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"Le Tunnel"

Publié le par Nébal

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Un vieux cauchemar...

 

Je ne sais pas ce que je faisais à P… Elle y était sans doute pour quelque chose. Elle était là, elle aussi, en tout cas. À gambader, insouciante, sur le bitume à moitié fondu de la Station. Souriante. Un air de bonheur inaltérable que je ne pouvais m’empêcher de trouver malsain.

Moi ? Je ne sais pas. Oh, ça devait aller, j’imagine. Après tout, elle était là. Pas pour moi, bien sûr, enfin… on se comprend. Pas grave : elle me motivait, d’une manière ou d’une autre. Oui, j’étais heureux, sans doute.

 

Couleurs magnifiques. Un ciel bleu pur, sphérique, infini, comme on n’en imagine qu’au cœur du désert. Soleil brillant, aveuglant. Et, tout autour de la Station, un vert étincelant, lumineux, rafraîchissant. La Station se trouvait au cœur d’une clairière de beaux arbres centenaires, noueux et vigoureux. Pas un souffle de vent. Pas un bruit.

Si, pourtant ; la Station. Une eau étrangement translucide suintait le long des poteaux métalliques. Il avait été impossible de fermer certains des robinets, qui gouttaient lentement. L’eau s’infiltrait partout, creusant le bitume. Un peu de rouille. Et ce bruissement incessant, comme le murmure d’une rivière.

Un tableau assez enchanteur. La Station ne me paraissait pas déplacée. Mais elle, non, elle n’était pas de cet avis ; elle faisait avec, cependant. Elle sautillait dans les flaques, comme une gamine ; d’autres fois, elle marchait le long de l’écoulement comme sur une poutre ; elle avançait sur la pointe de ses pieds nus, les bras tendus, avec une fausse maladresse qui ne faisait qu’ajouter à sa grâce.

Elle souriait.

De temps à autre, elle m’adressait un regard, qu’un autre que moi, plus habile, plus volontaire, aurait sans doute décrit comme « coquin ». Je me contenterai de « pétillant ». Ses yeux noirs limpides reflétaient les scintillements de l’eau. C’était comme un champ d’étoiles.

Je baissais les yeux.

Mains dans les poches. La tête dans les épaules. Je tanguais sur mes deux jambes, comme un gamin fautif.

Elle se mit à tourner autour de moi, d’un air niaisement inquisiteur ; puis, retrouvant son sourire : « On y va ? »

Où ça ? On est bien, ici. Comme ça. Non ?

D’un geste brutal, elle indiqua le sud. Bras tendu, doigt pointé, air décidé. Un éclat de lumière sur le vernis rouge sang de son ongle, qu’elle fait onduler à la manière d’un serpent que l’on charme.

Je regardais dans la direction qu’elle indiquait.

 

Il y avait ce tunnel. La lumière s’en extrayait violemment. Il avait la forme d’un prisme, quelque chose d’antique… d’égyptien, peut-être. Mais…

Il se trouvait au sommet du talus. Ce que j’avais d’abord envisagé comme une clairière, m’apparaissait désormais bien mieux comme étant un cratère, dont il semblait l’unique ouverture. On y accédait par une étrange roche poreuse, une sorte d’éponge parsemée d’alvéoles. Un peu comme un amoncellement visqueux de prises d’escalade.

Trois, quatre mètres, peut-être.

Elle s’en approcha. Je la regardais s’éloigner.

Elle se retourna d’un bond.

« Alors, tu viens ? »

Oui.

Je m’avance lentement. Elle commence déjà à gravir le talus. De l’eau s’écoule du tunnel, ruisselle sur la paroi. Une eau limpide. Etrangement. Ses mouvements sont précis, prudents et réfléchis. Elle atteint bien vite le tunnel. Elle s’assied sur le rebord, et balance lentement ses jambes. Je la regarde d’en bas. Elle :

« Alors, tu viens ? »

Oui.

J’ai envie de demander : « Pourquoi ? » Je me tais.

Je pose la main sur la paroi. Elle est poisseuse. Contact répugnant. Je retire ma main.

Elle pousse un soupir, que je ne peux m’empêcher de trouver méprisant. Et reste là, assise, à balancer ses jambes. Détourne les yeux. Promène son regard : la Station, les arbres, le ciel. Le soleil. Et se met à siffler.

Je la regarde. J’attends. Elle va peut-être redescendre ?

Non.

« Allez, viens ! »

Elle me sourit. Se relève. S’agenouille. Me tend la main. Ses lèvres marquent un pli, elle m’adresse un clignement d’œil.

Elle sourit.

Je pose la main sur la paroi. Un soupir. J’entame l’escalade.

Je ne cesse de glisser. L’eau, partout. Contact visqueux. Aucune prise solide. L’eau. Elle se déverse de plus en plus, je crois. Main droite, ici ; lever la jambe droite. Là, un appui. Oui.

« Un petit effort ! »

Oui, oui. J’arrive. Un petit effort. Un mètre. Rien, ou presque.

Allez.

« Bravo ! »

clapclapclapclapclap

Un sourire. « On y va ? »

Oui.

J’arrive enfin au sommet du talus. Me relève lentement. Je suis maladroit. Je tombe presque. Chancelle. Mes jambes me portent à peine.

 

Je regarde au fond du tunnel. Lumière blanche, aveuglante. Parois lisses et propres. Ocres.

Je me tourne vers elle ; je transpire un peu.

Un sourire. Elle pose sa main sur mon épaule.

« Là-bas. Tu verras. C’est super. »

« On y va ? »

Oui.

Elle passe devant. Un pied de chaque bord, les bras penchés en avant, comme pour saisir. L’eau s’écoule sous elle.

Je la suis lentement, collé contre la paroi.

Le tunnel est plus long que je ne le pensais. Nous marchons longtemps. Elle saute d’un trottoir à l’autre. Puis le tunnel se rétrécit. Nous avançons voûtés. Elle garde son sourire de gamine. De temps à autre, se retourne, et : « Ça va ? »

Ha-han.

Et elle reprend sa marche.

L’eau, toujours. Limpide. Ruisselante. Les parois amplifient le son.

Le tunnel se rétrécit.

Elle se met à quatre pattes. Avance. Je la suis.

L’eau. Le son.

Son sourire.

Elle avance et je la suis.

Le tunnel se rétrécit.

Encore.

Encore.

Encore.

 

Elle se met à ramper. Toujours, au loin, cette lumière aveuglante. Mais de plus en plus réduite à un halo, une auréole autour d’elle. Eclipse, couronne.

Elle sourit.

Je me mets à ramper. Devant moi, elle avance. Sourire. Je le sais. Je ne peux plus le voir, mais je le sais.

Sourire.

L’eau. Lumière blanche aveuglante, loin si loin trop loin.

Elle avance.

Plus de trottoirs. Nous rampons dans l’eau. Relever la tête, vite. L’eau baigne mes lèvres. Je me cogne la nuque contre la paroi. Poreuse. Visqueuse. Répugnante.

Elle avance.

Le tunnel se rétrécit.

Encore.

Encore.

La paroi. J’étouffe. J’étouffe.

Stop.

 

Elle s’arrête. L’eau ruisselle le long de son corps, le long de ses bras, de ses jambes. Et :

« De toute façon, il faut continuer. »

J’étouffe. J’étouffe. Écoute-moi ! J’ÉTOUFFE !

Mais pas un son ne sort de ma bouche.

La paroi s’effrite contre ma nuque. Coincé entre la roche et l’eau. Je ne peux plus avancer.

« Il faut avancer ! »

Je ne peux pas. Je ne peux pas.

« Tu sais, au point où on en est, on aura plus vite fait d’arriver au bout du tunnel que de s’en retourner. »

J’étouffe.

« De toute façon… »

Soupir.

« De toute façon, le tunnel est trop étroit pour que tu te retournes. Tu ne peux pas faire marche arrière. »

Elle sourit.

Me retourner. Impossible. Coincé entre la roche et l’eau. Alors… Oui, ramper à reculons ! Allez ! ALLEZ !

Non.

C’est impossible.

« Il faut avancer. Tu n’as pas le choix. Moi, en tout cas, j’avance. »

Elle reprend son chemin.

La suivre, oui. Avancer encore.

Encore.

Si elle peut le faire, pourquoi pas moi ? Avancer, oui.

Mais il y a l’eau. Et la paroi, ocre, qui s’effrite.

Je ne peux pas.

J’étouffe.

Elle est déjà loin devant. La lumière découpe sa silhouette, halo de blancheur. Nulle autre lumière dans le tunnel.

Il n’y a plus que l’eau, et la roche. Poussière. Visqueux. Répugnant.

Je ne peux plus respirer.

Et, au loin, sa voix :

« Tu ne peux pas faire marche arrière ! »

Non.

Un dernier souffle, hurler.

 

« Non. »

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La 9e Nuit Excentrique

Publié le par Nébal

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J’avais été contraint de rater la 8e Nuit Excentrique, après m’être régalé lors de la 7e. Pas question que je rate la 9e, donc, parce que bon, c’est quand même la NUIT EXCENTRIQUE ! Une déception d’emblée, cependant : j’ai voulu y rameuter quelques amis, mais ils n’ont hélas pas pu récupérer de places, tant le serveur de la Fnac comme la Cinémathèque ont été pris d’assaut… Une prochaine fois, peut-être ? Je l’espère, en tout cas. Mais bon : ça ne m’a pas empêché d’y aller quand même, hein (même si j’ai pu constater une fois de plus mes difficultés d’intégration, alors que les Nanarlandais sont des gens nécessairement sympathiques, quand bien même déviants ; ma faute…).

 

Au programme de la soirée, pardon, de la nuit, quatre films, donc, entrecoupés de quizz, de cuts, de bande-annonces et, tant qu’à faire cette année, d’extraits de comédies ritales scatos (c’était un peu rude, ça… même si le p’tit chien, je dois dire…). Je n’ai pas pu rester jusqu’à la fin pour des raisons personnelles (nan, j’ai pas dormi), mais il semblerait que cette année la programmation ait fait l’impasse sur les traditionnelles bandes-annonces de boulards du petit matin. Ceci dit, question dépravation sexuelle, on a quand même été amplement servis, mais j’y reviendrai…

 

Commençons donc par les films. Le premier fut Vulcan, dieu du feu d’Emmimo Salvi, péplum italien complètement fauché et kitschissime. J’avoue que j’étais un peu sceptique devant ce choix, que je craignais un peu molasson, mais ce fut pourtant une introduction aimable à souhait. Scénario stupide et pas toujours très cohérent – c’est rien de le dire –, acteurs navrants, actrices… éloquentes, effets spéciaux vraiment très spéciaux, et une bizarre obsession consistant à martyriser un pauvre nain : autant d’ingrédients qui font de ce film un nanar tout ce qu’il y a de recommandable. C’est cependant celui qui m’a le moins parlé (des trois que j’ai pu voir…) : c’est qu’il y avait du lourd pour la suite.

 

En témoigna immédiatement la sélection de la Cinémathèque, à savoir Brigade anti-sex de John W. Rental (pseudonyme collectif employé cette fois par un certain François-Xavier Morel, dont ce fut l’unique réalisation, ce qui paraît somme toute compréhensible), thriller « sexploitation » belge. Une équipe de choc de flics poseurs et incompétents menés par le ô combien charismatique commissaire Jason se lance sur les traces d’un maniaque sexuel, qui leur mâche le boulot, ce qui ne les empêche pas de tout foirer. Le film vaut surtout par son côté sordide jusqu’au-boutiste : les répliques sont à tomber, d’une misogynie et d’une grossièreté pas croyables. Les scènes érotiques sont parfois longuettes, mais peu importe : je me suis bien marré devant ce spectacle aussi glauque qu’affligeant (mais il semblerait, à en croire les comptes rendus sur le forum de Nanarland, que ce ne fut pas le cas de tout le monde ; c’est vrai que c’était… spécial).

 

Le troisième film, cependant, fut mon préféré, alors que je n’en attendais pas tant : The Intruder de Jopi Burnama est un sous-Rambo indonésien (le héros s’appelle Sambo – Rambu dans la version originale – au cas où on aurait raté un épisode…), excessif en tout, d’un rythme infernal, et riche en petits bijoux de nanardise (dont une fabuleuse baston entre motos et triporteurs). Idéalement positionné – ce troisième film n’avait vraiment rien d’un somnifère –, ce joli nanar de « slyploitation » fut la belle surprise de la Nuit en ce qui me concerne.

 

Pour des raisons indépendantes de ma volonté, j’ai dû quitter la salle alors que débutait Ninja : American Warrior du maître du 2-en-1 Godfrey Ho. Bon, pas grave, j’ai quand même eu ma dose…

 

Mais la Nuit Excentrique, ce n’est pas « que » quatre films. C’est aussi, notamment, une sélection de cuts par la Team Nanarland (« les salauds ! ») qui vaut son pesant de cacahuètes. Or, les cuts, c’est décidément ce que je préfère dans la NE : du gros gros concentré de nanardise, qui promet moult éclats de rire. Avec cette année un film qui a fait l’unanimité, et dont on a retrouvé des extraits éloquents (mais « soft ») dans les quatre sélections de cuts, à savoir l’improbable boulard Deux sœurs à enculer, destiné à rentrer (…) dans les annales (…) du doublage nanar par la grande porte (…) ; des dialogues surréalistes, « interprétés » faut voir comment, qui font de ce film un concurrent de poids pour un Eaux sauvages ou un Blood Freak. Impressionnant.

 

Et puis il y a aussi une sélection de bandes-annonces par la Cinémathèque, en quatre temps là encore. Bilan mitigé pour cette année, j’ai trouvé, mais bon, ça c’est moi (j’ai trouvé les dernières un peu fades ; et si c’est toujours un plaisir de revoir ce bon vieux Cüneyt Arkin, là j’avoue avoir un peu ressenti l’overdose… mais ça faisait partie du jeu, j’imagine). J’en retiens notamment, tout de même, l’improbable bande-annonce rappée façon Benny B. du Jumeau d’Yves Robert avec Pierre Richard…

 

Un mot sur les quizz, aussi. Je ne suis pas plus fan que ça de l’exercice, mais il faut dire ce qui est : c’est quand même très bien fait, et finalement très drôle. La thématique du plagiat, dominante cette année, fut pour le moins édifiante.

 

 

Maintenant le truc qui m'a saoulé : je sais pas si ça vient de moi ou quoi (bon, ça vient sans doute de moi…), mais j'ai trouvé que cette année il y avait vraiment du gros lourdeau dans la salle... Parce que bon, les « Non mais allô, quoi ! », « Moustache ! », « À poil ! » et « Philippe ! » à répétition, hein, bon. D’autant que j’étais cerné par les crétins : l’un, à quelques sièges sur ma gauche, a assez vite déguerpi (ouf) ; mais l’autre, dans la rangée devant moi, soulignait chaque truc drôle en direct live, c'était plutôt pénible. Au début j'ai même eu peur que ça me gâche la soirée ; bon, finalement, non (ouf), parce que c'est quand même la NUIT EXENTRIQUE. Mais j'aurais bien distribué quelques baffes au passage, et me suis retenu de faire dans le « Ta gueule, PUTE ! » à plusieurs reprises…

  

Ce qui ne m’empêchera pas, si la chose est possible, de participer à nouveau à la grand-messe du nanar, parce que c’est quand même quelque chose…

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"Ensemble Pearl", d'Ensemble Pearl

Publié le par Nébal

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ENSEMBLE PEARL, Ensemble Pearl (Drag City, 2013)

 

Tracklist :

 

01 – Ghost Parade

02 – Painting On A Corpse

03 – Wray

04 – Island Epiphany

05 – Giant

06 – Sexy Angle

 

Ensemble Pearl est, si l’on y tient, un « super-groupe » formé autour de Stephen O’Malley de Sunn O))), KTL et compagnie, et comprenant des membres de Ghost, Boris et Jessie Sykes & The Sweet Hereafter. L’ambition de ce premier album éponyme (fort attendu) est semble-t-il de livrer un rock (ou anti-rock ?) « cosmique » fleurant bon l’époque héroïque. Et il y a de ça, effectivement, un côté psychédélique ou krautrock agrémenté de sonorités vaguement western/surf (j’y reviens) ou bluesy trémolesques (avec du doom et du drone en prime, on ne se refait pas)…

 

Un super-groupe, c’est souvent alléchant, mais le résultat n’est pas toujours – voire rarement – à la hauteur des attentes du gogo-auditeur. Sauf que là, si. D’ailleurs, votre gogo de service s’est empressé de faire l’acquisition de la bête après l’avoir écoutée en streaming (sympathique initiative), et ne le regrette certainement pas : Ensemble Pearl est en effet à la base un très chouette album, mais – et c’est là une deuxième chose rare – il se bonifie en outre à chaque écoute. Alors que demande le peuple ?

 

Un compte rendu ?

 

Comme vous y allez…

 

Bon, je sens que ça ne va pas être facile, mais essayons.

 

L’album s’ouvre (étrangement ?) sur trois morceaux assez courts (tournant autour de cinq minutes, quoi), avant de se déployer sur un format plus ample, jusqu’au majestueux « Sexy Angle » d’une vingtaine de minutes, qui est très probablement la pièce de résistance de cet Ensemble Pearl (ce qui tombe plutôt bien, non ?). Mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : le début n’est certes pas à négliger pour autant, et réserve de bien belles séquences. Pour continuer dans les généralités, on notera que les morceaux sont alternativement accompagnés de batterie ou pas (je sais, ça vous avance beaucoup). Tout cela est évidemment très lent, évidemment hypnotique, mais certainement pas évident. Et, très vite, on est séduit, puis conquis, avant de succomber définitivement en implorant « encore ! encore ! » tel un vulgaire esclave sexuel qui n’a pas eu sa ration de fouet.

 

(Oui, cette comparaison est merdique, mais je fais ce que je peux.)

 

Histoire d’être original, je vais suivre l’ordre des titres, hop. L’album s’ouvre donc sur « Ghost Parade » – c’est éloquent –, et c’est déjà fort bon. Une superbe introduction, aux relents de western spaghetti horrifique, bourrée d’effets du meilleur goût (la suite aussi, notez bien). C’est noir, c’est menaçant, c’est vaguement mélancolique aussi, c’est très bien.

 

Suit « Painting On A Corpse », qui introduit la batterie dans Ensemble Pearl, et est peut-être le morceau le plus « rapide » de l’album (mais tout est relatif, hein). Là encore, la guitare – très simple – sonne assez western, voire surf (si), mais c’est quand même plutôt la basse qui donne la ligne directrice. On continue dans les chouettes ambiances délicieusement sombres, pour un résultat qui ne saurait laisser indifférent.

 

« Wray » est très différent, sonnant plus ambient apaisé à base d’arpèges – ou de gammes – heureusement agrémentées de bizarreries diverses et variées, avec en outre un côté extrême-orientalisant pas dégueu. C’est néanmoins à mon sens le morceau le plus anecdotique de l’album. Ne nous y attardons donc pas (même si ce n’est pas franchement « mauvais » pour autant, hein).

 

C’est qu’on a envie de dire que les choses sérieuses (entendez : loooooooooooooongues) commencent avec le très bon « Island Epiphany ». Retour de la batterie, pour la peine, tiens, lente comme c’est pas permis (enfin, si), et jouant d’un écho presque dub. Pas vraiment de mélodie, du coup (non mais vous vous attendiez à quoi ?), dans ce psychédélisme noir, le riff étant tellement ultra-lent et maladif que, pour le coup, et malgré la rythmique, on ne peut s’empêcher de penser à Sunn O))), mais c’est planant (tendance doomesque, bien sûr) et délicieux (et là je ferais bien une parenthèse de plus, mais j’ai pas d’idée) (ah si, tiens, en fait).

 

« Giant » est, de tout l’album, le morceau qui tient le plus du drone (et même le seul, en fait), et on ne s’en plaindra pas, puisque ce sont des maîtres qui l’exécutent. Ceci étant, ça ne facilite pas vraiment le commentaire… Contentons-nous donc de dire que c’est bel et bon, car c’est bel et bon.

 

Et Ensemble Pearl de se conclure sur un vrai chef-d’œuvre avec le si long si bon si lourd si sexy si anglesque « Sexy Angle ». Que dire ? C’est superbe. Une merveille d’hypnotisme qui plonge l’auditeur dans une semi-transe fiévreuse et ouatée à la fois. Vingt minutes de pur bonheur spleenesque, qui récapitulent ô combien pertinemment le meilleur de cet album. Et on en redemande, de ce trémolo.

 

Donc voilà : Ensemble Pearl, pour un coup d’essai, est un coup de maître, et, dans l’ensemble, c’est une perle (pardon). Et Ensemble Pearl n’est pas seulement un super-groupe : c’est un groupe super.

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"L’Odyssée de l’« Endurance »", de Sir Ernest Shackleton

Publié le par Nébal

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SHACKLETON (Sir Ernest), L’Odyssée de l’« Endurance ». Première tentative de traversée de l’Antarctique, 1914-1917, préface de Paul-Émile Victor, traduit de l’anglais par Marie-Louise Landel, avec des photographies de Frank Hurley, Paris, Phébus, coll. Libretto, [1988] 2011, 345 p. + [32] p. de pl.

 

Ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le signaler à plusieurs reprises sur ce blog interlope, les récits polaires, arctiques comme antarctiques, fictions ou pas, me fascinent. Et s’il est, parmi les expéditions de « l’âge héroïque », une qui me passionne tout particulièrement, c’est incontestablement celle de l’Endurance (que ce nom se révéla approprié !) conduite par Sir Ernest Shackleton en 1914-1917. Je me souviens d’avoir regardé émerveillé de remarquables documentaires à ce propos, et m’étais promis, il y a de cela ouf, au moins, de lire un jour le récit que le célèbre explorateur livra de cette incroyable aventure humaine (j’assume l’expression).

 

Préparant en ce moment la gigantesque campagne Par-delà les Montagnes Hallucinées pour  L’Appel de Cthulhu, je me suis dit qu’il était plus que temps de m’y mettre. L’Odyssée de l’« Endurance » constitue ainsi la première étape d’un petit cycle de lecture antarctique, qui se poursuivra avec trois fictions : Les Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket d’Edgar Allan Poe, Le Sphinx des glaces de Jules Verne, et, bien sûr, Les Montagnes Hallucinées de H.P. Lovecraft.

 

Mais revenons donc au réel, avec cet incroyable récit d’une ampleur épique rare, récit – Shackleton le dit dès le départ – d’un échec, et qui ne s’en révèle que plus héroïque en fin de compte, jusqu’à constituer, aux yeux du préfacier Paul-Émile Victor, « le classique absolu de la littérature du Froid ». Ajoutons d’emblée que cette édition est agrémentée de deux cahiers de superbes photographies de Frank Hurley, membre de l’expédition, qui permettent de vivre au plus près les événements racontés.

 

Shackleton – qui avait gagné le titre de « Sir » lors d’une précédente expédition, Nimrod, au cours de laquelle il avait failli (…) atteindre le pôle sud (c’était avant Amundsen et Scott, bien sûr) – se propose donc, en 1914 (avant le début de la guerre, qui faillit compromettre le projet), de réussir la dernière « grande entreprise à tenter dans l’Antarctique : la traversée de mer à mer du continent polaire sud ». Pour ce faire, il embarque avec son équipe à bord de l’Endurance, tandis qu’une seconde équipe, celle de l’Aurora, doit réaliser une mission de soutien en déposant des vivres de l’autre côté du pôle. Shackleton prend donc la direction de la mer de Weddell – très mal connue alors – dans l’espoir d’aborder l’Antarctique par cette face quasi inédite.

 

Mais, déjà, rien ne se passe comme prévu… à tel point que Shackleton ne posera même pas le pied sur le continent antarctique à proprement parler. L’Endurance est en effet pris dans la glace et contraint d’hiverner. Le navire est emporté par la dérive, qui l’éloigne chaque jour un peu plus de la terre ferme. S’ensuivirent 400 jours durant lesquels Shackleton et ses hommes furent emportés par la banquise, d’abord sur leur bateau, puis, quand celui-ci finit par se disloquer sous les assauts du pack, à pied. L’échec de l’expédition ne saurait alors plus faire aucun doute.

 

Shackleton en prend son parti, et se fixe un nouvel objectif : survivre, avec tous ses hommes… Aussi, L’Odyssée de l’« Endurance » n’a-t-elle finalement que peu de choses à voir avec le navire à proprement parler ; il s’agit pour l’équipage de joindre la terre ferme, ce qui s’annonce pour le moins compliqué. Après des mois d’un harassant voyage sur la glace meurtrière, Shackleton et tous ses hommes parviennent enfin sur l’île de l’Éléphant. Mais l’odyssée ne s’achève certainement pas là : tandis que la majeure partie de l’expédition est contrainte de rester tant bien que mal sur l’île, Shackleton embarque avec deux hommes dans un canot (!), le James Caird, pour tenter de rallier, dans des conditions absolument insensées, la Géorgie du Sud et y trouver des secours. Nouveau voyage épique ; et, une fois la terre abordée, il s’agit encore de se livrer à une dangereuse traversée à pied pour rejoindre la civilisation et trouver de quoi monter une expédition de secours pour les naufragés de l’Éléphant…

 

Et, aussi fou que cela puisse paraître, ça marche. Tous les hommes qui ont embarqué à bord de l’Endurance ont survécu. Et c’est là un authentique exploit : aussi, derrière l’échec du projet initial, se dessine en fin de compte le récit d’une vraie réussite, d’ordre humain ; Shackleton – qui n’en rajoute pourtant pas dans son récit – atteint ainsi à la stature d’un héros, chef idéal qui sait prendre des risques quand il le faut, et tout arrêter le cas échéant. Voilà le véritable sel de L’Odyssée de l’« Endurance » : cette volonté inébranlable de survivre, et de ramener tous les boys à la maison.

 

De l’autre côté de l’Antarctique, hélas, les choses se passèrent moins bien… L’Aurora est lui aussi pris dans la glace, dans la mer de Ross, et l’expédition de soutien – pour une traversée du continent polaire sud qui ne put donc se faire, ce qui ne fait qu’en rajouter dans l’absurde… – se soldera par trois décès, dont celui du commandant.

 

Shackleton n’est certes pas un styliste, et probablement pas un narrateur très brillant, avouons-le (et son récit n’est à mon sens guère servi par une traduction qui m’a parfois paru douteuse, mais je préfère éviter de trop m’avancer sur ce terrain-là). Les premières pages sont même assez arides – pour ne pas dire chiantes… – avec leurs sempiternels relevés de latitudes et longitudes. Le récit, qui suit le journal de Shackleton, et emprunte également à ceux des autres membres de l’équipe (ce qui est bien sûr inévitable pour le sort des naufragés de l’Éléphant et de l’expédition de soutien), est parfois aussi monotone que le paysage polaire…

 

Mais cela n’empêche pas ce livre de fasciner durablement. À partir de l’instant où Shackleton et ses hommes sont contraints de quitter l’Endurance – constat d’échec qui chamboule tout –, le récit, au-delà des lourdeurs stylistiques, devient incroyablement passionnant. On a à vrai dire du mal à croire que cette épopée a pu avoir lieu… et pourtant, les faits sont là. Formidable aventure humaine, décidément, que cette quête de la survie ! On souffre avec Shackleton et ses hommes, on est comme eux toujours sur le point de désespérer, même en connaissant le succès (ben oui) de l’entreprise ; et, sans qu’il cherche spécialement à se donner le beau rôle, on est séduit, et plus encore, par cet extraordinaire meneur d’hommes, au sens le plus noble, que fut le fameux explorateur polaire. Et l’émotion n’est pas absente de ces pages… a fortiori quand il s’agit pour le héros de narrer le triste sort de ses compagnons de l’Aurora, pour lesquels il n’a rien pu faire.

 

Après un démarrage un peu difficile, je ne peux donc que m’avouer conquis par L’Odyssée de l’« Endurance ». C’est effectivement un très grand livre d’exploration, porté par un souffle impressionnant sous la sécheresse et le laconisme des faits. Une lecture indispensable pour qui s’intéresse aux expéditions polaires, et très recommandable au-delà ; et, à mon sens, une des très rares illustrations de ce qu’est véritablement l’héroïsme, qui transforme l’échec initial en glorieuse victoire.

CITRIQ

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"Fan" (première partie)

Publié le par Nébal

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La première partie d’une nouvelle de SF – mêlant space opera et pastiche d’Arthur C. Clarke – entamée en 2007… et jamais terminée. En voici donc environ le premier tiers, ou la moitié – difficile à dire… N’hésitez pas à me donner votre avis : est-ce que ça vaut le coup que je continue, ou bien je laisse tomber ?

 

Un chaos d’étoiles glacées faussement immobiles, impassibles devant l’intrusion incongrue de l’éclaireur du Centaure. Dans la perfection de ce vide au parfum d’éternité, le vaisseau tranchait par sa hideur toute fonctionnelle, vulgaire amas de tôle zébrée, sans grâce, impur. Humain.

À son bord, le lieutenant Soman ouvrit lentement les yeux, rassuré par le froid signal sonore de l’ordinateur de vol qui témoignait de la réussite du saut. Cela faisait bien longtemps maintenant qu’il effectuait ce genre de missions, et le voyage hyperspatial, porté par les nécessités du conflit, ne présentait alors plus guère de danger. Mais le brusque vacillement de la réalité, le transport instantané du point a au point b, dans un consternant flou visuel, n’en restait pas moins une expérience passablement étrange, à même d’ébranler les certitudes les mieux ancrées, et jamais le lieutenant Soman n’avait pu se départir de cette sensation de mort passagère qui accompagnait chaque saut. On ne lui demandait guère d’être au fait des subtilités de la théorie scientifique, et les savants pouvaient bien dire ce qu’ils voulaient, désigner ce phénomène par tel ou tel terme… « Trou de ver », « espace courbe », qu’est-ce que ça voulait dire ? S’agissait-il seulement de cela, d’ailleurs ? … Soman n’avait jamais fait preuve d’une grande rigueur pour appréhender ces phénomènes. Restait que l’on pouvait tout aussi bien parler de téléportation, à ce stade ; pour lui, il s’agissait bien de la désintégration soudaine de tout son être, dispersé dans le vide quelque part au-dessus du QG de Josaphat, pour se recomposer miraculeusement à plusieurs années-lumières de là, aux abords d’une quelconque exo-planète froide et stérile. Disparition anodine, puis génération spontanée. Enfin, ça y ressemblait, en tout cas, et c’était bien suffisant.

C’était déstabilisant. Un peu grisant aussi, un vague sentiment d’omnipotence. Et il en allait de même pour sa mission ici. Le lieutenant Soman, qui, aux environs du Centaure, n’était rien de plus qu’un soldat au milieu d’autres soldats, tout dévoué à la pérennité du groupe, se retrouvait maintenant investi de la fonction d’ambassadeur de la vie, au milieu de cette solitude glacée. En débarquant soudainement dans ce système, je vois ce que personne n’a vu avant moi. Et peut-être personne d’autre que moi ne le verra-t-il jamais. Comme si ce système avait été créé pour mes seuls yeux. Non, mieux encore : comme si c’était moi qui avais généré ce gracieux ballet de planétoïdes. Moi, Other Soman. Dieu.

Son estomac se dénouait progressivement. Esquisse de sourire. Il agita sa main droite dénuée de poids vers le tableau de bord, et pressa doucement l’écran de navigation. Le bip maladif du transfert hyperspatial s’interrompit, et la cabine se retrouva plongée dans le silence le plus total. Puis une carte tridimensionnelle du système apparut en crépitant sur l’holoproj, entre ses jambes. Une croix blanche figurait son éclaireur, à bonne distance de l’étoile double au centre de la représentation. Soman observa un moment la carte quasi immobile, puis entreprit de la faire pivoter. Il pouvait saisir n’importe quelle zone de la représentation à cet effet ; cependant, avec une puérilité jubilatoire, il pointa du doigt la géante gazeuse qui occupait le troisième rang depuis l’étoile double, et lui donna une légère impulsion vers la gauche ; le système holographique se mit alors à tourner lentement, comme une toupie fatiguée, et Soman retira son doigt, avant de l’agiter avec une emphase grotesque, à la manière de la baguette d’un chef d’orchestre. Je dirige la musique des sphères ! Et de fredonner un air populaire, aux accents patriotiques, et manquant quelque peu de dignité. Le Centaure éternel, plus vite et plus loin, tada-da-dam…

Sourire, soupir.

« Bon, au boulot. »

Il activa la commande vocale en pressant un bouton vert sur sa gauche.

« Destination. »

Le mouvement de la carte s’inversa, l’angle de vue se modifia, avec un léger zoom. Puis un point bleu apparut à l’extrême limite du système, à l’emplacement d’une planète naine, d’une taille comparable à celle de Cérès. Un trait bleu pointa le corps astral, et indiqua sa dénomination, telle qu’elle figurait dans les archives des astronomes de Josaphat : 2604JHF72. Ils avaient toujours manqué de poésie. À leur décharge, il fallait cependant reconnaître que les planétoïdes qui faisaient l’objet de leurs recherches étaient assez nombreux pour subjuguer l’imagination la plus fertile. Cela faisait bien longtemps que les anciennes mythologies terriennes avaient été épuisées, et il fallait trouver d’autres désignations. Aussi, depuis une vingtaine d’années, les Autorités du Centaure avaient-elles décrété que tout nouveau planétoïde serait baptisé par l’officier chargé de l’installation de la Porte. Le volumineux index des corps astraux, constamment mis à jour, pouvait être consulté dans les banques de données de l’éclaireur, afin d’éviter les redondances. Et une commission de censure veillait pour supprimer les désignations trop fantaisistes, devenues moins fréquentes avec la multiplication des sanctions disciplinaires.

Il était d’usage, pour le « découvreur », d’enregistrer un bref discours de baptême qui figurerait dans les archives centrales de l’Académie centaurienne. Il était à vrai dire peu probable que quiconque prenne un jour la peine de l’écouter ; même pas la commission de censure, qui ne jugeait que le nom, et ne perdait son temps à décrypter le message qu’en cas de doute sérieux sur les intentions du pilote (mais peut-être qu’un historien ou un sociologue, un jour…). Quoi qu’il en soit, les Autorités approuvaient cette pratique, suggérée par les psychologues de l’armée, et qui donnait aux lieutenants de la flotte un vague sentiment de puissance, l’impression un peu mesquine de rentrer dans l’histoire ; en fait, plus prosaïquement, une raison de continuer le combat.

Soman prit les commandes et conduisit son vaisseau en orbite autour de la planète naine, ce qui ne prit que quelques minutes. Il y jeta à peine un coup d’œil : corpuscule insignifiant, à la surface bleu-cendré désolée, constellée de cratères. La routine. Il savait de toute façon déjà comment il allait l’appeler ; peu importait, dès lors, qu’elle fût géante ou minuscule, gazeuse ou solide, rouge ou mauve ou verte à pois jaunes… Une brève consultation de l’index lui confirma que ce nom n’avait pas déjà été attribué.

Il s’éclaircit la voix.

« Enregistrement de l’acte de baptême. »

Un point rouge clignotant apparut à l’intérieur de son casque-écran, suivi de la représentation de son souffle sous forme d’ondes. Il attendit un instant, puis :

« Other Soman, lieutenant de la flotte centaurienne, pilote de l’éclaireur J02-15, né sur Morus, le 53/10/57 C.Col. (23 décembre 2577 C.T.). Fils unique de Bo Soman et de Ther Soman, née Vinal, tous deux officiers de la flotte. Par et pour Dieu, le Système du Centaure et les Autorités. À tous ceux qui pourront écouter ce message, salut. »

Pfff… Pause, inspiration.

« Nous sommes… le 25 mai 2605 C.T., et les Autorités m’ont chargé d’installer une Porte sur le planétoïde 2604JHF72, découvert par la station d’observation Horizon en orbite autour de Josaphat, capitale actuelle du Système du Centaure. En application du décret… euh… C.S.2582-322, article 1-1-4, il m’incombe de baptiser cette planète naine du système Victoire. »

Nouvelle pause. Bon, bon, bon.

« C’est… c’est un honneur rare, une charge importante et belle, et j’entends bien procéder avec tout le sérieux nécessaire. Subjugué par la beauté de cet astre (mon cul) qui ne manquera pas d’être utile à l’effort militaire du Centaure (mon cul), j’ai spontanément (mon cul) décidé de lui donner le plus beau des noms : Fan. »

Il épela : « F-A-N ».

« En hommage à la sublime, la divine, la terriblement bien foutue Fan Komiter, qui a bien voulu prendre le nom de Soman le 13 mai dernier, à la chapelle Notre-Dame-de-la-Conquête, sur Morus. À toi, ma belle. Je t’offre une planète. »

Il conclut l’enregistrement sur un gros baiser mouillé.

« Fin de l’enregistrement. Relire. »

Mouais. Bon, ben, on va faire avec, hein. Je suis désolé, ma douce, je t’aurais bien volontiers attribué un sublime joyau, avec de l’eau à l’état liquide dessus tant qu’on y est, mais c’est toi qui as insisté pour que je donne ton nom à la première caillasse sur laquelle je serais chargé de poser une Porte. Alors, moi, je veux bien, hein… Mais je crois franchement que t’aurais pu tomber sur quelque chose de mieux que cette petite merde.

Il hésita, ayant un peu envie de reprendre l’enregistrement, et de baptiser la planète, je sais pas, moi, « Vengeance Bleue », ou tout autre connerie patriotique sans âme que l’on pond d’habitude en semblable circonstance. Mais non, ça ne se faisait pas. Elle savait, de toute façon. Et puis elle était capable de demander une preuve dès ce soir. Soman sourit en anticipant le simulacre de honte de sa jeune épouse, s’entendant qualifier dans ce message officiel de « terriblement bien foutue ». Sa moue de gamine outrée, ses beaux yeux bruns faussement furibonds, et puis son grand sourire éclatant quand elle se jetterait dans ses bras. Tu as de la chance, lieutenant, tu sais, ça ? Un peu mon n’veu.

Il se tourna à nouveau vers la planète.

Vers Fan.

Ce joli nom n’était décidément rien d’autre. Il ne suffisait pas à faire de l’astre minuscule une beauté, quelque chose d’utile, ou tout simplement de respectable. Ce n’était jamais qu’un vulgaire caillou bleuté, vérolé, d’un intérêt stratégique pour le moins limité a priori.

Mais les Autorités n’étaient pas de cet avis, obnubilées qu’elles étaient par l’imminence d’un bombardement de Josaphat. Elles comptaient bien appliquer la même tactique qui avait prévalu quand les néo-bakouniniens avaient anéanti Jizo, puis Gabriel, et enfin Loki. D’où l’installation des Portes sur toutes ces planètes, naines y compris, qui permettraient l’évacuation en quelques heures de la majeure partie de la population de Josaphat, par transport hyperspatial.

À l’ouverture des Portes, celles-ci sont franchies par une armée de robots-ingénieurs qui vérifient succinctement la sécurité de la zone à l’aide de leurs scanners, puis installent en une vingtaine de minutes une base viable pouvant abriter plusieurs milliers d’individus pendant environ deux mois ; on procède ensuite à l’évacuation en donnant la priorité aux Autorités, puis aux cadres de l’armée, puis au clergé, puis aux fortunes, etc., et en priant le Christ-roi de faire tenir le bouclier le temps nécessaire. La population du Centaure, dont la discipline assure généralement le succès de l’opération, se trouve alors dispersée sur des centaines de planètes, comme autant de canots de sauvetage. La Fédération, généralement, n’en bombarde pas moins la planète capitale afin de prohiber tout retour ; mais elle est alors exposée à une riposte de la flotte centaurienne… Difficile de déterminer un vainqueur dans ce genre de batailles mégalomanes, se disait souvent Soman, mais il se reprenait toujours : NOUS gagnons. À chaque fois. Bien sûr. Pas une fuite : une retraite. Effectuée en bon ordre.

Nous gagnons.

Bien sûr.

Le calme une fois revenu, les Autorités, évacuées d’un bloc sur une seule planète (et généralement une naine), contrôlaient la sûreté du réseau, puis révélaient par une transmission hyperspatiale cryptée utilisant elle-même le système des Portes (ce qui empêchait toute interception et permettait une communication instantanée – variante de l’ansible) l’emplacement de la nouvelle capitale ; une flotte d’exploration était envoyée pour sécuriser la zone et installer de nouvelles Portes, permettant le transfert de l’ensemble des habitants en l’espace d’une ou deux semaines. Dès lors, la nouvelle capitale était parfaitement sûre… du moins jusqu’à ce que l’ennemi la localise (ce qui arrivait relativement vite) et reconstitue une force suffisante pour l’écraser (et ça…).

Mais ce qui était vrai pour la capitale l’était un peu moins pour les autres planètes du Système, faute d’infrastructures et de protection réellement efficiente, et les néo-bakouniniens le savaient fort bien ; les pertes étaient nécessairement nombreuses. On ne pouvait en outre exclure le transport d’une partie de la population dans une zone tombée sous le contrôle de la Fédération, même si les probabilités, du fait du nombre inimaginable des planétoïdes équipés de Portes, étaient assez limitées ; seules les Autorités, transportées en bloc, pouvaient précéder leur transfert d’une mission de reconnaissance orbitale s’ajoutant à la brève inspection des robots-ingénieurs, tandis que tous les autres corps de la société étaient volontairement disséminés à travers la galaxie, au petit bonheur ; si une Porte tombait à ce moment précis sous le contrôle de la Fédération, le robot chargé de l’emprunter en dernier la détruisait instantanément, pour garantir la sûreté du réseau et notamment des transmissions cryptées, mais sacrifiant du même coup plusieurs milliers de citoyens.

Cependant, le véritable problème, pensait Soman, étaient que leurs ennemis, fort logiquement, faisaient la même chose… et les éclaireurs des deux camps se croisaient ainsi sans cesse, métaphoriquement s’entend, afin d’équiper les nouveaux planétoïdes de leurs propres Portes et de détruire celles de l’ennemi ; l’exploration était toujours à refaire. Et c’était également pour cela que l’on ne pouvait pas pré-programmer les Portes, ni installer d’avance des bases permanentes sur ces planètes d’évacuation, les effectifs étant de toute façon trop limités, dans les deux camps, pour en assurer la protection ou surveiller les Portes ennemies ; paradoxalement, seul le hasard total et l’improvisation pouvaient garantir la survie du plus grand nombre.

Quoi qu’il en soit, des systèmes entiers étaient détruits par les forces de l’un ou l’autre camp, tandis que les Autorités, rouges ou blanches, parvenaient sempiternellement à s’enfuir, pour reprendre le combat dans une meilleur posture. Et la guerre, ainsi, durait depuis près de 160 ans maintenant ; seule la destruction systématique des planètes recensées aurait pu mettre un terme à cette stratégie, mais aucun des deux partis ne semblait prêt, heureusement, à envisager cette forme de suicide.

Tout cela était un peu déprimant. Mais le lieutenant Soman jugeait nécessaire de se remémorer tous ces points chaque fois qu’il partait en mission, même pour la plus minuscule des planètes. Après tout, Fan accueillera peut-être les Autorités ?… ce qui nous ferait une belle jambe, ouais.

Bah.

Poursuivons le combat.

Il lança le scan de la planète, qui serait très rapide. Dix minutes, tout au plus. Les données défilaient sur son visuel tête haute, hermétiques ; elles pourraient être utiles aux astronomes de Josaphat, mais lui n’y comprenait rien. Seule la dernière phase du scan l’intéressait vraiment : la détection d’anomalies à la surface, indéniablement artificielles ; une Porte de la Fédération, en d’autres termes.

Bip.

« Et merde. Putains de Baks. »

Il interrogea l’holoproj sur la situation géographique de l’anomalie. Une représentation tridimensionnelle de la planète apparut, et se mit à pivoter. Puis une flèche rouge flotta dans l’air, désignant un endroit aux environs de l’équateur ; un cratère parfaitement sphérique, plus profond que les autres. La Porte se trouvait exactement en son centre.

La Porte ?

Soman fut envahi d’un doute.

Il prit à nouveau les commandes, afin de se placer en orbite géostationnaire à la verticale de l’anomalie. Le vaisseau s’y rendit presque instantanément, sans un bruit.

« Zoom sur l’anomalie. »

L’holoproj s’exécuta. Et de toute évidence, ce n’était pas une Porte. Quant à dire ce que c’était… Le scan exhaustif indiquait une construction en argent, haute d’environ 15 mètres au maximum, et occupant une surface de près de 300 m², en forme de trapèze.

Nom de Dieu, c’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce qu’ils ont encore été inventer ?

Une goutte de sueur perla sur le front du pilote.

« Mode combat. »

De nouvelles commandes apparurent instantanément, ainsi qu’un radar tridimensionnel, sur sa droite. Aucun vaisseau ennemi. Mais la structure inconnue pouvait présenter un danger.

En même temps, si c’était une batterie de défense orbitale de nouvelle génération, cela ferait un moment que le lieutenant Other Soman aurait rejoint son Créateur, non ?

Il respira un grand coup, et redevint plus professionnel. Il y avait des protocoles à suivre.

Il indiqua à son ordinateur de vol les coordonnées d’un point situé à environ un kilomètre à l’ouest de la structure. Bientôt l’éclaireur se posa sans grâce à l’endroit indiqué.

 

La fine atmosphère de Fan était irrespirable, et la gravité très faible. Rien de très surprenant à cela. La combinaison du lieutenant Soman lui permettrait de survivre dans cet environnement hostile pendant environ quatre heures, soit bien plus que le temps nécessaire pour installer une Porte et faire sauter une installation ennemie. Rien au-delà : il n’était pas du rôle des éclaireurs de la flotte de se livrer à de plus amples explorations. Raison de plus pour ne pas perdre de temps. Mais Soman voulait d’abord en savoir un peu plus sur cette anomalie, avant d’installer la Porte. Il n’était pas assez compétent pour reprogrammer le robot-ingénieur afin de déterminer si l’installation présentait un quelconque danger, pouvant compromettre l’utilisation de Fan en tant que planète d’évacuation temporaire. N’ayant guère le choix, il sortit donc de son appareil pour se livrer à une reconnaissance de visu, qu’on tendait depuis longtemps déjà à juger parfaitement hypothétique ; et lui-même n’avait pas pensé autrement jusqu’à ce jour.

Une mince couche de poussière bleue se souleva quand Soman posa le pied sur le sol, et retomba lentement, comme un perce-neige. Il se tint debout une minute, près du sas, jetant un œil à droite à gauche, et « contemplant le paysage ». De bien grands mots ! Un vide atone, aux teintes mornes, dénué de vie comme de charme ; un enfer froid, ridé, aux parois striées d’étranges ombres doubles, à peine discernables. Et, là-bas, vers l’est, l’anomalie, qui luisait légèrement à la faible lumière de la plus proche étoile ; Soman ne pouvait en distinguer que le sommet à cette distance, le reste de la construction disparaissant dans le cratère et la courbure de l’astre, mais l’évidence de cette destination n’en était pas moins flagrante.

Il se mit en route, peinant dans un premier temps à s’adapter à la faible pesanteur, bien plus déstabilisante que le vide total. Ses longs pas maladroits trahissaient son statut d’étranger en ces lieux. Il n’y avait ici personne pour le voir, mais le lieutenant Soman n’en ressentit pas moins une certaine honte, à imaginer le spectacle disgracieux qu’il offrait. Puis ses pas se firent plus réguliers, de même que sa respiration.

Il arriva enfin, au bout d’une vingtaine de minutes, à la lisière du cratère où se logeait l’artefact, et fit une pause, ébahi.

« Nom de Dieu ! »

On eût dit le portique en ruine d’un temple grec. Cinq colonnes argentées de style dorique, et de hauteur inégale. Mais… non, le terme de « ruine » n’était guère approprié : cette impression d’inachevé était délibérée ; les colonnes, à leur sommet, étaient coupées de biais, comme au laser, et toujours selon le même angle d’environ 40 degrés. Pas d’érosion. La structure avait été conçue de la sorte, et était restée intacte jusqu’à ce jour ; et il y avait fort à parier qu’elle resterait toujours ainsi. Le lieutenant Soman, à cette distance, savait déjà que la surface de ces colonnes serait parfaitement lisse. Il subodorait en outre que la construction entière était faite d’un seul bloc.

Il reprit son chemin, descendant à l’intérieur du cratère en empruntant une faille sur sa gauche qui serpentait le long de la paroi, tel un rudimentaire escalier en colimaçon. Il put dès lors entrapercevoir de nouveaux éléments de la structure, que lui cachait jusqu’à présent la grande colonnade. Il comprit que ce qu’il avait vu, à l’extrémité ouest de la construction, correspondaient à la base du trapèze. Au delà, la surface argentée était parsemée de petits blocs lisses et coupés à angle droit, comme autant de colonnes en devenir, de grosseur et de hauteur inégales, dispersées au hasard. Le sol était balafré d’étranges motifs géométriques, de rainures plus ou moins parallèles qui, à cette distance, semblaient figurer un improbable circuit imprimé, ou… non, plutôt un de ces jardins de pierres que l’on trouvait jadis sur Terre, se corrigea Soman, subjugué par l’impression de pureté qui se dégageait de ce chaos métallique volontairement imparfait. À l’autre bout du trapèze, il commençait maintenant à distinguer un nouveau portique, de trois colonnes cette fois, et probablement un peu plus élevé que celui de la base.

Il marqua un temps d’arrêt une fois arrivé au fond du cratère. Désireux d’avoir une vue d’ensemble un peu plus claire, Soman alluma sa lampe frontale, à l’autonomie limitée.

Et faillit tomber à la renverse.

« Nom de… »

Le rai de lumière parcourait la structure au niveau du sol. Et c’est ainsi, qu’à travers les ombres des colonnades, Soman aperçut pour la première fois les buissons et les fleurs. Il y avait de ces jeunes pousses anarchiques un peu partout à l’intérieur de la structure, qui ondulaient comme dans un léger vent. Leur teintes éclatantes tranchaient sur le bleu du cratère, le gris de l’artefact et le noir de l’espace. Quelques buissons d’un beau vert vigoureux s’appuyaient contre les portiques, tournés vers le centre du cratère ; et, de-ci de-là, surgissaient des fleurs fantastiques, tulipes et roses rouges et jaunes, vives et resplendissantes, entourées d’une sorte de mince halo blanchâtre, de forme vaguement sphérique, à peine discernable. Tous ces végétaux semblaient jaillir du sol métallique.

« C’est incroyable ! » ne cessait de répéter le lieutenant Soman, comme un mantra. « C’est incroyable ! »

Il avançait lentement, comme dans un rêve, en direction de l’anomalie, le souffle coupé et la sueur au front, avec dans les yeux un éclat de fascination enfantine. Ce n’est que lorsqu’il fut à une dizaine de mètres du sol argenté qu’il se rendit compte d’une étrangeté supplémentaire.

Le scan n’avait pas fait mention de ces plantes. La découverte d’une forme de vie, nécessairement, aurait du déclencher une alerte, mais l’éclaireur n’avait strictement rien repéré de la sorte. Or, et Soman ne pouvait en douter, il s’agissait bien là de plantes authentiques, vivantes, et non d’imitations. Pourquoi sont-elles là, comment subsistent-elles dans cette atmosphère irrespirable, comment poussent-elles dans ce monde sans eau, sur ce sol d’argent… Soman n’en savait rien ; mais il ne pouvait nier le fait : ces plantes étaient bien là, réelles, vivantes. Comment, dès lors, expliquer le silence de l’ordinateur ? Aussi improbable que cela put sembler, seule une solution pouvait encore être envisagée.

Ces plantes étaient apparues depuis le scan.

L’intellect de Soman se mit à fonctionner à toute allure, brassant les questions les plus folles et les réponses hypothétiques et improbables, dans une quête stérile et dénuée de méthode pour la compréhension de cette absurdité. Puis quelques interrogations spécifiques se firent plus pressantes, jusqu’à l’obnubiler totalement et le plonger dans un incommensurable effroi.

Si ces plantes sont apparues depuis le scan, cela veut-il dire que leur apparition n’est pas due au hasard ?

Ces plantes ne sont-elles apparues que pour moi ?

La structure a-t-elle conscience de ma présence ?

A-t-elle spontanément fait pousser ces plantes pour moi ?

Et si oui, pourquoi ?

Et si ce n’est pas elle, alors…

Qui ?

Ou quoi ?

Le lieutenant Soman, dans un mouvement nerveux, s’empara de son arme, qui reposait jusqu’à présent dans un étui sur sa cuisse droite. Il braqua le phaser droit devant lui, dans le vide, le tenant de ses deux mains tremblantes, crispées sur le déclencheur. Il se retourna subitement, craignant une quelconque menace dans son dos, et pointa ainsi alternativement chaque point du cratère.

Il n’y avait rien.

Il se calma progressivement, en fredonnant Le Centaure éternel d’une voix d’abord chevrotante, puis plus virile ; mais il ne rangea pas son arme pour autant.

Il allait reprendre son exploration quand, soudain, une faible brise agita les buissons dans sa direction, le prenant de court ; Soman discerna un de ces halos blanchâtres, qui jaillit du vide et le transperça à toute vitesse, poursuivant son chemin vers l’ouest en formant un vague tunnel de poussière en suspension.

À nouveau pris de panique, Soman braqua son arme sur la source du phénomène et lança une salve, sans aucun effet ; puis il se retourna, et tira au hasard, de part et d’autre, sans plus de succès. La respiration haletante, il consulta les données de son visuel tête haute, craignant que le halo ne l’ait contaminé d’une manière ou d’une autre. Mais ses fonctions vitales étaient parfaitement correctes ; simple tachycardie due à la peur.

Klick.

Le bruit fit sursauter le lieutenant Soman. Il venait de derrière lui, du centre de la structure. C’est impossible ! Il ne peut pas y avoir de bruit ici ! Je n’ai même pas entendu les détonations de mon arme ! Mais…

Klick.

Klick klick.

Klick klick klick klick klick klick klick kli...

À mesure que le bruit accélérait et grandissait, l’arythmie du cœur de Soman devenait inquiétante. Les yeux grand ouverts, le front baigné de sueur, il se tourna lentement, comme un automate rouillé, vers le centre du cratère.

Une nouvelle structure apparaissait ; elle semblait se construire toute seule, à une vitesse effarante, dépassant les réalisations les plus stupéfiantes des robots-ingénieurs les plus perfectionnés.

Klick klick klick klick klick klick klick kli...

L’argent s’élevait dans le vide, en adoptant une forme parfaite, dans laquelle il semblait se couler tel un liquide, sauf que... Non, il s’agissait bien d’argent solide, mais qui s’empilait progressivement, ne formant pourtant qu’un seul bloc, non pas scellé à la structure antérieure, mais faisant indéniablement partie d’elle. Génération spontanée, pensa encore Soman, qui, tétanisé par cet ahurissant spectacle d’excroissance solide, se retrouvait dans l’impossibilité d’adopter une quelconque réaction, de panique comme de sang-froid. Mais c’est absurde ! C’est n’importe quoi !

Puis le bruit cessa. Au centre du cratère, à quelques mètres du lieutenant Soman, se dressait maintenant une nouvelle colonne, plus haute et plus large que toutes les autres, et cette fois surmontée d’un disque légèrement rebondi. Soman pensa tout d’abord à une sorte de champignon. Puis la réalité se fit jour, progressivement, alors qu’un nouveau bruit se faisait entendre au sommet de la réalisation. Un bruissement léger, cristallin.

Non.

Non, c’est impossible.

Il lui fallut pourtant se rendre à l’évidence quand l’eau, pure, limpide, se mit à ruisseler des rebords du bassin, dans une chute d’une vingtaine de mètres tissant un rafraîchissant rideau liquide tout autour de la colonne. Soman remarqua alors que le sol au pied de… de la fontaine s’était légèrement affaissé, formant un second bassin, un peu plus large que celui du sommet, venant accueillir cette pluie artificielle. Ce bassin fut vite rempli, et l’eau excédentaire évacuée par un système de conduites qui la répartissait dans les fines rainures du sol de la structure, laquelle prenait dès lors d’autant plus l’allure d’un improbable jardin égaré dans le vide glacé de Fan.

Soman s’agenouilla sur le sol argenté et prit son casque à deux mains, mimant absurdement une stupéfaction bien réelle. Mais qu’est ce que… Les pensées s’accumulaient au fond de son crâne, dans un chaos de formes vides parasitant toute logique. Il avait le sentiment de perdre pied, de devenir fou. Un moment, il développa un vain espoir, ouf-ce-n’était-qu’un-mauvais-rêve (puis je me redresse, en sueur, et me blottis contre Fan et…), comme dans les récits plus ou moins horrifiques qu’il affectionnait dans son enfance. Mais la dure réalité du sol argenté de la structure, le bruissement limpide de la fontaine, le vague scintillement des étoiles dispersées dans le ciel au-dessus du planétoïde, tout enfin soulignait la futilité de cette échappatoire. Et bientôt la lumière vint achever ce sinistre tableau.

C’était à vrai dire presque imperceptible, et Soman mit un bon moment avant de s’en rendre compte. C’était pourtant indéniable : la luminosité devenait plus forte. Et cet éclairage n’était pas naturel. Les deux étoiles du système Victoire étaient bien trop lointaines pour dégager Fan de son obscurité perpétuelle. La lumière venait de la structure. D’où exactement, cela Soman ne pouvait le dire ; il n’y avait alentour aucune source lumineuse marquée, mais c’était pourtant comme si le jour se levait, réservant ses rayons au « jardin ». Bientôt le pilote put éteindre sa lampe frontale, qui commençait à faiblir, mais était déjà devenue inutile. Il se retrouva ainsi en plein jour, dans une sphère de lumière prenant la fontaine pour centre.

Il s’assit contre le bassin, et tenta de reprendre ses esprits. Pourtant, le spectacle qui l’entourait ne facilitait guère la réflexion. Les causes et les conséquences de tous ces étranges phénomènes étaient insaisissables. Seul un point lui paraissait certain :

« Ceci n’est pas l’œuvre des Baks. »

Silence. Puis il éclata de rire. Sans blague ? Il resta ainsi quelque temps, à se tordre entre deux rainures, secoué de spasmes hilares. Bravo, mon lieutenant, bravo… Puis il s’allongea sur le dos, fixant le ciel béant au-dessus de lui. Il reprit son calme. Fit le vide. Et poursuivit :

« Ceci n’est pas l’œuvre des Baks. Bien. Alors, qui a fait ça, et pourquoi ? »

Il soupira. Il y avait trop d’inconnues. Une race extraterrestre ? Jamais, jusqu’à présent, les éclaireurs du Centaure n’avaient rencontré de formes de vie intelligentes dans leurs longs périples à travers la Voie Lactée. Il y avait bien de ces planètes abritant une vie végétale fort développée ; on trouvait régulièrement des formes bactériennes, élémentaires ; sur Morus, on avait même trouvé quelques animaux plus complexes, des sortes de mammifères, de rongeurs plus précisément (et d’un goût exquis !) ; et de même sur quelques autres planètes. Mais la vie intelligente semblait être le privilège de la Terre. Les prêtres du Christ-roi n’en avaient jamais douté : Dieu a créé le monde pour l’homme, et l’homme à Son image, bien sûr ; chaque nouvelle phase d’exploration en apportait, par défaut, une preuve supplémentaire. Il y avait pourtant toujours de ces savants qui doutaient, qui ne pouvaient se limiter à cet argument que seule la foi pouvait soutenir. Ils étaient peu nombreux dans le Centaure, certes, où ils passaient à peu de choses près pour des hérétiques, mais il y en avait, qui se faisaient discrets, simplement. Quant aux scientifiques baks, de toute évidence, ils ne pouvaient accréditer cette vision des choses ; quant à savoir ce qu’ils en pensaient exactement…

Et lui, le lieutenant Other Soman, qu’en pensait-il, au juste ? Il se rendit compte qu’il ne s’était jusqu’alors jamais posé la question. Qu’en pensait-il ?

Des extraterrestres, peut-être. Mais cela viendrait soulever beaucoup trop de questions, pensa-t-il, et il ne put manquer de remarquer ce que cette objection avait de lâche. Le plus simple était encore de croire que la structure (« le jardin »), comme toutes choses, était l’œuvre de Dieu. Peut-être Dieu m’a-t-Il choisi, pour une raison qu’il n’appartient qu’à Lui de connaître. Peut-être tout ceci est-il une épreuve que Dieu m’impose. Peut-être…

Il y eut un grand bruit, provenant de l’ouest. Soman ne voulut pas, tout d’abord, reconnaître ce dont il s’agissait. Puis il fut bien obligé d’admettre que ce son ne lui était pas inconnu.

Une explosion.

En provenance de…

« NON ! »

Il se releva avec difficultés, transi d’angoisse, et faillit se casser la figure : la gravité avait changé, elle était désormais comparable à celle de Josaphat ! Sa combinaison, par voie de conséquence, était devenue plus lourde, encombrante. Il voulait se précipiter vers son éclaireur, bondir dans la faible pesanteur de Fan, qui aurait dû lui permettre d’arriver à destination en quelques pas ; mais c’était devenu impossible. Il ne pouvait que marcher maladroitement, comme un vieillard, hésitant à chaque pas.

« Non. Non. Non. Non. Non… »

Puis un mince espoir le reprit, quand il quitta la sphère du jardin. La gravité diminua brutalement, et son dernier pas le fit presque s’envoler. Quand il toucha à nouveau terre, il s’arrêta un instant, puis reprit sa route, avec une détermination farouche ; mais cette gravité trop faible, se rendit-il compte, ne lui facilitait pas nécessairement la tâche : sa course était hésitante, il manquait trébucher à chaque bond.

Il continua ainsi un moment, puis s’arrêta net. Le tunnel de lumière blanchâtre qui s’était précédemment enfui vers son vaisseau revenait lentement vers lui, et il transportait quelque chose. Oui, il y avait bien quelque chose qui flottait dans le vide, entouré de cet étrange halo diaphane, et s’approchait lentement de lui, avant de s’arrêter à hauteur d’yeux, à un mètre environ.

« Non… »

C’était une plaque de métal vaguement carbonisé, dont la provenance ne pouvait faire aucun doute.

On y lisait l’immatriculation du vaisseau, « J02-15 », en grands caractères noirs.

Soman s’agenouilla, désespéré. Et furieux. Il avait le sentiment que le halo blanchâtre (qui disparaissait maintenant dans la vaste sphère du jardin) n’avait agi ainsi que pour le narguer. Il se sentait si faible, si insignifiant… Ce n’était pas juste. Pourquoi ? Et pourquoi lui ? Il eut envie de maudire Dieu, si c’était bien Lui qui lui infligeait cette épreuve. Et il se reprit aussitôt, craignant que cette simple arrière-pensée n’entraînât instantanément une nouvelle catastrophe.

Mais rien ne se produisit. Et le lieutenant Soman reprit le chemin du jardin, avec sur son visage tous les stigmates de la tristesse. Il avait envie de pleurer.

Pourquoi revenir ici, se demanda-t-il tandis qu’il posait le pied sur le sol argenté du jardin, à nouveau sous le coup de la pesanteur josaphatienne. Et pourquoi pas ? Le vaisseau, de toute évidence, n’était plus. Il ne servait à rien de poursuivre dans cette direction. Ici, peut-être apprendrait-il quelque chose ? Peut-être comprendrait-il enfin ce que l’on attendait de lui ? Il ne pouvait se résoudre à la certitude de sa mort prochaine. Et se mit dès lors à rationaliser, pensant à voix haute, comme pour se rassurer.

« Bon. Je suis sur Fan. Mon vaisseau a été détruit par… Mon vaisseau a été détruit. Je ne peux donc quitter la planète. Mais les Autorités savent que je suis ici. Et… elles ne peuvent se permettre de perdre bêtement un de leurs pilotes. Bien sûr. Elles enverront donc une nouvelle équipe de reconnaissance. Les vaisseaux se placeront en orbite autour de Fan. Une escadrille de combat, sans doute ; on supposera que ce sont les Baks qui ont empêché mon retour. Mais il y aura aussi nécessairement un éclaireur, qui fera un scan de la planète. Et qui trouvera l’anomalie. Et la présence de formes de vie. Alors ils viendront ici, et me trouveront. Et nous repartirons vers Josaphat. Et les scientifiques et les prêtres auront matière à réfléchir, voilà. »

Il s’assit contre le bassin, un triste sourire aux lèvres. Il savait que ce scénario, pour plausible qu’il était, présentait des failles. Et il n’était pas certain de survivre jusqu’à l’arrivée des vaisseaux. Il se passait ici trop de choses, et trop vite. Aussi bien pouvait-il mourir dans les secondes qui suivraient, et dans l’ignorance la plus totale des circonstances de sa mort. Et même si aucun autre événement ne venait se produire, même si Fan, pour une raison ou une autre, « l’épargnait », et permettait en outre aux vaisseaux de sauvetage de se poser et de repartir (putain, ça fait beaucoup…), il faudrait de toute façon qu’ils se dépêchent ; il n’en avait plus que pour (il regarda sa jauge, sur son bras gauche)… environ deux heures.

« Bougez-vous, les mecs… »

Dès lors, il se mit à regarder le ciel, dans l’espoir de voir apparaître subitement un vaisseau de ses compatriotes. Mais rien ne se produisit.

Autour de lui, le jardin ne connaissait plus aucune évolution.

Les minutes s’égrenèrent, affreusement longues dans l’incertitude de l’attente, et si fugaces en même temps, jusqu’à ce que…

Je n’en ai plus que pour dix minutes.

Le lieutenant Soman perdit alors tout espoir. Il s’agenouilla, posa les mains au sol, nauséeux. Et il ne se retint plus. Tout stoïcisme l’avait abandonné. Rien, personne, ici, ne pouvait l’empêcher de pleurer. Et il sanglota ainsi, le visage ruisselant de souffrance, avec dans la voix les trémolos d’un enfant malade. Et toujours ce seul mot qui revenait, entre deux éclats de désespoir : « Fan… Oh, Fan… Fan… » S’adressait-il à sa jeune épouse, qu’il ne reverrait plus ? Ou suppliait-il encore la cruelle planète naine qui le retenait prisonnier, la priant de le laisser s’échapper ? Il ne le savait trop, ne pouvait de toute façon penser. Il s’attendait, d’un instant à l’autre, à revoir défiler des images de sa vie, comme on disait que cela se produisait au seuil de la mort. Mais il ne voulait pas mourir ! C’était injuste ! Pourquoi ?

« Fan… Oh, Fan… »

Il s’écroula sur le sol, tapant frénétiquement du poing contre le rebord du bassin, et ne se rendit compte de rien quand un incompréhensible mouvement du vide autour de lui rompit les sécurités de son casque. Le bruit de l’air comprimé s’échappant le dégagea de ses lamentations. Il ne voulait pas mourir.

« Non ! NON ! Mon Dieu, NON ! »

Il pouvait respirer.

L’air, autour de lui, était respirable.

Le choc de cette découverte stoppa immédiatement les larmes. Mais Soman ne pouvait se résoudre à croire qu’il était toujours vivant. Sans doute épuisait-il en ce moment-même ses dernières réserves d’oxygène, et le manque d’air le faisait-il halluciner, ou quelque chose comme ça… Pourtant…

Le jardin, comme pour assurer Soman qu’il était bien vivant, se rappela à lui. Il entendait à nouveau, et plus clairement qu’avant, le bruissement de la fontaine ; il entendait son poing cogner contre le bassin. Il ôta son casque, et le jeta devant lui (il rebondit sur quelques mètres – clang, clang clong – puis s’arrêta dans une rainure) ; Soman se passa une main gantée sur le visage, frotta ses joues, ses lèvres. L’air, autour de lui, était respirable. C’était un fait. Et il était aussi d’une température agréable.

Soudain, sous ses yeux, et sans que rien ne vint le toucher, son casque se replia sur lui-même et implosa, dans un bruit de tôle froissée. Et toutes les attaches de sa combinaison se défirent, comme si le jardin le déshabillait. Soman se débarrassa de cette lourde armure désormais superflue, et en rassembla les divers éléments en un tas hétéroclite à deux pas de lui. Ils furent promptement déchirés, sans que Soman ne put comprendre ce qui arrivait au juste. Puis tous les déchets se mirent à flotter en l’air… avant de disparaître à une vitesse effarante en direction du sud. Soman les perdit bientôt de vue.

Il avait conservé son arme. Il entreprit de se rendre là où les déchets avaient disparu. Son uniforme, sans la combinaison, était agréable à porter dans cet étrange environnement ; Soman n’éprouvait aucune difficulté pour marcher, et baignait dans une agréable douceur. Il se mit à courir.

Et suffoqua presque instantanément. L’air était redevenu glacial et irrespirable, la pesanteur extrêmement faible ; il était pourtant toujours à l’intérieur du jardin ! Soman parvint à faire marche arrière, et tout redevint comme avant. Il reprit sa respiration, lentement, puis s’assit par terre.

Et il comprit alors en partie ce qui lui était arrivé, en observant un buisson près de lui. Le buisson était entouré d’une sorte de sphère blanchâtre. Et moi aussi, comprit Soman. J’ai autour de moi une de ces sphères, à l’intérieur de la plus vaste sphère du jardin ; je ne comprend pas très bien le rôle de cette dernière, mais c’est bien la sphère qui m’entoure personnellement qui me permet, je ne saurais dire comment, de respirer et de marcher dans une gravité josaphatienne. C’est elle qui me maintient en vie.

Il plissa les yeux. Et distingua effectivement le halo qui l’entourait. Il avait pu bouger, pourtant, dans un premier temps. La sphère n’était donc probablement pas immobile. Avec maintes précautions, Soman se releva, et marcha lentement vers le bassin. Oui, la sphère l’accompagnait. Il continua ainsi quelque temps, dans diverses directions, et la sphère le suivait toujours, où qu’il aille.

Est-ce parce que je suis allé trop vite ?

Il se mit à courir autour du bassin. La sphère le suivait toujours. Il accéléra sans aucune difficulté, allant désormais bien plus vite que lorsque la sphère l’avait abandonné. Ce n’était donc pas une question de vitesse.

Il se rendit à nouveau à l’endroit où il s’était mis à suffoquer quelques minutes plus tôt, et la sphère était toujours là. Et au-delà, de même.

Elle ne l’abandonna finalement que lorsqu’il tenta de sortir du jardin, et donc de la plus vaste sphère.

Bon. Je sais maintenant où se situe la frontière. Si la sphère a disparu, tout à l’heure, c’est parce que mon action « lui » semblait inappropriée. En m’abandonnant, elle m’a interdit de poursuivre. Je ne suis donc pas libre de faire ce que je veux. Tant que ce que je fais ne déplait pas à la sphère, ou à celui qui la contrôle, je ne risque rien ? C’est ça, hein ?

Il s’assit. Il ne voulait pas réfléchir davantage à tout ce mystère. Il avait mal à la tête. Et commençait à comprendre que les Autorités n’enverraient pas de vaisseau sur Fan pour le récupérer, quelle qu’en soit la raison. Il avait passé un certain temps à « tester » la sphère autour du bassin, plus de deux heures, probablement. Et aucun vaisseau n’était apparu.

Il aurait dû mourir il y a plus de deux heures.

Pour les Autorités, il était sans doute déjà mort. Ou porté disparu, ce qui revient à peu de choses près au même.

Ils avaient dû dire à Fan qu’il était mort…

Il ne voulut plus y penser.

Peut-être…

« NON ! », hurla-t-il. « Non ! On arrête tout ! Je ne veux plus penser à rien ! J’en ai assez ! Je chercherai à comprendre plus tard. Maintenant, ce que je voudrais, c’est… »

Il s’interrompit, abasourdi. Il n’en croyait pas ses yeux. Et il se mit à rire, d’abord dans un murmure un peu idiot, puis dans un crescendo hystérique de folie furieuse, étendu sur le sol, les bras repliés sur ses côtes qui le martyrisaient tellement il riait.

Devant lui, sur une table qui ne se trouvait pas là deux minutes plus tôt, une assiette était remplie à déborder d’un appétissant déjeuner.

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Amon Tobin ISAM 2.0 @ Grande Halle de La Villette, Paris – 13/03/2013

Publié le par Nébal

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Hop, mon compte rendu de concert se trouve sur le site des Immortels.

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"Hallelujah", d'Igorrr

Publié le par Nébal

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IGORRR, Hallelujah (Ad Noiseam, 2012)

 

Tracklist :

 

01 – Tout Petit Moineau

02 – Damaged Wig

03 – Absolute Psalm

04 – Cicadidae

05 – Vegetable Soup

06 – Lullaby For A Fat Jellyfish

07 – Grosse Barbe

08 – Corpus Tristis

09 – Scarlatti 2.0

10 – Toothpaste

11 – Infinite Loop

 

Hop, ma chronique se trouve sur le site des Immortels.

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"L'Examen"

Publié le par Nébal

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Un vieux truc…

 

Peu de temps après notre arrivée dans la grande cour froide et grise, on nous fit former des groupes de cinquante personnes. La méthode de classement semblait quelque peu anarchique : les cinquante premiers à être descendus formaient le premier groupe, et ainsi de suite ; on ne cherchait pas à nous trier par affinités, par âge, que sais-je ? Non, rien de tout cela.

Pour ma part, j'étais descendu parmi les derniers, à mon habitude : je répugne aux contorsions qui me permettraient de me faufiler entre les masses sombres des autres. Aussi, j'attendais, patiemment, que les autres sortent du bus. C'est ainsi que je vis les premiers groupes se former au travers de la vitre, tandis que j'étais plus ou moins confortablement installé à l'arrière du véhicule, sur un siège en faux cuir rebondi. Cinquante par cinquante, je les vis donc s'engager dans le grand bâtiment gris, la démarche rendue maladroite par le gel, tandis que je restais bien au chaud à ma place.

Il me fallut pourtant sortir, ainsi que les autres, ce à quoi je me résignai dans un soupir, sortant mollement de ma tanière pour affronter le froid. La plupart des bus étaient déjà partis, le mien était un des trois derniers. Il ne restait plus grand-monde. Cependant – était-ce dû au hasard ou bien à un savant calcul de notre  administration ? – nous parvînmes malgré tout à former deux groupes de très exactement cinquante personnes, et nous dirigeâmes à notre tour vers le grand bâtiment gris. Quand il nous vit passer, le pas pressé et le souffle court – il devait bien y avoir une raison expliquant pourquoi nous avions été parmi les derniers à descendre –, le garde principal, un homme de forme quasi cubique, nous adressa un sourire narquois : « Les derniers seront les premiers ! ». Perfide. Mais cela ne suscita guère de réactions parmi mes semblables. Tous, nous avions sans doute l'habitude de ce genre de taquineries ; en tout cas, moi, il y avait longtemps que je ne m'offusquais plus de ce genre de remarques. Je connaissais ma valeur, pour sûr, quand ce minable garde ne savait rien ni de moi ni de ma vie ; il pouvait donc parler : moi, je savais où j'allais. Et, après tout, ce n'était pas la première fois que j'étais confronté à un examen.

 

L'aspect intérieur du bâtiment me surprit. D'extérieur, en effet, on eût dit un bâtiment scolaire typique : austère, morne, laid... fonctionnel, en somme. Je m'attendais à déambuler dans de froids couloirs de béton et de brique, aux murs lépreux et fissurés, sous des plafonds à moitié défoncés par le temps. Mais, bien au contraire, nous entrâmes dans un endroit très différent, riche d'une décoration subtile et sobre, aux couleurs apaisantes. Le hall, à vrai dire, me fascina littéralement, et quelques regards jetés alentour me persuadèrent vite que je n'étais pas le seul à éprouver cette surprise. D'instinct, notre groupe s'était arrêté juste après avoir franchi l'entrée, laissant juste l'espace nécessaire pour fermer la lourde porte qui nous cloîtra dans cette bonne chaleur que nous n'espérions guère trouver en ces lieux. Un petit toussotement du garde, grossier et explicite, nous incita toutefois à reprendre notre marche. Je déchantai rapidement : nous poursuivîmes notre route par des couloirs tels que je les craignais, et regrettâmes bien vite l'accueillante apparence du hall. Je ne savais pas s'il fallait y voir un indice pour notre examen, mais notais machinalement ce fait dans un coin de ma cervelle.

« Allons, allons ! Dépêchez un peu ! L'examen va bientôt commencer, veuillez gagner vos places », se mit à brailler une surveillante hors d'âge, caricaturale au possible. Le garde qui accompagnait notre groupe acquiesça du menton, et nous allâmes ainsi à marche forcée jusqu'au bout du couloir, où une flèche nous indiquait la salle d'examen.

« Allez ! Prenez place ! Les tables comportent chacune une étiquette portant nom, prénom, date et lieu de naissance. Mais dépêchez donc ! »

Je ne m'attendais pas à cela. Comment avaient-ils pu avoir le temps de préparer et disposer les étiquettes correspondant à notre groupe ? Ou bien savaient-ils déjà que le destin, ou ce que vous voudrez, exigeait que nous soyons précisément de ce groupe ? Y avait-il une fatalité qui faisait que moi, BONNET Bertrand 25 mai 1982 AUCH, ainsi qu'il était indiqué sur une table à ma gauche, je sortirais parmi les derniers, ferais partie du dernier groupe et aboutirais finalement à cette table précisément ?

« Allez ! »

Je laissai là mes interrogations et pris place, ainsi que mes comparses. L'examen allait bientôt commencer.

Je jetais un œil sur la salle dans laquelle nous nous trouvions : grise, froide. Fonctionnelle. Cinquante tables y étaient disposées avec une rectitude toute géométrique, au milieu desquelles circulaient trois examinateurs, invariablement grands, moustachus, et l'air sévère. Un tableau noir, au fond, attira mon regard. Je tentai, par jeu, de discerner quelque chose, un quelconque dessin, dans les traces laissées par de précédents usages, mais rien. En fait, il semblait authentiquement vierge. Sur chaque mur était poinçonné un planisphère, généralement dépassé. En tout cas, toutes ces cartes faisaient encore mention de l'Union soviétique. Rien d'autre, en fait. Et c'est bien ce que je trouvais angoissant dans cette pièce, où nous n'avions que la lumière artificielle de quelques néons vacillants pour nous éclairer : nulle fenêtre ne donnait sur l'extérieur, aussi triste fut-il. Je m'attendais à une longue baie vitrée, sale, et à des rideaux métalliques à moitié baissés, mais non. Des murs, rien que des murs, aux teintes sombres, et ornés de ces seuls planisphères. N'eussent été les tables, nous aurions fort bien pu imaginer nous trouver dans un quelconque parking souterrain.

 

« Allez, au travail ! », firent soudain, tous en chœur, les trois examinateurs se partageant la surveillance de notre salle. Et tous de se mettre à écrire. Quant à moi, prenant mon temps, je m'appliquais pour indiquer sur ma feuille mes nom, prénom, date et lieu de naissance. De mon écriture la plus soignée, et soulignée de rouge, j'inscrivais donc, en haut et à gauche de ma copie, BONNET Bertrand 25 mai 1982 Auch. Et j'attendais qu'on me distribue le sujet.

Un des examinateurs me regarda, hagard. Me tournant à gauche, à droite, je vis tous mes camarades absorbés par leur travail. On ne leur avait pas davantage distribué de sujet, mais ils écrivaient tous, très vite, avec une aisance que plus d'un semblait même trouver inhabituelle. Mes oreilles tendues captaient de toutes parts de petits gémissements de joie, des marques de complaisance ou d'autosatisfaction, voire des soupirs de dédain pour la facilité du devoir.

Je ne comprenais pas. Que devais-je faire ? Quel était l'objectif de ce devoir ? Quel était le sens de tout ceci ? Je commençais à paniquer, et, en sueur, à tressauter sur mon siège, inquiet, affolé, quémandant une aide quelconque aux examinateurs, que je suppliais de mes yeux de chien battu : que fallait-il faire ?

Quatre heures s'écoulèrent ainsi, puis la sonnerie survint. Tous les autres se levèrent comme un seul homme et rendirent leur copie. Je restais immobile.

Je n'avais pas écrit une ligne. Sur ma copie, on lisait seulement – et ça n'en devenait que plus absurde – BONNET Bertrand 25 mai 1982 AUCH.

 

La salle avait été désertée. Ne restait plus qu'un examinateur. Il se pencha sur moi, tapota mon épaule de sa règle en bois. Je relevai la tête vers lui. Dans un demi sourire, et sans même lire l'étiquette sur ma table ou sa reproduction sur ma copie, il fit : « Eh bien, M. BONNET ! (Il appuya fortement sur les deux syllabes, faisant sonner le double « n ».) Il semblerait que vous ayez échoué à l'examen ! Assumez-en donc les conséquences, que vous connaissez j'imagine ? »

Il fit un signe de tête à l'attention du garde, qui était resté dans l'angle près de la porte. Celui-ci s'avança vers moi, me fit me lever d'un geste brusque, et me raccompagna dans le couloir long, gris et froid. Nous ne passâmes pas par le hall, mais par une sortie de secours (j'entendais au loin les cris de joie de ceux qui avaient été reçus à l'examen). J'aboutis ainsi dans une nouvelle cour, aussi froide que la première, dans laquelle attendait un unique bus.

Je fus seul à y prendre place.

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"V", de KTL

Publié le par Nébal

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KTL, V (Mego, 2012)

 

Tracklist :

 

01 – Phill 1

02 – Study A

03 – Tony

04 – Phill 2

05 – Last Spring: A Prequel

 

Je plaide coupable : quand bien même le genre m’intéresse a priori, je ne m’y connais guère en matière de drone. Bon, il y a une exception de taille, certes, et c’est Sunn O))), que j’adore. Ce qui tombe plutôt bien, dans la mesure où KTL est un des innombrables projets de Stephen O’Malley – de Sunn O))), donc –, qui est décidément de tous les bons plans (je vous parlerai sans doute prochainement du premier album d’Ensemble Pearl, à titre d’exemple), cette fois avec Peter Rehberg (Pita). Il s’agissait à l’origine d’un projet d’illustration sonore pour le spectacle Kindertotenlieder de Gisèle Vienne et Dennis Cooper – et même si KTL s’en est relativement émancipé, cela a laissé des traces jusque sur cet album, mais on y reviendra.

 

Problème : comment chroniquer du drone ? Certes, je me suis déjà livré à des comptes rendus d’ambient ou d’indus, mais la tâche m’apparaît encore plus délicate cette fois… Bon, essayons quand même. Et commençons par dire que cet album mêlant habilement électronique et guitares (et plus puisque affinités, voir plus loin) s’inscrit à mon sens dans la filiation du phénoménal White2 de Sunn O))) (on y revient toujours, mais après, promis, j’arrête), ce qui est plutôt un bon début.

 

La pochette de Mark Fell – assez jolie, d’ailleurs, et en tout cas lumineuse – ne doit pas nous tromper : la musique de KTL est dans l’ensemble fort sombre, et constitue – ici, en tout cas, je ne m’engagerai pas pour ce qui est des précédents enregistrements – une bande-son fort adéquate pour spectacle horrifique (à l’exception peut-être de l’extraordinaire « Phill 2 », ma piste préférée de l’album…), ou du moins morbide (après tout, Kindertotenlieder, hein…). Et il y a toujours quelque chose de menaçant dans les drones de KTL, quelle que soit la forme qu’ils adoptent.

 

En témoigne d’emblée l’angoissant et subtil « Phill 1 », qui mêle avec adresse drones vrombissants et notes plus aériennes, mais dans le genre spectral. Le résultat est imparable, et augure du meilleur pour la suite. Un magnifique travail de design sonore, superbement réalisé.

 

« Study A », le morceau le plus court de l’album – ben voui, il fait moins de dix minutes… –, joue sur un registre assez différent. Mettant l’électronique en avant, il est bien plus déstructuré, mais non moins réussi. L’angoisse sourd à nouveau de cette piste pouvant évoquer un orgue malade sur lequel jouerait un (dangereux) schizophrène, qui se complairait dans les notes les plus graves, chtoniennes, et les plus aiguës, crispantes, sans trop s’arrêter sur les intermédiaires. Ça monte, ça monte… et ça s’interrompt brutalement, avant de reprendre, puis de s’interrompre à nouveau, et de repartir une dernière fois sur un mode non moins menaçant. Très bon.

 

Suit « Tony », qui est peut-être (très relativement, hein) la piste la plus « classique » de l’album (ou plus exactement, disons, la plus directement évocatrice de ce groupe que j’ai promis de ne plus mentionner dans ce bref compte rendu), même si elle s’inscrit dans le prolongement de ce qui précède (la cohérence de l’album, jusqu’ici tout du moins, ne saurait faire de doute). Ça n’en est pas moins une indéniable réussite, dans le registre sourdement inquiétant, avec cependant quelques discrètes interventions presque percussives, et en tout cas plus lumineuses, ce dernier caractère annonçant la suite.

 

Et cette suite, c’est un pur chef-d’œuvre… « Phill 2 », pour faire dans le drone, se montre moins inquiétant, et plus planant, que ce qui précède. Mais, surtout, c’est un morceau… interprété pour l’essentiel par l’orchestre philharmonique de Prague, sous la direction de Richard Hein, et sur des arrangements de Jóhann Jóhannsson (même si O’Malley et Rehberg sont là à leurs postes respectifs, bien sûr). Dès les premières notes de contrebasse, d’une profondeur inégalable et fournissant le canevas du morceau, on sent qu’on va se régaler à l’écoute de ce drone atypique, riche de cordes flamboyantes, avec quelques cuivres en prime. Et on a bien raison : ce morceau, d’une richesse rare, d’une subtilité dans les textures inégalée, est une authentique merveille, qui marque durablement. C’est bel et bien, à mon sens tout du moins, le sommet de V.

 

Reste enfin une longue curiosité (la plus longue piste de l’album), ne relevant pas vraiment de la musique (alors que ce qui précède, si, non mais oh). « Last Spring: A Prequel » est en effet un enregistrement d’une installation des théâtreux (marionnettistes, ai-je cru comprendre) mentionnés plus haut, en rapport donc avec Kindertotenlieder. Il s’agit donc pour l’essentiel d’une lecture/interprétation – en français – réalisée par le comédien Jonathan Capdevielle. C’est très sombre – j’aurais même envie de dire « cauchemardesque », croyez-en mon expérience – et porté sur l’emphase. Un texte de polésie cruelle, qui m’a évoqué dans un premier temps Lautréamont ou Artaud (ça situe un peu, tout de même). La voix extraordinaire du comédien (ventriloque, je crois) crée à elle seule une ambiance étonnante. Mais bon : ça reste de l’art/du théâtre/de la polésie (rayez les mentions inutiles s’il y en a), aussi ne serez-vous guère étonnés si je vous dis que ça ne me parle pas plus que ça… surtout après la claque de « Phill 2 ».

 

Ce dernier bémol mis à part – un long bémol il est vrai, mais cohérent dans le projet du duo, alors bon –, il ne saurait faire de doute que V est un excellent album. Je vous le recommande chaudement. Et faites-moi le plaisir d’écouter – au moins… – « Phill 2 » ; si ça ne vous transporte pas, ben, moi, je vous parle plus, na.

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"Clefs pour Lovecraft", de S.T. Joshi

Publié le par Nébal

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JOSHI (S.T.), Clefs pour Lovecraft, suivi d’une Bibliographie des textes critiques par Jean-Luc Buard, [Starmont Reader’s Guide n° 13. H.P. Lovecraft ; A Look At Lovecraft’s Letters], ouvrage composé et traduit [de l’américain] par Joseph Altairac, introduction et postface de Joseph Altairac, Amiens, Encrage, coll. Travaux, série Cahiers d’études lovecraftiennes, [1982, 1987] 1990, 158 p.

 

Ce deuxième Cahier d’études lovecraftiennes donne la parole à S.T. Joshi, qui est, rappelons-le, probablement ZE spécialiste mondial de Lovecraft à l’heure actuelle, et était déjà un exégète renommé il y a 20 ans de cela, lors de cette publication française (quand bien même, à l’époque, il n’avait pas encore livré sa monumentale biographie I Am Providence, que je viens tout juste de me procurer, et dont je vous causerai le moment venu).

 

Il s’agit pour l’essentiel d’un guide de lecture passionné (et passionnant) publié dans le Starmont Reader’s Guide n° 13, et complété pour ce qui est de la correspondance (le grand dada de Joshi, rappelons-le) par l’article « A Look At Lovecraft’s Letters ». Joshi s’y montre un ardent défenseur de l’œuvre de Lovecraft sous toutes ses formes, prenant ainsi le contre-pied d’un Lyon Sprague de Camp, par exemple (là encore, je lis sa biographie prochainement). L’auteur y insiste notamment sur la richesse philosophique de cette œuvre (sans faire l’impasse sur ses aspects « gênants », mais en les relativisant ; pour un point de vue « légèrement » moins enthousiaste sur la culture philosophique de Lovecraft, se référer à la postface aux Lettres d’Innsmouth ; on notera que Joshi parle, à mon sens de manière bien excessive, d’une adhésion de Lovecraft au « socialisme » sur le tard, quand il ne s’agissait guère pour lui que de se rallier au New Deal… voire, de manière plus frontale, au fascisme) et sur les qualités stylistiques à son sens sous-estimées du Maître de Providence (et peu importe l’abondance d’adjectifs, ou plutôt si, mais elle est envisagée positivement). Un guide de lecture « amoureux », donc.

 

Après avoir situé l’homme dans son temps, Joshi présente ainsi les différentes facettes de son œuvre (envisagée globalement, notamment pour des raisons philosophiques, donc). Les fictions, tout d’abord, sont rassemblées dans différentes catégories. Sont ainsi évoqués la « veine dunsanienne » (l’occasion pour moi de préciser que je vais enfin, très prochainement, lire du Lord Dunsany), puis les histoires « de Nouvelle-Angleterre », ensuite celles relevant de ce que Joshi préfère appeler « Mythe de Lovecraft » plutôt que « Mythe de Cthulhu », et enfin les autres textes, révisions incluses. Tout cela ne révolutionne pas forcément l’exégèse lovecraftienne, mais se lit fort bien, et se montre souvent convaincant.

 

La non-fiction est ensuite évoquée à son tour. Un premier chapitre traite des essais et poèmes, Joshi insistant sur leur volume respectif (mais il se montre assez sévère à l’encontre de la polésie lovecraftienne, et ce n’est certainement pas moi qui lui jetterai la pierre…). Mais, surtout, j’en retiens le chapitre – extérieur, donc – consacré à la correspondance, pour laquelle l’auteur se montre particulièrement enthousiaste ; il faut dire que, ne serait-ce que par son volume, cette partie de l’œuvre de Lovecraft (car il s’agit bien, pour Joshi, d’une œuvre) a de quoi chambouler bien des prénotions. Et Joshi de succomber à l’exclamationite aiguë, emporté par son enthousiasme… Cela dit, c’est bien compréhensible. Et l’on ne peut que regretter que l’entreprise initiée par Bourgois de publication de lettres choisies (et éventuellement abrégées, du moins je le suppose, puisque c’est le cas dans les volumes publiés outre-Atlantique) n’ait pas connu de suite… Quoi qu’il en soit, ce chapitre est probablement le plus intéressant de ce petit ouvrage, et Joseph Altairac a certes très bien fait de l’intégrer dans ce guide de lecture, où il a tout à fait sa place.

 

Je passerai sur la conclusion, très pro-lovecraftienne donc, mais qui ne fait guère que synthétiser les développements antérieurs.

 

Ces Clefs pour Lovecraft sont complétées, tout d’abord, par une « Bibliographie des textes critiques. H.P. Lovecraft : Matériaux pour un répertoire de la littérature secondaire, de provenance, de sujet ou de langue française (1936-1990) » signée Jean-Luc Buard. Nécessairement obsolète aujourd’hui (de l’eau a coulé sous les ponts… mais je note que l’auteur présentait ce texte comme une première esquisse, destinée à être complétée ultérieurement, et je ne sais pas ce qu’il en est…?), je ne doute cependant pas qu’elle me sera d’une grande utilité.

 

Joseph Altairac livre ensuite un portfolio d’illustrations (pour « Les Montagnes Hallucinées » et « Dans l’abîme du temps ») de Howard V. Brown ; j’avoue ne pas y être réceptif, c’est le moins qu’on puisse dire… Je retiens par contre son éloquent article « Lovecraft a-t-il été traduit ? – À propos des traductions chez Denoël », qui prend l’exemple des « Montagnes Hallucinées » pour montrer à quel point Lovecraft a été massacré par Jacques Papy (et autres), invalidant avec brio l’étrange assertion de Cocteau selon laquelle le style de Lovecraft « gagne encore à être traduit en français »… Si l’on y ajoute les nombreuses notes du même Oncle Joe au guide de lecture de S.T. Joshi, on est plus que convaincu de la nécessité de retraduire Lovecraft par rapport aux anciennes éditions en « Présence du futur » (il faut donc que j’arrête de dire des bêtises pingres à ce sujet, que ce soit pour  Les Contrées du Rêve ou  Cthulhu. Le Mythe ; et vivement la prochaine publication chez Mnémos des Montagnes Hallucinées !).

 

Un petit ouvrage intéressant, donc. Pas le plus révolutionnaire de l’exégèse lovecraftienne, mais néanmoins tout à fait recommandable.

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