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"Nouvelles du Disque-monde", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), Nouvelles du Disque-monde, traduit de l’anglais par Patrick Couton, Nantes, L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne, [1992-1993, 1998, 2004-2005, 2007] 2011, 124 p.

 

Terry Pratchett n’est à l’évidence pas un nouvelliste. Son œuvre abondante est constituée pour l’essentiel, et de très loin, de romans – je ne vous apprends rien. Lui-même s’est expliqué à ce sujet :

 

« Les nouvelles me coûtent sang et eau. J’envie ceux qui les écrivent avec facilité, du moins ce qui ressemble à de la facilité. Je serais étonné d’en avoir écrit plus de quinze dans ma vie. »

 

On peut en tout cas chiffrer celles qui se rattachent à l’univers des « Annales du Disque-monde » : il y en a six, et elles sont toutes présentes dans ce très petit volume qui tranche donc passablement sur le reste de la production disque-mondiale. Six nouvelles, c’est tout ; dont une qui, à elle seule, fait la moitié du bouquin. En plus de trente ans d’écriture, c’est effectivement peu…

 

Voyons voir un peu ce que ce petit recueil a à nous offrir, malgré tout – eh : en bon lecteur fanatique, je ne pouvais pas décemment passer à côté. Et puis ma seule expérience avec Pratchett nouvelliste, à savoir « Drame de troll » (texte qui conclut ces Nouvelles du Disque-monde, mais avait en son temps été édité sous la forme d’une plaquette dont j’ai récupéré je ne sais combien d’exemplaires…), avait été plutôt positive. C’est donc avec curiosité que j’ai entamé ce bouquin hors-normes, qui promettait d’être vite plié, mais qui pouvait néanmoins contenir quelques surprises.

 

 

Le fait est que ça commence mal. Les premiers textes, très courts, sont à peu de choses près sans intérêt. « Rejet par l’Université de procédés diaboliques » aurait pu offrir une intéressante satire du monde universitaire, qui perce par endroits, mais le texte n’en est pas moins franchement raté, et on en ressort plus que perplexe : on sent effectivement Pratchett très mal à l’aise dans ce format, et on craint pour la suite…

 

« La Mort et tout ce qui s’ensuit » n’est guère plus convaincante : petite variation sur le chat de Schrödinger et plus puisque affinités, ce très court texte permet peut-être vaguement d’esquisser un sourire, mais guère plus. Sans intérêt une fois encore.

 

« Minutes de la réunion en vue de concrétiser le projet de fédération de scouts d’Ankh-Morpork » est heureusement un peu plus réussie : cette fois, si on ne va pas jusqu’à rire, on sourit plus franchement, et le format court est bien adapté au fond. On peut donc être bon prince, et y voir un succès.

 

Suit « La Mer et les petits poissons », de très loin la plus longue nouvelle du recueil, puisqu’elle en occupe environ la moitié. Cette nouvelle, exceptionnellement écrite de manière « spontanée », figurait dans l’anthologie de Robert Silverberg Légendes. Elle met en scène nos très chères sorcières, et principalement Mémé Ciredutemps et Nounou Ogg. La première est considérée comme indésirable aux prochains Jugements des sorcières (parce qu’elle gagne tout le temps). Cela va sans dire : sa vengeance sera terrible… Très correct, heureusement. Pas transcendant pour autant, mais amusant, et c’est déjà ça.

 

« Le Théâtre de la cruauté » est une brève variation sur Punch et Judy, sous la forme d’une enquête de Carotte. Honnête, allez, mais sans plus.

 

Reste enfin « Drame de troll », que je connaissais donc déjà, mais que j’ai relu avec plaisir. Cette nouvelle impliquant le légendaire Cohen le Barbare est très satisfaisante, et séduit par sa nostalgie aigre-douce du bon vieux temps où il y avait un troll sous chaque pont. Je pense très sincèrement que c’est le texte le plus abouti de ce petit recueil… ce qui n’est pas sans poser quelque problème, puisque je le connaissais déjà.

 

Aussi suis-je tenté de conclure ce compte rendu par où je l’ai commencé : non, Pratchett n’est à l’évidence pas un nouvelliste… La lecture de ce petit recueil le confirme : on le sent régulièrement mal à l’aise dans ce format étroit, et l’on comprend d’autant mieux l’inflation de ses romans, assez sensible au fil du temps. Je ne peux donc pas véritablement recommander ces Nouvelles du Disque-monde, souvent bancales, et tout juste amusantes (au mieux). Sans être véritablement mauvais, ce bref recueil se montre peu convaincant, et on peut légitimement renâcler à lâcher 10 € pour ça… à moins d’être un authentique fan décérébré dans mon genre, bien sûr. À bon entendeur…

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"Les Exploits du Colonel Clay", de Grant Allen

Publié le par Nébal

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ALLEN (Grant), Les Exploits du Colonel Clay, [An African Millionaire. Episodes in the Life of the Illustrious Colonel Clay], traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque, introduction de Jean-Daniel Brèque, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche – Baskerville, [1896-1897] 2011, 222 p.

 

Deuxième titre de la collection « Baskerville » dirigée par Jean-Daniel Brèque après une Ville enchantée en demi-teinte, Les Exploits du Colonel Clay de Grant Allen joue dans un tout autre registre : ici, rien de fantastique ou de science-fictif ; mais un remarquable précurseur d’Arsène Lupin, diablement astucieux, voleur et escroc spécialiste du déguisement, qui a décidé de s’en prendre à un millionnaire sud-africain, transformant ainsi le capitaliste en vache à lait bien malgré lui… Aussi, s’il fallait à tout prix ranger ce roman-feuilleton très rocambolesque dans une catégorie, devrions-nous sans doute parler de « policier satirique », ou quelque chose du même genre. Mais peu importe, à vrai dire.

 

Tout commence sur la côte d’Azur, quand l’homme d’affaires Sir Charles Vandrift entend dénoncer l’imposture d’un voyant mexicain fort à la mode dans la bonne société niçoise et monégasque. Bien sûr, tel est pris qui croyait prendre… Et si le voyant est bel et bien un imposteur, il ne quitte pas la région sans avoir escroqué notre capitaliste de quelques milliers de livres. On « identifie » (façon de parler…) bientôt le faux voyant : il s’agit en fait de l’homme que l’on connaît sous le nom de Colonel Clay, un escroc protéiforme, que la police française n’espère pas appréhender de sitôt : « Arrêter le Colonel Clay ? Mais, monsieur, nous ne sommes que de simples mortels ! »

 

L’affaire pourrait s’arrêter là. Mais le Colonel semble vouer une affection toute particulière à la fortune de Sir Charles, et va dès lors multiplier les attaques, chaque fois sous un déguisement différent, et avec une audace à faire peur. Ce qui ne va pas manquer de plonger notre millionnaire sud-africain dans une paranoïa bien légitime : bientôt, il verra le Colonel Clay partout… à tort ou à raison. Ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas fini d’en entendre parler…

 

Aussi se met-il en tête de tout mettre en œuvre pour capturer enfin le gredin : après tout, le financier, s’il fait preuve d’une propension impressionnante à tomber dans les pièges que lui tend son « parasite », ne manque pas non plus de ruse, et à canaille, canaille et demi…

 

Succulent portrait en creux d’une adorable fripouille façon « gentleman cambrioleur », Les Exploits du Colonel Clay remplit parfaitement son office de divertissement enjoué et jubilatoire, très prenant, et franchement drôle. Oh, certes, il n’est pas sans défauts – l’intrigue est à vrai dire cousue de fil blanc, un tantinet répétitive, et parfois un peu « grosse » –, mais, au final c’est bien l’enthousiasme qui domine à la lecture de ce roman frénétique et bourré d’astuce, qui livre en outre une fort amusante comédie de mœurs, où les capitalistes en prennent pour leur grade. Qu’on en juge à cette lettre du Colonel (qui en signe une autre en se qualifiant de « socialiste pratiquant »…) à sa victime :

 

« Considérez-moi, cher monsieur, comme le microbe des millionnaires, le parasite des capitalistes. Vous connaissez ce poème :

 

« La grande puce a sur le dos une petite puce qui la mord,

« Et la petite en a une autre, bien plus petite encore,

« Et ad infinitum !

 

« Eh bien, c’est ainsi que je me considère. Vous êtes un capitaliste et un millionnaire. À votre façon, un parasite de la société. […] Vous videz le monde de son sang et de son argent. À l’instar du moustique, vous possédez une trompe des plus efficace […] qui vous permet de pomper le surplus monétaire de la communauté. À mon humble façon, je vous déleste à mon tour d’une partie de ce butin. Je suis le Robin des Bois de mon époque ; et comme je vois en vous un type de millionnaire particulièrement exécrable – en même temps qu’un type de pigeon particulièrement facile à plumer –, j’ai décidé, pour ainsi dire, de faire mon nid dans le vôtre.

 

« […] Sir Charles Vandrift, nous formons une belle paire de canailles, vous et moi. La loi vous protège. Elle me persécute. C’est toute la différence. »

 

Et il est vrai que, dans ce roman, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre : canailles, tous des canailles ! Mais il en est une pour emporter notre affection, et c’est à n’en pas douter ce prétendu « Colonel » insaisissable, railleur et astucieux, qui tyrannise avec brio le détestable Sir Charles et son gredin de secrétaire, notre narrateur.

 

 Roman débordant d’idées et roulant à un train d’enfer, Les Exploits du Colonel Clay, avec son charmant parfum suranné, relève de l’idéal du bon divertissement. J’ai été pleinement conquis par ce titre relevant de la meilleure littérature populaire. Il semblerait, à en croire le directeur de collection et traducteur, que deux autres romans de Grant Allen pourraient voir le jour dans la collection « Baskerville ». S’ils sont de la même veine, je suis preneur.

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"La Jeune Fille suppliciée sur une étagère", d'Akira Yoshimura

Publié le par Nébal

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YOSHIMURA (Akira), La Jeune Fille suppliciée sur une étagère, suivi de Le Sourire des pierres, [Shojo Kakei. Ishi no Bisho], traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Arles, Actes Sud, coll. Babel, [1959, 1962, 2002] 2006, 141 p.

 

Nébal est un faible. Il suffit qu’on me conseille un livre avec un tant soi peu d’enthousiasme, et, ça ne manque pas, il faut que je le lise. Aussi, je vous en prie, faites donc comme celui qui m’a conseillé ce titre énigmatique (qui devrait considérablement augmenter la population de pervers visitant mon blog interlope) : conseillez-moi tant qu’à faire des livres courts, pas chers, et bons.

 

Car ici, pas de doute, à travers ces deux nouvelles d’Akira Yoshimura (que je découvre au passage, mais dont j’ai appris qu’il avait écrit L’Anguille, superbement adapté au cinéma par Imamura), on en a pour son argent. Expérience intense, troublante, qui suscite plus qu’à son tour le malaise (gage de qualité à mes yeux dénaturés, je vous le rappelle), avec une économie de moyens et une concision qui forcent l’admiration.

 

Les deux récits qui composent ce bref recueil sont centrés autour de la mort. La quatrième de couverture prétend que l’auteur ne se laisse pas pour autant « gagner par le sinistre ou le morbide ». Je n’en suis pas si sûr. Si j’avais pu ressentir cette impression à la lecture d’Une brève histoire des morts de Kevin Brockmeier, ici, et ce en dépit du ton relativement apaisé de la narration, surtout dans la première (et extraordinaire) nouvelle, le thème se fait obsédant, perturbant, oppressant. La mort, envisagée sous tous ses angles, du plus matériel au plus spirituel, n’y a rien de paisible. Violente, frappant trop tôt, elle ne saurait laisser indifférent, et l’auteur sait, avec une maestria rare, saisir le lecteur par les tripes et susciter en lui une douleur et une angoisse qui, pour être insidieuses, n’en sont pas moins épouvantables.

 

La première nouvelle, « La Jeune Fille suppliciée sur une étagère », est clairement la plus fascinante des deux. Mieko, la narratrice, a seize ans.

 

Et elle est morte.

 

Chaste jeune fille contrainte de faire la strip-teaseuse pour rapporter un peu d’argent à ses parents (une mère d’une condition autrefois supérieure, un père qui joue et perd tout ce qu’il gagne), elle a succombé à une pneumonie. Et il va s’ensuivre cet étrange récit, où un principe spirituel semble subsister, sous la forme de la voix et des sentiments de cette narratrice peu commune, tandis que son corps va être réduit à la condition la plus matérielle : un peu de viande. En effet, les parents de Mieko, toujours dans le besoin, ont vendu son corps à un hôpital immédiatement après le décès. Et notre narratrice, dès lors, de nous conter ce que subit son corps. Sur un ton paisible, détaché (c’est le cas de le dire). Pourtant, ce que l’on vit à travers sa mort a toutes les couleurs de l’atrocité : c’est le corps livré aux blouses blanches, qui coupent, récupèrent, vident, colorent, montrent. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus du corps de Mieko que quelques cendres qui finiront dans une urne, sur une étagère (ne pas en déduire que son calvaire s’achèvera pour autant…).

 

La nouvelle soulève l’estomac plus qu’à son tour. La froideur des blouses blanches accomplissant leur travail suscite un profond malaise, révolte presque. Pourtant, une certaine empathie se dégage, en même temps. Et Mieko est loin de leur reprocher quoi que ce soit. Elle ressent, pourtant : non pas la douleur – elle en est bien loin, et se contente de rapporter les faits « cliniquement », si l’on veut – mais la honte, par exemple, la honte devant ces hommes la contemplant nue et prélevant son sexe, à elle, la strip-teaseuse vierge. L’étonnement aussi, teinté d’angoisse, devant cette étudiante faisant ses travaux pratiques sur son corps avec un détachement qui n’a d’égal que le sien propre.

 

Cette nouvelle hors du commun mérite à n’en pas douter le qualificatif si souvent galvaudé de chef-d’œuvre. La plume de Yoshimura s’y montre aussi acérée que les scalpels parcourant le corps de Mieko, et c’est avec tout le savoir-faire d’un légiste qu’il se livre ici à une dissection de la mort, une autopsie (« vue par soi-même ») aussi répugnante que riche d’enseignements. Rarement, sans doute, le thème si terrible de la mort aura été aussi finement traité. Remarquable.

 

« Le Sourire des pierres » n’a pas le brio de « La Jeune Fille suppliciée sur une étagère » ; cela n’en reste pas moins un texte fort intéressant, abordant également la mort sous l’angle de l’obsession, sur un versant peut-être plus spirituel, mais je n’irais pas jusqu’à dire véritablement religieux, contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là ; on y reconnaît aussi un thème très classique de la littérature japonaise, sur lequel je ne saurais m’étendre ici, de peur de vous gâcher la découverte…

 

Les deux principaux protagonistes de cette nouvelle sont Eichi et Sone, deux amis d’enfance qui se retrouvent par hasard dans la même université. Enfants, tous deux, ainsi que leurs camarades, jouaient dans un cimetière voisin. Mais Sone, très tôt, a été marqué par la mort : suicide de son père et de sa maîtresse, découverte d’une femme pendue dans le cimetière… Et quand Eichi le retrouve, Sone porte toujours sur lui cette marque. Il se livre d’ailleurs à un étrange petit commerce morbide, dans lequel il implique son ancien ami. Puis il s’installe chez lui, avec ses secrets – je n’en dirai pas davantage sous peine de déflorer excessivement l’intrigue –, éventuellement lourds de menace. Car, si ce n’est pas de manière aussi frontale que dans le récit précédent, l’ombre de la mort plane obstinément sur ce texte également. Avec une certaine délicatesse, l’auteur nous insinue l’air de rien dans un quotidien morbide (oui, décidément, je retiens ce terme), et éventuellement fatal, où Eros et Thanatos convolent dans la douleur. Si la honte était le sentiment dominant dans « La Jeune Fille suppliciée sur une étagère », l’angoisse prime dans ce récit, une angoisse existentielle diablement bien menée, pour un résultat qui, bien que moins puissant que le chef-d’œuvre qui précède, n’en est pas moins à même de marquer durablement.

 

On ressort de ce petit recueil éprouvé, mais convaincu. Yoshimura est bien un maître, et il va falloir que j’approfondisse un petit peu tout ça ; car ce premier contact a tout de la franche réussite.

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"L'Appel de Cthulhu : Terreurs de l'au-delà"

Publié le par Nébal

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L’Appel de Cthulhu : Terreurs de l’au-delà

 

Après avoir épuisé tous les suppléments de « background » publiés par Sans-Détour pour L’Appel de Cthulhu, je me tourne désormais vers les scénarios et campagnes. En commençant par ce Terreurs de l’au-delà, recueil de six scénarios de complexité et de difficulté variables. Un point mérite cependant d’être noté d’emblée, qui n’est pas sans me poser problème, dois-je confesser, à moi qui suis plutôt habitué à jouer en campagne : ces scénarios sont généralement faits pour être joués avec des personnages prétirés, et il est assez difficile, voire impossible dans certains cas, de se dégager de cette contrainte…

 

« Une lumière fantomatique », de Gary Sumpter, est un très court scénario situé sur une île au nord de l’Écosse. Comme le titre l’indique assez, l’intrigue tourne autour d’un phare, mystérieusement dépossédé de ses occupants. Cadre très classique (on pensera tout naturellement au premier scénario du livre de base de L’Appel de Cthulhu, ou, sur un plan littéraire, à l’excellent La Peau froide d’Albert Sánchez Piñol), pour un résultat franchement guère convaincant… Tout cela est un peu trop linéaire pour intéresser véritablement.

 

« De la suite dans la folie », de John Almack, lui aussi assez court, est largement plus intéressant, ne serait-ce que pour son cadre : les investigateurs y sont des malades dans un asile d’aliénés… L’ambiance est donc au rendez-vous, même si le fond évoque plus une série B rigolote qu’une authentique lovecrafterie. Je suggère d’ailleurs à cet égard de changer les noms des personnages : Stephany King, Joan Carpenter, Marion Shelley… Bon, broumf. Notons toutefois que, pour ce scénario, l’adaptation en campagne me paraît possible.

 

« Mort accidentelle » de Glyn White est à nouveau très classique dans le fond : une sombre histoire d’héritage… Le cadre anglais est pittoresque et sympathique, mais tout cela n’est quand même guère enthousiasmant, et donne surtout l’impression d’avoir été joué ou lu cent fois…

 

« Secrets d’outre-tombe », de Brian Courtemanche, change passablement la donne, dans la mesure où ce scénario, situé dans un bled paumé du Rhode Island, ne contient aucun élément relatif au Mythe, ce que l’on pourra tout de même regretter. Pour le reste, malgré quelques jolies scènes d’horreur, c’est quand même assez linéaire, et donc finalement peu convaincant, même si l’implication des personnages dans la communauté peut donner des choses intéressantes.

 

Les deux scénarios restant sont incontestablement plus longs et plus riches. « Les Fouilles », de Brian M. Sammons, traite d’une expédition archéologique dans l’arrière-pays de la Nouvelle-Angleterre, expédition qui va nécessairement très mal tourner. C’est plein d’idées, le défi est conséquent, l’horreur indubitablement présente, mais on pourra regretter le caractère un peu confus de ce scénario, qui demanderait sans doute à être retravaillé pour devenir véritablement jouable. Mais il me semble possible d’intégrer ces « Fouilles » dans une campagne sans trop de difficultés.

 

Reste enfin « Étoiles brûlantes », de David Conyers, scénario haïtien bourré de vaudou et inspiré de The Star Pools de A.A. Attanasio. C’est de très loin le scénario le plus intéressant de ce supplément, et il est à vrai dire excellent. Je ne peux guère en dire plus, sous peine de spoiler de manière éhontée… Par contre, il me paraît difficile à mettre en place – la moindre scène doit être mûrement réfléchie – et, quoi qu’en dise l’auteur, les personnages prétirés me paraissent ici clairement indispensables.

 

 Au final, ces Terreurs de l’au-delà ne sont dans l’ensemble guère convaincantes : si l’on excepte le dernier scénario, tout à fait remarquable, le reste donne une impression de classicisme un peu gênante, et le fait de ne pouvoir le plus souvent les jouer qu’avec des prétirés en limite l’usage. Certains peuvent bien donner lieur à des « one-shots » intéressants, mais jamais véritablement géniaux (à l’exception, encore une fois, du scénario de David Conyers). Pas terrible, donc ; on peut s’en passer allègrement.

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"La Guerre des Chiffonneurs", de Thomas Géha

Publié le par Nébal

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GEHA (Thomas), La Guerre des Chiffonneurs, Encino, Black Coat Press, coll. Rivière Blanche, 2011, 186 p.

 

En ce moment, je lis un livre.

 

Je veux dire : un vrai livre, avec de la littérature dedans (même si les allusions à la culture pop n’y manquent pas). Mais comme ce livre est copieux et dense, arrivé à la fin de la première partie, j’ai voulu m’offrir une pause, un petit plaisir régressif, sous la forme d’un court roman de SF qui ne pète pas plus haut que son cul.

 

Pour ce faire, La Guerre des Chiffonneurs de Thomas Géha, présenté comme étant le premier tome d’un cycle intitulé « Planètes Pirates », me paraissait l’idéal. Il faut dire que, du même auteur et chez le même éditeur, j’avais bien aimé les deux « Alone », sympathique variation autour de La Terre sauvage de Julia Verlanger. J’étais donc curieux à l’égard de ce nouveau titre qui, à l’évidence – la couverture hideuse en disant long à ce sujet –, relevait plus que probablement du bon vieux space op’ à la papa.

 

Mais l’auteur m’avait cependant prévenu : dans un article éminemment parodique, mais quand même, il avait impliqué que je (oui, moi) n’aimerais pas ce livre. Je cite : « Nébal : 0/10. Ce roman, il ne faut absolument pas qu’il le lise (d’ailleurs ils n’en a pas l’intention), risque certain de nervous breakdown. Et puis mon roman fait honte à la SF, j’avoue par anticipation […]. » Bon, pour ce qui est de l’intention, c’était donc raté. Le reste, fallait bien voir, alors.

 

Alors.

 

Le roman se déroule pas mal de temps après la guerre entre les Humains et les Salamandres. Il s’en est suivi un chaos politique global et une sévère régression technologique. Notamment, on ne sait plus produire les fameux « chiffonneurs », engins permettant de « plier l’espace », et donc de voyager plus vite que la lumière sur de très longues distances.

 

Marcus Mardel, à l’origine, était un Terrien. Mais il a été élevé par les Jadoins, un peuple d’origine humaine mais passablement modifiée et, surtout, un peuple de pirates. Il s’est retrouvé très tôt en compétition avec son frère adoptif Tali, mais a su gagner son respect et gravir les échelons de la hiérarchie jadoine. On lui promettait un brillant avenir chez les pirates, mais voilà : il y a eu comme un problème, quand Marcus est tombé amoureux de Lynne, une jeune femme promise à Tali…

 

Quelques années plus tard (en fait, le roman alterne les deux trames narratives un chapitre sur deux dans les premières pages, procédé classique, mais ici moyennement convaincant), nous retrouvons Marcus en compagnie de Raugri, un Tanopien (c’est-à-dire un félin humanoïde) porté sur la boisson et perpétuellement sur les nerfs. Les deux individus entendent devenir prospecteurs, et ont pour cela monté un vaisseau baptisé un soir de beuverie Le Vieux mais Joli Lapin rose. Seulement, ils n’ont pas de chiffonneur, ce qui leur serait fort utile, pour ne pas dire indispensable. Et comme on ne sait plus produire lesdites machines dans ce monde d’après, ils ne disposent pas de 36 000 moyens pour en obtenir un. Sur Tanope, ils se rendent donc à Crève Salamandre, sorte de Las Vegas en plus cru, sous la domination d’un certain Doral, qui ne manque pas, lui, de chiffonneurs ; mais les vend très cher… Le plan de Marcus et Raugri consiste donc à en voler un ; pour ce faire, ils vont s’allier à un mystérieux baroudeur du nom d’Antoine Cinerna. Mais la suite promet d’être explosive…

 

Alors ? Alors.

 

Si j’étais effectivement du genre à noter les livres (ce que je ne suis pas, j’ai toujours trouvé ça suprêmement con), je n’attribuerais certes pas une vilaine bulle à La Guerre des Chiffonneurs. Mais le résultat ne serait quand même pas très glorieux (allez, pour vous faire plaisir, disons 2/10). Je l’ai lu, comme j’en avais l’intention, et n’en ai pas fait pour autant de nervous breakdown (enfin, rien de pire que d’habitude en tout cas). Et je ne trouve pas qu’il fasse honte à la SF, même s’il appartient indubitablement à une sorte de SF qui, surtout vue de loin, peut faire un peu honte.

 

Il n’en reste pas moins que je n’ai pas aimé ce court roman. Certes, j’ai lu bien pire, et je peux concevoir pire encore. Il est vrai que j’ai un peu cherché la merde, aussi, n’étant de toute façon guère tourné vers le space op’ à la papa (donc). Je n’ai pas fait mon éducation science-fictive au FNA, et ne vois guère de raisons de m’y mettre (même si je ne nie pas qu’il y a eu de bonnes choses dans tout ça, et apprécie, puisqu’on en parlait, Julia Verlanger, dont les romans sont généralement très efficaces). Mais quand même : l’auteur m’inspirant plutôt du bien, j’en attendais au moins un bon divertissement, relevant plus ou moins de la littérature jetable, oui, mais à même de me faire passer un bon moment, ce qui est après tout l’essentiel. Or, à mes yeux en tout cas, La Guerre des Chiffonneurs n’a été que très vaguement divertissante…

 

Le principal problème, c’est le manque – assez consternant, pour le coup – d’inventivité dont fait preuve ce roman. Même sans avoir biberonné au FNA (donc), je sais, parce que ça a tout de même infusé, que l’on a déjà lu tout ça cent fois, au bas mot. Il n’y a pas une seule idée un tant soit peu neuve ou enthousiasmante dans ce roman. Pas une. Tout est du vu et revu, mâché et remâché. Ce qui est un peu ennuyeux, tout de même (et « l’hommage » n’excuse pas tout). Les clichés s’accumulent à chaque page, qu’ils relèvent du fond ou de la forme ; celle-ci, évidemment, n’a rien d’exceptionnel, mais je ne m’y attendais pas et m’en foutais un peu en entamant la lecture de ce Géha nouveau. On a lu bien pire, certes ; mais quand même, une fois de plus… L’humour lourdingue et les punchlines puériles n’arrangent rien au tableau. Pas plus que les personnages, simples archétypes sans fond et sans surprise (j'ai même cru y voir des mesquineries, mais on m'a dit que j'étais parano).

 

Au final, il ne reste pas grand-chose en faveur de cette Guerre des Chiffonneurs. Reconnaissons, c’est déjà ça, que le roman est trop court pour que l’on s’y ennuie, et que, les péripéties s’enchaînant à un train d’enfer une fois passée l’exposition, on tourne les pages sans en avoir l’air. Mais c’est un automatisme… On lit ça sans plaisir, sans enthousiasme ; on le lit comme on relirait un vieux machin, qui aurait pu nous faire palpiter un minimum quand on était plus jeune et que le genre l’était également, mais qui, aujourd’hui, ne passe tout simplement plus. Antiquité sans charme, plutôt du genre à finir en tas dans une brocante d’amateurs, et qui ne montrera véritablement d’intérêt que pour les collectionneurs compulsifs et les nostalgiques acharnés de la vieille SF bien eud’ chez nous. Les autres pourront passer leur chemin, il y a quand même bien plus intéressant à lire.

 

D’ailleurs, après ce qu’il faut bien qualifier d’échec, j’y retourne.

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"Supplément au Voyage de Bougainville", de Diderot

Publié le par Nébal

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DIDEROT, Supplément au Voyage de Bougainville, présentation et notes de Paul-Édouard Levayer, Paris, Librairie Générale Française, coll. Le Livre de Poche – Libretti, [1772, 1995] 2003, 122 p.

 

Étonnamment, je n’avais jusqu’à présent jamais rien lu de Diderot, ou presque. Ce Supplément au Voyage de Bougainville, sans doute un de ses ouvrages qui m’attiraient le plus, a d’ailleurs dormi pendant longtemps (trop longtemps) dans mon étagère puis ma commode de chevet. Mais ça y est, l’erreur est rattrapée ; et si j’ai encore du boulot – plein de choses à lire, autrement dit –, je dispose néanmoins désormais d’une base.

 

Comme son nom l’indique, ce très petit ouvrage prend prétexte du voyage autour du monde de Bougainville (1766-1769) et de sa relation, parue en 1771, pour exposer des idées chères à Diderot. Il se focalise plus particulièrement sur une étape du voyage, la plus importante à bien des égards : la « découverte » de la Nouvelle-Cythère, ou Otaïti, lire aujourd’hui Tahiti. Si l’on précise que Commerson, membre de l’expédition dont un rapport est fourni en annexe, avait d’abord eu envie d’appeler cette île « Utopie », en référence au fameux ouvrage de Thomas More, on comprendra sans peine l’intérêt de Diderot pour cette escale, et le mien pour son Supplément.

 

Ce livre, dans la carrière de Diderot, doit également être considéré comme concluant une « trilogie » – il était précédé de Ceci n’est pas un conte et de Madame de la Carlière –, ayant pour thème, pour reprendre les mots du préfacier, « la désignation et la mise en cause de la dénaturation psychologique et morale, qui rend méchant et malheureux ». Dans le Supplément (je ne saurais m’engager pour les deux autres textes), et ce malgré la brouille bien antérieure entre les deux auteurs, ce thème prend des allures très rousseauistes : difficile en effet de ne pas penser aux Discours de l’auteur du Contrat social (et en premier lieu, sans doute, au Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes) à la lecture de l’opuscule de Diderot, qui reprend passablement le thème d’une bonté naturelle de l’homme, pervertie par la société et les lois (religieuses, juridiques, morales) qu’elle impose. C’est à vrai dire probablement dans ce texte que l’on trouve l’image la plus frappante du « bon sauvage », qui allait connaître une certaine prospérité, pas forcément pour le meilleur, d’ailleurs, et loin de là… Mais, avec Diderot, dans une perspective qu’on pourrait qualifier, quoique de manière légèrement anachronique, « d’évolutionniste », nous en sommes bien là, et il s’agit pour lui de faire l’éloge de ces hommes, les Tahitiens, vivant peu ou prou selon les lois de la nature, pour ne pas dire à l’état de nature, et si heureux et bons a fortiori quand on les compare aux Européens civilisés. Une conséquence intéressante chez Diderot : cela débouche (logiquement, d’ailleurs ; mais la logique et la raison n’ont pas toujours été de la partie dans cette affaire…) sur un discours que l’on pourrait qualifier, là encore avec un peu d’anachronisme, « d’anti-colonialiste ».

 

Le Supplément au Voyage de Bougainville a donc pour thèmes la loi et la civilisation. Il prend pour cela l’allure d’un dialogue entre A et B « sur l’inconvénient d’attacher certaines idées morales à des actions physiques qui n’en comportent pas » ; A et B sont deux lecteurs du Voyage de Bougainville, le premier étant passablement candide, et le second venant éclairer sa lanterne. Dialogue entre A et B, donc ; mais Diderot s’amuse avec la forme, complexe, et les dialogues et récits s’enchâssent les uns dans les autres, pour un résultat finalement plutôt succulent.

 

Au dialogue proprement dit, qui constitue le fil rouge de ce Supplément, l’introduit et le conclut, s’intègrent donc deux récits qui viennent nous éclairer sur les intentions premières de Diderot : « Les adieux du vieillard » (chapitre II) a une portée assez générale, et je n’y reviendrai pas en détail ; on y trouve ce que j’ai dégagé plus haut, exprimé par un vieux Tahitien maudissant Bougainville pour sa « découverte ». Mais le cœur de l’ouvrage réside dans un dialogue dans le dialogue (chapitres III et IV), « L’entretien de l’aumônier et d’Orou », qui prend un exemple précis pour éclairer la thèse de Diderot : en l’occurrence, LE CUL.

 

Le Tahitien Orou reçoit l’aumônier de l’expédition de Bougainville, avec la franche hospitalité qui caractérise son peuple, et lui offre, ni plus ni moins, de coucher avec sa femme et ses trois filles. « Mais ma religion ! mais mon état ! », s’écrie le pauvre (…) aumônier. Et Orou, très philosophe, de lui démontrer par le menu que ses préjugés n’ont pas lieu d’être, et, donc, qu’il ne faut pas « attacher certaines idées morales à des actions physiques qui n’en comportent pas ». Encore que Diderot lui-même ne se débarrasse pas totalement de la morale : notamment, et cela m’a surpris, il aborde la sexualité dans une perspective que l’on pourrait qualifier (oui, léger anachronisme, encore) « d’utilitariste » ; comprendre qu’elle est intimement liée à et justifiée par la reproduction, et qu’on ne saurait sous peine de libertinage condamnable séparer les deux. Bon, heureusement (…), plus tard, il y aura Sade pour pousser jusque dans ses derniers retranchements cette apologie de la nature et cette condamnation des empiètements de la morale dans la sexualité. Mais je m’égare…

 

Bien entendu, c’est là pour Diderot une belle occasion de taper dans le clergé et la religion, et il ne s’en prive certainement pas ; le tableau, s’il se veut « philosophique », est avant tout cocasse. Et, je ne vous ferai pas languir, bien évidemment, l’aumônier finira par jeter sa religion et son état aux orties pour copuler dans la joie avec les quatre femmes. Mais on aura d’ici là l’occasion de s’interroger avec Orou (parfois commenté par A et B) sur la pertinence des « fausses » lois (religieuses, juridiques, morales), pour ne plus conserver que les seules qui comptent en l’affaire : celles de la nature.

 

Les annexes (outre le rapport de Commerson mentionné plus haut, on trouve encore deux textes de Diderot, une relation du Voyage autour du monde et un extrait de l’Histoire philosophique et politique des deux Indes de l’abbé Raynal intitulé « Comparaison des peuples policés et des peuples sauvages », qui est encore plus radical que le Supplément) enfoncent le clou.

 

Au final, le Supplément au Voyage de Bougainville ne se contente pas d’être une illustration particulièrement révélatrice de certaines des préoccupations parmi les plus subversives du siècle des Lumières (on n’est peut-être pas si loin que ça des Lumières « radicales », d’ailleurs, mais je n’oserais trop m’engager sur ce terrain que je ne maîtrise pas) : cela reste une lecture assez délicieuse près de deux siècles et demi plus tard. Il était bien temps que je m’y mette…

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"La Montagne morte de la vie", de Michel Bernanos

Publié le par Nébal

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BERNANOS (Michel), La Montagne morte de la vie, préface de Stéphane Audeguy, postface de Dominique de Roux, Paris, La Table ronde, coll. La Petite Vermillon, [1967, 1984] 2008, 174 p.

 

Je suis assez « grands petits livres », en ce moment. D’où ma lecture de cette Montagne morte de la vie, titre qui me faisait de l’œil depuis un certain temps déjà, dans la mesure où j’en avais entendu dire le plus grand bien, ici, là, et ailleurs. Ce format, entre novella et roman, est décidément, je crois, celui qui me convient le mieux. C’est vrai, quoi : marre des pavés, à la fin.

 

La Montagne morte de la vie est incontestablement le plus fameux livre de Michel Bernanos (fils de Georges), et fut publié à titre posthume par Pauvert en 1967 : l’auteur s’était suicidé en 1964, après avoir mené une carrière littéraire étrange de poète et d’auteur fantastique (Fleuve Noir inclus), sous divers pseudonymes. D’autres romans, centrés autour de celui-ci, constituent semble-t-il une sorte de cycle ; mais La Montagne morte de la vie, avec son titre étrange (et pas forcément très heureux), en constitue bien la pièce maîtresse.

 

Souvent présenté comme un chef-d’œuvre méconnu du fantastique français, ce court roman bénéficie d’une aura remarquable. Mais je dois dire de suite qu’il ne correspond pas vraiment à ce à quoi je m’attendais : je ne sais pas pourquoi (nom de l’auteur ? de l’éditeur ? carrière poétique parallèle ?), je supposais qu’il s’agirait d’un livre très léché, d’un bijou de style éventuellement abstrait. Or pas du tout. Ainsi que le note très justement le préfacier (vous pouvez par contre vous dispenser de la postface illisible et pédante), Michel Bernanos n’était probablement pas un grand styliste. Et si le roman doit s’inscrire dans une tradition, plus que dans celle de Borges, disons, et quand bien même l’allégorie est de la partie, ce serait plutôt dans celle du meilleur roman populaire, en l’occurrence entre aventures maritimes et horreur. J’ai pour ma part pensé à l’occasion à Lovecraft (surtout pour la conclusion), mais le nom de William Hope Hodgson, auteur qui me reste à découvrir, est peut-être plus proche de la vérité. On a aussi pu évoquer Jean Ray, mais, là encore, je dois faire preuve de ma sinistre inculture…

 

Mais passons. La Montagne morte de la vie se découpe en deux parties bien distinctes. Dans la première, nous voyons notre jeune narrateur, probablement aidé par la boisson, s’engager pour devenir mousse sur un galion (à quelle époque précisément ? si l’on dispose de quelques indices, on n’en saura guère davantage : le roman est passablement hors du temps, anachronique). La vie y est rude, et notre héros de se faire molester d’entrée de jeu par les brutes avinées composant l’équipage (hop, un coup de « grande cale », ça forme la jeunesse !). Heureusement, il trouve bientôt un protecteur en la personne de Toine, le cuistot. Mais cela n’empêchera pas la véritable horreur de fondre sur le navire, alors qu’au niveau de l’équateur le vent tombe. Paralysés, en proie à la famine et à la soif durant cette longue attente, les matelots en viennent à s’entretuer. Puis ce sera la tempête, et n’y survivront que Toine et le narrateur…

 

Mais leur calvaire n’est pas terminé : dans la seconde partie, nos deux naufragés s’échouent en effet sur une terre étrange et inhospitalière, baignant dans un soleil rouge et entourée d’une mer sanguine. Là, ils font la découverte d’une nature folle et impitoyable. Ils en viennent à croire que leur salut se trouve dans les montagnes ocres visibles à l’horizon ; et d’entreprendre le voyage vers cette destination mythique, un voyage au cours duquel les surprises ne manqueront pas…

 

Il y a la lutte, la volonté de « faire face », la quête du salut. Mais il y a surtout – et c’est là que réside indubitablement le talent de Michel Bernanos – des images somptueuses et effrayantes, fascinantes à tous les points de vue. Si la première partie fait preuve d’une efficacité certaine, et contient quelques beaux moments d’horreur, les visions surréalistes et démentielles de la seconde jouent dans une tout autre catégorie, bien autrement convaincante. C’est un véritable enfer que décrit l’auteur, un enfer dont on n’est même pas sûr qu’il soit bien terrestre… Et les images fortes, les tableaux suffocants de s’enchaîner, sans laisser le moindre répit à Toine et au narrateur, pas plus qu’au lecteur. Sorte de syndrome du voyageur pour nos deux héros, qui s’évanouissent régulièrement, variante stendhalienne pour nous. L’horreur se pare de traits merveilleux, la nature n’est jamais vraiment ce qu’elle a l’air d’être. Et la lumière rougeâtre de baigner le tout dans une coloration fantastique, dérèglement ultime d’une vie exubérante et folle, d’autant plus tétanisante qu’elle ne laisse aucune place à la chair : milieu vide et plein à la fois, qui redéfinit nos conceptions de l’être dans une abstraction fatale et superbe.

 

Je ne ferais pas pour autant de La Montagne morte de la vie un chef-d’œuvre, et dois avouer à cet égard une relative déception. C’est que ce court roman, pour être plus qu’à son tour bluffant, n’est pas non plus sans défauts : la plume de l’auteur connaît des hauts et des bas, l’enchaînement des événements, surtout dans la première partie, tient un peu de la course folle pas toujours très maîtrisée et non dénuée d’artifices, les caractères ne sont qu’à peine esquissés… Mais il y a ces images, qui rattrapent largement les quelques faiblesses de cette Montagne morte de la vie, pour en faire une lecture bel et bien marquante, un tableau vivant d’une beauté trouble et inquiétante.

 

Alors, oui, ce court roman mérite d’être lu ; il tient bien une place à part dans le fantastique français qui, si elle ne justifie peut-être pas le qualificatif suprême de chef-d’œuvre, lui vaut bien d’y consacrer une attention toute particulière.

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"L'Homme que les arbres aimaient", d'Algernon Blackwood

Publié le par Nébal

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BLACKWOOD (Algernon), L’Homme que les arbres aimaient, traduit de l’anglais par Jacques Parsons, préface d’Alexandre Marcinkowski, illustrations de Greg Vezon, Talence, L’Arbre vengeur, [1966, 1972, 1975] 2011, 378 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 64 (pp. 87-89).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Ainsi que le rappelle fort à propos un bandeau, H.P. Lovecraft considérait Algernon Blackwood comme « le maître absolu et indiscuté de l’atmosphère fantastique ». On imagine mal parrainage plus flatteur, et ce quand bien même, semble-t-il, le créateur du mythe de Cthulhu émettait quelques réserves sur la production inégale de cet auteur ; il ne l’en plaçait pas moins au pinacle de la littérature fantastique britannique, aux côtés de Lord Dunsany et d’Arthur Machen.

 

L’Homme que les arbres aimaient, recueil de cinq textes (dont deux longues novellas) agrémenté d’une intéressante préface d’Alexandre Marcinkowski et d’une abondante bibliographie « multimédia », se veut une porte d’entrée idéale à l’œuvre de celui que les Anglais surnommaient « l’homme fantôme ». Promenons-nous dans les bois, puisque l’on nous y invite aussi joliment…

 

On commencera par évoquer les deux novellas de ce recueil, tant elles sont proches par leur thématique. Difficile en effet de ne pas établir un lien entre « Les Saules » et « Celui que les arbres aimaient », deux textes placés sous le signe de la nature ambiguë, « à la fois attirante et inquiétante » nous dit-on, où la surnature surgit presque insidieusement, au détour des fourrés.

 

« Les Saules », récit de 1907 qu’on jugera a posteriori passablement pré-lovecraftien, justement, décrit le périple de deux individus, un Anglais et un Suédois, descendant le Danube en canoë. Le paysage est superbe, tout de nature sauvage, et nos deux héros ne sont pas du genre à tenir compte des superstitions locales. Aussi font-ils escale pour la nuit sur une petite île ployant sous les saules ; mais doucement l’atmosphère en vient à changer, et le cadre idyllique de se parer de couleurs plus sombres ; on voit des ombres, on entend des bruits étranges ; un passé immémorial semble ressurgir ; et l’on commence à s’inquiéter vraiment quand les saules se rapprochent du campement… Un petit bijou d’atmosphère fantastique, effectivement : on frissonne délicieusement plus qu’à son tour au fil de ce long texte à la beauté du diable, ou de quelque évocation païenne. Algernon Blackwood y déploie tout un art de la description minutieuse, suscitant un paysage délicatement angoissant, où la surnature ne semble qu’esquissée, tant la nature, à elle seule, paraît déjà menaçante.

 

« Celui que les arbres aimaient » est peut-être encore plus réussi. Cette fois, c’est le caractère attirant de la nature qui justifie l’inquiétude, dans la mesure où elle est perçue différemment par les deux principaux protagonistes du récit : un vieil homme attaché à son bois, et son épouse, que l’on prend tout d’abord – et sans doute à bon droit – pour une sotte et une bigote, mais qui devient au fil du texte de plus en plus humaine et touchante dans la peur qu’elle éprouve pour le sort de son cher et tendre. La menace est encore plus insidieuse ici, et se passe d’effets de manche (quand bien même, de temps à autre, le vent soufflant dans les bois…) ; c’est dans l’abandon à la forêt que réside l’effroi, dans cette attirance de plus en plus prononcée pour les arbres majestueux, dans la symbiose avec la nature, suscitant la jalousie et la crainte. Magnifique.

 

Les trois nouvelles restantes sont également du plus grand intérêt : « Passage pour un autre monde », variation sur le Petit Peuple, reste imprégnée par cette prépondérance de la nature, le cadre étant celui de landes giboyeuses où une élite de chasseurs vient se livrer à son sport fétiche. Mais il y a aussi une jeune fille, qui pourrait bien, à l’équinoxe, succomber à un étrange appel, et emprunter le Passage qui fait frissonner les indigènes…

 

Une magnifique « ghost story », ensuite, avec « Le Piège du destin », récit de « maison hantée » très classique par bien des aspects, mais superbement conçu : deux hommes et une femme engoncés dans un triangle amoureux (ce qui nous vaut une très belle étude de caractères) relèvent le défi de passer une nuit dans une maison réputée inciter au suicide. Algernon Blackwood y fait montre de tout son talent de « fantastiqueur », et la nouvelle se révèle terriblement angoissante. C’est fou l’effet que l’on peut obtenir avec de simples bruits de pas…

 

Reste enfin « La Folie de Jones », astucieux récit sur la réincarnation, où une vengeance traverse les siècles. Là encore, Algernon Blackwood élabore un personnage complexe et attachant dans sa folie, et le résultat est tout à fait admirable.

 

L’Homme que les arbres aimaient est donc une réussite incontestable, une de plus à l’actif de l’Arbre vengeur (tiens, tiens), éditeur décidément fort sympathique, judicieux dans ses choix de textes, et qui nous régale régulièrement de ses trouvailles et exhumations. Un très beau recueil fantastique, qui ne peut que combler les amateurs du genre.

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"Manuscrit zéro", de Yôko Ogawa

Publié le par Nébal

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OGAWA (Yôko), Manuscrit zéro, [Genkô Zeromai Nikki], traduit du japonais par Rose-Marie Makino, Arles, Actes Sud, [2010] 2011, 234 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 64 (pp. 85-86).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Au travers de ses nombreux textes, d’abord de très courts récits (comme La Grossesse, prix Akutagawa, ou L’Annulaire) puis des romans de plus en plus longs (Hôtel Iris, Parfum de glace, Le Musée du silence…), Yôko Ogawa a assurément démontré qu’elle était l’une des plus brillantes plumes du Japon contemporain. Sa production, nourrie d’obsessions (pour le classement, la mémoire, les sens – déficients ou au contraire exacerbés –, l’organique et le médical…), tend régulièrement vers le – juste un peu – bizarre, le subtilement décalé, ce qui justifie à coup sûr sa place dans les pages de Bifrost. Elle déploie dans ses récits une imagination souvent déconcertante, magnifiquement servie par une plume à la musique très particulière, faite d’émotions à fleur de peau, et de cruautés du quotidien déguisées sous un vernis de politesse et de douceur.

 

 Manuscrit zéroest la dernière de ses publications françaises, toujours chez Actes Sud, son éditeur attitré. Et c’est un livre pour le moins étrange, résistant à la classification : s’il est présenté comme une « pause formelle » et une sorte de journal d’écrivain, on tend bien vite à ne pas se satisfaire de cette désignation, somme toute improbable. S’agit-il réellement d’une sorte « d’autofiction », mais alors passablement fantasmée, tant le bizarre est omniprésent ? Faut-il y voir des nouvelles (de plus en plus) entrelacées, comme pour l’excellent Tristes Revanches ? Un roman ? Ou bien de simples amorces de romans, vite abandonnées, mais qui, jointes ainsi, prennent un nouveau sens ? Ce Manuscrit zéro, quel est-il au juste ? On peut bien fournir une réponse, malgré tout : une invitation au voyage intérieur, dans l’imaginaire d’un écrivain qui, peut-être effectivement, se cherche, mais se livre pourtant, et, en nous confiant ces fragments narratifs souvent déroutants, fait œuvre et fait sens.

 

On suivra dès lors, au fil des pages, le parcours d’une femme écrivain – mais s’agit-il bien de Yôko Ogawa ? – multipliant les expériences fantasques : manger dans un restaurant où ne sont servies que des mousses, préalablement observées dans des boîtes de pétri ; resquiller dans des réunions sportives d’écoles, et plus tard mettre à profit cette expérience pour venir en aide à un pilleur de cocktails débutant ; raconter comment et pourquoi elle s’est livrée au plagiat ; subir l’indiscrétion d’un assistant social épiant tous ses faits et gestes, mais la récompensant néanmoins en jouant pour elle de la trompette (une composition personnelle sur des crevettes d’un genre pour le moins particulier) ; dégager les grandes lignes des romans d’un vieil écrivain ; assister à un concours de pleurs d’enfants ; participer à une excursion touristique où le retard est fatal…

 

On reconnaît dans ces histoires courtes l’univers si singulier de Yôko Ogawa, et on s’y baigne avec plaisir, comme dans du lait maternel (ce que propose le Santé Super Land). Mais on devine aussi, sous la surface, au-delà des motifs récurrents, une vision d’ensemble : Manuscrit zéro, avec sa forme déconcertante, est assurément le livre d’un écrivain qui s’interroge sur son travail et en dévoile les mécanismes, avec un brio proprement fascinant. Une excursion touristique, là encore, faite de rencontres étranges, d’amorces d’histoires, de fragments, de parcelles, témoignant peut-être d’une certaine frustration, mais s’élevant pourtant, par la juxtaposition, au statut d’œuvre à part entière.

 

On ne fera pas de Manuscrit zéro le plus séduisant des écrits de Yôko Ogawa, tant elle a su par le passé nous prodiguer petits bijoux de récits et romans remarquables. Mais il a tout du livre rare, qui vient éclairer sous un jour nouveau toute la production de l’auteur. En tant que tel, il est indispensable pour les amateurs de la dame. Il peut aussi constituer une porte d’entrée tout à fait recommandable pour son œuvre, ainsi mise à nu comme peu d’auteurs se le permettent, et qui gagne à cette exposition une aura étonnante et brillante.

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"Plop", de Rafael Pinedo

Publié le par Nébal

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PINEDO (Rafael), Plop, [Plop], traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis Amutio, Talence, L’Arbre vengeur, [2002, 2007, 2010] 2011, 170 p.

 

Plop.

 

C’est comme ça que la vieille Goro l’a nommé, parce que c’est le bruit qu’il a fait en tombant dans la boue, à sa naissance.

 

Plop.

 

Il a commencé dans la boue, et finira dans la boue. Plop incarnera la boue. Car il n’y a à vrai dire rien d’autre. Il n’y a jamais eu rien d’autre.

 

Plop est le premier roman de l’Argentin Rafael Pinedo (1954-2006), et a obtenu le prix Casa América 2002. Et il fait dans le post-apocalyptique. Mais on n’y cherchera pas l’humour de Fallout, la mystique de La Route, pas plus que l’aventure débridée de La Terre sauvage. Plop œuvre dans un tout autre registre, une sorte de naturalisme cru et sec comme un coup de trique, barbare et sauvage (j’ai pu penser, dans un autre genre, à La Ballade de Narayama…). Plop, en dépit de son nom innocent, est un cauchemar à l’état pur, tout en teintes de noir et de gris, le cauchemar d’une humanité dénuée de tout, et qui survit au prix d’atrocités perpétuelles.

 

Il y a le Groupe, semi-nomade, divisé en Sections. Parfois, le groupe est obligé de migrer, sous la pluie perpétuelle, peinant dans la boue. Il se rend de temps à autre dans un Lieu d’échange ; il cherche autrement des Lieux de chasse (on chasse les chats dans Plop… et, non, ce n’est pas drôle). Il rencontre parfois d’autres Groupes, ou de ces individus qui vivent presque seuls ; parfois, alors, on échange ; d’autres fois, on tue.

 

Le Groupe, avec à sa tête un Commissaire général, a ses rites, et ses coutumes. Dans le Groupe de Plop, ainsi, il ne faut jamais montrer sa bouche : on ne tire pas la langue, on parle en baissant la tête, on mange bouche fermée. Des fois, il y a des fêtes, aussi. Mais l’existence du groupe n’est guère joyeuse, malgré l’alcool ou le sexe (on « s’utilise », dans Plop). Car nous sommes dans un monde qui n’a pas d’avenir. Un monde où l’on meurt vite, et souvent à cause du Groupe lui-même, que l’on soit dans la terrible section Volontaires 2, pour cause de faiblesse, d’idiotie, ou tout autre raison qui pourrait menacer à terme la survie du groupe, ou, tout simplement, que l’on se trouve au mauvais endroit au mauvais moment (mais y a-t-il de bons endroits ? de bons moments ?). On est alors souvent recyclé. La mère de Plop, Chanteuse, a ainsi été recyclée, et Plop en a hérité un fémur, pour y tailler une flûte. Ce qu’il n’a jamais fait.

 

La vie de Plop est dure. Sans affection – la vieille Goro est rude. Plop, à bien des égards, n’aurait pas dû survivre. Mais Plop est un battant. Et il compte bien sortir de la boue, s’élever, gravir les échelons. Il connaît bien la loi du plus fort. Et il est rusé, et manipulateur. Plop est un salaud.

 

Mais comme il est né dans la boue, il mourra dans la boue.

 

Plop.

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on ne fait pas dans la dentelle, ici. J’ai rarement lu roman aussi systématiquement noir et horrible, tableau aussi répugnant de l’humanité. On est bien loin, sous cet angle, des clichés du genre (même si l’on peut penser, à l’occasion, à quelques titres particulièrement forts, je songe notamment à l’excellent Génocides de Thomas Disch). Impossible de rire, dans Plop. Ici, on ne fait pas vraiment dans la 125 maladroitement customisée post-Mad Max. Impossible non plus de croire en quelque chose de meilleur : la réalité, sordide, est toujours là, et la réalité, c’est la boue. Ou le sang…

 

Plop est un court cauchemar, d’une âpreté impitoyable. Chacun de ses très brefs chapitres contient une nouvelle abomination ; les atrocités se succèdent ainsi dans une farandole infernale (un Karimbo autiste…), ne laissant jamais le moindre répit au lecteur. Et l’humanité, dans ce qu’elle a de plus odieux, est impitoyablement disséquée, sous le scalpel rouillé d’un anthropologue sadique et froid. Plop n’est pas le livre à lire si vous voulez croire en votre prochain…

 

Et, en dépit d’une traduction qui m’a parfois paru douteuse, son style, entre naïveté et sécheresse, fait mouche. Impression de primitivisme remarquable. On prend chaque phrase comme un coup de poing. En même temps, on ne s’attarde jamais sur l’horrible ; ce qui lui donne d’autant plus un air de réalisme familier, de vécu au quotidien.

 

On souffre avec Plop et ses congénères. Mais de là à parler de « sympathie », il y a pourtant un grand pas. Tout juste si l’un des survivants, Urso, parvient à susciter notre commisération quand il en vient à secourir envers et contre tous une petite mongolienne. Certes, au début, on veut croire que le trio formé par Plop, Urso et Tini vaut mieux que les autres, qu’il est possible de les aimer, de les prendre en pitié. Mais bien vite, l’accent est mis sur Plop et son ambition destructrice. Et il n’y a alors plus d’espoir. Y en a-t-il jamais eu ?

 

Si l’on ne fera peut-être pas de Plop un chef-d’œuvre, il est incontestablement de ces livres qui marquent. Glauque et répugnant, il fait son petit effet (et, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, j’ai tendance à considérer, dès lors, qu’il ne peut par principe être mauvais, loin de là). Plop soulève l’estomac, et fascine à chaque page. On en ressort éreinté, déprimé, et en même temps convaincu d’avoir lu quelque chose de très fort.

 

Plop.

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