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A Feast for Crows, de George R.R. Martin

Publié le par Nébal

A Feast for Crows, de George R.R. Martin

MARTIN (George R.R.), A Feast for Crows, New York, Bantam Books, coll. Fantasy, [2005] 2011, 1060 p.

 

Avertissement préalable habituel : oui, il y a aura des SPOILERS dans ce qui suit. Forcément. Voilà.

 

Où l’on poursuit « A Song of Ice and Fire », l’immense saga de George R.R. Martin (« Le Trône de fer » chez nous). A Feast for Crows en est donc le quatrième tome… même si pas tout à fait.

 

En effet, même si George R.R. Martin ne s’en explique qu’au tout dernier moment, et même si ce livre pèse toujours dans les mille pages, comme les précédents en moyenne, il n’est à certains égards qu’un « demi-roman », du moins au sens où il développe pleinement certains arcs narratifs… mais en n’en envisageant pas du tout quelques autres, et pas des moindres. Ce qui passe plus ou moins : j’avoue avoir été déçu – très déçu – de ne pas croiser dans ce quatrième tome un peu bancal mes deux personnages préférés, Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen, notamment ; Jon Snow, pour sa part, est à peine entrevu… Et d’autres personnages, que j’envisage comme étant un cran moins fondamentaux mais qui ont néanmoins leur rôle à jouer dans ce récit, font les frais de ce choix : Bran, par exemple, ou encore Stannis, Davos…

 

C’est sans doute là un problème essentiel de ce tome, et au-delà de la saga dans son ensemble. Sans trop m’en dire, on m’avait laissé entendre que A Feast for Crows était beaucoup moins convaincant que les tomes précédents, voire pas du tout, et je suppose que cette dispersion y est pour quelque chose… Mais je trouve tout de même ce jugement un peu sévère en définitive : je ne peux nier avoir pris beaucoup de plaisir à lire ce quatrième volet. Mais s’imposent effectivement plusieurs constats, qui laissent augurer du pire pour l’avenir.

 

Le problème essentiel est sans doute que George R.R. Martin s’est laissé dépasser par son histoire ô combien complexe. Dès lors, il a besoin de considérablement de place pour faire avancer ne serait-ce qu’un minimum (c’est souvent le cas ici, ça ne va finalement guère loin) ces différents fils narratifs, et sans doute beaucoup trop. Si la plupart des trames conservées dans ce quatrième tome connaissent un développement satisfaisant et toujours d’une lecture agréable, on peut néanmoins renâcler devant la lenteur forcée de cette construction, qui néglige tel ou tel arc sur des centaines de pages pour n’y revenir que le temps d’un bref chapitre, et se perd globalement en intrigues parallèles au risque de négliger l’essentiel ; encore que ces intrigues parallèles participent sans doute de l’intérêt de la saga… Mais, au fur et à mesure que l’on tourne les pages, on en vient de plus en plus à se dire que George R.R. Martin, emporté par l’ambition démesurée de son projet, ne pourra tout simplement jamais arriver un jour à une conclusion satisfaisante. Cela prendrait beaucoup trop de temps et de pages, et je doute vraiment que ça se produise. D’où une frustration supplémentaire : même si on apprécie la lecture – c’est mon cas –, on ne manque pas de regretter que tout cela tourne dans le vide, et on se convainc qu’elle ne connaîtra jamais de fin. Reste à faire avec, ou à laisser tomber. Je fais donc avec… pour le moment en tout cas.

 

Or George R.R. Martin ne se prive pas d’en rajouter une couche – comme toujours. Tout en négligeant donc – par choix – des personnages et intrigues essentiels, il ne peut s’empêcher de rajouter des à-côtés. Ici, par exemple, on se rend de temps à autre dans les Îles de Fer ou en Dorne, qui connaissent leurs propres tourments politiques, jusqu’alors à peine esquissés – à traers les personnages de Theon Greyjoy d’un côté, et d’Oberyn Martell de l’autre. Ce n’est pas forcément inintéressant – la dimension religieuse, assez importante dans ce nouveau volet, rend l’intrigue des Îles assez correcte –, mais parfois un peu vide à terme – le complot des gamines de Dorne ne convainc pas plus que cela, et fait peut-être un peu redite dans le fond avec les manipulations de Cersei…

 

Celle-ci est peut-être bien le personnage essentiel de A Feast for Crows. Et elle reste intéressante, mais son portrait est de plus en plus caricatural ; après la mort de son fils Joffrey et de son père Tywin, dont elle rend responsable son frère le nain Tyrion (à tort dans le premier cas), la reine régente sombre de plus en plus dans une paranoïa de tous les instants – notamment à l’égard des Tyrell, qu’elle trouve bien trop omniprésents dans l’entourage du roi son fils, le petit Tommen, via sa jeune épouse Margaery. Et Cersei, globalement, devient de plus en plus détestable, méprisant tout le monde (et notamment son frère jumeau et ex-amant Jaime, depuis qu’il est estropié), et manifeste une volonté de puissance malvenue et rancunière qui la conduit perpétuellement aux pires idioties – elle se croit fine politique à l’instar de son père, dont elle est convaincue d’être la seule héritière digne de ce nom, mais enchaîne en fait les décisions toutes plus stupides les unes que les autres (et sans doute trop). On attend qu’elle paye pour sa méchanceté et ses manœuvres irresponsables… et on n’est pas mécontent quand ça semble enfin se produire – car George R.R. Martin, là encore, sait jouer des sentiments exacerbés du lecteur, lui faire aimer à la folie certains personnages et en haïr d’autres…

 

Jaime est probablement mieux dessiné que Cersei. Décidément, ce personnage, qu’on n’a tout d’abord connu que via des on-dits, s’avère joliment complexe, quelque part entre son frère et sa sœur. Torturé physiquement et mentalement, il essaye de faire au mieux dans un environnement qui ne lui est guère favorable – que ce soit auprès du roi ou plutôt de sa sœur, ou sur le champ de bataille.

 

Le troisième axe essentiel du récit est bien différent : il s’agit de la vaine quête dans laquelle s’est lancée Brienne de Tarth, désireuse de remplir la mission que lui avait jadis confiée la défunte (…) Catelyn Stark, et ceci avec la bénédiction déroutante de Jaime Lannister : elle entend donc remettre la main sur Sansa Stark pour la protéger des Lions – ou peut-être sur Arya Stark, sinon, et pour les mêmes raisons. L’absurdité de la quête de Brienne, du moins de la manière dont elle s’y prend, m’a vaguement déplu au départ, mais devient finalement propice à de jolies scènes – notamment une dans un monastère étrange, et peu après dans une auberge d’orphelins…

 

Mais les filles Stark, on les voit par ailleurs – à ceci près qu’elles ne portent plus ce nom, jusque dans les entêtes de chapitres. Sansa s’avère nettement moins stupide qu’avant – elle apprend au près d’un bon maître, le sournois Littlefinger –, mais Arya reste plus intéressante, sa débrouillardise comme sa curiosité jouant en sa faveur.

 

Mentionnons enfin le voyage de Samwell Tarly vers la Citadelle, où il est censé devenir maester… L’exotisme, ici, n’est pas sans intérêt, mais c’est globalement assez peu palpitant.

 

Je ne sais pas s’il m’est possible de déterminer un thème central. Au-delà des sempiternels complots bien tordus caractéristiques de la série, et qui tendent donc ici à échouer lamentablement, j’en retiens surtout – peut-être à tort mais ainsi qu’avancé plus haut – la religion. Le roman s’ouvre sur le culte étonnant des Îles de Fer, et évoque quelque peu la situation de Braavos, mais on voit surtout par la suite les « sparrows » fanatisés du culte des Sept, répandus dans tout Westeros, qui interviennent régulièrement dans le roman pour infléchir la destinée de tel ou tel personnage – d’une manière fortement inquiétante dans l’ensemble ; disons du moins, et d’aucuns ne tarderont pas à le découvrir, que la foi est une arme à double tranchant…

 

La dispersion et la frustration corrélative ne jouent donc pas en faveur de ce quatrième volet. Mais, malgré tout, et contrairement à ce qu’on m’en avait dit, je l’ai trouvé tout de même très lisible, palpitant, et pas vraiment inférieur aux précédents. Sans doute parce que, même si l’auteur se perd régulièrement dans la complexité d’un monde à la hauteur du réel, il reste un conteur habile, qui sait accrocher son lecteur et lui donner envie de poursuivre jusqu’au bout – ce qui n’a rien d’évident avec une ampleur pareille. J’aime toujours ses personnages – le bémol concernant Cersei est somme toute très léger –, et plus encore ses dialogues, remarquablement bien ficelés. Il parvient ainsi à rapporter des scènes remarquables, d’une belle ambiance, qui maintiennent l’intérêt sur la distance. Quand bien même on tendrait de plus en plus à croire qu’on ne va nulle part – mais si la destination reste floue, le voyage reste beau…

 

Je n’ai donc pas envie de me montrer si sévère que cela pour ce roman, que j’ai bien aimé malgré tout ; on verra bien si ma frustration passera avec A Dance with Dragons (Tyrion ! Daenerys !), que je vais lire d’ici quelque temps. Quant à la suite, si jamais il doit bel et bien y en avoir une un jour… on verra.

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Philip K. Dick Goes to Hollywood, de Léo Henry

Publié le par Nébal

Philip K. Dick Goes to Hollywood, de Léo Henry

HENRY (Léo), Philip K. Dick Goes to Hollywood, Chambéry, ActuSF, coll. Les 3 Souhaits, [2014] 2015, 123 p.

 

Avant d’entamer ce compte rendu, je me dois de dire une chose : Léo Henry est un ami. Je ne crois pas que ça vienne perturber tant que ça mon appréciation de ce qu’il écrit, mais ce n’est pas exclu : après tout, je suis persuadé que le monsieur est un des tous meilleurs nouvellistes français dans le domaine de la SF (je ne vois guère que Sylvie Lainé pour lui disputer le sommet de la pyramide, dans un genre très différent ; à une époque, j’aurais peut-être dit Thomas Day, aussi…). Je n’ai aucunement l’intention de faire dans le copinage, et mon admiration est on ne peut plus sincère – mais ça va mieux en le disant, peut-être.

 

(Note par ailleurs : j’ai du coup beaucoup de mal à lire les livres écrits par des camarades, étant un peu sceptique quant à la possibilité de livrer des comptes rendus « objectifs » – si tant est que cela veuille dire quelque chose. Ce qui vaut d’ailleurs entre autres pour Léo Henry : je n’ai du coup pas encore lu Le Diable est au piano et Le Casse du continuum, ou encore la réédition des Cahiers du labyrinthe en « redux » ; faudra, quand même…)

 

Philip K. Dick Goes to Hollywood est un tout petit bouquin (le recueil en lui-même fait une centaine de pages, le reste c’est du bonus), diffusé d’une manière un peu particulière : en effet, il « ne peut être vendu », mais est offert pour l’achat de deux livres aux éditions ActuSF (qui ont bien changé avec les années, l’abécédaire promotionnel qui clot le volume en témoigne…). Ce que je trouve un peu regrettable, quand même. Mais bon…

 

La quatrième de couverture évoque des « univers uchroniques » pour caractériser ce recueil. Mais c’est une approche de l’uchronie assez particulière, sans doute – qui s’attache non pas tant à des événements qu’à des personnalités ; aussi les changements par rapport à notre trame historique peuvent-ils être de plus ou moins grande ampleur. Cinq nouvelles figurent au sommaire, mais je ne doute pas que d’autres auraient pu l’intégrer dans cette perspective (ainsi, récemment, la chouette nouvelle centrée sur Erckmann-Chatrian figurant dans l’anthologie Faites demi-tour dès que possible). D'ailleurs, le roman Rouge gueule de bois...

 

Cela dit, je ne suis pas tout à fait sûr de bien voir où se situe exactement l’uchronie dans « Fe6 !! ou La Transfiguration de Bobby J. Fischer », brillante nouvelle que j’avais déjà lue et adorée dans l’anthologie des Utopiales 2014 – j’ai l’impression que cet excellent texte, superbement conçu et écrit, en s’appuyant sur l’incroyable biographie du célèbre champion d’échecs américain – tellement folle que, selon le bon vieux cliché, la réalité, une fois n’est pas coutume (mais presque), dépasse la fiction –, relève peut-être surtout de l’interrogation du procédé et de ses limites, en envisageant au détour d’un paragraphe la simple (ou moins simple) possibilité que les choses se soient déroulées différemment… Mais je passe peut-être à côté. Cela dit, la référence dickienne du titre n’a sans doute rien d’innocent, et l’auteur qui est vivant quand nous sommes morts revient à plusieurs reprises dans ce petit recueil.

 

Ce qui m’amène cependant à noter un point qui me semble important. Ces nouvelles, en se fondant sur des personnalités plus ou moins issues de la culture pop (ou moins pop, certes), font appel justement à la culture du lecteur – et à sa curiosité ; celui-ci se réjouira sans doute d’autant plus quand il saisira telle ou telle référence… mais court aussi le risque d’être un brin largué, et de passer à côté de l’essentiel, pour les nouvelles qui traitent de personnalités et de sujets qu’il connaît mal, sinon pas du tout. J’avais rencontré ce problème avec la nouvelle mentionnée plus haut concernant Erckmann-Chatrian, ce qui ne m’avait pas empêché de l’apprécier (et du coup de me tordre un peu la cervelle en m’interrogeant sur les choses qui m’échappaient visiblement) ; à vrai dire, cela vaut peut-être ici aussi pour « Fe6 !! », donc : je connaissais certes un peu le personnage de Bobby Fischer, tant pour sa gloire aux échecs que pour son excentricité polémique, mais certainement pas assez pour appréhender au mieux le texte…

 

Et il est une très brève nouvelle, ici (pas pop, pour le coup), qui m’a complètement laissé en rade. « Les Règles de la Nuit » (un texte issu de l’expérience chelou-ambitieuse « Nouvelles par e-mail ») s’intéresse à Jean Vigo et Dziga Vertov. Je ne peux qu’avouer mon inculture en la matière : pour moi, hélas, ce ne sont là que des noms ; qui m’intriguent, certes, voir m’attirent (cela fait longtemps que je me dis qu’il faudrait que je voie L’Homme à la caméra, par exemple), mais que je ne connais pas. Dès lors, je peux bien deviner dans la nouvelle de Léo Henry l’évocation amère de la possibilité d’un autre cinéma (ce thème de la possibilité que je crois retrouver dans « Fe6 !! », donc), mais ne suis pas en mesure d’apprécier le texte en lui-même.

 

Heureusement, la question ne se pose pas – ou du moins pas en ces termes – pour les trois autres nouvelles. La fort chouette dernière – à nouveau une courte « Nouvelle par e-mail » – s’intitule « No se puede vivir sin amar »… et je ne peux pas en dire beaucoup plus, dans la mesure où le texte repose en partie sur l’identification du personnage au cœur du récit ; celle-ci a lieu assez vite, sans doute, mais mieux vaut que je me taise, au cas où… Je me contenterai de dire que cette nouvelle se distingue des précédentes en ce que le personnage central est issu d’une œuvre de fiction, et non un « vrai » personnage de notre monde. On y retrouve là aussi une certaine amertume…

 

Et c’est sans doute un point essentiel : le jeu uchronique, a fortiori quand il est aussi chargé de références historiques et culturelles, et des clins d’œil qui vont avec, pourrait donner – et c’est souvent le cas ces derniers temps, j’ai l’impression (a fortiori dans la mouvance steampunk) – une impression d’exercice ludique amusant, pas forcément très « sérieux » (horreur glauque !), mais Léo Henry rappelle utilement dans plusieurs des textes de ce bref recueil que le « sérieux », pouvant par exemple s’exprimer par des regrets ou des désirs avortés, a parfaitement sa place dans le genre ; une chose, sans doute, que l’on peut distinguer dans bien des classiques… comme par exemple Le Maître du haut-château de Philip K. Dick – eh oui, encore lui.

 

C’est donc bien le moment de se pencher sur la première nouvelle du recueil, « Philip Goes to Hollywood. Correspondance inédite (1980-1991) ». Et, paradoxalement si ça se trouve, c’est pourtant cette nouvelle, peut-être, qui s’affiche comme étant la plus ludique. Les points de divergence sont multiples – ou disons qu’on peut au moins en distinguer deux fondamentaux : tout d’abord, la réalisation de Blade Runner est ici confiée, non pas à Ridley Scott, mais à un petit jeune plein d’avenir, un certain David Lynch… Ensuite, Dick ne meurt pas en 1982. La correspondance, dans cette nouvelle, est à sens unique : nous n’avons que les lettres adressées par Dick à Lynch (puis d’autres…), pas les réponses. Mais on y retrouve bien des éléments provenant tant de la biographie de Dick et de sa personnalité (forcément parano, etc.) que de son œuvre, dès lors parasitée par l’agent Dale Cooper ou une étrange boîte bleue… entre autres. La nouvelle est très amusante ; toutefois, je la trouve un cran inférieure à mes préférées dans ce recueil ; c’est une bonne blague, certes, et c’est bien entendu malin, mais ça ne renverse pas – ou en tout cas ça ne m’a pas renversé, moi. Mais ça reste bien.

 

Par contre, « Meet the Beätles ! » est vraiment excellente, au moins du niveau de « Fe6 !! », et peut-être meilleure encore. Il s’agit d’une interview récente de John Lennon (qui n’a pas été assassiné, donc), empruntant pour la forme à la critique rock, avec des éléments renvoyant à Please Kill Me. Le point de départ est particulièrement loufoque : Paul McCartney est bien mort en 1967, et il a fallu le remplacer ; les autres Beatles ont ainsi accueilli un jeune bassiste très charismatique et musicalement assez radical, qui se fera bientôt connaître sous le nom de Lemmy Kilmister… Celui-ci n’a donc pas joué dans Hawkwind, ni formé Motörhead, mais a imposé sa marque sur la musique des Beatles – devenus Beätles –, qui, bien loin de s’arrêter vers 1970, ont poursuivi leur carrière dans des directions passablement inattendues. La nouvelle fait intervenir bien d’autres personnalités, parfois étonnantes – comme J.G. Ballard, dont la « Trilogie de Béton » est adaptée, d’abord par les Beätles pour Crash !, ensuite par Lennon seul pour L’Île de béton et I.G.H. Léo Henry crée ainsi une passionnante histoire alternative du rock (où, par exemple, le mouvement punk n’a pas eu lieu, même si les Beätles, poussés par Lemmy, se sont lancés dans un side-project appelé Ramones, ce genre de choses). Les personnages sont soignés, et la relation très particulière unissant ou opposant Lennon et Lemmy est remarquable. Enfin, la nouvelle emprunte avec astuce un procédé classique, plus ou moins au cœur du Maître du haut-château : dans cet univers là, un critique rock a écrit un roman imaginant que les choses ne se sont pas passées ainsi ; McCartney n’est pas mort en 1967, Lemmy n’a jamais intégré les Beatles, les Rolling Stones ne se sont pas dissous après Altamont (ce qui n’est pas crédible du tout !), ce genre de choses… Ce n’est peut-être pas tout à fait La Sauterelle pèse lourd, car c’est bien notre monde et notre histoire du rock qui y sont décris, et pas une troisième voie. Mais c’est très bien vu, et ce qui aurait pu se contenter d’être une bonne blague devient un récit vraiment pertinent, aussi inventif que juste, et là encore interrogeant le genre même. Excellent.

 

Et donc un très chouette petit recueil au final : les deux textes les plus longs, « Meet the Beätles ! » et « Fe6 !! », sont clairement au-dessus du lot à mes yeux, et suffisent à rendre le recueil hautement recommandable ; mais comme le reste vaut le coup aussi… Un beau cadeau, donc, que ce petit recueil.

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AD&D2 : Dark Sun : Bestiaire Monstrueux, Appendice 2 : Les Terreurs du Désert

Publié le par Nébal

AD&D2 : Dark Sun : Bestiaire Monstrueux, Appendice 2 : Les Terreurs du Désert

AD&D2 : Dark Sun : Bestiaire Monstrueux, Appendice 2 : Les Terreurs du Désert, TSR – Hexagonal, [1992] 1994, 111 p.

 

Pas grand-chose à dire probablement sur ce dernier supplément de la gamme française de Dark Sun qu’il me restait à lire… C’est un Bestiaire Monstrueux, après tout. Donc pour l’essentiel un catalogue plus ou moins essentiel de vilaines bébêtes à massacrer (ou à se faire massacrer… d’autant que ce genre de suppléments me paraît toujours faire un peu la course au pire). L’écologie très particulière d’Athas le rend probablement nécessaire, il est vrai : rendez-vous compte, il n’y a ni orques ni chevaux sur ce monde-là… L’occasion est trop belle, sans doute, d’y injecter ainsi une dose supplémentaire de bizarreries, mais à plus ou moins bon escient. Un point essentiel doit être souligné dans le registre des spécificités athasiennes : la plupart des créatures définies dans ces pages disposent de pouvoirs psioniques, parfois bien étendus, et qui changent considérablement la donne sur le plan tactique ; ça ne doit pas être très facile à gérer, cela dit…Mais il me faut d’autant plus préciser un aspect notable de mon approche : ne tenant pas compte de la mécanique d’AD&D2, et ne sachant pas encore comment je vais adapter tout ça (je suis en train de lire Savage Worlds, ça pourrait le faire à vue de nez), je ne peux en rien juger ici la pertinence de ces différentes fiches sur le plan technique.

 

Pour le reste… ben, on trouve un peu de tout. Certains créatures, effectivement, semblent faire un peu la course au terrible ainsi que je le redoutais ; le plus beau spécimen est probablement la très vilaine Bête de Cauchemar (qui ne craint que le Dragon, insiste-t-on), même si les différents drakes évoqués ici envoient également du lourd ; d’autres encore… Bon.

 

Ce ne sont certes pas ces machins intuables et mortels qui m’intéressent le plus. À vrai dire, j’ai probablement trouvé plus de sens à des fiches qui pourrairent très bien ne pas s’embarrasser de la moindre technique, ainsi celles renvoyant à des animaux « domestiques » (au sens large) : l’hurrum, le critic, le renk et l’ock’n ; du côté des troupeaux, le skaï, le z’tal, le jankx… On trouve aussi des créatures relevant plus ou moins de ce registre, mais dont les caractéristiques peuvent avoir un peu plus d’importance, notamment pour la monte, ainsi de l’erdland (variante de l’erdlu), ou, en plus bilou, de la version athasienne de l’oiseau-roc. Les pterrax peuvent éventuellement être envisagés ici, mais sont très liés aux pterrans, race intelligente non jouable décrite immédiatement avant.

 

Certains apports de ce Bestiaire Monstrueux sont néanmoins fort appréciables, ainsi pour ceux dont l’importance en jeu, que ce soit pour la couleur, l’assistance ou l’affrontement, était sous-entendue par bien des remarques dans d’autres ouvrages de la gamme. Ainsi, les clercs étant liés aux élémentaires, il n’y a rien d’étonnant à ce que bien des pages utiles soient consacrées à ces créatures à part, qui ont de fortes chances d’intervenir dans une campagne, en dépit de leur rareté supposée ; il en va de même, mais plus discrètement, pour les puissants esprits telluriens, en contact avec les druides dans leurs réserves. Certains monstres étaient par ailleurs régulièrement évoqués sans que l’on en dispose de leurs caractéristiques par ailleurs : l’exemple le plus frappant est probablement la variété d’horreurs pulvérulentes que les PJ peuvent être amenés à rencontrer, dans la Mer en elle-même, ou dans les bassins intérieurs. Mais on peut aussi mentionner les divers géants et golems athasiens…

 

Au sein de la faune athasienne, on sera tenté de distinguer les variantes des races jouables que l’on rencontre ici : ainsi les mûls sauvages, les petits-hommes renégats ou, un poil différents et sans doute plus intéressants, les tohr-kreen (ou nobles mantes), mystérieux et lointains cousins plus civilisés des thri-kreen. Je suis plus sceptique en ce qui concerne les variantes mort-vivantes, ayant des doutes quant à leur pertinence dans le cadre du background athasien : ainsi du banshee nain, maudit pour ne pas voir accompli son focus (les elfes ont leur équivalent, le coureur des dunes)…

 

Et puis il y a aussi des espèces à part, mais qui n’ont pas la connotation « monstrueuse » des créatures foncièrement mauvaises ou des animaux neutres par essence : les pyrènes ou semeurs de paix, extrêmement puissants, peuvent éventuellement jouer un rôle discret mais intéressant dans une campagne ; je suis plus sceptique en ce qui concerne les villichi, femmes psionistes nées d’humains « normaux » mais qui sont néanmoins bien singulières, et vivent dans un couvent de la Cordillière quand elles n’arpentent pas le désert en tant qu’ambassadrices.

 

Cela dit, Les Terreurs du Désert ne traite pas que de la faune athasienne : la flore y a sa part, de manière peut-être un peu paradoxale dans cet univers désertique, mais finalement assez intéressante (et qui peut se justifier par la cruauté globale de l’environnement). On trouve ainsi, outre la psionaire sans vraies caractéristiques mais qui peut augmenter temporairement la portée et la puissance des pouvoirs psioniques de ceux qui la consomment, bien des plantes dangereuses, des plantes carnivores les plus « banales » à d’autres choses plus subtiles, comme le cactus-araignée, le cactus des sables, ou encore la plante zombi…

 

On y trouve donc un peu de tout, de l’utile et du plus dispensable, et le tout est d’une lecture plus ou moins passionnante : sans surprise, les interminables développements concernant le combat, rendus plus hermétiques encore par la prolifération des psioniques, sont assez pénibles à force ; il y a par contre bien des choses à piocher dans les sections consacrées à la société, à l’habitat et à l’écologie.

 

En somme, Les Terreurs du Désert remplit donc son office. Il ne faut probablement pas en attendre davantage…

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Nous allons tous très bien, merci, de Daryl Gregory

Publié le par Nébal

Nous allons tous très bien, merci, de Daryl Gregory

GREGORY (Daryl), Nous allons tous très bien, merci, [We Are All Completely Fine], traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurent Philibert-Caillat, entretien avec l’auteur d’Erwann Perchoc, Saint-Mammès, Le Bélial’, [2014] 2015, 193 p.

 

J’ai envie d’aimer ce qu’écrit Daryl Gregory. Ne serait-ce que parce qu’il écrit de l’horreur (enfin, plus ou moins, il jongle pas mal entre les genres, au fond…), et que l’horreur littéraire est actuellement beaucoup trop délaissée à mon goût, pour des raisons que je serais bien en peine d’expliquer. Deux de ses livres ont été publiés récemment par les éditions du Bélial’ (lesquelles, tout slurp mis à part, me paraissent franchement les plus intéressantes de l’imaginaire français à l’heure actuelle, à en voir bon nombre de publications récentes, ainsi que ses très alléchants projets) : L’Éducation de Stony Mayhall, dont je vous avais parlé il y a quelque temps, et le court roman Nous allons tous très bien, merci, dont je vais vous causer aujourd’hui.

 

Cela dit, je n’avais pas été totalement convaincu par le premier de ces romans… Je l’avais trouvé bon, certes, mais j’en suis néanmoins sorti un peu déçu. Et je crois, en fin de compte, que c’est un peu la même chose pour celui-ci…

 

Pourtant, il ne fait pas de doute que l’auteur a du talent, et des idées – ainsi qu’une belle aptitude à projeter son récit dans des directions inattendues, promenant le lecteur avec une aisance remarquable. C’était vrai dans son roman de zombies, c’est toujours vrai dans celui-ci.

 

Mais chaque chose en son temps. Le point de départ de Nous allons tous très bien, merci, est vraiment bon. Il s’agit de mettre en scène une thérapie de groupe – pratique que je sais particulièrement anxiogène, vilaine expérience personnelle… –, et pas n’importe laquelle : le docteur Jan Sayer regroupe en effet cinq victimes, affectées de stress post-traumatique, tout droit sorties de films ou de livres d’horreur. Stan, ainsi, le plus âgé, coincé dans son fauteuil roulant et exhibant volontiers ses perturbants moignons, a survécu a sa capture et sa détention par une famille de cannibales dégénérés, qui sentent bon les films d’horreur américains des années 1970 (on pense en tout premier lieu à La Colline a des yeux et Massacre à la tronçonneuse). Barbara, pour sa part, a subi la folie du Scrimshander, un psychopathe qui sculptait les os de ses victimes – et elle ne manque pas, au-delà de cette particularité, d’évoquer une survivante de slashers, du coup. Harrison, c’est encore autre chose : adolescent, il a survécu à un étrange phénomène qu’on qualifiera de « lovecraftien » sans en savoir beaucoup plus – c’était à Dunnsmouth, hein… Surtout, il est devenu bien malgré lui le héros d’une série de romans jeunesse (Daryl Gregory a d’ailleurs écrit un bouquin centré sur lui, on verra bien si ça sort chez nous un jour), un « investigateur de l’impossible » adolescent… Il en reste deux autres, plus jeunes… et encore plus mystérieux, à certains égards : Martin, difficile à cerner derrière ses étranges lunettes qu’il ne quitte jamais, et Greta – qui se tait (mais a pu à un moment dévoiler une partie de son corps, recouverte intégralement d’inquiétantes scarifications…).

 

Daryl Gregory, via ce petit groupe, s’intéresse donc au sort des victimes de l’horreur, après que le générique de fin a débuté, ou quand on a refermé le livre après la dernière page. Une très bonne idée, vraiment, et qu’il gère assez adroitement – via les récits que font ces patients d’un genre très particulier. Si Stan aime raconter le cauchemar qu’il a vécu (et le montrer, lui dont les stigmates sautent aux yeux), les autres, globalement, se montrent logiquement plus réservés. D’où un aspect important de Nous allons tous très bien, merci : le récit comporte bien des zones d’ombre, et, autant le dire, toutes ne seront pas explicitées à la fin – ce qui me va très bien à l’occasion, et a souvent quelque chose de « réaliste », mais me paraît un peu frustrant ici… malgré ce point de départ qui légitime bien cette approche.

 

En tout cas, ainsi que noté plus haut, l’auteur se montre adroit pour aiguiller son récit sur des rails surprenants. La brièveté et la densité de la chose m’empêchent d’en dire beaucoup plus ici, mais avançons du moins que Nous allons tous très bien, merci ne relève pas seulement de l’horreur mais bien du fantastique (assez « pulp » pour le coup), et qu’il n’y a pas de hasard dans tout cela…

 

On reconnaît bien ici, en tout cas, l’auteur de L’Éducation de Stony Mayhall : les deux livres sont certes très différents, ne serait-ce qu’en volume et dans l’intention, mais ils ont néanmoins un certain nombre de points communs, jouant parfois pour eux, d’autres fois contre… Ainsi, l’intelligence des deux livres ne saurait faire de doute ; ils sont bien vus à tous les niveaux, et il est très appréciable qu’ils se montrent aussi surprenants jusque dans leur part d’hommage, laquelle est très pertinente, au-delà d’une simple compilation de clins d’œil : en tordant les clichés, Daryl Gregory interroge le genre de la meilleure façon. Ainsi se conclut le roman : « Nous ne nous sentons chez nous que lorsque nous avons un peu peur. » Il n’y a là non plus pas de hasard (même si l’on peut bien parler d’une certaine logique un peu tordue) : le lecteur amateur d’horreur se trouve ainsi questionné dans sa passion vaguement masochiste et en tout cas « pas normale ». Il est à vrai dire lui-même participant de la thérapie…

 

Impression renforcée, d’ailleurs, par un procédé stylistique qui saute à la gueule et se montre assez déconcertant : chaque chapitre du roman s’ouvre sur un « nous » flottant, dont on ne sait trop qui il inclut au juste, et qui laisse progressivement la place, dans une certaine confusion, au point de vue à la troisième personne, d’abord d’un seul des intervenants, puis de plusieurs, à mesure que le groupe apprend à se connaître et devient lui-même une « forme » à part entière.

 

C’est plus ou moins convaincant, ceci dit… Une fois de plus, j’ai trouvé le style de l’auteur… pas terrible, disons. Instinctivement, j’aurais envie de dire que tout cela est « mal écrit », ce qui est toujours un peu brutal, et je ne saurais trop dire exactement en quoi ça ne passe pas à mes yeux (sauf pour l’humour éventuel, qui ne marche tout simplement pas)… Pourtant, il y a une réflexion derrière l’écriture (le truc du « nous » en témoigne), mais le résultat n’est pas forcément très pertinent, je trouve.

 

Nous allons tous très bien, merci, n’est de toute façon pas exempt de défauts, loin de là : au-delà des (peut-être trop nombreuses à mon goût) zones d’ombre évoquées plus haut et de cette plume au mieux quelconque, on peut trouver certains personnages un peu faibles, peut-être car trop archétypaux, même si cette approche peut se comprendre dans ce contexte (Barbara, surtout, et dans une moindre mesure Greta, restent à mon sens les meilleurs, car les plus subtils, les moins unilatéraux). Par ailleurs, la voie dans laquelle s’engage le récit est plus ou moins satisfaisante : pour ma part, je l’ai trouvée un peu trop « pulp », donc, pas vraiment à la hauteur de ce superbe point de départ (même si elle fournit l’occasion d’autres mises en abyme)…

 

Et donc, au final, j’ai un peu le même sentiment que pour L’Éducation de Stony Mayhall : c’est bien, oui, mais ce n’est pas si bien que ça. J’ai apprécié ma lecture, mais en sors néanmoins un brin déçu – séduit par bien des aspects, mais un peu perplexe devant quelques autres. Je reste curieux, cela dit – et il y a bien des portes ouvertes qui pourront être utilisées ultérieurement, d’une manière ou d’une autre – Daryl Gregory n’exclut rien à cet égard.

 

(Il y a d’ailleurs un projet d’adaptation en série télé de Nous allons tous très bien, merci – qui devrait fortement extrapoler, vu la brièveté du matériau d’origine ; on notera inévitablement que c’était Wes Craven qui devait s’en charger, et réaliser notamment le pilote – oups… Mais le projet était semble-t-il assez avancé et devrait se poursuivre malgré la mort du papa de Freddy. On verra bien…)

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AD&D2 : Dark Sun : Vallée de Feu et de Cendres

Publié le par Nébal

AD&D2 : Dark Sun : Vallée de Feu et de Cendres

AD&D2 : Dark Sun : Vallée de Feu et de Cendres, TSR – Hexagonal, [1992] 1995, 95 p.

 

Vallée de Feu et de Cendres est un supplément de contexte qui est censé doubler la surface de jeu de Dark Sun à l’est de la Région de Tyr (ainsi qu’en témoigne une carte façon poster). Ce qu’on en connaissait, auparavant, c’était seulement la Mer Pulvérulente… peu ou prou infranchissable. Ce supplément, sans aller jusqu’à nous en montrer l’autre rive, remplit un peu la zone, avec notamment la Vallée du titre. Et c’est bien ce qui pose problème ; j’en avais eu des échos qui ont très vite été confirmés : cet endroit mystérieux est… ben… inaccessible. Mais alors vraiment vraiment. Du coup, on s’étend ici sur pas loin de cent pages pour décrir un environnement où les PJ – des PJ normaux, du moins – ne peuvent tout simplement pas aller, et, si par miracle ils parvenaient à s’y rendre, ils ne pourraient pas y survivre bien longtemps. Ce qui m’a donné l’impression d’un supplément parfaitement absurde, du coup, car largement inutilisable…

 

Bon, en fait, il y a peut-être des PJ qui peuvent malgré tout s’y rendre… mais ce sont nécessairement des personnages à très, très haut niveau : le supplément en évoque à plusieurs reprises un autre, non traduit, Dragon Kings, plutôt axé règles, destiné à des personnages de niveau 20 et plus. J’ai toujours été sceptique quant à l’intérêt de campagnes impliquant des personnages aussi puissants, et ce n’est pas Vallée de Feu et de Cendres qui va me faire changer d’avis…

 

Le problème, ici, réside notamment dans une succession d’environnements dangereux, qui s’emboîtent à la façon de poupées russes – du moins dans l’optique d’un voyage, vers ou depuis la région ici décrite, avec la Région de Tyr comme point de départ ou d’arrivée. Or ces environnements sont tous décrits comme étant peu ou prou infranchissables, et le même problème ou presque se répète ainsi à chaque étape… On nous dit d’ailleurs qu’un seul individu a pu rejoindre la Vallée de Feu et de Cendres depuis la Région de Tyr et en revenir. Forcément. Et fallait qu’il soit balaise, hein. Parce que la donne est claire : seuls des héros extrêmement puissants peuvent se lancer dans cette odyssée, et même dans ces conditions ils doivent se montrer suicidaires pour tenter la chose…

 

En partant de la Région de Tyr, cadre « normal » d’une campagne de Dark Sun, la première étape consiste donc à s’enfoncer dans la Mer Pulvérulente. Cette étendue de poussière est particulièrement mortifère, et les sales bestioles qui la peuplent sont à bien des égards le moindre des soucis pour les PJ. Il faut y ajouter le climat, bien sûr, mais surtout trouver un moyen de franchir des distances assez longues pour retrouver une zone solide – le problème était évoqué dans le Journal du Vagabond de La Boîte de Dark Sun, et ne reçoit pas beaucoup plus de réponses ici. D’une manière ou d’une autre (animaux, magie, psioniques), le plus sage est sans doute de trouver un moyen de voler au-dessus de la Mer (ou mieux encore de se téléporter, mais cela implique d’autres contraintes) ; c’est comme de juste extrêmement dangereux, a fortiori si les tempêtes et streumons s’en mêlent (ils n'y manqueront pas), et les distances à franchir peuvent s’avérer trop longues pour quiconque procède ainsi (et d’autant plus, bien sûr, s’il n’a pas une idée claire de la géographie de la zone, ce qui est pour le moins probable). Les autres moyens oscillent entre le parfaitement grotesque (les échasses… Très franchement, un PJ qui ose employer cette méthode saugrenue mérite de sombrer dans la pulvre et de périr asphyxié dans d’atroces souffrances…) et le vaguement rigolo mais efficace uniquement sur de très brèves distances (comme le pulvroglisseur, pas forcément très bien nommé – il ne glisse pas sur la pulvre, mais roule en fait sur le fond solide de la zone à l’aide de roues gigantesques –, qui peut éventuellement aider à rejoindre les îles de l’Archipel de Pulvre, au sud de la zone, ou la Route de Feu au nord ; ou alors on s’y fait porter par un géant sympathique, mais bon…).

 

Mais admettons. Admettons que les PJ trouvent un moyen de franchir la Mer Pulvérulente. Leur objectif, dans ce supplément, est plus lointain : la Vallée de Feu et de Cendres du titre. C’est une vaste zone « solide » au milieu de la pulvre. L’atteindre n’est donc pas gagné, loin de là – et je vois décidément très mal comment un groupe relativement « normal » pourrait y parvenir. Mais admettons. Sur place, les héros ne sont pas au bout de leurs peines, loin de là. La Vallée est un environnement extrêmement dangereux, débordant de vilains streumons – et de quelques humanoïdes tout sauf fiables –, et il faut en outre y subir un climat extrêmement rude, la température comme les vents étant de la partie, et, pire encore, il faut prendre en compte un perpétuel Ouragan de Cendres qui perturbe tout et peut se montrer aussi fatal que la pulvre…

 

Mais admettons. Admettons que les PJ parviennent à franchir cette zone extrêmement mal fréquentée. L’étape suivante, à l’intérieur de la Vallée, c’est l’Anneau de Feu. Autrement dit une grande mer de lave (original, non ? Il y a même un maelström ! Original, non ?). Là encore, pour traverser cette zone, les PJ ultra-balaises et suicidaires doivent faire preuve d’autant de compétence que d’ingéniosité. Or le vol – qui pourrait paraître la solution la plus logique – est encore plus périlleux qu’avant (du fait de la chaleur et des vents incontrôlables), et bon nombre d’autres méthodes… sont tout simplement inutilisables : plein de sorts ou de psioniques qui pourraient en temps normal se montrer utiles ne fonctionnent tout simplement pas dans cette zone, et il n’y a par ailleurs aucun moyen de traverser « à pieds » – la grande Porte Maudite est « intelligente » et bardée de protections, et la Chaussée du Dragon qui se trouve au-delà implique tout de même de faire des « sauts » conséquents d’îlot en îlot, et, au cas où ça ne serait pas suffisant, de s’y fritter avec une foule de golems à chaque étape. Je ne vois tout simplement pas comment faire…

 

Mais admettons. Admettons que les personnages, donc, parviennent à franchir l’Anneau de Feu. Ils atteignent alors Ur Draxa, une gigantesque cité au cœur de l’Anneau de Feu. Et doivent alors trouver un moyen d’y entrer… Là aussi, les portes sont magiques/psioniques, et ne s’ouvriront de toute évidence pas ; le vol au-dessus des murailles est impossible ; leur escalade paraît pour le moins difficile (elles font plus de 200 mètres de haut, et les conditions d’ascension sont insurmontables)…

 

Mais admettons. Admettons que les personnages parviennent à pénétrer dans Ur Draxa. Ils sont contents, sans doute : ils posent enfin les yeux sur le secret le mieux gardé d’Athas (en attendant le prochain). Il leur faut encore parvenir à s’infiltrer relativement discrètement : les Draxiens, ultra xénophobes et prisant une culture martiale à bloc, attaquent les éventuels étrangers à vue, et leurs esclaves les dénoncent illico de crainte de sévères représailles… Certaines races d’Athas étant ici inconnues (demi-géants, petites-gens et thri-kreens), les personnages qui en font partie n’ont donc aucun moyen de se fondre dans la foule ; et pour les autres, c’est assez peu probable aussi…

 

Mais admettons. Admettons que les personnages parviennent à s’infiltrer dans Ur Draxa. Admettons qu’ils trouvent le moyen de découvrir de l’intérieur cette merveilleuse utopie fasciste (façon Cité du Soleil ?) aux proportions titanesques (la cité est plus grande, des dizaines de fois plus grande que toutes les cités-États de la Région de Tyr ; mais elle est tout sauf dense, par contre, notamment en ce qu’il s’y trouve plein de forêts…). Bon, il faut alors les occuper un peu, les mêler (sans griller leur couverture) d’une manière ou d’une autre, par exemple, aux complexes affaires politiques intérieures, avec ces innombrables clans qui se défoncent la gueule, et les esclaves qui tentent de simplement survivre. Tout cela me paraît assez peu probable (et à vrai dire assez peu intéressant, finalement, d’après ce qu’on nous en dit, qui s’avère globalement très banal), mais bon…

 

Faut dire, l’alternative qui consisterait à poursuivre le voyage jusqu’à son terme est assez rude ; c’est qu’il reste une dernière poupée matriochka, le cœur de la cité d’Ur Draxa, qui est le Sanctuaire du Dragon. Oui, du Dragon avec sa putain de majuscule : le Dragon de Tyr, qui ravage régulièrement ladite Région, pour des raisons mystérieuses (pour le moment) ; quand il n’est pas en maraude, il se retranche donc dans la cité d’Ur Draxa, qu’il a fondée et dirige (en théorie – dans les faits il semble avoir pas mal lâché l’affaire) via ses seigneurs et serviteurs morts-vivants, les kaisharga (des sortes de liches, quoi). Bien entendu, le Sanctuaire est interdit d’accès à qui que ce soit en dehors desdits Seigneurs Morts. Pénétrer la zone a l’air totalement impossible – mais après tout, franchir la Mer Pulvérulente et l’Anneau de Feu aussi, si les personnages y sont parvenus, c’est qu’ils ont de la ressource…

 

Alors admettons. Admettons que les PJ parviennent à atteindre ce cœur de la Vallée. Ils font quoi, maintenant ? Ben, tels de vieux briscards des clichés donjonnesques qui enchaînent les déicides, ils se battent, bien sûr ! Parce que c’est vach’ment rigolo ! Et nous avons donc deux pages de tactiques et autres notes de combat, confirmant à chaque étape que les personnages n’ont aucune chance de gagner l’affrontement, et que si par miracle ils y arrivaient, eh bien en fait non parce que ça « déséquilibrerait » trop le cadre de campagne (qui n’est probablement pas du tout déséquilibré par l’existence de PJ assez balaises pour faire ça, hein, à l’évidence)…

 

Certes, on pourrait m’objecter que cette approche que je viens de détailler a quelque chose de vaguement brutal (bien donjonneux, en même temps), et qu’il y aurait peut-être moyen de faire pénétrer les joueurs dans Ur Draxa sous un prétexte moins bourrin. De la diplomatie, par exemple, via éventuellement une « invitation ». Mais je n’y crois pas trop : de toutes ces étapes, seules celles de l’Anneau de Feu et des portes d’Ur Draxa seraient logiquement affectées par cette approche différente. Les dangers des zones précédentes restent toujours les mêmes, « invitation » ou pas.

 

Ou alors, il faudrait atténuer la difficulté du voyage. En insistant moins sur les rencontres, par exemple (OK) ; mais aussi (notamment par rapport à la Mer Pulvérulente et à l’Anneau de Feu) en dégageant une éventuelle « route sûre », qui ne serait connue que de quelques rares Draxiens particulièrement haut placés. Mais je n’y crois pas davantage : si le voyage de la Région de Tyr à la Vallée de Feu et de Cendres n’est pas périlleux, il n’a alors aucune raison d’être. La Cité du Dragon est légendaire, et inconnue ; on en parle sans savoir où elle se trouve, ni même si elle se trouve quelque part, et on ne sait donc pas comment s’y rendre, et même si c’est seulement possible ; si un simple quidam peut y accéder, alors l’isolement et la rudesse de la zone n’ont plus aucun sens… C’est là tout le problème : Ur Draxa est censée être inaccessible. Si elle ne l’est pas, elle n’est plus Ur Draxa, la Cité Maudite du Dragon. Et si elle est bel et bien inaccessible… eh bien, comme de juste, on ne peut pas y accéder. Eh.

 

D’où ce sentiment d’absurdité générale : Vallée de Feu et de Cendres décrit à grands renforts de détails (pas toujours passionnants, d’ailleurs…) un environnement injouable. Je ne vois en fait qu’une exception : celle qui consisterait, ainsi qu’il est suggéré dans le supplément, vers la fin, à mettre en place une campagne « native », c’est-à-dire dans laquelle les personnages seraient d’emblée dans la Cité, qu’ils soient draxiens (citoyens nobles) ou esclaves. Mais je n’y vois à vrai dire pas grand intérêt : cet environnement de jeu, au fond, n’est guère séduisant, manque finalement de l’originalité qui fait tout le sel de Dark Sun. Je craindrais fort que des PJ draxiens s’ennuient assez vite (mais là, ce n’est qu’une impression, je peux me tromper, hein) ; quant aux esclaves, ils seraient vite amenés, sans doute, à jouer la carte de la révolte (extrêmement périlleuse)… voire de l’évasion ; sauf que quitter la Vallée de Feu et de Cendres est au moins aussi difficile que d’y accéder, et peut-être même pire encore (des PJ esclaves n’ayant probablement pas les compétences des héros qui trouveraient malgré tout à faire le chemin en sens inverse).

 

Et donc voilà : en ce qui me concerne tout du moins, Vallée de Feu et de Cendres est un supplément inutilisable ; tout au plus peut-on en conserver quelques vagues éléments sur la Mer Pulvérulente peu profonde (mais qui n’ont rien de transcendant), ou essayer d’en recycler certains aspects dans un environnement moins systématiquement fatal… Mais en tant que tel, non, je ne vois pas quoi en faire. Oh, il pourra peut-être combler les fantasmes grobillesques de certains, hein… Mais en l’état, ça sera sans moi.

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