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Jacques

Publié le par Nébal

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Par le passé, il m’est arrivé à plusieurs reprises de rédiger sur ce blog de brefs billets nécrologiques ; quelques lignes, probablement maladroites et sans doute convenues, mais néanmoins sincères, pour évoquer diverses personnalités disparues que je ne connaissais évidemment pas, mais que j’admirais pour une raison ou pour une autre.

 

Je n’aurais jamais cru avoir à le faire pour un ami, qui plus est de ma génération.

 

Mais voilà : Jacques Mucchielli s’est éteint le samedi 26 novembre dernier, et c’est insupportable.

 

Ce bref article que je lui consacre aujourd’hui me rongeait depuis un certain temps déjà – j’ai un peu honte de le dire, mais j’y songeais avant même son décès, que je voyais percer à l’horizon, même si le déni m’empêchait d’y croire totalement. Je ne voulais cependant pas être celui qui annonce, et craignais en outre de passer pour – ou pire encore, d’être effectivement – un vulgaire charognard. Mais la nouvelle de ce départ prématuré s’est diffusée très vite – trop vite, peut être ? Nous sommes à l’heure des réseaux sociaux et, comme on le sait, la rumeur court plus vite que la lumière…

 

Aujourd’hui, dès lors que la nouvelle a été rendue par la force des choses « officielle », je me sens tenu d’évacuer ma tristesse et ma frustration, ma colère aussi, dans cette note ; on pourra, j’imagine, me taxer d’exhibitionnisme bloguesque, y voir un certain manque de pudeur, peut-être, et regretter le temps où l’on savait garder ces choses pour soi. J’avoue ne pas être certain moi-même de la pertinence et de l’opportunité de cet article. Mais il y a cette compulsion qui me pousse à écrire, pour moi dans un premier temps, pour d’autres ensuite, à expulser cette horrible réalité à laquelle j’ai encore du mal à me faire : Jacques Mucchielli n’est plus. Et, si j’ai pu écrire quelques lignes en hommage à des gens que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, qu’en est-il pour cet homme que je voyais régulièrement ? Peut-être suis-je en train de me chercher des justifications, je ne sais pas…

 

Je n’aurai pas l’outrecuidance de me qualifier de « proche », nombreux sont ceux qui méritent ce titre bien autrement que moi. Mais j’ai bel et bien perdu un ami. Quelqu’un avec qui j’ai eu la chance de déconner comme de travailler (bon, d’accord, un peu plus déconner que travailler…), et que j’aimais et admirais profondément, comme j’admirais son œuvre en construction : quelques nouvelles en solo ici ou là – je pense notamment à son très bel hommage à Ballard dans le Bifrost consacré à cet auteur – et, bien sûr, ce qu’il avait écrit en collaboration avec Léo Henry, Yama Loka Terminus et Bara Yogoï, et plus puisque affinités.

 

Les mots me manquent. Je n’ai pas envie de verser dans les excès de l’éloge funèbre, exercice de style jamais bien éloigné des larmes de crocodile – j’avoue quant à moi être complètement asséché devant ce deuil, le premier à frapper dans mon entourage, et ne sais trop qu’en penser. Je ne sais pas véritablement comment exprimer ma tristesse – je n’ai jamais été très doué pour ça, c’est le moins qu’on puisse dire…

 

Mais il y a plus ; il y a ce sentiment, irrationnel j’en ai bien conscience, de révolte devant ce que je ne peux qualifier que d’injustice ; car ce décès est d’autant plus choquant qu’il vient frapper trop tôt, et de la plus stupide des manières. Aussi ai-je envie, quelque part, de pasticher Michael Bishop dans son Requiem pour Philip K. Dick :

 

Las, Jacques Mucchielli n’est plus

Dieu va prendre mon pied au cul

 

C’est un peu vain, je sais. Mais quand même. C’est qu’il me manque, cet enfoiré de Corse.

 

Toutes mes condoléances à sa compagne, sa famille et ses proches.

 

 Si long, Jacques…

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"La Cité infernale", de Greg Keyes

Publié le par Nébal

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KEYES (Greg), La Cité infernale, [The Infernal City (An Elder Scrolls Novel)], traduit de l’américain par Guillaume Le Pennec, Paris, Fleuve Noir, [2009] 2011, 349 p.

 

Nébal est un con, certes, mais c’est aussi un faible, ce que le présent compte rendu démontrera à qui en douterait encore. Et Nébal, accessoirement (ou pas, ici), est aussi un fan de la série de jeux vidéos The Elder Scrolls ; s’il a peu pratiqué Arena, arrivant un peu tard pour ça, il a pris son pied sur Daggerfall, Morrowind, Oblivion, et aujourd’hui Skyrim (mais ça je vous en parlerai plus en détail prochainement, en principe). Et un des atouts de cette série, c’est son univers, dans l’ensemble pas très original (Morrowind excepté), mais foisonnant comme peu de jeux vidéos osent se le permettre (à vrai dire, pour rivaliser, il n’y a guère que les Fallout, et encore…). Une partie du plaisir dans les Elder Scrolls consiste à s’imprégner de cet univers, par la conversation ou la lecture. Et si je n’irais pas jusqu’à dire que Tamriel n’a plus de secrets pour moi – c’est loin d’être le cas –, je connais néanmoins suffisamment cet univers pour m’y retrouver et en apprécier la richesse et la cohérence.

 

Aussi, quand, l’autre jour, j’ai croisé dans une librairie mal famée ce roman « tiré du jeu vidéo The Elder Scrolls », j’ai senti comme un petit tiraillement en direction du porte-monnaie ; et le nom de Greg Keyes, qui, contrairement à l’usage le plus répandu en matière de novélisations de jeux vidéos ou de jeux de rôle, n’est pas un complet inconnu, a achevé de me persuader de lire la chose, en me disant que peut-être…

 

Ben non.

 

Quel con !

 

Mais ne brûlons pas les étapes, et commençons par dire quelques mots de « l’histoire » (un bien grand mot…). Celle-ci se déroule 45 ans après la crise d’Oblivion, qui a mis fin à la dynastie des Septim et plongé l’Empire dans la décadence, nombre de provinces faisant sécession. L’empereur actuel, Titus Mede, a multiplié les efforts pour retrouver la grandeur d’antan, mais on en est bien loin… Aussi peut-on dire qu’à Tamriel, c’est le bordel. Et un événement supplémentaire ne va faire qu’accroître ce bordel généralisé : l’apparition de la cité flottante Umbriel, qui annihile toute vie sur son passage, et crée tant qu’à faire des armées de morts-vivants…

 

Nous suivrons (vaguement) trois points de vue face à ces tragiques événements. Le plus important, et de loin, est celui de l’alchimiste brétonne Annaïg, qui vit dans le Marais Noir, et est toujours à la recherche de l’aventure, ce que son ami argonien Mere-Glim traduit par : « les ennuis ». Suite à un artifice peu vraisemblable mais fort commode, nos deux « héros » se retrouvent à bord d’Umbriel, et vont en découvrir petit à petit l’étrange fonctionnement, Annaïg depuis les cuisines (si), où son talent pour mélanger des trucs et des machins fait des ravages, et Glim dans le puisard, là où tout commence et tout finit.

 

Parallèlement, nous nous intéresserons (…) au sort du prince héritier de l’Empire, ce jeune couillon d’Attrebus. Celui-ci vit dans un rêve de chanson de geste, et, bien sûr, à peine est-il au courant de l’existence d’Umbriel qu’il décide de s’armer pour courir sus au bidule. Bien sûr là encore, il tombe dans une embuscade qui l’oblige à ouvrir un peu les yeux sur sa triste condition de débile profond dont tout le monde abuse, et ne doit son salut qu’à l’intervention du mystérieux Sul, un mage dunmer ivre de vengeance, qui a lui aussi des comptes à régler avec Umbriel.

 

Enfin, de temps en temps, quand l’auteur ressent le besoin de noircir quelques pages à ce sujet pour arriver au quota final, nous suivrons (mais alors à peine) Colin, un assa… pardon, un espion au service de l’Empire, qui enquête sur la disparition d’Attrebus.

 

 

Quelle merde.

 

On voit difficilement ce que l’on pourrait sauver de cette catastrophe généralisée, marquée au sceau du foutage de gueule le plus éhonté. Car, oui, s’il est une certitude quand on a fini (et on se demande bien comment) ce bousin, c’est que Greg Keyes se moque comme de sa première chaussette tant de l’univers des Elder Scrolls que de ses amateurs. Les emprunts à l’univers créé par Bethesda sont minimalistes et généralement totalement artificiels, les quelques références que l’on croise ici ou là donnant l’impression d’avoir été hâtivement insérées pour donner un semblant de fond à une « intrigue » mal branlée du début à la fin. À ce compte-là, la conclusion du roman est tout à fait remarquable : elle est bâclée à un point tel que cela en devient franchement insultant… On sent vraiment l’écrivain « professionnel » qui remplit son quota en se foutant de tout, et notamment de ses lecteurs-vaches à lait.

 

L’espace d’un instant, j’ai cru trouver un semblant d’intérêt dans quelques idées développées à la hâte sur le fonctionnement d’Umbriel (qui se passe donc très bien de Tamriel) ou dans le portrait acide du prince Attrebus. Mais ce n’était qu’une illusion vite dissipée… Il faut dire que le ton puéril au possible (là encore, ça sent le foutage de gueule pur et simple) et le style navrant – le bousin est écrit avec les pieds, et visiblement traduit à l’arrache – n’arrangent rien à l’affaire, pas plus que les traits d’humour terriblement lourdingues qui parsèment l’ensemble, confirmant que Greg Keyes se moque de sa licence comme de ses fans. L’amateur des Elder Scrolls ne retirera absolument rien de cette chose, dans laquelle il ne reconnaîtra pas l’univers qu’il a appris à chérir ; quant au simple lecteur de fantasy, il trouvera plus certainement son bonheur ailleurs, à vrai dire presque n’importe où : même la plus putassière des épopées de big commercial fantasy a probablement plus d’intérêt, dès l’instant que l’auteur fait un minimum d’effort pour construire une intrigue qui tient la route ; car ici, ce n’est évidemment pas le cas. 350 pages pleines de vide, où rien, absolument rien, ne convainc et n’éveille au-delà d’un instant l’intérêt du lecteur consterné… ou con tout court, ainsi que votre serviteur, qui ne s’est que rarement senti aussi insulté à la lecture d’un livre.

 

Passez votre chemin, fuyez cette merde comme la peste. Mieux vaut écrire ses propres histoires en Tamriel au travers des jeux des Elder Scrolls, et de loin : même le personnage le moins cohérent donnera prétexte à des intrigues plus palpitantes et mieux foutues. Quant à l’univers, vu comment il est traité ici, on fera bien de s’abstenir de lire cette mauvaise blague cynique au sens le plus vulgaire, et de se contenter des éléments glanés à travers les jeux ou le ouèbe. Car c’est véritablement criminel que de massacrer ainsi une licence et d’écrire ou publier pareille insulte au bon goût et à l’intelligence.

 

Alors évidemment, j’aurais dû m’en douter… Mais rappelez-vous : Nébal est un con, et un faible. Si seulement ça pouvait lui servir de leçon…

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"The City & the City", de China Miéville

Publié le par Nébal

 

MIÉVILLE (China), The City & the City, London, Pan Books, 2009, 372 p.

 

La vie est injuste, il y en a qui ont tout pour eux. Tenez, China Miéville par exemple. Le bonhomme avait su me séduire avec les deux premiers tomes de son « cycle du Bas-Lag », Perdido Street Station et plus encore Les Scarifiés. Aussi, d’autres titres de cet auteur au nom improbable n’ont pas manqué de rejoindre ma volumineuse commode de chevet : en français, Le Concile de fer, bien sûr, et Lombres ; mais aussi, sur un coup de tête, en anglais, Looking for Jake, Kraken et The City & the City, qui va nous retenir aujourd’hui, et dont la traduction française vient tout juste de sortir au Fleuve Noir.

 

Vouloir lire Miéville en anglais était sans doute quelque peu audacieux, et peut-être plus particulièrement pour ce livre-là (dont je ne savais rien avant d’en entamer la lecture ; j’avais juste vérifié qu’il ne s’inscrivait pas dans le « cycle du Bas-Lag ») ; j’avoue, j’ai dans un premier temps galéré, notamment quand je me suis trouvé confronté à des néologismes saugrenus, exprimant des concepts perturbants a priori même pour qui lirait ce livre dans sa langue natale, que ce soit en VO ou en VF (je n’ai entendu dire que du bien de cette traduction, mais ce constat semble se vérifier). C’est que ce roman, bien plus court que ce à quoi Miéville nous a habitués, repose en définitive sur une idée fabuleuse, mais un brin difficile à saisir de prime abord.

 

Nous sommes à Besźel, une ville autonome fantasmée de l’Europe de l’Est, aux portes de l’Orient. Et, en dehors de cette donnée géographique imaginaire, tout commence comme un « simple » polar. Le cadavre d’une femme est retrouvé, et l’inspecteur Borlú de l’Extreme Crime Squad est chargé de l’enquête. Rien que de très banal, on le voit. Problème : il semblerait que le meurtre n’a pas eu lieu à Besźel, mais à Ul Qoma, cité rivale de la première, ce qui n’est pas sans poser quelques difficultés diplomatiques.

 

Mais Ul Qoma n’est pas tout à fait une simple voisine de Besźel : non, les deux cités sont en fait, plus que juxtaposées, superposées. Elles se partagent des rues, des édifices, etc. Mais les deux villes se haïssent, et leurs citoyens ont pour ordre de ne pas voir (« to unsee », rendu en français ai-je cru comprendre par « éviser ») ce qui appartient à l’autre ville. Ne pas obéir à cette injonction constitue un crime des plus graves, « Breach », géré par l’autorité du même nom, qui use et abuse d’un pouvoir discrétionnaire dans sa mission de séparation des deux villes.

 

Idée absolument géniale, et que China Miéville met en scène de main de maître. Une idée absurde, aussi, au sens kafkaïen, mais évidemment lourde de sens, notamment politique.

 

Borlú entame donc son enquête à Besźel, tout en étant persuadé que, le meurtre ayant probablement eu lieu à Ul Qoma, « Breach » va se charger de l’affaire. Mais, par une brillante astuce, ce ne sera pourtant pas le cas. Et notre inspecteur de devoir poursuivre son travail, d’abord dans sa ville natale… et ensuite à Ul Qoma, où, pour lui, tout est à l’envers. Il s’intéressera notamment de près au diverses factions politiques qui s’opposent sur la division entre Besźel et Ul Qoma, les nationalistes partisans acharnés de la distinction comme les unificationnistes désireux de rassembler les deux villes et de mettre fin à cette situation absurde. Avec toujours la menace orwellienne de « Breach » sur ses épaules… et peut-être plus particulièrement quand il en viendra à envisager l’existence d’une troisième cité, secrète, entre les deux autres.

 

Polar palpitant et rythmé, construit comme le légendaire et improbable « bon thriller », conspirationnisme à la clé, The City & the City est une merveille à tous les points de vue. Vrai mélange des genres dans lequel aucun n’est méprisé au détriment des autres, c’est le type même d’ouvrage interstitiel qui me réjouit particulièrement en ce moment. On est scotché par l’intrigue, et bluffé par les idées mises en œuvre par China Miéville, des idées brillantes comme peu le sont, dingues et pourtant parfaitement cohérentes. Ce nouveau délire urbain fascine à chaque page, et, pour paraphraser la critique du Guardian reproduite en couverture, c’est aussi intelligent qu’original.

 

À vrai dire, je cherche en vain ce que l’on pourrait reprocher à ce roman, qui m’a pleinement convaincu de la première à la dernière page (ou, plus exactement, dès que j’ai pu comprendre le jeu entre « unseeing » et « Breach », la division subtile entre Besźel et Ul Qoma). Le style, d’un abord parfois délicat pour le néophyte dans mon genre, est d’une efficacité remarquable, les personnages sont bien élaborés et très humains, l’intrigue est passionnante, le fond plus encore… Rien à jeter dans The City & the City, décidément. Citons encore la presse, le Los Angeles Times : « Si Raymond Chandler et Philip K. Dick avaient un enfant élevé par Kafka, ce pourrait être The City & the City. » J’approuve le slogan, et, si je connais peu (non, pas, en fait…) Chandler, les noms de Dick et de Kafka me paraissent, une fois n’est pas coutume, employés ici à bon escient ; ces deux auteurs figurant parmi mes préférés, vous comprendrez que je ne tarisse pas d’éloges sur cet extraordinaire nouveau roman de China Miéville, décidément un des auteurs d’imaginaire les plus intéressants à l’heure actuelle.

 

 Lisez-moi cette merveille, et plus vite que ça !

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"Pathfinder : Bestiaire" + "Bestiaire 2" + "Bestiaire : Les Classiques revus et corrigés"

Publié le par Nébal

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Pathfinder : Bestiaire

Pathfinder : Bestiaire 2

Pathfinder Univers : Bestiaire : Les Classiques revus et corrigés

 

Alors ça, ma bonne dame, oui, je suis tout à fait d’accord avec vous, c’est bien beau d’avoir un beau donjon. Mais encore faut-il le peupler ! C’est que les aventuriers réclament en beuglant bastons contre des bestioles improbables et rencontres étranges et marquantes avec d’autres créatures franchement chelou. Qu’il s’agisse de convertir du gobo en XP ou de se prendre la branlée du siècle face à un dragon, de baver sur les nymphes ou de trembler d’admiration mêlée d’effroi devant… allez, un dragon, encore, une partie du travail du MJ de Pathfinder, comme autrefois avec ce bon vieux Donj’, consiste à mettre en scène toute une palanquée de bébêtes parfois communes, parfois saugrenues, et, pour ce faire, il a besoin d’un bestiaire complet. Histoire de varier un peu tout ça (parce que les joueurs peuvent en avoir vite marre des gobos comme des dragons). Eh bien, ma bonne dame, Black Book nous offre (enfin, nous vend, faut pas déconner non plus) à ce jour non pas un, ni même deux, mais bien trois bestiaires pour Pathfinder ! Oui, trois ! Ce qui en fait, des monstres, des animaux et compagnie. Près de 700 bébêtes différentes en deux livres, à vrai dire (car, oui, le troisième, bien plus fin, est d’un genre un peu différent, mais j’y reviendrai).

 

Le Bestiaire, comme son nom l’indique, est l’outil de base, en tant que tel indispensable. Plus de 350 créatures, des aasimars aux zombies, en passant par… des gobos et des dragons, oui, certes, mais il y a tellement d’autres choses dedans, enfin ! Disons-le tout net, des trois livres que je vais évoquer aujourd’hui, c’est là le seul dont il me paraît difficile de se passer. Et il contient bien assez de choses pour pouvoir faire l’impasse sur les deux autres, même s’ils ne sont pas inintéressants ou véritablement superflus pour autant. Seulement, il faut bien partir des fondamentaux, et c’est ce que nous propose ce volumineux ouvrage, tout en couleurs et abondamment illustré (une illustration par page pour le bestiaire proprement dit, c’est-à-dire pour la quasi-totalité du livre). Chaque créature se voit présenter de la même manière : nom, brève entrée en matière, FP, quelques données générales (XP, DV, alignement, etc.), défense, attaque, caractéristiques, écologie, description. Chaque créature est ainsi déterminée sur une page, le plus souvent, ou parfois une demi-page ; on rencontre également des groupes de créatures occupant plusieurs pages, avec une entrée en matière générale (archons, azatas, démons, diables, dragons, etc.). Clair et beau, le Bestiaire remplit parfaitement son office, et se lit (ou se parcourt) avec un certain plaisir, voire un plaisir certain. Il se conclut enfin sur des appendices indispensables et très bien faites : créer un monstre, évolution des monstres, glossaire, PJ monstrueux, dons pour monstres, compagnons d’armes monstrueux, compagnons animaux ; suivent des listes fort pratiques (par type, par FP, par milieu, variantes, capacités spéciales, rôle), avant de finir sur les inévitables (ou bien ?) tables de rencontres. Un bien bel ouvrage.

 

Le Bestiaire 2, comme son nom l’indique assez, doit être envisagé comme un complément du Bestiaire, plus que comme un supplément à part entière. Il décrit ainsi, sur un  format comparable, plus de 300 nouvelles créatures, des aalips aux zombies juju, généralement plus originales que celles que fournit le Bestiaire, mais aussi, sans doute, moins communes. Obéissant aux mêmes règles que son prédécesseur, il en reproduit les qualités. Et s’il n’est (donc) pas indispensable, il ne manque pas d’intérêt pour autant ; à cet égard, j’ai particulièrement apprécié les nombreux développements venant enrichir la cosmogonie de Pathfinder (Inévitables, etc.).

 

Reste enfin, dans la gamme « Univers » (encore appelée, comme l’originale, « Chronicles », à l’époque), notre dernier volume, incomparablement plus court que les deux qui précèdent, et sous couverture souple, cette fois, mais toujours tout en couleurs : le Bestiaire : Les Classiques revus et corrigés. Rien de nouveau à proprement parler ici, ce n’est pas le but ; au contraire, il s’agit de revenir sur les monstres les plus communs, ceux que les joueurs ont déjà rencontrés bien des fois, pour leur donner un peu plus d’épaisseur et rendre leur rencontre toujours plus enrichissante. Ce petit ouvrage d’une soixantaine de pages se consacre donc à dix créatures on ne peut plus banales dans les jeux de rôle d’heroic fantasy : les gnolls, les gobelins, les gobelours, les hobgobelins, les hommes-lézards, les kobolds, les minotaures, les ogres, les orques et les trolls. Chacune de ces espèces se voit consacrer six pages, détaillant, après une vue d’ensemble généralement assez brève, leur écologie, leurs habitat et société (religion, lois, relations avec les autres…), leur rôle possible ou probable dans une campagne, leurs trésors, leurs variantes, leur répartition dans le monde de Golarion (plus précisément dans le cadre de la mer Intérieure, en fait), une liste de noms masculins et féminins, et enfin seulement leurs caractéristiques techniques, accompagnées de nouveaux développements sur leur tactique (avant le combat, pendant le combat, moral). Alors, certes, ce Bestiaire : Les Classiques revus et corrigés n’a certainement rien d’indispensable, et on n’y trouvera pas forcément grand-chose de terriblement original. Reste qu’il s’agit à la base d’une bonne idée en tant que telle, et bien exécutée : le livre est d’une lecture très agréable, et se révèle tout à fait passionnant. J’émettrais un seul bémol : une tendance, parfois, à faire dans l’humour un peu lourdingue, ce dont un MJ, à mon sens en tout cas, se passe généralement allègrement (il a des joueurs pour ça) (hélas).

 

 Au final nous avons donc trois beaux suppléments, bien traduits et édités (ce qui, dans le monde du jeu de rôle, mérite toujours d’être souligné), qui contiennent bien des horreurs et des ridicules, des classiques du genre (empruntés au folklore ou à des auteurs, Lovecraft inclus, au passage) aux plus spécifiquement golariennes. On y découvre une faune (et parfois une flore…) d’une richesse indéniable, et une cosmogonie tout à fait enthousiasmante. Mission accomplie, donc.

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Pub copinage : "L'Apocalypse des homards", de Jean-Marc Agrati

Publié le par Nébal

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AGRATI (Jean-Marc), L’Apocalypse des homards, Evry, Dystopia Workshop, 2011, 312 p.

 

Hop.

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Pub copinage : "Matricia", de Charlotte Bousquet

Publié le par Nébal

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BOUSQUET (Charlotte), Matricia, Saint Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Icares, 2011, 271 p.

 

Hop.

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"La Complainte du paresseux", de Sam Savage

Publié le par Nébal

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SAVAGE (Sam), La Complainte du paresseux. Histoire principalement tragique d’Andrew Whittaker, réunissant l’ensemble irrémédiablement définitif de ses œuvres complètes, [The Cry of the Sloth], traduit de l’américain par Céline Leroy, Arles, Actes Sud, [2009] 2011, 254 p.

 

De Sam Savage, j’avais bien aimé le premier roman, Firmin, « autobiographie d’un grignoteur de livres », au propre comme au figuré ; un récit doux-amer, tantôt drôle, tantôt tragique, et en tout cas fort bien troussé. Une belle réussite, même si je n’irais pas jusqu’à qualifier ce roman de « phénoménal », comme le fait – ben tiens – la quatrième de couverture de La Complainte du paresseux ; suffisamment belle, néanmoins, pour que je me jette sans trop d’hésitations sur ce nouvel opus, dans lequel on retrouve les thèmes de Firmin, mais avec plus d’éclat peut-être. Quoi qu’il en soit, comme son sous-titre interminable l’avance, il s’agit bel et bien, au fond, d’une histoire tragique ; mais en attendant, on se marre bien (j’avais dit il y a peu m’être beaucoup amusé à la lecture d’Avance rapide de Michael Marshall ; peut-être suis-je particulièrement bon public en ce moment, mais ce second roman m’a cette fois vraiment – littéralement – fait rire aux éclats…).

 

La Complainte du paresseux se présente sous la forme d’un recueil de l’ensemble de la production « littéraire » (au sens large, ce qui inclut surtout de la correspondance, mais aussi des petites annonces et des listes de courses…) d’Andrew Whittaker sur quatre mois, à l’époque de « la clique à Nixon ». Andrew Whittaker vit (mal, et ça va de pire en pire) en percevant les loyers de « locataires de basse qualité » pour des immeubles délabrés. Mais il vit pour la littérature : il est en effet, outre un auteur en devenir, le rédacteur en chef de la revue Mousse, revue que personne ne lit ou presque, mais pour laquelle il se bat contre vents et marées.

 

Andrew Whittaker ne manque ni de courage ni d’ambition. Mais voilà : c’est un raté. Un être pathétique, plus qu’à son tour ridicule, et qui est passé à côté de sa vie. Largué par sa femme Julie, qu’il abreuve néanmoins toujours de ses lettres, il végète dans une demeure en déménagement permanent, et nous offre avec ce livre un portrait tragicomique de sa misérable petite personne.

 

Car Andrew Whittaker ne se contente pas d’être un raté, ce dont témoignent les extraits lamentables (encore que de moins en moins, mais au début c’est vraiment dur…) de ses tentatives romanesques. C’est aussi un personnage infiniment odieux, mesquin, hypocrite, arrogant, bref, détestable en tous points. Et ceci, nous le découvrons principalement au travers de ses très nombreuses lettres à divers correspondants à travers les États-Unis, de son trou perdu de Rapid Falls à New York ou San Francisco. En effet, s’il n’est guère doué pour la fiction, Whittaker est un épistolier redoutable ; pas que cela le rende moins ridicule ou plus sympathique, au contraire : c’est surtout quand il se montre particulièrement abominable que sa plume fait mouche. Et il ne rate pas une occasion, que ce soit auprès de ses locataires, de « ses » auteurs, de la rédaction de la revue « concurrente », etc. : avec lui, le pire est le meilleur. Et le lecteur de se marrer comme une baleine.

 

Ou peut-être plutôt comme une hyène… Il faut dire que tout cela sent le sapin. Derrière la façade odieuse, Andrew Whittaker est à l’évidence un être fragile, que nous voyons sombrer petit à petit dans la plus terrible des dépressions, caractérisée par tous ses symptômes. Misérable dans tous les sens du terme, le rédacteur en chef de Mousse inspire tantôt le mépris, tantôt la pitié.

 

Et, au final, on se met à bien l’aimer, ce salaud magnifique. On s’identifie (en tout cas, je me suis identifié…) remarquablement à lui, dans ses vices, ses obsessions et ses innombrables échecs ; l’empathie que parvient à susciter Sam Savage principalement à travers ces lettres est tout à fait étonnante, mais indéniable. À vrai dire, au fur et à mesure que l’on avance dans le roman, le rire, s’il est toujours présent, devient de plus en plus jaune. Et le lecteur de se sentir un peu coupable devant toutes les avanies rencontrées par ce triste sire au bout du rouleau. On ressent le désespoir du correspondant, sa solitude insupportable, on vit de l’intérieur sa tragique déchéance…

 

Cruellement drôle. Voilà ce qu’est La Complainte du paresseux : un roman où l’on rit de bon cœur, mais où l’on souffre en même temps. Un torrent d’émotions contradictoires, d’un éclat surprenant. Sam Savage sait avec brio distiller le rire comme la pitié au détour d’une phrase en apparence anodine. Aussi son roman est-il plus que recommandable, et meilleur encore que Firmin à mon sens (ce n’est qu’en apparence qu’il se montre moins subtil). Une très belle confirmation, s’il en était besoin et comme disait l’autre, que l’humour est la politesse du désespoir.

CITRIQ

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"Avance rapide", de Michael Marshall

Publié le par Nébal

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MARSHALL (Michael), Avance rapide, [Only Forward], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Ange, préface de Jacques Baudou, Paris, Bragelonne, coll. 10 Ans, [1994, 2002] 2011, 309 p.

 

Je n’avais lu jusqu’à présent de Michael Marshall – sous le nom de Michael Marshall Smith – que Les Domestiques, petit roman fantastique sympathique, pour ne pas dire gentillet, mais assez franchement anecdotique ; ce qui m’avait donc laissé sur ma faim. J’avais cependant entendu dire le plus grand bien d’autres œuvres du bonhomme, dont cet Avance rapide que Bragelonne a eu la bonne idée de rééditer dans sa collection anniversaire aux zoulies couvertures (ce qui fait des vacances). Un roman de science-fiction cette fois, par ailleurs prix Philip K. Dick 2000 (mais bon, les prix…), avec plein de choses dedans (dont des chats, on ne peut rien vous cacher).

 

Nous sommes dans la Cité, gigantesque mégalopole scindée en divers Quartiers radicalement différents les uns des autres et affichant haut et fort leur autonomie. Stark, par exemple, notre héros, vit dans le Coloré, qui doit être passablement psychédélique. Cela ne l’empêche pas d’enquêter ailleurs, puisque tel est son métier : Stark est un détective privé, qu’on imaginerait bien avec un chapeau mou, tout droit sorti d’un vieux polar hard-boiled (et le pire, c’est qu’il en a conscience, le bougre). En tout cas, il a des fringues classes, qui lui valent moult compliments de la part de ses connaissances comme des objets parlants (et caractériels) qui abondent dans ce monde déjanté, sorte « d’utopie » (osons les guillemets, juste au cas où) post-cyberpunk-truc.

 

Stark est un jour contacté par son amie Zenda, son contact dans le Centre Action, un Quartier de maniaques du travail et des mémos. Il s’agit de lui confier une enquête concernant la disparition d’un très gros poisson, un Actionneur haut placé dans la hiérarchie mouvante de ce Quartier prônant l’ambition. Et Stark, un peu pataud dans un premier temps, de se mettre au travail, s’attendant à une enquête relativement banale.

 

Il se trompe, et s’en rend compte finalement assez vite : dans la mesure où il progresse tout d’abord avec une facilité déconcertante, il en déduit qu’un gros paquet de merde ne va pas tarder à lui tomber sur le coin de la gueule. Bien vu, détective.

 

Mais Stark nous trompe, aussi. C’est qu’il n’est pas un privé comme les autres. En fait, même en temps qu’individu dans la Cité, il n’est pas n’importe qui. C’est qu’il connaît un secret qui vaut son pesant de cacahuètes. Problème : il n’est pas le seul. Et un passé qu’on croyait mort et enterré de refaire soudain surface, et de parasiter insidieusement la mission confiée à Stark… qui en ressort passablement transformée.

 

S’il est un mot pour caractériser Avance rapide, c’est probablement celui de délire. Un délire jubilatoire et frénétique, d’un enthousiasme réellement communicatif, qui se caractérise dans les faits par une grande inventivité dans la construction de l’univers, riche en détails savoureux, comme dans l’élaboration de la trame, qui perd régulièrement le lecteur pour son plus grand plaisir et le conduit de surprise en surprise. Et ça fait du bien, mazette ; je crois bien que cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman de SF moderne aussi riche et débordant d’idées : ça fuse à chaque page, et c’est tout à fait délicieux.

 

Et puis qu’est-ce que c’est drôle ! Il n’est pas donné à tout le monde de susciter le rire, en science-fiction comme ailleurs, mais Michael Marshall relève le défi haut la main. Là aussi, ça faisait un bail que je ne m’étais pas autant marré dans un bouquin de genre. Mais voilà : les pérégrinations de Stark sont régulièrement du meilleur comique, et l’auteur sait user avec un professionnalisme certain de gimmicks fort bien trouvés, établissant une complicité appréciable avec le lecteur.

 

Mais Avance rapide n’est pas que drôle et délirant (ce qui serait déjà pas mal). Polar science-fictif bien ficelé (entendre par là que ni le polar, ni la science-fiction ne sont des alibis, mais ont pleinement leur rôle à jouer), il contient également quelques beaux moments d’horreur, de jolies scènes d’action, et même – voyez-vous ça – du tragique, en définitive. On pourrait craindre ce mélange des genres, exercice assez redoutable sur lequel plus d’un s’est cassé les dents. Mais ici, ça passe ; ça fait même plus que passer : les différents éléments s’imbriquent les uns dans les autres avec une aisance qui force le respect.

 

Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de prétendre qu’Avance rapide est un chef-d’œuvre incontournable de la science-fiction. Cela serait sans doute y aller un peu fort, galvauder le qualificatif. Si les idées abondent, en effet, elles ne sont pas forcément très originales pour autant : c’est le patchwork dans son ensemble qui produit le sentiment « euphorique » dont parle Clive Barker en quatrième de couv’. Les personnages sont – volontairement – archétypaux, encore que Stark, pour ne parler que de lui, nous réserve donc quelques surprises ; mais c’est fort approprié au thème et à son traitement. Il en va de même pour le style, minimaliste, mais peu importe : Michael Marshall fait preuve d’un réel talent de conteur, qu’il me paraîtrait difficile de nier ; aussi, ça glisse tout seul, sans s’encombrer de fioritures qui ne seraient franchement pas nécessaires ici.

 

Bref, sans être exceptionnel (« extraordinaire », nous dit M. Barker) pour autant, Avance rapide est un bon bouquin, et même un très bon bouquin, sans doute. Un divertissement de qualité, en tout cas, et un peu plus que ça (ce petit plus qui fait toute la différence, si vous voyez ce que je veux dire). Il est en tout cas d’une efficacité remarquable, et se dévore d’une traite : ça tombe bien, c’est exactement ce dont j’avais besoin en ce moment. J’en recommande donc la lecture sans trop d’hésitations : c’est une injection de fun à l’état pur qui fait le plus grand bien, et ce sans être con pour autant. Belle performance, qui mérite d’être saluée.

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"Providence", de Juan Francisco Ferré

Publié le par Nébal

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FERRÉ (Juan Francisco), Providence, [Providence], traduit de l’espagnol par François Monti, préface de Julián Ríos, Albi, Passage du Nord-Ouest, [2009] 2011, 630 p.

 

On achète et on lit souvent des livres pour de mauvaises raisons. La principale en ce qui me concerne, et en ce qui concerne ce volumineux roman d’un Juan Francisco Ferré dont je n’avais jamais entendu parler ni d’Ève ni d’Adam, résidait à n’en pas douter dans ce frontispice représentant le grand H.P. Lovecraft, et titré de sa fameuse épitaphe : « I am Providence. » On pouvait y rajouter une quatrième de couverture qui ne manquait pas elle non plus d’évocations lovecraftiennes, entre les actes d’une mystérieuse Confrérie des amis du crime organisé mentionnant « Celui qui guette dans l’obscurité tempétueuse du temps » et le rapport d’un certain John Raymond Legrasse, dont je ne vous apprendrai pas qu’il s’agit d’un des principaux protagonistes de « L’Appel de Cthulhu ». Un coup d’œil à la table des matières, avec son troisième « niveau » (j’y reviendrai) intitulé « Cthulhu Inc. », en a rajouté une couche. J’ai craqué, cédé, acheté, lu.

 

Je ne vous ferai pas languir : comme il se doit, le roman Providence de Juan Francisco Ferré n’entretient au final que bien peu de rapports avec le papa de Yog-Sothoth. Encore qu’il soit bien présent, mais sous la forme, résolument, d’un personnage de fiction, n’entretenant que peu de liens avec le réel, même si son ombre plane bien sur le roman dans son ensemble. Je serai franc : je n’ai donc pas trouvé exactement dans Providence ce que j’en attendais, sans doute naïvement (mais on m’a un peu aidé) ; j’y ai cependant trouvé bien des choses méritant d’être relevées, même si je dois m’avouer au final un brin perplexe devant ce pavé très très ambitieux, pour ne pas dire mégalomane, qui, s’il devait à tout prix être rapproché d’une œuvre littéraire, le serait probablement à bon droit – et là je suis tout à fait le préfacier – de celle de Thomas Pynchon, et de V. en particulier.

 

Qu’est-ce que Providence ? Un roman démiurgique, oui, européen qui se veut américain, ou peut-être pas ; une ville puritaine (…), sans doute, et d’une haute portée symbolique ; un film, réel ou en devenir, peut-être ; un jeu vidéo dément, à ce qu’il semblerait ; l’intervention de Dieu ? Allons bon ! et H.P. Lovecraft, bien sûr (?).

 

Une œuvre étrange, saturée de références plus ou moins pop, plus ou moins cryptiques, oscillant entre naturalisme cru et étrangetés transfictionnelles, mélangeant les genres tantôt à la louche, tantôt avec des pincettes.

 

Notre héros se nomme Álex Franco, et est espagnol, encore qu’à moitié français. Ainsi que l’a justement noté un critique bien plus avisé que moi je ne sais plus où, ce patronyme, quoi qu’en disent certains personnages du roman, doit sans doute plus au réalisateur horrifico-libidineux et plus qu’à son tour nanardeux d’une flopée de pellicules plus ou moins poussiéreuses, qu’au dictateur bien connu. Et notre Franco est, voyez-vous ça, lui aussi un réalisateur.

 

Son histoire commence à Cannes, avec la projection de son film La Grande Fête. C’est ainsi qu’il fait la rencontre d’un productrice érotomane du nom de Delphine, qui le charge du projet « Providence », un film dont il doit écrire le scénario, à partir des bases foutraques laissées par un duo de documentalistes russes. Providence. Providenz. PVD. Etc.

 

Ou peut-être commence-t-elle à Marrakech, quand notre narrateur, au sortir d’une boîte interlope, fait la rencontre d’un certain Al-Razed, dans lequel on ne manquera pas de reconnaître, à tort ou à raison, l’auteur du Necronomicon ; mystérieux personnage qui lui promet un avenir pour le moins particulier.

 

Quoi qu’il en soit, notre Vieille-Européen s’envole bientôt pour PVD, post-Onze-Septembre et Patriot Act et plus capitaliste que jamais, où il devient professeur incompris et haï de ses étudiants en histoire du cinéma, logeant par ailleurs dans la maison marxisto-pop du couple Klingon. Là-bas, il multipliera les expériences sexuelles (avec une facilité déconcertante), recevra des mails paranoïaques façon complotistes d’un certain Jack Daniels (« rien à voir, bien sûr, avec le bourbon du même nom ») tous titrés en référence à des nouvelles du plus célèbre des habitants de la ville, celui qui s’est donc identifié avec elle, et plus encore avec son passé puritain, et n’écrira pas son scénario.

 

Non, à la place, il baisera (beaucoup) (trop), se droguera au Blue Moon, et multipliera les digressions sur le cinéma et son histoire, plus particulièrement ce cinéma du nouvel Hollywood qui fascine tant les Européens, à en croire du moins ses étudiants américains plus portés sur l’expérimentalement correct ; avec pour point d’orgue Les Dents de la mer, dont le Grand Blanc est nécessairement phallique, vous pensez bien.

 

Providence se découpe en trois niveaux, qui sont niveaux de réalité, niveaux de compréhension, niveaux d’un jeu-vidéo, et une coda dans un ascenseur paradisiaque d’une tour qui ne saurait être qu’infernale, sensée tout expliquer (ou pas), et qui n’explique pas forcément grand-chose (ou bien).

 

Un roman déroutant, donc ; je ne suis pas bien certain d’avoir saisi où l’auteur veut en venir (s’il le veut, d’ailleurs). Un roman ambitieux, par contre, à n’en pas douter ; un roman foisonnant, riche, stylé, parfois drôle, parfois horrible, souvent fascinant, quelques fois aussi un brin lassant (non, franchement, tout ce cul, au bout d’un moment, ça m’a paru gonflant…). Un roman qui ne manque en tout cas pas d’ambiance, savoureuse et délétère, et écrit avec une plume bavarde mais séduisante, distillant une petite musique d’une efficacité remarquable, qui nous entraîne le long de ces 600 et quelques pages, pourtant d’une densité rare, l’air de rien. Un bon, voire très bon roman, donc, probablement.

 

Mais pourquoi l’ai-je aimé ? Je viens de donner quelques éléments dans ce sens, et pourtant la question me laisse dans l’ensemble sans voix. Je me répète, mais je suis donc perplexe devant ce monstre littéraire. Je sais que je l’ai aimé, oui, peut-être pas pour les bonnes raisons d’ailleurs, même si j’ai pu en évacuer quelques-unes de mauvaises au passage. J’ai été indubitablement charmé par la prose folle de Juan Francisco Ferré, me suis complu avec lui dans le jeu des références, me suis attaché aux pas de ce Franco plus qu’à son tour insupportable d’arrogance. Mais de là à avoir compris ce roman, si tant est qu’il y ait quelque chose à y comprendre…

 

Quoi qu’il en soit, Providence est, en définitive, à sa manière nécessairement cyclopéenne, et peut-être parfois façon tour de Pise, un monument. Qu’il soit dressé (autrement dit, qu’il bande) (...) en l’honneur du roman américain, du cinéma américain, ou de la seule démiurgie de l’auteur, je ne me prononcerai pas à cet égard. Restent des images fortes, des pensées profondes (aha), un style possédé mais remarquable, qui en font une lecture probablement recommandable. Pour qui ? Je vous laisse juger si c’est votre cas. Je quitte en tout cas Providence sur une note aussi positive qu’intrigante. Je n’y ai pas trouvé H.P.L., non, mais j’ai l’impression, sans savoir trop ni quoi ni pourquoi, d’avoir mis au moins le doigt sur quelque chose.

 

D’indicible, bien entendu.

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Pub copinage : "La Psychologie. Les plus grands textes d'Aristote à Freud et Bowlby"

Publié le par Nébal

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La Psychologie. Les plus grands textes d’Aristote à Freud et Bowlby, préface de Boris Cyrulnik, Paris, Le Nouvel Observateur / CNRS Éditions, coll. L’Anthologie du savoir, [1964, 1966, 1968, 1984, 1996] 2010, 653 p.

 

Hop.

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