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"Lazare"

Publié le par Nébal

Phenix--Romech-Ramful-.jpg

 

 

Une nouvelle écrite a priori en 2001 (j’avais donc dix-neuf ans) pour un fanzine à numéro unique édité par le camarade Sébastien Duranton, et consacré au thème du Phénix (couverture de Romech Ramful). Je viens de la retrouver, et me suis dit que cela pouvait être amusant de la partager avec vous…

Cette nouvelle, outre les besoins de « l’appel à textes », avait à mes yeux un double objectif : le premier, qui a débouché sur les lourdes mais rigolotes descriptions de l’introduction, c’était d’essayer de rendre par la prose le décor dans lequel je vivais quand j’allais passer mes vacances en Dordogne ; le second, surtout, c’était – déjà… – de tenter de faire une sorte de lovecrafterie, mais sans recourir aux déités imprononçables et autres travers des derletheries ; je dois dire qu’à la relecture, je suis pour le coup plutôt satisfait de cet aspect du texte, et j’en suis le premier surpris, après toutes ces années : j’ai en effet le sentiment d’y avoir saisi, d’une certaine manière, et avant de me pencher vraiment sur la question, une forme d’essence de la philosophie lovecraftienne et, au-delà des thèmes, des techniques de composition du Maître de Providence…

Bien sûr, le résultat est très maladroit, très adolescent, avec de la pompe comme c’est pas permis. Mais pour un ado à la puberté tardive, finalement, c’était pas si mal, je trouve… N’hésitez pas à me donner votre avis sur ce péché de jeunesse (et j’en ai quelques autres en réserve ; tremblez !).

 

Le ciel a une couleur, ici. Je n’en ai jamais vu de pareille. C’est surtout vrai le soir, quand le soleil se couche lentement au-dessus des forêts de pins, inondant de surréalistes lueurs rose-orangées les frais bocages, quand les nuages immobiles prennent des teintes irisées, quand tout, subitement, se fige ; le vent, habituellement violent, tombe ; les pins mettent un frein à leur compétition acharnée vers le ciel, droits comme des « I ».

L’atmosphère s’immobilise.

Ensuite, quand le soleil a enfin disparu, la lune rousse prend le relais, et la campagne s’éveille à la vie nocturne. Le vent semble peu à peu revenir, portant avec lui odeurs des champs et stridulations d’insectes, zigzaguant parmi les fourrages dans un subtil bruissement. Au loin on entend les cris d’étranges et invisibles animaux, mystérieux. Et le ciel prend son temps, l’obscurcissement vient lentement, tout semble prendre plaisir à végéter dans cette splendeur crépusculaire.

C’est cette Dordogne-là que j’aime. Les pins rapides qui surgissent du sol calcaire et rivalisent dans leur croissance, tandis que les vieux chênes, les chênes centenaires, laissent les années les porter, insouciants, vieillards grabataires contemplant d’un air mi-méprisant, mi-compatissant la frénésie des jeunes pousses en soif de maturité.

J’aime me promener ici, à cette heure, loin des sinistres fermes à l’apparence rebutante, méli-mélo de couleurs inadaptées, combat éternel et vain entre la brique et la pierre, au milieu des charpentes noueuses et maladroites des hameaux familiaux ; loin de ces malsaines et arrogantes demeures des grands propriétaires bourgeois du XIXe siècle que l’on nomme ici « châteaux », bâtisses sans âme et sans goût, affichant leur opulence éhontée au milieu de parcs énormes, fermés aux regards de la canaille par de vieux grillages rouillés en pointes. Il ne faut pas s’arrêter à ces dégradations que l’homme inflige à son sol ; fuir, au contraire, ces pollutions irrémédiables, parcourir les champs, fouler la paille, contourner ces étangs desséchés où s’abreuvent encore de saines bêtes impassibles. Il faut s’enfoncer dans les ténèbres, dans les forêts hautes et majestueuses ; il faut courir les plateaux calcaires, au paysage par endroit si sec qu’il transporte le rêveur dans un Ouest mythique. Il faut sentir, enfin, sentir la rosée qui perle sur les fougères, ou, à l’opposé, le vide retentissant de la sécheresse. Sentir la cendre, quand le sol blanc vire tristement au gris au gré d’un incendie, traçant les contours d’un paysage d’apocalypse ; et la pluie sur la cendre, puis sur l’herbe qui repousse, et sur les arbres, enfin, ces grands pins qui ont abrité nos ancêtres quand ils se vêtaient de peaux de bêtes, et qui verront les mystérieuses et fascinantes civilisations qui succéderont à notre morne engeance.

Dans cette partie de la Dordogne, il n’y a rien d’autre. C’est le Périgord Blanc, le plus sec, le plus vide. Nous ne sommes pas encore au « Pays des Mille Châteaux », ni non plus au-dessus des béantes cavité renfermant les secrets indéchiffrables de l’histoire de l’Homme, que dissimule l’Est, le noir Est de la région. Il faut nous contenter de la nature, du peu qui a pu être préservé, et de la masse remodelée par le paysan au fil des siècles. Et c’est tout.

 

Quand je suis de bonne humeur, je me dis que ce n’est pas si mal. Hélas...

Mais je vais trop vite.

 

Je n’ai certes ni le but, ni l’envie, d’écrire une brochure touristique vantant les maigres mérites de la contrée. Mais c’est ainsi : quand le rideau se lève, l’observateur se trouve de prime abord confronté à un décor.

Ensuite seulement viennent les coups de théâtre.

 

C’était un soir comme un autre, et, comme les autres soirs, je me livrais aux délices de ma traditionnelle virée nocturne à travers bois. Je faisais ainsi depuis l’acquisition de cette ferme, à l’extrémité ouest du département, à quelques kilomètres à peine de la Gironde et des Charentes. Tous les soirs, depuis mon installation, je me livrais à ce rituel, vagabondant sous les étoiles là où me guidait mon instinct ; souvent, je marchais vers la Lune, traversant des hameaux abandonnés avec la gibbeuse pour unique lanterne, conférant une allure spectrale aux vieilles églises romanes de la région, d’une sobriété – le mot est faible – inqualifiable, toutes les mêmes en fait, avec leur petit cimetière alentour, dans lesquels les tombes les plus récentes renvoient au temps, moins lointain ici qu’ailleurs, où les hommes lissaient leur fine moustache à la semblance de l’empereur, et où les bourgeoises provinciales engoncées dans leur corset jouaient au loto et au whist, tandis que les paysans, les éternels paysans, travaillaient la terre selon des méthodes qui remontaient bien plus loin encore. Une échappée dans le temps comme dans l’espace.

Ce soir-là, j’avais franchi le petit enclos du couchant, m’attardant à peine devant les remises en bois branlant du fond de la cour, établies tant bien que mal par les anciens propriétaires à grand renfort de clous tordus. Il y en avait une que le fiston avait aménagé en un véritable bunker, un parc à cochons hérissé de mitrailleuses antiaériennes de bois de mauvaise qualité, jonché de Lebels à bandoulière de chanvre. C’était un fiston du temps de la dernière guerre, il est mort il y a deux ans.

Plus loin, la forêt, bien sûr, cette forêt que j’aimais tant, avec ces semblants de collines, et ce sol blanc, éternellement blanc. Je n’avais étrangement encore jamais pris cet itinéraire. Ici, la forêt se faisait bien plus touffue qu’à l’ordinaire, une véritable forêt vierge, à l’accès délicat. Cela m’enchantait. Je m’enfonçais avec délices sous le plafond de pins, me frayant tant bien que mal un passage à travers ronces et fougères. Le terrain se faisait plus accidenté, des falaises naines commençaient à s’affirmer.

Au-dessus de moi, je ne distinguais plus les étoiles. Je marchais dans une profonde obscurité. Me connaissant – j’étais bien des fois rentré très tard, ou très tôt, selon le point de référence –, j’avais pris la précaution de me munir d’une lampe de poche.

Cette excursion avait décidément un certain parfum d’aventure.

Mon imagination vagabondait, elle aussi. Je me disais que, peut-être, personne n’avait jamais pris ce chemin, que j’étais une sorte de pionnier. Peut-être, comme ces trois enfants de Montignac, allais-je découvrir un nouveau Lascaux ; ou des habitats troglodytes taillés à même les falaises calcaires, ainsi qu’à Brantôme ou la Madeleine, peut-être même comme la Roque Saint-Christophe ? Non, quand même pas... Mais tout semblait possible, dans ce musée naturel, ce berceau de la Vie.

 

Tout, oui.

 

Mais je ne m’attendais certes pas à ça.

 

J’étais si stupéfait, je tombais presque du surplomb sur lequel je me dressais. J’étais devant un véritable cratère, le sol s’abaissait bien d’une quinzaine de mètres, et la végétation, si abondante et dense sur le pourtour, disparaissait complètement de ce sol cendré.

En soi, la nature fournissait déjà un assez étonnant spectacle. Mais la main de l’homme était passée par là.

Devant moi s’élevait une tour cyclopéenne, que j’estimais à vue de nez d’une quarantaine de mètres. C’était une construction assez lovecraftienne, un grand bloc de pierre noire à la surface désespérément lisse, quasiment sans ouverture – tout juste une meurtrière par-ci, par-là –. La tour avait une base pyramidale d’une trentaine de mètres de largeur, se resserrait à quatre mètres du sol à une vingtaine de mètres puis, deux mètres au-dessus, à une dizaine de mètres, taille qu’elle conservait jusqu’à son sommet. Je ne parvenais pas à identifier, ni la matière, ni l’âge de la structure.

Après quelques minutes d’ébahissement stupéfait, poussé par la curiosité propre à ma profession, je me décidais à aller voir la bâtisse de plus près. Après quelques essais infructueux de descente de là où je me trouvais, par dépit je me mis à faire le tour du cratère. Je débouchai ainsi sur une sorte d’escalier naturel, et pus approcher l’objet de ma convoitise.

C’était un bloc, vraiment, quelque chose d’incomparable, de massif, dantesque... assez terrifiant, en fait : cela n’aurait pas dû se trouver là ! Je fis le tour de la construction, distinguais une lourde porte de bois noir ferrée sur le versant est, entourée de deux fenêtres ogivales, a priori des vitraux, et surmontée d’une sculpture taillée à même le roc de la tour, figurant un oiseau majestueux, aux proportions improbables, jaillissant d’une gerbe de flammes. L’espace d’un instant, je fus saisi de l’envie de pousser la porte, ou d’y frapper, je ne sais pas, mais je me retins en considérant un peu plus loin une ouverture qui déniait au cratère la forme parfaitement circulaire qu’il présentait jusqu’alors. À coup sûr, il s’agissait d’une route, et on l’avait empruntée très récemment (traces de pneus de Land Rover, très fraîches).

 

C’est ainsi que je fis, sans m’en douter encore, la connaissance d’Antoine Lazare et de la congrégation du Phénix Noir.

 

*           *            *

 

Le lendemain, je fus pris d’une fébrilité qui m’était inhabituelle. Je voulais tout savoir sur la tour, et tout de suite. J’y allais à la lumière du jour, et revenais chez moi en empruntant la route que j’avais débusquée, laquelle serpentait au milieu de la forêt sur environ trois kilomètres. Il n’y avait aucune signalisation, et la route était très défoncée, mais, sans aucun doute, on l’empruntait régulièrement. Elle débouchait à l’orée d’un petit village.

Je patrouillais à travers les rues, à l’affût du moindre renseignement. J’interrogeais les vieux du coin, mais nul ne semblait avoir jamais entendu parler de la tour ; plus d’un me prit pour un fou. Mais je l’avais vue, bon sang, et par deux fois ! J’étais ahuri de constater que ma conversation n’éveillait même pas chez eux la moindre étincelle de curiosité. Il y eut bien ce vieux poivrot, dans l’unique et miteux bistrot du village, pour me parler des « rites ancestraux » que des « voyous de Satan » perpétraient dans les ruines des nombreuses commanderies templières de la région, reliquat de traditions centenaires soigneusement conservées lors des veillées ; mais, à l’évidence, ce n’étaient pas des Templiers qui avaient bâti la tour. Je commençais en fait à me dire qu’il n’y avait que deux possibilités la concernant : ou bien elle était plus vieille que l’homme lui-même – réminiscence de fantasmes adolescents... –, ou bien elle était l’œuvre d’un architecte dément et remontait tout au plus au siècle dernier, vraisemblablement à la queue du siècle, d’ailleurs.

           

Je cherchais à tout hasard des permis de construire, et n’en trouvais pas : cela ne voulait rien dire, nombre de constructions, surtout celles qui, comme la tour, s’élèvent au cœur des forêts, sont bâties dans la plus totale illégalité, et elle pouvait de toute façon remonter à une époque où il ne se trouvait personne pour exiger une telle autorisation. Mais cela ne facilitait guère mon enquête.

Je me mis donc à fouiller le cadastre, cherchant quel pouvait bien être le propriétaire du terrain. Je finis par découvrir le nom d’Antoine Lazare, lequel semblait posséder nombre de terres alentour. C’était un riche exploitant agricole, producteur de vin, domicilié dans un de ces « châteaux » qui n’ont de château que le nom.

J’y allais, en m’arrêtant devant la grille, plus précisément : je ne voulais pas approcher ce Lazare sans en savoir plus sur son compte. Je me contentais donc de faire le tour du propriétaire, un tour ma foi très long : la propriété s’étendait sur plusieurs hectares envahis d’une dense végétation qui dissimulait à mes yeux le logis du sieur Lazare. À l’extrémité septentrionale du terrain se trouvait un pré plus dégarni, orné d’un petit lac, autour duquel galopaient une vingtaine de splendides chevaux de race pure. Mais je ne pouvais toujours pas distinguer la demeure. Il est à noter que si le terrain de la tour appartenait à monsieur Lazare, il n’avait aucune connexion directe avec le château.

Je rentrai chez moi, et feuilletai mes archives personnelles, cherchant un quelconque renseignement utile. Mais rien, si ce n’est qu’on lui avait refusé il y a deux ans l’A.O.C. La pêche n’était guère fructueuse... Mais c’était tout ce que j’avais pu obtenir après cette journée d’enquête.

 

Le lendemain, j’interrogeai les villageois des environs sur le discret propriétaire. On ne m’apprit rien d’intéressant : c’était « Monsieur Lazare », on en parlait comme d’un seigneur médiéval, « un brave m’sieur ben aimable, ben gentil... Oh, ça, c’est qu’on l’voyons point souvent : il reste au château, voyez-vous ? Mais c’étions point un homme fier. À la messe de Noël, l’a toujours une pièce pour ses pauv’ ! ». Et la tour ? « Qu’est tou qu’o l’est qu’tyeux ? ». Les réponses étaient très similaires d’un villageois à l’autre. Certains affichaient bien une certaine rancœur contre « tyeu con d’seigneur », mais c’était tout, et les motifs étaient d’une banalité affligeante. « L’étions ben discret », me dit-on souvent. C’étions ben vrai !

L’après-midi, je partis pour Bordeaux, je voulais bénéficier d’une base de données plus importante. Mais rien, rien de rien. Une chose pourtant : il semblait être d’une grande richesse.

 

Je rentrai chez moi frappé d’une profonde lassitude.

 

*           *            *

 

Il fallait que je sache. En me levant, j’étais prêt à aller voir Lazare et à lui dire... je ne sais pas, au juste. Lui dire quoi ? Je ne savais rien sur lui, rien sur la tour, rien. J’aurais eu l’air d’un parfait crétin.

Mais un événement soudain me fit reculer cette visite. Alors que je fulminais dans mon salon, j’entendis frapper à ma porte.

C’était inhabituel. Je vivais seul, isolé, et n’avais pas eu le temps – ni l’envie, à vrai dire – de nouer des relations de bon voisinage. Je ne connaissais personne dans un rayon de quatre-vingt kilomètres à l’exception de mes collègues de la rédaction, et ceux-ci n’avaient jamais fait le déplacement jusqu’à chez moi. Ils n’avaient d’ailleurs aucune raison de le faire... J’étais curieux de voir qui pouvait bien me rendre visite, et m’avançai vers la porte. A travers un volet entrouvert, j’eus le temps, sur le chemin, de distinguer la voiture de mon visiteur, garée au coin de la route boueuse qui menait à ma modeste propriété, une voiture noire, trois portes, tournée dans le sens du départ. Il y avait un « A » sur le coffre, et la voiture était immatriculée en Gironde.

J’ouvris la porte.

C’était une jeune fille à l’air apeurée, au physique gracieux, vêtue  sobrement, mais avec élégance. Une de ces filles de campagne condamnées à l’abandon de leur havre estudiantin une fois par semaine, pour rendre visite aux parents. Comme elle ne disait mot, tanguant d’une jambe à l’autre, je fis :

— Vous désirez ?

— Vous êtes bien Christian Krüss, le journaliste ? répondit-elle d’une voix timide.

— Exact.

— Véronique Bouillon.

Elle me tendit la main. Je la lui serrai énergiquement, à mon habitude. Ce geste la fit frémir.

Il commença à tomber quelques gouttes, et je la voyais trembler. Attribuant sottement cela au froid, je l’invitai à entrer se réchauffer. Elle me suivit dans le salon, jetant des coups d’œil inquiets à droite, à gauche. Elle me dit qu’elle ne s’attendait pas à ça, qu’elle n’imaginait pas la maison d’un journaliste ainsi. D’un ton peut-être un peu brusque, je lui demandai à quoi devait ressembler la maison d’un journaliste. Elle sursauta. Prenant conscience de ma rudesse, je tentai de me rattraper en lui proposant un café. Elle accepta, ajoutant qu’elle le sentait plus nécessaire que jamais. Cette petite a le sens de l’intrigue, me disais-je en allant à la cuisine faire le nécessaire. Pendant ce temps, elle restait assise, toujours tremblante malgré le chauffage et le feu de cheminée cumulés, nerveuse. En préparant le café, je tentai de la décontracter – elle ne semblait toujours pas décidée à m’expliquer le sens de sa visite –, en parlant de banalités. Elle n’était guère loquace.

Je vins m’asseoir en face d’elle en lui tendant sa tasse, et la regardai au fond de ses yeux noirs. Elle attendit un moment, soutenant avec difficulté mon regard, lapa une gorgée de café noir bouillant, puis, dans un soupir :

— Je viens pour vous parler d’Antoine Lazare. Mes parents m’ont dit que vous leur aviez posé des questions à son sujet.

Je n’osais l’espérer.

— Oui, en effet, j’aimerais en savoir plus sur ce monsieur..

— Et sur la tour, bien sûr. Surtout, même.

Elle avait dit ça d’une voix plutôt froide. De mon côté, j’étais stupéfait. Je ne m’attendais de sa part qu’à de vagues ragots sur le seigneur du coin, et voilà qu’elle me parlait de la tour, objet véritable de mon enquête !

— Je sais pas mal de choses à ce sujet, que personne d’autre ne sait, sans doute. Pas ici, en tout cas. Vous êtes la première personne à qui j’en parle. Mais... je voudrais savoir... Qu’est-ce que vous voulez, au juste ?

— En savoir plus sur la tour. Je l’ai aperçue lors d’une promenade, et...

— Oui, elle n’est pas loin d’ici, dit-elle, manière de couper court à de trop longues et hasardeuses explications.
Elle semblait comprendre la curiosité que m’inspirait la tour, et sans doute l’avait-elle à un moment quelconque partagée.

Sentant qu’elle avait des choses potentiellement intéressantes à dire, je lui demandais si elle ne trouvait pas gênant d’être enregistrée. Elle hésita, puis : « Allez-y ». Je courai chercher mon magnétophone (que je n’avais plus vraiment utilisé depuis mes études à Strasbourg), et revins m’installer en face d’elle. Rec. Start. Elle attaqua aussitôt, sans que j’eus à lui poser de questions.

— Si j’ai entendu parler d’Antoine Lazare, c’est par le biais de mon frère, Guillaume. Il avait... Il a un an de plus que moi. Ça a toujours été un type assez... noir, déprimé. La vie ne l’avait pas gâté, non plus. Il avait toujours eu des problèmes, il... Enfin, c’est ce qui l’a amené à Lazare. Ou plutôt... Oui, c’est Lazare qui est venu à lui. On était au bar de V..., on sortait comme on le faisait de temps en temps. J’essayais de lui remonter le moral, il... il avait eu des problèmes. On était à une table, au fond. Et Lazare est entré. Il est venu directement à nous, nous a payé des verres. Il semblait jovial. On ne le connaissait pas, on n’avait même jamais entendu parler de lui, en fait. Mais il était très familier. Et... il a commencé à parler du Phénix Noir.

— Le Phénix Noir ?

Je ne voyais pas où elle voulait en venir. Je craignais d’avoir affaire à une mythomane. « Phénix Noir »... ridicule, un nom pareil ! Le genre de pseudos kitsch à souhait que prennent les méchants dans les films de SF de série Z ! Peut-être avais-je pensé tout haut : elle me fusilla du regard.

— C’est sérieux ! Le Phénix Noir, c’est comme ça que s’appelle la secte de Lazare. Elle se réunit à la tour !

Je l’interrompis :

— Attendez... Je ne veux pas mettre votre histoire en doute, mais... J’avais pensé à une organisation de ce genre. À Bordeaux, j’ai consulté le rapport sur les sectes : pas de Phénix Noir, pas de Lazare...

— Je sais... J’avais vérifié moi aussi. Mais c’est pas étonnant, ils sont très discrets...

— Discrets ? Vous venez de me dire que Lazare en a parlé devant vous, et dans un lieu public encore !

Elle attendit. Je pensai avoir fait mouche. Mais elle ne voulut pas s’avouer vaincue :

— Il était persuadé que je n’en parlerais pas... Ou qu’on ne me croirait pas, ce qui revient un peu au même, poursuivit-elle un m’assénant un regard culpabilisant.

Je voulus être conciliant :

— Mettons.

— Oui, ils ont très discrets, c’est pas comme les autres sectes, vous savez, avec leurs recruteurs en costards, et...

— Oui, le service promotionnel, avec les bouquins qui expliquent « comment la transcendance trilinéaire de la bi-molécule de Klogg permettra à l’Homme Éveillé d’atteindre la grâce dans le sein de Gaïa » !
Je voulais la faire rire, c’était plutôt raté. Elle me jeta un œil noir et reprit :

— Non, pas de... service promotionnel. Ils sélectionnent leurs proies, et c’est Lazare lui-même qui... recrute. C’est un cercle d’initiés.

— Ça ne doit pas faire beaucoup d’adhérents, ça. Les gourous, en général, cherchent à faire rentrer le plus de fric possible...

— Lazare se fout du fric ! Il veut... autre chose.

Elle ne paraissait pas disposée à me dire tout de suite quoi. Peut-être ne le savait-elle pas, d’ailleurs. Peut-être n’était-ce qu’une vague idée qu’elle n’osait pas me confier.

— Au début, Guillaume l’envoyait paître... Mais Lazare n’abandonna pas. Il revint le voir, à plusieurs reprises, et lui reparla du Phénix Noir, mais plus précisément, sans doute, qu’il ne l’avait fait au bar. Là, il avait juste dit que c’était une association qui aidait les jeunes en difficulté... comme Guillaume. Et Guillaume s’est laissé séduire. Je m’en rendais compte, un peu, il paraissait... différent. Et, un soir, il est parti. Je m’en suis aperçu. Au début, je croyais qu’il faisait le mur... Je me suis habillée, et je l’ai suivi, à distance. Il a longtemps marché à travers la campagne. Je n’étais pas très discrète, mais il ne m’a pas remarquée. Il a pris la route qui mène à la tour. Je l’ai suivi dans la forêt... Il y avait une vingtaine de types, là-bas, tous fringués en noir, avec des torches. Et Lazare au milieu, avec un air de compassion. Il était vêtu d’une sorte de robe de cérémonie... Il a tendu les bras vers mon frère, l’a serré, très fort, et ils sont entrés dans la tour.

Elle finit son café d’un trait. Il devait être froid, désormais.

— Je suis rentrée chez moi, j’étais terrorisée... J’aurais voulu... Je ne sais pas, l’appeler, lui dire de rester, me montrer dans la clairière ! Mais... ils me faisaient peur, oh, j’avais peur !

Elle fondit en larmes. Je la laissai se reprendre, tentai maladroitement de la réconforter. Dans un grand effort, elle poursuivit :

— Le matin, quand je me suis levée, mes parents étaient stupéfaits, mon père fulminait, même. Guillaume avait laissé une lettre dans laquelle il disait qu’il partait pour l’Espagne, qu’il voulait trouver un boulot là-bas, et qu’il avait lâchement préféré couper court aux tergiversations parentales. Il remerciait mes parents pour tout ce qu’ils avaient fait. Ma mère était au bord des larmes... Mes parents se raisonnèrent, se dirent qu’il était majeur, que, même si ce n’étaient pas des façons, ils pouvaient pas l’empêcher... Moi je savais la vérité, qu’il n’était pas en Espagne, mais à quelques kilomètres d’ici seulement... Mais j’ai rien dit, j’ai pas osé... et on l’a oublié. Deux semaines après, on a reçu une carte de Barcelone, où il disait qu’il avait trouvé du boulot dans un atelier de menuiserie, et une copine, aussi. Des conneries, tout ça... Mais j’ai pas lâché l’affaire.

Elle me tendit un petit carnet, qu’elle avait sorti de son sac, et se leva.

— Voilà tout ce que j’ai pu trouver en trois ans. Je vous le laisse. Mais... c’est dangereux, monsieur Krüss.

Je voulus la retenir, mais elle s’en alla dans un coup de vent, exténuée, bondissant dans sa voiture en sanglotant.

Je n’avais plus envie de rire, il semblait bien y avoir quelque chose là-dessous... En mon for intérieur, pourtant, je jubilais : une secte aux méthodes peu orthodoxes ! Une matière de rêve pour un somptueux papier qui me permettrait de fuir cette horrible presse locale dans laquelle je m’étais embourbé pour monter à Paris ! Exactement ce qu’il me fallait...

 

*           *            *

 

 

 

NOTES DE VÉRONIQUE BOUILLON CONCERNANT ANTOINE LAZARE ET LE PHÉNIX NOIR, CLASSÉES PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE.

 

11 novembre 1918 : Naissance, à V..., de Antoine Arthur Alphonse de Rougemont, fils du baron Philippe Antoine de Rougemont et de madame Sophie Renée de Rougemont.

6 février 1937 : Mort, dans un accident de train, des parents Rougemont. Antoine part pour Paris, faire des études de lettres classiques.

Fin 1939 : Mobilisation d’Antoine de Rougemont.

1940 : Fait prisonnier à Dunkerque, il est envoyé dans un stalag. Il s’évade trois fois, et rejoint Vichy. Fonctionnaire à Bordeaux. Nommé pour la Francisque en décembre.

1941 : Démissionne en janvier. Rejoint la résistance naissante sous le pseudonyme de Lazare, nom qu’il gardera par la suite. Coordonne les maquis.

1942 : Part pour Londres, puis pour Alger. Activités de coordination.

1944 : Participe à la Libération de Paris. Fonctionnaire du Gouvernement Provisoire.

1945 : Croix de la Libération et Médaille de la Résistance ; épouse Louise Alexandrine Béjard.

8 février 1946 : Mort de Louise Alexandrine Lazare (cause indéterminée).

10 mai 1946 : Démissionne de son poste et part s’installer à V..., au château de ses parents. Achète de nombreux terrains et se lance dans l’exploitation viticole dans le courant de l’année.

11 juin 1948 : Épouse Madeleine Picon, riche héritière foncière.

23 mars 1952 : Mort de Madeleine Lazare dans un accident de voiture.

1958-1959 : Maire de V... ; démissionne.

1962 : Publie à compte d’auteur, à très petit tirage, un ouvrage titré Phénix Noir : pour une nouvelle approche de la métempsycose (éditions Aube d’Or, ouvrage aujourd’hui introuvable).

1968 : Achète de nombreux terrains, dont celui où se situe la tour.

1973 : Médaille du Mérite Agricole.

1976 : Travaux non déclarés sur le terrain où se trouve la tour.

1980 : « Disparition » de trois jeunes hommes dans la région (un est censé être parti en Italie, les deux autres aux États-Unis ; aucune nouvelle d’eux depuis).

1981 : Malgré son grand âge, Antoine Lazare épouse Marie Pelard. Elle meurt dans l’année. Quatre « disparitions » inexpliquées.

1982-1999 : une centaine de « disparitions » dans un rayon de cent kilomètres. Semblant d’enquête à la disparition inexpliquée de Sophie Martin, domiciliée à V... ; affaire classée très rapidement.

27 juillet 1999 : « disparition » de Guillaume Bouillon.

 

À l’encre fraîche :

 

1999-2001 : Une dizaine de « disparitions » de même type.

17 Juillet 2001 : Le journaliste Christian Krüss enquête sur Antoine Lazare. Il réside non loin de la tour.

 

 

Griffonné à la hâte :

 

Je vous en prie, monsieur Krüss, prenez garde ! De toutes ces notes, j’ai pu déduire au moins une chose : Lazare est un homme DANGEREUX !!!

 

*           *            *

 

En refermant le carnet, je ne savais trop que penser. Les idées, les impressions se mélangeaient dans mon crâne, trop nombreuses, trop denses. L’avertissement de Véronique faisait bien son effet, certes : j’étais très clairement en présence d’un homme entouré de morts mystérieuses, et potentiellement responsable de près de 150 « disparitions » !

Penser à cela me fit soudainement prendre conscience d’autre chose : je le tenais, mon scoop, oh oui !

           

C’est sans doute cette exaltation qui explique que je n’ai pas entendu le cri de Véronique, ni remarqué l’arrivée de ces hommes en noir. Ou plutôt que je m’en suis rendu compte trop tard.

           

On m’assomma, et je perdis connaissance.

 

*           *            *

 

Quand je me réveillai, il faisait nuit. J’étais solidement attaché à une de mes chaises par une corde trop serrée qui me faisait terriblement mal. Je bénis mon évanouissement de m’avoir évité de ressentir cette souffrance plus tôt... et réalisai par la même occasion que j’étais vraiment dans une mauvaise posture.

Il y avait une odeur horrible dans la pièce, odeur d’essence, de sang, de sperme figé. Je ne savais pas d’où tout cela pouvait provenir. J’étais seul dans la pièce, prisonnier chez moi.

 

Puis quelqu’un entra, une torche à la main. C’était un vieil homme, octogénaire, sans aucun doute, mais très gracieux, et vêtu avec élégance d’un pantalon de toile beige du meilleur goût rehaussé d’une chemise bordeaux, avec redingote assortie. Il avait des membres secs et rachitiques, une tête cadavéreuse aux orbites profondes. Il semblait ne pas avoir de véritables lèvres, et la nudité de son crâne lui conférait d’autant plus un air de squelette.

Il s’assit face à moi, souriant.

— Ah ! Mon hôte est enfin réveillé, fit-il, sarcastique.

— Antoine Lazare, je présume ?

— Oh ! Est-il vraiment nécessaire de faire les présentations ? Vous me connaissez, désormais...

Je ne répondis rien.

— Charmant logis, fit-il en déambulant nonchalamment dans mon petit salon, tournant autour de ma chaise. Sobre et pittoresque... Bien, vraiment... Quel dommage, toutefois, cette odeur !

— Je n’en suis pas responsable.

— Oui. Bien sûr.

Il se retourna et s’avança vers le fond de la pièce, vers mon bureau. Je n’avais jusqu’alors pas remarqué qu’il y avait quelque chose dessus, recouvert d’un drap. Avec l’air d’un prestidigitateur, écarquillant les yeux, sourire de gamin, il retira le drap dans un petit ricanement de vieillard.

C’était insoutenable.

Véronique.

Brisée, éventrée, dans une sinistre position pornographique, défigurée, baignant dans son sang et dans le sperme des innombrables salauds qui l’avaient violée, avant et après sa mort. Son corps était couvert de cicatrices, de croûtes purulentes, parcouru de traînées rouges poisseuses.

Lazare se tourna vers moi :

— Eh bien, monsieur Krüss ! Voulez-vous jouir de la vie ?

— SALAUD !!!

— Tout de suite les grands mots ! Vous avez tort, mon ami, vos inhibitions sont de trop. (Et, regardant le cadavre de la jeune fille :) Délicieux, vraiment, vous ratez quelque chose...

           

Il revint s’asseoir face à moi, et je ne pus soutenir son regard, je baissai la tête et serrai les dents.

— Pourquoi ? fit-il soudain avec un air plus grave, presque... compatissant. Je sens cette interrogation résonner dans votre esprit. Pourquoi ? Pourquoi Véronique ? Pourquoi ces disparitions ? Oui. Les disparitions, bien sûr : l’enquête de la Bouillon vous a mis la puce à l’oreille. Une sacrée investigatrice, n’est-ce pas ? Mais la petite dinde aurait mieux fait d’écouter la voix de la raison, et ne pas confier les résultats de son enquête à qui que ce soit... Tiens, je viens de répondre à une de vos interrogations, sans même avoir la volonté de le faire... L’âge, très cher, c’est terrible, l’âge. J’ai beau faire, je deviens quelque peu gâteux, comme tout un chacun...

— Vieux fou !

— Là, le mot est un peu fort, Monsieur, et déroge aux règles les plus élémentaires de l’hospitalité qui veulent que l’on témoigne le plus grand respect à son invité...

Il m’assena une gifle étrangement forte de la part d’un tel vieillard.

— Pour votre irrespect.

Après une pause :

— Croyez-vous, monsieur Krüss, à la métempsycose ? Le vulgaire, aujourd’hui, préfère employer les expressions plus simplificatrices de « transmigration des âmes », ou, mieux encore, de réincarnation. Mais je ne vous apprend rien, bien sûr...

Sa suffisance dépassait toutes les bornes. Après une nouvelle pause narquoise, il reprit :

— La métempsycose, mon bon, est un fait. Et je parle d’expérience. Ce n’est pas un quelconque charlatan qui vous affirme cela, en se basant sur de vaines spéculations métaphysiques. J’ai été, certes, un de ceux-là. C’était du temps de la plus ancienne incarnation dont je me souvienne, celle qui, pour mon plus grand malheur, devait changer à jamais le destin de mon âme...

— Vous n’avez pas d’âme, vieux fou !

Il eut un petit rire chargé de mépris.

— Ceci, Monsieur, est de la poésie, de la métaphore de bas-étage, de la répartie facile. Et l’on n’établit pas la vérité à l’aide de petites piques semblables à celle-ci. La vérité est crue, sinistre, elle s’oppose en tout aux rêveries du poète, et il n’y a certes pas de quoi en rire. Je vous pardonne volontiers votre ignorance, mais apprécierais fort de ne plus être interrompu de la sorte. Ceci dans votre intérêt, bien sûr... Bien. Où en étais-je ? Ah ! Oui. Mon incarnation primordiale... Oui, le terme n’est guère adéquat, je vous le concède, mais notre langue est si pauvre... C’était au XIIe siècle. J’étais un jeune érudit de la maison de Trencavel, éduqué dans ce qu’il est hélas convenu aujourd’hui d’appeler « l’hérésie cathare ». Ces hérétiques détenaient, mon cher ami, le secret du monde – au milieu d’un nombre incalculable de sottises, il est vrai ; mais, en près de neuf cents ans de vie consciente, veuillez admettre que j’ai amplement eu le temps de distinguer le vrai du faux, en constatant la vérité, oui, Monsieur, la vérité, je l’ai vue, de mes propres yeux. Ils croyaient en la transmigration des âmes pour ceux qui n’étaient pas consolés, à l’attachement perpétuel de ces âmes perdues au sinistre monde du Démiurge. Et j’y croyais, moi aussi, bien sûr. Mais j’étais une anomalie, pour cette époque, un « esprit libre » dirait-on plus tard : je ne pouvais me contenter de croire, il me fallait savoir. Aussi entamai-je des recherches, auprès des juifs kabbalistes, auprès des Templiers, qui avaient été instruits des secrets de l’Orient mystique de par leurs contacts avec les serviteurs du Vieux de la Montagne. Je me rendis moi-même dans cet Orient, traversant al Andalous pour rejoindre le Maghreb, puis l’Égypte, où certains conservaient encore les secrets des prêtres d’Amon, et enfin l’Arabie heureuse. Un bien long périple, mon jeune ami. J’étais un vieillard quand il me fut donné, enfin, de dénicher la vérité auprès d’un mystérieux alchimiste rodant dans les ruines de Persépolis. Je ne puis vous expliquer ce secret, il vous faudrait bénéficier d’une culture hermétique que vous ne possédez certainement pas. Mais je pus, moi, le comprendre. Et ainsi me condamner moi-même au triste sort qui est le mien : être conscient de ses multiples incarnations, et se souvenir des anciennes. Le rituel que j’exécutai alors, en cette maudite année 1194, me fit périr sur le coup. Je flottai alors l’espace de trois cents jours dans l’éther, l’esprit coupé en deux. D’une part, je ressentais la décomposition de mon cadavre, et, de l’autre, dès le moment de l’étincelle mystique scellant l’union d’un spermatozoïde et d’un ovule, je me voyais renaître, sous la forme d’une cellule, puis d’un fœtus. Et soudain, tandis que le noir total se faisait sur mon squelette, l’éclatante lumière du jour me fit reparaître à la vie, au sortir du vagin de ma nouvelle mère, sous la forme d’une petite Japonaise... J’étais stupéfait... oui, vous me permettrez de garder le masculin, j’ai l’habitude de parler au nom de l’incarnation que je suis dans l’immédiat... J’étais stupéfait, donc... Je me souvenais de tout, tout, absolument ! Mais j’avais aussi gardé mon intellect d’adulte, et compris vite qu’il fallait garder en moi ce terrible secret : imaginez un peu la surprise de mes nouveaux parents si, dès ma naissance, je leur avais adressé la parole en occitan ! Je me taisais, donc, et calquais mon évolution sur celle des autres enfants. Je voulais vivre autrement, goûter à tous les plaisirs que pouvait m’offrir cette civilisation fascinante, fermée pour encore bien longtemps à toute intrusion occidentale ! Dans mon incarnation suivante, je fus un moine irlandais... Après... Ma foi, j’ai perdu le fil. Car telle est ma malédiction, très cher : j’ai tout fait ; j’ai tout vu ; j’ai tout vécu. Et je m’ennuie, Monsieur Krüss, je m’ennuie profondément.

Le monstre semblait torturé par la nostalgie, et las, si las, que j’éprouvais presque de la pitié pour lui. Il avait la larme à l’œil, mais reprit :

— Et j’ai ainsi découvert un autre secret : la vie, mon cher, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, la vie est une aberration, une absurdité. Croyez-moi, je parle d’expérience. Vous souvenez-vous de ce philosophe, au siècle dernier, dans votre patrie, cet Arthur Schopenhauer ? C’était moi, monsieur. Relisez-moi, vous verrez que je dis la vérité ; sinon pourquoi ces références incessantes à la philosophie hindoue ? Et cette phrase, mon ami, pesez cette phrase dont je resterai éternellement fier – c’est peut-être tout ce qu’il me reste : « la vie oscille tel un pendule entre souffrance et ennui. » Ceci résume tout.

— Mais n’explique rien.

— Vous daignez donc prendre part intelligemment à la conversation ! Mais c’est merveilleux, cela ! (Toujours ce rictus atroce de faucheuse.) L’explication arrive, mon bon, et elle coule de source. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai fait le constat amer de la futilité de la vie. Et je me suis dit qu’il fallait y remédier, je me suis senti investi d’une mission que je ne rechigne pas à qualifier d’humaniste, de philanthrope... Voyez-vous, nous sommes tous, dès l’instant fatal de notre naissance, condamnés à vie. Il n’existe pas d’échappatoire, les croyances manichéennes des parfaits sont à ce sujet un leurre total. Non, nous sommes attachés à ce terrible monde. Nous devons vivre. Alors autant que cela ne soit pas trop pénible. Bien sûr, il s’agit de laisser aux hommes ce don prodigieux de la nature qu’est l’ignorance : croyez-moi, le savoir est une chose terrible. Je n’enseigne donc pas à mes disciples le terrible sort qui est le leur, je me contente de leur apprendre à gérer au mieux l’instant présent. La jouissance, monsieur, le plaisir, voilà tout ce qui compte. Jouir de la vie à n’importe quel prix. Que ce soit dans la vertu ou dans le vice, peu importe : vivre, vivre vraiment, sans se poser de questions, sans s’arrêter au bien ou au mal. Je laisse les veaux inconscients et stupides dans leur petit bonheur, ils y sont très bien, et ne méritent de toute façon pas mieux. Ceux que j’aide, monsieur, ce sont ceux qui souffrent, ceux qui n’en peuvent plus, ceux qui sont à deux doigts de basculer dans le néant. Quel gâchis, n’est-ce pas ? Ces gens-là croient, en achevant leurs jours, disparaître à jamais : ils ne font que recommencer à zéro. Le suicide n’est donc pas la solution. Non : ces gens, qui souffrent, je leur apprends à jouir, à profiter de la vie, à en tirer le meilleur parti possible, loin des stupides convenances du commun. Si cela marche, tant mieux. Quant à ceux qui sont trop désespérés ou trop stupides pour vivre ainsi, je leur évite un trop long questionnement en abrégeant leur vie, en les soulageant de leur fardeau...

— Vous les tuez...

— Si vous voulez. Mais le mot n’est guère adéquat, puisque je ne peux hélas les faire disparaître éternellement : disons plutôt que je leur donne une seconde chance, et que je me débarrasse par là même d’un poids trop lourd et trop distrayant pour me permettre de mener à bien ma mission auprès de ceux qui peuvent en profiter.

Il se tut, et regarda à la fenêtre.

— Les voilà. C’était prévisible. Toute chose a une fin, ou du moins pouvons-nous fractionner l’éternité en épisodes. Sans doute se sont-ils inquiétés pour la Bouillon et ont-ils deviné où elle s’était rendue. Bon. (Il se tourna vers moi.) Il est temps, Christian... Vous permettez que je vous appelle Christian ? Il est temps de nous séparer : votre stupide curiosité a trop mis à mal ma mission, je ne puis plus désormais me dissimuler : autant recommencer à zéro.

Il s’empara d’un bidon d’essence et s’en aspergea.

— Vous vivrez, vous. Car il faut vous souvenir de ce qui s’est dit ce soir. Inutile de le raconter bien sûr : personne ne vous croirait, ou ne me croirait, pire encore... Vous vivrez, donc, avec le terrible poids de la vérité. Et je viendrais régulièrement vous la rappelez, très cher...

Il craqua une allumette, et s’embrasa aussitôt. Alors que les flammes faisaient roussir son corps, répandant une atroce odeur de viande grillée, il trouva encore la force de me dire : « Lève-toi et marche », dans un éclat de rire.

 

*           *            *

 

Les policiers me tirèrent des flammes, Lazare était déjà mort. Quant à moi, j’étais sous le choc. Ma vie avait basculé en cet instant. Je ne savais que penser des élucubrations de Lazare. Je pleurais pour Véronique. Je pleurais pour les disciples du Phénix Noir, qui se suicidèrent tous ensemble dès l’annonce de la mort de leur maître : l’affaire a fait du bruit.

Il existe bien des exemples de ces hommes qui, pour se purger de leurs souvenirs atroces, pour tourner la page, en somme, reviennent sur leur drame et le racontent avec tous les détails possibles. Je m’appliquai à suivre cette méthode : mon enquête sur le Phénix Noir m’attira la reconnaissance et l’admiration, et ma carrière s’envola. Je me sentais quelque part coupable de devoir mon aisance et mon pouvoir à une aussi sinistre farce, ayant entraîné la mort de trop nombreuses personnes. Mais c’était là, je devais assumer.

Je devins riche, célèbre et respectable. À Paris, je devins grand reporter, puis rédacteur en chef d’un grand quotidien du soir. J’oubliais. Et puis...

 

*           *            *

 

... Et puis tout revint, d’un seul coup.

Je me promenais sur les quais de la Seine, farfouillant auprès des bouquinistes. J’avais laissé ma voiture un peu plus loin, à mon habitude. Je flânais tranquillement, sans me soucier de quoi que ce soit, le portable éteint, les soucis enfuis.

Soudain, alors que je m’attardais devant un étalage sur une belle édition reliée et ornée de somptueuses gravures du Faust de Goethe, je sentis une petite pression s’exercer sur mon veston. C’était une petite fille blonde aux yeux verts, dans les dix ans, qui me tirait par les coutures avec un air de chien battu. Je connaissais ce genre de gamines, un jour Bosniaques, le lendemain Roumaines, manipulées par des ordures sans nom pour tirer du fric aux Parisiens. Je voulus partir, la laisser s’attaquer à un autre que moi, mais elle s’accrochait à ma manche, sans mot dire. Dépité, je m’arrêtai et lui tendis une pièce de dix francs. Elle ne voulut pas la prendre.

Et, d’une petite voix fluette :

— Ne vous avais-je pas dit, très cher, que nous nous reverrions ? Il ne faut pas oublier, monsieur Krüss : vous, vous n’en avez plus le droit.

Elle s’en alla en ricanant.

 

*           *            *

 

Quant à moi, il ne me reste plus d’alternative. Vous savez désormais tout ce que j’ai toujours tu, vous connaissez la véritable histoire du Phénix Noir, et comprenez donc qu’il ne me reste plus qu’une seule possibilité : fuir dans la mort ce corps trop reconnaissable et espérer qu’aucun être ne viendra plus jamais me voir et me rappeler qui je suis, ce que je suis, ce qu’en fin de compte nous sommes tous.

           

Adieu.

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"The Dog and the Wolf", de Poul & Karen Anderson

Publié le par Nébal

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ANDERSON (Poul & Karen), The King of Ys : The Dog and the Wolf, New York, Baen, coll. Fantasy, 1988, 531 p.

 

Pour tout un tas de raisons, plus ou moins mauvaises, ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai achevé la lecture du « Roi d’Ys » de Poul & Karen Anderson avec The Dog and the Wolf ; ce qui confirme sans doute une chose, c’est que je n’étais vraiment pas en état, comme prévu initialement, d’en livrer la critique pour le Bifrost consacré à l’auteur, entre autres, de « La Patrouille du temps »… De même qu’on ne se fiera pas à cette couverture hideuse et ridicule pour juger de la qualité de ce quatrième et dernier volume, on ne déduira rien de mon retard : The Dog and the Wolf (le titre joue, habilement d’ailleurs, sur l’expression « entre chien et loup » qui revient régulièrement dans ce volume, chargée de divers sens) est assurément un bon livre (même si je l’ai trouvé peut-être un poil moins bon que les trois précédents) ; ce n’est que pour des raisons personnelles que j’ai autant tardé à le lire et à le chroniquer.

 

Un livre étrange, cependant, que ce quatrième et dernier tome : en effet, le cœur de la légende « classique » d’Ys – avec la submersion de la ville et la personnalité maléfique de Dahut, encore qu’elle soit plus complexe sous la plume de notre couple d’auteurs que dans les récits traditionnels – faisait l’objet du tome précédent (de sa fin, bouleversante, plus particulièrement). Pour reprendre les mots de quelqu’un qui s’y connaît, The Dog and the Wolf fait du coup quelque peu figure d’ « anti-climax ». Ce gros roman, au rythme sans doute un peu plus lent que les précédents, et à la trame sans doute plus dispersée, a ainsi de quoi désarçonner quelque peu. On n’en conclura pas, cependant, qu’il s’agit d’un tome de trop : il est parfaitement cohérent avec le projet d’ensemble de Poul & Karen Anderson, qu’il vient éclairer d’une manière assez subtile.

 

Nous sommes donc au tournant des IVe et Ve siècles, en pleine chute de l’Empire romain d’Occident, alors que la ville merveilleuse d’Ys vient d’être ravagée par les flots, suite à la traîtrise (et/ou la naïveté) de la belle Dahut et au désir de vengeance de Niall aux Neuf Otages. Colère des dieux de la ville, envers le roi Gratillonius blasphémateur ? Colère de Dieu, celui des chrétiens qui gagnent de jour en jour plus d’emprise ? Quoi qu’il en soit, Ys n’est plus, et ne sera plus jamais. Elle tombera progressivement dans l’oubli, jusqu’à ce qu’on en perde toute trace, si ce n’est dans d’obscures légendes bretonnes christianisées…

 

Le roi d’Ys Gratillonius – sauvé d’extrême justesse par Corentinus (qui amalgame les figures de saint Corentin et de saint Guénolé) – ne règnera pas sur des ruines, cependant. Et s’il a tôt fait de se libérer de son encombrant titre de monarque, l’ancien centurion romain n’abandonne pas pour autant ses responsabilités. Sous son commandement, les survivants, qui se mêlent aux tribus armoricaines, aux légionnaires bannis de Drusus et aux Bagaudes de Rufinus, fondent une nouvelle ville, Confluentes (Quimper). Mais ce n’est pas si facile que ça, surtout dans le contexte général de déliquescence de l’Empire romain d’Occident aux abois, soumis à de récurrentes invasions barbares (qui culmineront bientôt avec le sac de Rome par les Wisigoths d’Alaric) et à de tout aussi fréquentes guerres civiles, notamment quand les troupes stationnées dans la Bretagne natale de Gratillonius (la Grande-Bretagne, donc, pas l’Armorique, suivez un peu) ne cessent de hisser à la dignité d’Empereur des généraux tentant d’usurper le pouvoir du faible Honorius et du Vandale Stilicon qui tire les ficelles dans l’ombre. À vrai dire, la situation ambiguë de Confluentes et le statut incertain de Gratillonius font de Rome un ennemi de taille, et les autorités locales, avides de taxes et terrifiées par le risque d’insurrection, représentent une sacrée épine dans le pied de l’ancien roi d’Ys. Ses difficultés ne s’arrêtent cependant pas là : Gratillonius doit aussi faire face, lui-même, aux incursions barbares, et notamment aux menées de Niall, toujours obsédé par un désir de vengeance qui n’a pas été satisfait par la submersion d’Ys… Si l’on y ajoute des troubles d’ordre religieux – dans un contexte de conversion en masse au christianisme, auquel Gratillonius à son tour finira par se plier, ayant rejeté tant les dieux d’Ys que son Mithra au lendemain de la catastrophe – et des problèmes personnels – ses amours contrariées, sa sorcière de fille Nemeta… –, on comprendra que Grallon a encore bien du pain sur la planche. Ceci sans compter le poids du passé, qui se refuse à disparaître, incarné en l’occurrence par la sinistre ombre blanche de Dahut…

 

Tout ceci fait de The Dog and the Wolf un roman à la trame quelque peu dispersée, et en tout cas fort complexe. Son rythme étrange, son caractère d’ « anti-climax », n’en rendent à vrai dire pas la lecture plus aisée (outre que les auteurs usent d’un style très travaillé, quelque peu archaïsant, beau mais pas toujours facile à s’approprier). Mais qu’on ne s’y trompe pas : si Ys n’est plus, l’histoire de The Dog and the Wolf n’a pourtant rien de superflu, et vient mener à son terme logique cette longue et puissante saga. Et ce terme, c’est sans doute la description sur le vif de la fin d’un monde, pas tant celui d’Ys que celui de Rome. À l’heure entre chien et loup, l’Empire s’effondre, et pointe à l’horizon le Haut Moyen-Âge ; c’est aussi la fin du monde païen, et l’avènement du christianisme – personnalisé ici par la figure charismatique de Corentinus, et qui trouve son point d’orgue dans la conversion hautement symbolique de Gratillonius. Avec Ys qui repose sous les flots et dont les pierres sont pillées petit à petit, c’est enfin le crépuscule des légendes, qui laissent plus que jamais la place à l’histoire.

 

Beau projet, parfaitement mené à terme, dont l’intelligence est admirable, tout comme la documentation abondante qui le sous-tend, et parvient à la constitution d’un monde crédible et réaliste, à mi-chemin du mythe et du concret. Lire à tout prix, à ce sujet, la passionnante postface des auteurs, qui expliquent comment ils ont créé « leur » Ys, parfois bien éloignée de celle des légendes bretonnes et chrétiennes… mais sans doute d’autant plus belle.

 

Projet qui a aussi, notons-le au passage, des résonances religieuses et politiques. Je ne sais quel était au juste le rapport du couple Anderson au christianisme, et ne m’avancerai donc pas sur ce terrain, mais c’est là un thème majeur du roman – du cycle en son entier, même –, qui décrit en définitive le triomphe du Christ sur le monde païen (dans la douleur, certes). Le propos politique peut par ailleurs laisser un goût amer en bouche au lecteur français gauchiss’ : je n’ai pu m’empêcher en effet de voir quelque chose de, disons, « libertarien » dans ce roman (dimension peut-être pas absente des précédents, mais très flagrante dans cet ultime volume) : il n’y a sans doute rien d’innocent dans ce plaidoyer contre une « autorité » centrale d’autant plus faible et perverse qu’elle est corrompue, qui fait crouler le quidam sous des taxes injustes sans lui apporter de réelle protection en échange ; ce qui aboutit à une justification de l’auto-détermination, passant notamment par l’auto-défense… Bon, on ne va pas se pincer le nez non plus, hein, mais il me paraissait important de relever cette dimension.

 

« Le Roi d’Ys » constitue en tout cas un très beau morceau de fantasy, riche et réaliste ; un modèle du genre, à vrai dire. On regrettera d’autant plus que seuls les deux premiers tomes aient été traduits…

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CR "Inflorenza" : les chemins de Compostelle (3) : Glaise

Publié le par Nébal

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(Photo : église monolithe d’Aubeterre.)

 

Nouvelle partie d’Inflorenza, qui fait directement suite à la précédente.

 

Nous étions les trois mêmes joueurs (les retours à la ligne marquent les instances ; les thèmes tirés aux dés sont indiqués en italiques et entre crochets ; je n'étais pas Confident). Nous avons employé un théâtre spécialement créé par le Confident : Glaise, une halte sur les chemins de Compostelle (la description suit). Nous avons repris les mêmes personnages (Gritte, Tak et le Baveux).

 

Les « phrases » sont indiquées par le soulignement (j’ai également relevé quelles phrases étaient rayées en cas de sacrifice).

 

Théâtre

 

Glaise se situe quelque part au nord de Rift, sur une importante route menant à Compostelle. C’est un havre pour les pèlerins au milieu d’une région particulièrement désertée. La cité est troglodyte, creusée dans des caves d’argile. Quelques rares bâtiments subsistent en surface où s’organise un commerce intense entre pouilleux parcourant les routes et habitants du coin.

 

FOLIE : Vertige des profondeurs, la vie troglodyte provoque toutes sortes de dérangements et de maladies : maladies de peau, hypersensibilité à la lumière, agoraphobie ou claustrophobie, désir ou peur de la solitude.

 

MEMOIRE : Les pèlerins sont-ils déjà passés par là ? Y ont-ils laissé des traces, des messages, des rencontres ? Un homme stocke des messages que les gens se laissent à eux-mêmes, mais la plupart oublient qu’ils existent

 

SOUTERRAINS : on creuse toujours plus bas à mesure que les gens affluent dans la ville. A moins que certains ne remontent des profondeurs ? Certains passages sont à peine creusés, d’autres sont usés par le temps. Parfois on débouche dans une grotte immense, un lac y stagne, parfois la rue redevient une chatière où il faut se faufiler

 

HORLAS : Ce qui se cache au sein de la terre, esprits chthoniens prenant vie dans la boue et dans l’ombre, ombres effrayantes, vers gigantesques creusant leurs propres galeries, plus profonde est la strate, plus présentes les aberrations nées des peurs de l’homme

 

RELIGION : cultes concurrents, controverses religieuses sont fréquentes. De nombreux pèlerins se retrouvent ici pour faire une halte et sont la victime d’imposteurs et de cultes dévoyés. Plus profond sous terre, on adore les puissances souterraines et la terre-mère dans des chapelles-utérus. Parmi les marchands, le culte du roi en jaune se répand. Cérémonies impies côtoient les variantes personnelles du rite chrétien. Docteurs de la foi installés de longue date luttent contre les influences sombres. Qui adore ces idoles tordues que l’on croise ici et là ?

 

SOCIETE : comment régir une ville pareille ? Confréries, instances municipales, infiltration des cultes et puissance de l’argent…

 

BRIGANDS : Commerce abondant amène son lot de brigands : dépouillement des pèlerins, arnaques aux reliques saintes, disparitions des plus faibles et des plus solitaires, caches secrètes dans les galeries reculées, l’ombre est propice à l’action

 

PELERINS : Nombreux, égarés, parfois organisés en confrérie, les pèlerins pullulent à ce nœud auquel débouchent plusieurs routes. C’est aussi l’occasion de se retrouver après s’être égarés le long de la route ; ou de se faire de nouveaux ennemis. Transformation du pèlerinage en compétition : qui ira le plus vite ?

 

COMMERCE : Ici les pèlerins abandonnent leurs affaires. On revend ce qui a été ramassé au long de la route, ce qu’on extrait de sous terre : mines et fouilles dans des dépotoirs ensevelis : tout ce que la terre donne on le vend dans un gigantesque marché de tentes, à la surface, non loin des béances qui permettent d’accéder à la ville et dans les étages supérieurs

 

URBANISME DELIRANT : Chacun construit de son côté, tout le monde fait sa galerie, se taille son habitat. Parfois on tombe sur de vieux couloirs abandonnés ou une construction pérenne, après de longues errances, des passages en toboggan, là où l’air est plus rare, des catacombes ou une champignonnière. Dans les étages du dessus, luxe et abondance : tentures cachant les parois ruisselantes, chatoiement de nombreuses lampes et odeurs très fortes de la foule agglomérée. On est soit à l’étroit (trop de monde, petits passages) soit tout seuls.

 

PULSIONS : envie de revenir à la surface ou de s’enfouir au plus profond des mines, désirs de luxure, ou envies fabuleuses des richesses accumulées. Comportements morbides, faims dévorantes, engloutissement de la terre.

 

CHAIR : la promiscuité est permanente : on vit avec les autres, corps serrés contre corps, dans les relents corporels et excrémentiels, hygiène précaire dans les profondeurs. Maladies de peau nombreuses, albinisme et hypersensibilité.

 

Thèmes :

 

1- Folie

Hallucinations, claustrophobie, angoisse des profondeurs, peur de l’ensevelissement, désorientation, hantise, peur de la lumière, des ombres prennent vie, fusionner avec la ville, solitude totale, des échos menaçants profèrent de sombres menaces, sens perturbés

 

2- Mémoire

Route du retour, divination, Syndrome de l’oubli, souvenirs partagés, sensation de déjà-vu, attaches anciennes, liens, généalogie, amnésie totale, vengeance, témoignage, faux espoirs, mensonge,

 

3- Souterrains

Glaise, ténèbres, bruits dans les profondeurs, enchevêtrements labyrinthiques, source souterraine, escaliers raides, boyaux étroits, carrefours improbables, champignons luminescents, animaux aveugles, albinos, étendue d’eau silencieuse, creuser toujours plus profond, odeurs très fortes

 

4- Horlas

Métamorphose, golems, Horsaint, créatures de boues, habitants de lacs silencieux, populations mutantes, ombres vivantes, suppurations, superstitions, possessions, tortures mentales, pactes indicibles

 

5- Religion

Extase, résurrection, foi déplaçant les montagnes, faux miracles, culte du roi en jaune, chapelles souterraines, idoles biscornues, signes cabalistiques, sectes concurrentes, chapelles-utérus, cérémonies chthoniennes, cultes dévoyés

 

6- Société

Ville, état, morale, féodalité, lois, guerre, anarchie, extérieur, autorité, voyage, philosophie, peuple

 

7- Brigands

Faux pèlerins, peuple forestier, habitants des profondeurs, tire-laines, kidnappeurs, enlèvements rituels, arnaqueurs, estropieurs d’enfants, prédicateurs fous, disparitions, sévices gratuits, sadiques, dépouillés

 

8- Pèlerins

Egarés, confrérie de pèlerins, moines et nonnes, perte de la foi, poursuite d’un amant, pèlerin épicurien, rupture de vœu, réminiscence d’un précédent passage, acte de foi, groupes adverses, signes de passage, messages et communications au long de la route

 

9- Commerce

Point de passage, commerce de fausses reliques, marchandises exotiques, abondance, monnaies, troc, officines reluisantes, marchands à la sauvette, péage, charlatans et bonimenteurs, tout s’achète et tout se vend, nourriture, marché permanent, matières-premières extraites de sous terre

 

10- Urbanisme délirant

Foule nombreuse en des lieux resserrés, escaliers, couloirs étroits, caverne urbanisée, éclairages chatoyants, cimetière souterrain, lieux publics bondés, habitations improbables, labyrinthe de passages, raccourcis creusés à la main, perte des repères, marché géant de la surface

 

11- Pulsions

Orgueil, avarice, luxure, envie, paresse, gourmandise, colère, prudence, tempérance, justice, courage, inconscient

 

12- Chair

Combat, sexe, beauté, promiscuité, maladies de peau, putréfaction, mort, bestialité, athlétisme, faim, douleur, mutilation

 

Tour préliminaire : PNJ

 

Cette fois, au lieu de créer un décor – le théâtre y pourvoyant –, nous avons, sur la suggestion du Confident, créé chacun un PNJ pour l’animer.

Un prêtre dans les galeries intermédiaires de Glaise. Il a une petite chapelle, fréquentée par des simples d’esprit. On le surnomme le Lapin mystique, car il a élaboré une doctrine selon laquelle l’homme n’est pas central, mais Dieu a créé le lapin à son image…

Lizard, un tatoueur « à la Memento », qui tatoue ce dont les gens veulent se souvenir ; mais, si on ne le paye pas assez, il utilise une encre pourrie qui s’efface progressivement…

Moi : Victor Champagne est un inquisiteur itinérant auto-proclamé, obsédé par les cultes dévoyés du Roi en Jaune et de Shub-Niggurath. Il se lie avec les patriciens et les marchands grâce à sa richesse et à ses connaissances (il est arrivé assez récemment à Glaise, mais suffisamment pour cela) ; il appelle à une croisade dans les profondeurs.

 

Premier tour (transition)

 

(On reprend exactement là où la précédente partie s’était arrêtée.)

 

Dans l’église, tout le monde est somnolent quand Gritte rentre. Elle dénoue le lacet de cuir qui lui sert de ceinture et étrangle le Gringalet. Le bébé, sur l’autel, se met à pleurer, et les autres pèlerins commencent à réagir. Quelques-uns arrivent à attraper Gritte, et essayent de lui faire lâcher prise. Ils y parviennent. Elle raye Suis-je arrivée au bout ? et L’obscurantisme m’a chassée de mon village.  Elle s’effondre en sanglots pendant que les pèlerins la traînent dans un coin de l’église. « Mon Dieu, mais qu’ai-je fait ? » Je raye Je fais un compromis terrible : je protègerai l’enfant contre tout le monde. Le Baveux raye Je vais à Compostelle parce que j’ai tout le temps faim.

Je rentre un peu plus tard dans l’église, après m’être assuré que le Baveux était bien vivant. Je redoute ce que Gritte peut faire. Mais quand j’entre, les pèlerins s’en prennent violemment à elle ; j’essaye de les en empêcher, voulant croire à la possibilité de la rédemption pour tous (moi y compris…), mais je n’y parviens pas. [Mémoire] Mes actions font souffrir les autres. Gritte [Religion] Mes pulsions sont un péché, je dois les restreindre. Les pèlerins disent que je suis complice de Gritte, et que je n’ai fait que prendre des mauvaises décisions depuis le départ : ils me passent également à tabac…

Le Baveux achève de se réveiller, sous l’effet du vent. Le ciel commence à s’éclaircir. Il se souvient de tout… puis de plus rien, et vomit tout ce qu’il a avalé quand Gritte a essayé de le tuer. Les souvenirs reviennent ensuite de manière plus ordonnée (ses sentiments pour Gritte, la venue de Tak le prédicateur…). La tête lui tourne, sa migraine est terrible. Il reste une dizaine de minutes à réfléchir, puis décide de remonter vers l’église : il y rentre au moment où les pèlerins sont le plus violents. Il crie, mais la clameur est telle qu’on ne l’entend pas. Il brise alors le dernier vitrail de l’église avec une pierre, ce qui calme tout le monde. « Arrêtez ! Ce n’est pas le moment ! Nous ne savons pas où aller, ni même ou nous sommes ! Les tuer ne servirait à rien ! » Ses souvenirs lui ont rappelé qu’une ville se trouve un peu plus au sud, peut-être peut-on commencer par s’y rendre ? Il insiste pour qu’on ne tue pas des gens dans une église (il se souvient qu’il l’avait lui-même fait autrefois…). « On s’en va ! » [Folie] J’ai tendance à confondre mes souvenirs lointains avec la réalité.

 

Deuxième tour

 

Le discours du Baveux – qui veut qu’on l’appelle Romuald, désormais – finit par produire son effet. Le groupe est reparti ; Gritte a mécaniquement suivi, en prenant le bébé. Pendant quelques semaines, tout le monde suit le Baveux, Gritte et Tak en fin de cortège. On croise régulièrement des bornes arborant la coquille Saint-Jacques, ainsi que d’autres pèlerins, dans les deux sens, mais tous persuadés de se rendre à Compostelle. On arrive enfin à la ville de Glaise. [Folie] Tous les chemins mènent à Compostelle.

Je suis le groupe avec Gritte. Je suis très déprimé tout au long du voyage, accablé tant par ce qui s’est passé que par le poids de ma culpabilité. Mais quand nous arrivons à Glaise, une scène me rend le sourire. Le Lapin mystique réprimande en effet gentiment des pèlerins de passage qui font cuire un lapin, mais qui n’y mettent pas les formes, ce qui est indigne du corps du Seigneur. L’atmosphère est bon enfant. Mais l’Inquisiteur Victor Champagne observe la scène, et demande bientôt de cesser ces blasphèmes. J’interviens, prenant la défense du Lapin mystique, arguant que ceci n’est pas bien grave, que le pardon est au cœur de la religion, et que de toute évidence le pauvre homme n’a pas toute sa tête et n’est pas dangereux ; Romuald me soutient. Je raye Mes actions font souffrir les autres. Je me concilie l’assistance, en tournant tout ça à la blague, et fais ainsi comprendre indirectement à l’Inquisiteur qu’il ne pourra rien faire tant nous sommes nombreux. Il s’en va en se drapant dans sa toge, après avoir adressé des remarques perfides au Lapin mystique et à « ces pèlerins qui ne savent ni ce qu’ils font, ni pourquoi ».

Romuald est impressionné par l’Inquisiteur. Le Lapin mystique propose de partager le corps du Seigneur dans sa chapelle. Tak joue l’invité qui se plie aux coutumes locales, et, même s’il ne pratique pas le culte du Lapin, accepte volontiers de suivre les rites de leur hôte. Le bébé tend la main pour attraper la croix (avec un lapin) du prêtre. Tout le groupe se met à suivre le Lapin mystique dans les entrailles de la ville. On croise en chemin de nombreux cultes bigarrés. On passe par de nombreuses galeries. Romuald essaye d’éviter que le groupe, séduit par l’opulence de la ville, ne se disperse. C’est difficile… Les pèlerins veulent en effet oublier les terribles révélations qui leur ont été faites, et ne comptent pas attendre trois ans que le syndrome de l’oubli fasse son effet : ils veulent boire ! Le Gringalet veut rester ici. Il entre dans un bâtiment d’où s’échappent musique et fumées délicieuses. Les douleurs reprennent Romuald. Il raye L’eau de la rivière me rend la mémoire. Le groupe ne se disperse pas ; Romuald rattrape le Gringalet ; dans la pièce, il y a une huitaine de personnes dans des burqas, autour d’une pipe, qui ont l’air interloquées. Romuald et le Gringalet, ramené à la raison, ressortent, et suivent de nouveau le Lapin mystique, qui dit que ces fumées sont mauvaises, et que l’air est bien meilleur dans sa chapelle. On finit par y arriver. Un grill se trouve à la place de l’autel ; une vieille femme y fait cuire un lapin. Le prêtre nous dit de nous asseoir.

 

Troisième tour

 

Les pèlerins se sont assis en cercle autour du grill. Le Lapin mystique fait des signes rituels, et la Vieille distribue les morceaux. Tout le monde a faim, et personne n’écoute les élucubrations du prêtre. Gritte est assise un peu à l’écart. La Vieille vient lui apporter un morceau de lapin. Gritte fait suçoter un os au bébé. « C’est ton gamin ? » lui demande la Vieille. Gritte le sert contre elle. La Vieille lui raconte qu’elle avait deux enfants, mais qu’elle les a étranglés un jour avec ses propres cheveux ; c’est pourquoi elle les attache désormais en chignon, et sert le Lapin mystique. Romuald est écœuré par ce récit. Gritte en a une peur bleue, et s’enfuit en courant avec le bébé. Elle rebondit contre des étals, renverse des paniers, aussi des gens essayent-ils de l’arrêter. [Brigands] Gritte prend ensuite les galeries les moins bondées, et finit par prendre un tunnel désert, qui déboule sur une place où sont rassemblés des enfants estropiés. Elle tombe à genoux. Mon chemin croise celui des criminels.

J’ai vu Gritte partir. Poussé par un sentiment paternaliste de responsabilité à son égard et à celui de l’enfant, j’essaye d’inciter Romuald à la poursuivre, mais il fait la sourde oreille, et me renvoie à mes propres erreurs. J’accuse le coup, et décide de suivre Gritte seul. En me repérant aux attroupements suscités par son passage, je parviens à retracer son itinéraire, jusqu’au tunnel déserté, dont je me doute qu’elle l’a emprunté. Je me rends sur la place alors que les enfants estropiés sortent des couteaux et s’avancent l’air menaçant vers Gritte et le bébé. J’essaye de les inciter à partir, mais rien n’y fait. [Horlas] Alors que je leur parle, de plus en plus paniqué, la boue se met à glouglouter au centre de la place ; quand les enfants s’en rendent compte, ils fuient terrifiés ; un golem se matérialise dans la boue, qui nous fixe, autant qu’il est possible de le faire avec un visage sans yeux… Le tatoueur Lizard arrive derrière nous ; il nous demande un paiement contre sa protection. Des puissances supérieures nous protègent.

Le lapin passe mal, Romuald ne se sent pas très bien… Il a dédramatisé quand les deux parias sont partis, alors que le Lapin mystique poursuivait ses rites. Peut-être connaît-il le chemin de Compostelle ? Tout le monde est très fatigué. La « nuit », artificielle – on souffle les flambeaux –, tombe. Romuald rêve de Gritte, il repense à ses sentiments pour elle, et s’en veut de l’avoir laissée partir. Il se dit qu’il faut faire quelque chose. Il va réveiller le Lapin mystique, qui dort avec la Vieille. Mais celui-ci dit qu’il ne peut pas faire grand-chose : « Il y a peu de chances pour qu’ils reviennent, ils peuvent être partout… » Romuald sait qu’il ne pourra pas compter sur le reste du groupe, qui en veut toujours à Gritte et Tak. Désemparé, il part à leur recherche. Mais la peur le saisit vite, et il retourne dans la chapelle. Le Lapin mystique a l’air inquiet : des gens sont venus lui parler ; Gritte et Tak auraient été pris par le gang de Lizard, tatoueur qui fabrique ses encres avec les ombres des souterrains, ce qui lui donne des pouvoirs magiques. Il vivrait loin en dessous, où il créerait un peuple à son image. Quand les gens ne peuvent pas le payer, il les emmène chez lui dans les profondeurs, et personne ne sait ce qu’il leur fait. Romuald s’en veut terriblement, alors que son mal de tête le reprend. [Souterrains] Il y a des choses là-dessous, et elles ne sont pas amicales.

 

Quatrième tour

 

Gritte voit Lizard qui réclame son paiement. Depuis l’épisode de Childe, elle sait qu’on peut payer autrement qu’en pièces… Tak et elle se laissent guider sans résister dans un escalier en colimaçon. Le golem apparaît de loin en loin dans la paroi. On arrive dans une grande pièce très encombrée d’étranges sculptures de glaise. Il y a un fauteuil en glaise au milieu de la salle, avec tout un attirail de tatoueur à côté. Lizard demande à nouveau son paiement. Gritte s’assoit sur le fauteuil, et lui dit qu’elle lui donnera son talent pour voir la vie chez les femmes et la favoriser, et ses pulsions de meurtre. Le Tatoueur sort un flacon qui a l’air vide, y trempe une aiguille, et la tatoue sur chaque bras (on ne voit pas les motifs). Quand il en a fini avec le premier bras, une silhouette de Gritte bienveillante sort du mur ; quand il en a fini avec le deuxième bras, c’est une silhouette de Gritte avec quelque chose de dur et de violent dan les traits. Les deux silhouettes s’éloignent. [Chair] On a posé deux tatouages d’ombres sur mes bras.

Je reste paralysé pendant l’opération sur Gritte. Ce n’est que quand le Tatoueur a achevé sa tâche que je me mets à réagir, très violemment. Je lui dis qu’il est un hérétique, qui, par son opération, a privé Gritte de toute possibilité de rédemption. Le tatoueur dit qu’il s’agit là d’un paiement, qu’il vaudra pour nous deux même s’il aurait sans doute mieux valu pour tout le monde que ce soit moi, avec toute ma rancœur, qui y passe, et nous laisse partir, après avoir regardé le bébé, songeur. Je ramène Gritte dans les étages supérieurs, en faisant bien attention de ne pas toucher ses bras. Le golem nous conduit en apparaissant régulièrement, et nous laisse sur une place où se trouve le tribunal de l’Inquisiteur, dans lequel je reconnais une sorte de double, qui me fascine d’autant plus (Romuald est également présent). [Pulsions] La justice arme mon bras vengeur ! Je dénonce Lizard et ses pratiques impies à l’Inquisiteur, et réclame justice.

Romuald a poursuivi ses recherches en l’absence de Gritte et de Tak. Le Lapin mystique n’a pas pu faire grand-chose. Il a sorti une cage à lapins, qui sont partis dans tous les sens. Romuald s’en va sous le coup de la colère, et cherche quelqu’un de plus expérimenté et compétent ; c’est pourquoi il se rend auprès de l’Inquisiteur. Il allait s’avancer vers lui quand Tak l’a doublé pour plaider sa cause. L’Inquisiteur réclame, en guise de préalable, la repentance de Tak, qui dit expier ses péchés. Il appelle alors à une sorte de croisade. Tandis que Romuald se perd dans ses souvenirs, la foule se masse, et les échoppes ferment de peur que ça ne dégénère. Après une prière, la foule me suit, je pense pouvoir retrouver Lizard. Je raye Je ne peux pas exercer mon ministère par la manipulation. Romuald cherche Gritte, il est persuadé que cette foule s’est assemblée pour la brûler comme sorcière. Mais, alors qu’il tombe inconscient, il a le temps de la voir ainsi que l’enfant, ce qui le soulage quelque peu.

 

Cinquième tour

 

Gritte, qui était hébétée depuis le tatouage, a repris conscience quand Tak est monté sur l’estrade du tribunal. Au cours du prêche, des bribes de son propre procès lui sont revenues, aussi s’est-elle reculée. Finalement Tak a indiqué une direction, et tout le monde est parti à sa suite. Il ne reste plus que Romuald, sonné. Quand elle s’approche de lui, il s’effondre. Elle reste à ses côtés jusqu’à ce qu’il revienne à lui. Quand c’est le cas, il s’étonne qu’on n’ait pas brûlé Gritte : « Ils croient que tu as tué la mère de l’enfant ! » Mais Gritte lui rappelle que c’était ailleurs et autrefois. La foule est partie s’en prendre à Lizard. Mais « Tu sais ce qui se passe quand on suit Tak… » Gritte est persuadée que, s’il arrive du mal au Tatoueur, il lui arrivera également quelque chose à elle. Gritte et Romuald veulent revoir le Lapin mystique, pensant qu’il pourra peut-être les aider. Ils ne sont pas sûrs du chemin. Ils se retrouvent à un embranchement où les attendent les deux silhouettes de Gritte en boue, chacune indiquant une direction différente. Gritte suit machinalement la silhouette douce et bienveillante, qui, petit à petit, se dissout dans un coin d’ombre. Gritte et Romuald se retrouvent devant la chapelle du Lapin mystique ; il est absent, de même que ses ouailles. Ils sont seuls dans le sanctuaire vide, où la boue n’a pas l’air de pouvoir prendre vie. [Souterrains] Il y a un motif que je ne comprends pas dans le labyrinthe. Romuald [Société] J’ai failli à mes responsabilités.

Je suis persuadé de connaître le chemin qui nous mènera à Lizard. Je suis poussé par une forme d’exaltation religieuse, qui me rappelle ma charge d’antan. Au bout d’un moment, cependant, nous arrivons devant un embranchement qui ne me dit rien, et je ne sais plus quoi faire. C’est à ce moment que surgisse, des deux chemins qui s’ouvrent à nous, deux lapins. Ils nous regardent l’air étonné un instant, puis détalent ensemble dans la même direction. L’Inquisiteur en profite aussitôt, et dit à la foule de suivre ce signe d’activités impies. Craignant que la situation ne tourne mal (une fois de plus à cause de moi…), j’essaye de les en dissuader. Cependant, quand la foule arrive à la chapelle du Lapin mystique, elle la saccage, détruisant ou volant tous les objets du culte, à la grande joie de l’Inquisiteur. Je finis cependant par reprendre l’ascendant, disant que ce n’est pas là que réside le vrai mal qui pourrit Glaise, et reprenant la direction des profondeurs. Je ne sais pas où je vais, mais ma seule intention est d’éloigner autant que possible la foule de la chapelle du Lapin mystique… Je raye Je n’ai pas le charisme d’un chef. Le groupe me suit un moment, et, quand je me mets à hésiter une nouvelle fois sur la route à prendre, ce qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences, le golem sort du mur.

Romuald reste dans la chapelle saccagée. Les gens sont partis avec les cages et les outils du sacrement. Le Lapin mystique arrive dans un grand silence. Il tombe à genoux devant le désastre, et se met à pleurer comme un petit garçon. Il se demande pourquoi son dieu l’a abandonné. S’est-il détourné du chemin ? N’a-t-il pas choisi le bon animal ? L’enfant gémit légèrement. Romuald se tourne vers Gritte, et voit qu’elle ne ressemble pas à ses souvenirs d’avant la venue de Tak dans le village. Cela fait des mois qu’ils avancent en haillons dans la forêt. Tak et lui ont été de piètres chefs depuis la mort de Childe. Ses illusions sont anéanties, comme celles du Lapin mystique. Une chose qui le réconforte, pourtant, c’est que le regard que Gritte porte sur lui a changé… Il faut retrouver les autres, et régler les choses dans les profondeurs. Un lapin vient poser sa tête contre le genou du Lapin mystique. [Urbanisme délirant] Les voies modestes mènent au but.

 

Sixième tour

 

Gritte a eu un geste pour réconforter le Lapin mystique, mais ne l’a pas achevé, le bébé réclamant son attention. Elle s’est figée dans une image de vierge à l’enfant. Elle fait le constat de l’étendue des dégâts, de ces spirales de folie qui n’en finissent pas. Mais c’est comme si elle commençait à oublier ce que cela fait d’être entière, elle se sent légère mais pas vide. Le petit lapin a-t-il parlé au prêtre ? Toujours est-il qu’il relève la tête avec un air déterminé. Il part dans un couloir étroit et sombre que personne n’avait encore remarqué. Ses ouailles le suivent bêtement. Gritte de même, en entraînant Romuald. La troupe marche longtemps sans éclairage, presque à tâtons. Ils finissent par entendre une clameur et par voir des flammes qui dansent sur les murs. [Commerce] Le Tatoueur ne m’a pas volée.

Nous sommes dans une immense salle, dans laquelle je reconnais une église monolithe. J’affirme que le golem est une créature impie, témoignage des maléfices de Lizard. La foule en a peur, mais des mineurs finissent par en sortir, qui s’attaquent à la créature à coups de pioche. Mais cela ne lui fait absolument rien… C’est alors que le Lapin mystique arrive avec ses ouailles… et bientôt Lizard se retrouve également de la partie, qui arrive le sourire aux lèvres. Je lui dis qu’il va payer pour le mal qu’il a fait, notamment en corrompant ce lieu sacré. Le Lapin mystique intervient… et l’on se retrouve à avoir une sorte de débat théologique farfelu. Poussé par mon exaltation religieuse et un sursaut de confiance en moi, je finis par me jeter sur Lizard. Je raye Ce n’est pas la première fois que mon ambition me nuit. Je frappe le Tatoueur avec une vigueur et une violence peu dignes d’un homme d’Eglise… Je l’ai surpris en agissant ainsi, ce qui l’empêche d’user de ses pouvoirs surnaturels.

Les créatures d’argile de la salle cessent de bouger. Tout le monde regarde la bagarre. Les fidèles du Lapin mystique – qui connaît une véritable extase dans ce lieu saint – se dispersent dans l’église. Romuald regarde sans trop comprendre. Il s’approche de l’Inquisiteur, et lui demande ce qui lui tient par-dessus tout à cœur : où est Compostelle ? C’est pour le bébé… L’Inquisiteur demande s’il a été baptisé ; devant la réponse positive de Romuald, il affirme que Compostelle se trouve au sud et à l’ouest de Glaise. [Société] Il faut croire ceux qui savent. Pendant ce temps, le combat s’éternise. Le sol sous le Tatoueur se teinte de l’encre de ses flacons brisés.

 

Septième tour

 

L’encre s’est écoulée, a serpenté par terre, puis est remontée sur les créatures de glaise, comme des larmes qui coulent à l’envers. Les golems se sont animés, ont repoussé délicatement Tak, et emporté le corps de Lizard. Une des silhouettes de Gritte, également présentes, s’est retournée, et a fait un geste à la sage-femme. Un serpent d’ombre est tombé de sa main et s’est mis à ramper vers Gritte. Romuald raye Je dois trouver ma place au sein du groupe. Il écarte violemment Gritte du passage du serpent ; elle s’écrase contre un pilier, son bras craque. Le serpent se perd en direction du groupe qui s’enfuit ; s’est-il enroulé autour de la jambe de l’Inquisiteur ? Gritte, sous le choc, lâche le bébé, mais Romuald le rattrape. « Faut pas traîner ici ! Remontons Tak, il a l’air d’avoir souffert… » Gritte [Pèlerins] Romuald m’a empêchée d’atteindre la rédemption.

 

(Nous avons décidé d’arrêter là pour l’instant.)

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"Eclipse Phase : Rimward"

Publié le par Nébal

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Eclipse Phase : Rimward : The Outer System

 

Après avoir longuement mais délicieusement ramé sur Sunward, l’excellent supplément pour Eclipse Phase consacré au système intérieur (du soleil à Mars), j’ai logiquement enchaîné sur son pendant Rimward, qui traite donc quant à lui du système extérieur (de la ceinture d’astéroïdes à la ceinture de Kuiper, et même au-delà). Et ce n’est que maintenant que j’en ai achevé la lecture. Parce que j’ai à nouveau ramé devant la densité et la complexité de ce supplément de contexte (sans même parler de sa langue, relativement velue par endroits – mais tant mieux). Mais délicieusement ramé, une fois de plus ; à vrai dire, j’ai même le sentiment que Rimward est encore meilleur que Sunward

 

Rien d’étonnant à cela, sans doute, dans la mesure où c’est ce supplément qui traite des aspects les plus originaux du système solaire d’Eclipse Phase. Si Sunward présentait, avec brio certes, un futur relativement convenu, avec notamment ces hypercorps tout droit sorties du cyberpunk, Rimward, quant à lui, s’oriente sur les expériences politiques et sociétales les plus radicales, et par là même les plus enthousiasmantes pour la vilaine graine d’anar transhumaniste que je suis. Dans cet espace-là souffle un vent (si) de liberté, et un certain optimisme, fondé à bien des égards sur la science et la technologie, que je ne peux m’empêcher de trouver réconfortant. Les développements consacrés aux différentes factions de l’Alliance autonomiste – anarchistes, extropiens, écumeurs et Titaniens – sont tous plus passionnants et fascinants les uns que les autres (même si j’avoue, pour le coup, avoir été particulièrement intéressé par les développements sur l’anarcho-capitalisme, pourtant bien loin de ma propre idéologie…) ; mais étrangement (ou pas), il va de même de ceux que l’on a tout naturellement tendance (enfin, que j’ai tout naturellement tendance) à envisager comme des enflures, les gros réacs militaristes de la Junte jovienne et les parfaits petits nazillons que sont les mercenaires ultimistes, qui s’avèrent en réalité bien plus complexes qu’un simple épouvantail destiné à effrayer les joueurs, ou une cible toute désignée pour qu’ils déchargent leurs flingues…

 

C’est sans doute la force essentielle du background d’Eclipse Phase que cette remarquable complexité. Lors d’un récent « débat » sur le forum Casus NO, je me suis senti un peu seul dans mon admiration pour les cadres de jeu touffus… C’est ça, Rimward : sur les 200 pages du supplément, seules 20 contiennent des données techniques (le dernier chapitre, comme d’habitude). Tout le reste n’est que contexte, et ô combien léché et passionnant… Alors, pour reprendre un élément de ce « débat », certes, tout n’est pas directement exploitable pour donner de la matière à un scénario ; mais je maintiens cependant qu’il n’y a pas une ligne de trop dans tout cela, et que tout s’y montre, non seulement instructif, mais utile.

 

Et ça, pour le coup, c’est le principal problème d’Eclipse Phase : ce background est si riche qu’il en devient intimidant (ce que je concède à l’autre camp, du coup) ; on a envie de tout utiliser, tout en sachant que ce ne sera jamais possible ; et on ne sait pas forcément par où commencer… Plus encore que Sunward, donc, Rimward décrit un monde futur à la fois crédible et original (à la différence par exemple de The Void, dont je vous parlerai prochainement…) ; mais il n’en est que plus difficile à saisir, et l’idéal serait sans doute de partager avec les joueurs la majeure partie des informations contenues dans ce beau supplément… ce devant quoi ils peuvent légitimement renâcler.

 

Ils auraient bien tort, cependant ; car c’est bien de l’excellente science-fiction que nous avons là, qui tire le meilleur parti de la meilleure SF contemporaine (en commençant, une fois de plus, par John Varley, ce me semble). Et je suis à nouveau béat d’admiration devant l’intelligence, la richesse et la cohérence de cet univers. Avec quelques coups de cœur, comme Meathab, bien sûr, ou encore, sur Titan, l’évocation de cette émission où une pseudo-goth nippone rivalise de sarcasmes avec un pénis géant surmonté d’un casque de viking (cherchez pas)…

 

Mais l’enthousiasme suscité par la lecture des suppléments de contexte d’Eclipse Phase ne s’arrête certes pas à ces quelques vignettes amusantes, ni même à l’incroyable richesse du tout. Une chose qui me botte particulièrement, et notamment dans Rimward donc, c’est ce sentiment rafraîchissant de liberté et d’optimisme technologique, qui se conjugue bien au cadre pourtant post-apocalyptique et sombre de l’ensemble. Ce qui m’a ramené à un autre « débat » récent sur l’optimisme en science-fiction ; pour ma part, ainsi que vous l’aurez sans doute compris, je suis très pessimiste, et mes goûts me portent assez naturellement sur le « glauque ». Un article récent intimait aux auteurs de cesser d’écrire ce genre de choses (dystopies, post-apo) parce que – blah blah blah – à dépeindre un futur trop négatif, on alimenterait la technophobie du quidam. Ce que je trouve parfaitement absurde, pour rester poli. S’il y a bien un domaine dans lequel je suis malgré tout relativement optimiste (à l’encontre d’un Damasio, par exemple…), c’est celui de la science et de la technologie, justement ! Je les perçois comme riches de possibles éventuellement libérateurs, d’utopies palpitantes, mêlant liberté à tout crin et conscience sociale, expérimentations corporelles et respect de l’individu, hédonisme et altruisme… Rimward, c’est bien la preuve que l’on peut être optimiste sans faire dans le niais et le lénifiant pour autant. C’est la science-fiction que j’aime, qui fait rêver et cauchemarder, vibrer et réfléchir ; qui dépayse sans perdre pour autant en crédibilité ; qui fait œuvre de prospective sans faire montre d’arrogance. Le meilleur de la SF, vous dis-je.

 

Du coup, j’enchaîne sur Panopticon, supplément qui s’annonce particulièrement pointu… mais rien qu’à voir ce que j’en ai déjà lu du premier chapitre, consacré à la surveillance et la « sousveillance » – chapitre que devraient lire, en dehors même de l’intérêt rôlistique, tant ceux qui agitent le spectre de Big Brother que les adeptes des caméras de sécurité… –, je sens que je vais à nouveau me régaler. Même si ça va peut-être prendre un peu de temps, a fortiori pour digérer tout ça.

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CR "Inflorenza" : les chemins de Compostelle (2)

Publié le par Nébal

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Nouvelle partie d’Inflorenza.

 

Nous étions trois joueurs (les retours à la ligne marquent les instances ; les thèmes tirés aux dés sont indiqués en italiques et entre crochets ; je n'étais pas Confident). Nous avons repris le théâtre des chemins de Compostelle, désireux de voir si on pouvait en tirer autre chose que lors de la première partie. Nous nous sommes mis d’accord pour constituer un groupe de pèlerins dès le départ ; enfin, nous avons développé des éléments de décor lors d’un tour préalable.

 

Les « phrases » sont indiquées par le soulignement (j’ai cette fois également relevé quelles phrases étaient rayées en cas de sacrifice).

 

Décor

 

La forêt longe la côte, elle s’éclaircit avant d’aboutir à une falaise ; on y trouve une petite église érodée avec un cimetière attenant. Impression de bout du monde.

Moi : dans des montagnes, un vieux pont de pierre au dessus  d’un ravin au fond duquel coule un torrent ; il y a un péage.

Le vent est très violent en ces lieux ; est-il propice aux manifestations de l’Egrégore ?

 

Premier tour

 

Il fait chaud, c’est une journée de septembre évoquant l’été indien. La forêt est humide, l’expédition (composée d’une dizaine de personnes) est épuisée et veut faire une pause, alors qu’un vent léger apporte un peu de réconfort. Le premier personnage s’appelle Childe. De forte carrure, il a pris tout naturellement la tête du groupe : on ne le fait pas chier, mais ceux qui l’accompagnent non plus. Il bouscule un gringalet : « On n’est pas là pour se reposer ! Lève-toi, chiffe molle ! » Ces derniers jours, il tend de plus en plus à passer ses nerfs sur les pèlerins, en commençant par les plus faibles… C’est néanmoins un bon compagnon et quelqu’un de serviable. Il vient d’un pays lointain à l’est et obéit à son seigneur. [Société] Je veux aller à Compostelle parce que mon seigneur m’a dit d’y aller. Il montre une coquille sur une borne indiquant un relais tout proche, et avance sans attendre les autres.

Gritte a entendu Childe beugler sur le gringalet, mais elle est à la traîne. Elle sait qu’elle ne tiendra pas jusqu’à la fin du jour, ni, à ce rythme-là, jusqu’à Compostelle. Elle a un bébé dans les bras ; ce n’est pas le sien, et elle ne sait pas vraiment comment s’en occuper. Le village l’a chargée d’emmener ce bébé à Compostelle. Un homme avait été désigné pour l’accompagner, mais il est mort. Je veux aller à Compostelle pour y déposer un enfant qui n’est pas le mien.

Mon nom est Tak, et j’accompagne Childe, que j’envie et admire, en méprisant quelque peu le reste du groupe qui traîne la patte. Nous arrivons à un pont, au-dessus d’un torrent jaunâtre et boueux. J’y lâche une pierre, qui s’enfonce lentement dans un bruit répugnant et un panache de fumée ; l’odeur est infecte. Cela me rend curieux, car je suspecte quelque chose de surnaturel (j’ai entendu parler des sources de mémoire, et d’eaux qui produisent des effets étranges ; serait-ce cela ?) [Horlas] Je veux impressionner Childe par ma connaissance du terrain.

 

Deuxième tour

 

Le reste du groupe finit par rejoindre Childe et Tak. Childe moleste le Baveux, étrange personnage qui marche à côté de Gritte et ne cesse de lorgner le bébé. [Pèlerins] C’est mon groupe, tout le monde ira au bout.

Quand les pèlerins sont sortis du couvert de la forêt, la lumière (ou le souffre ?) a brûlé les yeux de Gritte et du bébé. Elle est la dernière. Childe multiplie les allers-retours pour filer des taloches aux traînards. Le groupe passe progressivement le pont, qui vibre un peu. Dans la guérite de l’autre côté, on trouve de l’eau claire, de la nourriture, dont du pain frais… mais il n’y a personne. Chacun mange jusqu’à être repu, tout le monde est parfaitement rassasié quand les plats sont terminés. La nuit est tombée, et le groupe loge (tout juste) dans le bâtiment. Le bébé ne crie pas ; il ne crie plus depuis des jours. [Société] Au milieu de la nuit, le groupe est réveillé par des coups frappés à la porte. Le Douanier vient réclamer le prix du passage, de la nourriture et du gîte. On s’en doutait : Il faut bien payer.

Je décide de prendre l’initiative pendant que Childe dort en ronflant. Je discute avec le Douanier, vieil homme bourru qui suinte l’autorité. Je prétends être le chef du groupe, mais devoir en référer à la communauté avant de prendre une décision concernant le paiement. J’affirme que nous sommes fiables… mais interromps brutalement le Douanier quand je le pense distrait en essayant de lui planter un couteau dans le ventre. Mais il m’intercepte, me tord le poignet, et je laisse tomber la lame. [Pèlerins] Je n’ai pas le charisme d’un chef. J’essaye de me justifier en prétendant que le supposé Douanier est un escroc et un brigand, mais personne ne m’écoute… [Mémoire] Ce n’est pas la première fois que mon ambition me nuit.

 

Troisième tour

 

Le Douanier ramasse le couteau : « J’accepte ton paiement. » Childe se réveille enfin. Il a un peu peur, comme tout le monde, règne un profond sentiment de malaise. Il regarde autour de lui pour voir si quelque chose pourrait lui servir d’arme, au moins pour intimider le Douanier. Ce dernier se tourne vers Gritte : « C’est pour moi ce que tu as dans les bras ? » dit-il en évoquant le bébé. Gritte ne répond pas. Le sang de Childe ne fait qu’un tour. Il se redresse et défie le Douanier, retrouvant son statut de chef. Le Douanier s’approche de lui à demi amusé : « C’est toi le représentant maintenant que l’autre a payé son écot ? » « Je ne suis pas un représentant, je suis le chef ! » Childe refuse de payer quoi que ce soit. Le Douanier dit qu’il ne peut pas le laisser passer, dans ce cas. Childe cherche à le frapper. Mais le Douanier attrape son poing, le tire dehors et le pousse dans le ravin. Le Douanier se retourne vers le reste du groupe : « Ça a valeur de paiement pour tout le monde. » Childe raye ses deux phrases et est éliminé. Gritte raye Il faut bien payer. Je raye Je veux impressionner Childe par ma connaissance du terrain.

Le corps de Childe a fait un bruit répugnant quand la rivière l’a englouti. Il n’a presque pas crié. Le jour allait se lever. Tout le monde refait les paquetages et reprend la route… à la suite de Tak, qui « mime » ce que faisait Childe. Tout le monde a la trouille et obéit. Certains voulaient faire une prière pour Childe, mais on se contente d’édifier un petit cairn. Le groupe marche pendant quelques jours, et le sentier redescend dans la forêt. Le Baveux fait un peu trop souvent des risettes au bébé. Gritte a peur qu’il ne le lui prenne pendant la nuit… pour le manger. [Horlas] Le chemin longe de loin en loin la rivière. Elle remarque que cela produit un effet bizarre sur le Baveux, qui en a peur. On ne me prendra pas l’enfant.

Je suis assez content de moi : mon échec face au Douanier s’est retourné en ma faveur. Je suis devenu chef un peu malgré moi, mais je l’assume, et me montre plus conciliant que Childe. Le fait de longer toujours la rivière attise ma curiosité. S’agit-il d’une source de mémoire ? Ou a-t-elle des effets dangereux ? Je veux en avoir le cœur net : il faut essayer… mais pas sur moi. J’essaye d’envoyer le Baveux y goûter. (Le joueur de Childe incarne désormais le Baveux : ses première phrases sont [Folie] Je vais à Compostelle parce que j’ai tout le temps faim et [Science] Je développe des théories fumeuses sur tout.) Je baratine le Baveux, lui disant que l’eau de la rivière est semblable à de la soupe et pourrait apaiser sa faim. Je parviens à le persuader de boire, mais Je fais un compromis terrible… En effet, le Baveux me réclame l’enfant ([Société] Je crois que le bébé représente la solution à mes problèmes).

 

Quatrième tour

 

Le Baveux descend au bord de la rivière. Il est franchement dégoûté, mais plonge la main dans l’eau jaunâtre, et en ramène un liquide filandreux qu’il porte à sa bouche, et recommence par trois fois. Il regarde Tak, qui lui jette des coups d’œil intéressés, mais rien ne semble se produire. Le Baveux remonte, son estomac gargouille et il a un goût répugnant en bouche. Il dit à Tak que ça ne lui a rien fait. Quelques jours plus tard : la troupe continue de suivre la rivière de loin en loin ; d’autres cours d’eau s’y mêlent, mais elle garde sa teinte et son odeur infecte, aussi monte-t-on le campement aussi loin que possible. Mais le vent marin finit par couvrir les remugles. Le Baveux, plus vif, prend la tête du groupe, et attend le moment propice pour réclamer son dû à Tak. Les arbres s’écartent à nouveau. La route se perd dans une lande grisâtre qui donne sur une falaise. La rivière se jette dans la mer qui s’étend sur tout l’horizon et est couverte de nuages. Une église se dresse non loin, érodée par le vent très violent. Le groupe avance en file indienne. L’herbe est plus verte autour de l’église. C’est un signe positif, le premier depuis longtemps. Le cerveau du Baveux s’est mis à tourner à toute vitesse. Des choses lui reviennent en tête, une ritournelle, des couleurs, une vieille fable, des visages… Il a de terribles migraines. Il ouvre la porte de l’église et pénètre à l’intérieur pour s’abriter du vent. Il n’entend pas que ça bouge dans l’église. Il fait un signe de croix, apostrophe abstraite pour lui-même. [Brigands] Le Baveux se voit souvent lui-même dans ses « rêves », mais plus épais, moins affamé ; ses rêves s’organisent : il était un bandit trop gourmand dans ses méthodes de pillage. Cette église (pas celle-ci précisément, mais le fait que ce soit une église) lui rappelle quelque chose. Les églises me rappellent mes mauvais actes passés.

Gritte n’a ni vu ni entendu le pacte entre Tak et le Baveux. Mais elle a vu le Baveux descendre à la rivière et boire. Il est remonté et Tak a ordonné le départ. Le Baveux a depuis des espèces de longs regards sur le bébé, qui la mettent mal à l’aise, mais pas de la même manière qu’auparavant. Quand le groupe voit enfin l’église, celui lui fait du bien (il n’y avait pas d’abri depuis des jours). Gritte est loin derrière les autres quand ils entrent. Quand elle arrive à son tour, tout le monde est abattu et prostré par terre dans une profonde léthargie. Il n’y a pas de place pour elle à l’intérieur, l’église est trop petite. Elle s’abrite sous un caveau qui la protège quand même du vent. Elle voit ressortir huit personnes, qui ressemblent à celles du groupe mais sans être les mêmes : le Baveux, un grand gars bien bâti avec des armes à la ceinture, le gringalet qui compte des pièces, Tak l’air d’avoir trouvé la paix… Ils repartent tous en sens inverse. L’église fait quelque chose aux souvenirs des gens ou à ce qui les pousse à faire le pèlerinage. [Pulsions] Gritte serre le bébé contre elle, elle entre à son tour dans l’église, elle trébuche sur les gens qui dorment jusqu’à l’autel, où elle pose le bébé avant de s’endormir à son tour. Suis-je arrivé au bout ?

C’était trop beau pour durer : le Baveux est devenu plus vif et a pris la tête du groupe ces derniers jours. Je suis intrigué par l’eau de la rivière, j’aimerais procéder à d’autres tests, mais les gens veulent que l’on s’en éloigne autant que possible à cause de l’odeur et je ne trouve pas d’arguments à leur opposer. Quand on arrive à l’église, refuge bienvenu, tout le monde s’endort très vite. Je suis cependant réveillé par Gritte qui me trébuche dessus avant de poser le bébé sur l’autel. Cette vision me rappelle mon pacte avec le Baveux et, comme il s’agit d’un lieu saint, je m’en veux, suis pris de remords, mais me sens désarmé… [Mémoire] Le plus troublant, cependant, c’est que j’ai déjà vu cette scène, dans cette église précisément. Je suis déjà venu ici.

 

Cinquième tour

 

La nuit s’est avancée. Le Baveux se réveille avec une forte migraine. Il a vu en rêve les membres de l’expédition : il se souvient de leurs noms, de les avoir vus dans d’autres endroits, moins maigres, il revoit Childe… Il se souvient de la motivation première du pèlerinage : un prédicateur était arrivé, qui disait qu’il fallait envoyer des marcheurs à Compostelle, mais il ne se souvient plus pour quelle raison. C’est néanmoins à cause de ce prêche que tous se sont mis en route. Le Baveux, quand il ouvre les yeux, voit trois silhouettes penchées sur l’enfant. Il les fait fuir : « Laissez cet enfant ! Il est à moi ! » Il ne distingue pas les visages des silhouettes qui sortent de l’église en courant. Il se rend à l’autel, mais, au moment d’approcher la main du bébé, est pris d’une sorte de regret et de doute. Manger l’enfant n’est peut-être pas ce qu’il faut en faire… Il observe son visage calme, et voit quelques gouttes de liquide perler au coin de sa bouche ; il reconnaît l’eau de la rivière. Bravant le mal de tête, il se lance dans le noir à la poursuite des trois silhouettes. Au bord de la rivière, un chemin descend : ils ont dû passer par là. Il y a des vasques aménagées dans lesquelles on trouve de l’eau à différents stades. Un filet d’eau claire ruisselle, qui se mêle à l’eau jaunâtre de la rivière. Il y a du bruit en bas des marches. [Société] Je dois trouver ma place au sein du groupe.

En s’endormant, Gritte pensait avoir atteint quelque chose, mais dans ses rêves elle ne sort pas de l’église, contrairement à ceux qu’elle avait vus. Elle voit trois silhouettes penchées sur le bébé, et en reconnaît les visages : le juge qui l’avait accusée de sorcellerie, le prédicateur qui lui a ordonné de partir en pèlerinage, le père de l’enfant qui la rendait responsable de la mort en couches de la mère (Gritte était sage-femme). Le Baveux fait peur aux silhouettes, puis part à leur suite. Gritte s’approche de l’autel, voit le liquide aux lèvres de l’enfant, trempe son doigt et lui fait une bénédiction sur le front. Elle laisse l’enfant là et part derrière le Baveux. [Science] L’obscurantisme m’a chassée de mon village.

[Pèlerins] Je me suis rendormi après ma vision de l’enfant sur l’autel. Mon sommeil est perturbé par des images issues de la mystique chrétienne : trinité, sacrifice… Je me méfie du Baveux, et ne fais pas confiance à Gritte pour protéger l’enfant : c’est à moi de le faire… mais je ne sais pas comment. Quand je me réveille, tous deux sont partis, ce qui ne fait que renforcer ma conviction. Je vais voir l’enfant sur l’autel, m’humecte les lèvres du liquide sur son front. J’acquiers la conviction que nous tournons en rond : nous n’allons pas à Compostelle, mais nous en venons. Je veux comprendre ce qui se passe, j’ai le sentiment d’être manipulé. Je veux comprendre où nous allons.

 

Sixième tour

 

Le vent colle le Baveux à la paroi. Il descend au bord de la rivière. Il entend des chuchotements. En tournant le dos à la chute, il arrive à des cavités dans la pierre : les silhouettes ont dû se réfugier là. Il se sent très léger, mais son estomac recommence à se faire entendre. Dans la caverne, il y a une demi-douzaine de personnes en robes de bure, recroquevillées les unes sur les autres. Il entre, Gritte n’est pas loin derrière lui. Le Baveux a l’impression de connaître les lieux. Il avance vite, de crainte de « tomber » s’il s’arrête. Les six vieillards le regardent. Il sent l’eau de la rivière, mêlée à du sel, de la fumée… Il demande aux vieillards qui ils sont, ce qu’ils ont fait à l’enfant, ce qu’est cette eau (d’autant qu’il en a mis dans les gourdes des autres ! Il avait bien compris ce que Tak voulait faire…) Les vieillards sont effrayés. Le Baveux crache un jet de bile par terre. Ils ont l’air un peu plus rassurés. Gritte arrive dans son dos. Les vieillards disent qu’ils voulaient offrir la mémoire à l’enfant. [Science] L’eau de la rivière me rend la mémoire.

Gritte connaît bien la douleur des autres, et se rend compte de ce que le Baveux souffre et est devenu fou : il beugle dans le vide, il dit qu’il a mis de l’eau jaunâtre dans les gourdes… Or on sait que cette eau est un poison. Pendant qu’il parle à des personnes qu’elle ne voit pas, elle passe derrière lui… et le pousse dans la vasque. Elle veut le noyer ; ça n’est pas difficile de lui maintenir la nuque sous l’eau. Elle attend qu’il ne bouge plus, et ressent une sorte de délivrance après tout ce temps où elle avait souffert pour un crime qu’elle n’avait pas commis ; cette fois, c’est bien un crime qu’elle a commis, et il ne faut pas s’arrêter là : elle retourne vers l’église… (Elle raye Je veux aller à Compostelle pour y déposer un enfant qui n’est pas le mien.) Le Baveux, la tête sous l’eau, ne comprend pas ce qui lui arrive. Il est assailli par des images. Il se souvient du prédicateur de Compostelle, de l’accusation portée contre la sage-femme, dont il était amoureux, et du départ du pèlerinage. Il revoit sa vie défiler, les pillages auxquels il s’est livré, le meurtre d’un prêtre… Childe était le seigneur de la ville. Le Baveux perd conscience. [Chair] Je suis sujet à des douleurs terribles depuis que j’ai bu de l’eau. [Science, puissance] Je connais un remède temporaire à l’oubli.

Je suis le Baveux et Gritte, me doutant qu’ils sont allés vers la rivière. J’assiste au « meurtre » du Baveux par Gritte. Je me cache pour ne pas être vu d’elle. Je me rends ensuite près de la vasque, en sors le Baveux : il est inconscient mais toujours vivant. Je me dis qu’il est vraiment temps que je goûte moi-même à cette eau et, poussé par une intuition mystique, procède à une sorte de baptême par immersion totale. Je me souviens : j’étais le prédicateur, conseiller du seigneur Childe de Compostelle. J’ai lancé l’idée d’un pèlerinage perpétuel pour expier nos péchés et « guérir » l’Europe, en jouant sur le syndrome de l’oubli. Mais j’avais moi-même oublié tout cela…Dois-je perpétuer mon dessein ? En cas de réussite, je considère que ce passage à l’église est obligatoire dans la boucle… et la relance pour un tour ; sinon, je me dis que cette entreprise est un échec, surtout depuis la mort de Childe, et décide de rompre la boucle. [Société] Je me suis fourvoyé. J’ai péché en manipulant les gens, et suis tombé dans mon propre piège… Je ne peux pas exercer mon ministère par la manipulation.

 

Une partie fort sympathique dans l’ensemble. Si tout ne colle pas parfaitement et si des éléments ont été laissés en plan – mais sans doute est-ce inévitable ? –, le récit nous a tous parlé de son départ à sa conclusion, en gros. Les personnages ont probablement été un peu plus élaborés que dans les parties précédentes, et leurs interactions assez riches. En n’usant pas (ou peu) de l’Egrégore, notamment, nous avons évité d’en faire trop dans la surenchère surnaturelle, et surtout dans le final « pyrotechnique ». Je ferais bien un petit mea culpa très personnel : j’ai peut-être un peu trop essayé d’orienter l’intrigue de mon côté (souvenir de la partie précédente où on avait connu des difficultés en ne prenant pas assez de décisions ?) Nous avons peu fait intervenir les PNJ, par ailleurs, en dehors du Douanier… Mais le cadre était assez riche et, même si on avait tendance à se focaliser sur la perception de son propre personnage, on a davantage utilisé d’éléments « extérieurs » que précédemment. Dernier point, enfin : j’étais sceptique sur la possibilité de jouer en campagne ; je le reste un peu, mais cette histoire devrait pouvoir appeler une suite, et on va sans doute tester ça prochainement…

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"Te Deum pour un massacre"

Publié le par Nébal

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Te Deum pour un massacre

 

On a parfois de ces lubies… Quand j’étais gamin, bien que déjà passionné par l’histoire en général et l’histoire de France en particulier, j’avais beaucoup de mal à m’intéresser à la période des guerres de Religion. Je trouvais cette époque vraiment trop atroce, et trop déprimante. Ce qui est sans doute un peu absurde, toute époque étant à sa manière riche en atrocités à même de faire déprimer tout un chacun, mais c’est comme ça : la moindre évocation des innombrables massacres qui ont émaillé le second XVIe siècle – dont celui de la Saint-Barthélemy, pour être le plus célèbre, n’est pas un cas isolé – avait une fâcheuse tendance à me donner la nausée. J’en ai toujours conçu l’image d’une époque grise et violente, en contradiction totale avec les fastes supposés de la Renaissance. Aussi ne l’ai-je finalement que fort peu étudié, et en ai longtemps conçu une image très schématique, voire manichéenne – avec les « gentils » protestants d’un côté et les « méchants » catholiques de l’autre : l’ombre de la Saint-Barthélemy encore une fois, qui tend à dissimuler un peu le reste… Bien sûr, cette vision est largement fausse, et, avec le temps, même si j’ai toujours eu du mal à me pencher sérieusement sur la question, la nausée n’étant donc jamais loin, j’en ai conçu une image plus nuancée, ceux qui dénonçaient le « Dieu de pâte » n’ayant souvent rien à envier en infamie aux commerçants d’indulgences… Mais voilà : cette impression première, à quoi s’ajoutait le lieu commun selon lequel il n’y a pas pire guerre que la guerre civile (opinion que les victimes des autres guerres trouveraient sans doute éminemment contestable, si elles étaient encore en mesure de donner leur avis…), m’a durablement marqué, et sans doute empêché de voir le revers positif de la médaille (je me souviens d’avoir lu tardivement un article passionnant sur les édits de tolérance de cette époque…).

 

Drôle d’idée, dès lors, que de me lancer dans la lecture de Te Deum pour un massacre ? Pas vraiment. Il faut dire que le jeu a une belle réputation, pour ce que j’en sais, et qu’on le doit à un certain Jean-Philippe Jaworski, dont j’avoue être un petit fan… Et puis je n’en suis plus, tout de même, à faire dans le refus d’obstacle devant l’étude et l’interprétation des sinistres événements de cette période. En fait, j’avais même envie d’en savoir davantage, et, à ce compte-là, Te Deum pour un massacre a parfaitement rempli son office. Ce superbe objet – un coffret de deux livres de plus de 500 pages reliés cuir, agréablement mis en page et abondamment illustrés – est en effet d’une lecture passionnante ; le premier tome est entièrement consacré au background, et je l’ai dévoré comme un bon roman. Au point, à vrai dire, de trouver que ces 560 pages de cadre environ… étaient finalement trop peu. J’en voulais encore…

 

Il faut dire que la partie « société », pour être intéressante, m’a parfois fait l’effet d’être un peu trop approximative et lacunaire. Pour m’en tenir à ce que je connais un tant soit peu – l’histoire du droit et des institutions, donc –, et ce quand bien même mes souvenirs en la matière sont trop lointains et trop flous pour que je puisse livrer une critique vraiment pertinente, j’ai ainsi regretté quelques confusions et défaillances (à titre d’exemple, dans ce chapitre consacré à la justice, on ne parle quasiment pas des parlements, et pas du tout de la doctrine de l’époque : tant pis pour les humanistes à la Cujas et compagnie…).

 

La partie « géographie » (française, d’abord, puis européenne) est de même bien trop courte. On en viendrait, à vrai dire, à souhaiter l’existence d’une sorte d’atlas historique qui rendrait le cadre plus concret et plus praticable… mais qui prendrait sans doute les dimensions d’un de ces deux livres (et après tout, voir l’abondante bibliographie en fin de volume).

 

Mais il y a le gros de l’ouvrage, les « chroniques » des guerres de Religion. Et là, c’est un régal. Frustrant, là encore, pourtant : même si le titre du jeu est éloquent, je n’ai pu m’empêcher de regretter que cette passionnante étude s’arrête avec la Saint-Barthélemy, là où il y aurait encore tant à dire sur la suite, au moins jusqu’à l’édit de Nantes… Mais bon sang, que c’est passionnant ! Et ce malgré une tendance à se montrer très précis en matière d’histoire militaire, peut-être aux dépends d’autres aspects. L’étude est brillante, le récit enlevé, complexe sans être rebutant, c’est un modèle du genre, dont je ne vois pas vraiment d’équivalent dans le monde des jeux de rôle (mais mes connaissances sont en la matière très lacunaires, notamment pour ce qui est des jeux historiques).

 

C’est bien ce sentiment paradoxal de « trop peu », alors qu’un livre entier est consacré au cadre, qui m’empêche de parler de perfection. On a parfois de ces exigences… Néanmoins, ce premier livre accomplit avec maestria son entreprise de séduction : à sa lecture, on est pris d’une envie irrépressible de jouer dans ce cadre ô combien atroce…

 

Le deuxième livre est consacré essentiellement aux règles. Allaient-elles se montrer à la hauteur de ce cadre superbe ? Eh bien, oui, dans l’ensemble. Avec même un certain brio pour ce qui est de la création de personnage. Si celle-ci a le défaut de nécessiter quelques allers-retours perplexes dans ce gros volume, elle repose toutefois sur un très intéressant principe de questionnaire à choix multiples, qui permet d’élaborer l’historique du personnage en même temps que ses caractéristiques. Il s’agit ainsi de définir la vie du personnage, en quatre étapes : petite enfance, enfance, adolescence, âge adulte (certes, cette présentation en tant que telle est contestable historiquement, mais très intéressante et pertinente en termes de jeu), cette dernière étape correspondant à une profession, et il y en a un paquet… Signe qui ne trompe pas : dès la lecture de cette section, je n’ai pas résisté et me suis emparé d’une fiche de personnage et d’un brouillon afin de créer mon alter-ego, et ai été parfaitement convaincu par le procédé.

 

Le système repose sur six caractéristiques (Savoir, Sensibilité, Entregent, Complexion, Puissance, Adresse), dont dépendent de nombreuses compétences, sur un schéma assez classique, à ceci près que les caractéristiques sont dites « narratives », correspondant non à une valeur chiffrée mais à un qualificatif et à un type de dé (du d4 au d20). Pour faire un jet, on prend le dé de la caractéristique, on y ajoute le montant de la compétence, et on compare à un seuil de difficulté (de 7 par défaut), les modificateurs portant sur le type de dé employé. Un système pas éloigné de celui que j’avais pu pratiquer dans Savage Worlds (et donc Deadlands Reloaded), et que je trouve assez élégant. Si le système de combat m’a paru parfois un peu trop pointilleux, et donc complexe, je reste néanmoins tout à fait séduit par cette mécanique, qui autorise bien des subtilités sans trop susciter de migraines, dans l’ensemble.

 

Ce second livre s’achève enfin sur trois scénarios (formant éventuellement une petite campagne), destinés à des PJ catholiques dans le Lyonnais, vers le début de la période. C’est sans doute dans cette section que l’on reconnaît le plus la patte de l’auteur : le style est délicieux, et la lecture fort agréable. Il y a une certaine montée en puissance dans ces trois épisodes – le premier étant très court et assez simple, là où le dernier est passablement complexe (le deuxième, à mi-chemin, m’a fait l’effet d’être un brin confus), et ils donnent énormément envie de jouer : à vrai dire, le dernier figure, je crois, parmi les meilleurs scénarios de jeu de rôle que j’aie jamais lus, à vue de nez….

 

Un dernier point mérite sans doute d’être soulevé, qui fait l’objet d’une postface : Jean-Philippe Jaworski, qui y insiste à bon droit sur la triste actualité du jeu (c’était vrai au moment de sa rédaction, ça l’est peut-être plus encore aujourd’hui, hélas…), explique son parti-pris de récompenser, au travers du système de progression des personnages qui ne s’arrête pas à la seule expérience (laquelle est plutôt bien pensée, d’ailleurs), les personnages moraux, et de punir les ordures. C’est un parti-pris, donc, que je trouve pour ma part très contestable, mais, ici, l’auteur peut bien avoir le dernier mot…

 

Quoi qu’il en soit, Te Deum pour un massacre, même si j’ai donc relevé ici ou là quelques bémols, est une lecture qui m’a passionné de bout en bout. Un petit monument à sa manière, et un modèle de jeu de rôle historique. J’en suis sorti avec deux envies folles : celle de lire encore plus de matière sur la période, et celle de jouer, bon sang (même si c’est assez intimidant). Pari réussi, donc, pour cet excellent jeu, alliant forme splendide et fond brillant. Je renâclais plus haut à parler de perfection, arguant du côté frustrant de la chose, mais soyons francs : ça s’en rapproche quand même pas mal…

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"La Véritable Histoire de la mort d'Hendry Jones", de Charles Neider

Publié le par Nébal

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NEIDER (Charles), La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, postface d’Aurélien Ferenczi, Albi, Passage du Nord-Ouest, coll. Short Cuts, [1956, 1984, 1993] 2014, 221 p.

 

Chose promise, chose due, même si c’est hélas bien tardif : après avoir fait un détour par la Corse avec l’excellent Orphelins de Dieu de Marc Biancarelli, je reviens au western plus traditionnel. Et pour commencer, donc, La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones de Charles Neider.

 

On l’aura compris dès le titre en forme de pied de nez au célèbre ouvrage de Pat Garrett, c’est donc de Billy the Kid que nous allons une fois de plus parler ici. Enfin, presque… Car Hendry Jones est le vrai Kid (et on ne l’appelle quasiment que sous ce sobriquet tout le long du roman), un meilleur pistolero encore que Billy, évoqué en début d’ouvrage. Doc Baker, le narrateur, nous conte donc ici ses derniers jours, essentiellement à partir de sa célèbre évasion jusqu’à ce qu’il se fasse buter par le shérif Dad Longworth, son ancien compadre. L’action a lieu entre le Vieux-Mex et la Californie, avec l’océan à l’horizon (cadre pas si banal pour un western, et assez intéressant).

 

Mais il ne s’agit ici de tromper personne : bien sûr, Hendry Jones est conçu comme un hommage à Billy the Kid, et c’est bien à lui que l’on pense à chaque page, jusqu’à ses dernières paroles, ce fameux « Quién es ? » frénétique. Mais ce Kid-là est, si l’on ose dire, plus vrai que nature ; il a pour lui toutes les « qualités » de notre Kid, mais en plus exacerbées. Post-ado jovial et souriant, il suscite l’empathie, et même la sympathie, malgré sa puérilité d’autant plus dangereuse qu’elle s’exerce l’arme au poing.

 

Il y a en effet un côté jubilatoire dans le récit de Doc Baker, le dernier camarade du Kid, désireux ici, donc, de rétablir la « vérité » (« Print the legend », ouais), et le profond réalisme, par ailleurs, du récit, suscite une très forte implication du lecteur, qui se retrouve lui aussi à chevaucher aux côtés de ces hors-la-loi qu’a réunis le Kid, et, de bourrades en bailes, partage leur quotidien absurde.

 

D’autant plus absurde, à vrai dire, que la mort marquera bel et bien la fin du voyage, donnant à cette Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones un parfum de tragédie. Ici, le Kid est un jeune homme marqué ; en dépit de son sobriquet, ce n’est plus tout à fait un gamin ; et la chance honteuse dont il a toujours bénéficié, notamment lors de son évasion rocambolesque, est en train de tourner et il le sait. Personnage haut en couleurs, le Kid n’en est pas moins dans l’attente de la balle qui porte son nom, celle à laquelle il ne pourra échapper d’aucune manière…

 

Mais, en attendant, il vit. Et c’est une sorte de liberté, quand bien même puérile et fortement égoïste, que ce Kid-là incarne, avec ses compadres. Une liberté sans véritable motif, même si l’idée de vengeance reste toujours présente ; le Kid, Doc Baker, Harvey et Bob peinent parfois, ainsi dans le trajet qui les conduit au Vieux-Mex puis les en ramène, mais prennent aussi pas mal de bon temps. « Embrasse-moi, chérie », dit-on ici en portant la bouteille au goulot. Et de chéries, il est aussi question avec la belle et farouche Nika, qui s’est mariée dans l’attente de la pendaison du Kid (raté…), et qu’il compte bien récupérer aux bras de son mourant de mari Miguel. Qu’il respecte, cela dit. Comme les « basanés » du coin, Mexicains et Peau-Rouge, le respectent lui. Cette histoire de mort est aussi une histoire d’amitiés.

 

Tout n’est pas réussi à mon sens dans le roman de Charles Neider, cependant. Si les personnages sont brillants, si l’empathie qu’il parvient à susciter est tout à fait remarquable, si les dialogues sont enthousiasmants, et si certaines scènes marquent durablement (j’ai pour ma part surtout apprécié le séjour en prison du Kid), le style comme la construction (encore que ça se discute, notamment sur ce dernier point) m’ont paru assez critiquables. J’avoue d’ailleurs, même si je me méfie tout naturellement de plus en plus de ce que je peux avancer ici, que la traduction m’a semblé parfois bien lourde (et j’ai renâclé notamment devant cette façon de mêler sans cesse passé simple, passé composé et présent…).

 

Reste néanmoins un western assez poignant, finalement plutôt original malgré son sujet rebattu (et je n’en ai de toute évidence pas fini avec Billy the Kid…). Rien d’exceptionnel, mais ça se lit bien.

 

Notons au passage l’intéressante postface d’Aurélien Ferenczi, qui s’intéresse essentiellement à l’adaptation très libre que Marlon Brando fit de ce roman (en en ôtant visiblement tout le sel pour tourner à la gloire de son ego…), La Vengeance aux deux visages. On y croise les noms de Sam Peckinpah, ce qui n’est sans doute que justice, puis, plus étonnant, de Stanley Kubrick… et c’est sans doute l’occasion de s’intéresser à ce qui fait l’essence du western puis du néo-western, le roman de Charles Neider constituant une belle transition.

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"Star Wars : Aux confins de l'Empire : Kit d'initiation"

Publié le par Nébal

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Star Wars : Aux confins de l’Empire : Kit d’initiation

 

J’ai un aveu à vous faire, particulièrement douloureux pour quelqu’un qui prétend aimer la littérature de science-fiction : j’aime Star Wars. J’aime même beaucoup Star Wars. Bon, la trilogie originelle, hein (même si j’ai fait l’effort de voir, par curiosité perverse, les épisodes I à III, et trouve par ailleurs que tout n’est pas à y jeter). Mais peu de films m’ont fait autant rêver quand j’étais bambin, aussi ne cracherai-je jamais dessus (et je pense que je les reverrais encore avec plaisir). J’aime beaucoup de choses dans le « western galactique » de George Lucas : le design exceptionnel (a-t-on jamais vu plus beaux vaisseaux spatiaux que les destroyers de l’Empire ? Plus belle arme, quand bien même improbable, qu’un sabre laser ?), la musique envoûtante de John Williams, les effets sonores qui sont bien la patte du créateur de THX 1138, et, bien sûr et surtout sans doute, la richesse remarquable de cet univers, fut-il archaïque…

 

Rien d’étonnant dès lors, j’imagine, si Star Wars, dans sa version « d6 », a été mon premier jeu de rôle (je l’ai vendu depuis, hélas…). J'avais acheté un numéro de Casus Belli (qu’on m’a identifié comme étant le n° 84 de décembre 1994 – janvier 1995) un peu au pif, parce que j'aimais bien la couv (avec une sorte de space marine dessus ; je jouais beaucoup à Space Crusade, alors) et qu'il y avait un jeu offert. Mais dedans ça causait surtout de jeu de rôle, et je n'avais aucune idée de ce que ça pouvait bien être... même si j'avais déjà fait beaucoup de « livres dont vous êtes le héros ». Mais il y avait un scénario de Star Wars, et ça m'intriguait. Résultat : même sans savoir dans quoi je m'engageais, j'ai acheté le jeu, l'ai lu, ai vaguement compris de quoi il retournait, et ai initié mes potes (j'étais MJ, donc). Le résultat avait sans doute été un peu calamiteux, mais en même temps pas tant que ça, puisqu'un de mes camarades, intrigué itou, s'est alors acheté JRTM, et un autre Vampire (je le lui ai racheté quelque temps plus tard). Même si on a essentiellement fait du AD&D 2 (Dark Sun, puis Ravenloft) quand j'étais ado, puis du Vampire (donc), ma rencontre a été le fruit du hasard total ou presque, et avec Star Wars.

 

Aussi la nostalgie n’est-elle sans doute pas pour rien dans mon acquisition de cette nouvelle déclinaison de Star Wars en jeu de rôle (dont j’avais cependant eu quelques bons échos, je n’y suis cette fois pas allé totalement à l’aveuglette). Il y a en fait trois jeux (c’est la mode, faut croire, voyez les Warhammer 40K) : Aux confins de l’Empire, qui nous intéresse ici, propose de vivre des aventures dans la Bordure, loin de Coruscant et compagnie ; les deux autres jeux s’intéressent à la guerre entre l’Empire et l’Alliance rebelle (nous sommes ici juste après la bataille de Yavin qui vit la destruction de l’Étoile noire, au passage), et enfin aux Jedis. Le « vrai » jeu d’Aux Confins de l’Empire a été traduit, sous la forme d’un volumineux ouvrage ; mais j’ai préféré découvrir le système avec ce Kit d’initiation, qui en présente une version allégée de manière très pédagogique (et c’est sans doute son principal intérêt, qui le destine tout particulièrement à l’initiation, donc, des jeunes joueurs).

 

La boîte, puisque boîte il y a, est à vrai dire pleine de vide : ce sont les dés qui « justifient » son épaisseur (j’y reviendrai) ; on y trouve également des jetons divers et variés, dont on peut parfaitement se passer pour la plupart ; restent enfin et surtout deux petits livrets, celui d’aventure d’une trentaine de pages, et celui de règles d’une cinquantaine, et quatre dossiers de personnages prétirés, qui permettent d’assister en douceur à l’évolution des PJ.

 

Le MJ et les joueurs sont vraiment pris par la main, et on fait tout pour que l’apprentissage des règles se déroule au mieux, sans la moindre petite goutte de sueur. Tout commence donc avec le livret d’aventure. Disons-le tout net : le « scénario » qui y est proposé n’en est pas un ; forcément dirigiste (dans un premier temps surtout), pas mal infantilisant et surtout atrocement bourrin, il n’est d’aucun intérêt en tant que tel. Sauf qu’il permet vraiment d’aborder tranquillement les règles, et il remplit dès lors parfaitement son office, et même avec beaucoup d’astuce ; j’ai vu il y a peu une discussion sur le forum Casus NO concernant la difficulté d’appréhender des livres de règles aujourd’hui, ben pour le coup ce Kit d’initiation est un vrai modèle de pédagogie (me faut attendre encore un peu, mais je finirai bien par l’utiliser sur mes neveux, tiens). Chaque rencontre, lors de cette fuite éperdue de Mos Shuuta sur Tatooine, est ainsi l’occasion de développer un point de règles : tests de compétence, combat, jets en opposition, etc. C’est clair, net, précis. Et les règles qui sont ainsi proposées au fur et à mesure sont reprises et quelque peu détaillées dans le livret de règles, qui permet de synthétiser la chose, et de jouer d’autres aventures sans avoir à se référer systématiquement au livret d’aventure et à son ordre de présentation certes très efficace, mais difficilement utilisable au-delà. N’empêche, c’est vraiment du très beau boulot.

 

Le système – oui, il est bien temps de l’évoquer – repose sur des dés spéciaux, de sept types différents (trois « bons dés » – aptitude, maîtrise, fortune – ; trois « mauvais dés » – difficulté, défi, infortune – ; et enfin le dé de force, qu’on ne jette a priori qu’au début de la partie, pour constituer une réserve de jetons dans lesquels le MJ comme les joueurs pourront taper, sachant que l’utilisation d’un point de force – PJ – ou d’un point du côté obscur – MJ – consiste à retourner le jeton sur l’autre face). J’avoue que, quand j’ai appris ça, j’ai été plus que sceptique… Mais j’ai été rapidement convaincu par l’élégance et le côté ludique de ce système coloré. Il n’y a ainsi pas de seuil à franchir ou en dessous duquel il faut rester ; tout passe dans la constitution d’une poignée de dés, selon des règles élémentaires.

 

Ainsi, par exemple, pour faire feu avec son blaster, on prendra les dés verts d’aptitude et les dés jaunes de maîtrise indiqués sur la fiche (plus tard, on découvrira que, du score de caractéristique et de celui de compétence, le plus grand donne les dés d’aptitude, et le plus petit indique combien de ces dés sont transformés en dés de maîtrise), et on y ajoute des dés violets de difficulté en fonction de la portée ; on peut également y ajouter, par exemple, un dé bleu de fortune si on a pris le temps de viser, et un dé noir d’infortune si la cible est à couvert. Et on jette tout ça. Les symboles des dés viennent se compenser, un échec annulant un succès ; s’il reste au final un succès de plus, l’action est réussie ; mais, en outre, viennent s’y ajouter des avantages et des menaces, qui permettent de donner un côté plus narratif à l’action. Par exemple, si je réussis mon tir de blaster avec deux succès, mais aussi deux menaces, certes je parviens à toucher ma cible, mais je peux aussi enquiller un peu de stress ou me retrouver dans une posture plus délicate pour mon prochain tir, ou conférer un avantage sur moi à mon adversaire pour sa prochaine action, etc. Dit comme ça, sans les codes de couleur, j’imagine que cela peut paraître abstrait, mais c’est en fait vraiment très simple, et j’ai été pleinement convaincu par ce système, susceptible de bien des déclinaisons, et qui parvient à allier simplicité et narration d’une manière très astucieuse.

 

Au final, donc, si ce Kit d’initiation n’a rien d’indispensable – un joueur chevronné peut passer sans souci au gros livre de base, et j’aurais très bien pu le faire –, c’est néanmoins un outil fort bien fait pour découvrir en douceur les principes du jeu de rôle dans l’univers de Star Wars. Je ne l’utiliserai probablement pas en tant que tel (sauf d’ici quelques années sur mes cobayes de neveux, donc), mais il a su me séduire et me convaincre ; m’en vais sans doute me faire le reste de la gamme au fur et à mesure, moi.

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"Orphelins de Dieu", de Marc Biancarelli

Publié le par Nébal

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BIANCARELLI (Marc), Orphelins de Dieu, Arles, Actes Sud, 2014, 235 p.

 

Au début, je pensais entamer ce compte rendu d’Orphelins de Dieu par de mauvaises blagounettes pseudo-jacobines sur la Corse et les Corses, d’autant que Marc Biancarelli enseigne le corse et écrit en corse (mais pas ce livre-ci, directement dans la langue du colonisateur). J’ai décidé de m’en abstenir, et vous pourriez m’en remercier, prenant conscience que ça ne ferait probablement rire que moi, que les Corses sont susceptibles et que de toute façon je préfère taper sur les Bretons.

 

Cela dit, de Corse, il sera beaucoup question ici, puisque Orphelins de Dieu, figurez-vous, est une sorte de « western corse ». On pourrait même à vrai dire enlever les guillemets et ce triste « une sorte de », dès l’instant que l’on accepte qu’un western ne se passe pas forcément en Amérique du Nord. Reprenons donc : Orphelins de Dieu est un western. Corse. Et un des personnages, ô combien charismatique, a ce jugement éloquent sur « l’île de beauté » (non, ça, vous allez pas y couper) :

 

« J'ai ma théorie sur ce pays. Je me dis que Dieu l'a choisi pour y expérimenter tout ce que les hommes sont capables de mettre en œuvre pour s'affronter et se détruire. Je crois que cette ordure qui est Notre Seigneur a pris un peu de tous les ingrédients les plus pourris de la nature humaine et qu'Il a foutu tout ça dans un bocal, avec nous au milieu pour voir ce que ça pourrait donner, et comme ça Il saurait, et Il éviterait de reproduire partout le même potage. Je crois pas qu'Il y arrive vraiment, mais disons que dans Son expérimentation du pire, Il nous a choisis parmi les cobayes les plus zélés. La haine, le ressentiment, la jalousie, la convoitise, la médisance, on dira que c'est à peu près ce qui se partage le mieux dans ce putain de territoire, et si l'on y rajoute l'enculerie, la politique, la tyrannie, l'oppression et la guerre permanente, la vengeance et la corruption, je crois qu'on a un terreau durable pour que le merdier légué par nos anciens se perpétue encore longtemps. Enfin bref, j'ai vu un peu le monde, par obligation, et je vais pas te dire qu'il est beau, mais quand même, je dois à l'honnêteté de reconnaître que notre pré carré sent particulièrement le moisi, et même je trouve qu'il exhale plus que de raison un fumet de chairs en décomposition dont je ne te dis que ça. »

 

Ce qui claque, tout de même (mais on m’a déjà accusé d’être un peu trop « négatif », comme garçon). Et le livre dans son ensemble claque pas mal. Dans tous les sens du terme. Parce que c’est beau et puissant, certes. Mais aussi parce que c’est d’une ultra-violence sèche, particulièrement redoutable, qui a de quoi laisser pantois. Une libraire de ma connaissance ne s’en est d’ailleurs toujours pas remise (avec un grand sourire), et c’est un peu (beaucoup) de sa faute si j’ai lu – et adoré – Orphelins de Dieu. Que cette psychopathe en soit remerciée ici.

 

Nous sommes donc en Corse (eh), au XIXe siècle, aux environs de la chute du Second Empire (pas grave, ce Bonaparte-là n’était pas vraiment corse). La jeunette Vénérande en a gros sur la patate. Il faut dire que quatre connards de la pire espèce ont un triste jour débarqué là où son frère Petit Charles faisait paître son troupeau, et se sont amusés à défigurer le pauvre berger et à lui couper la langue. Il ne s’en est jamais remis, et Vénérande, qui a la vendetta dans le sang, ne compte pas laisser cet odieux forfait impuni.

 

C’est pourquoi, un autre triste jour, après avoir fait quelques économies aux dépends de ses enfoirés de cousins cupides, elle va voir Ange Colomba, dit L’Infernu. Devinez ce qui, du prénom ou du pseudonyme, est le plus approprié ? Gagné. L’Infernu est un beau salaud, lui aussi ; c’est un homme que l’on paie pour tuer d’autres hommes. Mais il est vieux, pisse du sang, et prendrait bien sa retraite, dans un monastère par exemple, juste au cas où. Vénérande insiste, cependant. Et L’Infernu finit par accepter, voyant dans ce dernier contrat l’occasion d’un baroud d’honneur, si tant est que l’honneur ait quelque chose à voir dans toutes ces atrocités ; il faut dire que la description des malfrats que la jeune fille a extorquée de son frère infirme lui parle : il sait qui sont les salauds qui ont fait le coup. Il sait aussi que, s’il accepte, il a peu de chances d’en sortir vivant. Et il accepte.

 

Et, en chemin, il raconte à Vénérande comment le petit Ange Colomba est devenu L’Infernu, en accompagnant sur le sentier de la guerre (pas vraiment de la gloire) la bande d’insoumis du sieur Poli, plus ou moins patriotes, plus ou moins révolutionnaires, mais authentiques brigands. Un long récit de pillages, de viols, de tortures et de meurtres…

 

Tout cela n’est effectivement pas très joyeux. True Grit de Charles Portis est cité en exergue, et, effectivement, dans cette Vénérande avide de vengeance, il y a de ça ; c’est quand même nettement moins rigolo… Pas du tout rigolo, en fait ; et pour le coup, a fortiori dans les souvenirs de L’Infernu, on lorgne plus du côté de Méridien de sang de Cormac McCarthy (Colomba et ses « modèles » ont quelque chose du Juge) ou Chevauchée avec le diable (eh) de Daniel Woodrell (les insoumis faisant énormément penser aux bushwhackers, d’ailleurs évoqués en dernier recours).

 

Et puis, bien sûr, « When the legend becomes fact, print the legend. » Et c’est bien une légende (pour le coup pas très dorée) que narre avec brio Orphelins de Dieu : celle d’une contrée « sauvage », où le sang coule volontiers, et où le quidam, qui n’en peut mais, est entraîné bien malgré lui dans une spirale de violences et de destructions, où ceux qui prétendent le défendre ne sont pas les derniers à le faire souffrir. Histoire d’une révolte qui, pour avoir plein de justifications historiques, tourne plutôt mal, et façonne les petits anges en répugnants démons.

 

La plume très adroite de Marc Biancarelli, qui joue avec astuce du décalage entre une forme subtile (probablement trop pour les personnages, d’ailleurs, mais on s’en fout, ça passe très bien) et une action horrible et brute, achève de convaincre le lecteur déjà fortement séduit par le cadre et l’atmosphère (certes, ce n’est pas la banale histoire de vengeance qui emporte l’adhésion : on est là dans le code, mais très bien utilisé, donc ça va). Et la lecture d’Orphelins de Dieu est ainsi passionnante de bout en bout. On verdit régulièrement au récit des innombrables atrocités qui l’émaillent, et on n’en sort pas vraiment avec au cœur un vibrant amour pour l’humanité… Mais avec la conviction, essentielle, d’avoir lu un excellent roman, qui sait user du genre pour sonder l’âme et l’histoire, celles d’un homme et celles d’un peuple. Brillant.

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"Praetoria Prima"

Publié le par Nébal

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Praetoria Prima

 

Bizarrement, ou peut-être pas tant que ça, mon intérêt pour Rome a été assez tardif. Si j’ai toujours été passionné par l’histoire, et notamment celle de l’Antiquité, j’en ai longtemps eu une vision assez biaisée, et ai eu – nécessairement – tendance à valoriser la Grèce et dans une moindre mesure l’Égypte par rapport à l’Empire. Clichés à la Astérix, peut-être (mais ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je révère les albums de Gosciny)… Mais franchement : entre un philosophe grec épris de raison et un vulgaire militaire romain amateur de sanglants jeux du cirque, mon cœur ne balançait guère. Bien entendu, cette vision est fausse, mais il m’a fallu du temps pour m’en débarrasser ; et, à vrai dire, même si j’étais nettement meilleur en latin qu’en grec ancien, ces cours n’y ont pas changé grand-chose… Je crois, en fait, que c’est la découverte de l’extraordinaire édifice du droit romain, dans mes études supérieures, qui a probablement changé la donne. Et même si mon mémoire de Maîtrise de science politique portait encore sur ces satanés Grecs, j’avais fini par comprendre que la réalité historique n’avait rien d’aussi simple que ce que je croyais auparavant (la lecture de Thucydide, surtout, et, mais d’une tout autre manière, celle de Platon, m’amenant d’ailleurs à reconsidérer les vieux clichés sur la Grèce). Et puis il y a eu la série Rome produite par John « du sexe et du sang » Milius, dont je me suis régalé… Bref. Tout ça pour dire que, si mon intérêt véritable pour Rome est assez tardif, il est néanmoins assez prégnant.

 

Mais ce n’est que tout récemment que je me suis mis à chercher des jeux de rôle adoptant un cadre antique ; je suis tombé notamment sur Agôn, que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire, mais je désirais quelque chose de moins « mythologique », de plus réaliste. Praetoria Prima me tendait donc les bras, même si je n’en savais encore rien ; à vrai dire, je suis tombé dessus totalement par hasard, en fouinant dans une boutique. Le cadre romain m’intriguait (donc) ; le temps de jeter un œil à quelques critiques dans l’ensemble très positives, et j’ai cédé à ma pulsion d’achat…

 

Praetoria Prima est un jeu de rôle de Sébastien Abellan, dit « Mercutio », qui a connu une certaine carrière en tant que jeu indépendant avant d’être édité par les Éditions Icare (dont c’était, si je ne m’abuse, le premier titre ; je me suis du coup intéressé aux autres, et vous parlerai sans doute bientôt de Würm et de Cats !). Le livre est assez cheap… Mais on n’est pas à ça près, hein ?

 

Nous sommes donc peu de temps après l’accession au trône de Néron. Le jeune prince est adoré des Romains, on n’en est pas encore, loin de là, à l’image de l’incendie de la ville éternelle, avec l’autre dingue qui joue de la lyre… Mais il n’est pas en sécurité pour autant : dans l’ombre, les complots sont nombreux, qui visent à se débarrasser de l’Empereur, pour telle ou telle raison… D’où la Praetoria Prima, une sorte de légion de l’ombre, composée de l’élite de l’Empire, dont la tâche est de protéger le prince… sans même que ce dernier ne soit au courant. Il faut dire, cependant, que d’aucuns dans la Praetoria Prima considèrent que leur mission est de défendre l’Empire avant même l’Empereur… et peut-être à ses dépends.

 

Les joueurs sont donc invités à incarner de ces légionnaires d’exception, à la fois soldats, enquêteurs et espions (et tous des hommes, même si j’ai cru comprendre que, dans le livret de l’écran, je crois, des pistes sont données pour incarner malgré tout des femmes…). Ils sont répartis grossièrement en cinq « classes » : Bellator, Emissarius, Medicus, Orator, Vates. Ils peuvent être originaires de tout l’Empire, même si l’auteur a pris le parti (nécessaire, sans doute) d’une présentation simplifiée qui, au-delà de Rome en elle-même, n’envisage que la Gaule, le Grèce et l’Égypte.

 

Quand on jette un œil à la fiche de personnage sans rien connaître du système, il est difficile de ne pas songer au « Monde des Ténèbres »… et l’auteur, dans une brève postface, explique sans surprise que Vampire l’a beaucoup influencé, notamment d’ailleurs pour son aspect de politique de l’ombre. Nous avons donc trois valeurs, Virtus, Fides et Pietas (en très gros, physique, social, intellect) dont dépendent trois couples de caractéristiques, puis trois ensembles de compétences, avec moult petits ronds à remplir à côté.

 

Le système, pourtant, n’a rien à voir avec celui de Vampire, et il ne faut donc pas se fier aux apparences. En gros, la valeur détermine le nombre de dés que l’on jette, parmi lesquels on ne retiendra que celui qui fait le plus gros score, auquel on ajoutera caractéristique et compétence pour déterminer face à un seuil la réussite ou l’échec. C’est donc moins intuitif que le « Monde des Ténèbres », mais reste assez simple, même s’il y a bien sûr des cas particuliers qui viennent un peu compliquer la chose (dont le combat, sans surprise).

 

L’originalité réside probablement dans les prières. Le joueur, en fonction de sa foi et de sa ferveur, peut adresser des prières à son dieu pour en retirer une bénédiction ou jeter une malédiction sur un adversaire. Concrètement, si la prière réussit, et donc si le dieu est à l’écoute, il y aura, par exemple, un bonus sur un jet de dés. C’est plutôt bien fait… et pourtant ça me gêne, à un double titre : d’une part, cela introduit dans Praetoria Prima un vague élément « surnaturel » dont il aurait à mon sens gagné à se passer (mais bon, ça, c’est moi, hein…) ; d’autre part, cela procède d’une vision quand même très schématique et hautement critiquable de la religion à Rome, question complexe, et bien éloignée sans doute des conceptions qui nous ont été imposées ultérieurement par les religions universelles de salut (notez, on peut jouer des chrétiens ou truc, hein ; on peut même jouer des athées, mais cela revient à se passer des bonus des prières, et procède là d’une vision vraiment très réductrice, trop sans doute…).

 

Voilà en gros pour les aspects techniques, lesquels, vous l’aurez compris, sans être mauvais pour autant, ne constituent pas le point fort de Praetoria Prima. Non, le véritable intérêt, comme la vérité, est ailleurs : dans un cadre absolument superbe, et présenté avec beaucoup d’adresse. Si l’on ne peut que regretter la simplification (bien compréhensible, cela dit) qui vient réduire l’Empire à seulement trois provinces majeures en dehors de l’Urbs, le fait est que Sébastien Abellan fait preuve d’un grand talent pour immerger le lecteur (et donc le joueur ?) dans l’Empire du début du règne de Néron ; la « visite guidée » de Rome est un véritable modèle, et la présentation ultérieure de PNJ notables, riche d’une multitude d’idées de scénarios, est également très bien faite et tout à fait enthousiasmante. Le scénario d’introduction proposé en fin de volume est de même intéressant, non seulement pour sa trame policière, classique mais bien foutue, mais aussi pour le conflit de valeurs qu’il suscite en définitive, et qui constitue à mon sens le cœur même des intrigues auxquelles Praetoria Prima peut donner vie.

 

La lecture de ce livre assez court et très aéré, somme toute agréable dans la partie « technique », devient ici tout à fait passionnante, et l’on est vite pris d’envie de constituer une décurie de l’ombre pour l’envoyer aux quatre coins de l’Empire (même si d’abord à Rome, sans doute) défendre la personne de Néron… ou pas. La tâche n’était probablement pas aisée, mais l’auteur s’en est très bien acquitté.

 

Au final, et malgré la petite réserve – le doute, disons – concernant le système des prières, Praetoria Prima m’a l’air franchement intéressant, et j’en maîtriserais volontiers quelques parties… même si cela semble hélas peu probable dans l’immédiat. Parce que Rome, c’est cool. Na.

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