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"Le Duel", de Joseph Conrad

Publié le par Nébal

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CONRAD (Joseph), Le Duel, [The Duel], traduit de l’anglais et présenté par Michel Desforges, Paris, Ombres – Rivages, coll. Rivages poche / Bibliothèque étrangère, [1991] 1993, 137 p.

 

Si la lecture récente de  Jeunesse ne m’a que modérément enthousiasmé, elle m’a par contre incité à sortir de ma commode de chevet ce Duel, qui y prenait la poussière depuis bien trop longtemps. Ainsi que je l’évoquais, il s’agit là d’une lecture – une fois n’est pas coutume – rendue indispensable par un film que j’aime beaucoup, Les Duellistes de Ridley Scott, si je ne m’abuse son premier long-métrage, et qui témoigne avec un brio époustouflant du talent que le futur réalisateur d’Alien et de Blade Runner était alors en mesure de déployer (j’ai appris ici en postface que ledit film, de même d’ailleurs que le texte de Conrad dont il est l’adaptation en son temps, avait reçu un accueil critique plutôt mitigé, malgré sa distinction à Cannes ; dans les deux cas, je n’en reviens pas…). Un film qui s’inscrit – cela a été noté sévèrement – dans la lignée du génial Barry Lyndon de Stanley Kubrick, tant pour le fond que pour la forme, et dans lequel brillent Keith Carradine et, surtout, Harvey Keitel ; une œuvre riche en plans magistraux – je reste encore aujourd’hui tétanisé au souvenir de la séquence infernale de la Retraite de Russie, et époustouflé par le magnifique tableau sur lequel se conclut le film –, aussi divertissante qu’intelligente. Autant de traits que l’on retrouve dans la longue nouvelle (ou le court roman, comme on voudra) de Joseph Conrad qui l’a inspiré.

 

Nous sommes à l’aube de l’ère napoléonienne. À Strasbourg, nous faisons la connaissance de deux jeunes lieutenants de cavalerie, le désinvolte d’Hubert et le bouillant méridional Féraud. D’Hubert est chargé par l’état-major de convoquer Féraud et de le mettre aux arrêts, ce dernier s’étant battu le matin même en duel contre un civil ; il le trouve dans le salon de Madame de Lionne, et Féraud n’apprécie guère cette interruption : il y voit un camouflet, et, si son grade l’empêche de s’en prendre à son officier supérieur, il considère que d’Hubert doit répondre sur son honneur et avec son sang de cet « affront ». Motif absurde s’il en est pour un duel – institution absurde s’il en est (et qui m’a toujours fasciné, sous sa forme originelle d’ordalie comme dans ses déviations les plus modernes ; j’avais d’ailleurs fait l’acquisition d’un volumineux essai sur le sujet qu’il faudra bien que je lise un jour prochain) –, mais qui n’en aura pas moins des conséquences inattendues : d’Hubert, lors de cette première rencontre, se contente de blesser Féraud. Mais, par la suite, à chaque nouvelle promotion – et on grimpe vite les échelons dans la Grande Armée –, le duel « interrompu » reprendra, toujours aussi incompréhensible, et ce pendant une quinzaine d’années, ne trouvant son aboutissement qu’au cours de la Seconde Restauration, qui voit d’Hubert rallié aux anachroniques aristocrates de retour d’émigration tandis que Féraud continue de proclamer contre vents et marées son attachement à l’Empereur (et en conclut, suprême infamie, que son adversaire n’a jamais aimé Napoléon…).

 

Avec Le Duel, Conrad brosse le magnifique tableau d’une époque folle et dense, au travers d’un fait divers d’autant plus absurde qu’il est à bien des égards frappé d’obsolescence, réminiscence d’un autre âge, pré-révolutionnaire, où le « point d’honneur » voulait dire quelque chose. L’honneur supposé bafoué de Féraud est en effet la seule justification à ce déchaînement de violence aveugle, répondant à une échelle microcosmique à la folie guerrière de l’Empire opposé au reste de l’Europe ; à Féraud, Gascon de basse extraction qui doit tout à la Révolution et à l’Empire et sait y rester fidèle, répond ici, plus que d’Hubert, la figure ignoble de Fouché, aperçu lors d’une scène mémorable, traître à tous les régimes, homme sans conscience, qui s’empresse de dresser des listes « d’exemples » lors de la Terreur blanche pour éviter d’y figurer lui-même. Mais Féraud est un être paradoxal : finalement homme d’un autre temps, celui des volontaires de 1793, il écrit sa légende d’une plume trempée dans le sang de duels évoquant bien davantage l’Ancien Régime. Et d’Hubert, le dandy aux engagements nébuleux, de se retrouver pris dans cet engrenage bien malgré lui ; c’est à travers son point de vue que nous suivrons cette triste affaire, du premier sang à sa conclusion en forme de rédemption par la femme. L’histoire est aussi grotesque que fascinante, comme l’Histoire l’était en ce temps-là.

 

Absurdité et anachronisme sont les deux traits saillants de ce Duel, prodigieuse mise en abyme de l’épopée napoléonienne, que l’on peut bien, malgré les réserves exprimées par certains à sa sortie, qualifier, ainsi qu’il est fait en postface, de « petit chef-d’œuvre ». Tout, ici, est brillant : personnages, situations, fond, forme. La plume est subtile et délicieuse, et le thème a quelque chose de kafkaïen avant l’heure, mais sous la forme d’un roman d’aventures, extrêmement palpitant malgré la nécessaire répétition des séquences. Preuve éclatante qu’un livre peut être tout à la fois divertissant, intelligent et remarquablement écrit, Le Duel est un vrai modèle en son genre, et, autant le dire, une lecture indispensable.

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"La Science-fiction en France", de Simon Bréan

Publié le par Nébal

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BRÉAN (Simon), La Science-fiction en France. Théorie et histoire d’une littérature, préface de Gérard Klein, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, coll. Lettres françaises, 2012, 501 p.

 

Contrairement aux apparences, et même si son nom apparaît trois fois sur la couverture, le présent ouvrage n’est pas dû à la plume de Gérard Klein, mais bien à celle de Simon Bréan, talentueux jeune chercheur s’il en est (aussi lui pardonnera-t-on sa passion immodérée pour les Bisounours). Et – rendez-vous compte, ma bonne dame – il s’agit d’une thèse.

 

Sur la science-fiction. Oui.

 

Publiée par les bons soins de la Sorbonne. Wow.

 

Tout arrive.

 

Le titre, à vue de nez, pouvant être un poil ambigu, délimitons le corpus. Simon Bréan s’intéresse donc ici à la science-fiction française, certes, mais essentiellement aux romans et aux collections (et à leur réception critique, notamment dans les pages de Fiction – où il y avait tout de même à vue de nez une sacrée bande d’ayatollahs…), tout au long de la période 1950-1980. Pour être passé par là – même si moi, je n’ai rien achevé… –, je ne saurais blâmer l’auteur d’avoir ainsi restreint son sujet. Pourtant, je dois avouer d’entrée de jeu que j’ai du coup un peu regretté cette délimitation. Dans le temps, tout d’abord : ainsi, même si Simon Bréan traite bien – rapidement, mais bien – de « l’imagination scientifique » française antérieure à 1950, je confesse ne pas avoir été totalement convaincu par la distinction fondamentale effectuée entre cette « proto-SF » et la SF revenue des États-Unis à partir de 1950 (d’autant que, mais j’y reviendrai sans doute, bon nombre de ces vieux bouquins me semblent avoir mieux passé l’épreuve du temps que les premières productions françaises étiquetés SF) ; à l’autre bout du spectre, je regrette un peu également que la SF des années 1980 (au moins) ne soit évoquée qu’aussi brièvement : le cyberpunk, Limite, tout ça, ça aurait pu amener des pages fort intéressantes. L’exclusion presque totale des nouvelles me semble aussi regrettable (même si, vu la masse, encore une fois, elle est tout à fait compréhensible ; mais la SF étant un genre particulièrement approprié à la forme courte, et qui a souvent trouvé à s’y épanouir…).

 

Mais je chipote, et sans doute à tort. Car il faut bien reconnaître qu’en l’état, le corpus des œuvres étudiées par Simon Bréan sur ces trente années est considérable. Et là, d’emblée, j’avoue être passablement admiratif : non seulement parce que Simon Bréan s’est farci une somme considérable de romans publiés dans cette période (exhaustive ? je manque des connaissances pour en jurer, mais ça y ressemble), mais aussi parce que, du coup, il s’est enquillé un paquet de drouilles. Enfin, à mes yeux, hein : décidément, même si les pages qui y sont consacrées sont tout à fait passionnantes, dans la mesure où ces romans sont effectivement passionnants en tant qu’objet d’étude, je ne peux que constater ce dont je me doutais déjà, à savoir que la SF à papa du FNA, pour l’essentiel, c’est vraiment pas ma came, et j’ai frémis plus d’une fois devant les titres et les résumés, sans même oser imaginer les couvertures. C’est comme ça : dans la distinction qui est souvent faite entre les différents types de lecteurs de SF, je crains d’être – pour l’essentiel : après tout, je ne crache pas sur un bon divertissement de temps en temps, et j’ai su trouver mon bonheur dans quelques rééditions du FNA –, je crains d’être, donc, un abject « littéraire »…

 

Mais assez. Revenons au livre, qui s’ouvre donc (enfin, après la préface et l’introduction pertinente mais parfois complexe, ainsi sur la question des régimes ontologiques) sur une partie « historique » : chacune des trois décennies étudiées est envisagée dans un chapitre propre, et Simon Bréan attribue à la production science-fictive française de ces années trois paradigmes différents (ce qui est peut-être un peu arbitraire, mais se tient bien, tout de même). Sans surprise, pour ma part, je me suis surtout reconnu dans celui des années 1970, avec ses mondes hostiles et/ou truqués, et ça m’a donné plein d’envie de lectures (je sens notamment que, dans l’année qui vient, je vais bouffer du Pelot), là où les deux premières décennies ne m’ont inspiré qu’assez peu d’envies d’achats compulsifs (il y en a eu, tout de même ; j’avais déjà des Klein en réserve, je vais en rajouter quelques-uns, il va falloir que je découvre Stefan Wul au-delà du seul Niourk que j’avais lu et apprécié dans ma prime adolescence, je vais probablement jeter un œil également à certains Kurt Steiner… donc, oui, il y eut bien des exceptions, y compris au FNA).

 

Simon Bréan s’intéresse donc à la production romanesque sur ces trente années, mais aussi – c’est inévitable – sur les conditions de cette production, autrement dit, pour l’essentiel, sur les possibilités offertes aux écrivains français de SF de publier leurs œuvres. C’est là encore tout à fait passionnant (et – décidément j’arrête pas les exceptions – on y voit notamment le rôle fondamental joué par le FNA, longtemps seul espace de publication envisageable). Après une sorte « d’âge d’or » (aha) dans les années 1950, avec un premier enthousiasme pour la SF américaine de la part notamment d’une certaine intelligentsia, on assiste ainsi à une grave crise dans les années 1960, jusqu’à ce que l’après-68 génère une floraison incomparable de collections (et une production à l’avenant).

 

Toutes ces pages « historiques » sont non seulement pertinentes et fort intéressantes, mais qui plus est admirablement composées et d’une lecture agréable, ce qui est loin d’être toujours le cas pour les ouvrages universitaires. Chapeau bas.

 

On passe ensuite à la partie « théorique ». Si celle-ci se fonde sur le corpus français détaillé dans les chapitres « historiques », les considérations qui y sont exprimées dépassent largement ce seul champ, et sont à vrai dire applicables à la science-fiction dans son ensemble. Ici, je dois reconnaître que Simon Bréan fait dans le pointu, ce qui est tout à son honneur, mais que, du coup, certaines propositions me sont largement passées au-dessus de la tête, ne disposant pas du bagage nécessaire pour apprécier pleinement ces développements parfois ardus et subtils (ainsi sur le passage de la xéno-encyclopédie au vade-mecum). Dans l’ensemble, toutefois, et ces réserves qui ne s’appliquent qu’à moi du fait de mon ignorance étant mises de côté, cette lecture est à nouveau fort intéressante, et a priori tout à fait pertinente (j’ai beaucoup apprécié, notamment, tout ce qui porte sur le macro-texte, et les analyses détaillées des œuvres de Gérard Klein et Pierre Pelot).

 

Le bilan ne saurait donc faire de doute : cette Science-fiction en France est une lecture plus que recommandable, un ouvrage à certains égards salutaire et dont on peut espérer qu’il constituera une rampe d’accès pour d’autres études aussi enrichissantes. On saluera donc le travail titanesque accompli par Simon Bréan, qui mérite bien les félicitations unanimes du jury nébalien.

 

Bon, allez, j’ai plein de livres à lire, moi, du coup…

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"La Face obscure du soleil", de Terry Pratchett

Publié le par Nébal

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PRATCHETT (Terry), La Face obscure du soleil, [The Dark Side of the Sun], traduit de [l’anglais] par Dominique Haas, Paris, Pocket, coll. Science-fiction, [1976] 1998, 186 p.

 

Si l’essentiel de l’œuvre de Terry Pratchett est constitué par les « Annales du Disque-monde », il n’a cependant pas écrit que cela. Assez récemment, je vous avais par exemple causé de Nation, et j’attends avec une certaine curiosité (mêlée de crainte, je l’avoue) la traduction française de sa collaboration avec Stephen Baxter, The Long Earth, à paraître chez L’Atalante courant 2013. Et, bien sûr, il y a De bons présages avec Neil Gaiman, et quelques autres textes encore. Mais il y avait aussi, avant le Disque-monde, des romans de science-fiction (ou disons de « pure » science-fiction, dans la mesure où les « Annales », pour être une série de « fantasy burlesque », comme ils disent à L’Atalante, usent de nombreux ressorts typiques de la SF, définie par l’auteur comme « de la fantasy avec des boulons »), La Face obscure du soleil et Strate-à-Gemmes ; c’est le premier, au titre passablement pinkfloydien, qui va nous retenir aujourd’hui (notons qu’il n’a été publié en France que plus de 20 ans après sa parution originale, justement du fait du succès des « Annales »…).

 

Nous sommes dans un lointain futur (improbable, mais on va y revenir), où l’humanité n’est qu’une des 52 espèces intelligentes à parcourir la galaxie. Sur la planète Reverseau, nous faisons la connaissance du jeune Dom Sabalos, destiné à devenir le Président de ce monde essentiellement marécageux et à hériter de la colossale fortune de la famille Sabalos (Dom est en outre le filleul de la Première Banque de Sirius, une planète vivante…). Jusqu’ici, tout va bien ; très bien, même.

 

Le problème, c’est qu’on cherche à tuer Dom. Et les mathématiques sont formelles : selon les calculs de son père, un spécialiste des probabilités qui fut assassiné peu de temps après sa découverte, il ne saurait y avoir de doute à cet égard. Dom sera en toute logique tué le jour de son accession à la présidence, et rien ne saurait permettre d’éviter ce sort tragique. Déjà, la veille, on manque le tuer près d’une Tour des Jokers, un mystérieux artefact d’une non moins mystérieuse race extraterrestre, qui a disparu, mais que l’on suppose être la plus ancienne de toutes, et peut-être celle qui a créé le reste de la vie intelligente dans l’ensemble de la galaxie…

 

Seulement voilà : le jour dit, Dom fait mentir les probabilités et survit à la tentative d’assassinat le visant. Il y aura d’autres tentatives d’assassinat, auxquelles il réchappera tout aussi miraculeusement (quitte à s’en tirer avec une peau verte). C’est comme si quelqu’un le protégeait ; et peut-être, justement, les Jokers ? Dom est très tôt persuadé que l’énigme constituée par la race quasi divine est liée à son sort, et il se lance à la recherche de la fameuse planète des Jokers, qu’un poème d’une antiquité inconcevable dit se trouver sur la face obscure du soleil…

 

Le roman de Terry Pratchett est un hommage (évidemment parodique) à une certaine SF à l’ancienne, qu’on n’ira peut-être pas jusqu’à qualifier de « SF à papa », mais pas loin. C’est un livre saturé de références, dont beaucoup sans doute m’ont échappé ; mais, à titre d’exemple, on peut relever que le bon docteur Asimov, entre autres, passe à la casserole : les hautes probabilités omniprésentes ne manquent pas d’évoquer la psychohistoire du « cycle de Fondation », tandis que le « cycle des Robots » est malmené au travers de nombreuses lois et sous-lois de la robotique (sachant en outre que le robot personnel de Dom s’appelle Isaac…). Autre exemple : il me semble avoir repéré une allusion au Solaris de Stanislas Lem. Et j’ai également lu des critiques évoquant Herbert ou Niven, et il y en a sans doute d’autres encore. La Face obscure du soleil emprunte à cette science-fiction, non seulement ses thèmes, mais aussi ses procédés ; d’où, notamment, une certaine tendance à user et abuser du « jargon », et autres Mots Bizarres à Majuscule (ce qui, au mieux, évoque en fait pas mal des mots-valises et autres triturations du langage à la Lewis Carroll, mais se contente souvent d’être un brin pénible, et ne facilite pas toujours la lecture de ce roman court mais dense – on y reviendra).

 

Parallèlement, La Face obscure du soleil contient déjà en germe des éléments que l’on retrouvera dans les « Annales du Disque-monde » ; pas seulement l’humour de manière générale, mais parfois des idées plus précises, comme celle, fameuse, de la « chance sur un million », puisque tout, ici, n’est que probabilités, ou encore, même s’ils ne sont qu’évoqués à la va-vite, les « Petits Dieux ».

 

Tout cela pourrait constituer un cocktail roboratif, et, tout du moins, un divertissement plus qu’honnête. Hélas, ce n’est pas vraiment le cas, et ce roman antédiluvien m’a paru dans l’ensemble plutôt raté, ce qui explique sans doute pas mal qu’on ait attendu (ou pas) si longtemps sa traduction… Cela vient surtout de ce que les péripéties picaresques de Dom, qui enchaînent les rebondissements à une vitesse frénétique – le roman est très court, mais très dense, débordant d’idées parfois fort intéressantes, qu’elles soient « originales » ou « empruntées » –, sont pour le moins difficiles à suivre : de manière générale, c’est la confusion qui règne dans La Face obscure du soleil, divertissement qui se révèle étrangement plus qu’à son tour un brin hermétique. On ne pige pas toujours où Pratchett veut en venir, ni, et c’est plus gênant, le comment du pourquoi de tel événement improbable succédant à un autre événement improbable. C’est d’un fouillis presque vanvogtien (une référence, là encore ?). Ainsi, pour donner un exemple frappant, le lien entre les tentatives d’assassinat et l’énigme des Jokers, qui fonde quand même la base de l’intrigue, s’il paraît couler de source aux yeux des personnages, a quelque chose de franchement capillotracté pour le lecteur… Niveau motivation, Dom, aussi sympathique soit-il, pèche un peu ; et il manque en outre, de même que la plupart des autres personnages et au premier chef le robot Isaac et le Phnobe Hrsh-Hgn, de véritable caractérisation, à la différence des meilleurs « héros » des « Annales » à venir. La fin, en outre, est des plus décevante.

 

Aussi, au final, et malgré la brièveté et la densité du roman, c’est un ennui poli, mais un ennui tout de même, qui domine à la lecture de La Face obscure du soleil. Un roman pas franchement mauvais, on n’ira peut-être pas jusque-là, mais au mieux anecdotique, au pire médiocre. Les fans de Pratchett comme les autres feront bien de s’en passer. Ça ne m’empêchera pas de lire prochainement Strate-à-Gemmes, par curiosité, mais le fait est que je suis déçu…

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"Kwaïdan", de Masaki Kobayashi

Publié le par Nébal

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Titre original : Kaidan.

Titre alternatif : Ghost Stories.

Réalisateur : Masaki Kobayashi.

Année : 1964-1965.

Pays : Japon.

Genre : Fantastique / « Horreur » / « Historique » / Film à sketches.

Durée : 188 min.

Acteurs principaux : Rentaro Mikuni, Michiyo Aratama, Misako Watanabe, Keiko Kishi, Tatsuya Nakadai, Yukio Mochizuki, Katsuo Nakamura, Tetsuro Tamba, Takashi Shimura, Kan-Emon Nakamura, Osamu Takizawa, Haruko Sugimura, Noboru Nakaya, Seiju Miyaguchi, Ganjiro Nakamura…

 

La lecture de Fantômes du cinéma japonais, puis du n° 21 du Visage Vert, et enfin de Kwaidan de Lafcadio Hearn m’en avaient convaincu, ainsi que divers avis exprimés ici ou là : il fallait à tout prix que je comble une importante lacune cinématographique en regardant enfin le Kwaïdan de Masaki Kobayashi. Je n’avais encore, honte sur moi, jamais rien vu de ce réalisateur à la réputation de grand esthète (mais on m’a depuis fait remarquer qu’il était également l’auteur de Hara-Kiri, sur lequel il faudra bien que je mette la main) ; je peux cependant d’ores et déjà confirmer ce jugement, et, inutile de faire de mystères, proclamer à la face de la Nébalie entière que ce Kwaïdan est un époustouflant chef-d’œuvre, qui n’a certes pas volé ce titre. En fait, c’est peut-être bien le plus beau film fantastique que j’aie jamais vu… Oui, rien de moins.

 

Kwaïdan est un film à sketches, d’une durée d’environ trois heures dans sa version intégrale (bien évidemment indispensable : merci, une fois de plus, à Wild Side et à la splendide collection des « Introuvables »…), regroupant quatre histoires de fantômes (à la différence du recueil éponyme, le film se concentre effectivement sur cette thématique), inspirées, donc, de Lafcadio Hearn (mais seulement deux des quatre histoires, « La Femme des neiges » et « Hoïchi sans oreilles », qui sont aussi à mon avis les plus réussies – ce qui ne revient certes pas à dénigrer le reste ! –, proviennent effectivement du Kwaidan dont je vous avais entretenu il y a peu). Il constitue à vrai dire un moment clé de ce genre à part entière qu’est le kaidan-eiga dans sa forme « classique » (qui ne s’est pas encore mué, loin de là, en J-Horror, même si on y trouve en toute logique des éléments précurseurs – notamment dans ces fantômes féminins aux longs cheveux noirs…), et obtint une reconnaissance internationale, puisque ce « Ghost Stories » fut récompensé en 1965 par le Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes. Ce qui n’est que justice : le film de Masaki Kobayashi est d’une beauté rare, riche en images à couper le squeele, et d’une perfection formelle qui n’a d’égales que son intelligence et sa sensibilité.

 

Tour d’horizon : le premier fragment, « Les Cheveux noirs », nous conte l’histoire d’un samouraï ambitieux qui, las de la pauvreté, renie sa femme pour épouser la fille arrogante et dure d’un dignitaire, et ainsi faire carrière. Bien évidemment, il en vient assez vite à regretter cette cruelle décision, et, après avoir fini son service de quelques années, retourne auprès de sa première femme… On voit ici un des caractères essentiels du film de Kobayashi : il ne joue presque jamais sur la surprise, bien loin d’une bête épouvante « presse-bouton ». Dès le début, on sait en gros comment tout cela va se terminer… même si le réalisateur parvient en définitive à rajouter des éléments imprévus : ici, en l’occurrence, on restera bluffé par le maquillage du héros lors de la conclusion inévitable et édifiante, châtiment du destin pour l’ambitieux coupable… Mais entre-temps, on aura également pu se régaler de nombreux plans de toute beauté, d’une composition exemplaire et bénéficiant d’une très belle photographie – autant de traits qui se vérifieront tout au long de ce Kwaïdan.

 

« La Femme des neiges » est à mon sens encore plus réussi, et plonge le film dans une délicieuse atmosphère surréaliste en usant de somptueux décors peints (cet œil dans le ciel !) et d’éclairages improbables pouvant évoquer, avec quelques années d’avance, la manière d’un Dario Argento en forme. Ce sketch bénéficie en outre de l’interprétation impeccable, dans le rôle du héros, de l’immense Tatsuya Nakadai, qui parvient à faire preuve d’un charisme et d’une séduction impressionnants dans son rôle de petit paysan. Deux bûcherons sont pris dans une tempête de neige (d’une beauté telle qu’on aimerait en vivre de semblables…) ; incapables de traverser une rivière dans ces conditions, ils se réfugient dans la cabane du passeur absent. Là, une « femme des neiges » à la beauté spectrale tue le plus âgé de son souffle glacial. Elle épargne le plus jeune, à la condition qu’il ne révèle jamais à qui que ce soit ce à quoi il a assisté. Plus tard, il épouse une jolie jeune femme… et en vient inévitablement à oublier sa promesse. Le destin frappe encore dans ce récit d’une grande beauté – accessoirement (ou pas) une belle et tragique histoire d’amour, de même que le premier – et le spectateur ne peut que tomber sous le charme onirique des images de Kobayashi.

 

Mais le meilleur est à mon sens encore à venir, avec « Hoïchi sans oreilles », qui était déjà un de mes contes préférés dans le recueil de Lafcadio Hearn. Le fragment débute par la reconstitution de la bataille navale de Dan-no-Ura sur laquelle s’achève Le Dit des Heike, grand classique de la littérature japonaise (qu’il faut que je lise enfin ; je sais, je me répète) ; et la bataille est peu ou prou refaite… dans une piscine entourée de décors peints. Mais bien loin d’être ridicule, ce procédé audacieux entraîne des plans absolument sublimes et d’une poésie douloureuse, qui marquent durablement. Bien des siècles plus tard, nous faisons la connaissance du jeune conteur aveugle Hoïchi, qui vit dans le temple construit pour apaiser les morts du clan des Heike. Un soir, un samouraï vient le chercher pour lui demander de conter l’épopée dont il s’est fait l’interprète talentueux devant une cour ô combien auguste… Splendide du début à la fin, ce sketch marque à mon sens le point culminant de ce film génial de bout en bout qu’est Kwaïdan. Pourtant, j’émettrais un (tout petit) bémol : la très légère touche de burlesque apportée par les personnages des deux serviteurs me paraît inappropriée. Mais peu importe : du récit de la bataille au sort cruel d’Hoïchi, Masaki Kobayashi nous offre un festival d’images exceptionnelles, servies par un très beau travail du son. Un chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre.

 

Reste enfin « Dans un bol de thé », la plus courte des quatre histoires, et pour cause : elle est inachevée… Ce qui est un peu frustrant, du coup, mais aussi diablement malin, concluant ainsi le film sur une mise en abyme (si j’ose dire) d’autant plus efficace que ce récit est probablement celui des quatre qui se montre le plus ouvertement angoissant. La fin ouverte a dès lors quelque chose de terrible. Pourtant, on est bien loin de la débauche d’effets spéciaux ou que sais-je : non, Kobayashi parvient à susciter des frissons avec le simple reflet d’un homme dans un bol…

 

Immense film à la plastique phénoménale, monument du cinéma japonais comme du cinéma fantastique faisant à vrai dire fi de ces limitations pour atteindre au statut de chef-d’œuvre universel et intemporel, Kwaïdan est une merveille comme on en voit peu. Au risque de me répéter, c’est peut-être bien le plus beau film fantastique que j’aie jamais vu. Soufflé je suis, et j’encourage chaudement ceux qui n’ont pas encore eu la chance de regarder ce bijou à se précipiter dessus ; vous ne le regretterez pas.

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"L'Invisible et autres contes fantastiques", d'Erik Kriek & H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

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KRIEK (Erik) & LOVECRAFT (H.P.), L’Invisible et autres contes fantastiques, [Het Onzienbare], traduit du néerlandais par Johanna Schipper, préface de Gerard Soeteman, postface de Milan Hulsing, [Arles], Actes Sud, coll. L’An 2, 2012, 111 p.

 

L’horreur selon Lovecraft, c’est un fait qui a été souvent noté, n’a le plus souvent rien de « psychologique » ou « suggestif » : elle est matérielle, foncièrement graphique. Peu importe à cet égard, ainsi que l’avait noté si je ne m’abuse Michel Houellebecq dans  sa lecture, si les narrateurs lovecraftiens sont parfois les premiers à remettre en question leur santé mentale, et à supposer que ce qu’ils ont vu n’était peut-être que le fruit de leur imagination délirante. Non : les personnages lovecraftiens ont bien pour fonction de percevoir, et, malgré qu’ils en aient, le lecteur, lui, sait que tout cela est vrai. Aussi l’horreur lovecraftienne fait-elle un usage abondant de tous les sens, la vision n’étant pas le moindre. Les monstres et entités qui pullulent dans l’œuvre du Maître de Providence, aussi invraisemblables soient-ils, aussi délirants et démesurés, prennent chair sous sa plume. Ils ont une corporalité, une véracité graphique, empruntant parfois la forme de longues descriptions cliniques, où la folie convole avec la science (pensons notamment à la fameuse scène de dissection des « Montagnes hallucinées »).

 

Ce qui ne va pas sans poser problème dès lors qu’il s’agit d’adapter « visuellement » Lovecraft. La description littéraire laisse la place à l’imagination, aussi précise soit-elle. Le lecteur peut se faire sa propre idée de Cthulhu ou des shoggoths, une idée probablement un brin nébuleuse, mais néanmoins suffisante pour exprimer l’horreur. Mais quand il s’agit de représenter graphiquement, de montrer l’horreur, les arts visuels encourent le risque de se montrer défaillants. Cela explique sans doute pour une bonne part la difficulté d’adapter Lovecraft de manière convaincante, que ce soit au cinéma (où le résultat est plus qu’à son tour ridicule… parfois volontairement) ou, ce qui nous intéresse aujourd’hui, sous forme de bande-dessinée.

 

Plus d’un s’est essayé à adapter Lovecraft en BD, et plus d’un s’y est cassé les dents. Je me souviens notamment d’un volume d’adaptations par un (ou des ?) dessinateur(s) italien(s) dont le nom m’échappe, et qui était au mieux médiocre. A contrario, un génie tel que Breccia a pu livrer des adaptations hautement convaincantes, mais en contournant la difficulté de montrer ce qui ne saurait l’être (grâce à une technique sublime mêlant dessin et collage, laissant la monstruosité et le délire dans un délicieux clair-obscur).

 

Le dessinateur néerlandais Erik Kriek a, à son tour, décidé de tenter l’expérience. Il en est résulté cette BD publiée par Actes Sud dans la collection L’An 2, et reprenant cinq textes de Lovecraft : « Je suis d’ailleurs », « La Couleur tombée du ciel », « Dagon », « L’Invisible » (c’est-à-dire « De l’au-delà ») et enfin « Le Cauchemar d’Innsmouth ». Kriek a donc dû se poser la question de la représentation graphique de l’horreur lovecraftienne, et a pris le parti de montrer, de manière bien plus frontale qu’un Breccia. Il faut dire que, s’il use lui aussi du noir et blanc, c’est d’une manière radicalement différente, mêlant influences underground américaines et ligne claire, avec un certain brio, d’ailleurs. Cependant, ce parti-pris me paraît plus ou moins pertinent selon les cas, et explique sans doute pour une bonne part mon impression mitigée au sortir de ce recueil.

 

Ainsi, je le trouve plutôt inapproprié pour « Je suis d’ailleurs ». Si Erik Kriek a le bon goût de garder pour la dernière case – une pleine page, en fait – la « révélation » du titre, il se montre à mon sens bien trop démonstratif lorsqu’il évoque le périple de « l’Outsider ». Le trait est joli, l’ambiance – passablement gothique – est des plus appréciables, mais l’ambiguïté qui fait une partie non négligeable du charme de la nouvelle de Lovecraft n’est ici plus de mise, et on peut le regretter.

 

Rien à redire, par contre, sur l’adaptation de « La Couleur tombée du ciel ». Cette fois, le trait se révèle particulièrement approprié, et le choix de montrer tout à fait judicieux. L’horreur suinte littéralement de cette adaptation fort réussie d’une des plus brillantes nouvelles de Lovecraft, qui constitue à mon sens et de très loin le sommet de ce recueil.

 

« Dagon », un texte à mon avis trop court pour donner un résultat intéressant sous cette forme, convainc beaucoup moins ; l’apparition – très graphique, donc – de la colossale créature embrassant le monolithe est réussie, mais le tout laisse un peu froid…

 

« L’Invisible », de même, ne présente en ce qui me concerne qu’un intérêt très limité, mais la faute en incombe cette fois davantage à Lovecraft qu’à Erik Kriek – qui parvient à en tirer de jolies planches. C’est que j’ai toujours trouvé cette nouvelle assez franchement mineure, pour ne pas dire ratée… Cela dit, le résultat est quand même autrement plus séduisant que le pathétique (bien qu’étrangement culte) From Beyond de Stuart Gordon…

 

Reste enfin « Le Cauchemar d’Innsmouth », assurément un des plus grands textes lovecraftiens. Et, cette fois, je trouve que le choix de montrer se révèle pour le moins inapproprié : le narrateur affiche très tôt le « masque d’Innsmouth », quand bien même c’est à un degré moindre que chez les répugnants habitants du petit port de Nouvelle-Angleterre (là, le dessinateur en fait trop) ; et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, j’aurais donc envie d’adresser à cette adaptation le même reproche qu’à celle de « Je suis d’ailleurs » : Erik Kriek lâche le morceau bien trop tôt… C’est d’autant plus regrettable qu’il sait à l’occasion mitonner de jolies scènes (l’horreur panique de la chambre d’hôtel, par exemple, est très bien rendue) ; mais la fin me paraît là aussi trop démonstrative.

 

Bilan mitigé, donc, pour ce volume d’adaptations en BD. Pour ceux qui ne connaissent pas Lovecraft, cela peut à la limite constituer une porte d’entrée correcte – surtout pour ce qui est de « La Couleur tombée du ciel », donc –, mais c’est tout de même très critiquable. Assez beau, oui, mais pas toujours très pertinent. Avis qui n’engage bien évidemment que moi… Mais, si vous cherchez de bonnes adaptations lovecraftiennes en BD, de préférence à ce volume bancal, je vous conseillerais donc le magnifique travail de Breccia. Un tout autre style, mais bien plus convaincant à mon sens.

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