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"Les Perséides", de Robert Charles Wilson

Publié le par Nébal

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WILSON (Robert Charles), Les Perséides et autres nouvelles, [The Perseids and Other Stories], traduit de l'anglais (Canada) par Gilles Goullet, Saint Mammès, Le Bélial', [2000] 2014, 311 p.

 

Robert Charles Wilson est un auteur qui a beaucoup compté dans ma rééducation science-fictive ; après tout, je me suis attelé sérieusement au genre grosso merdo à l'époque de la sortie de Spin, à n'en pas douter un des meilleurs romans de SF de ces dernières années. Mais je crois cependant que le premier texte de l'auteur que j'ai lu était une nouvelle, en l'occurrence « Divisé par l'infini », qu'on retrouve dans le présent recueil, mais qui avait déjà été publiée par Bifrost en son temps. Cela dit, je n'avais quasiment aucun souvenir de cette nouvelle... si ce n'est celui de m'être pris une énorme baffe à sa lecture ; ce qui s'est vérifié en revenant dessus dans Les Perséides.

 

Je n'avais jusqu'à présent pas lu énormément de nouvelles de Robert Charles Wilson, cela dit ; quand le gros Mysterium est paru chez Lunes d'encre, je me suis empressé d'en faire l'acquisition... mais n'ai toujours pas trouvé le temps de m'y mettre. J'ai guetté cependant la parution au Bélial' de ces Perséides, que je sentais bien, ce qui s'est vérifié à la lecture. Autant le dire de suite : s'il n'est pas sans défauts, ce recueil me paraît néanmoins franchement brillant, et place Robert Charles Wilson parmi les meilleurs nouvellistes contemporains du genre, aux côtés de Ted Chiang et Greg Egan.

 

Il est toujours délicat de chroniquer un recueil de nouvelles ; on sombre aisément dans le catalogue, à vouloir détailler tous les textes par le menu, ce que j'aimerais éviter cette fois... Essayons donc de nous en tenir à la vue d'ensemble.

 

Neuf nouvelles. La science-fiction (ou le fantastique ? On en est parfois à la lisière, et certains textes relèvent assez clairement de l'horreur) y est généralement très légère, et se passe heureusement de l'attirail le plus tape-à-l'œil du genre. D'ailleurs, on pourra relever d'emblée qu'aucun de ces textes (avec une petite exception, certes phénoménale) ne se situe dans le futur : la SF, chez Wilson, se conjugue ainsi généralement au présent, parfois au passé, ce qui nous fait des vacances.

 

La SF y est donc très légère, mais il ne s'agit pas d'un vernis pour autant, elle est essentielle. On pourra d'ailleurs noter que, en dépit de la discrétion qui caractérise leur exposition, les idées fusent dans ce recueil. Souvent, un auteur se contente d'une idée par nouvelle, et je ne jetterais pas la pierre à cet auteur hypothétique, c'est déjà beaucoup. Mais dans certains de ces textes, Wilson balance facile une idée par page, nom de Dieu, ainsi dans « Les Champs d'Abraham », l'impressionnante nouvelle qui ouvre Les Perséides. On a de quoi être bluffé par une telle inventivité, d'autant qu'elle sait éviter le m'as-tu-vu.

 

Mais bon : présent ou passé, SF fondamentale mais discrète. Par ailleurs, la plupart de ces nouvelles se situent au Canada, et plus précisément à Toronto, la ville de l'auteur (qui fait d'ailleurs directement l'objet d'une des nouvelles, « La Ville dans la ville », mais on appréciera tout autant la finesse dans la description de certains quartiers, ainsi celui des immigrants au XIXe siècle dans « Les Champs d'Abraham »). Il y a cependant des exceptions. J'en relèverais notamment une, qui m'a bouleversé : « L'Observatrice », qui se déroule en Californie dans les années 1950, et fait intervenir quelques célébrités, dont l'astronome Hubble, qui se retrouve jouer le rôle d'une sorte de père de substitution pour une adolescente perturbée.

 

Ce qui nous amène à une caractéristique fondamentale de ce recueil, mais à vrai dire au-delà de l'ensemble de l'œuvre wilsonienne : sa profonde humanité. Si les idées de SF justifient les textes, on sent néanmoins que l'auteur ne peut s'empêcher de s'intéresser profondément aux relations (parfois houleuses) entre ses personnages. Le recueil fourmille ainsi de couples qui battent de l'aile (au mieux ; ce que j'ai trouvé d'ailleurs un tantinet lassant, si je puis me permettre...), d'amis qui se demandent s'ils en sont toujours, d'enfants plus ou moins délaissés, etc. On le devine : ce questionnement de l'humain n'est pas spécialement joyeux...

 

Les nouvelles sont par ailleurs (vaguement) liées entre elles, par des lieux (Toronto, donc, mais surtout, plus précisément, la librairie d'occasion Finders la bien nommée) ainsi que par des personnages (Oscar Ziegler, Deirdre Frank). Il ne faut sans doute pas y attacher trop d'importance : ces liens n'excluent pas des contradictions, à vrai dire guère gênantes. Il ne faut simplement pas voir en Les Perséides un fix-up à proprement parler. Cela participe néanmoins de son atmosphère singulière, et renforce l'impression d'unicité qui en émane. Au-delà, en effet, des lieux et des personnages, les nouvelles de ce recueil sont liées par leurs thèmes et leurs approches, cette SF délicate et discrète qui n'en est pas moins riche, et qui accompagne sans jamais de conflit l'humanité essentielle des Perséides. Le recueil explore la psyché humaine, d'une part, et, d'autre part, développe des interrogations philosophiques aussi passionnantes que subtiles sur la place de l'homme dans l'univers, illustrées soit par de passionnantes dissertations qui peuvent être aussi bien théologiques que scientifiques, soit par des hommages un peu plus poussés à la science-fiction « classique » et à ses questionnements « traditionnels ».

 

Une note, cependant : la quatrième de couverture place ce recueil sous « l'ombre des grands maîtres tutélaires de l'œuvre wilsonienne : Jorge Luis Borges, Howard Phillips Lovecraft et Clifford D. Simak en tête ». Je suis sceptique, il faut quand même se livrer à quelques contorsions pour repérer de ces trois auteurs illustres dans Les Perséides... Va pour Borges, à la limite, dans la discrétion, la subtilité, les questionnements philosophiques, admettons ; Lovecraft, c'est déjà plus dur (ne vous attendez certainement pas à voir débarquer Cthulhu et ses petits camarades – tant mieux, d'ailleurs), même si l'on peut peut-être s'attacher à cette horreur métaphysique qui oscille entre fantastique et science-fiction ; Simak, bof, bof, même si l'humanité caractérise aussi l'auteur entre autres de Demain les chiens (ou de Voisins d'ailleurs et Frères lointains, pour citer deux titres également parus au Bélial'), mais l'importante dimension urbaine des Perséides me gêne un peu en l'espèce. Pour ma part, s'il faut à tout prix jouer ce jeu des références, je crois que je dirais Theodore Sturgeon (voyez ici)...

 

Quoi qu'il en soit – après tout il me paraît plus profitable de mettre en avant la singularité de l'auteur et de ce recueil plutôt que de le caser à tout prix dans une tradition, une filiation –, Les Perséides m'a fait l'effet d'un recueil tout à fait brillant, d'une intelligence, d'une subtilité et d'une délicatesse rares. Une science-fiction exemplaire, dans un sens (même si on est libres, hein) : elle donne l'impression de ne pas trop en faire, en délaissant notamment la quincaillerie, mais, sous le vernis psychologique et humain, soulève des lapins pilosophico-scientifiques qui ont de quoi faire tourner la tête : le sense of wonder est là et bien là, mais au détour d'une conversation où est émise telle ou telle idée qui met à mal les conceptions traditionnelles ; inutile de faire péter les big dumb objects (même si l'auteur en a joué avec une grande astuce dans ses romans, Spin en tête). Avec des personnages profondément humains (et donc tourmentés) qui papotent, Robert Charles Wilson suscite l'émerveillement science-fictif ou la terreur métaphysique qui va de pair. C'est fort, très fort.

 

Un très bon recueil, donc, et une nouvelle réussite pour le Bélial', qui assure vraiment ces derniers temps (et je dis pas ça pour faire de la lèche, c'est on ne peut plus sincère).

 

EDIT : Gérard Abdaloff est un peu confus quand il en cause, .

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"Victus", d'Albert Sanchez Piñol

Publié le par Nébal

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SÁNCHEZ PIÑOL (Albert), Victus. Barcelone 1714, [Victus], traduit de l'espagnol par Marianne Millon, illustré par Xavier Piñas et Joan Solé, Arles, Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, [2012] 2013, 611 p,

 

Et si on retournait aux vrais livres, mmmh ?

 

Oui.

 

Et avec un candidat de choix. Que l'on m'avait beaucoup vanté au moment de sa sortie, mais je n'avais pas encore trouvé l'occasion de le lire. J'en attendais pourtant beaucoup. Il faut dire que je m'étais vraiment régalé avec La Peau froide, sauf erreur le premier roman de l'auteur catalan Albert Sánchez Piñol, et en tout cas celui avec lequel je l'avais découvert (c'était à vrai dire, jusqu'à ce jour, le seul que j'en avais lu : Pandore au Congo figure dans ma bibliothèque de chevet, mais, encore une fois...). Une vraie baffe que ce roman, lovecrafterie futée, aussi divertissante que réfléchie, et témoignant d'un talent certain.

 

Mais bon, Victus n'avait a priori rien à voir ; a posteriori non plus d'ailleurs. Cette fois, l'auteur s'est attaqué au genre du roman historique, et a livré un bon gros pavé que l'on pouvait craindre aride eu égard à son sujet, mais qui se révèle en définitive incroyablement réjouissant (ce qui n'exclut pas le drame, loin de là).

 

Victus, donc, est censé correspondre aux mémoires de Martí Zuviría, ou Zuvi Longues-Jambes, ce bon Zuvi. Un Catalan (forcément) du siècle des Lumières. Quasi centenaire, alors que l'Europe tremble devant les délires des révolutionnaires français, il entreprend donc de raconter sa vie, via sa chère et repoussante Waltraud qui tient la plume dans un salon viennois. Zuvi remonte en fait au début du siècle ; et il s'abstiendra de narrer par le menu sa longue et riche vie qui l'a emmené aux quatre coins du monde. Non, il s'en tiendra aux années 1705-1714, et ce sera bien suffisant ; le terminus est même précisé d'emblée : le 11 septembre 1714, Le jour où Barcelone est tombée devant l'armée des Deux Couronnes : française (c'était encore le temps de Louis XIV, qu'on n'appellera pas le Roi-Soleil mais bien plus justement le Monstre) et espagnole (castillane, donc, obéissant à Philippe V, petit-fils du précédent). Et Barcelone, nous dit-il d'emblée, sa Barcelone, est tombée à cause de lui. Près d'un siècle plus tard, Zuvi expulse ainsi ses souvenirs, remords et regrets, cherchant un exutoire dans l'écriture.

 

Mais pour comprendre ce qui s'est passé au cours du siège de Barcelone de 1713-1714, infâme boucherie aux conséquences terribles, il faut donc remonter quelques années plus tôt. Pas seulement pour se plonger dans le complexe bain de la guerre de Succession d'Espagne, dont le siège de Barcelone marquera dans un sens la fin, et qui méritait bien le qualificatif de « guerre mondiale », mais bien pour comprendre ce que Zuvi pouvait bien y foutre et quel a pu être son rôle dans tout ce bordel.

 

L'histoire commence donc en mars 1705. Et en France, où le père de Zuvi a envoyé son crétin de gamin pour qu'il étudie auprès des carmélites de Lyon. Las, ce bon Zuvi finit par commettre une gaffe monumentale qui l'oblige à abandonner ses études... Or revenir à Barcelone dans ces conditions est impensable, la colère paternelle constituant une certitude. Reste une opportunité (assez invraisemblable, mais après tout, hein, bon...) : aller au château de Bazoches pour s'y faire l'apprenti du seigneur local, un certain marquis de Vauban...

 

Oui, Vauban. ZE Vauban. Le grand ingénieur, le plus grand nom de la poliorcétique (c'est classe, comme mot, « poliorcétique » ; j'aime bien...).

 

L'examen d'entrée est déconcertant. L'instruction sera pire encore, aux mains des jumeaux Ducroix, qui feront subir à ce bon Zuvi les choses les plus impensables. Mais voilà : il s'agira ainsi pour Zuvi, qui se montre persévérant, de devenir un ingénieur ; et même un Ponctué (je n'en dis pas plus), qui place sa vie sous le signe du Mystère, et, après le décès de Vauban, se mettra en quête d'un mot, le Mot.

 

Veni, vidi, victus. C'est ainsi que Zuvi, l'ingénieur, rentre en Espagne plongée dans une atroce guerre. Zuvi sert ici, puis sert là. Il sert le Monstre (après tout, il a été formé en France), puis, le moment venu, abandonnera les Bourboniens pour rejoindre sa Barcelone. Avec une pute, un enfant, un nain et un vieux. Barcelone, la fière Barcelone, qui, malgré les intrigues des paillassons rouges et des botiflers, sera la dernière à résister à Philippe V.

 

Mais dans quelles conditions... L'auteur aura amplement le temps de développer la question : le dernier tiers du livre, assez colossal, est entièrement consacré au terrible siège de la capitale de la Catalogne. Ce siège annoncé dès la première page, et qui constitue la raison d'être du livre.

 

Cette première page, justement, parlons-en. Le ton est tout d'abord celui que l'on était en droit d'attendre : emphatique, soigné, porté sur le drame. Mais c'est une illusion, qui s'éclipse passé le premier paragraphe. L'auteur abandonne en effet très vite ce style soigné, rigoureux, très évocateur des Lumières, pour un autre bien plus fluide et proche de la conversation, émaillé d'ailleurs des remarques et insultes que Zuvi ne cesse d'adresser à sa chère et repoussante Waltraud. C'est au début assez déconcertant, cette rupture, ce décalage ; à vrai dire, j'ai même craint un peu pour la qualité du livre... mais je me trompais, heureusement. Victus est ainsi un roman historique qui délaisse très vite l'application formelle propre au genre (et qui lui nuit souvent : rien de pire que du faussement archaïque...) en faveur d'une sorte de spontanéité (simulée comme de juste), pleine de gouaille, débordant d'humour. On doute d'abord, donc, mais on est vite conquis, et on se laisse bientôt emporter par la conversation de Zuvi.

 

Un sacré personnage, faut dire : authentique fripon, d'un cynisme (au sens vulgaire) aussi révoltant que réjouissant, délicieux de par son humour ; le vieillard touche en évoquant le petit con qu'il a été un jour, mais fait ça avec un naturel désarmant, qui a de quoi faire rire aux larmes (si). Ce qui n'exclut certes pas le drame, surtout à mesure que l'on avance dans le roman, et donc dans les atrocités de la guerre de Succession d'Espagne... Mais l'enthousiasme est longtemps de la partie, qui fait tourner les pages avec avidité, dans l'attente toujours satisfaite de nouvelles frasques improbables de notre narrateur exubérant. Quand le tragique l'emporte (régulièrement, et de plus en plus), cette même avidité est toujours là ; la motivation est différente, certes, mais l'effet reste très similaire.

 

Un sacré personnage qui ne cesse de rencontrer (et de revoir, dans des allers-retours picaresques) toute une galerie de figures notables, des plus admirables aux plus repoussantes. Contraste immense entre, d'une part, un Vauban, un Villarroel, hommes d'une noblesse authentique, mentors nécessaires, et d'autre part un van Verboom ou un Pópuli, ignobles crapules, bouchers repoussants. Entre les deux, toute une galerie de figures complexes, plus difficiles à situer : où placer véritablement Berwick, brillant dans son cynisme ? Et que faire du miquelet Ballester, dont la cruauté n'a d'égale que l'héroïsme ? Et puis il y a les femmes, et notamment, bien sûr, Jeanne Vauban, la fille du marquis, le premier amour de Zuvi, et, pire encore, le second, Amelis... Des personnages émouvants ou repoussants, complexes, humains en somme. Et c'est rien de le dire : Albert Sánchez Piñol sait faire vivre tout ce petit monde.

 

Victus est drôle. Victus est poignant. Victus est humain. Ces traits suffisent à faire un bon roman. Reste le « détail » (tu parles) supplémentaire, qui fait passer du bon à l'excellent, et qui donne toute sa spécificité au roman historique : le sérieux dans la documentation, qui ne doit jamais nuire à la fluidité dans l'exposition. Et l'auteur accomplit parfaitement cette rude tâche, avec une aisance apparente qui force l'admiration. Roman très riche, dans son humanité mais aussi dans son érudition, Victusexpose avec souplesse des développements fort complexes mais jamais ennuyeux, remarquablement servis tant par la verve du narrateur que par l'abondance des illustrations et cartes qui viennent éclairer le propos. Autant dire que, pour un temps (eh), à la fin du roman, le lecteur sera à peu de choses près incollable sur des matières aussi subtiles et ardues que l'art du siège ou la guerre de Succession d'Espagne. Mais jamais, jamais, cela ne se fera aux dépends de l'intrigue, des personnages, ou du sens profond qui se cache derrière tout cela, sans parler du style ; Victus n'est donc pas seulement un bon, et même sans doute un excellent roman : c'est un bon et même sans doute un excellent roman historique, denrée tristement rare.

 

Je ne vais pas m'étendre plus que de raison (déjà que...) : lisez Victus. Démonstration supplémentaire du talent d'Albert Sánchez Piñol, à même de convaincre qui n'était pas encore totalement séduit jusque là, Victus est un vrai régal, un roman aussi divertissant qu'intelligent.

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"Rêver 2074"

Publié le par Nébal

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Rêver 2074. Une utopie du luxe français, une œuvre collective du Comité Colbert, [édition numérique]

 

Hop : http://www.rever2074.com/

 

Ces derniers jours, une polémique (qui ressemble fort à une tempête dans un verre d'eau, certes) a agité le petit monde de la SF francophone, à partir de l'anthologie Rêver 2074, commandée par le Comité Colbert, qui regroupe des grands noms du luxe français, pour fêter ses soixante ans, l'idée étant donc de se projeter en 2074 pour dresser un tableau du luxe en ce temps-là. On aurait sans doute ignoré le machin si un de ses acteurs, Jean-Claude Dunyach, ne s'était empressé d'en faire la promotion ici ou là, par exemple sur les forums du Cafard cosmique et du Bélial'. Ce qui n'a pas manqué de susciter des réactions généralement hostiles (de la Salle 101 à Fabrice Colin, en passant par Karim Berrouka et Yossarian)... Jérôme Noirez, faisant le point tout récemment sur cette triste affaire, attribuait ce blocage à une sorte de vieux fond mi judéo-chrétien, mi marxiste, bien français. À raison sans doute. Et votre serviteur plaide coupable : bien que n'étant ni judéo-chrétien ni marxiste, j'avoue avoir néanmoins baigné dans cette culture, et grincé des dents rien qu'en apprenant l'existence du projet.

 

Le luxe. Beurk. C'est mal ! Voilà bien ce que le quidam – moi par exemple, donc – a tendance à exprimer de prime abord. Le projet du Comité Colbert, dès lors, risquait d'être mal accueilli... Et il n'est pas dit que Jean-Claude Dunyach ait choisi les meilleurs arguments pour le défendre : outre qu'il ne s'est pas privé de faire un certain étalage de la chose et de ses conditions qui frisait l'indécence (mais voir plus haut pour le fond judéo-chrétien et marxiste...), son insistance sur l'aspect bénéfique de la chose aux fins de promotion de la science-fiction en général et de la science-fiction française en particulier avait de quoi laisser au mieux sceptique ; en effet, tel le grand philosophe Morsay, j'aurais envie de dire que, de tout ça, on s'en bat les couilles...

 

Mais bon : au-delà, pourquoi pas ? Si l'idée d'une œuvre de commande a pu à son tour faire grincer des dents, les miennes y compris, je ne la rejette pas dans l'absolu. Et, à vrai dire, j'étais curieux de voir ce que tout cela allait bien pouvoir donner... Je tends en effet à associer le luxe à des questions morales que je trouve extrêmement enrichissantes et tout à fait passionnantes ; d'où, d'ailleurs, ma lecture de La Ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes de Mandeville, qui me paraissait un préalable utile ; le temps de m'emparer de mon Kindle (oui, je n'arrive pas à lire sur ordinateur), et hop, je me suis lancé dans la lecture de la bête, en essayant de mettre autant que possible mes a priori de côté (à titre d'exemple, je me suis mis à cette lecture alors que des deux des auteurs en lice, à savoir Olivier Paquet et Anne Fakhouri, me font littéralement vomir... je n'étais pas certain d'être en mesure de lire leurs textes, ce qui m'a fait hésiter un certain temps sur la possibilité, pour moi, de lire cette anthologie et d'en causer le plus honnêtement possible ; mais bon : après tout, j'aime souvent ce qu'écrit Xavier Mauméjean, également dans les rangs, alors bon...). Lisons donc tous ces textes interconnectés par l'emploi d'un même lexique (j'y viens de suite), de même références technologiques (Nautys, egosphère, etc.), luxueuses bien sûr, et aussi personnelles, et enfin d'une histoire commune (la Pandémie, notamment).

 

Mais, mazette, ça commence mal, avec une sorte de préface (mais qui tient en même temps de la nouvelle) du lexicographe Alain Rey, qui livre donc une étude lexicale projetée dans le futur, percluse de références malvenues (bordel, Saint-Just, fallait oser, quand même!), de néologismes et de mots-valises moches (qui reviendront en fin de volume nous piquer les yeux) pour définir une utopie caractérisée par l'universalité et, ce qui me paraît contradictoire en soi, la mise à disposition de tous. Le luxe, à mon sens, implique la rareté et la cherté ; si tout le monde en dispose, ce n'est plus du luxe... L'intention utopique, dès lors, témoigne au mieux d'un certain aveuglement, et au pire – mais hélas je tends à croire que le pire soit le plus crédible... – d'un abominable « faux-derchisme », pour employer moi aussi une création lexicale hideuse : oui, il y a pas mal d'hypocrisie, dans cette prétendue utopie d'une naïveté confondante. Mais c'est peut-être plus ridicule que véritablement puant... ainsi quand l'auteur se livre à un éloge franco-français de la France qui rend le monde heureux et beau, à se pisser dessus.

 

Bon, passons aux nouvelles. On commence avec Xavier Mauméjean. Adonc, une organisation qui rend le bonheur à des personnalités qui l'ont perdu, grosso merdo (en commençant par un homme d'affaires russe, abject et lamentable cliché). Le faux-derchisme atteint ici des sommets. Non sans astuce, en même temps : c'est à la fois atrocement niais et non exempt de cynisme (au sens vulgaire, le plus appréciable ici). Mais oui, c'est assez malin (si), et il y a pas mal d'idées intéressantes au milieu de ce fatras de moqueries. N'empêche : des considérations privées sont sans doute en cause, mais je n'ai pu m'empêcher de voir dans cette imposture sur le bonheur une insulte personnelle. Il y a donc dans cette nouvelle une étrange association du pire et du meilleur. Belle illustration, sans doute, de ce que je craignais globalement pour cette « utopie » : qu'elle soit navrante comme une occasion manquée...

 

Olivier Paquet, le pathétique Olivier Paquet, s'intéresse ensuite, à défaut de nous intéresser, au rôle d'une intelligence artificielle dans l'élaboration d'un vin liquoreux. Œnologie, paternalisme et clichés nippons ridicules. Certes, j'ai comme un souci avec l'auteur, je ne le cacherai pas (j'aurais bien du mal, d'ailleurs), mais quand même : c'est une blague ? Non : une blague, même mauvaise, aurait plus d'intérêt que ce machin vide.

 

On passe à Samantha Bailly, 'tite jeune dont j'avais à peine entendu parler, avec une nouvelle (si c'en est bien une ? C'est tout de même très artificiel...) qui prend pour cadre le monde de la haute-couture. Futile ou pas ? Faut voir... à partir de la seule idée (quasiment) qui y est développée, l'émotissu, idée assez sotte pour être crédible. Impression de vide... De mauvais goût, peut-être, renforcée par les très nombreux clichés qui sont de la partie... Reste le gag récurrent et puéril de la situation amoureuse, mais c'est un peu léger.

 

Puis vient Jean-Claude Dunyach, qui s'est donc fait l'ardent promoteur du projet. Même si j'avoue n'avoir jamais été vraiment convaincu par les nouvelles du bonhomme (mais je n'en ai lu que des récentes, dans l'ensemble, et on m'a dit le plus grand bien des textes antérieurs), j'ai néanmoins de l'estime pour lui. Bon : la joaillerie, cette fois. On taille des diamants dans les météorites de la Tunguska. Plus globalement, groumf, on détourne la science pour faire des putains de bijoux – ce qui m'a déjà passablement agacé. Mais le pire est que l'on rajoute une louche de sentiments poisseux pour faire passer la pilule. La conclusion atteint des sommets dans le neuneu. Je dis : « Gloups », ce qui me permet de rester poli devant un texte qui ne le mérite guère.

 

Suite : Anne Fakhouri. Bon, d'accord, d'accord, là aussi j'ai comme un problème avec l'auteur, qui n'est pour moi rien d'autre qu'un bloc de méchanceté pure... Mais essayons d'en faire abstraction. Retour à la haute-couture, donc, avec du cuir synthétique qui suscite une bataille de brevets. La rivalité d'entreprises est cependant moins pénible que celle qui oppose les deux frères Savage, Tado le petit con arrogant et Zadig l'handicapé du sentiment (j'ai cherché Voltaire). On vise essentiellement ici à fixer les odeurs (pour fixer les souvenirs qui vont avec). Bon, ça pue, mais juste un peu (essentiellement pour l'éloge hypocrite des petites mains qui accompagne tout ça). Il y a quelques idées... mais ça n'a pas grand intérêt pour autant, et se révèle plutôt agaçant. C'est néanmoins, avec tous ces défauts et en dépit de la personnalité de l'auteur, un des textes les moins ratés de l'anthologie avec celui de Xavier Mauméjean.

 

Mais vient le cas de Joëlle Wintrebert. Un cas délicat... En effet, au-delà des seules chimères dont les mues valent une fortune et qui constituent le prétexte de la nouvelle, on assiste ici à un vrai déferlement de luxe. Et c'est probablement dans cette nouvelle très riche que l'on approche le plus du vrai luxe, du luxe authentique (j'y reviens tout de suite après). Hélas, on n'évite pas pour autant l'écueil utopique, particulièrement niaiseux et vomitif à mesure qu'il prend de l'importance, avec la gamine autiste notamment. Quant à la trame, j'hésite : est-elle tout bonnement absurde, ou invraisemblablement stupide ? Au final, un ratage d'autant plus navrant que la nouvelle ne manquait pas d'atouts... Elle avait même probablement tout pour être la meilleure du recueil ! Ou la moins mauvaise, broumf...

 

Pas glorieux, hein, vous l'aurez compris... Il n'y a pas ici un seul texte que l'on puisse décemment (même si des petits fans ne s'en sont bien sûr pas privés) qualifier de « bon ». Ce travail de commande est foireux, et constitue – donc – une occasion manquée (même si on reconnaîtra qu'il était sans doute difficile de livrer un bon texte sur le luxe dans ces conditions) ; car, oui, je le maintiens, le sujet était intéressant, et il était légitime et profitable de l'aborder sans les œillères judéo-chrétiennes et marxistes. Mais pas comme ça, bordel ! En effet, je crois que ce qui m'ulcère le plus dans tout ça, c'est cette idée d'utopie caractérisée notamment par une impensable car contradictoire universalité du luxe. Hypocrisie pure et simple. Et voilà : je n'aime pas qu'on se foute de ma gueule. Nébal est un con, oui, mais Nébal seul a le droit de le dire? Bon, passons... Mais le luxe, par pitié, affichez-le pour ce qu'il est vraiment : hédonisme, égoïsme, cynisme peut-être, éventuellement futilité... Oui, tout cela, selon nos critères éthiques, le rend mauvais ; mais ce mauvais est appréciable, en quelque sorte, il constitue une justification nécessaire et suffisante du luxe : en effet j'approuve l'hédonisme, je peux comprendre l'égoïsme et le cynisme, quant à la futilité, pourquoi pas ? Oui, tout cela peut (doit?) chatouiller la fibre morale, au-delà des postures telles que celle que j'adopte moi-même. Mais je préfère de loin être choqué de la sorte qu'insulté comme c'est le cas ici. Je préfère le vrai luxe, le luxe authentique, rare, cher, à ces impostures. La frontière, en la matière, est ténue entre l'élégance et le mauvais goût, entre la classe authentique et le snobisme ridicule ; or, ici, les auteurs ont presque systématiquement penché du mauvais côté de la barrière. Et en voulant rendre le luxe « acceptable », les auteurs de ce qui n'est décidément qu'une vulgaire (le qualificatif est on ne peut plus approprié) plaquette publicitaire l'ont en fin de compte rendu plus répugnant encore...

 

Une anthologie très mauvaise, donc. Objectivement (autant que faire se peut), en dehors de toute considération morale : les textes sont ratés, tout simplement. Et si l'on y rajoute malgré tout l'aspect moral – et après tout on aurait sans doute du mal à se retenir –, il est temps, vite, vite, de chercher le sac à vomi.

 

Mais je m'en tiens de préférence à la dimension objective. La subjective, la plus personnelle en l'espèce, c'est la conviction d'une occasion ratée. Parce que je ne veux pas avoir le réflexe de pure hostilité qui a saisi bon nombre de mes camarades ; je veux croire que le sujet était intéressant, que le luxe en soi n'a rien de « mauvais » ; je doute certes qu'il était possible de livrer quelque chose de vraiment pertinent en l'espèce dans le cadre de ce travail de commande, mais sans rejeter pour autant dans l'absolu travail de commande ou mécénat, comme vous voudrez.

 

Reste que cette « œuvre collective » est foireuse avant d'être puante. Elle est gratuite certes, et librement disponible ; n'hésitez donc pas à vous faire votre propre idée, même s'il est probable que ce soit une perte de temps ; encore que... même si elle est mauvaise, je ne regrette pas d'avoir lu cette anthologie : car s'il y avait curiosité malsaine, il y avait aussi intérêt authentique. Bon, raté...

 

Et voilà : c'est ma contribution à la tempête dans le verre d'eau... 

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"La Ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes", de Bernard Mandeville

Publié le par Nébal

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MANDEVILLE (Bernard), La Ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes, [The Fable of the Bees], mise en vers français de Daniel Bartoli, [traduction en prose de Jean Bertain], préface et postface de François Dagognet, Paris, La Bibliothèque, coll. Les Billets, [1705, 1714, 1740, 1997] 2006, 89 p.

 

Un tout petit volume. Oserais-je dire passablement luxueux ? Oui. Ça tombe bien. Sous le titre La Ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes, on trouve la traduction, pour la première fois en vers (les alexandrins français répondant aux octosyllabes anglais ; joli travail de Daniel Bartoli), du texte autrement plus connu sous le nom de Fable des abeilles, dû au médecin anglais Bernard Mandeville (les mauvaises langues disaient « Man-Devil »...). Je n'avais, honte sur moi, encore jamais lu ce classique (qui était depuis 1740 disponible en prose, hein : la traduction de Jean Bertain est également reprise dans ce petit livre) ; cela faisait longtemps que j'en avais envie, cependant... La découverte de cette édition (merci à qui de droit) fut un premier pas en ce sens ; la récente polémique due à l'anthologie Rêver 2074. Une utopie du luxe français, dont je vous parlerai peut-être prochainement, a achevé de me convaincre qu'il était bien temps de faire un sort à ce très bref texte, faisant entre autres l'apologie du luxe.

 

La thèse de La Fable des abeilles est connue : il s'agit de montrer, de manière très provocante, comment du mal naît le bien, comment les vices privés engendrent des bénéfices publics, comment les défauts, le luxe, la corruption, etc., participent du bien commun. Pour démontrer cela (non sans paradoxes et ambivalence), Mandeville emprunte la forme de la fable, et se réfère directement, pour la forme mais aussi en partie pour le fond, à Jean de La Fontaine, qu'il avait par ailleurs partiellement traduit. Mais son apologie du vice, du luxe, etc., emprunte aussi, en les maltraitant, à Thomas Hobbes et John Locke, et anticipe le libéralisme du « laisser faire », mais aussi, ai-je l'impression, la philosophie vicieuse du marquis de Sade. Or Hobbes et Sade, notamment, ont toujours eu ma sympathie, même si je suis loin d'adhérer pleinement à leurs thèses pessimistes et immorales...

 

Il est donc une ruche, spacieuse et prospère. Les abeilles y sont nombreuses, et participent d'une société complexe, calquée sur celle de l'homme. Rien d'étonnant, sans doute, si le vice y est largement répandu : les profiteurs, les paresseux, les hypocrites, les imposteurs y sont légion ; le luxe et la corruption sont notoires ; les médecins (forcément), les jurisconsultes, les financiers, les ministres, les religieux, j'en passe et des pires, sont tous plus pourris les uns que les autres. Ce qui n'empêche pas, donc, la prospérité de la ruche ; bien au contraire : sans doute tout cela joue-t-il un rôle favorisant le bien commun. L'injustice, cependant, et la répugnance à l'égard de tous ces vices, suscitent une révolution, au nom de la vertu. Les abeilles rejettent violemment tous les torts de leur société passée. Hélas, en agissant ainsi, elles nuisent bien malgré elle à la ruche, qui décline et sombre dans le malheur... La morale, scandaleuse, est donc qu'il ne faut pas s'en prendre ainsi aux vices privés au nom d'une quelconque vertu ; car on en vient ainsi à nuire en fait au bien commun, qui profite de l'abjection morale des êtres les plus corrompus...

 

Tout cela vient chatouiller le sens moral du lecteur, choquer le quidam, qui refuse l'ambivalence du propos et l'immoralisme (ou peut-être plutôt l'amoralisme) de « Man-Devil ». Que ce soit au nom de la religion ou d'un engagement politique « vertueux », on rejette généralement, en poussant les hauts cris, l'abjection égoïste et cynique de La Fable des abeilles. On cherche par ailleurs à la contester, à montrer ses faiblesses, et, par le biais de son ambivalence notamment, on peut bel et bien y arriver : même indépendamment de l'aspect moral, à s'en tenir au seul plan de la raison objective détachée de l'éthique, La Ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes ne tient en effet peut-être pas la route...

 

Et pourtant, tout cela est fort intéressant ; et, tout en témoignant de son refus outré de la thèse, le lecteur vertueux ne peut manquer de s'interroger sur la véracité potentielle du contenu de la fable. Dans ses exemples, Mandeville fait régulièrement mouche, et pose des questions qui, pour être audacieuses, n'en sont pas moins pertinentes ; sur le plan économique, il se montre même tout bonnement révolutionnaire, et sans doute très juste : si un Adam Smith, notamment, gardera des considérations morales dans son analyse classique des mécanismes de La Richesse des nations, il n'en reste pas moins que l'on voit ici une apologie du « laisser faire » qui trouvera un fort écho chez les économistes libéraux.

 

À vrai dire, même au-delà de ces considérations précises, et toute performance économique mise à part (ça n'a jamais été un objectif si essentiel que cela à mes yeux), votre serviteur ne peut s'empêcher de trouver une certaine justesse dans la thèse si provocante de Mandeville. J'ai toujours envisagé l'homme de manière très pessimiste et cynique (au sens vulgaire, ici). Aussi, quand Hobbes parle de l'homme loup pour l'homme dans l'état de nature caractérisé par la guerre de tous contre tous, j'ai tendance à approuver ; le problème, c'est que je n'en tire pas la même conclusion que le philosophe anglais, et rejette pour ma part vigoureusement son apologie de la tyrannie du Léviathan... Il en va largement de même pour Sade : son approche jubilatoire et horrible des Malheurs de la vertu et des Prospérités du vice trouve un écho chez moi, du point de vue de l'observation ; je n'en tire certes pas les conséquences les plus outrées que l'on rencontre chez le Divin Marquis, sans doute pour une bonne part parce que je n'adhère pas à son matérialisme radical, qui vient effectivement tout justifier ou presque.

 

Mais si je n'adhère pas pleinement à la thèse de La Fable des abeilles, c'est sans doute parce que son pessimisme premier dans l'abord de la nature humaine débouche en fin de compte sur un optimisme social que l'on peut juger béat... C'est bien, après tout, pour une bonne part ce qui me gêne dans le libéralisme du « laisser faire » (outre qu'il me paraît faire l'économie – aha – de considérations cruciales mais pour le moins fâcheuses pour son approche ; bon, je ne vais pas développer ici, d'autant que je manque des outils pour ce faire...). François Dagognet livre un petit schéma sur le pessimisme et l'optimisme chez Locke, Mandeville et Hobbes : pour ce qui est de l'analyse de leurs pensées, il est sans doute très juste ; il n'empêche que je n'adhère pleinement à l'approche d'aucun de ces trois éminents penseurs de la Perfide Albion...

 

On en arrive, au-delà, à s'interroger sur deux questions essentiellement : tout d'abord, quelle est la place de la morale, notamment en matière de politique et d'économie, autrement dit quand on fait intervenir la notion de bien commun ? C'est la question essentielle de La Ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes. Et je n'y ai pas de réponse... Si j'ai tendance, en raison de mon approche pessimiste, à nier largement l'importance de la morale, sur le plan de la raison et des considérations objectives, je suis moi-même choqué par les conséquences auxquelles on aboutit ainsi : il y a bien, tout au fond de moi, un moraliste, de gauche qui plus est, horreur glauque, qui ne peut que renâcler devant les extrémités mandevilliennes... C'est notamment que le culte de la performance, surtout en matière économique, me paraît néfaste, et entrer en contradiction avec la notion, plus morale – plus politique ? – de la justice. Or – et là je rejoins dans un sens la thèse de la fable – ce qui est juste n'est pas nécessairement ce qui est efficace ; mais la justice, en matière de politique et d'économie, me paraît plus louable que l'efficacité...

 

L'autre question qui me paraît essentielle ici concerne principalement l'hypocrisie, mais s'accompagne également de considérations sur la décence. Il s'agit dès lors de s'interroger sur les motivations de tout un chacun et les justifications profondes des comportements, qu'il s'agisse d'aller dans le sens de l'apologie du vice générateur de bien commun qui occupe le cœur de la fable, ou bien au contraire de s'indigner de l'immoralisme (ou amoralisme) de Mandeville et de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, en viennent à mettre en œuvre ses thèses, consciemment ou pas. La question de la décence est ici mineure, mais le moraliste tout au fond de moi ne peut s'empêcher de s'interroger à son sujet...

 

On l'aura compris (enfin, je l'espère...) : ce tout petit texte, quand bien même il peut paraître souffrir de contradictions internes (je ne me suis pas étendu outre mesure sur ce sujet il est vrai), est remarquablement intéressant ; il l'est à vrai dire d'autant plus qu'il vient choquer le lecteur, en lui donnant à considérer des vérités qui le mettent mal à l'aise. La fable du médecin, en quelques vers cyniques, vient bouleverser les conceptions traditionnelles de la politique et de l'économie. Elle a gardé tout sa force aujourd'hui, et est toujours aussi provocante. Inacceptable, même, et donc peut-être d'autant plus juste... Cette belle édition est donc très appréciable. On va voir, maintenant, si je trouve l'envie et le courage de poursuivre la réflexion tout juste ébauchée dans ce compte rendu, en abordant l'œuvre collective du Comité Colbert...

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"L'Epée brisée", de Poul Anderson

Publié le par Nébal

L'Epée brisée

 

 

ANDERSON (Poul), L'Épée brisée, préface de Michael Moorcock, traduit de l'américain par Jean-Daniel Brèque, illustré (couverture & intérieur) par Nicolas Fructus, Saint Mammès, Le Bélial', [1954, 2003] 2014, 301 p.

 

L'Épée brisée a connu deux éditions différentes en langue anglaise, mais était resté inédit jusqu'à ce jour dans la langue de Marc Lévy, ce qui était intolérable. Le Bélial', qui, via Jean-Daniel Brèque, a traduit bon nombre des œuvres essentielles de Poul Anderson, avait annoncé cette traduction depuis des années, faisant saliver les petits fans tels que votre serviteur, mais ce n'est que cette année que ce projet antédiluvien s'est concrétisé. Vous vous en doutez : l'attente, du coup, était très élevée...

 

D'autant qu'on en a rajouté une couche, de manière sans doute un peu indue et à mon sens maladroite... En effet, ainsi que Michael Moorcock le fait remarquer d'emblée dans sa préface (en fait une critique parue dans le Guardian en 2003), et en France aussi, du coup, on a renchéri là-dessus, L'Épée brisée est paru originellement en 1954... soit la même année que le premier tome du Seigneur des anneaux. La tentation est grande, dès lors, d'établir un parallèle entre le roman de Poul Anderson et le chef-d'œuvre de J.R.R. Tolkien. Tentation à mes yeux erronée et qui ne peut que desservir L'Épée brisée... Moorcock, dans le texte cité, insiste sur la postérité du roman de Poul Anderson, et cite plusieurs auteurs majeurs (on pourrait à vrai dire sans doute l'ajouter lui-même à cette liste) ; mais je n'ai franchement pas eu le sentiment, à la lecture de ce roman par ailleurs tout à fait recommandable, que Poul Anderson se livrait à une entreprise de création comparable à celle de Tolkien, ou, plus tôt, à celle de Robert E. Howard, pour citer une autre grande figure ; il me paraît bien plutôt s'inscrire dans une tradition, qu'il sait certes renouveler avec talent ; on est loin, cependant, de l'inventivité, de la subtilité et de l'ambition du corpus tolkiénien... Évacuons donc d'emblée cette mauvaise idée : non, L'Épée brisée n'a rien à voir avec Le Seigneur des anneaux, et ne joue clairement pas dans la même catégorie ; ça n'empêche que c'est un bon et même un très bon roman de fantasy ; mais comparons ce qui est comparable...

 

Tant que j'y suis, j'ajouterais que le roman malgré sa puissance indéniable, n'est pas sans défauts : il est assez répétitif, notamment... Et, si l'on devait faire dans le politiquement correct, je noterais également que ce n'est pas exactement un roman féministe (pour revenir une dernière fois sur la comparaison indue, on a parfois critiqué Tolkien pour ses personnages féminins, de manière très exagérée à mon sens ; que faudrait-il alors dire des femmes de L'Épée brisée !).

 

Ceci étant, donnons quelques éléments sur ce que nous raconte le roman, et passons en temps utile aux éloges qu'il mérite indubitablement.

 

Nous sommes pour l'essentiel en Angleterre (même si on voyage pas mal), probablement vers le Haut Moyen Âge ; un monde qui connaît encore quelques traces de paganisme, essentielles pour notre histoire, mais qui est déjà largement, même si imparfaitement, christianisé.

 

Le duc elfe Imric le Retors joue un vilain tour bien elfique au seigneur humain Orm : il lui vole son fils nouveau-né, qui deviendra Skafloc chez les elfes, et le remplace secrètement par un changelin, né de son accouplement avec la petite-fille du roi des trolls qu'il a réduite en esclavage il y a bien longtemps ; le changelin deviendra Valgard, et sera un être foncièrement maléfique et cruel. L'épée brisée du titre est un présent de nom, cadeau des Ases, et même plus particulièrement d'Odin, pour le jeune Skafloc ; en temps utile, il est censé amener cette épée maléfique au géant Bölverk en Jötunheim pour qu'il la reforge et qu'elle accomplisse son rôle : procurer la victoire, accompagnée d'indicibles malheurs... Ceci, cependant, malgré le titre du roman, n'arrivera que bien tardivement (elle n'occupera un rôle dans l'histoire qu'à plus de la moitié du texte).

 

L'essentiel est semble-t-il ailleurs, notamment dans les vies parallèles et la rivalité de Skafloc et Valgard, qui débouchera sur d'innombrables bains de sang. Elle sera d'ailleurs au cœur du conflit terrible opposant deux puissantes nations de Faërie, les elfes et les trolls (et ça poutre sévère). Il faut y ajouter, comme de juste, une tragédie familiale : la descendance d'Orm prend cher du fait du berserker Valgard, et les amours de Skafloc et Freda, sa sœur (mais ils n'en sont pas conscients), jouent également un grand rôle dans la geste dont Poul Anderson se fait le conteur.

 

L'Épée brisée, on l'aura compris, relève donc à bien des égards d'une fantasy assez classique, inscrivant la Faërie dans notre vieille Europe, et riche en hauts faits et drames impitoyables. C'est, on le reconnaîtra volontiers, un très bon divertissement, rudement bien troussé, riche en images fortes et scènes poignantes. Sous cet angle, le roman de Poul Anderson, dès l'instant que l'on ne se livre pas à la comparaison maladroite mentionnée plus haut, est tout à fait à la hauteur de sa réputation.

 

S'agit-il pour autant, à proprement parler, d'un chef-d'œuvre ? Du sommet de l'auteur dans son approche du genre ? Je ne le pense pas. Pour être franc, même si j'ai passé un très bon moment à la lecture de ce roman séminal, je crois lui avoir largement préféré des productions plus tardives, comme par exemple, dans un registre finalement assez proche, La Saga de Hrolf Kraki, ou plus encore, dans un style quelque peu différent, la tétralogie du « Roi d'Ys ». Les amateurs de ces romans trouveront cependant à n'en pas douter leur bonheur avec L'Épée brisée ; seulement, eu égard à l'attente si longue et à la réputation un peu forcée qui l'a accompagnée, on peut concevoir aisément une certaine déception... Toute relative, comme de juste. Pris indépendamment, L'Épée brisée est une réussite éclatante ; mais il s'inscrit dans un genre prolifique, pour le pire certes, mais aussi pour le meilleur, et l'auteur lui-même a sans doute dépassé ultérieurement cette œuvre ancienne...

 

EDIT : Alice Abdaloff en cause, et Gérard Abdaloff opine, ici.

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"Animaux solitaires", de Bruce Holbert

Publié le par Nébal

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HOLBERT (Bruce), Animaux solitaires, [Lonesome Animals], traduit de l'américain par Jean-Paul Gratias, Paris, Gallmeister, coll. Noire, [2012] 2013, 324 p.

 

Je n'ai pas acheté ce livre. On me l'a mis dans les mains, sans plus d'indications, en supposant que ça me plairait, j'imagine. Il faut dire que j'avais un a priori positif : si c'est le premier volume de la collection « Noire » de Gallmeister que je lis, je me suis néanmoins régalé d'un certain nombre d'ouvrages de cet éditeur qui a pour ambition affichée de dévoiler une littérature américaine « autre ». Des westerns, essentiellement, en ce qui me concerne, mais d'autres titres m'ont fait de l'œil. J'étais donc curieux de lire ce premier roman dont je ne savais rien, d'un auteur à l'histoire familiale tragique (sur laquelle il ne me paraît néanmoins pas indispensable de revenir ici...).

 

Nous sommes en 1932, dans le comté de l'Okanogan (État de Washington). Une région rurale et bucolique, largement occupée par une réserve indienne ; les temps changent, cependant, et le New Deal n'est pas sans laisser sa marque sur la région, sous la forme de grands projets à même de bouleverser la géographie locale. Mais, si cette dimension n'est pas négligeable pour conférer au roman son atmosphère si particulière – on est bien chez Gallmeister, tout cela sent le nature writing même si on est dans une autre collection –, ce n'est néanmoins pas ce qui va nous intéresser le plus ici. Car, face à cette nature encore passablement sauvage mais en voie de domestication, nous nous intéresserons surtout à des hommes.

 

Et, au premier chef, au très charismatique Strawl, un vrai dur, flic à la retraite connu pour sa brutalité et sa violence, qui, à l'instar de l'auteur donc, a connu une histoire familiale complexe et éprouvante. La police de trois comtés vient lui demander de reprendre exceptionnellement du service, afin de mettre aux arrêts – ou, mieux encore, d'abattre... – un mystérieux tueur en série incroyablement sadique, qui massacre à tour de bras des Indiens de la réserve en leur infligeant les pires supplices. On vient voir Strawl avec une liste de suspects... sur laquelle, à vrai dire, il figure lui-même ! Et notre « héros », à qui la vie de fermier ne réussit guère, se lance donc sur la piste du tueur, en qui il devine en quelque sorte un miroir de sa propre personne.

 

Strawl a sa méthode, pas très orthodoxe. Et il prend son temps : là encore, cette dimension est importante pour conférer à ce roman son atmosphère si particulière ; Bruce Holbert se montre pointilleux, et décrit par le menu chaque repas de notre enquêteur, ou s'attarde même sur chaque cigarette... Strawl voyage à cheval dans la réserve, cherchant des témoins éventuels, ou pistant des suspects, accompagné bien vite par son fils adoptif Elijah, un Indien foncièrement chrétien qui joue au prophète. Mais les meurtres se poursuivent, tous plus atroces les uns que les autres, et la population locale ne se montre pas forcément très coopérante, c'est rien de le dire...

 

Animaux solitaires joue ainsi plusieurs cartes, et mêle les genres avec un certain brio : la trame de polar à serial killer n'exclut pas un certain côté western (on en retrouve quelques images inévitables, des périples à dos de canasson aux Indiens en voie d'acculturation), ni a fortioriune séduisante touche de nature writing dans le cadre. Mais tout cela – qui ne surprend pas dans un livre édité par Gallmeister – tient largement du décor. L'intrigue policière, à vrai dire, si elle est tout sauf bâclée et est assez adroitement menée (même si l'identité du coupable n'est pas forcément très mystérieuse, et ne surprend guère quand elle est enfin révélée... mais d'autres éléments connexes sont plus étonnants, et très bien vus), est un prétexte à bien des égards.

 

Animaux solitaires est en effet avant tout – reprenons l'expression du Seattle Times en quatrième de couverture – « une fable morale brûlante ». Ce roman très bavard (parfois juste un peu trop, mais dans l'ensemble c'est dosé avec une grande pertinence) tient en effet de la parabole ; et derrière les événements qui justifient le roman ou le cadre si singulier dans lequel il se déroule, Animaux solitaires est une histoire d'hommes qui parlent et s'interrogent sur leur condition, leur rôle, leur raison d'être. Et cette dimension est d'autant plus cinglante et juste que cette fable morale... est largement amorale, en ce qu'elle est servie par des protagonistes généralement guère aimables, voire franchement détestables, et toujours contestables dans leurs actes comme dans leurs pensées et paroles. La cruauté viscérale des intervenants – le tueur, bien sûr (la description de ses actes ne lésine pas sur le gore sadien), mais aussi Strawl lui-même – en rajoute encore dans cette dimension, qui rend le roman assez éprouvant, voire carrément rude, mais aussi, finalement, d'une intelligence désabusée tout à fait poignante. On a vu plus joyeux et humaniste, certes... Mais peu importe.

 

Vous l'aurez compris : j'ai beaucoup aimé ce premier roman, qui n'est certes pas sans défauts, mais est néanmoins d'une ambition et, d'une certaine manière, d'une finesse qui le rendent singulier et font tout son intérêt. Animaux solitaires est à mon sens un très bon roman noir (teinté de nature writing et de western, donc), dont on espère qu'il sera suivi par d'autres productions aussi fascinantes : le nom de Bruce Holbert me paraît en tout cas mériter une certaine attention ; et si je n'irais pas encore, pour le moment, jusqu'à le mettre dans la filiation de Cormac McCarthy (on y pense néanmoins, rien d'étonnant à ce que la quatrième de couverture cite le nom du fameux écrivain), je lui reconnais d'ores et déjà d'avoir écrit un premier roman indéniablement puissant, et suffisamment intriguant et bien vu pour que l'on lui décerne bien des louanges.

 

(Accessoirement, c'est la première fois depuis un bail que je suis relativement satisfait d'un article de mon blog ; cela ne tient en rien du hasard, j'imagine ; et pour cela aussi, merci, merci, merci, à tous ceux qui m'ont amené à lire ce roman auquel je n'aurais sans doute pas accordé la moindre attention autrement, pour tout un tas de raisons plus navrantes les unes que les autres...)

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"Hombre", d'Elmore Leonard

Publié le par Nébal

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LEONARD (Elmore), Hombre, [Hombre], traduit de l'anglais (États-Unis) par Élie Robert-Nicoud, Paris, Rivages, coll. Noir, [1961] 2004, 172 p.

 

Bon... Encore un problème pour chroniquer un livre lu il y a quelques semaines de cela et qui ne m'a laissé quasiment aucun souvenir... Sauf qu'à la différence de ce qui s'était produit pour Le Fil de l'horizon d'Antonio Tabucchi, le bilan est cette fois clairement négatif. La seule chose dont je me souviens, concernant Hombre d'Elmore Leonard, c'est que je ne l'ai pas du tout aimé, et que je me suis fait atrocement chier à le lire.

 

Vous vous en souvenez peut-être, j'avais été un poil déçu par 3 heures 10 pour Yuma, recueil de nouvelles western de l'auteur. Je ne comptais cependant pas m'arrêter là, et désirais lire d'autres westerns d'Elmore Leonard, auteur phare du genre. Mon choix s'est donc porté sur Hombre, court roman de 1961, également adapté au cinéma (en 1967, par Martin Ritt, avec Frederic March et Paul Newman), et d'excellente réputation. Et je dois avouer que je ne comprends pas cette pluie d'éloges pour ce roman qui m'a fait l'effet d'être au mieux médiocre, et en tout cas assez franchement laborieux.

 

Le roman prend le prétexte d'un voyage en diligence en plein désert. Les passagers sont censément croquignoles. On y compte notamment John Russel, dit l'Apache. Russel est blanc, mais a été élevé par les Indiens, et se sent plus indien que blanc. Bon... Un personnage vaguement miroir, ensuite, avec une femme qui a été enlevée par les Indiens, et sort tout juste de sa longue captivité. Un brigand, également, qui, avec ses camarades, tend une embuscade à la diligence pour détrousser un richouze. Les mauvaises graines se barrent avec la flotte. Russel devient dès lors le seul espoir des autres passagers, et fera tout pour les sauver et régler tant qu'à faire leur compte aux voleurs.

 

Voilà. Une base assez classique, qui met une touche de huis-clos dans le désert. Un héros façon dur qui a la classe, mal aimé mais qui sauve tout. Et c'est à peu près tout.

 

J'ai trouvé ça extrêmement laborieux, bourré de clichés et d'un ennui mortel.

 

Et je n'ai rien d'autre à en dire.

 

Je crois que je vais m'arrêter là pour ce qui est d'Elmore Leonard... 

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"Le Fil de l'horizon", d'Antonio Tabucchi

Publié le par Nébal

 

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TABUCCHI (Antonio), Le Fil de l'horizon, [Il Filo dell'orizzonte], traduit de l'italien avec la collaboration de Bernard Comment et de l'auteur, traduction révisée, Paris, Gallimard, coll. Folio, [1986, 1988, 2006] 2009, 110 p.

 

Bon. Je suis confronté à un problème de taille. J'ai acheté Le Fil de l'horizon d'Antonio Tabucchi il y a quelques mois de cela, étant en quête de livres courts, et sur les conseils de ma libraire préférée. Je l'ai lu il y a quelques semaines, et crois avoir trouvé cela plutôt bon, effectivement. Mais je ne peux pas prétendre en avoir conservé un bon souvenir. Car le fait est que je ne me souviens absolument plus du tout de ce court roman que la quatrième de couverture, en s'avançant quelque peu, qualifie d' « inoubliable ». Pas de bol, je l'ai en effet oublié... Et je fais comment pour en parler, moi, maintenant ?

 

Il ne me reste plus que quelques éléments, bien insuffisants pour en livrer une vraie chronique. Je me souviens que la chose, une sorte de faux roman policier, se passe dans une ville du bord de mer, qui n'est pas nommée mais pourrait bien être Gênes. Le « héros » (c'est vite dit) travaille dans une morgue, et s'appelle Spino, nom qui n'est pas sans évoquer de l'aveu même de l'auteur celui de Spinoza, philosophe que, je plaide coupable, j'ai assez peu pratiqué, ce qui m'enlève autant d'indices permettant de vous dire de quoi ce Fil de l'horizon parle au juste. Il y a eu un meurtre, et donc un cadavre, anonyme (enfin, plus ou moins : il semblait s'attribuer lui-même le « nom » de Carlo Noboldi). Et Spino décide donc d'enquêter de lui-même sur l'identité de ce mystérieux macchabée.

 

Voilà en gros le point de départ de ce Fil de l'horizon, fuyant comme son nom l'indique (autant pour le caractère « inoubliable »). Je me souviens (si j'ose dire...) avoir trouvé cela assez malin et élégant. Je crois, oui, avoir plutôt aimé ce très court roman d'Antonio Tabucchi. Mais pourquoi au juste ? Je ne sais plus... Et je ne sais plus non plus vous dire au juste de quoi cela parle.

 

Oui, ce texticule prétendument critique est donc parfaitement inutile, et vous m'en voyez désolé.

 

Il faudra peut-être, un jour, que je relise ce Fil de l'horizon. Après tout, il est court, et ne prendra donc guère de temps...

 

En attendant, je vous laisse ce constat d'échec, navrant bien davantage pour moi, lecteur déficient, que pour l'auteur qui n'a sans doute rien à se reprocher.

 

Désolé...

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"Le Lézard lubrique de Melancholy Cove", de Christopher Moore

Publié le par Nébal

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MOORE (Christopher), Le Lézard lubrique de Melancholy Cove, [The Lust Lizard of Melancholy Cove], traduit de l'américain par Luc Baranger, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, [1999, 2002, 2006] 2013, 431 p.

 

Bizarrement, je n'avais encore jamais lu de bouquin de Christopher Moore jusqu'à présent. Ce n'était pourtant pas l'envie qui me manquait, et plusieurs de ses titres, que ce soit dans la Série noire ou bien dans la collection « Interstices » de Calmann-Lévy, m'ont sacrément fait de l'œil. Mais voilà, il a fallu que l'occasion se présente ; un joyeux camarade m'a prêté ce Lézard lubrique de Melancholy Cove pour égayer mon hospitalisation, et je n'ai certes pas dit non. C'était même, disons-le, le bouquin idéal pour ce faire ; un excellent choix, qui a même eu quelque chose de salutaire : alors, merci, citoyen, merci.

 

Présenter ce livre – surtout en ce moment, comme vous le savez – s'annonce cependant ardu, d'autant que nous sommes en présence d'un machin passablement inclassable (même si publié dans la « Série noire » originellement, on ne peut pas vraiment dire que l'on se trouve en présence d'un polar classique... mais le plus troublant est probablement que nous sommes quand même en présence d'un polar, d'une certaine manière). Mais je vais tâcher de.

 

Adonc, nous sommes à Melancholy Cove, station balnéaire californienne, si je ne m'abuse. Et il s'y passe plein de choses plus ou moins saugrenues. Il faut dire que la population est quelque peu bigarrée. Le flic amateur de fumette reste abordable, mais il y a plus étrange, comme ce bluesman, Catfish, poursuivi depuis des années par un monstre marin, ou cette schizo de Molly Michon qui fut en son temps la star dénudée d'une kyrielle de nanars post-apo. Je vous passe le reste de la faune, vous la découvrirez bien par vous-mêmes.

 

Et il s'en passe, des choses, à Melancholy Cove, surtout depuis un récent suicide. La psy Valérie Riordan pète d'ailleurs un peu les plombs, et remplace avec la complicité d'un pharmacien qui fantasme sur les dauphins Prozac, Zoloft et compagnie par des placebos. Si ce n'était que ça ! Mais non, tout le monde en fait pète un peu les plombs. Et connaît une explosion de libido. Un putain de lézard géant en est responsable, qui a une tête à s'appeler Steve. Et il bouffe des passants de temps à autre. Faut enquêter sur tout ça, et c'est Théo Crowe qui s'y colle...

 

Et tout ça nous donne un bouquin assez unique en son genre, qui ressemble effectivement à un polar même si particulièrement loufoque, et qui constitue un vrai bonheur de lecture. Tout cela est peut-être bien régressif, mais on s'en cogne : quand bien même l'humour tonitruant de Christopher Moore ne brille pas forcément toujours par la subtilité, on se marre sacrément, et on passe un excellent moment à lire ce divertissement aussi débile que palpitant. Tout cela est très bien fait, bien pensé, agrémenté de rebondissements bienvenus constituant une trame tout à fait bien vue, et l'on ne s'ennuie pas un seul instant, tant les gags s'enchaînent avec brio et astuce.

 

Mais la cerise sur le gâteau, à mon sens, ce qui fait du Lézard lubrique de Melancholy Cove une vraie réussite, un divertissement efficace et bien géré, ce sont les personnages, tous plus réjouissants les uns que les autres (même si j'avoue sans surprise une préférence pour la géniale et superbe Molly Michon, encore que Catfish ne soit pas mal du tout, avec sa caricature à gros trais).

 

Alors voilà : je ne suis pas en train de vous dire que ce roman de Christopher Moore est un chef-d'œuvre ou une lecture indispensable, hein ; non, et il faut même probablement se trouver dans un certain état d'esprit pour que sa réussite soit totale. Mais il se trouve que j'avais cette tournure particulière, et je peux bien le dire à l'aimable citoyen qui m'a prêté ce roman en ce moment précis : oui, aimable citoyen, tu as très bien fait, tu as très bien choisi, c'était exactement ce qu'il me fallait ; ce roman sur la dépression est une lecture idéale pour un dépressif. Merci, merci, merci.

 

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"Revoir Rome", de Tristan Lhomme

Publié le par Nébal

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LHOMME (Tristan), Revoir Rome, à partir d'une couverture de Jean-Michel Nicollet, [s.l.], Le Carnoplaste, 2014, 39 p.

 

Aujourd'hui, on va (tenter de) faire dans le populaire, avec, oui madame, un fascicule édité par le Carnoplaste. Tout cela sent bon le pulp anachronique, a fortiori du fait de la kitschissime mais rigolote couverture de Jean-Michel Nicollet, le Jean-Michel Nicollet, qui nous renvoie si je ne m'abuse au bon vieux temps de NéO (entre autres). Ce qui, en soi, constitue déjà un argument pour au moins s'intéresser à cette publication hors-normes, et avouer sa bien légitime curiosité.

 

Mais il y a très vite un deuxième argument de poids pour se lancer dans la lecture de Revoir Rome, et c'est son auteur, qui n'est autre que Tristan Lhomme, oui, le Tristan Lhomme, écrivain à ses heures, mais surtout connu en tant que scénariste de jeu de rôle, notamment pour le mythique (aha) L'Appel de Cthulhu (je vais probablement me faire Le Musée de Lhomme un de ces jours, moi...).

 

Alors du pulp (qu'on devine mi howardien, mi lovecraftien) par Lhomme, déjà, ça m'intéresse. Le cadre, plongeant les légions de la Rome antique (celles de Crassus, pour être plus précis) quelque part dans l'Himalaya, de retour d'une funeste expédition contre le puissant empire parthe, a achevé de me convaincre : il fallait que je lise ce fascicule d'une quarantaine de pages.

 

Et on y a très vite tout ce que l'on était en droit d'attendre (c'est d'ailleurs peut-être le problème, d'un autre côté : on n'est jamais véritablement surpris) : un survival antique particulièrement rugueux, un cauchemar de neige et de faim, poignant, qui s'empare de nos héros sur cette route du retour que l'on devine bien vite fatale. Revoir Rome ? Dans tes rêves, gazier...

 

Chroniquer ce fascicule, cela dit, s'annonce difficile. D'autant que je l'ai lu il y a quelques semaines de cela, et n'en ai quasiment plus aucun souvenir (de détail, du moins) ; ce qui m'évitera de vous spoiler la chose. Reste ce sentiment, donc, d'être – narrativement – en terrain connu, même si l'exotisme est de la partie, tant pour l'époque que pour le lieu. C'est à la fois une force et une faiblesse de ce fascicule, selon la manière que l'on a de l'aborder.

 

Pour le reste... Oui, sans doute, la plume est médiocre ; elle n'est d'ailleurs pas exempte de maladresses... mais, dans l'ensemble, Tristan Lhomme fait le job : à la lecture de Revoir Rome, on a le palpitant qui s'agite, suffisamment en tout cas pour poursuivre la lecture ; si l'on est bon public, on peut même avoir faim, et froid... et peur, oui, peut-être.

 

Au final, on a donc un fascicule assez correct. Il n'a rien d'exceptionnel, on n'en fera pas une lecture indispensable, et pas davantage quelque chose de profondément marquant. En même temps, on ne cherchait guère que du divertissement, et on l'a... On peut donc bien remercier le Carnoplaste et Tristan Lhomme pour cette friandise d'un goût certes douteux, mais c'est tant mieux.

 

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