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"Jennifer Strange, dresseuse de quarkons", de Jasper Fforde

Publié le par Nébal

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FFORDE (Jasper), Jennifer Strange, dresseuse de quarkons, [The Song of the Quarkbeast], traduit de l’anglais par Michel Pagel, Paris, Fleuve Noir, coll. Territoires, [2011] 2012, 307 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 68 (pp. 99-100).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

 Et c’est à nouveau sous une couverture totalement à côté de la plaque (et accessoirement – ou pas – sous un titre français plus qu’approximatif) que le Fleuve Noir publie, dans sa collection « young adult » « Territoires », le deuxième tome de la trilogie  « Jennifer Strange » de l’excellent Jasper Fforde.

 

Le premier tome,  Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons, était tout à fait sympathique, même si l’on pouvait en sortir un brin déçu, eu égard aux attentes que l’on pouvait placer sur un écrivain de la trempe de Jasper Fforde, qui a su nous régaler notamment avec sa fameuse série des  « Thursday Next », ou plus récemment avec  « la Tyrannie de l’arc-en-ciel ». On sentait en effet la différence de public visé, ce qui se traduisait par un délire moindre, plus contrôlé.

 

Avec ce deuxième tome, toutefois, on a rapidement l’impression que l’auteur ouvre les vannes, et s’autorise cette fois tous les excès dans le but de susciter le rire. C’est donc très vite avec un grand plaisir que nous retrouvons les Royaumes Désunis, et plus précisément le royaume de Hereford.

 

L’enfant trouvée Jennifer Strange y dirige toujours, en l’absence du Grand Zambini, l’agence magique Kazam. Et, depuis ses exploits du premier tome, qui ont eu une influence sans pareille sur la magie mondiale (l’énergie sorciérique, ou « crépite »), on peut dire qu’elle ne chôme pas. Néanmoins, elle doit faire face à la concurrence acharnée d’iMagie (oui, parce que tout est tellement plus cool précédé d’un « i »), l’autre agence, dirigée par l’Étonnant Blix, qui se donne du Tout-Puissant Blix, mais parvient difficilement à faire oublier qu’il est le petit-fils de Blix le Hideusement Barbare. Il y a beaucoup de contrats à la clé, dont celui, particulièrement juteux, de la réactivation du réseau de téléphonie mobile… et tous les coups sont permis dans cette lutte de pouvoirs. Kazam se retrouve bientôt dans une fâcheuse situation, alors même que le différend entre les deux entreprises doit se solder par un tournoi de magie.

 

Accessoirement, un quarkon rôde dans les environs, qui pourrait être le double de celui que Jennifer Strange a perdu en Dragonie. Ah, et puis il y a aussi cette histoire d’anneau maudit – mais ça n’a probablement aucune importance, n’est-ce pas ?

 

Sans oublier l’élan transitoire.

 

Jennifer Strange, dresseuse de quarkons s’inscrit résolument dans la foulée de  son prédécesseur. Aussi en reproduit-il largement tant les défauts que les qualités. On notera cependant (et pourquoi pas en bas de page, procédé dont l’auteur use et abuse pour notre plus grand plaisir) que, dans ce roman sans véritable trame générale – ou disons qu’elle reste discrète –, le délire est plus franc, et s’exprime dans une succession de gags tous plus improbables les uns que les autres.

 

Parallèlement, Jasper Fforde garde à l’esprit qu’il s’adresse à un public « young adult », et son art se plie aux contraintes nécessaires de ce cœur-de-cible. Mais sans que cela devienne jamais ennuyeux pour un lecteur plus âgé.

 

Au final, et même s’il n’est pas sans défauts, Jennifer Strange, dresseuse de quarkons convainc en fait davantage que le premier tome – grâce à ses héros sympathiques, ses méchants insupportables d’arrogance, et surtout cette ambiance générale de joyeux délire s’exprimant dans un cadre de fantasy uchronique tout à fait enchanteur (et un brin, juste un brin, subversif). C’est donc une lecture des plus agréables, même si l’on n’en fera pas un achat indispensable.

 

Juste une chose : comme on le dit très justement dans la Perfide Albion, il ne faut pas juger un livre à sa couverture ; c’est le moins qu’on puisse dire dans le cas présent…

CITRIQ

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"Avilion", de Robert Holdstock

Publié le par Nébal

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HOLDSTOCK (Robert), Avilion, [Avilion], traduit de l’anglais par Florence Dolisi, Paris, Denoël, coll. Lunes d’encre, [2009] 2012, 426 p.

 

Ma chronique se trouve dans le Bifrost n° 68 (pp. 80-81).

 

Je vais tâcher de la rapatrier dès que possible… mais ça ne sera pas avant un an.

 

En attendant, vos remarques, critiques et insultes sont les bienvenues, alors n’hésitez pas à m’en faire part…

 

EDIT : Hop :

 

Le cycle de « la Forêt des mythagos » est assurément le grand-œuvre du regretté Robert Holdstock, et figure d’ores et déjà parmi les classiques de la fantasy. Avilion, écrit et publié bien après les volumes précédents, est le cinquième – et ultime… – roman prenant place dans le bois des Ryhope, et il vient en quelque sorte boucler la boucle, puisque les événements qui y sont rapportés sont les conséquences directes de ce qui nous fut conté dans le premier tome du cycle (lecture préalable indispensable).

 

Petit retour en arrière : le bois des Ryhope, en Angleterre, est un vestige de la forêt primordiale, inchangé depuis l’ère glaciaire. Plus grand à l’intérieur qu’il n’y paraît à l’extérieur, il abrite tout un monde fascinant de créatures et personnages mythiques générés par l’inconscient, les fameux « mythagos », ainsi que les a baptisés George Huxley après toute une vie de recherches passionnées les concernant.

 

Les héros de cet ultime volet sont Yssobel et Jack, les enfants de Steven Huxley, victorieux de son frère Christian, et de la princesse celte Guiwenneth pour laquelle ils se sont affrontés. Les enfants sont donc pour moitié humains et pour moitié mythagos, partagés entre le Sang et la Sève : Yssobel a son côté « rouge » et son côté « vert », quand Jack parle de – et avec – son « fantôme ».

 

Tous deux ont longtemps vécu avec leurs parents dans une villa romaine en plein bois des Ryhope. Mais le départ inopiné de Guiwenneth va mettre fin à cette vie calme et heureuse. Yssobel va se lancer sur les traces de sa mère – mais tout autant, en fin de compte, sur celles de son grand-père maternel Peredur, le vieux roi, et de son oncle paternel Christian, ressuscité à la tête de l’armée intemporelle Légion – et cherche donc à se rendre en Avilion, au cœur de la forêt, que l’on connaissait jusqu’à présent sous le nom de Lavondyss. Jack, de son côté, est attiré par la lisière du bois, et pense trouver auprès de son défunt grand-père George, dans la vieille demeure d’Oak Lodge, les réponses lui permettant de retrouver la trace de sa sœur.

 

Ce double voyage en sens inverse est ainsi le point de départ du roman, qui emprunte largement les traits d’une saga familiale sur trois générations. Mais cette saga, qui pourrait se jouer uniquement sur le mode intimiste, vire à l’épopée en se confrontant, dans les bois, à la légende arthurienne ou encore à l’Odyssée. Et le résultat, pour déconcertant qu’il soit au premier abord – malgré la petite musique familière qui se met très tôt en place, avec le récit des aventures de Jack « à l’extérieur » –, est à la hauteur des attentes du lecteur qui s’était régalé avec les quatre volumes précédents. Avilion vient ainsi parachever le complexe édifice de « la Forêt des mythagos » de la manière la plus subtile, en jouant sur une multitude de registres.

 

Le roman brille à tous points de vue : écrit dans une langue impeccable, il est riche de personnages complexes et attachants – Yssobel et Jack au premier chef, mais ils ne sont pas les seuls –, et parvient à renouveler utilement les thématiques développées dans les volumes précédents. Le voyage en Avilion, quête des origines envisagée sous l’angle de la famille, est ainsi une nouvelle fois une brillante incursion dans le bois des Ryhope, aussi fascinante qu’intelligente, comme il se doit, et il y a fort à parier que l’amateur de l’œuvre de Robert Holdstock ne sera pas déçu par ce roman qui a pris bien malgré lui une forme de testament. On y retrouve en effet tout ce que l’on a pu apprécier auparavant dans le cycle, sans que l’auteur ne se répète véritablement pour autant – ce qui, en soi, relève déjà du tour de force.

 

Ce roman « approfondi » véhicule ainsi toute une gamme de sensations et de réflexions autrement plus subtiles que les lieux communs de la « big commercial fantasy », dont il constitue en quelque sorte l’antidote. On le louera pour sa finesse et son astuce, sa délicatesse aussi, qui en font le brillant dernier témoignage d’un écrivain au sommet de son art. Lecture chaudement recommandée, même si elle ne saurait donc être envisagée isolément.

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"Le Cas Lovecraft", de Patrick Mario Bernard & Pierre Trividic

Publié le par Nébal

Le Cas Lovecraft

 

Titres alternatifs : Howard Phillips Lovecraft ; Le Cas Howard Phillips Lovecraft ; Toute marche mystérieuse vers un destin.

Réalisateurs : Patrick Mario Bernard & Pierre Trividic.

Année : 1998.

Pays : France.

Genre : Documentaire / Biopic.

Durée : 45 min.

 

Ça s’est un peu vu que j’adore Lovecraft, non ? Entre mes comptes rendus d’essais sur le bonhomme (comme celui – polémique, mais on aura l’occasion d’y revenir… – de Houellebecq, que je lis et relis contre vents et marées, ou plus récemment Discovering H.P. Lovecraft), de lovecrafteries diverses, sans parler du jeu de rôle L’Appel de Cthulhu et de ses nombreux suppléments, il ne se passe guère de temps sans que je vous cause de cet écrivain génial et de son abondante postérité dans ces pages interlopes. Et, dans tous les cas, vous n’en avez pas fini : j’ai récupéré, entre autres, le Cahier de l’Herne consacré à Lovecraft (merci à qui de droit !), tous les petits bouquins de La Clef d’argent qui sont en rapport avec lui (et ça en fait quelques-uns…), de même qu’un Robert Bloch de plus, d’autres anthologies de Robert M. Price, et bien évidemment d’autres suppléments de jeu de rôle (L’Appel de Cthulhu et Cthulhu) ; et peut-être bientôt plus puisque affinités (même si, hélas, la biographie « définitive » de S.T. Joshi me paraît encore inaccessible… quelqu’un se dévoue pour la traduire ?). Sans oublier, de temps à autre, des films, comme récemment le très sympa The Whisperer In Darkness des joyeux dingues de la Howard Phillips Lovecraft Historical Society.

 

Et justement, c’est d’un film que je vais vous entretenir aujourd’hui. Un film qui a fait polémique en son temps auprès des exégètes lovecraftiens (tels Joseph Altairac ou, à ce qu’on m’en a dit, l’excellent Michel Meurger), et ça continue, encore et encore…

 

Seulement voilà : moi, j’aime. J’adule, même. Et je vais essayer, avec mes maigres moyens – je ne prétends certainement pas rivaliser en pertinence avec les exégètes susnommés –, d’expliquer pourquoi. Le maître mot de ce compte rendu, plus encore que d’habitude, sera celui de « ressenti ». Ce qui suit est éminemment personnel, mes propos concernant ce film sont évidemment très contestables, et je vous invite d’ailleurs, si jamais, à venir me casser la gueule (et ruiner la réputation de ce documentaire, si vous y tenez) en commentaire. Le débat m’intéresse.

 

Ceci étant posé, revenons donc au film. Il s’agit d’un court documentaire de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, connu sous différents titres (voir plus haut), qui fut en son temps programmé dans l’émission de Bernard Rapp Un siècle d’écrivains (oui, oui : vous avez bien lu. Un documentaire sur Lovecraft dans l’émission très « intellectuellement correcte » Un Siècle d’écrivains, sur France 3…), puis repris en DVD par Arte vidéo. Si je ne m’abuse, il avait été primé en son temps – à très juste titre en ce qui me concerne.

 

Le propos n’a a priori rien de bien original : il s’agit de raconter la vie et l’œuvre du bonhomme (doit-on l’appeler « le reclus de Providence » ? On y reviendra…). Pour ce faire, les auteurs ont choisi – idée qui me paraît plutôt bonne, mais qui a des conséquences non négligeables sur le fond, pouvant d’ores et déjà expliquer les jugements contrastés – d’adopter la structure en chapitres de L’Affaire Charles Dexter Ward. Ceci mis à part, nous sommes donc en présence d’un documentaire littéraire finalement très classique dans le fond, même s’il s’autorise quelques pirouettes narratives que j’ai trouvées plutôt intéressantes – ainsi de commencer, non pas par l’enfance de Lovecraft, mais pas l’ambiance si particulière de ses nouvelles d’horreur ; ou de finir sur une sorte d’épiphanie cette fois plus contestable, mais on y reviendra (ça fait beaucoup de choses sur lesquelles on doit revenir…).

 

Mais la vraie force du Cas Lovecraft, son atout majeur qui me paraît indéniable – mais ce n’est pourtant pas l’avis de tout le monde… –, c’est sa forme, son esthétique, son visuel. Sur ce pur plan plastique – on met donc de côté le fond pour l’instant –, le film de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic est tout simplement bluffant. Tourné le plus souvent dans un noir et blanc somptueux, mêlant plusieurs techniques, ce documentaire se montre ici très atypique, et c’est ce qui fait sa force (ce qui fait aussi, au passage, qu’on peut tout à fait le regarder d’un œil « différent », comme une fiction à la limite…). Les auteurs ont en effet dû composer avec un problème majeur : le manque de documents « visuels » concernant Lovecraft – quelques photos par-ci par-là, et c’est à peu près tout. Mais ils sont tombés, dans ses archives, sur un dessin titré « This is my silhouette », représentant le profil passablement caractéristique de Lovecraft en noir sur fond blanc…

 

Et ce sera là le moteur graphique du film : plutôt que de se livrer, comme de coutume, à des interviews de commentateurs divers et variés (pour les témoins, c’était un peu tard…), les auteurs ont privilégié une pure narration ininterrompue, et adopté un dispositif très original : dans un décor unique – représentant un appartement new-yorkais de Lovecraft –, ils ont filmé les déplacements d’une silhouette en bois le représentant, manière pour le moins inventive de donner corps et « chair » à l’auteur absent. Ce dispositif est en outre « mis en évidence », si j’ose dire : nulle illusion, ici ; la silhouette de bois s’affiche comme telle, on voit au sol les rails permettant son déplacement, etc. Ce qui, à mes yeux, colle pas mal à la philosophie matérialiste de Lovecraft.

 

En dehors de ces scènes – voire en parallèle : le montage est très travaillé, et use et abuse des fondus, etc. –, il est fait un usage abondant de films d’archives. Rien de bien original cette fois, à première vue. Sauf que ces films viennent appuyer la narration (à la deuxième personne), et davantage illustrer « l’ambiance » lovecraftienne que sa vie à proprement parler. Parfois oniriques, surtout vers l’enfance (sans doute un peu idéalisée), parfois « gothiques », le plus souvent à nouveau « matérialistes » (images de cellules, d’opérations chirurgicales…), ces divers documents soulignent le récit et l’environnent de toutes parts. Un usage donc finalement très original, et qui contribue à conférer à ce Cas Lovecraft une esthétique remarquable, non seulement « belle » – ce qu’elle est assurément –, mais aussi, à mon sens tout du moins, merveilleusement appropriée à l’univers lovecraftien.

 

La bande-son est également intéressante : outre la narration (masculine) à la deuxième personne, il est fait un usage assez pertinent de diverses musiques de stock (on reconnaît entre autres quelques jolies partitions de Danny Elfman et Wojcieh Kilar – qui contribuent certes à l’atmosphère « gothique » du métrage), et l’on a aussi droit à quelques belles lectures, en anglais et en français.

 

Voilà pour la forme. En ce qui me concerne, elle est donc non seulement originale, mais irréprochable, et colle à merveille à l’ambiance des écrits de Lovecraft – mais d’aucuns ont une opinion différente… Je vous laisse en débattre.

 

Passons maintenant au fond, car c’est sans doute lui qui explique le caractère « polémique » du film de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic – ce qui fait que certains, comme moi, voient dans ce documentaire un vrai petit chef-d’œuvre, quand d’autres n’hésiteront pas à le qualifier de vilaine bouse.

 

Alors on a pu parler d’indigence, d’approximations, voire d’erreurs ou même – carrément – de « mensonges », ce qui me paraît pour le moins exagéré… Encore une fois, sans prétendre atteindre à la pertinence et à l’érudition des meilleurs et des plus critiques des exégètes lovecraftiens, je pense tout de même ne pas être totalement ignare en la matière, et rien ou presque dans le contenu narratif de ce film ne m’a gêné ni a fortiori choqué. Tout au plus pourra-t-on s’interroger sur cette figure du « reclus de Providence » qui est ici clairement adoptée ; même si, du fait du dispositif scénique, c’est davantage du « reclus de New York » que l’on aurait envie de parler, mais dans une certaine mesure seulement ; la narration insiste à juste titre sur la fascination, la joie et la sociabilité de Lovecraft dans les premiers temps de son « exil » new-yorkais… C’est après que les choses se gâtent. Ce qui me paraît assez crédible.

 

Mais on en arrive ici aux deux points qui font peut-être jaser (enfin, sinon, je ne vois vraiment pas de quoi il pourrait s’agir…), et que je suppose (ça ne m’étonnerait pas, du moins…) avoir été passablement influencés par l’essai décrié de Houellebecq : d’une part, en dehors de l’enfance et des premiers temps de la période new-yorkaise, Lovecraft y est donc présenté comme un « reclus » et une personnalité fondamentalement dépressive ; d’autre part, le documentaire insiste beaucoup sur le racisme de Lovecraft, et le rôle qu’il a joué dans sa création littéraire.

 

Si l’on peut s’interroger sur le caractère de « reclus » de Lovecraft, qui ne l’était probablement pas autant que ce que prétend le film (qui en rajoute effectivement ici une bonne couche), le reste, pour ma part, me paraît plutôt sensé. Dépressif, Lovecraft ? Ben probablement. C’est pas parce qu’on a une photo où il sourit et qu’on le voit parfois faire preuve d’humour qu’il ne l’est pas, hein… Raciste, c’est une évidence. Réactionnaire, aussi. Le lapsus (volontaire, ce n’est donc pas un vrai lapsus…) du narrateur sur la signification de « WASP » est d’ailleurs intéressant : si Lovecraft était farouchement athée, et ne saurait donc être qualifié de « protestant », on sait par contre qu’il admirait la morale puritaine. Oui, Lovecraft était – le terme est employé – un salaud, à certains égards. Avec toute l’admiration que j’ai pour son œuvre, je ne le nierai certainement pas. Le racisme et la réaction imprègnent ses écrits ; on ne s’en rend peut-être pas compte quand on découvre Lovecraft à l’adolescence – j’ai mis pour ma part du temps avant de l’admettre –, mais c’est une certitude.

 

Dès lors, je ne vois guère ce que l’on peut reprocher au fond de ce film : il ne nous apprend pas grand-chose ? Ce n’est probablement pas son rôle : il constitue avant tout une première approche, un très bon moyen d’initier des gens qui, sans cela (et sans la « légitimation » apportée par Un siècle d’écrivains et Arte), n’auraient jamais eu l’idée de s’intéresser à Lovecraft et à son œuvre. En outre, comme j’en ai déjà évoqué la possibilité plus haut, il est parfaitement envisageable – et à certains égards tentant – de regarder ce Cas Lovecraft comme une fiction… Et c’est alors un très beau récit, un très beau portrait. Bien moins critiquable, à titre d’exemple, que le Kafka de Soderbergh, qui lui, malgré son caractère de fiction assumée, et son esthétique tout à fait appréciable, a quand même de quoi faire sauter au plafond…

 

Le Cas Lovecraft a cependant quelque chose d’édifiant, et c’est là le seul point qui, personnellement, me gêne un (tout petit) peu. Mais c’est en bonne partie dû à l’aspect « narratif » du documentaire, et donc quasi fictionnel. L’idée, en effet, et qui provient à certains égards de la structure de L’Affaire Charles Dexter Ward adoptée pour « découper » le film, est que l’œuvre de Lovecraft, elle, contenait une certaine vérité. Le documentaire s’achève ainsi sur une épiphanie : Lovecraft, à la veille de sa mort, comprend qu’il est vain, voire dangereux, de se tourner vers un passé idéalisé. Si, dans une approche fictive, cette révélation finale va presque de soi, il est vrai qu’elle a quelque chose de gênant dans un documentaire. Cela, je l’accorde volontiers. Mais c’est la seule réserve que je pourrais véritablement émettre concernant ce court film que je ne me lasse pas de voir et revoir (il est vrai surtout pour son esthétique). Qu’il soit parfois indigent, c’est possible ; qu’il contienne quelques approximations, je le crois volontiers, mais nous n’avons pas affaire à une œuvre d’érudition, ou d’exégèse stricto sensu. Mais, en dehors de cette dernière réserve, parler d’erreurs et a fortiori de mensonges me paraît injustifié.

 

Et putain, c’est beau. Et c’est surtout ça qui prime. Avec aussi cette ambition un peu dingue de faire venir à Lovecraft des amateurs de « grande littérature » qui auraient naturellement tendance à snober le vilain petit canard des pulps. Merde, quand on ne cesse de se plaindre du manque de reconnaissance des « mauvais genres » et qu’on a pour une fois une exception, je trouve qu’on aurait tort de faire la fine bouche…

 

Je vous encourage donc pour ma part chaudement à regarder ce film, que vous soyez un amateur de Lovecraft ou pas. Les amateurs n’y apprendront sans doute pas grand-chose, mais peu importe : il y a amplement de quoi se régaler devant ce très beau portrait, somptueusement mis en scène.

 

Maintenant, si vous voulez en débattre, la place est libre.

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"Troops", de Liesa Van der Aa

Publié le par Nébal

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LIESA VAN DER AA, Troops

 

Tracklist :

 

01 – Louisa’s Bolero

02 – Low Man’s Land

03 – Into The Foam

04 – Lou

05 – Lost Souvenir

06 – Birds In Berlin

07 – Our Place

08 – My Love

09 – Visitor

10 – Troops

 

Alors oui, je sais. Je sais. Ça fait une éternité que je n’ai pas chroniqué de disque. Mais voilà : d’une part, j’avais un peu la flemme de continuer à faire dans le « patrimonial » (même pour des groupes aussi géniaux que Sonic Youth, le dernier avec lequel je vous ai bassinés) ; d’autre part, ça faisait une éternité que je n’avais pas écouté de nouveauté (c’est pas qu’il n’y avait rien d’intéressant, hein, c’est que je ne m’y suis pas intéressé). Et donc…

 

Mais récemment, les choses ont commencé à changer : j’ai écouté le dernier Dead Can Dance, Anastasis, tellement mauvais qu’il ne mérite pas qu’on lui consacre la moindre ligne (en plus, Les Inrocks ont semble-t-il aimé, un signe qui ne trompe pas ; c’est triste…) ; j’ai également écouté le nouveau Godspeed You! Black Emperor, Allelujah! Don’t Bend! Ascend!, excellent celui-ci (mais, comme tous les albums de ce groupe que j’adore, je me sens tout à fait incapable de le chroniquer…) (EDIT : tout compte fait, si, hop). Et puis j’ai écouté, sur les conseils de gens bien (comme Mélanie Fazi, qui en a fait une belle critique), Troops, qui est si je ne m’abuse le premier album de la jeune violoniste (et plus puisque affinités) belge (personne n’est parfait) Liesa Van der Aa.

 

J’étais un peu sceptique, à la base ; l’écoute d’un unique morceau, « Lou », ne m’avait que moyennement convaincu. Et puis il faut que je vous fasse un aveu : je suis généralement très réticent à l’égard des « chanteuses à guitare » (ce sont les pires), mais aussi plus généralement des « chanteuses multi-instrumentistes ». Certes, il y a quelques exceptions : la divine P.J. Harvey (voir ici et ), la redoutable Shannon Wright (voir ici), la guedin Amanda Palmer (je ne sais pas si la génialissime Björk rentre dans cette catégorie, mais, si tel est le cas, alors bien sûr)… Mais c’est à peu près tout. À titre d’exemple éloquent, Catpower, le plus souvent, m’emmerde ; alors les ersatz, vous imaginez…

 

Mais à la liste des exceptions, je vais d’ores et déjà pouvoir rajouter Liesa Van der Aa. En effet, dès la première écoute – car oui, malgré tout, j’ai acheté l’album, un peu sur un coup de tête teinté de curiosité perverse –, Troops m’a collé une putain de baffe. Du coup, je l’ai réécouté illico (et ça c’est quand même pas tous les jours que ça m’arrive…). Et je me suis dit que je pouvais bien tenter d’en faire un compte rendu, parce que la dame le méritait assurément. Et que ça faisait longtemps, donc.

 

Liesa Van der Aa a semble-t-il une double formation, classique d’une part, et rock de l’autre, mais rock à la Velvet Underground et compagnie. Un mélange qui peut donner des jolies choses, surtout dès l’instant qu’elle s’est mise en tête de martyriser d’une manière assez unique son « pauvre petit violon ». Aussi est-il finalement assez difficile de classer sa musique, très originale et personnelle (ben oui : c’est pas parce qu’on a des influences qu’on est obligé de faire dans le plagiat, loin de là), et qui ne ressemble à vrai dire à rien de ce que je connais (mais je suis peut-être un peu inculte dans le domaine). Alors, oui, sans doute, si l’on s’en tient à ma liste d’exceptions qui confirment la règle, le lien le plus probable se ferait avec Amanda Palmer, dont on retrouve ici quelques réminiscences de cabaret punk, versant spleenesque (pas « gothique », hein : spleenesque). Ou peut-être avec Shannon Wright, parce que c'est quand même régulièrement à se pendre... Pour le reste, même si ça pioche dans du vieux, on aurait (enfin, moi, j’aurais) envie de parler de « post-truc » : post-rock, post-folk peut-être (appellation que j’appliquerais bien pour ma part, à titre d’exemple, aux Molasses, notamment pour leur superbe A Slow Messe, dont je vous parlerai peut-être un jour). Le résultat, en tout cas, est très varié, parfois très mélodique-pop, parfois plus hermétique, voire un peu foutraque (« Into The Foam », « Lou » malgré son refrain diablement efficace, « Visitor »…). J’y ai même trouvé, pour mon plus grand plaisir et à ma très grande surprise, quelques sonorités ambient, voire (c’est léger, mais j’assume) industrielles (mais j’ai cru comprendre qu’un producteur d’Einstürzende Neubauten était de la partie, ce qui pourrait expliquer cela). Pourtant, cet éclectisme, qui pourrait être une faiblesse (malédiction du premier album ?), se révèle en définitive une force : Liesa Van der Aa nous fait ainsi partager tout un univers d’une richesse incontestable, et tout partage en couille se révèle finalement contrôlé de manière subtile et délicieuse.

 

Allez, tour d’horizon. Notons que, joie, joie, et belle idée, chaque titre de Troops est accompagné d’une vidéo (réalisée chaque fois par un auteur différent), que l’on peut trouver sur la chaîne de Liesa Van der Aa sur YouTube, mais dont les gens bien que vous êtes pourront se régaler avec le DVD fourni avec l’édition limitée de l’album : achetez ! achetez !

 

Troops s’ouvre sur « Louisa’s Bolero », titre éloquent qui en dit long sur la structure du morceau. Et qui, personnellement, m’a collé une énorme baffe d’entrée de jeu, balayant mon scepticisme premier pour laisser la place à une admiration teintée de curiosité plus du tout perverse. Un superbe crescendo, une montée comme je les aime tant, pour un résultat impeccable et fascinant. C’est rien de le dire : l’album démarre très bien.

 

« Low Man’s Land » , avec sa distorsion très agréablement sale, nous plonge dans l’univers cabaret que j’évoquais plus haut. Mélanie Fazi évoquait à cet égard Tom Waits, ce qui me paraît assez sensé (mais j’avoue ne pas être un grand connaisseur du monsieur). Quoi qu’il en soit, ce morceau gentiment barré se révèle d’une efficacité redoutable, et confirme la première bonne impression de « Louisa’s Bolero », bien que dans un genre passablement différent. Un bonheur.

 

Après quoi « Into The Foam » fait dans le mélodique mélancolique (donc) puis dans le partage en couille léger (re-donc), pas forcément super contrôlé ici, contre ce que je disais tout à l’heure – la transition est peut-être un peu sèche – mais peu importe : c’est très beau et tout à fait convaincant. Et (j’assume re-re-donc) peut-être légèrement industriel, ce qui ne gâche rien, loin de là.

 

« Lou » est (donc ; putain, j’arrête pas de donquer…) le premier morceau de Troops que j’ai écouté, et il m’avait tout d’abord laissé une impression mitigée, malgré un refrain rare mais puissant en diable, presque tubesque ; mais c’est que le reste du morceau, ben il ne l’est pas, tubesque. Mais je peux bien le dire, maintenant : intégré dans l’album, ce titre qui part un peu dans tous les sens, mais astucieusement, se révèle sacrément séduisant, et délicieux d’une manière quelque peu pathologique (chouette).

 

On retrouve cette chouette distorsion grasse et sale (j’aime) que j’évoquais plus haut dans « Lost Souvenir », morceau tout en lourdeur (c’est un compliment ; je devrais peut-être plutôt parler d’épaisseur) presque métallique, stoner peut-être, notamment vers la fin. C’est agréablement douloureux, d’un noir brillant, et ça passe tout seul. Troops fait décidément dans le sans faute : arrivé à la moitié d’un album, comme ici, ça mérite tout de même d’être souligné…

 

« Birds In Berlin » s’ouvre joliment sur une sorte de nappe ambient, presque un drone, qui nous ramène aux plus belles heures de Brian Eno (si) : alors forcément, j’aime. Puis tout cela se mêle à une sorte de pop chouettement sucrée, mais toujours un brin décalée. Un très beau morceau, très planant.

 

« Our Place » continue avec brio dans le « pas vraiment joyeux » : un morceau tout en douceur/douleur, ponctué d’une sorte de kick de basse oppressant, et superbement enjolivé de très légères arabesques de violon et de piano, discrètes et justes. Ça suinte le malaise, mais putain que c’est bon…

 

Après quoi l’on passe à « My Love » et sa très jolie mélodie, vaguement psychédélique. C’est peut-être bien le morceau le plus directement parlant de Troops. Ce qui est certain, c’est que c’est beau sa mère… On continue dans le sans-faute, c’est rare, et plus qu’appréciable.

 

Pour « Visitor », il y a comme un souci : sur la vidéo, c’est un morceau minimaliste, mélancolique, délicat et tout en finesse. Que dire de plus ? C’est beau, voilà. Mais ça n’a rien à voir avec le morceau figurant sur l’album, qui retourne dans un sens au cabaret « autre », avec ses chœurs de gamines sous acide… Cela dit, c’est dans les deux cas tout à fait convaincant : simplement, l’album est ici nettement plus jeté. Je ne sais pas expliquer cette différence, faudra demander au patron ou à l’artiste…

 

Et l’album de se conclure dans la passion (dans tous les sens du terme) et la superbe avec « Troops », un morceau lent et beau, fin mais puissant, à l’image de l’excellent album qu’il vient titrer.

 

Vous l’aurez compris (…), je vous engage vivement à vous précipiter sur cette merveille qu’est l’album de Liesa Van der Aa. C’est arty sans être prétentieux, original, personnel, douloureux et fort. C’est une excellente surprise, d’une maturité impressionnante, qui a balayé toutes mes préventions premières. Une signature de choix pour Volvox Music, et à l’évidence une artiste singulière qu’il faudra suivre avec une attention toute particulière. Bon courage pour la suite, ceci dit : Troops a placé la barre très haut, ça va pas être évident de faire aussi bien si ce n’est mieux… Mais inutile de tirer des plans sur la comète : pour le moment, il y a Troops ; et c’est un album remarquable. Achetez ! Et plus vite que ça, non mais oh.

 

(P.S. : Encore une fois pardon pour les liens en blanc, ils fonctionnent, c'est juste Over-Blog qui fait sa pute...)

 

EDIT : Pour une interview, voyez ici.

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"Manchester Music City", de John Robb

Publié le par Nébal

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ROBB (John), Manchester Music City 1976-1996. Buzzcocks, Joy Division, The Fall, New Order, The Smiths, The Stone Roses, Happy Mondays, Oasis..., [Manchester Music City], préface de Jean-Daniel Beauvallet, traduit de l’anglais par Jean-François Caro, Paris, Rivages, coll. Rouge, [2009-2010] 2012, 615 p.

 

Après Control d’Anton Corbijn et 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, je poursuis mon périple mancunien avec un livre, cette fois : Manchester Music City de John Robb, qui fut lui-même en son temps un acteur de la scène locale avant de devenir journaliste. Un beau pavé, même en poche, que j’ai pourtant, dans un sens, trouvé trop court et un peu frustrant, tant la matière est passionnante. C’est qu’il y en a, des choses à dire sur Manchester et sa musique. D’autant qu’il ne faut pas se fier à la couverture, une fois n’est pas coutume : le livre commence bien avant 1976, avec notamment les heures épiques de la northern soul dans laquelle d’aucuns ont vu un précurseur notable de la techno et de la house – mais on y reviendra à l’époque de Madchester –, et se poursuit au-delà de 1996, même si ce n’est qu’avec quelques aperçus. De même, Manchester Music City ne se contente pas de parler des Buzzcocks, de Joy Division, de New Order, des Happy Mondays, des Smiths, des Stone Roses et d’Oasis : c’est véritablement toute la scène mancunienne qui y est envisagée, avec d’autres groupes fameux comme A Certain Ratio, The Fall, James, les Inspiral Carpets, 808 State, ou même, plus récemment (et très brièvement, certes) les Chemical Brothers ou encore The Verve… sans compter les dizaines de groupes plus confidentiels qui ont fait partie de l’histoire locale, et que John Robb donne sacrément envie de découvrir.

 

Manchester Music City est, dans les grandes lignes, construit selon les mêmes principes que Please Kill Me de Legs McNeil et Gillian McCain (ce qui nous renvoie, en science-fictionnie, au très recommandable Outrage et rébellion de Catherine Dufour) : il s’agit pour l’essentiel d’un recueil de témoignages, émanant de dizaines de personnalités, et assemblés de manière à constituer une trame cohérente (même si le résultat final est peut-être parfois un peu confus). Cependant, je n’hésiterai pas à dire que j’ai largement préféré Manchester Music City à Please Kill Me, en ceci, notamment, qu’il est beaucoup moins « racoleur », tourné vers le scandale, et nettement plus intéressé (et intéressant) par la musique en elle-même. Certes, la drogue ne manque pas dans ces pages – au moment de Madchester, ça vire limite à l’apologie –, mais c’est toujours la musique qui est au premier plan (et quelle musique !). En outre, de manière étrange, alors qu’il est à la base supposé se concentrer sur une ville – et c’est bien le cas, il n’y a pas de hors-sujet, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit –, Manchester Music City est plus « ouvert » que Please Kill Me (qui m’avait un peu gêné par son arrogance américano-centrée), et sait retracer les influences et rivalités dans lesquelles baignait la musique mancunienne.

 

Manchester est souvent présentée comme la « ville de la modernité » ; elle le fut incontestablement en musique, après avoir rattrapé le punk de Londres – et là, effectivement, 1976 est une année fondamentale, en raison des mythiques concerts des Sex Pistols dans la ville industrielle du nord de l’Angleterre que j’avais déjà évoqués (sous l’angle de la légende…) en traitant de 24 Hour Party People. Le punk anglais fut certes un mouvement très éphémère (deux ans, on va dire…), mais il fit l’effet d’une véritable révolution (trop sous-estimée dans Please Kill Me, donc, qui se montre méprisant à son égard, ne s’intéressant qu’aux scandales gravitant autour de Sid Vicious, et n’envisage le punk que sous son angle le plus « authentique », et donc nécessairement américain…), et les concerts des Sex Pistols générèrent effectivement toute une scène remarquablement inventive (quand bien même elle se composait pour une large part de branleurs).

 

Ici, il faut accorder une place prépondérante aux Buzzcocks, notamment dans leur première formation emmenée par Howard Devoto et Pete Shelley : avec la sortie de Spiral Scratch, EP auto-produit, ils suscitèrent la vague du « do it yourself », qui eut une influence durable (à cet égard, je ne saurais trop vous conseiller de jeter une oreille sur l’excellente compilation D-I-Y. Do It Yourself. The Rise Of The Independent Music Industry After Punk). Et suivit bientôt ce que l’on considère à juste titre comme l’un des gestes les plus punks de l’histoire du genre : Devoto quitte le groupe au succès embryonnaire… Cela n’empêchera pas les Buzzcocks de poursuivre leur chemin, s’éloignant progressivement du punk sauvage des origines pour se tourner vers une pop énergique et remarquablement efficace, et devenant une incroyable usine à singles d’anthologie. Je n’hésiterai pas pour ma part à proclamer que les Buzzcocks sont mon groupe punk préféré (avec les bien plus excités et ricains Dead Kennedys), loin devant les Sex Pistols ou les Clash (eh oui).

 

Mais le grand groupe mancunien – celui qui m’a attiré vers cette scène si particulière – est incontestablement Joy Division, groupe très éphémère en raison du suicide de son chanteur Ian Curtis (du coup, il n’a livré que deux albums, tous deux fabuleux, Unknown Pleasures et Closer ; de l’avis des principaux intéressés, le reste, c’est du merchandising – ce qui me paraît un peu exagéré notamment en ce qui concerne Still…), mais qui, lui aussi, bouleversa les mentalités et la musique. Lié à l’existence du label indépendant par excellence, Factory, Joy Division est sans doute le groupe qui a su le mieux saisir l’esprit de la Manchester post-industrielle d’alors. Les pages qui sont consacrées à ce groupe culte entre les groupes cultes sont passionnantes, et on y apprend bien des choses (notamment, j’ai découvert que Ian Curtis et Genesis P-Orridge étaient des amis qui s’admiraient mutuellement… et qu’ils avaient le projet de faire quelque chose ensemble, idée qui me fait baver de frustration, et suscite en moi des rêves uchroniques…).

 

Après le décès de Ian Curtis, Joy Division se mue en New Order. Je vais être franc : je n’ai jamais été très fan de ce groupe au succès colossal, qui me paraît largement surestimé. Alors, certes, il y a bien quelques chef-d’œuvres dans la production du groupe, comme l’inévitable « Blue Monday » préfigurant la musique électronique de la ville, et notamment l’acid house, ou encore le très bel instrumental « Elegia ». La lecture du livre de John Robb fut cependant l’occasion de me replonger dans la discographie du groupe, et, si le bilan reste sensiblement le même, je ne regrette pas cette nouvelle tentative. Et puis, bien sûr, grâce à la thune de New Order, il y eut l’Haçienda… mais on y reviendra.

 

En attendant, il est un autre groupe que j’ai redécouvert grâce à Manchester Music City, à savoir les Smiths de Morrissey et Johnny Marr (je ne savais même pas que c’était un groupe mancunien, honte sur moi…). Je n’en ai jamais été très fan (pas plus que de Morrissey en solo, d’ailleurs), ayant quelques soucis avec la voix du Moz (on parla aussi de Mozchester…) et trouvant, pour reprendre les termes d’un camarade, que c’est quand même un peu de la chansonnette, tout ça… J’en ai cependant profité pour écouter le cultissime The Queen Is Dead – qui m’a laissé assez froid, décidément –, ainsi que Meat Is Murder (celui que j’ai préféré) et Strangeways, Here We Come, le dernier album du groupe. Quelques jolies choses, tout de même, mais mon avis global concernant ce groupe n’a pas changé pour autant (ou à peine).

 

L’arrivée du hip hop (trop souvent négligé) et de l’acid house à Manchester, notamment par le biais de l’Haçienda, donc (avec quelques DJs légendaires tels Mike Pickering, Dave Haslam ou, quand bien même il n’est évoqué qu’en filigrane, un tout jeune Laurent Garnier, si je ne m’abuse), va susciter une nouvelle révolution : à la fin des années 1980, Manchester deviendra Madchester, l’ecstasy aidant, et, des soirées à Fac 51 aux raves plus ou moins improvisées, on parlera d’un nouveau « summer of love ». Cette fois, plus aucun doute ne sera permis : Manchester aura clairement un à deux ans d’avance, au moins, sur Londres et les autres grandes villes britanniques. Et ce mouvement va susciter l’éclosion de nombre de nouveaux groupes, et notamment ceux dits « baggy », parmi lesquels on retiendra surtout deux groupes que j’adore, et qui s’adoraient mutuellement (contre la légende de rivalité qu’entendait leur imposer la presse anglaise…), les Happy Mondays et les Stone Roses.

 

Les Happy Mondays, emmenés par les frères Shaun et Paul Ryder, et toujours sur Factory, sont sans doute le groupe le plus emblématique de cette période, avec leur musique difficilement qualifiable, parfois dite « indie dance », mêlant influences acid house et rock indé pour un résultat unique en son genre, et qui eut un succès retentissant. De même que dans 24 Hour Party People (ce titre renvoyant, ainsi que je l’avais déjà rappelé, à un des plus célèbres morceaux du groupe, issu de son premier album), les pages consacrées ici aux Mondays sont le plus souvent hilarantes – les interviews de Shaun Ryder y sont pour beaucoup – et tout à fait passionnantes (bon sang, j’y ai même appris que les Happy Mondays avaient fait la première partie de Laibach ! J’ose pas imaginer la gueule du public, dans les deux cas, d’ailleurs…). Une belle histoire de « rise and fall »…

 

Quant aux Stone Roses, c’est un groupe qui a eu un parcours pour le moins étrange, changeant souvent de formation, voire de style (on les a même qualifiés un temps de « gothiques »… surtout en raison de leurs fringues, à vrai dire ; à noter, d’ailleurs, que tous les intervenants de ce livre, absolument tous, semblent accorder une importance extrême aux vêtements et aux coiffures…), et n’obtenant le succès que tardivement. À vrai dire, les Stone Roses ne sont largement que le groupe d’un seul album (parce que, du coup, j’ai – enfin – écouté Second Coming, accouché dans la douleur, et c’est quand même passablement de la merde…). Mais quel album ! The Stone Roses est incontestablement à mes yeux un des plus grands chef-d’œuvres de la pop, un putain d’album qui enchaîne les tubes, avec une originalité indéniable. Et les Roses, à leur tour, de susciter la création de nouveaux groupes…

 

Parmi lesquels, Oasis. Bon… J’en cause parce que le bouquin se finit dessus, mais je n’ai vraiment jamais aimé ce groupe, pas plus que la mouvance dite « britpop » (au passage, dans la pathétique guéguerre entre Blur et Oasis, j’ai – malgré tout – choisi mon camp, camarades…). Je ne leur reconnais qu’un seul bon morceau, « Wonderwall » (merci le violoncelle…). Bon, un peu dommage d’achever ce si beau périple avec un groupe de merde, mais il est vrai que, vu le succès d’Oasis, il était difficile de faire autrement…

 

J’ai négligé bien des choses dans ce compte rendu ; c’est que, encore une fois, il y a tant à dire… Mais je vous engage à découvrir par vous-même l’univers merveilleux de la musique mancunienne. Manchester Music City est un bouquin riche et passionnant, indispensable aux fans de ces divers groupes, et qui permettra aux autres de faire de très jolies découvertes.

 

Allez, hop, une petite (enfin, pas si petite que ça…) playlist, limitée aux groupes figurant sur la couverture (Désolé pour les liens en blanc, ils fonctionnent, c'est juste Over-Blog qui fait sa pute...).

 

BUZZCOCKS : Airwaves Dream ; Alive Tonight ; All Over You ; Are Everything ; Autonomy ; Boredom ; Breakdown ; Ever Fallen In Love (With Someone You Shouldn’t’ve?) ; Everybody’s Happy Nowadays ; Friends Of Mine ; I Believe ; I Don’t Mind ; Innocent ; Isolation ; Just Lust ; Libertine Angel ; Lipstick ; Moving Away From The Pulsebeat ; Oh Shit ; Orgasm Addict ; Paradise ; Promises ; Raison d’être ; Something’s Gone Wrong Again ; Soul On A Rock ; Times Up ; Totally From The Heart ; What Do I Get ; Whatever Happened To? ; Who’ll Help Me Forget? ; Why Can’t I Touch It? ; Why She’s A Girl From The Chainstore.

 

JOY DIVISION : Atmosphere ; Atrocity Exhibition ; Candidate ; Colony ; Day Of The Lords ; Dead Souls ; Digital ; Disorder ; Exercise One ; Heart And Soul ; Ice Age ; Insight ; Interzone ; I Remember Nothing ; Love Will Tear Us Apart ; New Dawn Fades ; Passover ; Shadowplay ; She’s Lost Control ; The Eternal ; The Eternal (Live) ; The Kill ; The Only Mistake ; The Sound Of Music ; Transmission ; Twenty Four Hours ; Walked In Line ; Wilderness.

 

NEW ORDER : All Day Long ; Angel Dust ; Blue Monday ; Broken Promise ; Ceremony ; Crystal ; Elegia (Full Version) ; In A Lonely Place ; Leave Me Alone ; Lonesome Tonight ; Murder ; Paradise ; Sub-Culture ; Temptation ; Way Of Life.

 

HAPPY MONDAYS : 24 Hour Party People ; Angel ; Bob’s Yer Uncle ; Dustman ; Fat Lady Wrestlers ; God’s Cop ; Hallelujah (Club Mix) ; Harmony ; Judge Fudge ; Kinky Afro ; Kuff Dam ; Loose Fit ; Mad Cyril ; Monkey In The Family ; Oasis ; Performance ; Rave On (Club Mix) ; Stayin’ Alive (12’’ Mix) ; Step On ; Stinkin’ Thinkin’ ; Sunshine And Love ; Tart Tart ; Weekend S ; W.F.L.

 

THE SMITHS : Barbarism Begins At Home ; Bigmouth Strikes Again ; Death Of A Disco Dancer ; How Soon Is Now? ; Last Night I Dreamed That Somebody Loved Me ; Meat Is Murder ; Some Girls Are Bigger Than Others ; Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before ; The Headmaster Ritual ; The Queen Is Dead ; This Charming Man ; Well I Wonder.

 

THE STONE ROSES : Begging You ; Don’t Stop ; Elephant Stone ; Elizabeth My Dear ; Fools Gold (Full Version) ; Full Fathom Five ; Here It Comes ; I Am The Resurrection ; I Wanna Be Adored ; Love Spreads ; Made Of Stone ; Mersey ParadiseSally Cinnamon ; She Bangs The Drums ; Shoot You Down ; Something’s Burning ; (Song For My) Sugar Spun Sister ; So Young ; Tell Me ; The Hardest Thing In The World ; This Is The One ; Waterfall.

 

OASIS : Wonderwall.

CITRIQ

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"24 Hour Party People", de Michael Winterbottom

Publié le par Nébal

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Réalisateur : Michael Winterbottom.

Année : 2002.

Pays : Royaume-Uni.

Genre : Comédie / Biopic / Musical / « Documenteur ».

Durée : 117 min.

Acteurs principaux : Steve Coogan, Lennie James, Shirley Henderson, Mike Pickering, Andy Serkis, Sean Harris…

 

Je suis présentement en pleine lecture du (jusque-là) très chouette Manchester Music City de John Robb, dont je vous entretiendrai prochainement. Ce qui m’a incité à replonger dans les divers avatars de la scène mancunienne et de ce que l’on a pu faire et dire à son sujet. Si je n’ai pas à nouveau regardé Control d’Anton Corbijn (mais j’ai hésité…), je me suis fait un très chouette documentaire sobrement intitulé Joy Division, par exemple. Et aujourd’hui, j’ai envie de tricher un peu en vous causant d’un film que je n’ai pas revu récemment… mais que j’ai si souvent regardé que je le connais à force presque par cœur.

 

Il s’agit donc de l’excellent – à mes yeux, mais j’imagine que ça peut prêter à polémique ; n’hésitez pas à rebondir sur la question si jamais – 24 Hour Party People (le titre est bien entendu emprunté aux Happy Mondays) de Michael Winterbottom, qui se présente sous la forme d’un biopic farouchement comique (malgré la scène nécessairement tragique du suicide de Ian Curtis – on est cependant bien loin de l’atmosphère, uh uh, de Control) de Tony Wilson, le patron du légendaire label Factory (superbement interprété, dans le genre cabotin, par Steve Coogan) ; ce qui offre une magnifique occasion de revenir sur l’histoire de la scène musicale mancunienne, de 1976 à la faillite du label et la fermeture de l’Haçienda (la vraie, hein).

 

Tout commence donc en 1976, quand les Buzzcocks à peine formés et pas encore au point invitent les Sex Pistols encore inconnus à venir jouer à Manchester. Or, comme disait John Ford (et Tony Wilson dans le film), « When the legend becomes fact, print the legend ». C’est là l’optique adoptée par Michael Winterbottom pour l’ensemble de son film – à plus ou moins bon droit, je vous laisse en débattre (mais cela implique de ne pas tout prendre au sérieux dans 24 Hour Party People – même si, de l’avis des principaux intéressés, le plus dingue est souvent tout à fait authentique…). La légende, ici, c’est que ce premier concert a eu lieu devant seulement 42 personnes, parmi lesquelles on trouvait déjà bon nombre des futurs acteurs de la scène mancunienne. Ici, les témoignages divergent sur l’authenticité de la chose ; mais ce qui est certain, c’est que quand les Sex Pistols ont joué à Manchester, cela eut l’effet d’une authentique révolution…

 

Tony Wilson était alors présentateur à Granada TV. Dans son émission So It Goes, il se met à passer les groupes punks dont personne d’autre ne voulait. Puis il va organiser les soirées Factory dans une boîte minable, soirées où s’illustreront bon nombre d’artistes locaux, dont un groupe alors inconnu du nom de Warsaw, qui deviendra Joy Division, puis – après la mort du chanteur Ian Curtis (assez joliment interprété par Sean Harris, même s’il ne lui ressemble pas vraiment, en tout cas bien moins que Sam Riley dans Control) – New Order. Voilà sans doute les deux signatures les plus célèbres du label Factory qui sera monté ensuite, véritable symbole de la musique indépendante ; mais il y en aura bien d’autres, comme A Certain Ratio, ou, plus tard, les Happy Mondays (en fait, si deux groupes occupent le devant de la scène – uh uh – dans 24 Hour Party People, ce sont clairement Joy Division et les Happy Mondays, un peu au détriment du reste…). Et Manchester deviendra même Madchester, à l’âge d’or de l’Haçienda, la boîte créée par le label avec la thune de New Order, âge d’or de l’acid house et des raves, à la fin des années 1980… Le film, à travers le point de vue nécessairement biaisé de Tony Wilson – qui s’adresse directement au spectateur, procédé fort intéressant de « mise en abyme », adopté dès les premières minutes du film, et souvent hilarant –, permet ainsi de survoler l’histoire – pour l’essentiel culturelle, mais pas uniquement en fin de compte – de Manchester, et dresse un magnifique panorama de la musique indépendante anglaise – surtout – de l’époque. Et pour qui s’y intéresse, c’est un véritable régal.

 

« Icarus », donc : le film, sans jamais (ou presque…) se départir de son caractère de comédie, adopte une structure de (double ?) « rise and fall », pour le coup parfaitement appropriée. Il permet d’en apprendre long sur ce sujet passionnant – même s’il faut donc parfois se méfier –, et accessoirement (ou pas ; non, sans doute pas…) de régaler ses oreilles avec les chefs-d’œuvre musicaux de la scène mancunienne et au-delà (24 Hour Party People est nettement plus un film musical que Control). Régal des yeux, également, tant la réalisation de Michael Winterbottom comme le montage sont inspirés, sans même parler du jeu des acteurs, tous très bons (outre Steve Coogan et Sean Harris, déjà évoqués, on ne manquera pas de relever la très belle – et étonnante, et hilarante – performance d’Andy Serkis dans le rôle du fameux producteur Martin Hannett). Mais (surtout ?) 24 Hour Party People offre l’occasion de nombreuses et franches barres de rire, avec ses héros si pittoresques ; on ne compte pas à cet égard les scènes d’anthologie…

 

Il y aurait sans doute encore bien des choses à dire, mais je préfère m’arrêter là. C’est que 24 Hour Party People repose pour une bonne part sur un enthousiasme communicatif, que j’espère (?) avoir réussi à retranscrire dans ces quelques lignes. Si vous êtes fans de Joy Division, New Order, des Happy Mondays, etc., il y a fort à parier que vous jubilerez tout au long du film, dès lors incontournable. Mais – et là je parle d’expérience : c’est que, dans ma passion pour le film de Michael Winterbottom, je l’ai infligé à bon nombre de personnes qui s’en battaient les coucougnettes de Factory et de tout ce qui gravitait autour… – ce n’est pas là une condition sine qua non : il est parfaitement possible de regarder 24 Hour Party People comme une pure comédie définitivement anglaise, avec des retours de Trainspotting. Preuve à mes yeux difficilement contestable de la réussite du film sur tous les plans.

 

Je l’ai découvert un peu par hasard, mais il eut sur moi le caractère d’une révélation, m’incitant – enfin – à aller au-delà de Joy Division. Ne serait-ce que pour cette raison, j’ai envie de multiplier les éloges. Et le fait est que, après des dizaines de visionnages, et même si je le connais aujourd’hui par cœur, 24 Hour Party People suscite toujours en moi le même enthousiasme débridé, et les mêmes crises de fou rire. C’est un euphémisme que de dire que je vous engage chaudement à regarder cette petite merveille, aussi passionnante que drôle ; pour ma part, je ne m’en suis toujours pas lassé.

 

Je reviendrai très vite sur le sujet, avec Manchester Music City, qui, de manière plus sérieuse (encore que…), m’a fait encore davantage approfondir le sujet et m’en a appris beaucoup. À bientôt, donc.

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Pub copinage : "Bifrost", n° 61. "La science-fiction : questions et perspectives..."

Publié le par Nébal

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Bifrost, n° 61. La science-fiction : questions et perspectives…, Saint Mammès, Le Bélial’, janvier 2011, 183 p.

 

Bon, ayant participé – même si ce n’est qu’un chouia – à la chose, il ne me paraît pas honnête d’en faire un compte rendu…

 

Donc je vais faire ma feignasse, et me contenter de rappeler que s’y trouvent deux de mes comptes rendus : Les Magiciens de Lev Grossman (pp. 78-80) et Ceux qui nous veulent du bien. 17 mauvaises nouvelles d’un futur bien géré (pp. 83-84).

 

 

Hop.

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"La Moustache", d'Emmanuel Carrère

Publié le par Nébal

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Réalisateur : Emmanuel Carrère.

Année : 2005.

Pays : France.

Genre : Drame / « Fantastique » ? / « Science-fiction » ?

Durée : 87 min.

Acteurs principaux : Vincent Lindon, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Hippolyte Girardot, Cylia Malki…

 

Non, non, vous ne rêvez pas : non seulement je vais vous entretenir d’un film, mais en plus il s’agit d’un film… français.

 

Diantre.

 

Serais-je tombé malade ?

 

Eh bien, peut-être. Mais il y a une raison bien simple à ce visionnage, qui tient au nom du réalisateur de la chose : Emmanuel Carrère est surtout connu en tant qu’écrivain, et je dois confesser ne pas l’avoir vraiment pratiqué ; mais ça me travaille depuis un moment, dans la mesure où nombre de personnes de bon goût de mon entourage m’ont éloquemment vanté les mérites de son œuvre. Pour ma part, j’avoue cependant n’en avoir lu qu’un seul bouquin : il s’agit – sans surprise – de son excellente « biographie romancée » de Philip K. Dick Je suis vivant et vous êtes morts.

 

Or La Moustache – à l’origine un roman du monsieur, qu’il a donc décidé de porter lui-même à l’écran ; je voulais au passage lire le livre avant de voir le film, mais les circonstances ont fait que… –, La Moustache, disais-je, repose sur un postulat que l’on pourra très légitimement trouver éminemment dickien (c’en est du moins une des trois grilles de lecture possibles ; dans les entretiens – assez inintéressants par ailleurs – qui accompagnent le film sur le DVD, Emmanuel Carrère évoque lui-même cette piste… sans toutefois citer explicitement le nom de Dick). Mais voyez plutôt.

 

Marc (Vincent Lindon, excellent) et Agnès Thiriez (Emmanuelle Devos, pas terrible) forment un couple parisien passablement bourge – y a qu’à voir leur putain d’appart’ –, a priori heureux et sans histoire. Marc porte la moustache depuis dix ans. Sur un coup de tête, pour faire une blague à sa femme et à ses amis, il décide subitement de la raser. Seulement voilà : ni sa femme, ni ses amis, ni ses collègues ne semblent s’en apercevoir ; ce qui l’agace un tantinet… Il finit par s’en plaindre… et on lui rétorque qu’il n’a jamais porté la moustache.

 

Et ce n’est que le début d’une spirale infernale qui plongera Marc dans un terrible cauchemar paranoïaque : devient-il fou ? est-ce sa femme qui délire et qui a incité son entourage à jouer le jeu, par un complot pervers ? est-il en train de glisser insidieusement dans un autre univers, voire de s’effacer progressivement ?

 

Une des réussites de La Moustache, un de ses atouts indéniables, est que c’est un film – et sans doute aussi un roman – qui ne donne pas d’explication, et laisse le spectateur/lecteur confronté à ces différentes interprétations sans lui en imposer une. Bien entendu, c’est dans tous les cas – et pas uniquement selon la grille de lecture la plus ouvertement « fantastique » voire « science-fictive » – franchement dickien. J’ai immédiatement pensé, devant ce pitch, à la fameuse anecdote concernant l’interrupteur pour allumer la lumière dans une pièce, qui semblait avoir mystérieusement changé de place ; mais on pourrait aussi évoquer nombre de nouvelles ou de romans de Philip K. Dick, même si la référence (le terme n’est peut-être pas très bien choisi…) la plus flagrante est l’excellent Coulez mes larmes, dit le policier (voire Le Maître du haut château, dont on ne répétera jamais assez que l’uchronie nazie, en dépit des apparences, n’est pas le sujet principal) ; de même, j’ai tout naturellement pensé aux deux conférences hallucinées sur la nature de la réalité et sur les modifications qu’elle subit pour une raison ou une autre que l’on trouve dans Si ce monde vous déplaît… Et si Emmanuel Carrère n’évoque donc pas explicitement Dick, je l’imagine cependant tout à fait conscient de cette filiation, de cette influence, qui n’a pas spécialement de raison de surprendre de sa part.

 

Certes, La Moustache, ce n’est pas que cela (même si, à partir de ce postulat, Carrère brode une intrigue remarquable, baignant dans une ambiance oppressante tout à fait réussie). C’est aussi – plus prosaïquement, et de manière plus, euh, « française » – l’histoire d’un couple ordinaire, qui bascule progressivement dans la suspicion, la peur et la colère. Les personnages de Marc et Agnès sont fort bien pensés, et le résultat est tout à fait saisissant (malgré l’interprétation en demi-teinte, donc, d’Emmanuelle Devos). Voilà un sujet qui en temps ordinaire ne m’intéresse pas plus que ça, mais qui est ici magnifiquement illustré, à tel point que le sort des deux époux ne saurait laisser indifférent.

 

Vous aurez compris (…) que j’ai beaucoup aimé ce film. Certes, la dimension dickienne, donc, n’y est sans doute pas pour rien ; même si l’on n’est pas ici dans une adaptation directe de l’auteur d’Ubik, j’aurais pourtant envie de dire que c’est malgré tout le film qui a le plus et le mieux saisi l’atmosphère de son œuvre que j’ai jamais vu, avec L’Échelle de Jacob, Ouvre les yeux, Fight Club et The Truman Show (mais derrière une adaptation officielle, cette fois, en l’occurrence l’excellent A Scanner Darkly de Richard Linklater).

 

Ce n’est pas pour autant un chef-d’œuvre, n’exagérons rien, et je lui reconnais volontiers bien des défauts. Sur le plan purement technique et esthétique, le film oscille entre l’intéressant – ainsi ce très beau plan où Vincent Lindon se retourne vers le miroir de la salle de bain, mais qu’une barre lui dissimule son absence de moustache – et, le plus souvent hélas, une banalité parfois un brin ennuyeuse. Notons également, dans ces considérations esthétiques, l’usage pour le moins déroutant qui est fait de la musique (un concerto pour violons de Philip Glass), qui vient, part, revient et s’interrompt abruptement, pas toujours à bon escient, même si, dans l’idée, ce n’est pas inintéressant. Il y a cependant plus gênant, à savoir le jeu des acteurs : si Vincent Lindon est irréprochable (euphémisme), les autres sont assez franchement médiocres (et notamment Emmanuelle Devos, donc ; c’est ennuyeux dans la mesure où une bonne part du film repose sur ses épaules…), voire pires (on notera ici, pour le plaisir, la brève, euh, « performance » de Mathieu Amalric, incroyablement mauvais dans la courte scène où il fait son apparition…). Un dernier reproche, enfin : j’ai trouvé la partie à Hong Kong un brin longuette, tout de même.

 

Oui, je sais, ça fait pas mal de choses. Mais ça ne m’a pas empêché d’apprécier très sincèrement ce film dont je trouve le point de départ fascinant, et qui parvient – mine de rien, c’est pas évident – à construire une œuvre entière autour de cette idée très simple. Grâces en soient rendues à Emmanuel Carrère et à Vincent Lindon, qui parviennent à insuffler à cette Moustache une ambiance unique en son genre, et qui fait froid dans le dos.

 

 

Putain, j’ai aimé un film français. Serais-je en train, moi aussi, de « basculer » ? Si j’en donne trop l’impression, n’hésitez pas à m’abattre, vous serez fort aimables.

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"Sur le territoire de Milton Lumky", de Philip K. Dick

Publié le par Nébal

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DICK (Philip K.), Sur le territoire de Milton Lumky, [In Milton Lumky Territory], traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle D. Philippe, traduction révisée par Sébastien Guillot, Paris, J’ai lu, [1985] 2012, 315 p.

 

Ainsi que vous le savez peut-être si vous me suivez régulièrement, fous que vous êtes, je suis un fan acharné de Philip K. Dick, qui est un des plus grands écrivains du XXe siècle, na. Mais – ainsi que vous le savez sans doute, parce que vous aussi vous aimez Dick –, l’auteur d’Ubik et autres chefs-d’œuvre de la science-fiction était un écrivain de littérature générale frustré qui, vers le début de sa carrière, a dépensé beaucoup d’énergie pour essayer de percer dans la « blanche ». Ce fut un échec total – si je ne m’abuse, seul Confessions d’un barjo, parmi ces titres, a été édité de son vivant ; évidemment, je ne parle ici que des romans « officiellement » de littérature générale, car on ne m’ôtera pas de l’idée que les excellents Siva et La Transmigration de Timothy Archer relèvent largement de cette « catégorie » (et d’autres aussi, éventuellement). D’où Dick, pour son malheur (?) et pour notre plus grand plaisir, est devenu l’écrivain de science-fiction que l’on sait, un peu contraint et forcé.

 

Je dois avouer, malgré mon fanatisme décérébré, ne pas avoir véritablement pratiqué ce versant de l’auteur culte, avec ces titres édités pour la plupart en leur temps chez 10/18 et repris aujourd’hui, dans des traductions révisées mais directement en poche, chez J’ai lu. Seule exception, dont je vous avais entretenu en ces pages interlopes, Les Voix de l’asphalte, que je croyais être le premier roman de Dick… jusqu’à la publication cette année du semble-t-il redoutable inédit Ô nation sans pudeur (toujours chez J’ai lu, mais en grand format, cette fois). Les Voix de l’asphalte était un roman qui péchait par de nombreux aspects – notamment en ce qu’il était beaucoup trop long –, mais qui n’en était pas moins fort intéressant pour tout amateur de Dick dans la mesure où on y trouvait en germe bon nombre des thématiques fétiches de l’auteur, déjà, et aussi un très beau portrait de dépressif. Au final, malgré tous ses défauts, je l’avais plutôt bien aimé, quand bien même j’avais ramé lors de ma lecture. C’est sans doute pour cette raison que je me suis risqué à lire cette première réédition généraliste de J’ai lu qu’est Sur le territoire de Milton Lumky ; mais je ne savais pas encore à quoi je m’exposais…

 

Le roman s’ouvre sur un « avant-propos de l’auteur » pour le moins déconcertant :

 

« Voici un livre extrêmement drôle, et bon, par-dessus le marché ; les aventures qu’il narre arrivent à des vrais gens, qui prennent vie au fil de la lecture. Et tout est bien qui finit bien. Qu’est-ce qu’un auteur peut dire ou offrir de mieux ? »

 

Diantre. On hésite un peu, devant cette étrange entrée en matière : faut-il y voir une énième preuve de l’humour de Dick, porté sur l’autodérision, ou une authentique – et pathétique – tentative de la part de l’auteur de vendre sa soupe, sans qu’il y croit vraiment ? Mon admiration pour l’auteur me porterait plutôt à trancher en faveur de la première possibilité, mais…

 

Bon. Passons.

 

Sur le territoire de Milton Lumky narre les aventures (?) de Bruce, un jeune homme qui, au début du roman, travaille pour une centrale d’achat discount, et enchaîne les kilomètres à bord de sa voiture sur tout l’ouest des États-Unis. Un jour, cependant, le voilà qui revient un peu par hasard – ou pas – dans sa ville natale, un bled paumé du nom de Montario, dans l’Idaho.

 

Là, dans une tentative lamentable pour pécho de la zouze, en l’occurrence une ancienne compagne – et Dick ne nous épargne pas la scène de l’achat des préservatifs ; il ne nous épargne rien, d’ailleurs, mais on y reviendra… –, il se retrouve bien maladroitement à faire la connaissance de la dénommée Susan. Encore que pas tout à fait : il finit par se rappeler que ladite Susan était son institutrice il y a de ça quelques années, même si elle en a perdu tout souvenir… Et, les choses étant ce qu’elles sont, il la séduit et l’épouse très vite, sur un coup de tête, malgré la différence d’âge – elle a dix ans de plus que lui, donc –, ce lourd passif, et patin couffin.

 

Mais il ne s’arrête pas là : toujours sur un coup de tête, il décide de démissionner de son poste à la centrale d’achat pour reprendre, d’abord en tant que gérant puis en tant qu’associé, l’affaire de Susan, qui périclite un tantinet : une boite qui s’égare entre location de machines à écrire et travaux de dactylographie, et qu’il entend bien transformer en un authentique magasin vendant des machines à écrire.

 

Tant qu’à faire les machines à écrire japonaises – forcément – qui dorment dans un entrepôt de la côte ouest et dont lui a parlé le représentant Milton Lumky, un bonhomme peu sympathique que la quatrième de couverture présente comme étant « l’homme brisé qu’il pourrait devenir, s’il n’y prenait garde ». Le travail de cet insaisissable Milton Lumky l’amène également à enchaîner les kilomètres à bord de sa Mercedes dans tout le nord-ouest des États-Unis. Et Bruce de se lancer sur sa piste à bord de sa Mercury…

 

Sur le territoire de Milton Lumky est ainsi une sorte de road-book : une bonne part de son action (?) se déroule sur la route, et c’est chiant. Pour le reste, nous avons nombre de considérations sur les machines à écrire – incroyablement chiantes – et sur le couple – terriblement chiantes. Sur le territoire de Milton Lumky est donc un bouquin atrocement chiant. Ça me fait mal de le dire, mais il n’y a pas de meilleur terme pour le définir. En effet, il ne s’y passe rien. Mais alors rien de rien. On nage – voire on se noie – dans l’anodin, le banal, un ennui sans nom résultant de l’absence totale d’intérêt du propos et du tirage à la ligne auquel se livre Dick – à ce stade, ça en devient un art à part entière.

 

Mais je suis un peu de mauvaise foi, là. En effet, il est possible qu’il se passe quelque chose – et peut-être même, soyons fous, quelque chose d’intéressant – dans les cent dernières pages du roman. Possible. Mais je n’en sais rien et ne le saurai probablement jamais, car je ne les ai pas lues. J’ai en effet déclaré forfait – chose extrêmement rare : depuis que je tiens ce blog, ça ne m’était arrivé qu’une seule fois, pour le pourtant fort court Madman Bovary de Claro, un bouquin qui n’était manifestement pas pour moi. Et je n’aurais jamais, mais alors jamais cru que cela m’arriverait un jour pour un livre de mon Philip K. Dick adoré. Et pourtant, j’ai bien dû me résigner à l’abandon, après avoir ramé pendant des jours et des jours sur cette histoire (?) qui, non, n’a rien de drôle et non, n’est certainement pas bonne, pas plus que ses personnages ne prennent vie au fur et à mesure du roman, quoi qu’ait pu en dire l’auteur. Bruce, Milton Lumky et, pire encore, Susan, sont en effet des « vrais gens », mais ce sont surtout des personnages abominablement ternes, dont le sort, les petits tracas et les ambitions modestes ne parviennent jamais à susciter l’intérêt du lecteur (je passe sur le machisme dont fait preuve le roman, qui donnerait presque raison à la fameuse critique d’Ursula K. Le Guin concernant les personnages féminins de Dick : avec Susan, on est loin, mais alors très loin, de la superbe Angel Archer…).

 

Des quelques 200 pages que j’en ai lu, je n’ai donc retenu que cet ennui sans nom, dont je ne crois pas avoir jamais vu l’exemple auparavant. Il me paraît en effet impossible de s’intéresser aux péripéties (?) de Bruce ; Sur le territoire de Milton Lumky est à cet égard une caricature de roman réaliste, une sorte de sous-Madame Bovary (justement), à ceci près – un près fort loin – que Dick n’a certainement pas la plume de Flaubert – c’est rien de le dire – ni sa finesse dans l’analyse et la caractérisation des personnages. L’ennui y est à vrai dire plus un procédé qu’un sujet, dilatant de manière inconcevable le roman, qui se perd dans la description exhaustive de faits insignifiants, totalement dénués du moindre intérêt ; non, Dick ne nous épargne rien : de même que dans Les Voix de l’asphalte, il se perd dans les détails, accumule les descriptions interminables (et dans « interminables » il y a « minables ») et autres considérations plus ou moins abstraites et d’une vacuité indicible.

 

Alors effectivement, comme le disait si je ne m’abuse Pacôme Thiellement lors d’un récent cycle de conférences consacré à Philip K. Dick, on comprend pourquoi celui-ci n’a pas pu faire carrière dans le Flaubert. Non, à l’évidence, à s’en tenir à ce roman, il ne pouvait tout simplement pas être un écrivain de littérature générale. Aussi doit-on remercier les éditeurs qui ont – et on les comprend – refusé ce ratage complet, et ainsi suscité la carrière science-fictionnesque de Philip K. Dick : dans cette voie, l’auteur se trouvera enfin, et accumulera les chefs-d’œuvre. On sera alors bien loin de Sur le territoire de Milton Lumky, roman même pas médiocre mais franchement mauvais (et ça me fait mal au derche de dire ça) qui, n’eut été la gloire posthume de Dick, n’aurait bien évidemment jamais été publié.

 

 

Et là je me pose la question : serait-ce que je ne suis pas, en fin de compte, un authentique fan acharné de Philip K. Dick ? Mon Dieu – Siva, bien sûr –, pardonnez-moi ! Mais Vous avouerez que là, quand même, hein, bon…

 

Cela dit, il y en a pour avoir une opinion différente. Je vous laisse trancher (si vous en avez le courage). Moi, en attendant, je m’en vais lire un vrai livre (parce que ces derniers temps j’ai quand même enchaîné les sommets de pénibilité…).

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"Don't Be Afraid of the Dark", de Troy Nixey

Publié le par Nébal

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Titre alternatif : No temas a la oscuridad.

Réalisateur : Troy Nixey.

Année : 2010.

Pays : USA / Australie / Mexique.

Genre : Fantastique / Horreur.

Durée : 99 min.

Acteurs principaux : Katie Holmes, Guy Pearce, Bailee Madison, Jack Thompson…

 

La jaquette, signée TF1 Vidéo, est un modèle de racolage malhonnête : il s’agit ici de faire péter aussi souvent que possible (et en gros, tant qu’à faire) le nom vendeur de Guillermo Del Toro, réalisateur que je trouve pour ma part très inégal, mais qui a su faire quelques jolies choses (comme Le Labyrinthe de Pan et plus encore L’Échine du diable), et nous a fait rêver un temps avec un démentiel projet d’adaptation des « Montagnes Hallucinées » de Lovecraft. Mais qu’on ne s’y trompe pas : malgré les apparences, ce Don’t Be Afraid of the Dark n’est pas un film de Guillermo Del Toro, qui se contente des rôles (pas anodins, certes, et qui lui permettent effectivement d’insuffler au film sa « patte ») de producteur et de co-scénariste (en notant toutefois qu’il s’agit là d’un remake d’un téléfilm de 1973) ; non, non, le réalisateur est le Canadien inconnu – pour moi, en tout cas – Troy Nixey, dont c’est le premier long-métrage.

 

Don’t Be Afraid of the Dark s’ouvre sur une scène à la fois terrible et un peu ridicule, qui semble a priori inscrire le film dans une sorte de « gothique latin », un peu dans la filiation d’un Mario Bava en forme (voyez par exemple ce putain de chef-d’œuvre – dans tous les sens du terme – qu’est Le Masque du démon) : aux États-Unis, dans une demeure aussi somptueuse qu’inquiétante (hélas un peu trop mise en valeur par une photographie à mes yeux trop lumineuse, problème récurrent du film sur lequel j’aurai l’occasion de revenir), un peintre naturaliste du nom – probablement pas choisi au hasard – de Blackwood tend un piège à sa servante pour lui arracher les dents et les donner à de mystérieuses créatures… qui s’emparent de lui.

 

Générique, assez joli. Puis l’on se retrouve de nos jours, à accompagner une petite fille du nom de Sally, qui vient s’installer chez son père Alex (Guy Pearce, incroyablement mauvais) et sa nouvelle compagne, la jeune Kim (Katie Holmes, correcte), décorateurs d’intérieur qui ont emménagé dans le manoir gogoth de Blackwood pour le retaper et espèrent bien en tirer gloire et fortune. Un point de départ qui, vous l’avouerez, n’est pas exactement d’une originalité foudroyante… Mais passons.

 

Bien évidemment, Sally fait sa grognonne dans cette famille recomposée qui lui est imposée par sa mère qui l’a « abandonnée », et cette petite conne de bientôt susciter un bordel monstre, en retrouvant la cave murée de la bâtisse, et en libérant les petites bestioles qui s’y cachent, sortes de ouistitis féeriques (jolis effets spéciaux, certes) inspirés – c’est revendiqué – d’Arthur Machen, qui l’invitent à venir jouer avec elles… comme elles ont « joué » avec le fils de Blackwood plus d’un siècle plus tôt.

 

Je vais faire comme les auteurs, et briser illico tout suspense : ce Don’t Be Afraid of the Dark est à mes yeux un film raté. Et ce pour plusieurs raisons. J’ai déjà évoqué le jeu désastreux de Guy Pearce, mais le reste de la distribution ne vaut le plus souvent guère mieux (sauf, à la limite, la gamine, qui joue… ben, comme une gamine, quoi). Mais le film souffre également au niveau de l’écriture – sur le thème du gosse confronté à son imaginaire noir et souffrant de la défaillance familiale, on privilégiera franchement les films d’Hideo Nakata, le Shining de Kubrick ou, plus proche dans l’esprit, le très beau Les Autres d’Alejandro Amenabar –, ainsi que du rythme, franchement hasardeux.

 

Mais le gros problème, à mon sens, est ailleurs : c’est que Don’t Be Afraid of the Dark est un peu le cul entre deux chaises, si ce n’est plus, ce qui nuit considérablement à son ambiance. Et la réalisation plan-plan de Troy Nixey n’arrange rien à l’affaire. On a l’impression que le film se cherche sans jamais vraiment parvenir à se trouver. Je parlais plus haut de « gothique latin » : c’était une erreur. En effet, le cadre gothique du film est étrangement sous-exploité, la faute notamment à une image beaucoup trop lumineuse, franchement inappropriée. Puis le film hésite entre un onirisme noir à la Guillermo Del Toro versant Labyrinthe de Pan (ou Burton première manière) et, en opposition totale, une horreur « graphique », très démonstrative. Et à mes yeux clairement trop démonstrative. On sent les auteurs très contents de leurs effets spéciaux (réussis, il est vrai, ainsi que je l’ai déjà dit) ; aussi Don’t Be Afraid of the Dark est-il un film où l’on voit tout, absolument tout, et ce très rapidement. Or ça ne passe pas, mais alors pas du tout. Impossible d’installer une ambiance dans ces conditions, et impossible surtout de faire peur : le film est entièrement dénué de suspense, hautement prévisible jusqu’à son final éculé, et le spectateur, qui s’habitue très tôt à voir les vilaines bébêtes partout, ne frissonne jamais à leur apparition, systématique ou presque. Aussi le film tente-t-il de faire dans l’horreur « presse-bouton », celle qui fait sursauter à coups de gros plans et de petites giclées de sang, mais c’est là aussi un échec. Notons d’ailleurs qu’il ne s’épargne du coup pas quelques scènes franchement ridicules, comme un étrange pastiche de Psychose avec la gamine dans sa baignoire… Pas d’ambiance, donc, ou trop d’hésitations à ce niveau pour qu’il puisse véritablement s’en instaurer une d’efficace.

 

Aussi se retrouve-t-on en définitive devant un énième film fantastique sans âme. C’est en effet surtout à ce niveau que Don’t Be Afraid of the Dark pèche : il est tristement dénué de personnalité (malgré l’apport de Del Toro), et ressemble à beaucoup de choses bien plus convaincantes, à la cheville desquelles il ne parvient jamais à se hisser. Une déception, donc, pour un petit film anodin qui ne mérite guère qu’on s’y attarde.

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