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RIP Boris Strougatski

Publié le par Nébal

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Ce soir, la science-fiction (et plus largement la littérature) russe (et plus largement mondiale) a perdu un très grand monsieur : Boris Strougatski s'est éteint. Il était notamment le coauteur avec son frère Arkadi de l'extraordinaire Stalker, mais aussi, pour m'en tenir à ceux que j'ai évoqués sur ce blog interlope, de L'Île habitée et de Il est difficile d'être un dieu. Tristesse.

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Lancement "Tadjélé" et "Dystopia Anthologie 01" à Charybde (17/11/2012)

Publié le par Nébal

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Dystopiales 4 (13/11/2012)

Publié le par Nébal

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Dédicace Carlos Zanon à Charybde (17/10/2012)

Publié le par Nébal

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Dédicace Michael Moorcock à Charybde (14/10/2012)

Publié le par Nébal

(Pardon pour le flou, on m'avait privé de flash et je ne maîtrise pas encore mon appareil...)

 

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"Malpertuis", de Jean Ray

Publié le par Nébal

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RAY (Jean), Malpertuis, Paris, Librairie des Champs-Élysées, coll. Le Masque Fantastique, [1943] 1978, 250 p.

 

Ayé, j’ai enfin lu Malpertuis de Jean Ray. Et il était plus que temps. Ce livre, unanimement considéré comme un chef-d’œuvre du fantastique, me faisait de l’œil depuis un bon moment déjà. J’en avais dégoté une édition chez un bouquiniste, mais elle a longtemps pris la poussière dans ma commode de chevet… Ce n’est que tout récemment, dans le cadre de mes lectures de lovecrafteries diverses et variées, qu’il m’est apparu évidemment nécessaire de franchir le pas (du fait de l’article de Jacques Van Herp comparant Ray et Lovecraft dans  le cahier de l’Herne consacré à ce dernier, et plus encore sans doute de mon acquisition de l’essai de Patrice Allart D’Arkham à Malpertuis ; je dois cependant dire a priori que ce roman n’a pas grand-chose à mes yeux de « lovecraftien » ou « para-lovecraftien », ce qui explique pourquoi je ne vais pas le faire figurer dans la page idoine). Las, le sort s’est acharné sur moi : arrivé environ à la moitié du roman, j’ai connement paumé mon exemplaire dans les rues parisiennes… Malédiction ! Il s’est heureusement trouvé une fort aimable citoyenne pour me prêter son édition du roman, sans doute atterrée qu’elle était par mon inculture crasse et pleine de compassion à l’égard de mon indicible frustration. Et j’ai donc, contre vents et marées, enfin pu finir la bête.

 

Nous sommes dans la première moitié du XIXe siècle. Malpertuis (le nom est plus ou moins directement emprunté au  Roman de Renart, preuve de bon goût) est une inquiétante demeure, que l’on supposera située en Belgique. C’est entre ses murs que vit le vieux Cassave, abominable vieillard qui n’en a plus pour très longtemps. Aussi réclame-t-il à son chevet les membres de sa famille et quelques autres proches, pour leur faire lecture de son testament. Ses héritiers bénéficieront de son immense fortune, mais à une condition : celle d’habiter Malpertuis. Le dernier à demeurer dans la vieille bâtisse emportera la totalité de l’héritage ; s’il reste en définitive un homme et une femme, ils devront se marier ensemble. Un testament pour le moins étrange… mais auquel se plient bien vite les héritiers désignés, avides de la fortune du vieux bonhomme, qui ne tarde pas à exhaler son dernier soupir.

 

Mais, bien évidemment, les choses vont mal se passer. Au-delà des rivalités, jalousies et autres petites haines mesquines qui divisent les habitants de Malpertuis (sous cet angle, je n’ai pu m’empêcher de penser à la « trilogie de Gormenghast » de Mervyn Peake, à peu près contemporaine si je ne m’abuse) et rendent leur cohabitation pour le moins éprouvante, la maison elle-même semble dotée de vie, et porter en elle les germes d’une fatale malédiction. Une maison hantée ? Peut-être… mais la vérité est potentiellement ailleurs.

 

L’histoire de Malpertuis nous est contée par différents narrateurs. Le principal est l’un des héritiers de Cassave, le jeune et naïf Jean-Jacques Grandsire, qui livre dans ses carnets la majeure partie de la description des événements étranges ayant pris Malpertuis pour cadre. Mais son récit est agencé et complété par d’autres documents, par un mystérieux « voleur » bien décidé à faire la lumière sur cette étrange affaire, dont les sources sont bien plus lointaines qu’il n’y paraît, à en croire les documents laissés par l’affreux abbé Doucedame-le-vieil, dont le descendant, également abbé, est un ami de Jean-Jacques, qui en sait long sur les mystères du testament de Cassave. La construction du roman, du coup, est d’une complexité et d’une subtilité remarquables.

 

Ce n’est pas là le moindre atout de Malpertuis, mais ce n’est certes pas le seul. Le roman bénéficie en outre d’une belle galerie de personnages (généralement tous plus répugnants les uns que les autres), et d’une plume très baroque et chargée, mais dont il se dégage un charme indéniable. Jean Ray sait enfin mitonner quelques jolies scènes d’épouvante, lorgnant plus qu’à leur tour vers le surréalisme.

 

Mais je dois dire que ce côté « surréalisant » m’a laissé parfois perplexe. Les enchaînements et rebondissements de l’intrigue donnent parfois une vague impression de confusion, et l’on est longtemps sans véritable certitude de comprendre au juste ce qui se passe, jusqu’aux derniers chapitres qui viennent faire la lumière sur l’ensemble (de manière plus ou moins satisfaisante à mon sens, d’ailleurs), en convoquant la mythologie dans le cadre glauque de Malpertuis.

 

Et, au final, c’est quand même, en dépit de toutes les qualités précédemment évoquées, et qu’il ne me viendrait pas deux secondes à l’esprit de nier, ce sentiment de perplexité qui domine depuis que j’ai achevé ma lecture. J’ai le sentiment, diffus mais non moins réel, d’être un peu passé à côté du roman (ou plus exactement de certaines de ses scènes). Et, surtout, si j’ai aimé lire Malpertuis, je ne saurais honnêtement cacher une déception, toute relative certes, mais néanmoins prégnante. C’est que l’on m’avait tellement dit de bien de ce roman, souvent présenté comme le chef-d’œuvre de Jean Ray, voire comme le chef-d’œuvre du fantastique francophone, que j’en attendais énormément. En entamant ma lecture, je m’attendais à peu de choses près à être soufflé à chaque page par le brio du conteur et son talent fantastique. Or ce ne fut pas le cas. Non que j’entende dénier à Jean Ray le statut de grand auteur fantastique ; simplement, j’en attendais probablement trop, la faute à une propagande ardente, et peut-être à mes yeux légèrement excessive.

 

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Malpertuis est assurément un bon, et même un très bon roman fantastique, qui a bien des atouts en sa faveur, et je ne regrette certainement pas de l’avoir enfin lu ; je veux bien concéder qu’il s’agit d’un texte important pour le genre, et dont la lecture est sans doute incontournable pour tout amateur qui se respecte. Mais, en ce qui me concerne, ce n’est pas pour autant le chef-d’œuvre que j’attendais, et j’aurais tendance à penser que ce serait quelque peu galvauder cette qualification que de l’appliquer au roman de Jean Ray.

 

Malpertuis ne manque donc pas de charme, témoigne du talent aux mille facettes de son auteur, et vaut amplement d’être lu ; mais je me vois donc contraint d’avouer néanmoins une certaine déception une fois la dernière page tournée. Et, si c’est bien là le chef-d’œuvre de Jean Ray, je ne suis pas certain d’avoir envie d’approfondir véritablement ma découverte de cet auteur…

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Dossier Dystopia Workshop dans "Frontières", n° 2

Publié le par Nébal

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Vous pouvez accéder à l'intégralité du numéro gratuitement ici.

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"Retour à Arkham", de Robert Bloch

Publié le par Nébal

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BLOCH (Robert), Retour à Arkham, [Strange Eons], traduit de l’américain et présenté par François Truchaud, Paris, NéO, coll. Fantastique/Science-fiction/Aventures, [1979] 1980, 238 p.

 

Robert Bloch, peut-être surtout connu aujourd’hui pour avoir été l’auteur de Psychose, fut en son temps le plus jeune membre du « cercle Lovecraft ». S’il n’a jamais rencontré en personne le pôpa de Cthulhu, il a entamé avec lui une importante correspondance, et livré, surtout dans sa jeunesse donc, un certain nombre de lovecrafteries, allant du franchement médiocre au très correct, ainsi que je vous en avais entretenu en rendant compte de ma lecture des  Mystères du Ver.

 

Mais si Bloch s’est ensuite tourné vers d’autres domaines – un fantastique moins connoté, du polar également –, il est néanmoins retourné à ses premières amours en 1979, avec un roman cette fois, ce Retour à Arkham dont je vais traiter aujourd’hui (notons d’emblée que ce titre français est très mal choisi : dans le roman, Arkham reste une ville fictive, issue de l’imagination de Lovecraft, et il ne s’agit donc en rien d’y « retourner » ; est par contre évoqué un « Projet Arkham » très Delta Green… Mais on préfèrera donc le titre original, Strange Eons, autrement approprié). Enfin, un roman… Il est découpé en trois parties (« Maintenant », « Plus tard » et « Bientôt ») aux liens finalement assez relâchés ; mais on y reviendra.

 

Tout commence à Los Angeles, lorsqu’un homme du nom d’Albert Keith – qui ne connaît rien à l’œuvre de Lovecraft – tombe en fascination devant un étrange tableau, dans lequel les amateurs du maître de Providence ne manqueront pas de reconnaître celui du « Modèle de Pickman ». Waverly, un ami de Keith, qui, lui, connaît bien Lovecraft et son œuvre, établit par contre le rapport. Mais en cherchant à se renseigner sur l’origine de ce tableau macabre, les deux hommes tombent sur un cadavre… exactement comme dans  La Peur qui rôde. Et ce n’est pas fini, loin de là : bien des événements auxquels ils auront le malheur d’assister (ou de participer…) évoqueront les fictions lovecraftiennes. Et évidemment, ça va mal se finir pour eux… Dans la deuxième partie (mal rattachée à la première…), nous suivons l’ex-femme d’Albert Keith, Kay, qui se retrouve bien malgré elle entraînée dans une spirale d’événements lovecraftiens, et fait notamment la rencontre d’un mystérieux révérend Nye, chef de la secte de la Sagesse des Étoiles… Enfin, la troisième et dernière partie – peut-être la plus réussie, du fait de son atmosphère – nous plonge dans un futur proche passablement apocalyptique, avec le journaliste Mark Dixon. Avec cette interrogation sous-jacente à chaque fois : « L’art imite-t-il la réalité ou est-ce l’inverse ? »

 

Retour à Arkham est donc un hommage à Lovecraft et à son œuvre, saturé de références, tombant parfois comme un cheveu sur la soupe, sans que l’histoire ne le nécessite vraiment. Mais, à la limite, ce côté-là est plutôt amusant, et François Truchaud, le traducteur, a sans doute raison, dans son indicible préface souffrant d’exclamationnite aiguë (à tel point qu’elle en est franchement pénible à lire ; on notera au passage qu’il ne manque pas une occasion de faire la promo de son cahier de l’Herne…), de mettre l’accent sur l’humour de Bloch. Las, en dehors de ces nombreux clins d’œil pour fans, ce roman n’est pas vraiment drôle… ou alors malgré lui.

 

On ne fera pas de mystère : Retour à Arkham est en effet un roman raté. Mal écrit (et probablement traduit itou), mal construit (l’enchaînement entre la première et la deuxième parties est particulièrement foireux), ce polar ou thriller lovecraftien ne suscite guère que l’ennui, quand ce n’est pas la consternation, devant ses innombrables rebondissements aussi prévisibles que grotesques (hélas généralement dans le mauvais sens du terme). Alors parfois, on sourit, oui ; mais plus du livre qu’avec le livre…

 

Il faut dire que ce Retour à Arkham, même en étant bon prince ou bon public, n’a pas grand-chose pour lui. Passé le jeu de références qui devient vite lourdingue, il fait montre d’un complet manque d’intérêt : difficile (comme chez Lovecraft, certes) de s’intéresser au sort de ses « héros » en mousse ; plus difficile encore de frémir devant ses meuchants ridicules (et souvent basanés) ; difficile enfin de croire ne serait-ce que deux secondes à ce qui nous est raconté, et qui évoque, bien plus que Lovecraft lui-même, une mauvaise partie de  L’Appel de Cthulhu (ou peut-être plus encore de Delta Green, donc, du fait du cadre contemporain et de l’ambiance – faut le dire vite – conspirationniste), mal écrite, mal préparée, et mal gérée par un Gardien enthousiaste mais débutant (alors que Bloch commençait tout de même à avoir de la bouteille à ce moment-là).

 

Retour à Arkham est donc un roman raté, hommage poussif oscillant entre le nanar et le navet, qui ne retiendra véritablement l’attention que des collectionneurs les plus acharnés ou des rôlistes désireux de découvrir ce qu’il ne faut pas faire. Dommage…

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"Salut l'Amérique !", de J.G. Ballard

Publié le par Nébal

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BALLARD (J.G.), Salut l’Amérique !, [Hello America], traduit de l’anglais par Élisabeth Gille, Paris, Denoël, coll. Présence du futur, 1981, 251 p.

 

Comme vous avez pu le constater à plusieurs reprises, j’adore J.G. Ballard. Mais si, grâce à Tristram, j’ai pu lire l’extraordinaire intégrale de ses nouvelles (hop, hop, et hop), il me reste encore bien des romans du grand auteur à découvrir. Ainsi, en fouinant dans un rayon d’occasions, j’ai déniché ce roman de 1981 (et traduit en français la même année, belle réactivité) qui m’avait échappé jusqu’alors (il faut dire qu'il n'a pas été réédité depuis plus de vingt ans, si je ne m'abuse), mais dont il me semblait bien avoir entendu causer ici ou là (sons de cloches divers).

 

Salut l’Amérique ! est au croisement de deux tendances de l’œuvre de Ballard : d’une part, on y retrouve dans un sens le décor et certaines thématiques de ses fameuses quatre « apocalypses » (Le Vent de nulle part, Le Monde englouti, Sécheresse et La Forêt de cristal), qui marquèrent ses débuts romanesques en science-fictionnie ; d’autre part, on y croise également un Ballard plus « moderne », qui fait dans la farce grinçante et vaguement surréaliste, comme dans La Course au paradis (pas estampillé SF celui-ci ; des romans de l’auteur que j’ai lus, c’est néanmoins probablement celui qui s’en rapproche le plus), mêlée de parabole empruntant plus ou moins la forme d’une fable (un peu comme dans Sauvagerie, toujours pas estampillé SF, mais d’une manière beaucoup moins noire, cela dit).

 

Dans un siècle environ. Du fait d’un mélange improbable (ou pas…) de crise économique (liée à la raréfaction du pétrole pour l’essentiel) et d’une catastrophe climatique résultant de la manipulation de la Terre par des apprentis sorciers (la construction d’un barrage au détroit de Behring !), les États-Unis ne sont plus. Et ils sont même largement sombrés dans l’oubli, abandonnés qu’ils ont été par des millions d’immigrants qui ont repris les chemins des autres continents. Il faut dire que le pays est devenu largement invivable : les bouleversements climatiques ont entraîné la désertification de tout l’est des Rocheuses, vaste Sahara qui a poussé jusqu’à l’Atlantique, tandis que la côte ouest s’est transformée en jungle amazonienne.

 

Mais le Rêve américain existe toujours dans le cœur de certains, et notamment du jeune Wayne, passionné par tout ce qui touche aux anciens États-Unis, au point de s’embarquer clandestinement dans le SS Apollo, navire employé par une expédition de reconnaissance emmenée par un commissaire russe et une petite bande de scientifiques, qui s’intéressent notamment au sort d’une précédente expédition, mais aussi à de mystérieux tremblements de terre ayant peut-être leur origine dans des explosions nucléaires. Quand Wayne est découvert – cela s’est déjà produit quand le roman débute –, il n’a pas à subir les conséquences de son geste un peu fou, et parvient assez vite à s’intégrer au groupe. Au point d’en devenir quasiment le pilier quand l’Apollo accoste à New York (ou, plus exactement, s’échoue sur les ruines de la Statue de la Liberté, au grand plaisir du capitaine Steiner, fasciné par le désert américain, et qui s’empresse d’abandonner son poste pour explorer le pays abandonné avec le reste de l’expédition).

 

Commence alors une longue et dangereuse odyssée à travers ce nouveau Sahara. Mais la petite troupe n’est pas au bout de ses surprises : déjà, les nouveaux « Indiens » (les rares Américains à ne pas avoir quitté le pays, divisés en tribus loufoques : les Bureaucrates, les Divorcées, etc.) confirment les tremblements de terre et évoquent un mystérieux astronef qui aurait été aperçu à chaque fois… Mais, surtout, au terme de la traversée des Rocheuses, quand les survivants, Wayne en tête, déboulent à Las Vegas après avoir été l’objet d’étranges visions hallucinées, c’est pour découvrir effarés la nouvelle Amérique démente et pop du 45ème président, un certain Charles Manson…

 

Le « réalisme » n’intéresse guère ici J.G. Ballard, qui adopte très tôt le ton de la fable caustique et mordante : si le prétexte peut paraître un peu gros (c’est rien de le dire), et si le roman verse rapidement dans la caricature outrancière, c’est pour mieux servir le propos de l’auteur, mêlant critique cinglante (et hilarante, et d’une actualité impressionnante) des États-Unis contemporains et réflexion nostalgique sur le Rêve américain et ses icônes culturelles, qu’il s’agisse de Frank Sinatra, Marilyn Monroe ou Mickey Mouse, du Coca-Cola, des Cadillac ou, bien sûr, des 44 présidents ayant précédé Manson… et que l’on retrouve ici sous forme de robots au service d’un savant aussi génial que fou.

 

La critique, extérieure, évoque un pays « bigger than life », victime suicidaire de sa propre réussite, jonglant plus ou moins adroitement entre soft power et « équilibre de la terreur » dans ses relations aux autres, et perclus de contradictions. Bien au-delà de son postulat climatique peu vraisemblable (du moins dans ces termes…), qui ne sert qu’à définir un cadre mythique, Salut l’Amérique ! se montre d’une lucidité impressionnante en matière d’étude des mentalités ; les États-Unis, que ce soit sous la forme du désert oriental émaillé de ruines éloquentes, ou sous celle de l’utopie malade et régressive de Charles Manson dans la cité des flambeurs, y sont très intelligemment décryptés : sous la plaisanterie de plus ou moins bon goût, on décèle en effet une réelle interrogation en forme d’avertissement sur ce qu’est au juste l’Amérique, sur ce qu’elle a été de sa naissance à son déclin. J’ai été étonné et séduit par la pertinence du discours ballardien à cet égard dans le cadre de l’Amérique post-Onze-Septembre…

 

Mais ce qui fait l’Amérique, c’est peut-être (sans doute ?) avant tout le Rêve : nouveaux Colomb (pardon), Wayne, Steiner et compagnie ont tous en eux une certaine vision de l’Amérique. De la Maison Blanche où ils fantasment sur la présidence aux casinos décrépis de Sin City où celle-ci est devenue une étrange réalité, en repoussant comme les pionniers d’antan la Frontière, empruntant pour ce faire la seule direction possible : celle de l’Ouest (lointain, comme de juste), les « héros » de Salut l’Amérique ! se livrent à une odyssée mentale proprement fascinante. Et si les paysages « extérieurs » sont avant tout caractérisés par le vide, avec ses pisicines asséchées si courantes chez l'auteur, c’est pour mieux faire ressortir (eh : on est chez Ballard…) la richesse des paysages « intérieurs », notamment chez Wayne (c’est essentiellement à travers ses yeux que l’on vit tout cela). Et, à cet égard, le roman de Ballard n’est certainement pas unilatéral : si c’est tout d’abord l’aspect critique qui frappe, avec la douloureuse vigueur d’un salutaire coup de fouet, on ne doit cependant pas s’arrêter là. Derrière la farce pointe l’admiration, en forme de respect teinté de nostalgie pour ce que le monde doit à l’Amérique ; certes, on voit d’abord le ridicule, voire le sordide, mais Ballard sait aussi rendre à l’occasion son propos touchant et, j’aurais envie de dire, « amical ». Et le lecteur de partager en définitive les rêves absurdes de Wayne, voire de Manson, de déplorer la chute et de vouloir croire à son tour en l’idée d’une renaissance.

 

Mais quelle forme celle-ci pourrait-elle bien prendre ? Charles Manson, tout sourire, mais le doigt sur le bouton rouge, est bien un authentique psychopathe ; et c’est le Rêve américain dans son ensemble, fait d’ambition folle et de pop culture, qui prend ici un caractère psychotique. Salut l’Amérique !, sous ses airs de (mauvaise ?) blague, de son introduction hautement symbolique à sa conclusion jouissivement hollywoodienne (et inéluctable), interroge ainsi avec clairvoyance les idéaux, les beautés et les écueils de la première puissance mondiale.

 

Ne nous emballons pas trop, cependant : Salut l’Amérique ! est loin d’être un très grand Ballard, et j’imagine même qu’on pourrait, du fait de son outrance et de sa tendance à la régression, ou plus encore de son postulat hautement farfelu, le trouver éventuellement « mineur ». Mais un Ballard relativement mineur, ça reste une lecture tout à fait recommandable. Il n’a certes pas la perfection formelle d’un Crash ! ou d’un Empire du Soleil  (sans parler des nouvelles), et se montre sans doute moins ambitieux que d’autres œuvres de l’auteur, que l’on sent s’amuser beaucoup, s’offrir un petit plaisir vaguement coupable. Mais ça a son charme, les plaisirs coupables… Et, du coup, j’ai bien aimé. Je n’ai pas pris mon pied comme avec les plus grands chefs-d’œuvre de Ballard, non ; mais je me suis bien amusé, sans avoir l’impression de bêtifier pour autant. Un divertissement malin, en somme, pas indispensable, non, mais fortement sympathique. Et c’est déjà bien.

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"Le Pistolero", de Stephen King

Publié le par Nébal

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KING (Stephen), Le Pistolero, [The Gunslinger], texte revu et enrichi par l’auteur, nouvelle traduction de l’américain par Marie de Prémonville, illustrations de Michael Whelan, Paris, J’ai lu, [1982, 1992, 2004] 2010, 254 p. [+ 8 p. de pl.]

 

Tiens, ça faisait vraiment une éternité que je n’avais rien lu de Stephen King. La preuve, je n’en ai jamais parlé sur ce blog jusqu’à aujourd’hui. Ce fut pourtant un de mes auteurs cultes, notamment lors de mon adolescence, quand je me régalais avec ses chefs-d’œuvre de l’horreur ; c’est d’ailleurs un des rares auteurs (voire le seul, même si Lovecraft, peut-être…) à m’avoir réellement foutu les boules rien que par la magie de sa plume (la pire expérience à ce niveau, et donc la meilleure, je me souviens que ce fut Jessie, bouquin au pitch particulièrement diabolique, que j’avais eu la mauvaise, et donc excellente, idée de lire en écoutant une compil’ de dark ambient…).

 

Mais je n’avais jamais trouvé la motivation nécessaire pour me lancer dans son fameux cycle de « La Tour Sombre ». Plusieurs raisons à cela : d’une part, donc, chez King, c’était quand même surtout l’horreur qui m’intéressait, et notamment dans son versant fantastique (même si je lui reconnais quelques jolies réussites en science-fiction, voire en fantasy), or je savais que « La Tour Sombre » n’appartenait pas vraiment au genre (je peux cependant dire, maintenant, que les scènes d’horreur, voire de gore, répondent à l’appel dans ce premier volume, même si elles n’en constituent pas l’essentiel) ; d’autre part et surtout, j’ai toujours eu tendance à préférer King dans ses textes les plus courts, et, même si je me suis régalé avec certains de ses romans les plus longs (Ça, Le Fléau, Bazaar, dans une moindre mesure Insomnie), j’avais une certaine propension à redouter cet interminable (mais terminé) cycle s’étendant (alors) sur sept romans, dont certains passablement monstrueux en eux-mêmes… Certes, King lui-même définissait « La Tour Sombre » comme étant « la Jupiter du système solaire de [son] imaginaire », mais justement, cette affirmation me faisait un peu peur (pas pour les bonnes raisons…). Les choses ont changé récemment, grâce à Jules Abdaloff, la caution morale et intellectuelle de la  Salle 101, qui a fait récemment  une critique dithyrambique et convaincante du cycle dans sa globalité. Je me suis donc dit qu’il était bien temps, au moins de faire l’essai avec le (bref, d’ailleurs) premier volume ; je me suis procuré Le Pistolero et en ai vite entamé la lecture.

 

King, dans son introduction et son avant-propos, revendique deux influences majeures pour ce cycle entamé alors qu’il avait à peine 20 ans : d’une part, Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien, ouvrage qui l’avait fasciné à l’époque hippie (putains de hippies), et qu’il avait envie, avec une arrogance qu’il revendique comme essentielle à la jeunesse, de « dépasser » (mais pas de « copier », ce qui explique qu’il ait quand même attendu un peu de se forger son univers ; d’autres auraient été bien inspirés de faire de même…) ; d’autre part, Le Bon, la brute et le truand de Sergio Leone, immortel chef-d’œuvre du western spaghetti (même si, à compter les cadavres dans ce premier tome, notamment lors de la scène du massacre de Tull, on aurait peut-être plutôt envie, dans le registre, de le comparer à Django ; ce qui n’est pas une critique, hein). D’où ce cycle d’une ampleur considérable, et qui donne, du moins dans ce premier volume, dans le western post-apocalyptique baigné de magie.

 

En effet, « le monde a changé » – cette phrase revient régulièrement, à la manière d’un leitmotiv. Le Pistolero se déroule pour l’essentiel dans un futur indéterminé mais passablement glauque, dans un endroit qui pourrait être les États-Unis, et pour une bonne partie en plein désert (on pense effectivement très fort aux décors du western spaghetti). On notera cependant ici ou là quelques liens avec notre époque, et, ce qui m’a surpris, avec le reste de l’œuvre de King (qui évoque à plusieurs reprises le « shining »…).

 

« L’homme en noir fuyait à travers le désert, et le Pistolero le suivait. » C’est ainsi que débute le cycle, et il faut avouer que, tout en étant très sobre, cette phrase claque quand même pas mal. Le Pistolero – qui n’est très longtemps désigné que sous cette appellation –, c’est Roland Deschain de Gilead, le dernier de son espèce ; longtemps, on ne saura rien de ses motivations : pourquoi piste-t-il l’homme en noir ? On n’en sait rien… puis commence à se dessiner, mais de manière encore très floue, le mystérieux motif de la Tour Sombre, dont l’homme en noir serait dans un sens la clef ; aussi la Tour constitue-t-elle (mais, là encore : pourquoi ? et de quoi s’agit-il au juste ?) le véritable but de la quête de Roland, l’homme en noir n’étant au final qu’un passage obligé sur le chemin.

 

À notre tour, nous suivons le Pistolero dans le désert. Et c’est au travers d’incessants flash-backs, parfois d’authentiques récits dans le récit dans le récit, s’emboîtant à la manière de poupées russes, que nous en apprendrons un peu plus sur lui – mais guère sur le monde dans lequel il évolue, qui reste passablement abstrait (là encore, ce n’est pas une critique). La structure du Pistolero est à cet égard tout à fait remarquable : ce fix-up, lorgnant sur le roman-feuilleton, se construit progressivement, au fil de rencontres marquantes et de « palabres », sans que jamais King ne verse dans le didactisme (même si le roman a tout naturellement une dimension initiatique – nous y assistons d’ailleurs au passage de Roland à l’âge adulte). C’est ainsi que s’élabore lentement l’univers, et que s’ébauche la personnalité complexe du Pistolero, lequel, pour être le héros du roman, n’est franchement guère sympathique (non, ce n’est toujours pas une critique), étant prêt à tout sacrifier sur son chemin pour parvenir au terme de sa quête. Mais cet épisode n’est que « la fin du commencement »…

 

Et ça marche très bien. J’étais au tout début assez sceptique quant au style – on sent l’auteur débutant, malgré la révision, et, toujours malgré la révision, on peut émettre des réserves quant à la traduction… Mais, assez rapidement, j’ai été conquis. Essentiellement du fait de l’atmosphère si particulière du Pistolero. Un western post-apocalyptique baigné de magie, disais-je plus haut (oui, j’adore m’auto-citer, je trouve que c’est un peu la classe, quand même) ; et ce cadre, pour être encore assez flou, n’en est pas moins fascinant. Le travail sur l’ambiance est tout à fait remarquable, et dénote déjà chez le jeune Stephen King un réel talent d’écrivain. C’est avec un plaisir rare que l’on erre dans ces terres désolées en compagnie de Roland ; on a véritablement l’impression d’y être, et c’est fort, très fort.

 

Aussi ai-je été parfaitement convaincu par ce premier tome ; à vrai dire, et même si je vais laisser passer un peu de temps histoire de me consacrer tout de même à d’autres lectures, j’ai déjà hâte de poursuivre l’expérience avec Les Trois Cartes… J’y reviendrai donc un de ces jours, et remercie d’ores et déjà l’indispensable Jules Abdaloff de m’avoir persuadé de sauter le pas.

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