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"True Grit", de Charles Portis

Publié le par Nébal

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PORTIS (Charles), True Grit, [True Grit], traduit de l’anglais (États-Unis) par John Doucette, postface de Donna Tartt, Paris, J’ai lu, [1968] 2011, 253 p.

 

Western toujours, avec un vrai classique du genre, le roman de Charles Portis ayant d’ailleurs été adapté par deux fois au cinéma, la première par Henry Hathaway avec John Wayne, la seconde par les Coen-Coen, ce qui, à la lecture de la bête, ne m’a pas vraiment étonné (le béotien que je suis n’a bien évidemment vu aucun de ces films…).

 

True Grit est une histoire de vengeance. Rien de plus classique, en somme. Sauf pour ce qui est de la personnalité de l’héroïne et narratrice, Mattie Ross, originaire de l’Arkansas, qui n’est pas exactement du genre à manger froid. La gamine de 14 ans, petite peste presbytérienne insolente au possible, entend bien faire payer la mort de son père au mystérieux Tom Chaney (sur qui le sort s’acharne…), par tous les moyens envisageables. Aussi l’intrépide jeune fille se rend-elle seule sur les lieux du drame, au Kansas, et, après avoir réglé de manière très adulte – et impitoyable – quelques affaires, elle s’empresse de chercher quelqu’un ayant le cran nécessaire pour que justice soit rendue.

 

Ça tombe bien : il y a Rooster Cogburn, marshal aux méthodes expéditives (il tire et pose les questions ensuite, quoi), vétéran de la guerre civile (il avait combattu avec le sinistre Quantrill) qui ne tarde pas à accepter l’offre de la fillette. Quelqu’un d’autre, cela dit, est sur les traces de Chaney, quand bien même il lui donne un autre nom : le Texas ranger LaBoeuf, qui entend livrer l’homme au visage taché de noir à la justice de son État, où il a tué un sénateur (et son chien). Ce qui ne fait pas vraiment l’affaire de Mattie Ross, qui n’a que faire des antécédents du meurtrier de son père. Toujours est-il que les deux officiers se mettent en route… avec la jeune fille dans leurs pattes : elle compte bien s’occuper de cette affaire personnellement. S’ensuit alors une traque brève et violente dans le Territoire indien (qui deviendra l’Oklahoma), où Chaney a trouvé refuge auprès de la bande de voleurs de Ned Pepper « le veinard »… avec qui Rosster Cogburn a comme qui dirait un contentieux.

 

Ce qui fait la force de True Grit, c’est à n’en pas douter la personnalité de sa narratrice, vieille fille qui se souvient de ses jeunes années qu’on ne qualifiera pas de tendres. Précoce, Mattie Ross l’est assurément ; mais c’est aussi une chipie invivable et sévère, prompte aux jugements définitifs et à la morale, citations bibliques à l’appui. Autant dire un personnage admirable et réjouissant, dont le récit est croustillant comme c’est pas permis. Mais les autres personnages ne sont pas en reste, et au premier chef le borgne vieillissant Rooster Cogburn (l’arrogant et un peu couillon LaBoeuf est quelque peu en retrait à côté de ces deux monstres), tantôt d’un charisme stupéfiant, tantôt d’un ridicule achevé et finalement touchant. Charles Portis campe remarquablement bien ses personnages, en quelques traits vigoureux et plein d’humour, qui laissent pourtant place à une indéniable complexité qui ne les rend que plus humains. Et c’est un vrai régal que de suivre ces héros improbables ou trop probables dans leur quête de vengeance.

 

Même si, à mon sens, le roman ne tient pas exactement toutes ses promesses. Le début – avant que la traque ne débute véritablement – est franchement exceptionnel : c’est vivant, drôle, bien écrit, servi par des personnages splendides, original… rien à jeter, là, c’est vraiment de la bonne. La suite, hélas, m’a semblé un peu plus convenue : si le ton employé par Mattie Ross reste des plus réjouissant, la traque tourne cependant à un western plus « classique », très bien fait certes, mais pour le coup un peu décevant à mes yeux.

 

Qu’on ne se méprenne pas pour autant sur mon propos : le fait est que j’ai passé un excellent moment à la lecture de True Grit, roman aux multiples facettes susceptible sans doute de bien des interprétations (sans avoir vu les films, je suppose qu’ils sont très différents dans leur tonalité…), et qui constitue un divertissement tout à fait recommandable, largement au-dessus du lot. Je n’en ferais cependant pas le chef-d’œuvre annoncé du fait de cette baisse de régime, relative sans doute, qui m’a quelque peu déçu… Reste l’impression d’un roman un peu bancal, qui aurait pu être énorme, mais se contente d’être très bon. On ne va pas faire le blasé, hein, ni bouder son plaisir… True Grit vaut assurément le détour.

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"Quatre Hommes pour l'enfer", de Pierre Pelot

Publié le par Nébal

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PELOT (Pierre), Quatre Hommes pour l’enfer, [s.l.], Le Navire en pleine ville, coll. Sous le vent-classiques, série Dylan Stark, [1967, 1980, 1997] 2006, 139 p.

 

Western toujours (encore que l’action soit plutôt située à l’est…), mais dans un registre assez différent de la plupart de ceux que j’ai pu lire jusqu’à présent. Le (très) court roman qu’est Quatre Hommes pour l’enfer est en effet, sauf erreur, le premier volume de la célèbre série « Dylan Stark » de Pierre Pelot (mais repris en troisième position au Navire en pleine ville ?). Et on fait ici dans le divertissement pur et simple, que l’on y voie un roman de gare ou une publication jeunesse, ou, pourquoi pas, les deux à la fois. Ce qui n’a bien évidemment rien de déshonorant, et – autant le dire de suite – c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai lu ce texte qui, pour être placé sous le sceau de l’efficacité, n’en est pas moins d’une plume travaillée et fort agréable ; simplement, il est clair que l’on n’est pas ici dans la même veine que, disons, Méridien de sang de Cormac McCarthy, pour prendre un exemple extrême…

 

L’action débute en 1864, en pleine guerre de Sécession. Le lieutenant de la Confédération Dylan Stark, métis de sang cherokee et français (pourquoi pas ?), refuse d’exécuter un ordre absurde au cours d’une bataille de toute évidence désespérée. Ce qui lui vaut d’être dégradé (sanction sans doute minime…).

 

Un an plus tard, nous retrouvons Stark simple soldat. Mais on reconnaît toujours ses qualités de meneur d’hommes, et c’est pourquoi on lui confie à peu de choses près une mission suicide, lui permettant de « se racheter » : il s’agit pour lui, accompagné de trois « mauvaises graines » (ou plutôt « mauvais soldats », promis au peloton d’exécution), de dérober aux Yankees un troupeau de bétail qui ferait le plus grand bien aux rebelles, ce qui permettrait en outre de fixer l’ennemi sur ses positions actuelles. Ni une ni deux, Stark accepte de se lancer dans cette périlleuse entreprise. Déguisés en nordistes, ces quatre hommes (on ne dira pas « quatre salopards », mais il y a de ça) s’enfoncent donc derrière les lignes ennemies pour jouer aux cow-boys…

 

La chose la plus admirable dans Quatre Hommes pour l’enfer, à mon sens, c’est que Pierre Pelot, pour écrire un divertissement jeunesse, s’applique néanmoins sur le plan de la forme. Sa plume est travaillée, toujours fluide cependant, très agréable en somme. Le roman est certes très court – ça aide – mais il se dévore avec un plaisir constant. Ce « Dylan Stark » remplit ainsi parfaitement son office de « page-turner », sans rabaisser son lecteur pour autant.

 

Il n’est cependant pas sans défauts. Si le style est irréprochable et les personnages plutôt intéressants (esquissés très simplement, ils n’en ont pas moins du corps, et suscitent l’empathie), c’est du côté de l’histoire que ça pèche. En effet, Pierre Pelot a beau nous asséner qu’il s’agit là d’une mission suicide, on ne peut s’empêcher de trouver que tout se passe excessivement bien pour nos quatre hommes, qui triomphent de l’adversité sans le moindre souci. Tout se passe trop « facilement », et c’est regrettable. Cela n’empêche certes pas de lire avec plaisir Quatre Hommes pour l’enfer, mais cette impression de trop grande aisance est tout de même dommageable sur le plan de la crédibilité.

 

Ce qui m’amène à penser que le véritable défaut de ce roman, c’est sa trop grande brièveté. Sans doute faisait-elle partie du contrat, mais elle nuit à l’intérêt de ce « Dylan Stark », en passant trop vite sur les difficultés que nos héros rencontrent en chemin. Et, comme la plume est de qualité, le fait est que l’on en voudrait encore, et que l’on n’est pas totalement rassasié au bout du chemin. Pour ma part, c’est peut-être absurde de le dire mais je le dirai quand même, j’en aurais bien pris le double sans rechigner, bien au contraire.

 

Bilan en demi-teinte, donc. Quatre Hommes pour l’enfer est à n’en pas douter une lecture très agréable, j’y ai pris beaucoup de plaisir, mais c’est sans doute bien trop court pour convaincre pleinement. Dommage, parce qu’il y avait sans doute là matière à livrer quelque chose de tout à fait passionnant. Reste, en attendant, un divertissement tout à fait correct, bien écrit à défaut d’être totalement bien ficelé, que l’on recommandera sans hésiter au jeune public en premier lieu, sans que les lecteurs plus âgés ne soient exclus pour autant.

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"La Décimation", de Rick Bass

Publié le par Nébal

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BASS (Rick), La Décimation, [The Diezmo], traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Paris, Christian Bourgois – Seuil, coll. Points, [2005, 2007] 2010, 268 p.

 

Je poursuis mon exploration du genre western, cette fois avec un titre très récent. En effet, La Décimation de Rick Bass a été publié originellement en 2005, et écrit au moment de l’invasion de l’Irak par les forces américaines. Pas de hasard : le roman de Rick Bass se veut ouvertement politique, et consiste pour une bonne part en une dissection de la guerre, et de son cortège d’atrocités et d’absurdités. Et il s’inspire, à la base, de faits réels, quand bien même l’auteur a pris avec l’histoire quelques libertés rendues nécessaires pour développer la dimension psychologique de son propos.

 

Le roman débute dans la jeune République indépendante du Texas, quelques années à peine après le célèbre siège d’Alamo et la victoire subséquente des Texans du général Houston sur les Mexicains de Santa Anna à San Jacinto. Les tensions restent vives entre les deux nations, et le Texas fait souvent les frais d’expéditions plus ou moins « régulières » de soldats ou maraudeurs mexicains sur son sol.

 

C’est là ce qui « justifie » l’expédition montée par deux officiers texans, Green et Fisher, l’un incarnant l’amour de la patrie, l’autre la haine de l’ennemi. Il s’agit, avec le consentement ambigu du président Houston, de combattre les incursions mexicaines sur le territoire texan… et éventuellement de franchir la frontière pour se livrer à une expédition punitive chez l’adversaire. La troupe d’irréguliers se constitue dans l’enthousiasme, et le narrateur, âgé d’une quinzaine d’années, n’hésite guère à la rejoindre, de même qu’un de ses camarades d’enfance, chacun s’attachant plus particulièrement aux pas d’un des chefs de l’expédition. Cinquante ans plus tard, le narrateur raconte tout ce qui s’est alors produit, le fiasco invraisemblable (ou inévitable ?) de l’expédition texane, condamnée sans doute dès l’instant où elle a franchi le Rio Grande…

 

Mais, avant cela, la troupe s’est déjà livrée (sur le sol texan, donc !) au pillage le plus éhonté, bien loin de la guerre « civilisée » recommandée dans la lettre contenant les instructions de Houston. Et l’expédition de se diviser de plus en plus, nombreux étant ceux qui la quittent après ces fâcheux désordres, ou qui ne souhaitent pas poursuivre au-delà de la frontière. Mais notre narrateur est un indécis perpétuel, pour son plus grand malheur, et va accompagner Green et Fisher jusqu’au bout…

 

Les irréguliers écument les villages mexicains. Puis, à Mier, c’est l’affrontement avec les forces ennemies. Lors d’une bataille épique (et « glorieuse »…), les Texans massacrent leurs adversaires par centaines, mais finissent par succomber sous le nombre, et sont contraints de se rendre, avec l’assurance qu’ils seront considérés, malgré leur statut douteux, comme des prisonniers de guerre. Le roman prend dès lors une tout autre tournure (après ce point de départ qui n’est pas sans évoquer Méridien de sang de Cormac McCarthy, mais la suite n’a rien à voir, la forme est incomparable, et le propos n’est pas le même), et le narrateur s’étend sur le calvaire enduré par les prisonniers texans au Mexique, entre tentatives d’évasion et travaux forcés (à vrai dire, notre narrateur en vient à construire son Pont sur la rivière Kwaï…). Atrocités et absurdités sont cependant toujours au programme, et trouvent leur expression la plus éloquente dans la pratique barbare du diezmo, la décimation du titre…

 

Le propos de Rick Bass est assurément critique, et on est bien loin ici de la gloriole en technicolor de l’Alamo de John Wayne. L’auteur interroge la naissance du Texas dans le sang, et met en évidence sa part d’ombre la plus répugnante. Le contexte de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines laisse bien entendu sa marque sur le roman.

 

Mais il y a plus, et La Décimation est probablement avant tout l’histoire d’hommes dépassés par les événements auxquels ils participent, jeunes couillons engagés de la sorte sur le chemin d’un difficile et douloureux apprentissage, qui les constituera parfois de manière franchement inattendue, ou au contraire, avec un certain sens de la fatalité, les précipitera le long d’une pente qu’ils ont choisie sur un coup de tête… D’où l’identification avec les chefs de l’expédition Green et Fisher (le véritable chef de l’expédition historique est à peine évoqué, et relégué à un rang subalterne pour les besoins du récit).

 

Le sort des prisonniers texans émeut, forcément, malgré les horreurs qu’ils ont pu commettre auparavant. Il faut dire que le diezmo vient largement les compenser, illustration ô combien parlante du règne absurde du hasard en la matière. Les personnages sont ainsi en quête de sens dans un monde qui leur dénie toute réponse satisfaisante…

 

Riche en scènes marquantes, porté par un questionnement plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord, La Décimation est à n’en pas douter un bon roman. J’ai cependant eu le tort, probablement, de le lire immédiatement après Méridien de sang, dont il n’a certes pas la puissance, sur le fond comme dans la forme… Forcément, la note est moindre (si tant est qu’il soit pertinent de noter…). Mais je ne doute pas des qualités indépendantes du roman de Rick Bass, lecture assurément enrichissante et pertinente.

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"Contes noirs", d'Ambrose Bierce

Publié le par Nébal

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BIERCE (Ambrose), Contes noirs, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Papy, préface de Jacques Papy, Paris, Rivages, 1991, 159 p.

 

D’Ambrose Bierce, je n’avais à peu de choses près lu jusqu’à présent que l’indispensable Dictionnaire du diable, dans lequel tout le cynisme et l’humour noir propres à l’auteur se déploient à merveille. Mais j’avais depuis longtemps l’envie de me plonger dans les nouvelles de ce maître réputé de la forme courte, et en premier lieu ses nouvelles fantastiques. Il m’avait déjà été donné d’en lire quelques-unes (dont « Un habitant de Carcosa » dans Le Cycle d’Hastur, nouvelle également reprise dans le présent recueil, mais qui y tombe un peu comme un cheveu sur la soupe), et j’étais curieux d’en lire davantage. D’où ma lecture de ces Contes noirs, mais je suis loin d’en avoir terminé avec cet auteur, plusieurs autres de ses recueils patientant dans ma volumineuse pile à lire.

 

Le traducteur Jacques Papy (que je connaissais essentiellement pour ses traductions – tronquées… – de Lovecraft) affirme dans un avant-propos que le cynisme, la misanthropie et l’humour noir ne sont guère caractéristiques des textes repris ici ; je n’en suis pas si sûr : et c’est bien quand ces éléments entrent en jeu que je me suis le plus régalé, le plus souvent. Mais il est vrai que l’on y voit avant tout Bierce se livrer à l’exploration de quelques registres de l’horreur (surnaturelle ou pas), allant du pathétique au grand-guignol. On y trouvera nombre d’histoires de fantômes ou de morts qui ne le sont pas vraiment, de mises en scène macabres jouant avec les sens des victimes comme du lecteur, et l’ambiguïté est un élément fondamental de ces douze courts textes (comme à vrai dire du fantastique classique, sans doute).

 

On ne peut qu’admirer l’art d’Ambrose Bierce. Sa plume est adroite (a fortiori quand elle s’avance sur le terrain de l’humour noir), et la construction des nouvelles confine au modèle du genre, à la fois complexe et ambitieuse sans jamais pour autant desservir le propos.

 

Cependant, je ne peux qu’avouer une légère déception à la lecture de ce recueil. Très subjective : encore une fois, je n’ai guère de choses à reprocher à l’auteur sur le strict plan formel. Mais voilà : à la lecture de ces douze Contes noirs, je crains de m’être ennuyé plus que de raison… Les chutes, aujourd’hui, semblent souvent galvaudées, et l’adresse de l’auteur ne parvient pas à chasser les quelques désagréments que l’on peut ressentir malgré tout à la lecture de ces brefs textes (à mon sens tout du moins). Et je crains d’avoir trouvé, surtout, cette collection un brin malhabile du fait de la grande répétition des thèmes qui la caractérise, et qui donne un peu l’impression (sauf rares exceptions dont « Un habitant de Carcosa », donc) de lire un peu toujours la même chose…

 

Aussi, finalement, ne puis-je guère déterminer quels textes m’ont vraiment marqué. Tout se brouille dans un fouillis global de « ghost stories » ou d’histoires de profanation de sépultures plus ou moins efficaces, si indéniablement travaillées, et j’ai du mal à en faire ressortir le meilleur…

 

Essayons tout de même de citer les textes les plus marquants à mes yeux. J’évoquerais tout d’abord « La Route au clair de lune », étrange préfiguration du « Dans le fourré » de Ryûnosuke Akutagawa (dans Rashômon et autres contes), cependant moins stimulante. Quelques nouvelles empruntant un cadre « western » (ça tombe bien) m’ont également paru sympathiques, notamment en ce qu’elles dégagent une ambiance très particulière ; on peut citer dans ce registre, par exemple « Une sacrée garce » ou encore « L’Inconnu », qui constituent à mon sens le meilleur du recueil. Mais le reste ne m’a pas plus marqué que ça, en dépit, donc, de l’indéniable astuce dans la composition dont fait preuve Ambrose Bierce. On y trouve une théorie de maisons hantées (j’accorderais ici une mention spéciale à « Le Troisième Orteil du pied droit »), des sépultures violées (ce qui peut donner des nouvelles très différentes ; citons cependant celle qui ouvre le recueil, « Par une nuit d’été », plus amusante qu’autre chose dans son horreur baroque), des fantômes plus ou moins authentiques… Mais on tourne un peu tout le temps autour des mêmes thèmes et, au final, en ce qui me concerne, c’est la lassitude qui l’a hélas emporté…

 

Cela dit, malgré cette expérience finalement guère concluante, je n’en ai pas fini avec les nouvelles, notamment fantastiques, d’Ambrose Bierce, et compte bien remettre le couvert prochainement. J’aurai d’ici là le temps de changer d’avis…

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"Mahamoth"

Publié le par Nébal

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Mahamoth

 

Mahamoth était à l’origine un jeu de rôle créé par John Grümph (voyez Oltréé !, par exemple) et diffusé en PDF. Il a ensuite été repris sous un format moins « amateur » par les XII Singes, dans leur collection « Intégrale » utilisant le « dK System », et c’est de cette édition que je vais vous entretenir aujourd’hui. Le jeu se présente sous la forme de deux petits livrets de 80 pages chacun (le premier est ouvert à tous ; le second, hélas fragile, est consacré aux « secrets » réservés au meneur de jeu) et d’un écran (très – trop ? – souple).

 

L’univers est assurément le gros point fort de Mahamoth : qualifié de « space & sorcery » (admettons), il mêle « space opera » relativement classique mais foisonnant à base de vaisseaux-mondes (on dira ici « vaisseaux-Horde ») et aventure épique. Un cadre de jeu très riche, qui semble orienté vers l’action à première vue (hélas, la campagne proposée en témoigne, mais j’y reviendrai…), mais qui me paraît suffisamment souple et complexe à la fois pour autoriser bien des pratiques de jeu différentes.

 

L’humanité, réduite à quelques milliers d’individus, traverse l’espace depuis tant de générations qu’on en a perdu le compte à bord de treize gigantesques vaisseaux-Horde. Poussée par le Culte de la Mère, sensée avoir donné naissance à Mahamoth, dont chaque vaisseau représente un organe, et qui aurait également fourni aux voyageurs les tox, des sortes de drogues permettant de libérer des capacités psychiques insoupçonnées relevant peu ou prou de la magie, elle est en quête du Château blanc, terme de son odyssée immémoriale.

 

Mais, au cours de ce voyage, l’humanité est finalement parvenue dans l’espace simérine, plus précisément aux environs de Maelström, une gigantesque cité surplombant un trou noir. Là, les chétifs humains ont rencontré des races extraterrestres diverses, dont, essentiellement, les Seigneurs Simérines, qui règnent sur l’ensemble, et trois espèces majeures (Rokhraeders, Tokohides et Marchands) engagées dans une féroce compétition, et qui n’ont guère apprécié l’arrivée inopinée des « singes sans poils ». Un gigantesque conflit s’en est ensuivi, au cours duquel l’humanité a finalement gagné sa place dans l’espace simérine, même si les tensions restent vives.

 

Les vaisseaux-Horde, depuis leur arrivée dans cette zone, ne se croisent plus que de temps à autre, lors de conjonctions. Les joueurs incarnent des « missionnaires », parias cependant tolérés en raison de leur caractère nécessaire, qui font le lien entre les différents vaisseaux et les espèces extraterrestres. Et ils risquent fort, du coup, de se retrouver bien malgré eux impliqués dans la lutte souterraine devant à terme décider du destin de l’humanité tout entière…

 

Ce très bel univers, d’une richesse insoupçonnée pour un si petit format, est décrit le long de trois chapitres (ou « chants »). Les deux premiers, figurant dans le manuel des joueurs, sont constituées de notes encyclopédiques rangées par ordre alphabétique, puis de considérations générales sur les dix principaux vaisseaux-Horde (trois sont considérés perdus, et à peine esquissés ici), incluant des remarques sur le pouvoir, les factions en présence, les événements récents et des rumeurs, qui sont autant de pistes de scénarios. Le troisième, enfin, réservé au meneur de jeu, dévoile l’envers du décor : les rumeurs et événements précédemment rapportés y sont explicités, et l’on en apprend beaucoup sur les diverses grandes factions, dans une ambiance passablement conspirationniste très bien foutue. J’aime vraiment beaucoup : la densité d’informations est remarquable, il y a de nombreuses bonnes idées, parfois assez originales eu égard au fond « classique » de l’univers de Mahamoth, et tout cela donne amplement de quoi faire, bien plus sans doute que ce à quoi on pouvait s’attendre pour un jeu de rôle « à concept » tel que ce « prêt à jouer ».

 

Le système me paraît également intéressant, surtout dans la mesure où il est très simple, reposant sur des données chiffrées peu abondantes et suffisamment précises, et sur des atouts et handicaps variés sans être étouffants. Je n’aurais qu’une réserve à émettre : le rôle du « dK » à proprement parler (un dé pouvant apporter des bonus sur certains scores, mais risquant de susciter des « contrecoups-K » éventuellement très néfastes) me paraît un peu ambigu, et d’un intérêt finalement limité. Reste que cela m’a l’air simple et fluide dans l’ensemble, et je n’en demandais pas davantage.

 

Le seul (gros) bémol de cette édition concerne à mon sens la campagne en cinq scénarios qui clôt le livret des secrets. Passablement dirigiste et extrêmement bourrine, elle ne me paraît clairement pas à la hauteur de ce très bel univers qui a tant à offrir…

 

Mais au final, cette dernière réserve mise à part, j’ai donc été extrêmement séduit par Mahamoth, son univers très enthousiasmant et son système fort simple. Une très bonne surprise, donc. Je ne sais pas s’il me sera un jour possible d’y jouer, mais je ne peux que l’espérer…

 

Je reviendrai sur la collection « Intégrale » des XII Singes et sur le « dK System » prochainement, avec B.I.A., un autre jeu qui me fait bien saliver…

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"Savage Worlds : Le Manuel des joueurs"

Publié le par Nébal

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Savage Worlds : Le Manuel des joueurs

 

Aujourd’hui, on va faire très très bref. Je n’ai en effet pas grand-chose à dire à propos de ce Manuel des joueurs pour le jeu de rôle générique Savage Worlds, dans la mesure où il se contente largement d’exposer le système de jeu, « fast, fun & furious », dont je vous ai déjà parlé en traitant de Deadlands Reloaded. Néanmoins, ce petit livre gratuit (offert avec Casus Belli, ai-je cru comprendre ?) a beau être en gros deux fois plus court que le jeu complet, il contient tout ce qui est nécessaire pour se lancer dans une partie… à part un univers. C’est tout ce qui manque. Je reviendrai donc peut-être dessus si jamais Black Book publie un supplément intéressant en matière de background.

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"Lettres à sa fille", de Calamity Jane

Publié le par Nébal

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CALAMITY JANE, Lettres à sa fille, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Sully et Grégory Monro, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Rivages, [1979, 1997, 2006] 2007, 126 p.

 

Où l’on persévère dans le western, mais avec un texte un peu particulier. En effet, bien que cette édition française n’en fasse pas du tout mention, même pas pour s’interroger à ce sujet, les Lettres à sa fille de la célèbre Calamity Jane sont un canular gros comme moi. Et probablement l’œuvre de Jean McCormick, celle, donc, qui se prétendait la fille de Calamity Jane (et de Wild Bill Hickok, tant qu’à faire – lisez ou relisez Deadwood de Pete Dexter). Mme McCormick, élevée dans l’Est par un certain Jim O’Neil auquel sa « mère naturelle » l’aurait confiée à l’âge de trois ans, fait cette révélation le 8 mai 1941, au micro de l’émission « We the People » sur CBS. Et elle n’en démordra jamais. Calamity Jane était bien sa mère, et a écrit pendant vingt-cinq ans ces lettres sur un cahier (une sorte de journal, finalement).

 

Pourtant, le moins que l’on puisse dire est que le personnage qui transparaît dans ces lettres détonne avec l’image canonique de Calamity Jane, telle que l’histoire la rapporte, ou qu’on la retrouve « magnifiée » dans Lucky Luke (nostalgie…) ou Deadwood (donc). Celle qui avait hérité de ce surnom pour son attitude très mâle et son langage de charretier, gâchette mais aussi tour à tour conductrice de diligence, infirmière et prostituée, probablement analphabète qui plus est, devient ici une mère aimante (malgré son abandon…), rongée par les remords et la solitude. Au fil de ces lettres apocryphes se dessine une figure maternelle ambiguë, où la légende pleine de bagarres de bar, de Sioux et de hors-la-loi, se mêle à des considérations sentimentales variées aussi bien… qu’à des recettes de cuisine (les féministes n’ont pas du tout apprécié ce « détournement », bien lointain de la figure d’Américaine émancipée avant l’heure qu’elles avaient collée à celle qui se présente ici régulièrement comme « Mme Hickok »…).

 

Ce court texte, a fortiori du fait de son caractère fantasmé, est donc largement anecdotique. Bien évidemment dénué du moindre intérêt littéraire, il est tout au plus rigolo dans son délire… Il est cependant assez touchant, par ailleurs. Tant dans son portrait improbable de l’héroïne de l’Ouest victime de sa solitude et de ses obsessions, mère aimante qui ne peut témoigner de son amour, que dans ce qu’il laisse supposer de la personnalité de l’auteur probable de ces lettres. Finalement, bien plus que Calamity Jane, c’est en effet ici Jean McCormick qui devient une figure de légende, dans un registre pathétique. Celle que l’on est tenté de qualifier de mythomane au dernier degré émeut dans sa pathologie, qui ne manque pas d’évoquer celle de « sa mère » telle qu’elle est exposée dans Deadwood (et j’imagine qu’il n’y a là pas de hasard), notamment dans sa manière de prétendre à l’amour éternel que se vouaient Jane et Wild Bill.

 

Au fil des pages, on est ainsi tour à tour charmé et amusé. Ces lettres n’ont qu’un intérêt très limité, donc, mais elles n’en exercent pas moins une certaine fascination. Et finalement, malgré leur caractère de canular, elles en viennent, bien malgré elles sans doute, à interroger de manière pertinente l’héroïne de l’Ouest, et, plus largement, le processus d’accaparement des figures légendaires de la Frontière afin de constituer un mythe contemporain. L’histoire des hurlements poussés par les féministes à la lecture de ce texte en est un bon témoignage. Des personnages de la stature de Calamity Jane ou Wild Bill Hickok ne s’appartiennent plus, ils deviennent des phénomènes de foire exhibés par des « héritiers », certes généralement d’ordre « spirituel » et non « biologique » comme ici, amenés à servir bien malgré eux une cause ou une autre.

 

« Print the legend », comme disait l’autre… Les nombreuses rééditions de ce « fake » qui ne trompe plus personne aujourd’hui sont un témoignage de la pertinence de cette sentence. Et quand bien même c’est par la petite porte un peu honteuse des inconnus désireux de se forger à tout prix une légende, Jean McCormick a finalement réussi son pari : elle est entrée dans l’histoire.

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"Méridien de sang", de Cormac McCarthy

Publié le par Nébal

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McCARTHY (Cormac), Méridien de sang, ou Le rougeoiement du soir dans l’Ouest, [Blood Meridian, or The Evening Redness in the West], traduit de l’américain par François Hirsch, Paris, L’Olivier – Seuil, coll. Points, [1985, 1988, 1998] 2001, 416 p.

 

Western toujours, avec un monument, mais qui se mérite. On a très tôt attiré mon attention sur ce roman du grand Cormac McCarthy (dont je n’avais lu que La Route jusqu’à présent, je plaide coupable…), avec force louanges, et je ne pouvais pas décemment passer à côté. J’ai donc lu la bête. Et, oui, je l’ai aimé, ce livre. Beaucoup, même. Mais il m’a fait souffrir, aussi. Et je suis bien embêté, maintenant, pour en parler… Parce que si l’on est sans doute ici en présence de ce qui se fait de mieux en matière de western littéraire, aux côtés, disons, de Lonesome Dove de Larry McMurtry et Deadwood de Pete Dexter, l’impact n’est cependant pas le même, l’enthousiasme n’est pas aussi immédiat, et Méridien de sang demande probablement un certain temps de digestion pour être pleinement apprécié. Mais, à mon habitude, j’écris peu ou prou ce compte rendu à chaud… Et ce n’est donc pas sans une certaine perplexité que je tapote sur mon clavier.

 

Pourtant, la digestion a déjà commencé : j’ai, à l’heure où je vous parle, une opinion nettement plus positive de ce roman qu’au moment où je le lisais. Tandis que j’en tournais les pages, j’avais toujours au ventre la crainte de passer à côté de quelque chose, tant ce roman est dense. Et, je ne le cacherai pas non plus, même si j’étais régulièrement fasciné par la plume de l’auteur, louée à juste titre et d’une puissance évocatrice rare, j’étais en même temps quelque peu rebuté par l’austérité, la sécheresse de la prose de McCarthy, mêlant laconisme des dialogues et phrases interminables accumulant les « et ». Pour dire le vrai, j’ai assurément mis du temps à lire ce roman… aussi, sans doute, parce que je m’ennuyais un peu à sa lecture – je le confesse –, entre deux claques magistrales réveillant mon intérêt. Mais Méridien de sang fait partie de ces livres pas évidents qui ne prennent tout leur sens qu’une fois la dernière page tournée, et le temps de laisser un peu mariner tout ça…

 

Roman assez abstrait, il se résume en quelques lignes, malgré sa densité étouffante. Au milieu du XIXe siècle, nous suivons un gamin qui part pour le Texas (et y arrive en l’espace de quelques pages, là n’est pas le propos). Et ce gamin semble baigner dès le départ dans une atmosphère de violence effroyable, qui ne fera que grandir en atrocité au fil des pages, des tueries, des massacres. Car notre gamin se retrouve bientôt à rejoindre une bande d’irréguliers franchissant la frontière pour buter du Mexicain (à ce propos, je vous parlerai prochainement de La Décimation de Rick Bass), puis intègre une milice d’odieuses fripouilles hautes en couleurs vendant leurs services infâmes au plus offrant pour scalper de l’Indien (et plus puisque affinités).

 

On passe ainsi d’un périple individuel à un dérèglement collectif, où la violence devient de plus en plus omniprésente, et où la « cause » des origines ne manque pas de sombrer dans l’oubli, plus rien ne venant au bout d’un temps « justifier » les brigandages, rapines et tueries commis par cette horde sauvage…

 

À la tête de ces tueurs sanguinaires, on trouve une belle brochette de psychopathes, tel le sinistre Glanton. Mais le plus impressionnant, et de très loin, est le juge ; colosse bigger than life, surhomme cynique, le juge exerce la fascination d’un serpent, et marque de son empreinte l’ensemble du roman. Rarement ai-je vu, en littérature, de salaud aussi charismatique. Personnage aussi immonde que terrifiant, le juge incarne toute l’horreur des déchaînements de violence accumulés par Cormac McCarthy. Mais il est à mille lieues des truands de bas étage qui composent le gros de la milice. Ce chasseur-là est un esthète du crime, qui théorise l’horreur à grands renforts de sophismes dérangeants. Figure démoniaque, le juge a la beauté du diable, et ses tours de passe-passe relèvent de la sorcellerie pure. Il est la personnalité centrale de Méridien de sang, une ordure sans commune mesure ; ne serait-ce que pour le juge, il faut lire le roman de Cormac McCarthy.

 

Mais il n’y a pas que le juge, bien sûr. Il y a aussi cette plume extraordinaire, tour à tour lapidaire et baroque ; une plume dense, ainsi que je l’ai déjà signalé, et sur laquelle on peut à l’occasion achopper. Mais sans conteste la marque de fabrique d’un immense écrivain, capable de susciter des visions d’anthologie, à la limite du délire. Tenez, un exemple :

 

« Ils sillonnèrent pendant des semaines les terres frontalières à la recherche d'un signe des Apaches. Déployés sur cette plaine ils se déplaçaient dans une perpétuelle élision, agents consacrés du réel, partageant le monde qu'ils rencontraient et laissant pareillement éteint sur le sol derrière eux ce qui avait été et ne serait plus. Cavaliers fantômes, pâles de poussière, anonymes dans la chaleurcrénelée. Avant tout on eût dit des êtres à la merci du hasard, élémentaires, provisoires, étrangers à tout ordre. Des créatures surgies de la roche brute et lâchées sans nom et rivées à leurs propres rivages rapaces et damnées et muettes rôder comme les gorgones errant dans les brutales solitudes du Gondwana en un temps d'avant la nomenclature où chacun était tout. »

 

Western très noir et ultra-violent – là où, par exemple, Glendon Swarthout dans Le Tireur tétanisait en usant du chirurgical, Cormac McCarthy, lui, alterne avec maestria sécheresse et déferlements de grand-guignol, pour un effet tout aussi frappant –, Méridien de sang n’est pas un livre « facile ». Et je n’en ferais pas non plus un livre « palpitant ». Il se mérite. Mais il est à n’en pas douter d’une puissance qui n’appartient qu’aux meilleurs romans.

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"Une enfance comanche", de Bianca Babb

Publié le par Nébal

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BABB (Bianca), Une enfance comanche. La véritable histoire de ma capture et de ma vie avec les Indiens Comanches, [« Every Day Seemed to be a Holiday » : the Captivity of Bianca Babb], traduit de l’anglais [États-Unis] par Frédéric Cotton, introduction de Frantz Olivié, Toulouse, Anacharsis, coll. Famagouste, 2013, 72 p.

 

Après une petite pause, retour aux westerns. Enfin, plus ou moins : c’est que, cette fois, il ne s’agit pas d’une fiction, loin de là même, mais d’un témoignage. Ce très bref texte qu’est Une enfance comanche est en effet le récit de la captivité de Bianca Babb, enlevée alors qu’elle avait 10 ans, le 4 septembre 1866, au Texas, par des Comanches. Elle resta sept mois avec eux – pas deux ans, comme elle crut s’en souvenir au moment de la rédaction de ce texte, dans les années 1920 –, avant d’être rendue à son père.

 

Ce témoignage a surgi tardivement – il n’a été édité que très récemment – et est d’une valeur exceptionnelle. Non pas tant par son sujet – l’introduction passionnante de Frantz Olivié nous éclaire sur la longue histoire des Indian captivity narratives, de même que sur cette étrange institution des enlèvements – que dans la mesure où nous avons cette fois tout lieu de croire qu’il s’agit bel et bien d’un témoignage de première main, l’œuvre de Bianca Babb elle-même, et non une version « arrangée » par un journaliste ou ghost writer.

 

Or, justement parce qu’ils étaient généralement « arrangés » aux fins de publication, les Indian captivity narratives, qui furent longtemps très populaires, tendaient à verser dans le sensationnalisme, et, soit à présenter les Indiens comme des êtres foncièrement cruels et détestables, soit à donner dans la condescendance évangélisatrice. Autant de travers qui ne marquent pas le texte de Bianca Babb, lequel, en dépit de quelques (rares) inexactitudes relevées en notes, colle le plus possible aux faits sans véritablement émettre de jugement d’ordre moral.

 

Qu’on ne s’y trompe pas : cela ne signifie pas que Bianca Babb, en livrant le récit de sa captivité, verse dans l’angélisme. Il est bien une occasion où elle a des mots durs pour les Comanches – ou plus exactement pour certains d’entre eux, elle ne généralise pas –, et c’est le moment tragique de son enlèvement, avec son frère Dot, par des Indiens qui tuèrent sous leurs yeux leur mère… C’est pour le moins compréhensible. En outre, la petite Bianca, quand elle se vit offrir la possibilité de retourner chez les Blancs, n’a certes pas craché sur l’occasion, et, si elle a abandonné difficilement sa « mère squaw », elle n’en fut pas moins particulièrement heureuse de retrouver son père, puis son frère, libéré lui aussi contre rançon quelque temps plus tard.

 

Mais le récit de sa captivité à proprement parler est du plus grand intérêt, et présente une tonalité assez unique. Sans jamais idéaliser les Indiens ou se faire d’illusions sur sa situation précaire – sans doute a-t-elle frôlé la mort à plusieurs reprises, mais son courage teinté d’innocence l’en a toujours préservée –, Bianca Babb livre néanmoins un récit de sa captivité fort différent de ce que l’on trouvait habituellement dans les Indian captivity narratives… et le tableau qu’elle en dresse est presque idyllique. « Every day seemed to be a holiday », nous dit-elle – et cette déclaration singulière est tellement marquante qu’elle fut choisie par les éditeurs américains de son texte, tout récemment, en guise de titre. En se tournant vers ses quelques mois au milieu des Comanches, la vieille dame parvient à s’en tenir aux faits, mais aux faits tels qu’ils pouvaient être perçus par une enfant de 10 ans ; « C’était toujours amusant d’aller à une danse de guerre »… L’atrocité du point de départ est ainsi compensée par un récit presque onirique, à la charmante naïveté enfantine que l’on sent d’autant plus sincère, de ces jours anciens passés parmi des Indiens qui étaient sur le point de voir leur culture disparaître.

 

Aussi le récit de Bianca Babb est-il précieux sur le plan ethnologique, tout en dégageant une indéniable émotion ; le rapport de la petite Texane avec sa « mère squaw » est ainsi particulièrement touchant, déchirant presque. Et ce en dépit des inévitables faiblesses du style, bien évidemment dénué de toute qualité « littéraire » au sens strict, de la vieille dame qui n’avait rien d’un écrivain, mais n’a pas pour autant confié ces réminiscences à un plumitif chargé de leur donner plus d’éclat. Aussi l’aridité et la maladresse du texte en viennent-elles à constituer des forces de cette Enfance comanche.

 

Une longue introduction passionnante et bien vue, un témoignage poignant et unique en son genre : Une enfance comanche est un petit texte tout à fait enrichissant, et qui vient utilement compléter certaines des merveilleuses nouvelles de Dorothy M. Johnson dans Contrée indienne.

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Faudra venir, hein

Publié le par Nébal

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Et ce sera donc le 24 octobre, à la Librairie Charybde, 129 rue de Charenton, Paris XII.

 

Viendez.

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