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"Valkyrie Profile Lenneth"

Publié le par Nébal

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Valkyrie Profile Lenneth (PSP)

 

Je ne sais pas, finalement, si c’est une si bonne idée que cela que d’attendre d’avoir fini un jeu vidéo avant de vous en parler. Sur PSP, cela m’empêche ainsi de vous causer, entre autres, des très bons Final Fantasy Tactics: The War Of The Lions, ou Wild Arms XF, ou encore, dans un tout autre registre, Patapon 2. Et cela explique pourquoi j’ai mis autant de temps avant de vous parler de Valkyrie Profile Lenneth. Parce que, quand bien même la difficulté de ce titre ne m’a pas paru insurmontable (en mode normal, hein), contrairement aux précités, le fait est qu’il est chronophage, et que le temps, en ce qui me concerne, est une denrée rare, malgré tout…

 

Mais j’en suis finalement venu à bout, et je n’ai maintenant plus d’excuse : il est donc bien temps de vous entretenir de ce titre légendaire, souvent considéré comme un des meilleurs RPG sur PSP, voire le meilleur jeu du genre… mais qui, autant le dire de suite, m’a tout de même un peu déçu sous cet angle…

 

Le scénario tient pour ainsi dire sur une feuille de papier OCB. Platina, une jeune fille originaire d’un village miséreux et maltraitée par sa mère, décide de fuir, incitée par son ami Lucian, quand elle découvre qu’elle est sur le point d’être vendue comme esclave. Las, elle trouve la mort dans un champ de fleurs empoisonnées…

 

Mais elle se « réincarne » sous la forme de la Valkyrie Lenneth, « égérie du champ d’honneur ». Ce qui tombe à pic : Odin, qui gouverne le Valhalla, voit approcher le Ragnarök à grands pas ; il envoie donc Lenneth sur Terre (Midgard) pour collecter les âmes des mortels qui vont servir de guerriers dans l’affrontement ultime.

 

Dès lors, le jeu se découpe en plusieurs phases : les plus longues, et celles qui constituent le jeu à proprement parler, ont lieu sur Midgard, et se découpent en huit chapitres de 24 tours chacun ; mais, à la fin de chaque chapitre, se déroule une phase en Asgard, qui permet de suivre le déroulement des événements chez les dieux. Ce n’est pas là une des moindres originalités de ce titre assez unique en son genre qu’est Valkyrie Profile Lenneth, jeu qui combine RPG classique à la Final Fantasy, plates-formes et stratégie-gestion.

 

Sur Midgard, Lenneth vole tout d’abord au-dessus d’une carte. En se « concentrant », elle va pouvoir déterminer sa prochaine destination « utile » (le joueur est libre d’aller ailleurs, mais, ainsi que nous l’avons vu, le temps lui est compté…) : ce sera soit une ville où aura lieu une saynète permettant à Lenneth de récupérer l’âme d’un héros, ce qui prend un tour, soit un donjon, où Lenneth devra mettre fin à une menace et récupérer des artefacts pour Odin, ce qui prend deux tours.

 

On voit déjà ici une des limites du jeu… qui est en fin de compte très linéaire : en effet, il ne sert à peu près à rien d’aller dans les villes dès l’instant que la concentration ne l’exige pas, même, par exemple, pour effectuer les actions classiques des RPG comme acheter de l’équipement, etc. Il n’y a aucune boutique dans le jeu : l’équipement est « créé » magiquement grâce à des points de matérialisation conférés par Odin et/ou gagnés en lui rendant des artefacts, et ce uniquement à l’extérieur des donjons ou sur les points de sauvegarde. Donc, à l’exception des saynètes précitées, le joueur se retrouve très vite à enchaîner les donjons, et c’est seulement ici que s’exerce véritablement sa liberté de mouvement.

 

On en arrive à la grande particularité de Valkyrie Profile Lenneth, suggérée dès son titre : le jeu est vu intégralement de profil, en 2D, comme un bon vieux jeu de plates-formes à l’ancienne. Le joueur contrôle (et voit) Lenneth (qui regroupe en fait une équipe de quatre personnages actifs), mais il voit aussi les ennemis (pas de rencontres aléatoires à la Final Fantasy ; en outre, une fois les ennemis vaincus, ceux-ci disparaissent définitivement : il faut sortir du donjon pour qu’ils réapparaissent). Il peut exécuter diverses actions typiques du jeu de plates-formes : se déplacer en avant ou en arrière (normal), mais aussi sur les côtés quand une flèche l’indique (on change alors de zone sur la carte du donjon), vers le haut ou vers le bas s'il y a une échelle, sauter, donner un coup d’épée pour engager le combat (on a alors l’initiative ; si c’est le monstre qui touche d’abord, c’est, soit lui qui commence, soit l’équipe du joueur, mais avec un temps de retard qui l’empêche d’effectuer n’importe quelle action), s’accroupir, faire une glissade, tirer pour congeler l’ennemi ou pour faire des blocs de glace...

 

Avis personnel : c’est très perturbant. Et je ne suis pas très fan… Mais sans doute est-ce parce que je n’ai jamais été très fan des jeux de plates-formes. Et j’avoue avoir crisé régulièrement devant certaines phases de pures plates-formes, inattendues dans un RPG, et dont je me serais bien passé…

 

Le système de combat est intelligemment conçu : nous sommes dans un système au tour par tour, à la Final Fantasy, mais très dynamique ; chacun des quatre personnages actifs se voit attribuer un bouton (triangle, carré, rond, croix), ce qui détermine son ordre d’attaque, et éventuellement permet de faire une méga combo de la mort. Mais il est également possible de passer par un menu (touche select) offrant davantage de possibilités (utilisation d’objet, de magie, équipement, répartition des personnages, tentative de fuite…).

 

Le donjon, plus ou moins vaste et plus ou moins labyrinthique, plus ou moins parsemé d’énigmes et autres jeux de logiques (en plus des agaçantes séances de plates-formes précédemment mentionnées…), s’achève généralement par un boss de fin de niveau, après quoi l’on récupère des artefacts que l’on envoie en principe à Odin pour gagner des points de matérialisation et des points d’évaluation qui nous garantissent une « bonne » fin. Chaque donjon reste alors sur la carte et est donc entièrement rejouable dans ses conditions initiales (à ceci près que les trésors et le boss ont disparu), à l’exception de ceux dits « Cave of Oblivion », très petits, qui n’apparaissent qu’une fois par chapitre, et marquent la fin des « concentrations nécessaires ».

 

N’empêche qu’avec tout ça, Lenneth se retrouve vite à la tête d’une petite troupe. Elle peut choisir parmi ces divers personnages les trois qui l’accompagneront dans son périple ; mais elle doit aussi, durant chaque chapitre, envoyer au moins un, au mieux deux héros à Asgard… et pas n’importe lesquels : Freya, la déesse de la fertilité, donne au joueur des consignes précises à cet égard au début de chaque chapitre. Il faut généralement des personnages d’une certaine valeur héroïque, d’une certaine classe, et disposant de certaines compétences bien particulières. Bref : il faut faire des choix… C’est l’aspect stratégie-gestion du jeu, l’autre grande originalité de ce Valkyrie Profile Lenneth. Mais, pour dire les choses comme elles sont, en mode normal tout du moins, cet aspect-là ne pose guère de problèmes en fin de compte : on se retrouve très vite à constituer une équipe « permanente », avec des personnages de très haut niveau, ce qui n’empêche en rien de fournir à Asgard les champions demandés…

 

Tant qu’on en est aux petites critiques, on évoquera la relative faiblesse du titre sur le plan technique : graphismes relativement quelconques et un tantinet granuleux, character design pas terrible, animation un brin saccadée et un peu floue… Certes, un RPG n’est généralement pas un jeu destiné à en mettre plein la vue, mais il faut reconnaître que la portable de Sony est capable de faire beaucoup mieux, et que d’autres RPG ne se sont pas privés pour le montrer. On regrettera d’ailleurs au passage le petit nombre des cinématiques passé le début du jeu ; c’est dommage, celles-ci étaient plutôt de bonne qualité… On en jugera avec la présentation, ou encore avec ce sympathique épisode.

 

Ceci étant, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : si j’ai jusqu’à présent semblé mettre le doigt essentiellement sur les points négatifs du titre, il n’en reste pas moins que Valkyrie Profile Lenneth est un bon, et même un très bon jeu. Il a pour lui l’originalité indéniable de son concept, qui le place vraiment à part, et le fait est que l’on se prend très vite au jeu (même s’il est possible, voire probable, que l’on commence par faire quelques conneries à la première partie, nécessitant éventuellement de recommencer depuis le début – c’est en tout cas ce qui m’est arrivé…).

 

Mais je dirais que ce qui m’a le plus marqué dans ce jeu, au-delà de ce concept unique, c’est son ambiance, assez remarquable. Il ne s’agit pas tant ici du cadre des sagas scandinaves (de toute façon très malmené ; et le monde dans lequel Lenneth se promène comporte nombre d’aspects orientaux), que de l’atmosphère morbide qui se dégage de l’ensemble. Les saynètes de « recrutement » sont toutes plus tragiques et désespérées les unes que les autres, et le joueur a pleinement conscience de diriger une équipe de morts… On est très loin, ici, de la naïveté assez typique de bon nombre de RPG nippons, sans tomber dans les mauvaises gogotheries de pure façade pour autant : il s’agit ici d’un véritable pathos, authentique, sincère, poignant. Aussi le jeu est-il à bien des égards plus mature que le tout-venant du genre. Et, quand bien même l’histoire à proprement parler est-elle plutôt mince, on se prend cependant d’affection pour l’ensemble des personnages rencontrés, qui sont en général d’une profonde humanité, chose assez rare dans le genre pour être signalée. Et, du coup, une fois nos personnages envoyés en Asgard, on a envie de savoir ce qu’ils deviennent, et on suit avec attention les rapports de Freya à ce sujet, quand bien même on ne peut pas intervenir dessus…

 

 Valkyrie Profile Lenneth est donc à n’en pas douter un très bon RPG. Je ne le crois cependant pas aussi bon que ce que l’on en dit généralement, et il me semble pécher par trop d’aspects pour mériter la couronne de « meilleur RPG sur PSP » qu’on lui décerne parfois (à titre d’exemple, je n’ai aucun doute sur le fait que Final Fantasy Tactics: The War Of The Lions, dans son genre certes bien particulier, lui est supérieur). Je n’en ai pas moins passé un très bon moment dans l’ensemble sur ce titre effectivement très recommandable. Bon, m’en vais probablement m’attaquer à Disgaea: Afternoon Of Darkness, maintenant…

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"L'Imagination des gardiens"

Publié le par Nébal

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Ils sont là.

Là, tout en haut, derrière la porte.

Là, juste là, en haut de l’escalier, à attendre, et à dresser des plans.

Ce sont mes gardiens.

Ils se tiennent entre moi et le monde depuis…

Oh.

Depuis toujours, sans doute. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais été libre de mes mouvements. Je ne crois pas avoir jamais perçu le monde extérieur autrement qu’accompagné, contraint et forcé, par mes gardiens.

Leur présence est généralement insidieuse, mais ils sont là.

Toujours.

En haut de l’escalier, le plus souvent, à dresser des plans contre moi.

Ou bien, quand nous sortons, derrière moi, à me surveiller. À m’empêcher d’être libre. À m’empêcher d’être moi.

Je les entends, des fois, même s’ils croient être discrets. Ils croient être discrets, oui, mais je les entends. Ils chuchotent, complotent. Leurs plans sont astucieux, pervers. Un autre que moi, sans doute, n’en aurait pas conscience. Mais moi, je sais. Car je suis habitué à leur présence. Et je les entends jour et nuit, comploter contre moi.

C’est tout juste un souffle, le plus souvent. Mais mon nom revient sans cesse dans leur conversation, et c’est pourquoi je dresse l’oreille depuis toutes ces années.

La nuit, je ne peux pas dormir. Je les entends. Mon nom résonne dans les conduites, rendant un étrange son métallique. Alors je colle mon oreille contre le mur, et j’écoute. Je ne discerne pas grand chose, hélas. L’écho, les bruits de la rue, les chuchotis… tout se ligue contre moi, m’empêche de pénétrer leur discours. Mais je sais qu’ils parlent de moi.

Car mon nom revient sans cesse. Ces syllabes rugueuses, germaniques, syncopées. Pas d’erreur possible.

C’est bien de moi qu’ils parlent.

Un jour j’ai eu l’audace de monter l’escalier, à pas de loup, de coller mon oreille contre la porte, et d’attendre.

Rien.

Les voix se sont tues immédiatement.

Ils savaient, et ils se sont tus.

C’était frustrant. Je sentais toujours leur présence derrière la porte, je savais que je n’avais pas mis fin au complot pour m’être avancé jusque là, mais je n’entendais plus rien. Frustrant ? Non, effrayant, en fin de compte. C’était pire que tout.

J’ai hésité.

J’ai tendu la main vers le loquet. Une main agitée de tremblements, secouée de spasmes violents ; mais…

Non.

Je n’ai pas osé ouvrir la porte.

À quoi bon ?

Ils n’auraient pas été là, de toute façon. Enfin, je ne les aurais pas vus.

Parce qu’ils savaient.

De toute façon, ils savent tout de moi.

Alors je suis redescendu me coucher. Et bientôt les voix ont repris leur litanie et mon nom a de nouveau résonné dans les conduites.

Et il en est allé ainsi toutes les nuits depuis cette unique tentative de… non, je n’oserais pas qualifier cela de « rébellion », le mot serait trop fort. Voyons les choses en face : je m’accommode fort bien de mes gardiens. Je suis un prisonnier très docile, du genre qui espère être relâché pour bonne conduite. À ceci près que tout espoir m’a abandonné depuis longtemps.

Je suis un lâche.

Et ils sont bien trop astucieux pour moi. Bien trop forts, bien trop nombreux. Que puis-je y faire ?

Rien, à l’évidence.

Rien…

Je suis depuis le début condamné à vivre ma vie telle qu’ils l’ont planifiée pour moi ; je sais que, quoi que je fasse, et quelles que soient les précautions dont je m’entoure, je tomberai dans les innombrables pièges et chausses-trappes qu’ils ne manqueront pas de dresser encore et toujours sur mon chemin.

Je me suis rendu à l’évidence depuis bien longtemps : jamais je ne triompherai de l’imagination des gardiens.

 

 (Nouvelle écrite pour le forum ActuSF, d’après le générateur de titres aléatoires.)

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"Les Vapeurs d'une insoumise"

Publié le par Nébal

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TRAGIQUE FAIT DIVERS RUE DE L’IMPRIMERIE – Hier au soir, lundi 22 novembre, une macabre découverte a bouleversé la rue de l’imprimerie : Mlle Suzon Lanier, domestique près M. de Méricourt, revenant d’une course, a en effet aperçu, allongés contre le mur dans une ruelle adjacente, les corps sauvagement assassinés de trois jeunes hommes, que la maréchaussée a tôt fait d’identifier comme étant MM. Philippe Joint, biographe, Jérôme Antier, imprimeur, et Gustave Roger, correcteur-typographe. Les trois victimes ont été retrouvées égorgées, et des pages imprimées enfoncées dans la gorge, la ruelle étant par ailleurs émaillée de feuilles volantes. L’inspecteur Ledru, chargé de l’enquête, nous a confié que lesdites pages étaient celles d’un ouvrage originellement destiné à paraître le lendemain, signé de M. Joint, édité par M. Antier et corrigé par M. Roger, et rapportant la vie et l’œuvre de Mme la Duchesse de Breteuil, la fameuse suffragette. Les soupçons se sont tout naturellement portés sur cette dernière, dont on est semble-t-il sans nouvelle depuis le tragique événement. Interrogé sur les suites à donner à l’affaire, l’inspecteur Ledru ne s’est guère montré loquace, mais a cependant conclu son communiqué ainsi, d’un air las : « Tout ça pour une couille… »

 

(Nouvelle écrite pour le forum ActuSF, d’après le générateur de titres aléatoires.)

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"A l'abri du Bossu"

Publié le par Nébal

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Le Bossu, j’en ai rêvé avant de le voir vraiment.

Enfin, « rêvé »…

C’était bien plutôt d’un cauchemar qu’il s’agissait.

Inévitable, avec sa vilaine trogne semi-lépreuse, hérissée de trois épis de cheveux filasses et gras, aile-de-corbeau. Le front bas, cependant. De méchants yeux porcins d’un noir de jais, perçants, brillants, abritant une lueur démoniaque, un éclat de folie pure, quelque part entre la terreur et la haine. Un gros nez verruqueux, gaulois, qui trônait au milieu d’une face rougeaude et suintante, dégoulinante, dégoûtante. Des lèvres sèches et tordues, entrouvertes sur une bouche édentée, d’où jaillissaient çà et là quelques chicots infects et purulents.

Sa bosse, ovoïde, surgissait derrière l’omoplate gauche. Il se tenait de toute façon naturellement voûté, dans une posture un brin simiesque, ses longs bras retombant mollement près du corps, les mains pataudes imprimant un mouvement de balancier à sa démarche courtaude et maladroite. Un gros ventre rebondi, comme une seconde bosse dissymétrique, faisait des « flop flop » sous ses deux mamelles presque féminines. Et deux longues jambes arquées et gauches, que l’on sentait hésitantes dans leur course.

Il était toujours vêtu hideusement, et – je le devinais – puait la fange. Mes cauchemars étaient sempiternellement muets, mais je lui supposais une voix de basse éraillée par le tabac, secouée de toux sèches.

Et il me regardait, l’air tantôt effaré, tantôt haineux, tantôt apeuré ; il me regardait fixement, de ses yeux noirs, de ses petits yeux de porc, inquisiteurs, terrifiés, compatissants ; il me regardait, et moi, moi, j’avais peur…

Le cadre changeait. Parfois, c’était une vieille salle de classe au parquet ciré et aux écritoires vides : j’étais seul face au Bossu. D’autres fois, c’était une rue familière de mon enfance, la nuit, sous un réverbère : j’étais seul face au Bossu. Ou encore la maison de mes parents, déserte : j’étais, encore et toujours, seul face au Bossu.

Je me réveillais alors, frissonnant, dans des draps trempés de sueur, son image sordide persistant dans ma rétine. J’allumais la lumière, fumais une cigarette, une deuxième, une troisième… j’avais peur de m’endormir à nouveau, et, dans la solitude de mes rêves, de retrouver le Bossu.

 

Puis les choses ont changé. Le Bossu m’est apparu en-dehors de mes rêves.

Je me souviens encore nettement de sa première véritable apparition. Je marchais innocemment dans les rues de Toulouse, revenant d’une course ou de l’Université, je ne sais plus, peu importe. Je passai devant une vitrine, et…

Il me fallut un temps pour réagir, un temps pour saisir cette intrusion de mes rêves dans le réel.

Le Bossu se reflétait dans la vitrine et me regardait, l’air ébahi.

Je me retournai frénétiquement, cherchant autour de moi sa sinistre figure.

Rien.

Le Bossu se reflétait dans la vitrine et me regardait.

Il recula, puis disparut petit à petit.

Je m’enfuis en courant.

 

Depuis ce jour, le Bossu n’a cessé de m’apparaître. Dans les vitrines, les miroirs, les fenêtres, dans la Garonne ou le Canal du Midi, sur les flancs des buildings et dans les rétroviseurs des voitures, partout où il pouvait se refléter.

Ma vie est devenue un enfer. Un cauchemar permanent.

Alors j’ai tenté de fuir le Bossu. J’ai pensé – naïvement, sans doute – que le Bossu était peut-être lié à cette ville, qu’il ne me suivrait pas dans une autre. Je me suis dit – Paris, peut-être ?

J’ai pris la navette pour l’aéroport de Blagnac. Le Bossu ne m’a pas quitté des yeux de tout le trajet, assis à mes côtés par-delà la vitre.

J’ai tenté de me noyer dans la foule de l’aéroport.

Le Bossu était dans les lunettes des voyageurs.

Je me suis présenté à l’embarquement, tremblant.

J’ai eu le temps d’apercevoir, l’espace d’un instant, le Bossu dans les yeux bleu électrique de l’hôtesse.

 

Je suis à Paris.

Sous la Pyramide du Louvre.

Et je sais que je ne serai nulle part à l’abri du Bossu.

 

 (Nouvelle écrite pour le forum ActuSF, d’après le générateur de titres aléatoires.)

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"L'Echiquier du mal", de Dan Simmons

Publié le par Nébal

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SIMMONS (Dan), L’Échiquier du mal, [Carrion Comfort], traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque, Paris, Denoël, coll. Présence du futur / fantastique, [1989] 1992, 2 vol., 681 et 533 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 60, dans le dossier vampires (pp. 169-170).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Un saisissant prologue dans le camp de concentration de Chelmno, en 1942. Le jeune Saul Laski lutte pour survivre. Puis, sans transition, nous nous rendons à Charleston, Caroline du Sud, le 12 décembre 1980. Trois petits vieux se réunissent pour prendre le thé. Rien de plus innocent, en apparence… Mais les trois convives se livrent à un étrange petit jeu, et comptent les points : un pour chaque mort. Et parmi les victimes, un certain John Lennon… Ces vieillards ne sont en effet pas comme les autres : ils ont le Talent, qui leur permet de manipuler les êtres humains pour leur faire accomplir leurs quatre volontés. Et celles-ci se résument souvent à cette ultime réalité : le meurtre. Pour eux : le Festin, qui entretient leur force et leur permet de « rajeunir ». Ce sont des vampires, à leur manière ; mais pas de vulgaires suceurs de sang, encombrés des oripeaux gothiques, ni même « rationalisés » (à l’instar de ce que Simmons fera un peu plus tard dans Les Fils des ténèbres) : ce sont des vampires psychiques…

 

 Ainsi débute L’Échiquier du mal, à n’en pas douter un des plus fameux romans de Dan Simmons avec le très différent Hypérion. Un roman-fleuve, et un monument de terreur. Et, ce qui nous intéresse ici, une relecture inventive et fascinante du mythe du vampire. Les allusions ne manquent pas, qui émaillent l’ensemble du roman. Un exemple sélectionné dans les premières pages :

 

 « De toutes les terreurs que s’est infligées l’humanité, de tous les monstres pathétiques qu’elle s’est inventés, seul le mythe du vampire conserve encore quelques vestiges de dignité. Tout comme les humains dont il se nourrit, le vampire obéit aux sombres pulsions qui lui sont propres. Mais contrairement à ses ridicules proies humaines, le vampire utilise des moyens sordides pour parvenir à la seule fin qui puisse justifier de tels actes : son but est tout simplement l’immortalité. Quelle noblesse. Et quelle tristesse. »

 

 En bon thriller paranoïaque, L’Échiquier du mal mêle ce canevas de théorie du complot. Derrière les puissants de ce monde se dressent les vampires psychiques, qui tirent les ficelles de leur marionnettes humaines. On les trouve aux côtés du Führer dans l’Allemagne nazie. On les retrouve à Dallas le jour de la mort de John Fitzgerald Kennedy. On les croise enfin sur les scènes de meurtre les plus improbables, celles qui défient en apparence la logique. Ainsi le massacre sur lequel la réunion de Charleston débouche. Un vrai casse-tête pour le shérif Bobby Joe Gentry, et pour la jeune Noire Natalie Preston, dont le père figure parmi les victimes. Seule une explication, aussi improbable soit-elle, peut éclairer le drame ; et c’est le psychiatre Saul Laski qui la leur fournit : Laski est conscient de l’existence de ces vampires psychiques depuis ses cruelles années à Chelmno et Sobibor. C’est là-bas, dans l’enfer des camps d’extermination, qu’il a rencontré l’Oberst, ainsi qu’il désigne encore après toutes ces années son cruel bourreau. Terrible flashback : dans la nuit polonaise, une partie d’échecs où les pions sont des êtres humains, où chaque prise signifie la mort ; puis une chasse à l’homme, où les dés sont pipés… Saul Laski traque l’Oberst, désormais William Borden, depuis toutes ces années. Et Gentry et Natalie de se joindre à lui pour faire la lumière sur les meurtres les plus obscurs, et obtenir enfin justice… quitte à se transformer à leur tour en meurtriers.

 

Mais les vampires psychiques ne se limitent pas au trio de Charleston. On en croise vite d’autres, à Beverly Hills – le producteur Tony Harrod, détestable personnage qui est une des plus belles réussites du roman – ou au FBI. Et la vérité se fait bientôt jour : tous, ou presque, ne sont que des pions dans une gigantesque partie d’échecs à grande échelle. Et le sort du monde entier pourrait bien reposer dans les mains du vainqueur…

 

L’Échiquier du malest assurément un chef-d’œuvre du genre. L’argument promotionnel nous dit que Stephen King, à la lecture de ce roman, a salué en Dan Simmons son rival le plus redoutable. Et on le concèdera volontiers… Rares sont les œuvres horrifiques à dégager une telle puissance narrative, doublée d’un déconcertant sentiment de malaise, provenant de l’arrière-plan de la Shoah – encore imprégné de tabou – et de l’atmosphère générale de théorie du complot.

 

Il serait cependant dommage de s’arrêter sur cette impression, ou d’être rebuté par la longueur, que d’aucuns jugeront sans doute excessive – mais peut-on véritablement y enlever quoi que ce soit ? –, de cette fresque. L’Échiquier du mal se révèle en effet être un page turner d’une efficacité sidérante, et c’est sans effort ou presque que l’on se laisse guider par l’auteur, sûr de son art, tout au long de ce roman-fleuve (parfois scindé, selon les éditions, en deux ou quatre tomes) à la trame complexe. La plume de l’auteur, magnifiquement servie par la traduction de Jean-Daniel Brèque, est d’une justesse constante, et le roman accumule morceaux de bravoure et scènes d’anthologie, palpitantes scènes d’action et séquences cauchemardesques, éclats de suspense et introspection bouleversante. Et l’on se passionne aisément pour l’entreprise folle de ces éternelles victimes que sont Saul et Natalie, et pour les manœuvres obscures et cyniques de leurs puissants adversaires.

 

N’en jetez plus : L’Échiquier du mal est un chef-d’œuvre de terreur, une lecture incontournable pour les amateurs du genre. Et pour les autres aussi, tant qu’on y est.

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"Je suis une légende", de Richard Matheson

Publié le par Nébal

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MATHESON (Richard), Je suis une légende, [I Am Legend], traduit de l’américain par Claude Elsen, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, [1954] 1955, 191 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 60, dans le dossier vampires (pp. 161-162).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Robert Neville est le dernier homme sur Terre. C’est du moins ce que tout semble indiquer. Mais il n’est pas seul pour autant. Chaque nuit, ils se massent aux abords de sa maison. Et son voisin Ben Cortman est là, qui l’appelle : « Neville ! Viens, Neville ! » Mais Ben Cortman et ses semblables n’ont plus rien d’humain. Ce sont des vampires.

 

 Pour autant, ils n’ont pas grand chose à voir avec le comte Dracula et sa nombreuse progéniture plus ou moins gothique. Ces vampires-là sont les victimes d’une étrange épidémie qui a balayé la planète entière. Ils n’ont absolument rien de surnaturel, en dépit des apparences. Mais ce sont bien, pour Neville, des monstres, des prédateurs assoiffés de son sang. Sa femme elle-même est sortie de sa tombe pour le tuer…

 

 Et Neville de se battre pour survivre. Le jour, quand les vampires sombrent dans leur étrange coma, il arpente la ville déserte, seul, bardé de croix et armé de pieux, quand il n’améliore pas les défenses de sa maison, aux fenêtres barrées et surchargées de gousses d’ail. Neville tue pour survivre. Et il s’interroge ; il cherche à comprendre la raison de l’existence de ces vampires : d’où viennent-ils ? Comment l’épidémie s’est-elle propagée ? Pourquoi est-il immunisé ? Pourquoi cherchent-ils à boire le sang des humains ? Pourquoi ont-ils cette réaction face à l’ail, ou ont-ils peur de la croix ? etc.

 

 Ainsi débute Je suis une légende, sans doute le plus célèbre roman de Richard Matheson avec L’Homme qui rétrécit. Célèbre pour ses qualités intrinsèques, mais aussi pour son abondante postérité, notamment cinématographique : Je suis une légende a été adapté trois fois pour le grand écran (avec beaucoup de libertés… pour ne pas parler de trahison pure et simple, notamment dans le dernier exemple en date) ; de plus, en « rationalisant » le vampirisme – une voie qu’emprunteront par la suite d’autres auteurs à leur manière, tels Theodore Sturgeon (Un peu de ton sang) et Dan Simmons (Les Fils des ténèbres), pour n’en citer que deux –, et en décrivant ce cadre post-apocalyptique (l’anticipation est à court terme…) d’une planète submergée par une épidémie transformant les humains en monstres, Richard Matheson a contribué à façonner le concept moderne du zombie (George A. Romero et John Russo n’ont jamais caché s’être inspiré essentiellement de ce roman pour créer La Nuit des morts-vivants). C’est dire l’importance de Je suis une légende, roman séminal comme on n’en lit que rarement.

 

Mais, au-delà de ces conséquences à plus ou moins long terme, Je suis une légende est avant tout un très grand roman d’horreur comme de science-fiction (davantage que de fantastique, justement du fait de la rationalisation du vampirisme – qu’on la juge convaincante ou pas). Et même, osons le terme, un chef-d’œuvre du genre, dont la lecture marque durablement.

 

Dès les premières pages, où Matheson fait preuve d’un réel talent pour l’attaque en force, le lecteur est immédiatement accroché, et s’identifie bien vite à Neville, le dernier homme sur Terre. Sa détresse est palpable à chaque page, au-delà des seuls impératifs de la lutte pour la survie. Car Neville est bel et bien humain, avec ses faiblesses. C’est un homme triste et reclus dans sa solitude autant qu’un combattant, un homme qui a perdu sa famille dans le drame, et que seul l’instinct de conservation semble encore rattacher à la vie. Ce qui, sans surprise, l’amène régulièrement à sombrer dans la dépression et l’alcoolisme… Mais le pire est probablement que Neville reste de temps à autre sensible à de futiles espoirs ; ainsi dans cette magnifique séquence, tout simplement déchirante, où Neville rencontre un chien errant, et tente de s’en faire un compagnon…

 

Car Neville est bien au centre de Je suis une légende, ainsi que ce titre magnifique, justifié par une conclusion bouleversante, le laisse déjà entendre. Et tandis qu’il s’interroge, avec méthode, sur la raison d’être et l’origine des vampires, le lecteur franchit une étape supplémentaire, et questionne pour sa part l’homme, le sens de sa vie, sa place dans le monde. Et le court roman « de genre » de se transformer en subtile allégorie, riche en niveaux de lecture.

 

Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs d’être extrêmement palpitant. Je suis une légende est un bref roman cauchemardesque que l’on dévore littéralement, en l’espace d’une nuit (bien sûr…). Les scènes marquantes pullulent, très visuelles pour certaines d’entre elles. Et l’on tremble et l’on souffre à maintes reprises pour ce héros malgré lui…

 

Un classique, et, le mot n’est pas trop fort, un chef-d’œuvre. Plus de cinquante ans après sa parution, Je suis une légende n’a pas pris une ride, et reste un des sommets de la littérature vampirique. Un roman incontournable, dont la lecture est indispensable.

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"Les Femmes vampires", de Jacques Finné & Jean Marigny (éd.)

Publié le par Nébal

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FINNÉ (Jacques) & MARIGNY (Jean) (éd.), Les Femmes vampires, anthologie établie et traduite par Jacques Finné et Jean Marigny, préface de Jean Marigny, [Paris], José Corti, coll. Domaine romantique, 2010, 213 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 60 (pp. 101-103).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 « Quoi, encore des vampires ? » s’insurge le lecteur candide.

 

 (Enfin, probablement pas le lecteur de ce numéro de Bifrost en particulier, ou alors c’est à n’y rien comprendre…)

 

Oui, mais attention : c’est que nous sommes ici, mesdames et messieurs, dans la collection « Domaine romantique » de José Corti. Autant dire que ça n’a « rien de commun », pour reprendre le fameux slogan entourant la rose des vents emblématique de l’éditeur de Julien Gracq (entre autres). Si le hasard fait bien les choses, et si l’engouement actuel pour les suceurs de sang n’est sans doute pas pour rien dans la réalisation de cette anthologie, le fait est que l’on est ici très loin de la bit’-lit’ formatée pour gothopoufs aux hormones en ébullition ; non, là, on fait plutôt dans le classique, certes, mais surtout dans le rare et précieux. Une approche assez typique de l’excellente revue Le Visage vert, pourrait-on dire : il s’agit bien, en effet, non pas de piocher dans les incontournables du genre, mais bien de dénicher des textes qui, pour être méconnus, n’en sont pas moins parfois fort intéressants.

 

 Car, ainsi que le rappelle Jean Marigny dans sa préface (pour le reste fort dispensable, car trop large, et par-là même trop lacunaire… a fortiori à l’heure de la bit’-lit’, hélas !), si la littérature et le cinéma ont donné une image essentiellement masculine à la figure du vampire, avec bien évidemment le comte Dracula en tête d’affiche, et Lord Ruthven en outsider non négligeable, ce sont pourtant surtout des femmes que l’on a trouvé dans la littérature vampirique dans un premier temps, ainsi qu’en témoigne notamment le fameux poème de Goethe « La Fiancée de Corinthe », entre autres ; mais on pourrait évoquer plus tard, parmi les grands classiques du XIXe siècle, « La Morte amoureuse » de Théophile Gautier, ou encore la « Carmilla » de Joseph Sheridan Le Fanu. Autant de textes aisés à dénicher.

 

 Là n’est pas le propos de cette anthologie, qui comprend cinq textes du XIXe et du début du XXe siècle, présentant autant de figures du vampirisme féminin ; des textes rares, pour certains d’entre eux inédits en français, présentés et traduits (à l’exception du premier) par Jacques Finné. Des textes, aussi, précisons-le d’emblée, qui ont parfois tendance à biaiser, entendant le vampirisme au sens large : les femmes vampires de ce recueil ne sont pas nécessairement des mortes-vivantes dotées de canines proéminentes… Enfin, pour les amateurs de statistiques, nous noterons que quatre des cinq textes de l’anthologie sont anglo-saxons, l’autre étant allemand ; et enfin que l’Italie semble une destination de choix pour les femmes vampires, puisque trois des cinq textes s’y déroulent…

 

 Commençons par le commencement, c’est-à-dire « Laisse dormir les morts » (1823) d’Ernst Raupach. Ce texte allemand, à l’attribution incertaine, est un des tout premiers de la littérature vampirique (« Le Vampire » de Polidori date de 1819). Et, pour peu que l’on ne soit pas allergique au romantisme totalement outré, Sturm und Drang pour ne pas dire gothique – question de nationalité, sans doute… –, on passera un très bon moment à lire ce récit fantastique morbide à la fascinante femme fatale, pour le coup authentiquement vampirique. Disons-le tout net : l’auteur en fait des tonnes, mais c’est tout à fait délicieux.

 

Bien plus intéressant, à vrai dire, que le texte suivant, notre premier récit italien, « Un mystère de la campagne romaine » (1887) d’Anne Crawford, baronne Von Rabe (sœur aînée de Francis Marion Crawford, que l’on retrouvera plus tard). Le récit, guère intéressant sur le pur plan stylistique, est un peu confus, et, si quelques notes humoristiques de temps à autre relèvent le niveau, il se montre néanmoins plutôt laborieux ; on ajoutera que le vampirisme féminin n’y intervient que tardivement et de manière presque anecdotique… Ce n’est pas mauvais, non, mais ce n’est pas passionnant…

 

Plus réussi, vient ensuite « Le Baiser de Judas » (1893) du mystérieux X.L. (en fait l’Américain Julian Osgood Field). Rattacher ce texte au vampirisme féminin tient un peu de l’exercice de haute voltige, honnêtement, mais peu importe, tant on passe un bon moment à la lecture de cette nouvelle qui commence comme une amusante satire du colonialisme anglais pour s’achever sur un beau morceau d’angoisse. Tout à fait convaincant.

 

Nouveau récit italien avec « La Bonne Lady Ducayne » (1896) de Mary Elizabeth Braddon. Là encore, il s’agit d’une franche réussite, non dénuée d’humour, mais ne se rattachant véritablement au vampirisme qu’au prix d’une certaine capillotractation ; on parlera, avec Jacques Finné, de « vampirisme symbolique »… Mais peu importe, là encore : les personnages comme le cadre sont très réussis, et on se prend au jeu de cette nouvelle, quand bien même on en voit très tôt venir la chute.

 

Reste enfin « … Car la vie est dans le sang » (1905) de Francis Marion Crawford, encore un récit italien. Si le frère écrit indéniablement mieux que la sœur, et si le vampirisme féminin, cette fois, est bel et bien au cœur de la nouvelle, on avouera cependant que ce texte somme toute très classique déçoit un peu, et ne laisse guère de souvenirs… Là non plus, ce n’est pas mauvais, mais…

 

Il n’en reste pas moins que ces Femmes vampires constituent dans l’ensemble une anthologie assez recommandable. Si la préface est dispensable et si les textes des Crawford déçoivent sans être mauvais pour autant, les trois autres nouvelles sont tout à fait intéressantes ; le bilan est donc un peu mitigé, certes, mais globalement positif, comme on dit. Pour une anthologie portant sur un thème aussi éculé que le vampirisme, ce n’est finalement pas si mal…

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"Le Volcryn", de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

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MARTIN (George R.R.), Le Volcryn, [Nightflyers], traduction [de l’américain] par Odile Sabathé-Ricklin, révisée par Ayerdhal, Ris Orangis, ActuSF, coll. Perles d’épice, [1980] 2010, 154 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 60 (pp. 97-98).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Non, George R.R. Martin n’est pas « que » l’auteur de l’interminable saga du « Trône de fer ». Il y a de cela longtemps, dans une lointaine galaxie, il fut également un auteur de science-fiction et de fantastique tout ce qu’il y a de recommandable, particulièrement doué pour la forme courte (si, si). En témoigne la novella Le Volcryn, prix Locus 1981, aujourd’hui rééditée par ActuSF dans sa toute nouvelle toute belle collection Perles d’épice, sous une jolie couverture de Lasth.

 

 Le propos n’est a priori pas des plus originaux. Karoly d’Branin, tel un capitaine Achab des temps futurs, a une obsession : ses volcryns, une race extraterrestre semi légendaire, qui parcourrait la galaxie depuis la nuit des temps à bord de gigantesques vaisseaux subluminiques. Il obtient enfin des financements pour étudier de près les fascinants extraterrestres, et éventuellement entrer en contact avec eux. À cet effet, il réunit une dizaine de chercheurs, et loue l’Armageddon, le vaisseau du commandant Royd Eris. Et c’est le grand départ pour l’inconnu.

 

 Mais une ambiance oppressante s’installe assez rapidement. La faute en incombe sans doute pour une bonne part à l’énigmatique Royd Eris, qui refuse d’apparaître en personne auprès de ses passagers, ne communiquant avec eux que sous la forme d’un hologramme… Quant au télépathe de l’équipe, Thale Lasamer, il a tôt fait de sombrer dans la paranoïa, prétendant qu’on les observe et qu’une menace rode… et ses collègues se font de plus en plus réceptifs à ce discours, tandis que le voyage se prolonge et que le mystère Royd Eris reste entier. Et, bientôt, il y aura un mort… le premier d’une longue série.

 

« Dans l’espace, personne ne vous entendra crier », comme le disait si bien un film à peu près contemporain, auquel on ne pourra s’empêcher de penser à la lecture du Volcryn. C’est que tous les ingrédients en sont réunis : huis-clos dans l’espace, mélange de science-fiction et d’horreur, « distribution » limitée mais haute en couleurs, non-dits abondants… Rien d’étonnant à ce que la novella de George R.R. Martin ait été à son tour adaptée au cinéma (pour un résultat paraît-il médiocre, mais votre serviteur ne peut pas se prononcer, n’ayant pas vu la bête…). Elle possède à vrai dire tout ce qui fait la proverbiale bonne série B.

 

Et le fait est que l’on dévore ce court roman avec un grand plaisir, quand bien même certaines ficelles peuvent aujourd’hui prendre l’allure d’énormes cordages. Mais George R.R. Martin était déjà un conteur de grand talent, capable d’embarquer son lecteur avec une aisance exemplaire, et de ne plus le lâcher jusqu’à la dernière page.

 

Alors, certes, on pourra bien émettre quelques critiques ici ou là, outre le côté un peu convenu, a fortiori aujourd’hui, de la chose, sur certains personnages à peine esquissés (là où d’autres, en contrepoint, sont tout à fait fascinants, Royd Eris en tête, bien sûr, mais aussi le « modèle perfectionné » Melantha Jhirl), ou sur le style purement fonctionnel (mais néanmoins très efficace), mais ne boudons pas notre plaisir : Le Volcryn se lit tout seul avec un plaisir constant, et on n’en demandait pas davantage.

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"Nation", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), Nation, [Nation] traduit de l’anglais par Patrick Couton, illustrations intérieures de Johnny Duddle, Nantes, L’Atalante, coll. La dentelle du cygne, [2008] 2010, 441 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 60 (pp. 91-93).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 On ne présente plus Terry Pratchett, et encore moins ses cultissimes « Annales du Disque-monde ». On pourra par contre noter, avec regret, que, ces derniers temps, la qualité de la série semble aller diminuant, malgré quelques sursauts de bon goût de temps à autre (le dernier en date étant probablement le très recommandable Timbré). Restait une question à se poser : le créateur de Rincevent, Mémé Ciredutemps, Vimaire et compagnie était-il capable de faire autre chose que du « Disque-monde » ? C’est que cela faisait un certain temps que l’on ne l’avait pas vu se livrer à autre chose (sur le plan romanesque s’entend), les « Johnny Maxwell » remontant aux années 1990.

 

 Et voilà donc Nation, premier roman de l’auteur hors « Disque-monde » depuis 1996. Un roman de fantasy, certes, mais à peine, et flirtant, comme souvent chez l’auteur, avec la science-fiction. Un roman qui prend pour cadre, non pas un monde plat reposant sur quatre éléphants portés par une tortue géante, mais un monde tout ce qu’il y a de « normal », et ressemblant à vrai dire énormément au nôtre, sans y être identique pour autant. La carte en début de volume permet de noter quelques différences : on parle ici d’État-Réunis et de Russies, l’Australie se voit scindée en deux îles, et, surtout, le Pacifique se voit remplacé par un Grand Océan Pélargique Austral, comptant comme il se doit bon nombre d’îles aux noms tous plus farfelus les uns que les autres, et faisant généralement appel au calendrier, tant l’imagination des « découvreurs » connaît des ratés.

 

 Et parmi ces îles se trouve la Nation. C’est une toute petite île, qui ne figure même pas sur les cartes. Mais c’est une bonne île, avec des forêts, une montagne, des cochons, et surtout de bonnes ancres à dieux toutes blanches, les meilleures. Mau est natif de cette île. C’est encore un garçon au début du roman, mais bientôt ce sera un homme : il lui suffit pour cela de revenir de l’île des garçons, de passer la cérémonie avec le couteau où il ne faut surtout pas crier, et alors ce sera la fête, le banquet, et Mau sera un homme.

 

 Mais alors que Mau est en pleine mer survient une gigantesque vague, un terrible raz-de-marée qui emporte tout. Et quand Mau se retrouve sur la terre natale, il est seul. Tous les autres sont morts ; il n’y aura pas de banquet, il ne sera jamais un homme. Il n’y a plus de Nation. Comment pourrait-il y avoir une Nation, si Mau est seul ?

 

 … Mais il n’est pas vraiment seul. La vague a repoussé sur l’île la Sweet Judy, un vaisseau anglais, à bord duquel se trouve Ermintrude… pardon, Daphné, héritière de la couronne britannique à condition qu’environ 140 personnes meurent dans des circonstances troubles. Daphné est la seule rescapée du navire. Mau fait bientôt la rencontre de la « fille fantôme », de la fille « homme-culotte ». La communication est tout d’abord difficile, mais, après quelques malentendus, les deux survivants parviennent à échanger quelques mots. Et deux, ça fait peut-être une Nation ? Ça fait une raison de vivre, en tout cas : ils se sauvent mutuellement.

 

 Le roman se poursuit un temps sur le mode de la robinsonnade (largement inversée, puisque Mau est bien le personnage principal), puis change de cap : il s’agit bel et bien de reconstruire une Nation, alors que des réfugiés d’autres îles, toujours plus nombreux, se rendent auprès de Mau et de Daphné en quête d’un havre de sécurité ; car ils ont entendu parler de la Nation, et de ses ancres à dieux : ils espèrent y trouver une protection contre les pillards cannibales.

 

Mais Mau, le « jeune démon » ainsi que l’appelle le prêtre Ataba, ne croît plus aux dieux. S’ils existaient vraiment, si les pierres avaient un quelconque effet, si les dieux se souciaient des hommes, alors, comment expliquer la vague ? Mau entre en rébellion, et trouve des éléments à charge contre les dieux ; il trouve même des preuves contre eux, ce qu’Ataba ne saurait supporter. Et il engage une lutte toute particulière avec Locaha, le dieu de la mort, à qui Imo, le créateur, a confié la Terre, monde imparfait…

 

Car il entend Locaha, de même qu’il entend les grands-pères, guerriers défunts qui ne cessent de le tancer et de réclamer ses services… et leur bière. Et Daphné, la si britannique Daphné, à côtoyer les insulaires, se met un jour à entendre… les grands-mères, ignorées de tout temps.

 

Et parallèlement, pas loin de 140 personnes connaissent une fin douloureuse, et le père de Daphné est appelé à devenir roi d’Angleterre (au plus tôt, histoire d’éviter des bisbilles centenaires avec, disons, les Français, à tout hasard) ; et il pourrait être bon de retrouver l’héritière…

 

À la lecture de Nation, on ne peut s’empêcher de se dire que Terry Pratchett a bien fait de s’éloigner pour un temps du Disque-monde. Car on retrouve là l’auteur au sommet de sa forme, dans ce qui constitue sans doute le meilleur de ses ouvrages depuis fort longtemps. Sous ses dehors de fantasy burlesque (on ne se refait pas), Nation est en effet un ouvrage d’une grande richesse, capable de se montrer très grave (les conséquences du raz-de-marée sont traitées avec une justesse rare, totalement exempte de voyeurisme) et très profond, l’air de rien ; en traitant de la religion, de la politique comme de la justice, Nation sait se montrer sagace sans excès de didactisme, sévère mais juste, et tout sauf manichéen. Sous cet angle, il ne manque pas de faire penser à certaines des plus belles réussites de l’auteur, et notamment – parenté thématique oblige – à l’excellent Les Petits Dieux, sans doute le meilleur volume des « Annales du Disque-monde ». Mais il sait aussi, de manière plus étonnante, se montrer parfois émouvant – voir notamment le joli chapitre final.

 

C’est aussi, de manière plus classique chez Pratchett, un roman très drôle par moments, bien sûr – même si les véritables éclats de rire sont rares, on est plutôt dans le registre du sourire complice – et tout à fait prenant, malgré un démarrage peut-être un peu lent, passées les premières pages consacrées à la catastrophe, parfaites. On y trouve par ailleurs quelques morceaux de bravoure, de fort belles scènes d’action, et des récits enjoués (par le biais de l’orateur Pilu…).

 

On ne fera certes pas de Nation une lecture incontournable : Pratchett a ses détracteurs, qui ne seront probablement pas davantage convaincus par ce roman-ci que par les précédents, pour la plupart d’entre eux ; mais les amateurs des « Annales du Disque-monde » auraient bien tort de faire l’impasse sur ce roman pour la seule raison qu’il ne s’intègre pas dans leur cycle fétiche ; et on le conseillera plus largement à tous ceux qui cherchent une lecture à la fois distrayante et intelligente, faussement « légère » en somme, en ajoutant qu’il peut constituer une bonne introduction à l’œuvre de Terry Pratchett dans ce qu’elle a de plus enthousiasmant. 

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"Interférences", de Yoss

Publié le par Nébal

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YOSS, Interférences. Science-fiction cubaine, préface de Sylvie Miller, traduit par Sylvie Miller, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche – Fusée, 2009, 171 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 60 (pp. 81-82).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Yoss, de son vrai nom José Miguel Sánchez Gómez Celorrio Pino Bellído Valdivía Rámirez Díaz Carnota Calabeo Can Pascual… euh, Yoss, donc, est un auteur de science-fiction, et plus puisque affinités, cubain. D’où ce vilain sous-titre de « Science-fiction cubaine » qui orne cet Interférences, et le ferait presque passer pour ce qu’il n’est pas, à savoir une anthologie. Il n’en est rien. Interférences, qu’on se le dise, est un roman. Enfin, un court roman. Un très court roman. Et un très court « roman novelliste », pour reprendre l’expression de la préfacière et traductrice Sylvie Miller (qui s’est d’ailleurs vu attribuer dernièrement le prix Jacques Chambon de la traduction justement pour l’ouvrage en question), ce qui permet de ne pas parler de fix-up. Interférences est en effet constitué de trois épisodes entretenant des liens assez ténus mais néanmoins indéniables, à savoir un même cadre et un même ton.

 

 Ce cadre, c’est celui qui oppose deux voisins qu’on ne nommera jamais mais que l’on identifiera sans soucis : un grand pays, démocratique et développé, et un petit pays, pauvre et gouverné par un dictateur plus-ou-moins affable (Guide Éclairé de Son Peuple) ; sachant que, comme de bien entendu, les deux pays ne peuvent pas se blairer, et se suspectent toujours au moindre petit problème. Thème particulièrement flagrant dans le dernier épisode, « Les Cheminées », qui fut le premier à avoir été écrit, et qui valut à son auteur, paradoxalement, un prix de la meilleure nouvelle humoristique ! Pourtant, le régime cubain en prend pour son grade, de manière tout juste voilée (et encore…), dans ce texte très caustique où la lutte entre les deux ennemis immémoriaux prend des proportions grotesques et s’achève dans l’absurde le plus grandiloquent…

 

Mais auparavant, le lecteur aura pu se régaler de deux autres petits bijoux de SF satirique : « Les Interférences » nous raconte comment monsieur Perez, du petit pays, en usant de la fameuse méthode cinétique sur son antenne lors de curieuses interférences, obtient de son téléviseur des images du futur… et Yoss, un peu à la manière d’un Jacques Spitz dans L’Homme élastique, d’en tirer toutes les conséquences. C’est malicieux et astucieux, un vrai bonheur.

 

 Il en va de même pour la deuxième partie, la dernière à avoir été écrite et la plus étrange, « Les Pièces » : cette fois, le phénomène étudié touche essentiellement le grand pays, mais le petit n’est pas épargné pour autant ; un mystérieux rayon transforme des individus en de mystérieux objets « extraterrestres », sans que l’on sache ni comment ni pourquoi. Là encore, Yoss s’amuse beaucoup, et le lecteur avec, à exploiter au maximum son idée et à voir comment le monde réagirait à ce « fléau des pièces », avec un humour très sûr et très fin.

 

 Au final, ce bref « roman novelliste » se révèle pertinent et original, d’une saveur très particulière et indéniablement exotique ; il se lit donc avec beaucoup de plaisir, et on en redemande volontiers…

 

Ça tombe bien, y’en a encore. Tout d’abord, sous la forme d’un entretien entre Sylvie Miller et Yoss, où l’on en apprend un peu plus sur l’auteur et sur la science-fiction cubaine (on ne sera pas surpris, au passage, de noter qu’Interférences n’a jamais été publié à Cuba, mais seulement diffusé sous forme numérique…). Un bonus intéressant.

 

Et restent encore deux nouvelles pour les assoiffés de Yoss. Tout d’abord, « Ils étaient venus » est un texte très légèrement expérimental sur la venue d’extraterrestres sur notre bonne vieille planète bleue. C’est assez bien vu, et plutôt drôle encore une fois. Si la rivalité entre le grand pays et le petit pays est mise de côté, ce texte ne s’en situe pas moins dans une certaine mesure dans la continuité d’Interférences, et se révèle plutôt agréable.

 

On sera plus réservé sur le suivant, « Seppuku », qui ne relève en rien de la science-fiction. Cette histoire nippone ne manque ni de panache ni de style, mais a de quoi laisser un peu perplexe, et ne trouve pas vraiment sa place dans ce volume.

 

Il n’en reste pas moins qu’avec Interférences, Rivière Blanche et Sylvie Miller nous ont offert une belle occasion de découvrir un pan largement insoupçonné de culture science-fictive fort intéressant, intelligent et distrayant tout à la fois. On peut bien les en remercier, et espérer de nouvelles réussites du même genre.

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