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"The Wizard of Oz", de L. Frank Baum

Publié le par Nébal

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BAUM (L. Frank), The Wizard of Oz, introduced by Cornelia Funke, illustrations by David McKee, London, Penguin Books, coll. Puffin Books, [1900, 1982] 2008, VII + 187 p.

 

Cornelia Funke entame son introduction – par ailleurs fort dispensable – à cette édition de The Wizard of Oz de L. Frank Baum par ce simple constat : en Allemagne, où elle est née, les enfants ne lisent pas Le Magicien d’Oz. Constat que l’on peut étendre sans problème à la France, et sans doute au reste de l’Europe, y compris – du moins j’ai tendance à le croire – aux îles britanniques. Le « vieux monde » a d’autres classiques de la littérature enfantine, et ce même en langue anglaise, où l’on pensera avant tout à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll et à Peter Pan de James Matthew Barrie. À l’évidence, Le Magicien d’Oz est un mythe spécifiquement américain.

 

Aussi, pour ma part, n’en connaissais-je finalement pas grand-chose, pour n’avoir jamais lu le livre de L. Frank Baum, publié en 1900, ou vu le célèbre film qui révéla Judy Garland en 1939 – même si j’étais bien conscient, cela va de soi, de l’existence de ces deux œuvres. En fait, ce que je connaissais du Magicien d’Oz venait de réinterprétations ou réappropriations plus modernes et plus ou moins outrées : sans parler du Zardoz de John Boorman, j’évoquerais ici la génialissime bande-dessinée pornographique Filles perdues d’Alan Moore et Melinda Gebbie… ou le documentaire foldingue accompagnant le concert des Scissor Sisters sur le DVD We Are Scissor Sisters… And So Are You (le groupe ayant par ailleurs signé un morceau éloquemment titré « Return to Oz »). C’est d’ailleurs afin de lire sereinement une de ces réappropriations – le CosmoZ de Claro – que je me suis finalement décidé à lire Le Magicien d’Oz (me reste à voir le film…).

 

Donc je connaissais les principaux personnages de l’histoire, mais sans en connaître totalement les tenants et les aboutissants. Il était temps de combler cette lacune.

 

Tout commence au Kansas, terre grise, où des champs uniformément gris et plats s’étendent à l’infini. La petite Dorothy y vit auprès de son oncle Henry et de sa tante Em, avec son chien Toto. Mais, un jour, la maison où ils vivent est emportée par un cyclone alors que Dorothy et Toto se trouvent à l’intérieur, sans avoir eu le temps de se réfugier dans la cave. Cela n’empêche pas Dorothy de s’endormir… Mais quand elle se réveille, c’est dans un monde bien différent du Kansas.

 

Une terre magnifique, fleurie et boisée, riante, où la petite fille est accueillie en héroïne par les Munchkins. C’est que sa maison a eu la bonne idée de tomber sur la Méchante Sorcière de l’Est, la tuant sur le coup, et libérant les Munchkins de l’esclavage. En guise de récompense, Dorothy obtient les souliers argentés de la Méchante Sorcière de l’Est, et un baiser protecteur de la Gentille Sorcière du Nord, amie des Munchkins. Mais voilà : ce pays a beau être magnifique, Dorothy est obnubilée par une idée : retourner au Kansas, où son oncle Henry et sa tante Em doivent s’inquiéter… Mais comment faire ? Seul le Grand Magicien d’Oz, c’est-à-dire Oz lui-même, doit pouvoir faire quelque chose à ce sujet ; le mieux, pour Dorothy, est donc de suivre la route pavée de briques jaunes qui mène à la Cité d’émeraude, pour demander à Oz de la renvoyer au Kansas.

 

En chemin, Dorothy multiplie les rencontres. C’est, tout d’abord, l’Épouvantail qui l’accompagne, après qu’elle l’a libéré de son champ. Il se plaint de n’avoir pas de cervelle, et se dit que le Grand Oz pourrait sans doute lui en donner une, ce qui ferait de lui un être intelligent. Puis vient le Bûcheron d’étain : lui, c’est d’un cœur qu’il se languit, et il rejoint la compagnie pour la même raison. Arrive enfin le Lion peureux, qui entend bien demander à Oz du courage. Et tous de suivre la route de briques jaunes pour rencontrer le Grand et Terrible Oz… mais ce n’est que le début de leurs aventures.

 

Évidemment, une chose saute très vite aux yeux du lecteur adulte – et probablement aussi à ceux d’un enfant : c’est que les compagnons de route de Dorothy, ironiquement, partent en quête de ce qu’ils ont déjà sans le savoir. L’Épouvantail, ainsi, pour avoir une tête remplie de paille, n’en est pas moins le personnage le plus astucieux de la petite troupe, et fait preuve à maintes reprises de son esprit brillant ; de même, le Bûcheron d’étain se révèle très vite un être sensible – trop sensible, sans doute, lui dont les larmes entraînent la rouille… Le lion peureux, enfin, fait montre régulièrement d’une bravoure sans égale. On se doute, dès lors, que Dorothy aussi se voit réserver une petite surprise du genre… Et c’est avec humour et astuce que L. Frank Baum joue de ces paradoxes.

 

Il n’en reste pas moins que Dorothy, la conne, alors qu’elle se trouve dans un endroit aussi merveilleux, veut retourner dans la grisaille horizontale du Kansas. Pourquoi ? Telle est sa réponse à l’Épouvantail (p. 27) :

 

« ‘No matter how dreary and grey our homes are, we people of flesh and blood would rather live there than in any other country, be it ever so beautiful. There is no place like home.’

« The Scarecrow sighed.

« ‘Of course I cannot understand it,’ he said. ‘If your heads were stuffed with straw, like mine, you would probably all live in the beautiful places, and then Kansas would have no people at all. It is fortunate for Kansas that you have.’ »

 

On le voit, Le Magicien d’Oz ne manque donc pas d’humour… Mais c’est aussi et avant tout un livre d’une grande inventivité, d’une féerie remarquable, d’une – lâchons le mot – fantasy étonnante et fourmillant d’idées, très en avance sur son temps – telle est du moins l’impression que ce court roman pour la jeunesse m’a laissée. On y trouve en effet mêlés les modes du conte façon Alice au pays des merveilles, avec notamment une succession de saynètes souvent très courtes et passablement surréalistes, et, en même temps, un mode de la quête, empruntant aux récits de chevalerie, et annonçant, si ce n’est encore Le Seigneur des anneaux, au moins Bilbo le Hobbit, et ce avec un luxe de détails : l’aventure est très précisément détaillée, au point de pouvoir être rendue sur une carte au jour près (les haltes pour les repas et le repos sont toujours mentionnées), et, si les saynètes sont toutes plus folles les unes que les autres, à la différence de ce qui se produit chez Carroll, où c’est la « logique illogique » des rêves qui prédomine, l’enchaînement des séquences est ici très rigoureux, obéissant à un plan. Nous avons vraiment une « compagnie » qui effectue une quête, découpée en trois actes, et c’est une chose qui m’a paru assez visionnaire.

 

Je ne m’étendrai guère sur le style, extrêmement simple – d’aucuns, à l’époque, le jugèrent « trop simple »… –, ce qui rend la lecture en anglais de The Wizard of Oz extrêmement aisée.

 

Sur le pur plan du simple plaisir de lecture, Le Magicien d’Oz est à n’en pas douter une très grande réussite, et mérite bien ses lauriers de classique de la littérature enfantine. Sous cet angle, il vaut bien à mon sens le cruel mais néanmoins excellent Peter Pan, et l’on ne peut que regretter la méconnaissance de cette œuvre chez les bambins français. Mais si l’on s’éloigne de ce seul plan pour accéder à celui du sens, de la symbolique, je dois avouer, ici, y préférer largement Peter Pan et plus encore les Alice du pourtant très austère Lewis Carroll, en raison d’un certain moralisme imprégnant Le Magicien d’Oz, et dont nous avons eu un aperçu tout à l’heure. J’ai failli écrire un moralisme « typiquement américain », mais je craignais les attaques contre mon supposé anti-américanisme primaire (ou secondaire, ça dépend des jours)… Loin de moi toute velléité de ce genre, mais je pense, oui, que sur le plan symbolique, The Wizard of Oz est bien un livre « définitivement américain » : son optimisme, sa morale, ses personnages et leur destin, tout ou presque en somme, me paraissent typiques de conceptions propres au « nouveau monde », et cela explique peut-être pourquoi ce livre, pourtant fort réussi, n’a finalement pas trouvé son public en Europe.

 

 Qu’importe. J’ai passé un excellent moment en compagnie de Dorothy, de Toto, de l’Épouvantail, du Bûcheron d’étain et du Lion peureux. Me reste plus qu’à lire CosmoZ

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"The Strange Case of Dr Jekyll & Mr Hyde", de Robert Louis Stevenson

Publié le par Nébal

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STEVENSON (Robert Louis), The Strange Case of Dr Jekyll & Mr Hyde, London, Penguin Books, coll. Penguin Red Classics, [2002] 2006, 87 p.

 

Être confronté à un mythe moderne n’est pas sans inconvénients. Or c’est bien de cela qu’il s’agit avec The Strange Case of Dr Jekyll & Mr Hyde de Robert Louis Stevenson : l’histoire, dans ses grandes lignes, que l’on ait lu ou pas le (très) court roman en question, on la connaît. On sait qui sont Henry Jekyll et Edward Hyde, on n’a pas besoin de dire « attention, spoiler ! » avant de préciser que le nœud du problème, c’est qu’il s’agit de la même personne, présentée sous ses deux faces, l’une claire, et l’autre obscure… Tout simplement parce que le (très) court roman de Robert Louis Stevenson a infusé dans notre culture, et qu’on n’en compte pas les adaptations plus ou moins fidèles, sans parler des pastiches, hommages et parodies. Tenez, là, immédiatement, je pense à Alan Moore et à son excellente Ligue des Gentlemen Extraordinaires (même si son Edward Hyde est peu ou prou, physiquement en tout cas, l’antithèse de celui décrit par Stevenson, qui parle lui quasiment d’un « nain »), ou encore à Serge Gainsbourg, ou plus récemment à la série télévisée Jekyll

 

Difficile de déterminer ce que l’auteur de L’Île au trésor aurait bien pu penser de tout ça, ou s’il avait pu songer ne serait-ce qu’un instant que sa création, révolutionnaire, rencontrerait un tel écho. Car, là encore, on peut bien parler de création révolutionnaire, tant le Dr Jekyll constitue une des plus belles variations sur le savant fou qu’ait connu la proto-science-fiction, avec ses confrères Frankenstein et Moreau. Et, bien sûr, au-delà, il y a cette magnifique idée du dédoublement de personnalité… qui deviendra bien vite un parfait cliché. Mais, si je ne m’abuse, n’était-ce pas Baudelaire qui définissait le génie comme étant la faculté de créer des lieux communs ?

 

Mais le fait est que tout cela ne facilite pas la tâche pour le lecteur contemporain qui, tournant les pages, connaît déjà les principaux rebondissements, et sait quel sera le dénouement, pour l’essentiel. Ne lui restent à découvrir que les détails de la narration, le cheminement de cette « étrange affaire »… en espérant que cela suffise à le passionner.

 

Nous sommes donc à la fin du XIXe siècle, à Londres. Le personnage principal est un juriste faisant plus ou moins fonction de notaire, Mr Utterson. Celui-ci, lors d’une promenade, se voit confier une histoire par un sien cousin : une nuit, ce dernier avait vu un homme d’aspect répugnant percuter puis piétiner une petite fille avant de continuer son chemin comme si de rien n’était ; mais le cousin de Mr Utterson l’intercepta, et une petite foule s’assembla, réclamant un dédommagement pour la fillette ; la brute s’exécuta, et rapporta un chèque signé Henry Jekyll.

 

Or Utterson connaît bien Jekyll, et s’étonne de ce qu’il fréquente de telles personnes. C’est ainsi qu’il commence son enquête sur celui qu’il apprend bientôt à désigner sous le nom d’Edward Hyde, que le Dr Jekyll lui assure être de bonne compagnie et ne présenter aucun danger. Mais la fable cesse le jour où Hyde est identifié comme le coupable d’un meurtre particulièrement sauvage sur la personne d’un membre du Parlement… L’enquête d’Utterson se poursuit, tandis que Jekyll se montre de plus en plus fuyant et asocial…

 

Tout s’éclaircira, en définitive, par le biais de deux lettres, deux « confessions » : celle du Dr Lanyon, un ami commun, et enfin celle du Dr Jekyll lui-même, expliquant toute l’affaire.

 

Ce (très) court roman – allez, disons-le enfin : cette nouvelle – adopte ainsi une structure plutôt originale, et assez intéressante en tant que telle. Mais est-ce suffisant pour maintenir l’intérêt du lecteur contemporain ? Hélas, je ne le crois pas… Parce que nous connaissons décidément cette histoire. Nous savons ce qui se cache derrière les moindres faits et gestes du Dr Jekyll qui intriguent tant Utterson. Nous connaissons le lien unissant Jekyll et Hyde. Nous connaissons le fond de l’affaire, tant sur le strict plan narratif que sur le plan symbolique, et, osons le vilain mot, philosophique. Aussi le lecteur contemporain – mais non, je ne devrais parler qu’en mon nom propre : aussi me suis-je ennuyé à la lecture de The Strange Case of Dr Jekyll & Mr Hyde.

 

J’ajouterais que le style de l’auteur, assez contourné, ne m’a pas facilité la tâche, et ne m’a pas rendu cette lecture plus agréable…

 

 Alors on peut certes reconnaître du génie à Robert Louis Stevenson pour The Strange Case of Dr Jekyll & Mr Hyde ; lui enlever son mérite serait injuste, et probablement faire preuve d’anachronisme. Mais peut-on encore aujourd’hui s’enthousiasmer à la lecture de cette longue nouvelle ? Ici, je serais beaucoup plus réservé… Ce ne fut pas mon cas, quoi qu’il en soit. Je ne regrette pas d’avoir lu ce qu’il convient bien d’appeler un monument du genre, en raison même de ce statut, mais n’en ferais pas une lecture recommandable ou encore moins indispensable. Parce que ce livre aussi, à l’instar de son personnage-titre, a sa malédiction : celle d’être trop connu.

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Deux dédicaces à Scylla pour le prix d'une !

Publié le par Nébal

Celle de Vincent Gessler pour Cygnis (31/07/2010) :

 

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Et celle de Léo Henry, Jacques Mucchielli et Stéphane Perger pour Bara Yogoï, entre autres jolies choses (18/09/2010) : 

 

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"L'Edition électronique", de Marin Dacos & Pierre Mounier

Publié le par Nébal

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DACOS (Marin) & MOUNIER (Pierre), L’Édition électronique, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2010, 126 p.

 

Je le confesse, avec une certaine honte : bien qu’étant dans un sens en plein dedans, et même si aujourd’hui c’est déjà demain, j’ai un peu de mal à m’intéresser à l’édition électronique. Quand on me parle de DRM, de liseuses, et de toutes ces sortes de choses, je fais d’autant plus facilement celui qui ne comprend pas que ce n’est guère un rôle de composition…

 

D’où l’acquisition et la lecture (un peu forcée…) de ce récent petit ouvrage, qui, dans mon cas désespéré, pouvait s’avérer salutaire. Quelques mots sur les auteurs tout d’abord : à ma gauche, Marin Dacos, directeur du Centre pour l’édition électronique ouverte (Cléo), agrégé d’histoire et ingénieur de recherches au CNRS, fondateur du portail Revues.org et du logiciel d’édition électronique Lodel, auteur de Read/Write Book. Le livre inscriptible ; à ma droite, Pierre Mounier, ancien élève de l’ENS, enseignant à l’EHESS, créateur du site Homo Numericus, auteur de Les Maîtres du réseau : une histoire politique d’Internet. Ensemble, ils développent le portail Hypotheses.org et animent un séminaire à l’EHESS sur les Digital Humanities. Et ici, en l’espace d’environ 120 pages, ils font autant que possible le tour de la (vaste) question de l’édition électronique.

 

Une question qui a plusieurs dimensions, et qui recouvre plusieurs réalités : l’édition électronique, ce peut être la numérisation d’ouvrages déjà existants sous forme de livres « physiques », l’édition numérique à proprement parler, ou même l’édition en réseau. Mais avant de se pencher sur ces trois formes d’édition électronique, les auteurs s’intéressent aux dimensions juridique et économique de la question.

 

Il convient en effet tout d’abord de se demander ce que devient le droit d’auteur à l’épreuve du numérique, et c’est l’objet du premier chapitre. Ici, deux logiques s’affrontent, celles du tout ou rien. Mais si le domaine public ne paraît pas extensible à l’infini, et si les DRM, trop rigides, ne semblent pas davantage fournir une solution convenable, la porte de sortie pourrait se trouver dans un entre-deux consistant à revenir aux sources mêmes du droit d’auteur : c’est après tout le principe même des licences libres, et en particulier des Creative Commons.

 

J’en ai été le premier surpris, mais le chapitre consacré à la dimension économique de l’édition électronique m’a paru tout à fait passionnant. J’en ai retenu, tout d’abord, la difficulté à élaborer un modèle économique satisfaisant pour l’édition électronique, puis l’idée qu’elle est soumise aux lois de l’économie des biens culturels. Mais, surtout, j’ai trouvé très intéressants les développements consacrés à la théorie de Chris Anderson sur l’économie de la longue traîne (un développement de la loi de puissance de Pareto), et ses conséquences, et notamment celle dite de « l’économie de l’attention » (p. 44) :

 

« Les deux règles de l’économie de la longue traîne selon Anderson sont les suivantes :

« 1) rendre chaque chose disponible (make everything available) ;

« 2) aider à la trouver (help me find it). »

 

D’où une pression importante à la gratuité d’accès aux biens informationnels, et l’importance des moteurs de recherche.

 

On passe ensuite à l’étude de l’édition électronique à proprement parler, tout d’abord avec la numérisation d’ouvrages déjà existants, c’est-à-dire la conversion vers un support numérique d’un support physique. Il y a loin de l’entreprise isolée de Michael Hart en juillet 1971 et du projet Gutenberg des origines à la numérisation de masse – industrielle, pourrait-on dire – entreprise par Google… laquelle n’a pas été sans soulever de vives réactions partout dans le monde, et, on s’en souvient, en France en particulier. Quoi qu’il en soit, la numérisation ne cesse de gagner en qualité, richesse et choix des informations ; elle autorise en outre de nouvelles fonctionnalités, qui sont autant de valeurs ajoutées : le data mining, l’éditorialisation ou encore l’interconnexion. Mais c’est là encore un projet largement inachevé.

 

Le deuxième pan de l’édition électronique concerne l’édition numérique : cette fois l’édition de texte est nativement numérique, mais n’est pas encore spécifiquement pensée pour les usages en réseau. C’est ici que l’on se pose essentiellement la question des liseuses et des caractéristiques du texte électronique idéal. Celui-ci doit être lisible (c’est-à-dire décrit grâce à un format ouvert, recomposable et conservable), manipulable (c’est-à-dire indexable et cherchable, copiable et collable, annotable ou inscriptible) et citable (c’est-à-dire identifiable, correctement décrit, et interopérable). Mais on voit ensuite combien les éditeurs sont encore à la traîne dans ce domaine, pour l’essentiel (si l’on excepte les contenus scientifiques).

 

Le troisième et dernier pan de l’édition électronique concerne l’édition en réseau : c’est ici que l’on retrouve les entreprises telles que Wikipédia, certains forums au contenu rédactionnel marqué (comme des forums de voyage), mais aussi certains blogs, et plus encore réseaux de blogs…

 

En conclusion, les auteurs dégagent cinq piliers de l’édition électronique : la structuration de l’information, la documentation de l’information, l’optimisation des conditions de lecture, l’appropriation par les lecteurs, et enfin le développement des interopérabilités. Mais ils notent qu’il y a à cet égard un véritable fossé de compétences qui s’étend rapidement…

 

 En somme, un petit livre utile et finalement plutôt intéressant, qui m’a ouvert les yeux sur quelques points qu’il est aujourd’hui nécessaire de connaître. Salutaire, donc.

CITRIQ

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"The Graveyard Book", de Neil Gaiman

Publié le par Nébal

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GAIMAN (Neil), The Graveyard Book, with illustrations by Dave McKean, London – Berlin – New York, Bloomsbury, 2008, 312 p.

 

Disons les choses clairement : si j’adule Neil Gaiman, c’est avant tout pour Sandman, une des plus grandes bandes dessinées de tous les temps. En deuxième position, je placerais ses nouvelles, et je maintiens qu’il est à l’heure actuelle un des plus grands maîtres de l’histoire courte, du moins quand il veut bien s’en donner la peine : lisez-moi donc Miroirs et fumée et Des choses fragiles. Pour ce qui est des romans, je suis d’un avis plus mitigé. À mon sens, la plupart sont largement surestimés, et en premier lieu le surprimé American Gods, qui m’a personnellement laissé assez froid, de même que sa « suite » Anansi Boys. J’y préfère déjà Neverwhere, même si bon, et plus encore et de très loin cette fois l’excellent Stardust. Par contre – et même si l’on pourrait peut-être se poser la question dans ce dernier cas (?) – je n’avais jusqu’à présent pas lu d’œuvres de Neil Gaiman destinées à la jeunesse (non, même pas Coraline, même si j’adoré le dessin animé d’Henry Selick) ; j’ai voulu réparer cette incongruité, en VO tant qu’à faire, avec le petit dernier, The Graveyard Book.

 

En traversant la Manche, The Graveyard Book de Neil Gaiman a été bizarrement (?) rebaptisé L’Étrange Vie de Nobody Owens. Et c’est un peu dommage, dans la mesure où ce roman destiné à la jeunesse est une adaptation moderne et morbide – à la Tim Burton ancienne mode, si l’on veut – du Jungle Book, ou Livre de la jungle de Rudyard Kipling ; ce que, je plaide coupable, je n’ai pas pigé avant que l’auteur me mette le nez dedans, mais il faut dire que, honte sur moi, je n’ai jamais lu Le Livre de la jungle ; ça devient pourtant évident une fois qu’on le sait…

 

Voyez plutôt. Une nuit, dans ce que l’on supposera être une ville anglaise mais qui restera non identifiée. Un sinistre individu présenté comme étant « the man Jack » (je crois qu’en français ils ont rendu ça par « le Jack ») assassine au couteau une famille entière : le père, la mère, la fille, et… mais non, le tout jeune fils, presque un bébé, est sorti par la fenêtre ! Un hasard, un pur hasard. De même, c’est par hasard que ses pas hasardeux l’ont dirigé vers le vieux cimetière en haut de la colline. C’est pourtant ce qui va lui sauver la vie : là, les fantômes le protègeront du Jack. Il obtiendra la protection du cimetière, sera adopté par un couple de morts, les Owens, et rebaptisé Nobody Owens (Bod pour les intimes). Quant à sa garde, elle sera confiée à Silas, un étrange individu, ni réellement mort, ni réellement vivant (eh eh…).

 

Pendant près de la moitié du roman, on ne trouve guère de fil rouge : on se contente de voir grandir Bod, et de découvrir avec lui les mystères du cimetière. C’est ainsi qu’on le verra affronter sa peur incarnée dans « the Sleer » (aucune idée de comment ils ont traduit ça) accompagné d’une petite fille, faire un bout de chemin, bien malgré lui, avec une bande de goules, ou encore chercher désespérément à ériger une pierre tombale pour une défunte sorcière de ses amies. Mais – et ce dernier épisode ne fait que le confirmer – les vrais dangers, pour Bod, ne sont pas dans le cimetière, mais à l’extérieur.

 

Car le Jack est toujours à ses trousses.

 

Dans la seconde partie du roman, pourtant, c’est un Bod adolescent, et par-là même têtu, que nous voyons affronter le monde extérieur. Et, à mon sens tout du moins, c’est là que le roman gagne véritablement en intensité.

 

Jusque-là, en effet, The Graveyard Book était « bien », dira-t-on. Sans surprise de la part de Neil Gaiman, c’était bien écrit, très imaginatif, onirique, avec régulièrement la petite touche d’humour so british qui va bien… Bref, ça se lisait avec plaisir, mais sans non plus déchaîner l’enthousiasme. C’était même parfois un peu frustrant, ce côté un peu « fix-up »… Mais passé « l’interlude », les chapitres se font plus longs, et gagnent en tension dramatique, tandis que Bod acquiert vraiment du caractère, lui qui n’avait jusqu’alors qu’une certaine neutralité infantile. La mélancolie, la colère, deviennent des traits prépondérants chez le jeune homme, qui mérite enfin véritablement ce titre. Et quand Bod se retrouve de nouveau – et sans surprise – confronté au Jack, Neil Gaiman se transforme de manière inattendue en véritable maître du suspense.

 

The Graveyard Book sait jouer ainsi sur deux tableaux : d’une part, il régale de par son onirisme morbide, non dénué d’humour, riche en jolies scènes (je pense notamment à une danse macabre de toute beauté) ; d’autre part, il se montre un roman initiatique d’une grande pertinence, culminant dans une apothéose d’action et de suspense maîtrisée avec un talent rare.

 

Cerise sur le gâteau : l’ouvrage est illustré par le grand pote de Neil Gaiman, l’excellent Dave McKean, et cela est bon.

 

 Bref, j’ai passé un très bon moment de lecture avec The Graveyard Book, et en ai tiré deux résolutions : 1° Lire un de ces jours Coraline ; 2° Lire aussi Le Livre de la jungle, parce que hein, bon…

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"De la liberté de penser", de Johann Gottlieb Fichte

Publié le par Nébal

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FICHTE (Johann Gottlieb), De la liberté de penser, traduit de l’allemand par Jules Barni, révision de la traduction, notes et postface de Cyril Morana, Paris, Fayard – Mille et une nuits, [1793-1859] 2007, 78 p.

 

ATTENTION ! Ce compte rendu n’a rien à voir avec Florent Pagny (vous êtes prévenus).

 

Contexte : nous sommes en 1793. En France, c’est la Révolution, et même, plus précisément, la Terreur. Outre-Rhin, Johann Gottlieb Fichte est un jeune philosophe encore méconnu, mais qui vient d’être « adoubé » par son maître à penser Kant pour sa Critique de toute révélation, qu’on a même un temps attribué à l’auteur de la Critique de la raison pure. Comme Kant, Fichte est enthousiasmé par la Révolution française, même si les débordements de la Terreur lui répugnent ; il n’entend cependant pas jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est pourquoi il va écrire des Considérations destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française, qui seront précédées d’un texte anonyme mais capital, De la revendication de la liberté de penser auprès des princes de l’Europe qui l’ont opprimée jusqu’ici, titre abrégé pour cette édition en De la liberté de penser.

 

En effet, pour Fichte, la cause est entendue : la Terreur n’est pas le produit nécessaire des idéaux des Lumières, comme les idéologues contre-révolutionnaires entendent le démontrer, mais s’explique par une liberté de penser trop longtemps oppressée. Dès lors, deux voies s’ouvrent aux princes et aux peuples : la voie rapide et hasardeuse de la Révolution, ou la voie lente et sûre du progrès continu des Lumières, passant par la liberté de penser.

 

Car celle-ci, selon Fichte, ne saurait en aucun cas être abandonnée par le peuple en faveur du prince : elle n’est pas un droit aliénable, pouvant donc figurer dans un contrat, et notamment dans le contrat social, mais bien un droit inaliénable, et même, pourrait-on dire, le droit inaliénable par excellence, puisque c’est cette liberté de penser, qui n’est qu’un corollaire de la conscience, qui distingue véritablement l’homme de l’animal ; un homme qui abandonnerait au prince sa liberté de penser se rabaisserait ainsi au rang du bétail…

 

La liberté de penser est donc fondamentale ; elle est un droit inaliénable entre tous, et il en va bien entendu de même de son corollaire, la liberté d’expression, sans quoi elle ne servirait pas à grand chose. Le bon prince, bien loin de bafouer liberté de penser et liberté d’expression, se doit au contraire de les favoriser. Car il ne saurait pour sa part imposer une vérité, qui ne saurait être que subjective – il n’est en la matière pas plus infaillible qu’un autre – ; en tant qu’individu, il bénéficie bien entendu de ces mêmes droits que tout un chacun, mais mettre l’appareil étatique au service de ses propres conceptions serait le début de l’oppression.

 

Et de quel droit le ferait-il ? Au nom du bonheur de ses sujets ? Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande, selon Fichte ; on n’attend autre chose de lui que la justice (p. 19) :

 

« Et surtout, vous tous qui vous en sentez la force, déclarez la guerre à ce premier préjugé d’où dérivent tous nos maux, à ce fléau qui cause toute notre misère, à cette maxime enfin que la destination du prince est de veiller à notre bonheur. Poursuivez-la, à travers tout le système de notre savoir, dans tous les recoins où elle se cache, jusqu’à ce qu’elle ait disparu de la terre et qu’elle soit retournée dans l’enfer, d’où elle est sortie. Nous ne savons pas ce qui peut assurer notre bonheur : si le prince le sait, et s’il est là pour nous y conduire, nous devons suivre notre guide les yeux fermés. Aussi fait-il de nous ce qu’il veut ; et, quand nous l’interrogeons, il nous donne sur sa parole que ce qu’il fait est nécessaire à notre bonheur. Il passe une corde au cou de l’humanité et s’écrie : « Allons, tais-toi, tout cela est pour ton bien. » [N.d.A. : C’est ce que le bourreau de l’Inquisition disait à don Carlos en accomplissant une œuvre de ce genre. De quelle merveilleuse façon pourtant se rencontrent des gens de divers métiers !]

« Non, prince, tu n’es pas notre dieu. De lui nous attendons le bonheur ; de toi, la protection de nos droits. Tu ne dois pas être bon envers nous ; tu dois être juste. »

 

Sages paroles que l’on ferait bien de méditer de nouveau, en ces temps fâcheux où l’on s’autorise un peu trop du suffrage universel pour faire tout et n’importe quoi au nom du bien du peuple…

 

Fichte poursuit plus loin sur le rôle du prince en développant ces premières idées, et l’on voit qu’il le remet à sa juste place (pp. 55-56) :

 

« Vous distribuez des fonctions et des dignités publiques, vous répandez des trésors et des marques d’honneur, vous secourez l’indigent et vous donnez du pain au pauvre ; mais c’est un grossier mensonge de vous dire que ce sont là des bienfaits. La fonction que vous donnez n’est pas un présent que vous faites : c’est une partie de votre fardeau que vous chargez sur les épaules de votre concitoyen, quand vous la confiez au plus digne ; c’est un vol que vous faites à la société et au plus digne, quand vous le donnez à celui qui l’est moins. Les marques d’honneur que vous distribuez, ce n’est pas vous qui les distribuez : elles étaient déjà décernées à chacun par sa propre vertu, et vous n’êtes que les sublimes interprètes de cette vertu auprès de la société. L’argent que vous distribuez ne fut jamais le vôtre : c’est un bien qui vous a été confié, un bien que la société a déposé entre vos mains pour venir en aide à tous les besoins, c’est-à-dire aux besoins de chaque individu. La société le distribue par vos mains. Celui qui a faim et à qui vous donnez du pain en aurait si l’union sociale ne l’avait pas forcé à le donner ; la société lui rend, par votre intermédiaire, ce qui lui appartenait. Quand vous faisiez tout cela avec une sagesse toujours clairvoyante, avec une conscience toujours incorruptible, que vous ne vous trompiez jamais, que vous ne vous égariez jamais, vous ne faisiez que votre devoir. »

 

Ces paroles seraient-elles dures à entendre pour les princes d’Europe ? Mais c’est bien à eux, pourtant, que s’adresse Fichte en définitive, et c’est leur rendre service (pp. 61-63) :

 

« Et surtout, apprenez enfin à connaître vos véritables ennemis, ceux qui seuls se rendent coupables envers vous de lèse-majesté, ceux qui seuls portent atteinte à vos droits sacrés et à votre personne. Ce sont ceux qui vous conseillent de laisser vos peuples dans l’aveuglement et l’ignorance, de répandre parmi eux de nouvelles erreurs, d’entretenir soigneusement les anciennes, d’empêcher et de défendre la libre recherche en tout genre. Ils tiennent vos royaumes pour des royaumes de ténèbres, qui ne peuvent absolument subsister à la lumière. Ils croient que vos droits ne peuvent s’exercer que dans les ombres de la nuit, et que vous ne sauriez gouverner que des aveugles et des sourds. Celui qui conseille à un prince d’empêcher, dans son peuple, le progrès des lumières, lui dit en face : « Tes prétentions sont de telle nature, qu’elles révoltent la raison de tous les hommes : il faut que tu l’étouffes ; tes principes et tes actes ne souffrent pas la lumière : ne permets pas à tes sujets de s’éclairer, si tu ne veux pas qu’ils te maudissent ; tes facultés intellectuelles sont faibles : ne permets pas à ton peuple de s’instruire, si tu ne veux pas qu’il te méprise. Les ténèbres et la nuit, voilà ton élément : il faut que tu cherches à les répandre autour de toi ; le jour te forcerait à fuir. »

« Il n’y a que ceux qui ont une vraie confiance en vous et une vraie estime pour vous, qui vous conseillent de répandre les lumières autour de vous. Ils tiennent vos droits pour tellement fondés, qu’aucune lumière ne peut leur nuire ; vos desseins pour tellement bons, qu’ils ne peuvent que gagner au grand jour ; votre cœur pour tellement noble, que vous-mêmes vous sauriez voir vos fautes à cette lumière, et que vous souhaiteriez même de les voir afin de les pouvoir corriger. Ils exigent de vous que, comme la Divinité, vous habitiez dans la lumière, afin d’engager tous les hommes à vous honorer et à vous aimer. Écoutez-les seulement, et ils vous distribueront leurs conseils sans demander ni louange ni salaire. »

 

(… ‘tain, on dirait de la fantasy !)

 

 Un opuscule intéressant, donc, témoignage éclairant, si j’ose dire, de l’Aufklärung confrontée à la Révolution française, et aperçu finalement assez original par certains aspects d’un certain libéralisme.

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"Empire du Soleil", de J.G. Ballard

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BALLARD (J.G.), Empire du Soleil, [Empire of the Sun], traduit de l’anglais par Elisabeth Gille, Paris, Denoël – Gallimard, coll. Folio, [1984-1985, 1990] 2009, 437 p.

 

Ballardite aiguë, suite. Et après le décevant J.G. Ballard. Hautes altitudes, j’ai poursuivi avec du lourd : rien de moins que le plus célèbre roman de l’auteur britannique, que, par un étrange concours de circonstances, je n’avais pas lu jusqu’à présent.

 

Enfin, « étrange concours de circonstances »…

 

Non, pas si étrange que cela. Il y avait tout d’abord le film de Spielberg, bien entendu, qui me donnait l’impression – fausse – de déjà connaître cette histoire, quand bien même cela faisait des années que je ne l’avais pas vu (faudrait que je tente de le revoir après coup, d’ailleurs) ; il y avait aussi, probablement, le caractère par nature non science-fictif de la chose. Bref, tout un tas de fausses bonnes raisons qui n’ont cessé de repousser la lecture de ce roman quasi autobiographique.

 

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un roman, et non une autobiographie. Mais un roman largement autobiographique, dont le héros, Jim (ou Jamie pour ses parents), ressemble sur bien des points au petit James Graham Ballard. Le vrai Ballard avait également de riches Britanniques de Shanghai pour parents, et a également été fait prisonnier par les Japonais au lendemain de Pearl Harbor ; la différence essentielle d’avec le Jim du roman est qu’il n’a pas été séparé de ses parents au cours des événements ; pour le reste, la distinction entre fiction et réalité est pour le moins floue…

 

Reprenons : Jim a environ onze ans au moment de Pearl Harbor ; les Japonais, qui avaient déjà vaincu les Chinois, s’emparent alors de la concession internationale de Shanghai et coulent les navires anglais et américains. Dans la panique qui s’ensuit, Jim est séparé de ses parents. Commence alors pour lui une étrange aventure, que, vue de l’extérieur, on aurait tôt fait de qualifier de véritable enfer, mais qui n’apparaît pas forcément ainsi aux yeux du petit garçon (se souvenir des propos sidérants de l’auteur dans La Vie et rien d’autre, considérant à peu de choses près les années de guerre comme les plus belles années de sa vie !). C’est tout d’abord l’errance dans la concession, à la recherche de ses parents, puis des Japonais afin de se rendre, ce qui apparaît bien compliqué ; c’est ainsi que Jim fera la connaissance de deux marins américains peu recommandables, et notamment du charismatique Basie. En sa compagnie, il finira au camp de Longhua, au sud de Shanghai, où il passera la majorité de la guerre ; et, contrairement à la quatrième de couverture qui raconte tout le bouquin (groumf), je n’en dirai pas plus, si ce n’est que ses ennuis sont loin d’être terminés…

 

Jim, l’alter ego de Ballard, est un personnage assez saisissant : véritable petit con à baffer au début du roman, il se révèle bien vite d’une grande intelligence, et extrêmement débrouillard. Tantôt le cœur sur la main, tantôt – ou en même temps… – d’un pragmatisme confinant au cynisme, il est un personnage riche et complexe, merveilleusement campé par l’auteur, qui ne sombre jamais dans la complaisance.

 

Et certainement pas à l’égard de ses compatriotes… Rarement, sans doute, aura-t-on lu roman de guerre moins patriote ! Les jugements de Jim – et à travers lui de l’auteur – à l’encontre des Britanniques sont sans appel, qui ne cessent de stigmatiser leur ridicule et leur prétention, tandis que leur empire s’effondre sous eux ; en sens inverse, Jim est littéralement fasciné par les Japonais, leur bravoure, et notamment les pilotes, kamikazes inclus…

 

On a pu dire d’Empire du Soleil, paraît-il, qu’il fut l’un des plus grands livres jamais écrits sur la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est certain, c’est qu’il a la force des grands témoignages, criants d’authenticité, mais sur un aspect de la guerre rarement évoqué en Occident ; aussi pense-t-on immédiatement, quand on tient à faire des comparaisons, à la littérature des camps de concentration, toutes choses égales par ailleurs : on pense à Si c’est un homme de Primo Levi, ou encore, peut-être même davantage du fait du traitement, à Maus d’Art Spiegelman (je n’ai pu m’empêcher, notamment, de faire le lien, vers la fin du roman : « Et c’est là que mes ennuis ont commencé… »).

 

C’est en tout cas une œuvre qui contient et/ou explicite à peu près toute l’œuvre passée et à venir de Ballard. Des piscines vides aux paysages d’apocalypse débordant de cadavres par centaines, villes-ruches détruites par les bombardements, rizières polluées, camps tantôt bondés tantôt déserts, prémices de l’ère atomique et des catastrophes à venir, fascination pour la mort et la mécanique (les avions davantage que les voitures, ici)… Toute une foire aux atrocités, au sens strict, qui impressionne durablement le lecteur, saisi tant par les paysages « extérieurs » que par les paysages « intérieurs » peints d’une main de maître par un auteur au sommet de son art.

 

Car, pour cette première incursion « indéniable » dans la « littérature générale », le moins que l’on puisse dire est que Ballard n’a pas affadi sa plume. Le style, de la première à la dernière ligne, magnifiquement servi par la traduction d’Elisabeth Gille, est de toute beauté. Il s’en dégage une véritable force rarement atteinte, qui sublime chaque image.

 

 N’en jetez plus : Empire du Soleil est bel et bien un chef-d’œuvre, bien digne de son auteur. Il m’ouvre l’accès à tout un pan de son œuvre que j’avais bêtement ignoré jusqu’à présent. Nul doute que je vais me rattraper…

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"Dimension Suisse", de Vincent Gessler & Anthony Vallat (éd.)

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GESSLER (Vincent & VALLAT (Anthony) (éd.), Dimension Suisse. Anthologie de science-fiction et de fantastique romande, postface de Jean-François Thomas, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche – Fusée, 2010, 269 p.

 

D’emblée, Dimension Suisse vient, à mon sens tout du moins, poser problème. Ce qui me paraissait intéressant dans les précédentes anthologies « Dimension » à caractère « géographique », c’était généralement la possibilité de se confronter à un imaginaire radicalement autre, car issu d’une culture radicalement différente. D’où mon attirance pour Dimension URSS et Dimension Russie, et probablement un de ces jours pour Dimension Latino de préférence à Dimension Espagne. Or ici, avec Dimension Suisse, on peut d’autant plus douter de l’altérité que la langue même est partagée… Dès lors, c’est l’intérêt même de l’anthologie qui peut être mis en cause, et Vincent Gessler et Anthony Vallat, dans leur préface, en sont bien conscients.

 

Mais voilà, c’est la faute à Vincent Gessler, justement. Celui-ci étant venu dédicacer son premier roman Cygnis à l’excellente librairie Scylla, je me suis dit que, tant qu’à faire… car la curiosité était malgré tout la plus forte. Ce qui fait que, si je ne suis pas reparti avec des dessins de marmottes, j’ai eu droit à deux dédicaces (ahahaha !). Et je me suis dit qu’après tout il pouvait être intéressant de voir un petit peu ce que nos voisins écrivaient, là haut sur la montagne.

 

Je ne m’attarderai pas sur la « Préface » de Vincent Gessler & Anthony Vallat (pp. 7-17) ; ce n’est pas qu’elle soit inintéressante, bien au contraire, elle se montre juste et pertinente, mais ne fait que remplir son rôle de préface. Alors autant se plonger illico dans le vif du sujet : les nouvelles.

 

… et ça commence mal, avec Sébastien Gollut et « Ceux qui marchent » (pp. 19-29). L’auteur joue la carte d’une certaine SF absurde lorgnant sur la fable ou l’allégorie, ce qui en temps normal n’est pas pour me déplaire, mais il le fait avec une telle lourdeur que le résultat est d’une nullité sans appel. Yeurk.

 

Le niveau remonte à peine avec André Ourednik et « Cette ville qu’ils appellent Sanzu » (pp. 31-45), récit davantage « transfictionnel » à base d’enfer nippon. Mouais… Pas très convaincant, et là encore un peu lourd…

 

Heureusement, les choses s’améliorent sacrément avec Sébastien Cevey et « Au-dessus de Shibuya » (pp. 47-63), un texte mêlant hard science à la Greg Egan et cyberpunk à la William Gibson, bourré d’idées très intéressantes (l’inconscient d’une ville !), avec pour seul véritable défaut un trop grand hermétisme à mon goût. Pas mal du tout, cela dit.

 

On joue au yo-yo avec Thibaut Kaeser et « Puni » (pp. 65-75), un récit fantastique ultra prévisible et qui plus est mal écrit. On passe.

 

À Robin Tecon, qui, avec « Les Miens » (pp. 77-103), livre une nouvelle de SF très classique, correcte, mais avec un petit goût d’inachevé. Bof, sans plus.

 

Suit Laurence Suhner avec « Homéostasie » (pp. 105-122) : le style est atroce, et le récit abominablement laborieux ; dommage, il y avait de l’idée dans la chute…

 

Par contre, on s’amuse plutôt pas mal avec Denis Roditi et « Jay, le basset et le gitan » (pp. 123-141) ; c’est totalement réac, au premier degré en tout cas, mais plutôt rigolo malgré tout, et assez bien écrit.

 

Lucas Moreno, j’avais déjà eu l’occasion de le lire par deux fois dans Bifrost, et c’était pas mal du tout ; c’est à nouveau le cas ici avec « L’Autre Moi » (pp. 143-168), récit plus subtil et complexe qu’il n’y paraît au premier abord (d’ailleurs, je me dis qu’il mériterait bien une deuxième lecture…), mêlant IA démiurgiques et psychiatrie expérimentale.

 

Suit une très bonne nouvelle sur le « corps astral » et les « ultramondes », « Divergence » de Daniel Alhadeff (pp. 169-185), avec une très chouette atmosphère délicieusement surannée ; sans conteste une des nouvelles du tiercé de tête du recueil.

 

François Rouiller livre quant à lui un texte à la fois effrayant et (avant tout) amusant avec « Remugle en neurocratie » (pp. 187-219), et ses manipulations politiques à l’heure des neurosciences. Sympathique.

 

… ce qui est loin d’être le cas des deux textes de Jean-François Thomas. Et là j’aurais presque envie d’être méchant, groumf… Commençons par la nouvelle, « Partir, c’est mourir un peu » (pp. 221-236), écrite avec les pieds, totalement dénuée de la moindre originalité (c’est peu dire : pour « l’idée » principale, on est à la limite du plagiat, à ce stade…), mauvais space op’ militaire versant SF à papy. Lamentable. J’osais espérer que le bonhomme se rattraperait avec sa postface, « La Science-fiction suisse : alarmes, alertes et dangers ou le charme concret de l’anti-utopie » (pp. 247-266)… Eh ben non. C’est toujours écrit avec les pieds, et d’une telle confusion que c’en est à peu de choses près illisible. Un peu fat, aussi : s’accorder à soi-même un paragraphe, c’est pas mal, quand même… Bref : je suis d’autant plus déçu que j’attendais beaucoup de ce rappel historique, et, au final, me retrouver devant ces vingt pages de torchon, ça m’a fait un peu mal au cul, dois-je dire…

 

Bon, concluons rapidement sur l’anthologie avec les deux textes qui nous restent, et qui relèvent, dira-t-on pour faire simple, de la polésie ; or vous connaissez mon exécration des pouètes… Du coup le poème en prose « Parfois mon reflet » d’Yves Renaud (pp. 237-242) ne m’a, euh, « guère séduit », et m’a pour tout dire paru un peu vain. Quant au « J’ai croisé des vaisseaux » de Tom Haas (pp. 243-246), je crois que mon exécration des pouètes n’a rien à voir dans mon jugement, et que les amateurs de polésie seront pour une fois d’accord avec moi pour trouver ce texticule d’un ridicule achevé.

 

Au final, le bilan n’est quand même pas gégé… Trois nouvelles valent vraiment le coup : celles de Sébastien Cevey, de Lucas Moreno et de Daniel Alhadeff. Deux autres sont sympathiques : celles de Denis Roditi et François Rouiller. Le reste est ou médiocre ou mauvais.

 

 Ce qui fait bien peu. Je ne saurais donc véritablement conseiller Dimension Suisse, anthologie plutôt médiocre, et qui n’a pas de spécificité notable. Il semblerait que l’on y voit émerger une jeune génération d’auteurs suisses… mais bon nombre d’entre eux ont encore à faire leurs preuves.

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"Le Rivage des Syrtes", de Julien Gracq

Publié le par Nébal

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GRACQ (Julien), Le Rivage des Syrtes, Paris, José Corti, [1951] 2007, 321 p.

 

Où l’on relève le niveau. Où l’on fait carrément dans le prestige, même. Et le couillu classieux : pensez donc, un Goncourt refusé ! Mais où l’on ne s’éloigne pas tant que ça des préoccupations habituelles de ce blog miteux, finalement. Car, à tout prendre, il n’y aurait rien de bien saugrenu à qualifier Le Rivage des Syrtes, au-delà de roman surréaliste, au moins de « transfiction » (voyez M. Berthelot), voire de fantasy (sans magie) ou d’uchronie.

 

Le cadre est en effet bien celui d’un monde secondaire, mais finalement guère différent du nôtre : une Méditerranée fantasmée, difficile à situer dans le temps, quelque part entre le baroque du Grand Siècle – on évoque Louis XIV – et la vapeur de la Révolution industrielle. Dans cette Méditerranée « autre », deux puissances nous (pré)occupent : Orsenna, d’une part, incarnation d’une vieille Italie aristocratique et décadente, et le Farghestan, archétypal de l’Orient et de ses mystères.

 

Orsenna et le Farghestan sont censément en guerre depuis près de 300 ans, notamment pour la possession des Syrtes, une terre semi-désertique d’une valeur pour le moins douteuse ; mais, à la vérité, cela fait bien longtemps que le conflit a sombré dans l’oubli, et, si aucun traité de paix, ni même cessez-le-feu, n’a été signé, on n’a pas versé le sang depuis des années…

 

Le narrateur, Aldo, est un jeune aristocrate d’Orsenna, issu d’une très vieille famille. En tant que tel, il s’ennuie. Aussi accepte-t-il avec joie un poste en apparence pourtant fort ennuyeux lui aussi : celui d’Observateur de l’Amirauté des Syrtes, chargé d’établir des rapports au Conseil de Surveillance sur ce qui s’y passe. Il y fait la rencontre du capitaine Marino et d’un certain nombre de plus jeunes comparses, dont le bouillant Fabrizio, et se met au travail, dans l’atmosphère léthargique des Syrtes. Là-bas, il n’y a pas grand-chose à faire… à part attendre.

 

On attend, donc. Mais Aldo, comme beaucoup de jeunes exaltés, croit détecter l’activité du Farghestan au moindre signe. Et, dans la ville voisine de Maremma, devenue étrangement une destination de choix pour la noblesse d’Orsenna – la belle Vanessa en tête –, on parle beaucoup, on dit que les choses ont changé au Farghestan… Et à la crainte et à la curiosité se mêle bientôt la tentation de la provocation…

 

On le voit : Le Rivage des Syrtes a bien sa place dans les littératures de l’imaginaire, n’en déplaise aux culs-serrés (oui, encore eux). Mais peu importent après tout ces questions de classification. Ce qui frappe avant tout, à la lecture de ce grand roman de Julien Gracq, c’est bien évidemment…

 

QUE BORDEL DE MERDE DE PUTAINS DE BOUQUINS NON MASSICOTÉS ZOB À LA FIN ON EST AU XXIe SIÈCLE QUOI MERDE !

 

 

Aheum…

 

Pardon.

 

Je disais donc : ce qui frappe avant tout, à la lecture de ce grand roman de Julien Gracq, c’est bien évidemment le style ; la plume de l’auteur est de toute beauté de la première à la dernière ligne, multipliant descriptions enchanteresses (dans un registre pourtant vaguement morbide), paysages intérieurs d’une grande richesse et dialogues subtils et baroques (un peu trop, peut-être, d’ailleurs ; mais bon : qui suis-je pour juger Gracq ?). Un régal, parfois ardu – non, ce n’est pas exactement de la littérature de métro… –, mais toujours d’une justesse rare. Certains passages – trop nombreux ou trop « révélateurs » pour être cités ici – sont tout simplement à tomber par terre.

 

Les personnages ne sont pas en reste, et en premier lieu Aldo et Marino, qui forment un joli duo, puis, en définitive, le superbe Danielo (je suis plus réservé en ce qui concerne la manipulatrice Vanessa, dont les apparitions mélodramatiques ont eu parfois tendance à m’ennuyer quelque peu…). Autant de figures complexes et complémentaires, chacune dotée d’une personnalité propre et de tics bien particuliers, de façons d’être qui ne les rendent que plus authentiques, plus humaines.

 

L’histoire, enfin, sous ses aspects en apparence léthargiques, dans un premier temps tout du moins (ressemblance avec Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, autre « roman de l’attente » ? Faut que je le lise, celui-là aussi, ça fait un bail que je me le dis…), se révèle en fin de compte passionnante et pertinente ; et sous le roman psychologique teinté de mélodrame, se dissimule en définitive aussi un grand roman politique.

 

 Auréolé de tous ces atouts, on comprend l’enthousiasme général pour cette merveille qu’est Le Rivage des Syrtes. Je ne fais pas exception, et vous encourage fortement à lire ce roman hors-normes. Quant à moi, je vais probablement poursuivre ma découverte des œuvres de Julien Gracq ; le prochain titre sera sans doute Au château d’Argol

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"La Librairie. Guide 2010 du Syndicat de la Librairie Française"

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La Librairie. Guide 2010 du Syndicat de la Librairie Française, Paris, Syndicat de la Librairie Française, 2010, 208 p.

 

Non mais sérieusement, vous ne vous attendiez pas à ce que je fasse un compte rendu de ça ?

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