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Synthèse : "Le Bureau des Sabotages", de Frank Herbert

Publié le par Nébal

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HERBERT (Frank), L’Étoile et le fouet, [The Whipping Star], traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guy Abadia, Paris, Robert Laffont – LGF, coll. Le Livre de poche Science-fiction, [1969-1970, 1973, 1989] 2010, 218 p.

 

HERBERT (Frank), Dosadi, [The Dosadi Experiment], traduit de l’américain par Guy Abadia, Paris, Robert Laffont, coll. Ailleurs & Demain, [1977, 1979] 2002, 327 p.

 

Ma chronique synthétique se trouve dans le Bifrost n° 63, dans le guide de lecture consacré à Frank Herbert (pp. 153-155).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 On regroupe sous le titre générique de « Bureau des Sabotages » deux romans de Frank Herbert situés dans le même univers et ayant le même héros, le décidément très finaud Jorj X. McKie : L’Étoile et le fouet (The Whipping Star, 1970) et Dosadi (The Dosadi Experiment, 1977). À les regarder de (très) loin – à s’en tenir par exemple aux résumés des intrigues –, on pourrait n’y voir que de palpitants avatars science-fictifs de romans d’espionnage à la « Mission impossible ». Mais, bien évidemment, Frank Herbert a d’autres choses à nous dire ; et sous le divertissement – car divertissement il y a – on dégage sans peine des thématiques bien plus profondes, qui font tout le sel de ces deux romans, et ont préservé tout leur intérêt jusqu’à aujourd’hui. Dont une préoccupation de choix, qui traverse les deux romans, mais n’en exclut pas d’autres à l’occasion : la communication.

 

 Prenons les choses dans l’ordre, et commençons donc par L’Étoile et le fouet. Nous sommes dans un lointain futur. L’humanité a essaimé dans les étoiles, et rencontré bien des races extraterrestres : elles forment ensemble la Co-sentience. Les distances intersidérales ont été abolies par les mystérieux « couloirs S’œil » des Calibans, eux-mêmes des entités extraterrestres défiant largement la compréhension. Or les Calibans – et donc leurs couloirs – se mettent à disparaître progressivement, plongeant la Co-sentience dans le chaos. Bientôt, il n’en reste plus qu’une, qui se fait appeler Fanny Mae, liée par contrat à une certaine Mliss Abnethe… qui la fait régulièrement fouetter.

 

 Problème : pour des raisons qu’il serait bien trop complexe de résumer ici, si Fanny Mae, en tant que dernière Calibane, « meurt » (le terme est inadéquat, mais on y vient), la Co-sentience entière – ou plus précisément tous ceux qui, au moins une fois, ont eu recours aux Calibans – disparaît avec elle. Les petits plaisirs sadiques de Mliss Abnethe risquent donc de provoquer des génocides en cascade…

 

 C’est pourquoi le BuSab fait appel au saboteur extraordinaire Jorj X. McKie. Pour résoudre cette épineuse question, il lui faudra tout d’abord prendre contact avec Fanny Mae. Et c’est alors que les difficultés commenceront : Fanny Mae n’est pas hostile, elle est même plus que bienveillante à l’égard de McKie, mais les modes de communication humain et caliban sont à peu de choses près incompatibles ; même avec la meilleure volonté du monde, ces deux êtres si différents doivent multiplier les tours et détours pour parvenir à se mettre d’accord sur la moindre notion qui nous semblerait relever de l’évidence.

 

 Et c’est le tour de force de Frank Herbert que d’avoir su rendre ces difficultés dans ce roman (et de Guy Abadia de les avoir transposées en français). Un de nos informateurs dont nous tairons le nom nous a assuré que L’Étoile et le fouet avait jadis été adapté en pièce radiophonique ; rien d’étonnant à cela, à vrai dire, tant le texte s’y prête. Le roman est en effet presque intégralement dialogué. Non pas parce que l’auteur ne sait pas écrire autre chose que des dialogues – il suffit d’ouvrir un autre livre de Frank Herbert pour s’en assurer ; nous ne sommes donc pas, contrairement aux apparences, dans le cas d’une certaine SF old school à la Heinlein ou Asimov qui abusait du procédé –, mais parce que les dialogues et leurs implications forment le cœur même du roman. Le moindre mot est pesé, balancé, toutes ses nuances sont savamment décortiquées… mais, malgré tout, le courant ne passe pas forcément. Ce qui n’empêche pas le compte à rebours de tourner (tic, tac, tic, tac…).

 

 Le résultat, très déstabilisant au premier abord – cette forme particulière rebute presque nécessairement dans un premier temps, que ce soit pour des raisons stylistiques ou en raison de l’hermétisme général des conversations entre McKie et Fanny Mae –, devient bientôt fascinant, et c’est avec avidité, les yeux grand ouverts devant la maestria de l’auteur, que l’on dévore ce livre finalement assez court mais incroyablement dense. Rarement le fond aura autant été en adéquation avec la forme dans un roman de science-fiction. À la fois divertissant et intelligent, L’Étoile et le fouet fait partie de ces courts bouquins de SF qui apportent bien plus qu’ils ne promettent, qui débordent littéralement d’idées, et dans lesquels le style – puisqu’il s’agit bien de ça, en définitive –, loin d’être aux abonnés absents, est d’autant plus travaillé qu’il se retrouve mis en abyme. On peut avancer l’expression « chef-d’œuvre », elle ne sera pas usurpée.

 

Dosadise situe probablement un cran en-dessous : moins original dans la forme comme dans le fond, moins renversant, moins « prends ta grosse baffe dans ta gueule », en d’autres termes, il n’en reste pas moins du plus grand intérêt. Résumer l’intrigue de ce roman très riche, très dense, très complexe, tient de la gageure… Contentons-nous de poser que l’on y retrouve Jorj X. McKie, toujours agent d’élite du BuSab, mais aussi légiste extraordinaire gowachin, et qu’il va de nouveau se trouver confronté à une affaire aux proportions apocalyptiques (encore qu’à une échelle moindre que dans L’Étoile et le fouet) : il devra se rendre sur la planète Dosadi, laquelle ne compte qu’un seule ville, Chu, où s’entassent quatre-vingt-dix millions de Gowachins et d’Humains, maintenus dans l’ignorance de l’existence du reste de la Co-sentience en raison d’une expérience menée par une cabale de Gowachins. Les conditions de vie y sont terribles, et la révolte gronde, notamment menée par la fascinante Keila Jedrik.

 

Dans ce roman très cryptique et éprouvant – on conseillera de prendre son temps pour le lire, et de bien s’accrocher, ça ne coule pas tout seul –, Frank Herbert nous plonge dans une intrigue politico-judiciaire d’une complexité et d’un machiavélisme diaboliques. Ce qui, en soi, vaut déjà le coup, et soulève bon nombre de problématiques passionnantes, sur la liberté, la justice, la violence, etc.

 

Mais on retrouve également le thème de la communication, abordé de deux manières différentes. Il y a tout d’abord la perception dosadie : sur la planète expérimentale règnent d’une part les modes de communication non verbale, et d’autre part l’économie de moyens en matière de communication verbale ; d’où des descriptions précises des attitudes et comportements et de leurs implications, mais aussi des dialogues extrêmement laconiques, qui se révèlent tout aussi déroutants que les circonvolutions de L’Étoile et le fouet ; McKie, qui a besoin d’un temps d’adaptation pour acquérir cette perception bien particulière, est ainsi tout d’abord accusé d’être trop « lisible » (il reportera bientôt cette critique sur les non-Dosadis) et, parallèlement, « d’enfoncer les portes ouvertes »…

 

Mais, à l’opposé, en fin de course, Dosadi nous présente aussi une réjouissante et surréaliste satire de la justice avec la judicarène gowachin, véritable petit théâtre de l’absurde judiciaire mêlé de koan zen, où toutes les valeurs sont retournées. Par exemple, « les coupables sont innocents. Par conséquents, les innocents sont coupables. » Ce qui n’empêche pas l’arsenal judiciaire de se déployer dans les plaidoieries et interrogatoires des légistes, dont McKie : effets de manche, pure rhétorique, artifices procéduraux… Et quand la perception dosadie et la politique s’en mêlent, vous imaginez à quel point cela peut devenir complexe… et passionnant.

 

Dosadi, roman cryptique et dense, s’il n’est pas aussi bluffant que son prédécesseur, ne manque donc pas d’intérêt pour autant. Grand livre de science-fiction politico-judiciaire (un genre à lui tout seul ?), il vaut amplement le détour.

 

« Le Bureau des Sabotages » n’a certes pas l’ampleur du cycle de « Dune » ; mais, en seulement deux romans, il se montre d’une densité et d’une richesse peu communes, qui en font une des plus grandes réussites de Frank Herbert.

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"Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons", de Jasper Fforde

Publié le par Nébal

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FFORDE (Jasper), Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons, [The Last Dragonslayer], traduit de l’anglais par Michel Pagel, Paris, Fleuve Noir, coll. Territoires, [2010] 2011, 294 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 63 (pp. 102-103).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Pour inaugurer sa nouvelle collection « Territoires », destinée au public « young adults » (puisque c’est comme ça qu’on dit, paraît-il), le Fleuve Noir aurait pu tomber plus mal : Jasper Fforde, que l’on connaissait jusqu’à présent en France pour sa géniale et indispensable série des aventures de Thursday Next, voilà bien un nom qui inspire confiance, et qui donne assurément envie d’y jeter un œil (bien plus que la couverture, terne et inadéquate au possible…). Voyons donc ce qui se cache derrière ce titre à rallonge (plus explicite que le The Last Dragonslayer original, mais bon…).

 

 « À une époque, j’ai été célèbre. On a vu ma tête sur des T-shirts, des badges, des tasses à thé et des posters. J’ai fait la Une des journaux, je suis passée à la télé, et j’ai même été invitée au Yogi Baird Show. Le Quotidien des Palourdes m’a proclamé « L’adolescente la plus remarquable de l’année » et j’ai été élue femme de l’année par Mollusque-Dimanche. On a deux fois essayé de me tuer, on m’a menacée de la prison, j’ai reçu seize demandes en mariage et j’ai été déclarée hors la loi par le roi Snodd. Tout cela, et plus encore, et en moins d’une semaine.

 

 « Je m’appelle Jennifer Strange. »

 

 XXIe siècle. Mais dans une Grande-Bretagne différente. Nous sommes dans les Royaumes Désunis, plus particulièrement au royaume d’Hereford. Dans ce monde-là, il y a encore de la magie (et une curieuse obsession pour le massepain, mais c’est une autre histoire). Il y a encore de la magie, donc. Mais plus des masses ; et le respect pour le sacerdoce s’est perdu… Aussi les quelques mages encore dotés de pouvoirs se voient-ils contraints d’offrir leurs services pour des tâches a priori peu glorieuses : transport d’organes en tapis volants, réparation d’installations électriques, etc. Kazam est une des entreprises gérant ces affaires. En l’absence – momentanée, bien sûr – de son fondateur le Grand Zambini, Kazam est gérée par l’enfant trouvée Jennifer Strange – bientôt seize ans, et serve. Elle est un peu jeune, certes, mais comme elle est à peu près la seule à avoir toute sa tête dans cette maison de dingues, elle ne se débrouille pas trop mal.

 

 Et puis, tout à coup, l’énergie sorciérique se met à connaître des pics d’intensité qu’on n’avait plus connus depuis fort longtemps. Et tout cela semble coïncider avec la dernière prophétie en date, selon laquelle le dernier dragon des Royaumes Désunis, Maltcassion, qui, ça tombe bien, vit dans la dragonie d’Hereford, doit mourir le dimanche suivant. De la main d’un tueur de dragons, forcément, puisque seul un tueur de dragons peut pénétrer les frontières de la dragonie.

 

 Le titre français lâchant le morceau – mais, de toute façon, on s’en doutait un peu –, on peut bien le dire ici : par un étrange concours de circonstances, Jennifer Strange se trouve hériter du titre de dernière tueuse de dragons, et se voit donc confier ladite tâche glorieuse, peut-être, mais très certainement dangereuse.

 

D’autant que cela lui pose un problème de conscience : elle n’a pas vraiment – non, pas du tout – envie de le tuer, ce dragon. Déjà, parce qu’elle craint, ce faisant, de faire disparaître la magie pour de bon, pour des raisons qu’elle ne parvient pas très bien à s’expliquer elle-même ; ensuite et surtout, parce qu’elle se rend compte que ledit Maltcassion est une créature noble, érudite et intelligente, et que, pour le moment en tout cas, il n’a pas brisé le Pacte : elle n’a donc aucune raison de le tuer, et d’accomplir la prophétie !

 

Mais on la presse de toutes parts. Des milliers de personnes s’amassent aux frontières de la dragonie, désireuses de s’accaparer ces terres dès que le dragon aura rendu son dernier souffle. Et le roi Snodd, son ennemi de toujours le duc de Brecon, et les grandes entreprises des Royaumes Désunis (voire un car de Danois trahis par leurs rollmops) sont de la partie…

 

Au début, on a un peu peur : on sent en effet que Harry Potter est passé par là, et on craint de voir Fforde succomber à son tour à la tentation du clonage… Mais, heureusement, cette impression disparaît assez vite, et on retrouve bientôt le ton joyeusement délirant et bourré d’inventivité de l’auteur, bien que dans une veine plus « gentille », dirons-nous, que pour les Thursday Next – on sent tout de même la différence de public –, mais qui peut également faire penser à du Pratchett honnête.

 

Le roman, très court – 300 pages mais en gros caractères – se dévore, passées les premières pages un peu douteuses, avec un plaisir constant. Léger et drôle sans jamais être creux, il offre à n’en pas douter un bon divertissement, bref mais tout à fait honorable.

 

Seulement voilà, c’est un peu le problème. Non, Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons n’est pas un mauvais roman ; on peut même dire, en desserrant un peu les dents, qu’il est plutôt bon… Mais de la part de Jasper Fforde, le fait est que l’on peut se sentir en droit d’en attendre davantage. Plus d’exubérance, de folie, de style, de sens, de double sens ; de tout ce qui a fait qu’on a tant aimé les Thursday Next (et plus si affinités). Mais, ici, même si on ne s’ennuie pas, même si – oui – on passe un bon moment, on a quand même un peu l’impression d’un auteur, certes talentueux, mais qui livre le minimum syndical.

 

Du Fforde moyen sera toujours largement meilleur que la plupart des sorties habituelles en fantasy, « jeunesse » ou pas. À ce compte là, nul doute que Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons sortira du lot, et constituera – par exemple – un cadeau de choix à votre ado préféré(e) (en attendant de lui refiler les Thursday Next), que vous pourrez lui piquer à l’occasion. Ce qui n’empêche pas une déception relative…

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"Imprésario du troisième type", de John Scalzi

Publié le par Nébal

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SCALZI (John), Imprésario du troisième type, [Agent To The Stars], traduit de l'anglais [américain] par René Baldy, Nantes, L'Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2005] 2011, 411 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 63 (pp. 93-94).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

 EDIT : Hop :

 

On a découvert John Scalzi avec le tout à fait recommandable Le Vieil Homme et la guerre et ses suites ; des romans ne brillant pas forcément par l’originalité, mais d’une lecture agréable, bien ficelés sur le fond, témoignant d’une certaine aisance pour la forme, et ne manquant pas d’humour, qui lui avaient valu la reconnaissance du public et l’avaient amené en lice pour le prix Hugo. Ce n’était toutefois pas là sa première tentative romanesque. John Scalzi s’était en effet attelé dès 1997 à la rédaction de cet Imprésario du troisième type (on préfèrera le titre original, Agent To The Stars) en tant que « roman test » : il s’agissait de voir s’il était capable d’écrire un roman. La réponse lui semblant positive, il a mis son livre en partage sur Internet en 1999, en invitant les lecteurs à lui envoyer un dollar s’il leur plaisait. Cinq ans et quatre mille dollars plus tard, l’auteur pria les internautes de cesser leurs envois d’argent. Puis le roman fut publié en édition limitée en 2005, avant d’être repris en 2008.

 

 C’est donc en fait le premier roman de John Scalzi qu’édite aujourd’hui L’Atalante, sous une couverture – moche – d’un Paul Kidby qu’on a connu plus inspiré (pour Terry Pratchett, en l’occurrence), couverture qui donne le ton : il s’agit ici clairement d’un roman de SF humoristique. La lecture confirme vite cette première impression, et l’on ne peut s’empêcher, très tôt, de penser à des classiques du genre, dans la lignée desquels ce roman entend s’inscrire, tels Martiens, go home ! de Fredric Brown ou peut-être plus encore Planète à gogos de Frederik Pohl et C.M. Kornbluth, la dimension satirique étant clairement affichée. Cibles désignées : Hollywood et le monde des agents artistiques.

 

 Tom Stein est un jeune imprésario aux dents longues, travaillant pour le redouté Carl Lupo ; il a déjà à son actif quelques réussites non négligeables, la plus importante étant Michelle Beck, une greluche dont il a fait une star, à tel point qu’il parvient à négocier pour elle un cachet de douze millions de dollars pour son prochain film, un quelconque navet de science-fiction. Peu importe, à ce compte-là, que ladite star ne sache pas jouer et ait le Q.I. d’une huître… Le problème est que l’ex-pom pom girl a des ambitions « artistiques », et qu’elle aimerait décrocher un rôle « sérieux », à savoir celui d’une Juive rescapée de la Shoah et devenue militante des droits civiques après son arrivée aux Etats-Unis, héroïne d’un biopic intitulé Les Heures noires

 

 Mais, dans l’immédiat, Tom Stein a une autre affaire sur les bras, et non des moindres : son patron le pousse en effet à devenir l’agent des Yherajks, des extraterrestres à l’apparence de blobs qui ont découvert l’humanité à travers les séries télévisées – ce qui explique leur humour lamentable – et qui, outre leur allure peu engageante, ont le fâcheux défaut de puer atrocement. Pour éviter une réaction de rejet de la part de l’humanité, les Yherajks ont besoin de préparer le terrain, et c’est à cet effet qu’ils contactent Carl Lupo, puis, par son intermédiaire, Tom Stein, afin de les représenter sur Terre et d’aménager la rencontre entre les deux espèces dans les meilleures conditions possibles. C’est ainsi que Tom Stein se trouve hériter du Yherajk Joshua, afin de lui servir de guide et de réfléchir avec lui en secret à cet épineux problème. Ce qui lui impose de lâcher la plupart des artistes qu’il représente, sa nouvelle tâche l’occupant peu ou prou à plein temps ; mais voilà qui ne manque pas de susciter la curiosité d’un journaliste particulièrement persévérant travaillant pour un pathétique torchon hollywoodien, ce qui ne pouvait pas tomber plus mal…

 

La satire est corrosive et efficace, et l’on retrouve dès ce premier roman bon nombre des éléments qui ont fait le succès de John Scalzi, notamment cette écriture d’une rare fluidité qui amène le lecteur à faire défiler les pages comme si de rien n’était, sans que jamais la moindre lassitude ne s’installe. À ce compte-là, on peut bien d’ores et déjà qualifier Imprésario du troisième type de divertissement plus qu’honnête.

 

Pourtant, le livre déçoit, et son statut de « roman test » ressort régulièrement. On fermera gentiment les yeux sur quelques gags lourdingues ici ou là, notamment ceux versant plus ou moins dans le scato ; dans l’ensemble, le roman reste assez drôle, et ne déshonore pas ses prestigieux modèles. Le problème est ailleurs, relevant davantage de la construction romanesque : le livre prend au fil des pages un tournant, peut-être pas « inattendu », les indices ne manquant pas, mais qui ne coule pas forcément de source, et introduit un peu plus de gravité dans le propos ; en soi, l’idée n’est pas mauvaise, mais sa réalisation laisse davantage à désirer : on a un peu l’impression d’un roman fait de bric et de broc, construit au fur et à mesure, avec une adresse variable, jusqu’à une conclusion nécessairement hollywoodienne et donc confondante de naïveté (vraie ou fausse, on laissera au lecteur le soin d’en juger). Le roman se perd un peu dans ses différentes trames, qui semblent ne se rejoindre qu’au prix d’artifices de narration (hollywoodiens, certes) plus ou moins bienvenus, ce qui nuit à la suspension d’incrédulité. Et si l’on ne s’ennuie pas à la lecture de cet Imprésario du troisième type, on ne peut néanmoins s’empêcher d’émettre régulièrement des réserves sur tel ou tel procédé, et on garde une fois la dernière page tournée un léger arrière-goût d’inachevé, une impression mitigée, hésitant entre les qualités indéniables du roman et ses défauts tout aussi frappants.

 

Pas terrible, donc ; un divertissement pas franchement mauvais, mais ne s’élevant que rarement au-dessus de la médiocrité, et sur lequel on pourra faire l’impasse sans trop de remords. En attendant – une fois de plus – que John Scalzi nous livre enfin un roman un peu plus ambitieux que ce qu’il a produit jusqu’alors : il en a très certainement les moyens, et quelques passages de cette première tentative en témoignent déjà ; mais il se fait attendre, le bougre.

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Synthèse : "Chronique des Rivages de l'Ouest", d'Ursula K. Le Guin

Publié le par Nébal

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LE GUIN (Ursula K.), Dons, [Annals of the Western Shore: Gifts], traduit de l’anglais [États-Unis] par Mikael Cabon, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2004] 2010, 219 p.

 

LE GUIN (Ursula K.), Voix, [Annals of the Western Shore: Voices], traduit de l’anglais [États-Unis] par Mikael Cabon, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2006] 2010, 282 p.

 

LE GUIN (Ursula K.), Pouvoirs, [Annals of the Western Shore: Powers], traduit de l’anglais [États-Unis] par Mikael Cabon, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [2007] 2011, 414 p.

 

Ma chronique synthétique se trouve dans le Bifrost n° 63 (pp. 87-90).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

  

 EDIT : Hop :

 

Ces dernières années, délaissant – pour un temps ? – ses incontournables cycles de « Terremer » et de « l’Ekumen », Ursula K. Le Guin a livré une nouvelle trilogie de fantasy avec « Chronique des Rivages de l’Ouest », composée de Dons (Pen/USA Award 2005), Voix et Pouvoirs (prix Nebula 2008) ; ce qui fait tout de même une belle brochette de récompenses, a fortiori si l’on y rajoute le prix Locus ô combien mérité remporté par l’excellentissime Lavinia, paru en début d’année chez le même éditeur. Pour ceux qui en douteraient, il semblerait donc que l’auteur de La Main gauche de la nuit a encore bien des choses à nous dire…

 

 « Chronique des Rivages de l’Ouest », à l’origine, a été vendue comme une série de littérature « jeunesse » ; ce que traduisent assez ces abominables couvertures flashouilles (et par ailleurs mensongères) et, au dos, la mention « Pour tous lecteurs à partir de 14 ans ». On notera cependant, outre cet âge relativement élevé (nous sommes donc plutôt dans la catégorie « young adult »), que L’Atalante a choisi de ne pas insister sur cette dimension « jeunesse », et de publier ces trois volumes dans « La Dentelle du cygne » ; ce qui apparaît particulièrement justifié à leur lecture, tant on peut légitimement se demander s’ils sauront séduire un jeune public : certes, les récits sont focalisés sur le parcours initiatique de trois adolescents (les romans peuvent d’ailleurs se lire indépendamment les uns des autres, même si le « héros » du premier joue un rôle non négligeable dans les deux suivants), mais le ton très contemplatif et sérieux de l’ensemble, ainsi que l’absence quasi totale « d’action » au sens le plus vif du terme (le terme de « chronique » renvoyant ici à la biographie et à la micro-histoire, celle du quotidien, et non aux beaux gestes des cycles épiques), en réserveront sans doute la lecture à un public peut-être plus âgé, finalement, que celui de la trilogie originale de « Terremer », déjà bâtie sur un moule assez semblable. Pas dit que les plus jeunes s’y retrouvent, donc. Ce qui est certain, c’est que les adultes auraient bien tort de s’abstenir de lire cette série en se basant sur cette seule catégorisation ; car Ursula Le Guin, tout en se pliant à sa manière aux contraintes de l’exercice « jeunesse », prend bien soin de ne jamais rabaisser son lecteur, mais au contraire de l’élever en l’amenant à réfléchir de lui-même sur des sujets graves et sérieux, dont l’actualité ne saurait faire de doute ; tendance qui se dessine de plus en plus nettement au fil du cycle, jusqu’à culminer avec la réflexion politique et éthique de Pouvoirs, qui s’inscrit dans la droite lignée des Dépossédés et de Quatre Chemins de pardon (pas ce que l’auteur a produit de pire, donc…).

 

 Les Rivages de l’Ouest ne sont véritablement décrits qu’en creux, quand bien même chaque roman se voit précéder d’une ou plusieurs cartes. On ne saurait donc se livrer à une présentation globale, ainsi que pour « Terremer ». Notons juste que cet univers de fantasy est passablement réaliste : pas de bestioles étranges, ici (à une exception près, assez anecdotique), et le surnaturel n’y intervient que très rarement (ce qui, là encore, rebutera peut-être les plus jeunes lecteurs), généralement sous la forme de « dons » ou « pouvoirs » de nature plus ou moins magique ou spirituelle, dont bénéficient – ou souffrent – les principaux protagonistes du récit.

 

L’essentiel de l’action de Dons se concentre dans les collines des Entre-Terres. Là vivent des fermiers, qui sont tous autant de sorciers, ayant hérité de leur lignage un « don » particulier. Orrec dispose ainsi du pouvoir de destruction : il peut « défaire » tout et n’importe quoi, y compris le vivant. Un pouvoir qui le terrifie tant qu’il a choisi de ne pas en faire usage, en se « mutilant » : il s’est « aveuglé » à l’aide d’un bandeau sur les yeux. Car il est réputé avoir l’Œil sauvage, et peut-être bien l’Œil fort… Ce court roman nous rapporte ainsi les souvenirs d’Orrec, de sa plus tendre enfance à ce que l’on appellera son « émancipation », si ce n’est l’âge adulte. On le suit donc dans ses jeux innocents avec son amie Gry, et dans sa vie de famille avec ses parents Canoc et Melle, la citadine enlevée il y a bien longtemps. Car les fermiers se font parfois pillards, et leur vie, déjà passablement rude, est faite de tensions régulières, débouchant parfois sur les guerres privées. Les chefs de clans, les « brantors », négocient ainsi des alliances et des mariages de raison, et leurs domaines sont autant de petits fiefs sans suzerain supérieur. Les Entre-Terres connaissent une forme d’anarchie continuelle, dont les habitants se satisfont la plupart du temps, mais qui peut avoir des conséquences cruelles. Ursula Le Guin, dans ce court roman, se montre toujours aussi douée pour inventer et décrire par le menu des sociétés complexes et crédibles. Un cadre de choix pour développer une thématique initiatique passionnante, où domine la question du libre-arbitre, fondamentale pour l’ensemble du cycle. Et on y retrouve tout ce qui a toujours fait le talent de l’auteur, son sens du détail, sa pertinence anthropologique, sa subtilité dans l’émotion, son talent pour la caractérisation des personnages… et une certaine atmosphère indéfinissable, bucolique et sauvage, particulièrement réussie.

 

Voixadopte pour sa part un cadre urbain, la cité portuaire d’Ansul, et laisse la première place à une jeune fille, Némar. Ansul était autrefois réputée pour sa bibliothèque et son université. Mais tout cela a changé avec la conquête de la ville par les Alds, adorateurs du dieu ardent et unique Atth, qui n’ont que mépris pour les femmes, et, surtout, voient dans les livres l’œuvre des démons. Après avoir pris la ville, ils ont anéanti la bibliothèque et instauré un régime de terreur. La résistance n’est guère que symbolique ; il s’en trouve quelques-uns pour sauver des livres, et les amener à Galvamand, la Maison de l’Oracle, où ils savent qu’ils seront en sécurité. Car Galvamand possède une bibliothèque secrète, et Némar sait tracer dans l’air les lettres qui ouvrent la porte de cette caverne au trésor. Mais si les Alds méprisent les livres, ils raffolent des poètes ; aussi accueillent-ils chaleureusement le célèbre Orrec Caspro. Le Gand des Alds attend du poète qu’il récite pour lui les chants guerriers de son peuple, mais les habitants d’Ansul n’ont aux lèvres qu’un poème de la composition même d’Orrec, qui a nom « Liberté »… Sorte de Fahrenheit 451 transposé dans un univers de fantasy, Voix est un vibrant réquisitoire contre les intégrismes les plus obscurantistes. Mais, contexte oblige, on avouera qu’il paraît cibler tout particulièrement les tendances les plus radicales de l’islamisme, et en premier lieu celui des Talibans. La révolution libératrice ayant en outre plus ou moins un déclencheur extérieur, il est difficile de ne pas faire le lien avec l’actualité. Avec tout autre auteur qu’Ursula K. Le Guin, cela aurait pu sentir passablement mauvais… Mais nul excès de manichéisme n’est à craindre dans ce livre d’une profonde humanité et d’une grande justesse, riche en belles et complexes figures. L’identification avec les personnages est quasi instantanée, et, si le récit n’est finalement guère épique en dépit de son contexte révolutionnaire, on se prend néanmoins d’enthousiasme pour la cause des Ansuliens, leurs subtils débats politiques quant aux fins et aux moyens, et, par-dessus tout, pour ces personnages si humains, avec leurs faiblesses…

 

Pouvoirs, enfin, prolonge et achève ces réflexions sur la liberté, l’identité, le savoir, et les relations complexes que ces notions entretiennent. Le narrateur est cette fois Gavir, un jeune esclave de la Cité-État d’Étra, qui n’a jamais véritablement connu la liberté – il a été enlevé tout enfant – et se contente dès lors volontiers du statu quo. Mais de graves événements vont survenir, qui vont amener l’enfant des Marais, doté d’une mémoire prodigieuse et de facultés prophétiques, à fuir ses maîtres et à faire le difficile apprentissage de la liberté, en même temps qu’il cherchera à définir son identité. Long et douloureux périple – qui tient de l’exode ou de la diaspora –, qui l’amènera à croiser nombre de personnages hauts en couleurs, dont un charismatique émule de Spartacus et de Robin des Bois, et à remettre en question tout ce qu’il croyait savoir ; car la réalité et l’apparence ne font pas toujours bon ménage, et la liberté, la vraie liberté, n’est pas chose si répandue de par les Rivages de l’Ouest. Bien plus long que les deux romans précédents, Pouvoirs est tout aussi réussi, et en reproduit les qualités. On notera cependant que c’est, des trois volumes, celui dont la dimension « initiatique » est la plus affichée, et donc – paradoxalement ? – celui dont les traits « jeunesse » sont les plus sensibles, ce qui ne nuit en rien à l’intérêt du livre, toujours aussi juste et profond ; mais on ne peut s’empêcher de penser, à la lecture de cet ultime volume, aux Dépossédés et à Quatre Chemins de pardon, et on reconnaîtra que, malgré son prix Nebula, Pouvoirs, qui en est un prolongement « allégé », pourrait-on dire, ne soutient pas la comparaison, sans être déshonorant pour autant.

 

Quoi qu’il en soit, avec « Chronique des Rivages de l’Ouest », Ursula K. Le Guin livre à nouveau une brillante trilogie, avec son intelligence coutumière, et les amateurs de la dame ne seront certainement pas déçus du voyage. Chaque volume, pris indépendamment, est du plus grand intérêt, et, si l’on n’osera pas dire que l’on y atteint les sommets des meilleurs volumes de « l’Ekumen » ou de Lavinia – c’est que la barre est placée très haut –, on passe néanmoins à chaque fois un excellent moment dans cet univers « réaliste », propice à la réflexion éthique et politique. Dons, Voix et Pouvoirs sont donc à recommander, au-delà des considérations d’âge, à tous ceux qui apprécient la fantasy subtile et intelligente, bien loin des clichés de la big commercial fantasy lobotomisante et sans âme.

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"Rouge gueule de bois", de Léo Henry

Publié le par Nébal

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HENRY (Léo), Rouge gueule de bois. Derniers jours de Fredric Brown, [s.l.], La Volte, 2011.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 63 (pp. 81-83).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

 En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 On connaissait jusqu’à présent Léo Henry nouvelliste ; que ce soit en solo ou en collaboration avec son compère Jacques Mucchielli (Yama Loka Terminus, Bara Yogoï), on avait donc déjà pu prendre toute la mesure de son talent, très justement récompensé par un Grand Prix de l’Imaginaire. Avec Rouge gueule de bois, le voici aujourd’hui qui franchit le cap du premier roman ; mais – hasard ou pas – il en profite pour rendre hommage à un grand maître de la forme courte, justement, à savoir Fredric Brown.

 

 Est-il vraiment nécessaire de présenter Fredric Brown aux lecteurs de Bifrost ? Probablement pas, mais bon, quelques mots pour la forme : le bonhomme a livré quelques classiques de la science-fiction, notamment – mais pas uniquement – humoristique, Martiens, go home ! en tête. Mais on lui doit aussi, outre L’Univers en folie, autre roman tout à fait recommandable, tout un ensemble de nouvelles, souvent très courtes – quelques lignes, éventuellement… –, parfois grivoises, toujours ou presque d’une efficacité remarquable. Mais Brown fut également un auteur de polars très apprécié, qui livra une œuvre abondante dans le genre, là encore tant en romans qu’en nouvelles (on pourrait citer par exemple La Fille de nulle part, qui n’est pas sans lien avec le livre qui nous intéresse).

 

 Et, comme le titre du roman de Léo Henry le laisse entendre, il avait comme un problème avec l’alcool. On parlera donc beaucoup de boisson dans Rouge gueule de bois, les cuites s’enchaînant sur un train d’enfer. Mais on y parlera de bien des choses, tant, à vrai dire, que cela en rend toute tentative de résumé pour le moins hasardeuse – d’autant plus que la surprise fait partie intégrante de l’intérêt de la chose… Essayons tout de même.

 

 Nous sommes en Arizona en 1965. C’est-à-dire ce fameux été qui vit Buzz Aldrin marcher sur la Lune (« Dans l’cul les communistes ! »). Fredric Brown n’écrit pas. Il n’écrit plus depuis un bon moment, d’ailleurs. La machine à écrire, c’est sa femme Elizabeth qui s’en sert, pour rédiger une improbable biographie de son supposé écrivain de mari – ou une autobiographie de femme de supposé écrivain, comme on voudra. Non, Fredric Brown passe plutôt ses journées à glandouiller, à jouer aux échecs, et à se pinter la gueule.

 

 C’est ainsi qu’un jour, parti glandouiller en jouant aux échecs et en se pintant la gueule, il fait la rencontre incongrue du réalisateur français Roger Vadim (non, on ne le présentera pas). Les deux hommes jouent ensemble, boivent ensemble, parlent, aussi.

 

 Ils parlent du crime parfait.

 

 Et cette idée, de manière très insidieuse, fait son chemin dans le cerveau embrumé par les vapeurs éthyliques de l’écrivain. Il en vient à choisir de le commettre, ce crime parfait. Et, pour cela, il se rend à Taos, Nouveau-Mexique, requérir bien malgré lui les services de son sosie George Weaver.

 

Mais, évidemment, tout ne se passe pas comme prévu.

 

Sauf qu’ici, quand ça dérape, ça dérape vraiment.

 

Et Fredric Brown se retrouve bientôt contraint de trace la route à toute bringue en compagnie de ce bon vieux Vadim, lequel est en quête de sa dernière épouse en date Jane Fonda, et qui, ça tombe bien, aime autant la vitesse que les liqueurs fortes. Avec, dans le rétroviseur, tout un ramassis de cinglés armés jusqu’aux dents qui apparaissent tout de suite là maintenant beaucoup plus menaçants pour leur santé qu’une très éventuelle cirrhose dans les années à venir, à supposer qu’il en reste. Et on n’en dira pas plus, de crainte de gâcher le plaisir du lecteur…

 

« Road novel » totalement foutraque et jubilatoire, Rouge gueule de bois balade son lecteur d’un événement improbable à un autre tout aussi peu vraisemblable, et on en redemande. Cycle infernal de l’alcoolisme ! Sauf qu’ici, le garçon ne remet jamais la même chose. Léo Henry, dans ce court roman, fait preuve d’une imagination débridée, et sait toujours surprendre ses compagnons de route et de cuite. Et c’est drôle, infiniment drôle ; et finalement émouvant, aussi : de beaux portraits de personnages oscillant sans cesse entre médiocrité et stature « bigger than life », et une peinture de l’amitié qui vaut le détour…

 

Et c’est – sans surprise – magnifiquement écrit. Léo Henry est décidément une des plumes les plus intéressantes de l’imaginaire francophone, et sans doute cette classification est-elle encore trop restrictive (le bouquin est semble-t-il vendu comme un polar… déjanté, tout de même, le polar ! à vrai dire, on n’osera guère proposer de « genre » précis : c’est de la littérature « bizarre », « transfictionnelle » si l’on y tient). Son style imagé et sonore coule avec une aisance rare, et c’est tout juste si l’on peut lui reprocher à l’occasion – rare, l’occasion – quelques tics d’écriture, mais qui tiennent peut-être autant de la signature que du maniérisme.

 

Sous le couvert d’une pochade, Léo Henry livre donc un petit bijou d’écriture, loin d’être aussi crétin qu’il n’y paraît, et qui ne peut que susciter l’enthousiasme. Une vraie réussite que ce premier roman.

 

Finalement, on n’a en effet pas grand-chose à lui reprocher… si ce n’est, peut-être, d’avoir gaspillé des pages et de l’encre pour un long – très long – index pas forcément nécessaire, quand bien même il autorise quelques blaguounettes supplémentaires et, surtout, contient les recettes des fameux cocktails de Brown et Vadim. À ne pas manquer, par contre, le « Vade mecum » en fin de volume, ensemble de citations et notes de voyage : une conclusion superbe, sur un ton plus sérieux, qui achève de confirmer tout le bien que l’on pense de Léo Henry.

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"Killing Kate Knight", d'Arkady K.

Publié le par Nébal

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K. (Arkady), Killing Kate Knight. <Lara & Keira> un livre de souvenirs, Paris, Calmann-Lévy, coll. Interstices, 2011, 511 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 63 (pp. 78-79).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Avec son premier roman Killing Kate Knight (titre « officiel » qu’on pourra un peu regretter), le fielleux critique Arkady K. nous démontre, s’il en était encore besoin, qu’il est un dangereux pervers. Sous couvert de nous parler de cinéma, de création, d’identité, de liberté et de toutes ces sortes de choses (mais surtout de cinéma, comme la jolie couverture le suggère avec le dos de la cuillère), il nous a en effet livré un bouquin étalant à la vue de tous ses fantasmes sordides concernant la pauvre Keira Knightley, actrice connue du monde entier (ou presque…), qui ne lui a probablement rien demandé. On peut d’ailleurs à bon droit s’interroger sur les raisons de cette fascination pour la star hollywoodienne (mais néanmoins anglaise), chez l’auteur comme chez les fans qu’il met en scène dès les (hilarantes) premières pages de son roman, et qui dissertent à longueur de forum sur les qualités essentielles de ladite K.K.

 

 C’est ainsi qu’il nous dépeint bien vite, à la manière d’un scénario et à grands renforts de fuck fuck fuck, l’actrice enlevée par un maniaque en plein tournage d’un blockbuster sentant le navet. Elle se réveille, sans trop savoir comment elle est arrivée là, menottée à un lit telle la Jessie de Stephen King, sans défense face au mystérieux individu qui dispose désormais d’un droit de vie et de mort sur elle ; droit qu’il entend bien exercer, à terme : il l’assure en effet qu’elle doit mourir, « pour son propre bien et celui du cinéma ».

 

 Parallèlement, nous suivons sous une forme plus classiquement romanesque, tout d’abord, puis sous une forme éclatée, l’histoire de Lara Sarah Delilah K., qui nous est contée à grands renforts de putain putain putain. Lara est tueuse de son état, au service du Service (c’est-à-dire du gouvernement), et lutte armée de son big smile gun contre l’Organisation, maîtresse du trafic de drogue à une échelle difficilement concevable. Quelque part entre Domino (bien sûr), Nikita et l’héroïne de Kill Bill, Lara est impitoyable et fatale, et répand la mort autour d’elle tout au long d’une trame savamment bourrée de clichés, de punchlines et de twists hollywoodiens.

 

 Bien évidemment, ces deux histoires sont amenées à s’entrecroiser, à s’accoupler dans un gros bordel de dérèglement de la réalité, grave et sérieux. « Coulez mes larmes », dit la girl kick-assKilling Kate Knight, du coup, c’est un peu – tentons la métaphore « tartare » – Sarah Connor® traçant à bord d’un putain de 4x4® sur la Lost Highway® de David Lynch® en jurant comme un charretier, filmée par un John McTiernan® sous acide, sur un script co-écrit par Christopher Priest® et le fantôme de Philip K. Dick®, tous le flingue sur la tempe. Du cinéma tantôt hénaurme et tonitruant, tantôt glacialement pervers, mais qui, heureusement pour nous, a oublié d’être con, et, sous sa patine d’actioner bourrin mêlé de (faux) thriller en huis-clos, se révèle bien entendu d’une subtilité (si) et d’une profondeur qui font honneur à son auteur.

 

Car Arkady K. a du talent, et Killing Kate Knight, roman complexe et ambitieux (voire mégalo), en témoigne assurément : le ton est juste, le style impeccable de bout en bout, la narration d’une efficacité éclatante (bang), les personnages, Keira Knightley en tête, hauts en couleurs et en même temps très humains, le propos, enfin, passionné et passionnant. Dissection acérée et fine du cinéma contemporain et des phénomènes médiatiques qu’il suscite et qui en viennent à le parasiter, ce premier roman est une réussite indéniable, façon « coup de poing », comme dirait un journaliste. Le lecteur en ressort avec quelques bleus en plus, et des dents et des illusions en moins, mais irrémédiablement conquis, tant par la forme, audacieuse mais dans l’ensemble très pertinente, que par le fond, lucide et brillant.

 

Certes, à l’instar de l’héroïne dédoublée, on gardera les pieds sur terre, et on ne fera pas pour autant de Killing Kate Knight un chef-d’œuvre. On peut bien lui reprocher quelques menus défauts, en effet : sans doute est-il un poil trop long, et du coup parfois redondant ; on peut rester sceptique devant certains traits vaguement « expérimentaux » pas toujours nécessaires, certains artifices un peu trop appuyés ; on peut aussi considérer, dans le même ordre d’idées, certaines scènes – rares, heureusement – un brin pontifiantes. Killing Kate Knight, avec tout son éclat, reste un premier roman, et cela se sent à l’occasion ; aussi peut-on trouver qu’Arkady K. en fait parfois un peu trop, et que son talent n’est pas toujours canalisé au mieux, à trop vouloir sauter à la gueule du lecteur à chaque page. Un peu plus de retenue aurait été souhaitable par endroits.

 

Mais l’impression générale est indéniablement et très largement positive. Killing Kate Knight séduit et fait mal, ce qui fait du bien ; c’est une réussite certaine, délicieusement hors-normes, audacieuse et ambitieuse : des premiers romans comme ça, on aimerait bien en lire plus souvent.

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"Terra !", de Stefano Benni

Publié le par Nébal

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BENNI (Stefano), Terra !, [Terra !], traduit de l’italien par Roland Stragliati, Paris, Julliard – Mnémos, [1983, 1985] 2010, 283 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 63 (pp. 68-69).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Au petit jeu consistant à sur-vendre un produit en multipliant les comparaisons flatteuses, la quatrième de couverture de cette réédition se pose un peu là. Jugez plutôt : « Terra ! s’inscrit sans peine dans la droite lignée des meilleurs textes d’un Kurt Vonnegut ou d’un Jonathan Swift. » Et quelques lignes en-dessous, à propos de l’auteur : « Son infatigable fantaisie, son goût pour les mondes imaginaires font de lui l’un des plus grands écrivains contemporains italiens, dans la droite lignée d’un Calvino ou d’un Buzzati. » Rien que ça ! Le gogo-lecteur (serviteur), passant outre la malencontreuse répétition de la formule, se dit que mazette, ça doit être bien, alors. Et comme il est par définition un peu bête, il achève d’être tenté par la couverture plutôt réussie d’Alain Brion, figurant un improbable croisement entre l’Étoile de la Mort et une tête de Mickey géante, et s’empresse de lire ce livre qui promet de s’inscrire, disons-le, dans la droite lignée d’un Douglas Adams ou d’un Fredric Brown.

 

 Donc. La Troisième Guerre mondiale a eu lieu (à cause d’une souris). Trois autres guerres mondiales plus tard, en 2157, la Terre est partagée entre trois grandes puissances qui vivotent dans les souterrains, hiver nucléaire oblige : la Fédération sino-européenne, l’Empire militaire sam (pour samouraï), et les cheiks aramérusses, sous la direction du terrible Grand Scorpion Akrab. On l’aura compris, ce n’est pas la vraisemblance qui importe ici, le ton est d’entrée de jeu celui de la farce à tendance absurde, voire surréaliste, de la satire sociale et politique pour elle-même.

 

 L’idéal, dans ce monde-là, ce serait de trouver une Terre de remplacement, une planète relativement identique à la nôtre, dégâts irréversibles causés par la bêtise humaine en moins. Mais si l’espace a été en partie conquis, on n’a jamais pour autant trouvé la perle rare. Jusqu’à ce qu’un explorateur du nom de Van Cram le Viking émette un vecteur signalant l’existence d’une telle planète ; mais il a disparu dans des circonstances mystérieuses, et les ordinateurs terriens ne parviennent pas à localiser le miracle. Aussi les trois superpuissances montent-elles chacune de leur côté une expédition pour dénicher cette Terre de substitution. Les Sino-Européens – nos héros – embarquent à bord du Protée Tien, une immense tête de Mickey (donc), mais sont suivis de près par les Aramérusses, avec le Grand Scorpion lui-même à bord du prestigieux Calalbakrab, et par le Zuikaku, un petit vaisseau japonais rempli jusqu’à la gueule de commandos souris destinés pour la plupart à mourir par cocacolation du fait de l’intransigeance du seul humain à bord, le général Yamamoto.

 

 Parallèlement, sur Terre, on (à savoir le télépathe chinois Fang et le jeune prodige Frank Einstein – mouarf, mouarf, mouarf) s’intéresse beaucoup à l’existence d’une éventuelle source d’énergie sans commune mesure, dissimulée par les Incas il y a de cela bien longtemps. Les deux trames sont bien évidemment appelées à se rejoindre : inutile de vous faire un dessin, la conclusion est convenue au possible.

 

Le problème est de tenir jusque là. La quatrième de couverture n’est pas totalement mensongère : effectivement, la satire peut évoquer Swift, et le roman fourmille d’idées plus ou moins saugrenues et poétiques bien dans la manière d’un Vonnegut ou d’un Buzzati ; et le ton comme certaines « expérimentations » peuvent certes évoquer Calvino. Mais on reste dans ce registre de l’évocation, dans la mesure où tous les effets employés par Stefano Benni dans Terra ! tombent à plat. La satire, loin d’être mordante, est d’une triste banalité, la poésie tend vers la prétention, et – surtout – les nombreux gags qui émaillent l’ensemble, et devraient nous assurer au minimum quelques sourires, si ce n’est une franche hilarité, sont généralement aussi drôles et percutants qu’un spectacle d’Anne Roumanoff (au hasard).

 

Au final, Terra ! se révèle d’un ennui sans nom, et donne l’impression d’un triste gâchis : on a le sentiment que tous les ingrédients sont là pour donner un bon roman, mais qu’ils ont été accommodés n’importe comment, balancés dans la marmite dans une frénésie d’inventivité incontrôlée, le bon n’étant qu’esquissé, rarement, de temps à autre, mais se noyant le plus souvent, au mieux dans l’inachèvement, au pire dans la lourdeur. Terra ! devrait être drôle et cinglant, et ne manque pas d’idées brillantes. Mais non, rien à faire : on s’ennuie, on s’énerve parfois devant le traitement finalement réservé à telle ou telle invention qui nous paraissait intéressante dans un premier temps. Et au final, on expédie ce bâclage à la poubelle, ou on s’en sert pour caler une armoire, histoire de trouver une utilité à cette réédition.

 

Morale de l’histoire : « Don’t judge a book by its cover », comme on dit dans la perfide Albion ; le paquet cadeau était très joli, avec nombre de recommandations flatteuses, mais, à l’intérieur, on ne trouve que du vide – ou on préfèrerait en trouver…

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"OEuvres", t. 1, de Yôko Ogawa

Publié le par Nébal

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OGAWA (Yôko), Œuvres, t. 1, édition revue et corrigée par Rose-Marie Makino, Arles, Actes Sud, coll. Thesaurus, 2009, 906 p.

 

Chose rare, c’est au hasard d’une émission de radio – je serais bien incapable de dire laquelle, et sur quelles ondes – que j’ai découvert Yôko Ogawa. C’était à l’occasion de la sortie du Musée du silence, roman qui m’avait alors fait une si forte impression que, pendant un temps, je me suis jeté sur tout ce qui portait la signature de la dame, dont les œuvres sont publiées de par chez nous chez Actes Sud. Je me suis ainsi régalé, il y a une petite dizaine d’années, avec ses nombreux textes courts, et quelques romans au passage. Puis, la production de l’auteur étant abondante, les livres étant chers (surtout pour leur taille…) et mes finances n’étant pas indéfiniment extensibles, j’ai un peu laissé tomber… Mais, récemment, j’ai été pris de l’envie de lire, et même, chose rare encore une fois, de relire Yôko Ogawa. D’où l’acquisition de ce premier tome en Thesaurus – on attend le tome 2.

 

C’est que l’univers de cet auteur, probablement une des très grandes plumes japonaises actuelles, me parle comme peu le font. Je me retrouve dans ses obsessions pour le classement, la mémoire, les sens (déficients ou au contraire exacerbés), l’organique et le médical, et dans son goût pour la fiction subtilement décalée, tendant un peu – mais juste un peu – vers le bizarre, voire le fantastique (rejoignant en cela un autre auteur phare de la maison que j’apprécie tout particulièrement – et elle aussi semble-t-il –, à savoir Paul Auster). Si les traductions de Rose-Marie Makino ne brillent pas forcément par l’élégance, elles retranscrivent néanmoins fort bien une petite musique très particulière, passablement féminine – même si j’ai habituellement horreur de ce qualificatif en matière de style, ici, pour une fois, j’ai le sentiment qu’il s’applique –, faite d’émotions à fleur de peau, et de cruautés du quotidien déguisées sous un vernis de politesse et de douceur.

 

Aussi certaines œuvres de Yôko Ogawa m’avaient-elles particulièrement marqué : outre Le Musée du silence, je me souvenais notamment d’Une parfaite chambre de malade, de La Piscine, de La Grossesse, de L’Annulaire et d’Hôtel Iris, tous textes repris dans ce gros volume. Des « récits » façon « tranche de vie » souvent fort brefs, mais très efficaces, poignants comme rarement, à tel point qu’ils en deviennent presque choquants parfois. Et toujours un peu « à côté »… Sans surprise, ces textes ont à nouveau très bien fonctionné à la relecture ; mais ce Thesaurus fut également l’occasion de découvrir d’autres nouvelles et romans, tout aussi intéressants.

 

Il s’ouvre sur « La Désintégration du papillon » (prix Kaien 1998), récit court mais bouleversant sur le départ en maison de retraite d’une vieille femme sombrée dans la démence sénile. Tous les éléments du style de Yôko Ogawa sont déjà en place, ou presque.

 

J’y ai cependant préféré « Une parfaite chambre de malade », récit très fort, très éprouvant, sur le calvaire enduré par un frère et une sœur tandis que le premier agonise. Ça n’est pas très joyeux, c’est le moins qu’on puisse dire, mais ça marche très bien.

 

« Un thé qui ne refroidit pas » est à mon sens plus anecdotique, même s’il introduit de façon peut-être plus marquée que les deux textes qui précèdent la thématique très chère à l’auteur du souvenir.

 

« La Piscine », par contre, est tout simplement brillant. Ce récit adolescent – chose qui m’agace facilement en temps normal – est d’une justesse impressionnante, et la scène de la « cruauté » était restée bien présente dans ma mémoire ; elle m’a fait tout autant d’effet à la relecture.

 

On reste sur quelque chose d’intéressant, quoique à un degré légèrement moindre à mon goût, avec « Les Abeilles », qui introduit la thématique « sonore », récurrente dans le recueil. Intéressant.

 

Mais ce n’est rien comparé à « La Grossesse », qui a remporté en 1990 le prestigieux prix Akutagawa. Un récit très organique, subtilement cruel, fait par la sœur d’une femme enceinte. Remarquable.

 

« Le Réfectoire un soir et une piscine sous la pluie », qui traite à nouveau essentiellement du souvenir, est probablement le premier récit de ce recueil à tendre – légèrement – vers le bizarre et l’étrange, avec cette rencontre improbable d’un père et de son fils, dont on ne comprend pas vraiment le rôle. Joli, mais on trouvera nettement plus intéressant dans ce volume.

 

Ainsi, là encore dans un rayon presque surréaliste, avec « La Petite Pièce hexagonale », dans laquelle va se raconter – se confesser ? – tout un chacun. Très beau.

 

Amours en marge est le premier « véritable » roman de ce recueil. C’est aussi de très loin le moins intéressant, quand bien même il se lit volontiers. Mais on a un peu l’impression d’une déclinaison sur un format plus long – et plus marqué par le souvenir – des « Abeilles »… L’intrigue amoureuse entre la jeune malade et le sténographe est néanmoins tout à fait charmante.

 

Seulement voilà : tout ce qui suit est nettement au-dessus, et l’on aurait à plusieurs reprises envie de parler de chefs-d’œuvre. Ainsi, d’emblée, avec « L’Annulaire », récit étrange décrivant un laboratoire où sont classés et conservés des « spécimens », souvenirs parfois aussi impalpables qu’une mélodie. Troublant, et très beau.

 

Hôtel Iris m’avait fait une très forte impression qui ne s’est pas démentie à la relecture. Cette amourette sado-masochiste entre une jeune fille et un vieux traducteur excentrique sonne incroyablement juste, est d’une richesse émotionnelle impressionnante. Les personnages sont d’une humanité – et donc d’une complexité – tout à fait remarquable. Un des grands moments de ce premier tome.

 

Mais le plus grand est peut-être constitué par Tristes Revanches, recueil de onze nouvelles délicatement entrelacées que je lisais pour la première fois. Yôko Ogawa y développe un certain goût du grotesque, mais pour un résultat toujours étonnant, et toujours fort, riche en images de toute beauté (ou déstabilisantes : ainsi de cette femme dont le cœur est à l’extérieur du corps…). Une vraie merveille, peut-être moins subtile que d’habitude du fait de cette tonalité particulière et du côté brut de décoffrage de ces très courts textes, mais d’une puissance rare.

 

Et le recueil s’achève enfin sur Parfum de glace, très beau roman sur le souvenir, dans lequel une femme se rend compte qu’elle ne savait rien de l’homme qu’elle aimait, un parfumeur qui vient de se suicider. L’atmosphère doucement mélancolique, la richesse des sensations – en premier lieu olfactives, bien sûr –, la poésie insane des mathématiques et des classements, font de ce dernier roman une très grande réussite.

 

C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai lu et relu Yôko Ogawa à l’occasion de ce volumineux recueil. Je vais prochainement lire sa dernière publication française, Manuscrit zéro, en en espérant autant de bien ; puis, j’espère, paraîtra le tome 2 de ses Œuvres ?

CITRIQ

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"Le Visage Vert", n° 18. "Le gorille voleur de femmes (I)"

Publié le par Nébal

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Le Visage Vert, n° 18. Le gorille voleur de femmes (I), Cadillon, Le Visage Vert, juin 2011, 191 p.

 

Joie ! Joie ! Le Visage Vert nouveau est là ! Et nouveau, il l’est à plus d’un titre, puisque, après une complexe histoire éditoriale – je ne vous avais parlé ici que des numéros publiés chez Zulma, après une longue interruption –, la revue vole désormais de ses propres ailes. Ce qui implique quelques changements – format, couverture, maquette –, mais, rassurez-vous (si seulement vous craigniez quelque chose, gens de peu de foi…), cela ne nuit en rien à la qualité globale de cette publication d’excellence. Et puis joie ! joie ! Du coup, Le Visage Vert, après avoir connu une périodicité annuelle chez Zulma, devient désormais semestriel. Pas une bonne nouvelle, ça ?

 

Décortiquons donc la première livraison de ce Visage Vert nouvelle mouture. Une introduction en fanfare, avec « Le Loup de Salem » d’Howard Pyle, nouvelle sans surprise mais non sans panache, qui plus est abondamment et magnifiquement illustrée par l’auteur. Un régal, dûment complété par un – évidemment – passionnant et érudit article de l’indispensable Michel Meurger intitulé « Les Sorcières de Salem et la fiction américaine ». Décidément, après Häxan et La Sorcière de Michelet, je nage en plein dedans, moi, en ce moment…

 

Suit « La Vengeance du mort » de Robert Barr, nouvelle traduite par l’excellent Jean-Daniel Brèque, et pour cause : il s’agit d’un avant-goût d’une future publication de l’alléchante collection « Baskerville » chez Rivière Blanche, dont je vous reparlerai très probablement sous peu, dans la mesure où je me suis précipité sur ses deux premiers titres. Hélas, j’avouerai n’avoir pas été vraiment convaincu par ce récit passablement grotesque, un peu trop artificiel et bancal pour être honnête, même s’il sait ménager une jolie scène de terreur.

 

« L’Opération merveilleuse du professeur Brigdmann » de Jean Bréchal n’est guère plus enthousiasmante : un récit très convenu, même si peut-être précurseur (?), à vrai dire surtout plombé par une satire un tantinet lourde… Passons.

 

On retourne à quelque chose de très bon avec la nouvelle d’Amelia B. Edwards intitulée « Une terreur en chemin de fer ». Si la conclusion est un peu plate, le récit, véritablement angoissant, n’en est pas moins une réussite incontestable.

 

Probablement davantage que le plagiat (…) qu’en a fait Georges Price et qui suit immédiatement, « Une heure d’express », encore que l’astuce soit au rendez-vous dans cette « variation », ainsi qu’on la qualifiera poliment. On y préfèrera sans l’ombre d’un doute, du même auteur, « Le Roi du Léthol », nouvelle relevant davantage d’une proto-science-fiction tout à fait séduisante (et, cette fois, la satire fait mouche).

 

À mon sens, le sommet dans la partie fictionnelle de cette revue est cependant atteint avec les deux excellentes nouvelles d’Alexander Moritz Frey : « Le Curieux », récit à nouveau très astucieux et remarquablement bien ficelé, et l’étonnant « Périple », versant allègrement dans le surréalisme teinté de grotesque pour un résultat qui, à tort ou à raison, n’a pas manqué de m’évoquer Kafka. Ces deux nouvelles sont complétées par un article bio-bibliographique de Robert N. Bloch, aussi convaincant que d’habitude.

 

On attaque ensuite le dossier, concocté cette fois par François Ducos, et consacré au thème intrigant et attirant du gorille (ou plus généralement du singe) voleur de femmes. Dans cette première partie – une deuxième nous est promise pour un prochain numéro, et plus si affinités (forcément…) –, c’est « Le Gorille voleur de Femmes dans les récits de voyages » qui retiendra notre attention. Si, de nos jours, on pense presque immédiatement à King Kong, sans doute la variation la plus célèbre et la plus jusqu’au-boutiste sur ce thème, on aura ici l’occasion, au travers d’un long article qui n’a rien à envier aux précédentes livraisons de Michel Meurger, de constater que ce motif étrange est fort ancien, et, jusqu’au XIXe siècle inclus, a suscité une abondante littérature non fictionnelle (ou prétendant l’être…). Quelques noms célèbres sont à l’affiche : Hannon, Pline l’Ancien, Buffon, Rousseau, Voltaire, et j’en passe… Réjouissant. Les deux « récits » pittoresques qui complètent cet article, « La Vengeance du singe » de Bénédict-Henry Révoil et « Un drame au pays des gorilles » de Gervèsis Malissol, pour être amusants, n’en sont pas moins surtout illustratifs, et de peu d’intérêt en eux-mêmes (surtout le second, qui a de quoi laisser vraiment perplexe…).

 

Quoi qu’il en soit, si ce numéro comporte bien évidemment des hauts et des bas, le bilan global ne saurait faire de doute : une fois de plus, c’est de la bonne, et l’on conseillera vivement cette publication, au-delà des seuls amateurs de fantastique et d’insolite qui devraient en toute justice foncer dessus, à tous les curieux et amateurs de belles lettres, qui y trouveront eux aussi leur bonheur. Le Visage Vert, répétons-le, est une revue d’excellence, et ce numéro « en solitaire » après les expériences Joëlle Losfeld et Zulma ne constitue certainement pas une exception.

 

 Joie ! Joie !

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"Les Mers perdues", de François Schuiten & Jacques Abeille

Publié le par Nébal

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SCHUITEN (François) & ABEILLE (Jacques), Les Mers perdues, Paris, Attila, 2010, 87 p.

 

Nébal aime bien les beaux livres. Alors, forcément, il ne pouvait pas passer indéfiniment à côté de ces Mers perdues, superbe ouvrage des décidément fort sympathiques éditions Attila, écrit par l’auteur du « Cycle des Contrées », Jacques Abeille, et magnifiquement illustré par François Schuiten, dont on citera pour la bonne bouche l’indispensable série des « Cités obscures », en collaboration avec Benoît Peeters. L’histoire d’une rencontre, donc : retourné par la lecture des Jardins statuaires de Jacques Abeille, le cultissime premier tome du cycle dont je vous parlerai un de ces jours, Schuiten a commencé à multiplier les illustrations se rapportant à cet univers hors-normes. Et c’est ainsi qu’a germé le projet de cet ouvrage, court mais beau, sorte de variation des Jardins statuaires (pour ce que j’en ai compris). On ne s’étonnera pas de cet engouement : à la lecture de ces quelques pages, on se dit que Schuiten était bel et bien l’illustrateur rêvé pour mettre en images les créations de Jacques Abeille, tant les univers des deux auteurs semblent proches. Et le résultat est de toute beauté, témoignant d’une symbiose rare entre deux créateurs. Comme s’il y avait une logique, voire une justice, à ce que cet ouvrage paraisse, en même temps que ressortait dans la même maison Les Jardins statuaires, après moult péripéties éditoriales.

 

Les Mers perdues nous conte, sous une forme épistolaire et précieuse, une expédition intrigante, financée par un milliardaire qui en tient secret le but, et qui rassemble un écrivain et un dessinateur réduits aux travaux les plus insignifiants, une géologue trop géniale pour ses pairs et un aventurier en quête de richesses, devenu faute de mieux chasseur de pigeons. L’écrivain, qui, pas plus que les autres, ne sera jamais nommé, sera notre témoin du périple de ces quatre individus, accompagnés de pisteurs hulains tout aussi anonymes.

 

Cette aventure placée sous le sceau des voyages extraordinaires, et s’inscrivant dans une riche filiation littéraire et philosophique, conduira nos héros dans une contrée étrange où des statues géantes semblent être sorties d’elles-mêmes de la terre, pour être en définitive défigurées par l’activité industrielle d’hommes depuis longtemps disparus, et disposant de connaissances techniques au moins égales, si ce n’est supérieures, à celles de la civilisation dont sont issus nos explorateurs.

 

Mais quel est au juste le but de ce voyage ? Mystère. Le milliardaire n’en a rien dit, et l’écrivain comme l’artiste, de même que la géologue et l’aventurier (le « guide », vraiment ?), en sont réduits aux supputations les plus obscures et hasardeuses. Aussi chacun en vient-il à fixer de lui-même un terme à l’épopée, et le groupe de se réduire à peau de chagrin à mesure que le temps passe.

 

Dominent les figures de l’écrivain et du dessinateur. Ce n’est bien évidemment pas un hasard, si l’on prend en compte les conditions de réalisation de ce bel ouvrage. L’art de chacun est placé en regard de l’autre, et les réflexions abondent, qui viennent questionner le lecteur notamment sur le rendu et l’efficience des deux procédés pour témoigner d’une même réalité. Le livre constitue ainsi dans un sens une mise en abyme de sa création.

 

Mais ce n’est certes pas la seule problématique soulevée par ce récit bref mais d’une densité remarquable. À l’art s’oppose la nature, et Les Mers perdues analyse avec talent la rencontre de l’homme avec l’univers. Le ton est ici nettement mélancolique, teinté de nostalgie pour un âge d’or caractérisé – ce n’est à nouveau pas innocent – par la symbiose, là où l’écoulement du temps semble plutôt témoigner d’une forme de parasitisme vandale, que nos voyageurs ne peuvent que déplorer, eux qui ne sont en mesure de rendre compte que du stade final, mortifère, de cette évolution.

 

Parallèlement, ce n’est sans doute pas un hasard si le narrateur souffre du vertige. Le lecteur de même, confronté à l’immensité et à la beauté contrefaite des statues défigurées, succombe, s’émerveille et craint tout à la fois : on pourrait bien parler, même si l’atmosphère de l’ensemble relève plus, disons, de la fantasy rétro-futuriste, du « sense of wonder » de la science-fiction ; c’est le même trouble, délicieux et redoutable, la même sensation d’abandon et d’impuissance à la fois douce et implacable qui s’empare du lecteur, seul face au sublime, à l’inconcevable, ici œuvre de la nature.

 

Riche d’images – à tous points de vue – fascinantes, Les Mers perdues ne néglige pour autant ni les idées – donc –, ni le style, contourné mais toujours élégant, fleurant bon le vieux livre et la poussière des bibliothèques d’antan et des archives, en adéquation parfaite avec le propos. Il en vient, dans son délicat classicisme, à acquérir de la sorte une certaine intemporalité, à n’en pas douter celle qui fait les grands livres. Quant aux illustrations de Schuiten, abondantes, elles donnent une certaine idée de la perfection…

 

Les Mers perdues se révèle ainsi un ouvrage précieux, beau et profond, que l’on savoure et auquel on ne manquera pas de retourner. Fruit d’une collaboration on ne peut plus réussie, où l’art de chacun, loin de concurrencer celui de l’autre, le sert avec humilité et talent pour en faire ressortir la pleine magnificence, c’est là une superbe porte d’entrée à l’univers des deux auteurs. Si je connaissais et m’enthousiasmais déjà pour l’œuvre de Schuiten, je ne manquerai pas de me plonger sous peu dans celle de Jacques Abeille. Car, à l’évidence, on tient là quelque chose de grand.

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