… à part pour sa série des « Rois navigateurs », bien sûr (je plaide coupable : au début, je n'avais pas fait le lien...).

 

Quoi qu’il en soit, Roche-Nuée fut son premier roman à être publié en français [EDIT : en fait, non : voir dans les commentaires...], après le recueil de nouvelles Les Ramages de la douleur. Et c’est un roman plutôt énigmatique, disais-je.

 

En effet, le cadre est pour le moins flou : sommes-nous dans un passé préhistorique, ou dans un futur post-apocalyptique ? Si l’écosystème est indéniablement terrien, sommes-nous seulement sur Terre, d’ailleurs ? On attaque in media res, et ces questions n’obtiendront au cours du roman que des réponses vagues, faites d’indices épars ; et vous pensez bien que je ne vais pas m’étendre sur le sujet ici… C’est assez déconcertant, dois-je reconnaître, et ceux qui veulent un cadre bien défini avant de s’embraquer dans un bouquin risquent d’avoir du mal avec Roche-Nuée… Mais contentons-nous donc de poser que le roman se déroule dans un cadre humain, certes, rationnel, certes, mais très très archaïque.

 

Roche-Nuée est un ancien atoll qui se dresse comme un champignon au milieu de l’énorme désert de sel des Terres Mortes. On dit qu’autrefois il y avait de l’eau à la place du désert… mais sans doute n’est-ce qu’une légende. Pour les membres des Familles, de toute façon, le monde se limite à Roche-Nuée. Il y a deux Familles : la Famille Jour, qui vit dans des yourtes, et la Famille Nuit, qui vit dans des grottes. Les deux Familles sont endogames, incestueuses même, et pratiquent le culte des ancêtres et d’une même divinité solaire, Dieurouge ; elles sont également cannibales, dans la mesure où les femmes mangent les parents décédés. Dernière tradition commune : celle consistant à jeter du haut de la falaise les indésirés, difformes ou débiles… qui ne manquent pas, on s’en doute.

 

Le narrateur, pourtant, est un indésiré. Ce nabot de sexe indéterminé ne doit la vie qu’à un caprice de son frère, Argile, de la Famille Jour. Il survit donc en se faisant passer pour l’ombre de son frère, et Argile de jouer le jeu, n’envisageant jamais l’indésiré que comme une ombre ; or, une ombre, on ne la regarde pas, et on lui parle encore moins…

 

Mais Ombre a survécu des années ainsi, dans l’ombre d’Argile, chassant avec lui. Pour le reste, dans le village, il lui fallait se faire discret : la menace du précipice était toujours présente… Ombre, à tout prendre, est resté ainsi pendant des années un non-être.

 

Mais les choses vont changer en l’espace de quelques mois. Lors d’une chasse, Argile, bien évidemment accompagné d’Ombre, fait la connaissance de Tilana, de la Famille Nuit, et en tombe éperdument amoureux. Un amour impossible, bien sûr : l’exogamie est le pire des tabous à Roche-Nuée, et Argile doit bientôt épouser sa propre mère, Chatcourant…

 

Mais les événements vont se précipiter, et Ombre, de simple témoin qu’il sera dans un premier temps, va jouer un rôle de plus en plus important au fil des pages, notamment du fait de son étrange affinité avec l’eau, le vent, le feu, et surtout la roche. Et il va ainsi découvrir que le monde ne s’arrête pas à Roche-Nuée…

 

Avec Roche-Nuée, Gary Kilworth livre un roman largement initiatique basé sur un solide fond anthropologique. Le cadre, pour énigmatique qu’il soit, est fascinant, et décrit avec une grande méticulosité. Les mœurs, rites et pratiques des Familles sont rapportés avec un sens du détail qui vaut bien un Jack Vance ou – plus encore – une Ursula K. Le Guin (ainsi en ce qui concerne les systèmes matrimoniaux, le culte des ancêtres ou le cannibalisme rituel). Sans surprise, cette thématique débouche sur les questions de l’ethnocentrisme, de la normalité et de sa relativité, très bien posées.

 

Mais il s’y ajoute un profond questionnement sur l’identité à travers le non-être Ombre, lequel accède à la personnalité au fil des pages. Individu attachant, tout d’abord enfant martyr mais sans excès de pathos – on trouve plutôt dans ces pages une sorte de naturalisme cru à la Narayama, très bien vu –, puis, progressivement, adulte et responsable, Ombre est un superbe personnage, merveilleusement travaillé et d’une grande complexité. Sans doute les autres personnages, Argile excepté – lui aussi est très ambigu, et donc fascinant –, sont-ils plus stéréotypés ; mais peu importe : le charisme du narrateur, ce nain hermaphrodite, l’emporte de toute façon.

 

La plume de Garry Kilworth, enfin, si elle est plus ou moins bien servie par la traduction de Monique Lebailly, est dans l’ensemble très juste et précise, et l’on peut effectivement comprendre, sous cet angle également, la filiation ballardienne (avec moins d’éclat, cependant).

 

 En conclusion, Roche-Nuée est un très bon roman « d’anthropologie-fiction », assez unique en son genre, intelligent, émouvant et prenant, qui mérite qu’on s’y attarde au-delà de son côté déconcertant au premier abord.

CITRIQ

Voir les commentaires

"Les Princes vagabonds", de Michael Chabon

Publié le par Nébal

Les-Princes-vagabonds.jpg

 

CHABON (Michael), Les Princes vagabonds, [Gentlemen of the Road], illustrations de Gary Gianni, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle D. Philippe, Paris, Robert Laffont, coll. Pavillons, [2007] 2010, 203 p.

 

J’ai déjà eu l’occasion de dire beaucoup de bien de Michael Chabon sur ce blog miteux, et ce à deux à deux reprises : pour Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay (Prix Pulitzer ô combien mérité), et pour Le Club des policiers yiddish (Prix Hugo, bientôt adapté au cinéma par les frangins Coen). Oui, rien que ça. Aujourd’hui, nous le retrouvons dans un tout autre registre.

 

Encore que…

 

Pas si sûr, en fait.

 

Dans un sens, y’a une logique. Mais ce qui est certain, c’est qu’il a dû en étonner plus d’un avec son dernier roman, notamment parmi les jurés du Pulitzer. Rendez-vous compte : avec Les Princes vagabonds, Michael Chabon a cette fois clairement pris le parti de la littérature de genre ; il a dit, purement et simplement, qu’il allait livrer un roman d’a-ven-tu-re.

 

Un-pur-di-ver-tis-se-ment.

 

Oh mon Dieu !

 

Et à l’ancienne, en plus, avec des illustrations à l’intérieur (de Gary Gianni, qu’on a notamment vu œuvrer pour les intégrales d’Howard ces derniers temps), avec la légende et tout et tout.

 

Oh mon Dieu !

 

Un roman dédié à Michael Moorcock (p. 7), et qui cite parmi ses références Conan et D’Artagnan (p. 199) ; ajoutons que les personnages principaux pourraient tout autant, même si ce n’est pas revendiqué (alors peut-être me goure-je ?), faire penser à Fafhrd et au Souricier Gris, les héros du « Cycle des épées » de Fritz Leiber (que je n’ai cependant pas lu, honte sur moi, et ne connais que par l’adaptation en BD de Mignola).

 

Oh mon Dieu !

 

Rassurez-vous, cependant : il ne s’agit ni de science-fiction, ni de fantasy.

 

Ouf. C’est toujours ça…

 

Nous sommes ici en plein dans la grande tradition du récit d’aventure historique, sur le versant le plus populaire. Autant dire, pour rester sur nos contrées, que les amateurs du Robert Howard du Seigneur de Samarcande, notamment, devraient être comblés…

 

Mais voyons un peu de quoi c’est-y donc qu’y nous cause, là, le Michael Chabon.

 

Eh bien, sans surprise…

 

De Juifs.

 

Oui, c’est un peu une habitude…

 

Mais des « Juifs d’épées » – tel était le titre de travail du roman, ce qui faisait beaucoup rire les proches de l’auteur. « Ils se représentaient Woody Allen en train de battre en retraite vers la sortie la plus proche, sous un flot de vannes, brandissant un sabre tremblant. » (p. 194) Mais non ! Non, pour Chabon, ses Juifs d’épées, ce sera un duo de princes vagabonds, ou de fieffés bandits, c’est selon, composé du gringalet franc Zelikman, médecin dépressif armé d’une anachronique rapière baptisée Lancette, et du colosse Amram, aussi Noir que Juif (ça fait beaucoup pour un seul homme…), habile tacticien et terriblement dangereux quand il en vient à manier sa hache viking, répondant au nom de (j’adore) « Profanateur-de-ta-Mère ». Les deux compères écument le Moyen-Orient et le Caucase aux environs de l’an 950, et enchaînent les aventures.

 

Mais voilà qu’un beau jour leur tombe dans les mains un jouvenceau khazar à la langue bien pendue, héritier d’un empire usurpé de fraîche date par une ignoble fripouille comme il y en a tant. Le jeunot ne rêve que d’une chose : restaurer son frère sur le trépied d’Itil, ou à défaut le conserver en attendant, bref : en chasser l’usurpateur, Boulan. Plus facile à dire qu’à faire. Et Zelikman et Amram sont-ils prêts à se lancer dans cette folle aventure ?

 

Prétexte classique, on le voit, à un déferlement de rebondissements en tous genres, certains gros comme une maison – mais c’est le jeu –, et à une avalanche d’action sans répit sur 200 pages (oui, c’est assez court ; juste ce qu’il faut, en fait). C’est très adroit, très bien ficelé (tout au plus pourra-t-on trouver quelques ellipses un peu brusques vers la fin du roman), superbement écrit (Chabon fait du divertissement, certes, mais il s’applique comme d’habitude), et, surtout, surtout, c’est extrêmement drôle et tout à fait jubilatoire. On ne s’ennuie pas un seul instant tout au long de ce court roman, qui nous happe dès la première page pour ne plus nous lâcher jusqu’à la postface. Ça se lit en quelques heures à peine, mais c’est délicieux comme peu de livres le sont.

 

Et en plus, il y a des éléphants.

 

En somme, Chabon a parfaitement réussi son pari, une fois de plus. Les Princes vagabonds correspond en tous points au cahier des charges : roman d’aventure historique efficace et bien écrit, il ne constitue en rien une compromission, mais bien une succulente friandise, de type lecture estivale idéale. Certes, quand on lit ce roman, on peut se permettre de poser un peu son cerveau, mais on n’en a même pas honte ; au contraire, on s’en réjouit, et on en veut davantage.

 

 Tiens, me f’rais bien du pulp, là… Ça tombe bien, j’ai (encore) du Howard qui m’attend…

CITRIQ

Voir les commentaires