Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

The Horror in the Museum, de H.P. Lovecraft

Publié le par Nébal

The Horror in the Museum, de H.P. Lovecraft

LOVECRAFT (H.P.), The Horror in the Museum and other revisions, foreword by August Derleth, Sauk City, Wisconsin, Arkham House, 1970, 383 p.

 

H.P. Lovecraft, s’il était issu d’une « bonne famille » de la bourgeoisie de Providence (louchant même un peu sur l’aristocratie du côté maternel), n’a jamais véritablement roulé sur l’or, et tenait même, peu ou prou, du déclassé dans ses dernières années. Le gentleman de Providence – parce que gentleman ? – n’a jamais trouvé de travail en dehors de l’écriture (ce qui, à vrai dire, me le rend peut-être d’autant plus sympathique…), quand celle-ci ne lui permettait guère de subsister. Il s’est donc retrouvé à rogner sur le capital familial, avec de plus en plus de difficultés – ou sur les revenus de son épouse Sonia Greene, durant leur bref mariage. Côté activités rémunérées, il ne pouvait donc guère compter que sur deux choses : ce qu’on lui payait pour ses textes « personnels » ici ou là (mais notamment dans Weird Tales, or le fameux pulp payait au mieux à publication et non à acceptation – et était loin d’accepter systématiquement ce que Lovecraft soumettait, peut-être plus particulièrement dans les dernières années, ce qui tendait à déprimer quelque peu l’auteur, voire l’incitait à baisser carrément les bras…), et les maigres revenus que lui procuraient ses travaux dits, parfois bien pudiquement, de « révision ».

 

En anglais, on parlait alors (et peut-être toujours, je le suppose du moins) de « ghost-writing », ce qu’on peut trouver d’un étonnant à-propos concernant Lovecraft ; mais il est vrai qu’en France on le qualifierait plus ou moins de « nègre » (en fonction de sa part de travail), ce qui ne manque vraiment pas de sel…

 

Quoi qu’il en soit, Lovecraft a consacré beaucoup de temps à ces révisions (bien trop, à en croire certains, qui imputent à cette masse de travail un poids déterminant dans l’amoindrissement quantitatif de sa production de fictions « personnelles »). Dans bien des cas, le terme pouvait apparaître juste – le travail de Lovecraft consistant alors en une sorte de préparation de copie plus ou moins étendue, où il s’agissait avant tout de redresser une grammaire bancale et une orthographe approximative… Parfois, cependant, la révision devenait authentique « réécriture », à des degrés divers – notamment, comme de juste, pour ce qui est des textes « weird » dont il avait fait sa spécialité. Ce sont des récits de ce genre qui sont compilés dans The Horror in the Museum, l’anthologie essentielle en la matière, qui n’a cependant aucune ambition d’exhaustivité : on trouve des « révisions » passablement étendues ou des « collaborations » au-delà – je ne vise bien sûr pas ici les prétendues « collaborations posthumes » d’August Derleth, qui n’ont absolument rien de « collaborations »… – et même des travaux de nègre de la première à la dernière ligne, comme « Imprisoned with the Pharaohs » (aussi connu sous le titre « Under the Pyramids »), texte signé Houdini, mais dont le fameux magicien n’a pas écrit la moindre ligne.

 

Or The Horror in the Museum, au-delà de la seule qualité des textes le composant (variable, disons…), permet de bien prendre en considération la portée des « révisions » effectuées par Lovecraft – qui, dans un geste peut-être arrogant, éventuellement joueur aussi, s’appropriait tout bonnement certains des textes qui lui étaient soumis, pour les remanier de fond en comble et y glisser des thèmes ou même un lexique assurément personnels ; on trouve dès lors très régulièrement dans ce volume un ensemble de références propres à l’auteur, ainsi des allusions à des entités extraterrestres ou « divines », à des lieux perdus, à des livres maudits, qui empruntent directement à son œuvre personnelle, ou piochent à l’occasion dans les apports « mythiques » de ses petits camarades, tels Clark Ashton Smith ou Robert E. Howard – participant ainsi pleinement de la nébuleuse qualifiée ultérieurement par Derleth de « Mythe de Cthulhu », de manière assez audacieuse, et jouant sans doute à fond d’un certain « effet de réel », la multiplication des allusions « mythiques » sous des plumes différentes grossissant le canular à base de pseudo-mythologie et de crypto-bibliophilie…

 

Certes, l’implication de Lovecraft pouvait être très variable dans ces différents textes : mentionné comme « coauteur » pour les deux premiers récits compilés, mais sous pseudonyme (Winifred V. Jackson signant Elizabeth Berkeley, et Lovecraft signant Lewis Theobald, Jun.), il en a pourtant assuré l’essentiel a priori (à partir de rêves de sa « collaboratrice ») ; mais son nom n’apparaît plus par la suite, alors qu’il était régulièrement au moins un coauteur, voire l’unique responsable du texte définitif (ainsi, « The Mound », la plus ambitieuse novella du lot, a été entièrement écrite par Lovecraft à partir d’un unique paragraphe qui lui avait été soumis par « l’auteure », Zealia Bishop…). Dès lors, on peut probablement, sans trop de risque d’erreur a priori, insérer ces textes en apparence un peu à part dans l’ensemble plus vaste des œuvres de fiction de Lovecraft. Elles en constituent certes un pan discret, surtout au regard des « grands textes » de la dernière décennie de l’auteur en gros – mais on aura l’occasion de voir que certains de ces récits méritent pleinement d’être envisagés comme tout aussi importants dans la carrière littéraire de Lovecraft que les récits « mythiques » qu’il signait.

 

Après, oui, ils sont d’une qualité « variable »… Mais l’appréciation dépend sans doute, au moins en partie, des inclinations de tout un chacun, comme de juste : parallèlement à cette relecture – je n’avais pas touché aux « révisions » de Lovecraft depuis bien des années, j’en avais presque tout oublié à vrai dire –, je lisais l’essai de S.T. Joshi intitulé The Rise, Fall, and Rise of the Cthulhu Mythos, dont je vous causerai sous peu ; le fameux exégète lovecraftien n’est pas exactement un tendre, de manière générale… Rien d’étonnant, sans doute, à ce qu’il s’y montre très sévère à l’encontre de certains de ces textes ; mais, s’il en est qui le méritent bien, à l’évidence, en bien des occasions j’ai développé un avis différent, voire carrément opposé, à celui de l’éminent critique…

 

Décortiquons donc la chose. Comme dit plus haut, les deux premières nouvelles de The Horror in the Museum (a priori les plus vieilles, et très brèves par ailleurs) sont cosignées (cette édition mentionne « H.P. Lovecraft and Elizabeth Berkeley », ce qui est pour le moins étrange – le pseudonyme employé par Lovecraft n’est donc pas retenu, mais c’est pourtant le cas de celui de Winifred V. Jackson…). Ce sont pour l'essentiel des visions hallucinées, à peu près dénuées de récit à proprement parler… « The Crawling Chaos » (1920/1921 ; l’expression est employée pour elle-même, sans lien avec Nyarlathotep), avec son délire sous opium, louche lourdement sur les récits « dunsaniens » des « Contrées du Rêve », avec un zeste finalement discret de « décadence », tandis que « The Green Meadow » (1918/1919), pour être avant tout onirique là encore, est enrobée dans un dispositif pulp qui sonne faux, au-delà de la fascination qu’il était censé susciter, et qui, du coup, ne convainc pas ; dans les deux cas, j’ai trouvé ça d'un ennui mortel...

 

On passe alors à deux textes signés Sonia Greene (avant qu'elle n'épouse Lovecraft). J'aime bien « The Invisible Monster » (aussi connu sous le titre « The Horror at Martin’s Beach »), et j'en avais conservé, après toutes ces années, l'image très forte quand bien même passablement absurde de ces hommes affolés au dernier degré, tirant vainement sur une corde qu'ils ne peuvent pas lâcher, tandis que la grosse bébête maritime (et invisible, donc) à l'autre bout les attire, minute après minute, jusqu'à la noyade inévitable... Un beau cauchemar en tant que tel, qui n'avait probablement pas besoin du semblant de pyrotechnie qui conclut la nouvelle. Le cas de « Four o'clock » est différent (et l’implication réelle de Lovecraft fait débat, on a pu dire que cette nouvelle était entièrement le fait de madame) ; c’est un récit fantastique plus commun, où le motif classique de la vengeance post-mortem dégénère à nouveau dans une sorte de vision hallucinée, qui m'a laissé passablement froid...

 

On en arrive au cas de Hazel Heald – cliente assidue de Lovecraft en l'espèce, cinq nouvelles signées de son nom figurent dans le présent recueil (soit bien plus que pour tout autre « auteur ») ; elles ont toutes été écrites/révisées entre février 1932 (dans la bibliographie lovecraftienne, cela correspond à l’achèvement de « The Dreams in the Witch House ») et août 1933 (rédaction de « The Thing on the Doorstep »). Elles ne sont cependant pas toutes présentées d’un bloc dans ce recueil, mais je vais pour ma part les rassembler.

 

Pour ce qui est de « The Man of Stone » (la plus ancienne de ces nouvelles, semble-t-il), une note de cette édition précise que l'apport de Lovecraft a été très limité – la nouvelle, à certains égards, serait donc livrée à titre de comparaison... Cela dit, le gentleman de Providence, même dans ces conditions, ne se prive pas de glisser des allusions à son « Mythe », passablement gratuites d'ailleurs (surtout des références au Livre d'Eibon, création de Clark Ashton Smith)... Ce qui est probablement un peu gonflé, mais on aura l’occasion d’envisager d’autres cas tout aussi éloquents. Sinon, cette histoire d'un sculpteur devenu statue n'est pas désagréable, même si passablement « artificielle » : la première partie, enquête de deux camarades, est assez amusante ; puis on trouve le journal du meuchant, sorte de savant fou mais présenté comme dernier rejeton d'une lignée de sorciers, et c'est d'une pertinence variable – la fin est relativement amusante là encore, ceci dit... Anecdotique sans doute.

 

« Winged Death », qui joue à nouveau mais plus encore du journal intime révélant tout (à peine entouré d'un bref prologue et d'un tout aussi bref épilogue), m'a plutôt amusé : c’est une histoire de vengeance et re-vengeance, jouant là encore de l'ambiguïté entre science (mais particulièrement outrée…) et fantastique le plus improbable – avec ses mouches tueuses, et plus puisque affinités ; la nouvelle, dans sa deuxième moitié en tout cas, a sans doute quelque chose de grotesque, dans tous les sens du terme, prêtant probablement à rire au moins autant qu'à frissonner, et sans doute bien davantage, mais ça passe sympathiquement de toute façon. Pour moi – pour Joshi, la nouvelle est parfaitement ridicule... Pour ce qui est des allusions au « Mythe », je n'en ai relevé qu'une, plus que jamais en forme de clin d’œil, mais sans doute plus à sa place que dans « The Man of Stone ».

 

On trouve plus loin deux autres textes signés Hazel Heald. Et tout d’abord « The Horror in the Museum », ledit musée étant un truc de mannequins de cire, façon Musée Grévin, ou surtout Madame Tussaud – cité, l’action se déroule d’ailleurs à Londres. Sauf que ces inquiétantes et dérangeantes figures d’un art pervers et décadent ne sont pas ce que l’on croit – forcément… Plutôt bien aimé. À bien des égards, j’y vois une reprise de « Pickman's Model » en plus perturbant – l’insertion d’éléments « mythiques », et la folie des représentations tentaculaires et indicibles, plutôt que de « simples » goules en plein festin, fonctionnent plutôt bien. Pour Joshi, par contre, c’est un texte calamiteux, et probablement une parodie de ce que deviendra le « Mythe de Cthulhu » via Derleth (notamment du fait du caractère « divin » de Rhan-Tegoth)... et c’est même, à l’en croire, cette dimension « pas sérieuse » qui sauve (presque ?) le texte !

 

« Out of the Eons », qui prend aussi place dans un musée, mais d’archéologie cette fois, est nettement moins convaincant à mes yeux… là où Joshi y voit plutôt une réussite. Décidément… Plus encore que le précédent, ce récit est émaillé d’allusions au « Mythe » – voire carrément saturé : Lovecraft utilise surtout le Nameless Cults, ou Black Book, de Von Junzt, inventé par Robert E. Howard (sauf erreur il n’apparaît pas ici sous le titre, mal germanisé par Derleth, Unaussprechlichen Kulten, contrairement au récit précédent), qui est au cœur de l’intrigue et longuement commenté – sans doute trop longuement, via un peu probable chapitre préhistorique sinon pré-humain… Cette histoire de momie originaire de Mu et « étonnamment bien conservée », de même que le sont, faut-il croire, les cultes impies du continent englouti (plutôt ambigus, d’ailleurs – on oscille entre le terrible Ghatanothoa et un sectateur de Shub-Niggurath qui lui est hostile ; sachant que notre chèvre adorée y est finalement abordée sous un jour plutôt positif ! En fait, on peut presque y voir un de ces « dieux favorables aux humains » qui feront délirer Derleth, note Joshi, pour qui c’est cependant la meilleure des cinq nouvelles signées Hazel Heald ici compilées…), cultes auxquels se livrent encore peu ou prou officiellement toute une cohorte de dégénérés du Pacifique (qui semblent avoir littéralement envahi la bonne ville de Boston où se déroule l’histoire), cette histoire donc est bien trop bavarde et finalement guère crédible dans ses divers développements – à mon sens tout du moins. J’y vois un « digest » du « Mythe », plus ennuyeux qu’autre chose… Pour l’anecdote, dans le registre des allusions, j’en note qui m’ont un peu étonné, puisque ne renvoyant pas, comme d’habitude, à des lieux, « dieux » ou livres, mais à de simples personnages (il y a d’autres cas, cependant, comme Wilmarth, issu de « The Whisperer in Darkness », qui apparaît aussi dans At the Mountains of Madness, certes) : Lovecraft glisse dans ce texte des références à « Through the Gates of the Silver Key », récit coécrit avec E. Hoffmann Price – on y trouve en tout cas les personnages de Swami Chandraputra ainsi que d’Étienne-Laurent de Marigny (attention, Brian Lumley à l’horizon ?).

 

Reste, plus loin, une cinquième et dernière nouvelle (la dernière à avoir été révisée) signée Hazel Heald, et intitulée… « The Horror in the Burying Ground » (oui, les titres se répètent un peu). Rien à voir avec tout ce qui précède ou presque, et absolument rien de « mythique » en tout cas ; cette histoire de morts qui ne le sont peut-être pas vraiment au moment de les enterrer louche probablement sur Poe – enfin, j’en ai l’impression, en tout cas. C’est passablement glauque, ce qui fait toujours plaisir, mais sans doute trop bavard… Cela dit, pour Joshi, c’est avant tout un texte assez clairement parodique (notamment de « The Dunwich Horror » pour le cadre – or on sait combien Joshi ne porte guère dans son cœur cette fameuse nouvelle de Lovecraft…), et il y a probablement un peu de vrai là-dedans… Bon, c’est à débattre. Je relève cependant un autre point, qui m’a plutôt étonné, et c’est le style : le récit a beau être à la troisième personne « objective », il tend, juste un peu mais quand même, vers une certaine familiarité plutôt rare chez Lovecraft (rien à voir avec les éventuellement très longs inserts bouseux dans une narration globale à la première personne le cas échéant, avec un classique « narrateur érudit » qui écoute et rapporte ; en l’espèce, d’ailleurs, ici aussi les bouseux prennent à l’occasion la parole – s’interrompant ici, se reprenant là, etc. –, pour un degré supplémentaire de registre familier). Bizarre – mais probablement pas plus convaincant que ça. Notons enfin qu’on y trouve plusieurs références à des personnages issus d’autres nouvelles.

 

C.M. Eddy, Jr., était lui aussi un client assidu de Lovecraft – on en a d’ailleurs reparlé il y a peu, pour son rôle dans The Cancer of Superstition, et il a commis d’autres choses encore (dont un « Ashes » a priori pas glorieux, je vous en causerai assez vite). Trois nouvelles de la présente anthologie sont publiées sous son nom.

 

« The Loved Dead » tient probablement plus de l’horreur que du fantastique. On pourrait sans doute qualifier ce texte de « décadent », j’imagine. L’histoire d’un nécrophile virant serial-killer… C’est extrêmement sordide, à un point qui m’a étonné, à vrai dire. C’est en même temps ce qui pourrait faire l’intérêt du texte. Hélas, c’est aussi très lourd formellement… L’adjectivite y est particulièrement redoutable – trait communément associé à Lovecraft, mais je ne me sens tout de même pas d’établir les responsabilités, là, comme ça. La fin, par ailleurs, tombe quelque peu dans le travers (récurrent dans ce recueil) de « Dagon », avec son narrateur qui écrit jusqu’à la dernière seconde – c’est moins improbable, tout de même, mais bon… Cela dit, ce texte est peut-être le plus intéressant des trois – aïe…

 

« Deaf, Dumb and Blind » part pourtant d’une chouette idée : confronter à l’horreur un homme (un écrivain) complètement coupé du monde sur le plan sensoriel (puisque sourd, muet et aveugle, donc, mais aussi impotent, histoire de) ; et pourtant…. Oui, ça aurait pu donner quelque chose. Le problème est que c’est très bavard… et que ça tombe finalement à plat – le chouette matériau n’est pas très bien servi, du coup… Là encore, un type qui écrit sur sa machine jusqu’à la toute dernière seconde ; ça se justifie mieux… mais ça ne fonctionne pas.

 

Quant à « The Ghost-Eater », je doute qu’on puisse y trouver le moindre intérêt, franchement… Ça part du cadre très cher à Lovecraft de la maison isolée dans un coin paumé de la Nouvelle-Angleterre – cadre idéal pour de l’horreur à l’en croire, peu ou prou théorisé dans « The Picture in the House », mais qu’on retrouve aussi dans « The Lurking Fear », par exemple. Problème : si Lovecraft, dans ces deux textes, parvient effectivement à tirer des frissons du lecteur, en y adjoignant les thématiques du cannibalisme et de la dégénérescence (et ce en dépit de la structure en épisodes du second texte, qui débouche un peu trop sur de l’artifice, trouvé-je), la nouvelle signée C.M. Eddy, Jr., se contente pour sa part d’y greffer une histoire de fantôme ultra-banale, même pas épicée par le semblant de lycanthropie qu’on y rajoute pour le fun. Très convenu, et au-delà du médiocre… Je n’ai pas repéré d’inserts « mythiques » dans ces trois récits.

 

On trouve ensuite un texte très différent des précédents, et à vrai dire tout autant des suivants, « ‘‘Till All the Seas’’ », signé Robert H. Barlow. C’est la seule nouvelle de Barlow dans ce recueil, mais pas la seule pour laquelle il a bénéficié de l’assistance de Lovecraft, il y en a eu d’autres, éventuellement dénichées ou identifiées comme telles plus tard : « The Hoard of the Wizard-Beast » et « The Slaying of the Monster », et surtout « The Night Ocean », longtemps présentée comme étant, sinon du seul fait de Lovecraft (ce que ses premières éditions françaises laissaient croire, il me semble ?), du moins majoritairement l’œuvre du gentleman de Providence – hypothèse réévaluée avec l’avancement de la recherche. Il faut aussi mentionner la collaboration blagueuse « The Battle That Ended the Century »… ainsi qu’un « Collapsing Cosmoses » inachevé, qu’on m’a signalé mais que je ne crois pas connaître ? Bon… Rappelons au passage que Lovecraft avait désigné ledit Robert H. Barlow pour être son exécuteur littéraire, rôle qu’il endossera effectivement après la mort du Maître – même si (je ne me souviens plus exactement des circonstances) August Derleth et Donald Wandrei récupèreront assez vite cette charge, via Arkham House. Mais bon : « ‘‘Till All the Seas’’ ». Différent, disais-je : c’est là en effet une nouvelle de science-fiction ; ou, pour ceux qui auraient la science trop chatouilleuse – ce qui pourrait bien inclure Lovecraft lui-même, à en juger par une note qu’il avait spécifiée à Barlow, reprise à la fin du texte dans cette édition –, du moins s’agit-il d’anticipation, et à très, très long terme. Pour une thématique infiniment lovecraftienne cependant : l’insignifiance de l’humanité au regard d’un cosmos indifférent (mais Barlow était semble-t-il sur la même longueur d’ondes de toute façon). On nous décrit ici la lente disparition de l’humanité, sur des milliards d’années, à mesure que (Terre et Soleil se rapprochant ?) la température ne cesse d’augmenter, au point d’assécher les mers et finalement tous les cours d’eau. La nouvelle décrit d’abord très froidement (si j’ose dire…) ce lent phénomène, avec une distance d’essayiste ; puis on suit brièvement le dernier des hommes… jusqu’à son trépas d’une affreuse ironie. J’aime beaucoup cette nouvelle un peu à part. Elle est parfaitement horrible, impitoyable, et riche en images fortes qui m’avaient traumatisé quand je l’avais découverte ado – en fait, je crois que ça fait partie des très rares textes qui m’ont véritablement fait faire des cauchemars… alors qu’il ne s’agit probablement pas d’un récit d’horreur à proprement parler. Le dernier cliché d’Ull, à la différence de ce pauvre animal, est impérissable, lui. Et là je vais encore faire des cauchemars. Pas d’allusions au « Mythe » dans ce texte à part (mais la topographie peut vaguement évoquer les « Contrées du Rêve »). Un bonus, par contre : une photo d’une page de la nouvelle de Barlow avec les très nombreuses annotations de Lovecraft en plein travail de révision – c’est assez éloquent…

 

Mais envisageons maintenant le cas de William Lumley (un drôle de bonhomme semble-t-il ; mais aucun lien avec « l’autre Lumley » a priori, c’est déjà ça), pour une nouvelle intitulée « The Diary of Alonzo Typer » (octobre 1935). Bon, passé une brève introduction, un journal, donc (avec un type qui écrit jusqu’à la toute dernière seconde au mépris de toute vraisemblance encore une fois… Cela dit, on m’a fait remarquer que nous sommes à l’ère de Twitter, hein). Et un conglomérat de thèmes et de procédés typiques même au-delà de ça : narrateur érudit, maison paumée dans la cambrousse (mais plutôt du côté de l’arrière-pays de New York que de la classique Nouvelle-Angleterre), non loin d’un village de dégénérés complets, avec de mystérieux cercles de pierres levées sur la colline voisine, rumeurs sur une lignée de sorciers, et la généalogie morbide qui va avec ; et en prime une bébête mystérieuse et invisible, et quelques allusions « mythiques » de bon aloi (surtout livresques et finalement pas trop envahissantes – on a lu bien pire, en tout cas). Ça fait beaucoup de choses d’un seul coup, peut-être – mais le vrai problème est qu’avec tout ça on s’ennuie quand même profondément… Pour Joshi, cette nouvelle ne brille relativement qu’en comparaison avec le premier jet affligeant de Lumley (dont je vous causerai sans doute prochainement)…

 

Continuons. Nous trouvons alors deux nouvelles signées Adolphe de Castro – un bien curieux personnage, et dont on sait qu’il était la bête noire de Lovecraft parmi ses clients de « révision »… ce qu’il avait d’ailleurs déjà plus ou moins été, quelques décennies plus tôt, pour un autre fameux auteur : ni plus ni moins qu’Ambrose Bierce (ils avaient été très proches, se sont brouillés, et notre tâcheron a plus ou moins fait son beurre de sa relation avec l’illustre auteur au décès mystérieux). Je vous renvoie, si jamais, au chouette article de Chris Powell dans Lovecraft Studies No. 36

 

On commence donc avec « The Last Test », nouvelle révisée par Lovecraft en 1927… mais c’est une réécriture d’un texte de 1893 intitulé « A Sacrifice to Science ». Je m’attendais forcément au pire… et c’est peut-être pourquoi j’ai été (presque ? peut-être même pas…) agréablement surpris. La nouvelle est peut-être trop longue (c’est une des plus étendues du recueil, il n’y a que « The Mound » signée Zealia Bishop pour durer davantage), encore que j’ai en tête des exemples plus flagrants de ce défaut dans l’œuvre lovecraftienne, mais, surtout, sa fin est probablement calamiteuse, oui… Les dix ou quinze dernières pages sont pathétiques au dernier degré. Mais en fait, ça commence sérieusement à patiner quand apparaissent, tardivement mais quand même, des références largement inutiles au « Mythe de Cthulhu » naissant (on peut d’ailleurs noter que c’est dans ce texte qu’apparaissent – façon de parler, hein – pour la première fois Nug et Yeb, qu’on ne trouvera ultérieurement que dans des révisions, mais aussi Shub-Niggurath) ; le propos, à partir de ce moment-là, est de moins en moins assuré… Mais ce qui précède me paraît finalement plutôt correct, surtout eu égard à sa très mauvaise réputation : ce portrait d’un médecin de stature légendaire sacrifiant tout à la science (à moins que…) n’est pas inintéressant, au fond, notamment dans sa dimension éthique ; les éléments « médiatiques » sont même plutôt bien vus ; la vague romance (chez Lovecraft ?! Diantre…) au second plan, par ailleurs, est longtemps tout à fait tolérable (là encore, c’est à la fin que ça coince et pas qu’un peu)… Non, franchement, ça aurait pu être pire – et il y a incontestablement pire dans ce recueil.

 

Et par exemple « The Electric Executioner » (1929), qui est sans aucun doute une très mauvaise nouvelle – mal construite, et ennuyeuse voire carrément pénible. Je suppose qu’il y a une intention humoristique là-dedans – ou du moins je l’espère. Le fait est que cette mauvaise rencontre dans un train mexicain est hautement ridicule… Les quelques allusions « mythiques », plus incongrues que jamais, n’arrangent rien à l’affaire – au contraire, même. Et un chouia de remarques bien racistes pour le principe… Beuh. On passe.

 

Et on en arrive ainsi à Zealia Bishop, pour trois nouvelles où elle n’a semble-t-il pas fait grand-chose, et c’est peut-être bien un euphémisme… Trois nouvelles de qualité variable par ailleurs : on y trouve les deux meilleures de The Horror in the Museum – et la pire…

 

La première de ces nouvelles est « The Curse of Yig », « révisée » début 1928, et qui est assez étonnante – dans un sens tout à fait positif. Tout n’est sans doute pas parfait dans cette histoire à base de phobie des serpents, mais l’exploitation d’un folklore plus ou moins amérindien (retouché, disons) dans un cadre très bouseux, mais bien différent de celui, habituel, de la Nouvelle-Angleterre (nous sommes cette fois en Oklahoma – ou dans ce qui deviendra cet État), se montre finalement tout à fait convaincante. Et la nouvelle, dans son déroulé, est même parvenue à me surprendre – deux fois, bam, bam. Je suis sans doute bon client, hein, mais quand même. Une réussite, clairement. Pas d’allusions « mythiques » dans cette nouvelle (à moins de vouloir à tout crin insérer Yig lui-même dans le pseudo-panthéon lovecraftien, mais il n’est pas dit que ce soit très pertinent… à s’en tenir à cet unique texte – « The Mound » changera la donne).

 

Le niveau baisse avec « Medusa’s Coil » (« révisée » durant l’été 1930) ; c’est rien de le dire… Cette nouvelle est une calamité du début à la fin, un machin ni fait ni à faire à tous les points de vue. Même en étant très bon public, je doute qu’on puisse vraiment trouver le moindre intérêt à ce texte cent fois trop long et horriblement mal construit, à partir d’un prétexte bidon dégénérant dans une longue et improbable confidence au coin du feu – et peu importe qu’un des twists finaux (nombreux : en fait, la nouvelle accumule, sur les quinze ou vingt dernières pages en gros tout de même, les pseudo-climax qui tombent à plat, les italiques frénétiques n’arrangeant rien à l’affaire… et pas davantage les allusions au « Mythe ») vienne en définitive y apporter un semblant de justification qui ne justifie au fond rien du tout. Mais, évidemment, il y a la cerise sur le gâteau : le racisme ahurissant de la nouvelle, qui atteint ici des proportions consternantes. Passons, si l’on veut se montrer bon prince relativisant du fait du contexte ou truc, sur les tendres regrets émis à propos de la charmante civilisation du bon vieux temps de l’esclavage, ou sur les splendides tirades très-très-petit-nègre de la vieille sorcière du coin… Nous n’en restons pas moins en présence d’un texte dont le fin mot, et donc l’élément horrifique absolu destiné à vous faire ultimement et plus que jamais dresser les cheveux (de Méduse) sur la tête, est de révéler (oui, je SPOILE, mais à ce stade, hein)… que la femme que l’on croyait blanche était en fait une négresse ! Oui, quand même : Ceci Est La Peur. Et ceci est probablement un des plus gros, et peut-être même bien le plus gros, facepalm de toute la carrière littéraire de Lovecraft. Cela dit, précisons quand même, à la décharge du pauvre Grandpa Theobald, que cette « idée » figurait semble-t-il dans l’esquisse lapidaire de Zealia Bishop – il a obéi, quoi… Par ailleurs, cette édition de 1970 édulcore bizarrement – et maladroitement – la dernière phrase de la nouvelle, qui, du coup, n’emploie pas le mot « négresse » (alors qu’on y trouvait régulièrement « niggers » ou « darkies » auparavant), mais une périphrase qui n’arrange absolument rien et s’avère plus ridicule qu’autre chose (le texte original a été rétabli depuis). Un autre point à relever, peut-être : lors de ma lecture récente de Les Ombres de Canaan de Robert E. Howard, j’avais relevé l’idée importante, telle qu’exprimée par Patrice Louinet, du changement crucial qui, chez le pôpa de Conan, avait consisté à adopter un cadre sudiste pour ses récits d’horreur, se dégageant de l’abstraction antérieure ou de la Nouvelle-Angleterre plébiscitée par Lovecraft ; ce qui n’arrivera cependant que quelques années plus tard, et débouchera effectivement sur de bons à très bons textes. Ici, du coup, j’ai eu l’impression d’une tentative antérieure, de la part de Lovecraft (mais peut-être décidée par Zealia Bishop – c’est bien le cas pour l’Oklahoma dans les deux autres nouvelles signées par ladite), de délocaliser ainsi son horreur dans les plantations du vieux Sud… mais c’est avec beaucoup moins d’à-propos que l’Oklahoma susmentionné dans « The Curse of Yig » et « The Mound » ; en fait, c’est même une sacrée déroute… À l’occasion, je n’ai cependant pu m’empêcher de penser à ces récits howardiens, et notamment à « Les Pigeons de l’enfer » (il y a vraiment de ça dans l’introduction, notamment) ; sacré contraste pour ce qui est de la qualité, quand même…

 

Reste donc « The Mound », le plus long texte du recueil – et par ailleurs un dont on sait de source sûre qu’il est en fait entièrement de Lovecraft, qui l’a rédigé (et non « révisé ») en 1929-1930. Zealia Bishop lui avait semble-t-il fourni un unique paragraphe, parlant d’un tertre dans l’Oklahoma, « hanté, parfois par une femme »… Sur cette base pour le moins limitée et guère palpitante, Lovecraft a élaboré un récit très ambitieux traitant de civilisations pré-humaines, avec un zeste non négligeable d’utopie (quand bien même la décadence est au cœur du propos) ; autant dire qu’il s’agit, d’une certaine manière, d’une première exploration du thème, qu’on retrouvera bien sûr dans At the Mountains of Madness (roman rédigé en 1931) et « The Shadow out of Time » (novella de 1934-1935). Dès lors, ce récit mérite bien d’être considéré comme un des grands textes de Lovecraft, illustrant la forme la plus achevée du « Mythe de Cthulhu » (notre poulpe adoré, sous le nom « Tulu », y est d’ailleurs régulièrement évoqué ; j’ai même l’impression que c’est là le texte où il est le plus mentionné après « L’Appel de Cthulhu » ; et pourtant ces diverses allusions s’intègrent bien dans le récit, et on n’y voit donc pas un abus de citations gratuites, comme trop souvent – la tendance au catalogue de noms incongrus ne parasite pas ce texte), où la dimension science-fictive est essentielle, qui joue autant voire plus sur l’émerveillement que sur la terreur des textes antérieurs. Cette novella n’est probablement pas sans défaut (la fin est au mieux terne – et constitue d’ailleurs presque un renversement de la catastrophique conclusion de « Medusa’s Coil », nouvelle postérieure, au sens où on est ici censément horrifié par le fait qu’un châtiment terrible a été infligé « à un Blanc ! »), mais l’introduction, pour être classique, est angoissante à souhait, et le plus gros de la novella – le rapport de l’explorateur espagnol du XVIe siècle Panfilo de Zamacona – fonctionne très bien. Le texte, hélas, a connu le même sort que ses prolongements plus tardifs : il a été refusé par Weird Tales, sans doute pour la même raison, à savoir qu’il était trop long et impossible à découper correctement pour une publication en serial ; pire encore, il ne sera en fait publié qu’après la mort de Lovecraft (contrairement aux deux autres récits cités, qui paraîtront finalement dans Astounding avant la date fatidique)… « The Mound » n’avait d’ailleurs semble-t-il même pas circulé au préalable auprès des correspondants du gentleman de Providence (contrairement à beaucoup d’autres de ses textes). Quoi qu’il en soit, et bien que « dissimulé » dans la masse des « révisions », « The Mound » fait à n’en pas douter partie des textes les plus importants de Lovecraft. Et c’est, à n’en pas douter, le texte le plus ambitieux et enthousiasmant de The Horror in the Museum.

 

La dernière nouvelle du recueil, « Two Black Bottles », signée Wilfred Blanch Talman, contraste sacrément avec « The Mound »… Cette brève nouvelle, publiée dans Weird Tales en 1927, est d’une extrême banalité – évoquant à sa manière un scénario typique de L’Appel de Cthulhu, aurais-je envie de dire : l’oncle mystérieux qui décède, le naïf citadin qui vient toucher l’héritage dans un village d’ultra-bouseux, des rumeurs sur des adorateurs du diable (mais pas d’allusions « mythiques » ici) se mêlant à une généalogie morbide, des morts qui ne le sont peut-être pas tout à fait… Bouh. On s’ennuie, et pas qu’un peu – d’autant que le texte, pourtant concentré, se montre péniblement confus…

 

Le bilan de ces « révisions » n’est sans doute pas très fameux, globalement ; si l’on y trouve de bons textes (voire très bons dans le cas de « The Mound »), beaucoup d’autres, et probablement bien davantage, se montrent au mieux médiocres, au pire carrément mauvais… Pour autant, cet aspect étonnant de la carrière littéraire de Lovecraft ne doit pas être négligé, tant il s’est accaparé ses commandes pour livrer quelque chose, parfois, qui lui tenait profondément à cœur (il y a certes des exceptions, des épisodes douloureux…). Et, au-delà du pur plaisir de lecture procuré par les meilleurs de ces textes, le fait est que l’ensemble du recueil a quelque chose d’un « document » utile à l’appréhension du corpus lovecraftien, autant que du bonhomme lui-même – forçat de l’édition, et parfois génial faussaire…

Voir les commentaires

CR Imperium : la Maison Ptolémée (09)

Publié le par Nébal

CR Imperium : la Maison Ptolémée (09)

Neuvième séance de la chronique d’Imperium.

 

Vous trouverez les éléments concernant la Maison Ptolémée ici, et le compte rendu de la première séance . La séance précédente se trouve ici.

 

Le joueur incarnant le Conseiller Mentat Hanibast Set était absent. Étaient donc présents le jeune siridar-baron Ipuwer, sa sœur aînée Németh, l’Assassin (Maître sous couverture de Troubadour) Bermyl, ainsi que le Docteur Suk, Vat Aills.

 

Ipuwer s’entretient (à distance : lui est toujours sur le Continent Interdit, les autres sont à Heliopolis) avec Bermyl et Vat sur la suite des opérations. Bermyl souhaiterait réaliser une opération de police dans la villa d’Akela, tandis que Vat pense concentrer son attention sur les mouvements entre les différentes structures hospitalières afin de repérer un éventuel trafic d’organes ou de cadavres. Ipuwer se montre un peu sceptique quant aux intentions de Bermyl : capturer Akela, une Nahab relativement haut placée, pourrait mettre la Maison Ptolémée en relative difficulté par rapport à la Maison mineure, en suscitant des tensions aux conséquences imprévisibles ; il n’apprécie guère les Nahab, mais le fait est qu’ils sont utiles, et que leurs activités criminelles leur rapportent beaucoup… Bermyl avance qu’il devrait être possible d’intimider Akela sans faire plonger toute la maison avec elle (sans même la faire plonger elle à proprement parler, d’ailleurs ; il s’agirait seulement de la rendre plus coopérative…). Ipuwer propose une autre piste : l’idée serait d’éviter toute implication frontale de la Maison Ptolémée ; mais peut-être pourrait-on attiser le conflit entre les Nahab et les Menkara (afin d’affaiblir les deux ?) : il s’agirait alors d’enlever Akela et de faire porter le chapeau aux Menkara. Bermyl trouve l’idée intéressante…

 

Vat fait son rapport à Ipuwer quant aux bizarreries qu’il a relevées en étudiant les dossiers des transactions sur la lune de Khepri (notamment un luxe de précautions inexplicable au regard des cargaisons décrites).

 

Ipuwer décide de rentrer à Cair-el-Muluk, en laissant 500 hommes aux environs du Mausolée et en organisant des patrouilles élargies autour du site ; il demande par ailleurs (voire exige…) les images satellites de la Guilde concernant la face interdite de Gebnout IV, maintenant et durant ces dernières années, sans s’embarrasser d’un entretien préalable avec Iapetus Baris, et compte soumettre ces images à la sagacité d’Hanibast Set.

 

Németh se plonge à nouveau dans les affaires matrimoniales, cherchant le meilleur parti pour Ipuwer. À tout prendre, ses inclinations personnelles l’incitent à négocier une véritable alliance (plutôt qu’une seule communauté d’intérêts occasionnelle, comme c’était le cas jusqu’alors) avec la Maison Wikkheiser de préférence à tout autre – notamment en raison de leur intérêt primordial pour la technologie, qui s’accorde bien aux ambitions de Németh en tant que « marraine des sciences » : elle envisage d’ailleurs de les inviter dans le cadre du colloque qu’elle organise (et oriente) avec le Doyen de l’Université de Memnon. Reste à déterminer l’épouse potentielle : Németh redoute les résultats d’une union avec Femke Kesimaat, jugée laide et stupide – ce serait trop dangereux, avec Ipuwer… Aussi, là encore, entend-elle se montrer ambitieuse : elle souhaite aborder Linneke Wikkheiser, la demi-sœur du comte Meric, qui serait indéniablement un très beau parti – tout en sachant que cette femme de tête risque de s’avérer intraitable et d’exiger des contreparties importantes. Németh envisage donc d’envoyer un émissaire de poids sur Wikkheim : sa propre mère, Dame Loredana.

 

Vat étudie les structures hospitalières de la planète, planifiant d’éventuelles inspections hygiéniques – la masse d’informations à traiter est cependant colossale : pour repérer des corrélations ou anomalies, en l’absence d’ordinateurs, la puissance cérébrale d’un Mentat serait requise, et le Docteur Suk envisage donc de soumettre la question à Hanibast Set. Il peut d’ores et déjà lister les différents types de structures – qui opposent notamment celles, immenses, des quatre grands centres urbains de Gebnout IV, et celles, autrement discrètes et humbles, que l’on peut dénicher çà et là dans les villages fluviaux d’une importance relative ; ces dernières seraient sans doute les plus difficiles à contrôler, du coup… Vat s’intéresse aussi au traitement des cadavres sur la planète (se demandant notamment si la « drogue zombie » qui l’intriguait pourrait y être employée, mais c’est difficile à déterminer ainsi, encore qu’improbable) ; on trouve régulièrement des morgues un peu partout, bien sûr, mais il faut sans doute conférer une place particulière au grand centre d’embaumement de Cair-el-Muluk (en rapport avec la pratique religieuse de la Grande Fête d’Osiris), où Vat envisage de se rendre quand il aura rassemblé les données utiles.

 

Bermyl prépare son opération de police : il établit un périmètre de sécurité discret autour de la villa d’Akela (en usant du stratagème suggéré par Ipuwer, visant à faire passer ses hommes pour des sbires de la Maison Menkara) ; il compte toutefois maîtriser la trafiquante lui-même et l’exfiltrer furtivement. Son repérage (sous un nouveau déguisement) lui permet de voir où disposer ses hommes au mieux. Il suppose que les gardes Nahab n’utilisent pas de boucliers Holtzmann, a priori (ou du moins qu’ils ne sont pas systématiquement activés). Bermyl reprend alors son déguisement de bourgeois de Nar-el-Abid, se procure, conformément aux demandes d’Akela, une photo de « son fils » (en fait, un portrait de son ami Gilf Tehuti enfant), dissimule au mieux ses armes (notamment un kindjal imprégné de poison paralysant), et élabore à tout hasard un faux impliquant la Maison Menkara.

 

Ipuwer est rentré à Cair-el-Muluk. Il consulte hâtivement les images satellites de la Guilde dont il dispose (celles de l’époque présente ; pour celles remontant à deux ans plus tôt, la période évoquée par Taa, il faudra attendre un peu qu’elles remontent des archives…), et n’y repère rien de suspect. Il va alors s’entretenir avec Németh, et la conversation porte vite sur les alliances matrimoniales potentielles qui occupent sa sœur actuellement. Németh lui explique combien elle se méfie des Kenric, et ne cache pas son intérêt primordial pour les Wikkheiser. Mais Ipuwer a une autre idée en tête : il est intrigué par la bretteuse Anneliese Hahn, de la Maison Delambre… Il s’en était entretenu avec son maître d’armes Ludwig Curtius, qui n’a pas manqué d’évoquer le caractère de cochon de la garçonne, ajoutant sur le ton de la gaudriole qu’il serait bon de trouver l’homme qui saurait la mater (il semble douter qu’Ipuwer corresponde bien au profil…) ; elle bénéficie néanmoins d’une image assez unique, et plutôt positive eu égard à son talent, dans les milieux de l’escrime…même si son sexe en fait bien entendu un cas unique, suscitant à l’occasions des moqueries ou un rejet instinctif. Ipuwer avoue à Németh que cette femme le séduit, et en profite pour glisser une pique assez perfide : « Elle, au moins, comprendrait les nécessités militaires ! » L’escrime est en outre – c’est notoire – la passion d’Ipuwer ; il se demande s’il ne serait pas possible de créer une nouvelle école sur Gebnout IV – une école mixte… Ce qui, à sa manière, pourrait peut-être renforcer le prestige de la Maison Ptolémée ? Németh concède que c’est là une idée intéressante, mais qu’elle a elle aussi le prestige de leur Maison à cœur, et entend donc défendre ses préférences : elle cite nommément Linneke Wikkheiser – Ipuwer lui disant alors : « Elle a la réputation d’être plus intelligente que vous ! », et Németh ne sait pas trop comment elle doit le prendre… Il en rajoute, d’une certaine manière, disant qu’il a l’expérience des « femmes de tête »… Mais quelle serait l’ambition de Linneke Wikkheiser, qu’exigerait-elle des Ptolémée ? Le prix risque d’être élevé… Il demande par ailleurs à Németh si elle a des nouvelles des Drescii ; ce n’est pas le cas (Németh peut juste déterminer que le comportement de Cassiano est plus étonnant que jamais : peut-être est-ce qu’il s’est véritablement découvert une vocation d’écrivain, mais il passe en tout cas tout son temps ou presque à travailler dans ses quartiers…), or Ipuwer pense qu’il serait bien temps que Lætitia avance ses pions… Németh compte donc avoir une nouvelle discussion, plus franche et précise, avec l’entremetteuse. Mais elle soumet une idée à son frère : pourquoi ne pas juger « sur pièces », en invitant ces divers partis sur Gebnout IV ? Il devrait être possible de faire venir Anneliese Hahn et Linneke Wikkheiser ensemble… Il faut cependant un prétexte (même si Németh avance d’ores et déjà l’idée de son colloque). Par ailleurs, tout à son idée, mais cherchant tout de même à en peser les conséquences, Ipuwer concède qu’une union avec une Delambre pourrait encore nuire aux relations avec les Ophelion ; peut-être faudrait-il aussi chercher de leur côté ? Németh y est plutôt rétive – du fait du fiasco de son propre mariage… Pour le moment, elle préfère se concentrer sur les Wikkheiser (avec Dame Loredana pour émissaire) et sur les Delambre (avec Ludwig Curtius pour émissaire), tout en gardant une place éventuelle aux Kenric, pour le principe (et elle va donc en parler avec Lætitia).

 

Les investigations de Vat Aills, bénéficiant de sa connaissance parfaite des questions médicales, portent leur fruit, et à un point inespéré… Il note plusieurs choses intéressantes : il repère, à Nofre-it, un village fluvial assez conséquent de la région d’Heliopolis, une structure hospitalière où le taux de décès est clairement supérieur à la normale (les dossiers parlent de nombreuses « infections nosocomiales », à la moindre occasion), et il décide donc de se rendre sur place. Par ailleurs, son étude des documents de Khepri se révèle à son tour très riche d’enseignements : il y discerne des pots-de-vin régulièrement versés aux Nahab, note que la Maison mineure a pu empiéter (notamment pour une cargaison mystérieuse datant d’un an et six mois plus tôt environ) sur le monopole technologique des Soris, et repère enfin une cargaison embarquée sur Khepri mais qui n’est jamais arrivée à l’astroport d’Heliopolis, il y a deux ans de cela, et dont on a complètement perdu la trace… Vat communique ces notes à Hanibast et, Bermyl étant déjà parti de son côté pour organiser l’exfiltration d’Akela, il prend la direction de Nofre-it (à environ deux heures d’ornithoptère d’Heliopolis).

 

Bermyl lance enfin son opération. Il joue le bourgeois nerveux… mais en profite pour repérer les diverses mesures de sécurité dont bénéficie Akela : comme il s’en doutait, la pièce où ont lieu les négociations est protégée par un cône de silence (il avait donné des instructions pour que ses hommes agissent cinq minutes après son entrée dans la villa, de toute façon, à moins qu’il n’ait pu leur envoyer un signal plus tôt) ; il y a par ailleurs des gardes un peu partout (dont un qui reste en permanence aux côtés d’Akela, tandis qu’un autre garde la porte de la salle de négociation) ; on trouve enfin diverses alarmes et autres système de sécurité traditionnels. Les boucliers des gardes et d’Akela ne sont a priori pas activés d’office. Bermyl, devant Akela, joue toujours le bourgeois nerveux – il fait même part de ses doutes (qu’Akela balaye assez sèchement), et dit aussi être intimidé par les gardes… Il montre la photo de « son fils » à la trafiquante… qui lui fait bientôt comprendre qu’elle sait parfaitement qui il est, et qu’il vaudrait mieux pour tout le monde qu’il dissuade ses hommes de lancer l’assaut contre la villa. Bermyl s’embrouille un peu au départ, faisant l’innocent, mais ça ne prend pas ; bien conscient d’avoir été démasqué, il essaye alors de jouer de la supériorité des Ptolémée sur les Nahab, mais cela ne convainc pas le moins du monde Akela, qui insiste sur les accords passés entre les Ptolémée et les Nahab, et affirme que la Maison régnante ne peut pas se permettre de se brouiller avec les Nahab – elle aurait bien trop à perdre… Bermyl sort donc, accompagné d’Akela et de ses gardes, pour signifier à ses hommes que l’opération est abandonnée… Akela laisse partir Bermyl, lui négociant un rendez-vous avec Ngozi Nahab lui-même, dès lors que l’Assassin sera prêt. Bermyl rentre donc aux quartiers des Ptolémée, la queue entre les jambes, en se demandant si la Maison Nahab a bénéficié d’une aide extérieure lui permettant de le doubler…

 

Tandis qu’Ipuwer organise une fête au palais pour le soir (où il convie Antonin Naevius et Cassiano Drescii), Németh invite discrètement Lætitia Drescii à prendre le thé. Elle s’excuse d’avoir un peu négligé ses invités ces derniers temps (du fait des événements qu’elle sait, mais tout est sous contrôle), et lui demande d’avancer enfin des noms pour engager les tractations matrimoniales. Lætitia Drescii suggère alors sa jeune nièce Laura Kiirion ; Németh en a entendu parler : elle est tout juste nubile – relativement charmante par ailleurs, mais éloignée du cœur de la Maison Kenric… Németh dit qu’Ipuwer est un « homme fait », qui ne sera guère satisfait de la fillette, mais Lætitia lui répond qu’il est notoirement porté sur la chair et s’en accommoderait fort bien… Mais Németh relève que ce serait une alliance mineure, avec une épouse totalement dénuée du moindre poids au sein de la Maison Kenric… Lætitia Drescii lui rétorque que viser d’emblée plus haut pourrait être présomptueux, au vu des relations tendues entre les deux Maisons depuis des millénaires. Mais Németh maintient que la suggestion concernant Laura Kiirion est loin d’être une option séduisante, et qu’elle ne manquera pas de trouver mieux ailleurs… Lætitia Drescii dit être ouverte au « marchandage », le cas échéant, pour une épouse plus convenable au regard des ambitions de Németh. Mais qu’est-ce que les Ptolémée auraient à offrir ? Németh propose de mettre en place de nouveaux partenariats commerciaux. De quel genre ? Elle évoque les technologies de terraformation, un des points forts des Ptolémée, qui ont mis en place des techniques nouvelles et efficaces dans l’aménagement des deltas, sous sa propre supervision… Mais Lætitia Drescii ne se montre pas plus intéressée que ça – laissant entendre qu’Eridani III est un monde plus agréable que Gebnout IV, qui ne trouverait guère d’utilité à ce genre de technologies… Elle avance alors la contrepartie qu’elle souhaite : un accès au marché franc de la lune de Khepri. Németh est bien consciente que cela viendrait porter un coup fatal au quasi-monopole de la Maison Ptolémée… C’est à l’évidence un coût très élevé. Németh prétend que ce n’est pas à elle de décider – ce à quoi son interlocutrice lui répond que ce n’est certainement pas Ipuwer qui décide… Németh insiste cependant, il lui faut s’en entretenir avec son frère ; Lætitia Drescii avance que la Maison Ptolémée profiterait d’autres contreparties – notamment du soutien des Kenric au Landsraad et à la CHOM (ce qui jouerait en faveur de son prestige et de son influence) –, outre une alliance profitable avec une femme de la branche aînée (mais elle n’avance pas de nom précis pour le moment)… Németh dit qu’elle va y réfléchir ; elle mentionne le colloque qu’elle organise, et dit qu’à cette occasion elle recevrait avec plaisir une invitée Kenric de choix… Lætitia Drescii dit que cela peut s’envisager – elle accepte de servir d’émissaire auprès de sa Maison natale. Németh met alors fin à la discussion, et compte s’entretenir de tout cela avec Ipuwer et Hanibast.

 

Ipuwer précise les ordres qu’il adresse à Ludwig Curtius : le maître d’armes doit donc repartir chez les Delambre, sur la planète du même nom, pour inviter Anneliese Hahn sur Gebnout IV. Là encore, le ton est à la gaudriole entre les deux bretteurs… Ludwig Curtius laisse entendre que présenter l’invitation comme un « défi » pourrait attirer la jeune femme (même s’il faudrait bien sûr négocier avec les instances supérieures de la Maison). Ipuwer atténue l’idée : il ne faudrait pas ouvertement présenter l’invitation comme un « défi », mais peut-être se montrer allusif … En l’absence de son maître d’armes, Ipuwer continuera à s’entraîner – avec Antonin Naevius, par exemple.

 

Németh, de même, donne ses instructions à leur mère, Dame Loredana : elle dit avoir besoin de son aide pour les négociations matrimoniales ; elle ne lui cache pas l’intérêt d’Ipuwer (voire sa « fixette »…) pour la Maison Delambre et Anneliese Hahn, mais affirme sa préférence personnelle pour les Wikkheiser, en insistant sur la dimension technologique de leur accord éventuel. Enfin, Németh laisse entendre à sa mère que, si jamais elle rencontrait au cours de sa mission un mâle Wikkheiser intéressant, elle pourrait envisager de se marier à nouveau (comme Dame Loredana semblait lui faire des remarques à ce sujet)…

 

Vat a pu contacter Bermyl, la couverture de ce dernier étant grillée… Il arrive au centre hospitalier de Nofre-it… et le tableau est assez sordide, l’entretien laissant passablement à désirer : pas étonnant, à ce compte-là, qu’on parle d’infections nosocomiales à répétition… Du fait de son statut, Vat n’a pas besoin de s’annoncer au préalable, et on obéit vite à sa demande de rencontrer le directeur, du nom de Pesahi Hor-em-ebi – dont le bureau est impeccable par rapport au reste de la structure… Le directeur explique que l’activité de son centre est relativement importante, notamment parce que les patients n’ont pas forcément les moyens d’aller à Heliopolis… Quand Vat l’interroge sur la saleté des locaux, le directeur renvoie à des difficultés budgétaires et au manque de personnel… Mais il est visiblement gêné, il s'embrouille dans ses explications foireuses, et n’est donc pas très convaincant. Il prétend qu’il n’y a pas davantage d’infections nosocomiales ici qu’ailleurs, ceux qui l’ont prétendu au Docteur Suk se livraient à un mensonge éhonté ! Mais Vat dit avoir consulté lui-même les rapports, pour le moins éloquents : ça ne prend pas… Le directeur se défend en disant qu’il y a toujours un risque d’infection, mais Vat maintient que le taux de décès pour Nofre-it est disproportionné. Il laisse alors tomber ce petit jeu, et demande ouvertement à Pesahi Hor-em-ebi s’il tue des gens ! Le directeur se montre offusqué… mais il s’embrouille toujours dans sa défense. Vat lui laisse entendre que, s’il ne se montre pas plus coopératif, il risque de perdre son statut et toutes ses protections… Il l’invite à s’expliquer sur ces questions en privé, en protégeant le bureau d’un cône de silence. Le directeur, gêné, acquiesce discrètement, mais il faut toujours lui tirer les vers du nez… Quand Vat lui demande qui le paye, le directeur concède avoir conclu un « partenariat » avec Ngozi Nahab – qui lui verse de l’argent en échange de « patients », censément en phase terminale (ou du moins de leurs organes) : les Nahab lui envoient des instructions précises, laissant toute latitude au directeur et à ses médecins pour répondre aux demandes. Quand Vat lui demande ce qu’ils font ensuite de ces patients, le directeur met en avant son respect des rites religieux… Vat le reprend à propos des « éléments » ainsi fournis : « Un œil coûte-t-il plus cher que votre bureau ? » Mais le directeur s’étend sur les conditions des transactions, affirmant que toutes les précautions sont prises pour transférer les organes prélevés dans les meilleures conditions sanitaires… et qu’il s’agit, au fond, de « sauver des vies » ! Vat évoque alors les cargaisons douteuses qu’il a repérées, mais ça ne dit absolument rien à Pesahi Hor-em-ebi, qui lui dit que, de toute façon, il n’est jamais en lien avec Khepri : tout se joue avec Heliopolis. Vat lui demande ensuite s’il connaît le nom de Druhr, mais ce n’est visiblement pas le cas. Il l’interroge alors sur les destinations des organes à Heliopolis, et relève plusieurs emplacements (dont la villa d’Akela). Quand aura lieu le prochain échange ? De manière générale, c’est au cas par cas, il n’y a rien de fixe – la dernière demande portait sur des yeux… Vat dit au directeur qu’il va le laisser tranquille pour le moment, et le laisser en place pour l’instant – mais il devra collaborer avec les services de la Maison Ptolémée : qu’il continue de faire comme si de rien n’était, mais en les tenant informés. Vat fait le bilan de ses découvertes, et le communique aux autres.

 

Bermyl, de même, informe les autres de la situation. Il attend des instructions d’Ipuwer ou Németh… Ipuwer est « très déçu » de l’échec de l’opération de police, et sait qu’il va falloir redoubler de politique politicienne avec la Maison Nahab… Bermyl pense que cette dernière avait un coup d’avance sur eux, et disposait probablement d’informateurs ; Ipuwer fait à nouveau part de sa méfiance concernant le chef de la police, Apries Auletes… Hanibast devrait rejoindre Bermyl à Heliopolis – mais il faudra aussi qu’ils trouvent à enquêter sur le Vieux Radames, à Cair-el-Muluk. Németh, pour sa part, ne cache pas être furieuse (pas forcément à l’encontre de Bermyl… ou du moins « pas uniquement »), et accepte très mal l’idée d’avoir été trahie par un « pseudo-allié » en interne ; il faut démasquer la taupe. Elle convoquera ultérieurement Bermyl et Hanibast – et insiste à son tour sur la nécessité de trouver le Vieux Radames, ou du moins sa fille, Ta-ei…

 

À suivre…

Voir les commentaires

Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress

Publié le par Nébal

Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress

KRESS (Nancy), Le Nexus du docteur Erdmann, [The Erdmann Nexus], traduit de l’anglais (États-Unis) par Erwann Perchoc & Alise Ponsero, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, [2008] 2016, 146 p.

 

J’en arrive au bout de la première fournée de la chouette collection « Une Heure-Lumière » du Bélial’, après avoir lu Le Choix de Paul J. McAuley, Cookie Monster de Vernor Vinge et Dragon de Thomas Day – autant de novellas que j’ai globalement bien apprécié, et qui avaient reçu dans l’ensemble un accueil enthousiaste. De ces quatre premiers titres, en fait, j’ai l’impression que c’est Le Nexus du docteur Erdmann, de Nancy Kress, qui a le moins séduit (relativement, hein). Ce qui a pu m’inciter à faire passer la lecture de ce deuxième petit bouquin après les autres, Prix Hugo 2009 ou pas… Cela dit, je n’avais jusqu’alors quasiment rien lu de Nancy Kress (sans doute une nouvelle ici ou là, pas davantage), et n’avais donc pas à m’en plaindre comme certains camarades affirmant quand même que « plus jamais ça ». Quand même. D’où j’ai lu la chose sans vraiment de préconçus… et au final, j’ai franchement bien aimé.

 

L’histoire prend place dans une maison de retraite, à Saint Sebastian. Si le point de vue a en définitive (et pour cause ?) quelque chose de choral, nous sommes néanmoins introduits dans ce cadre par Henry Erdmann, docteur de son état (mais en physique) ; Erdmann, à 90 ans, enseigne toujours à l’université voisine – il faut dire qu’il a conservé toutes ses facultés, ou du moins les facultés cérébrales : celles qui comptent, pour lui. Bien sûr, l’époque où, jeune chercheur, il intégrait le gotha de la physique dans le cadre du programme nucléaire américain, à Los Alamos, est désormais tristement lointaine, mais le scientifique (porté aux jugements sévères contre les quidams ne pipant rien à son domaine, autant dire qu’ils sont légion, jusque parmi ses crétins d’étudiants…) ne compte pas se laisser abattre pour autant. Il a en tout cas sa singularité, comme à vrai dire tous les autres pensionnaires de l’établissement, qui, pour obéir à un stéréotype (Evelyn l’ultra-commère, Erin la baba cool, Anna l’ex-danseuse étoile, Gina la bigote, Bob le fruste bougon…), ont tous chair et âme – ces personnages, même esquissés en quelques lignes très simples, sont étonnamment vivants, et c’est là un des principaux atouts de la novella (on peut y rajouter, dans un genre différent, la très jeune aide-soignante Cassie, femme battue qui entretient une relation de confiance avec Erdmann – pas si cassant que ça, donc… Il y a quelques autres personnages « jeunes » ou du moins « pas vieux », mais ils touchent probablement moins – car aperçus plus dans leur fonction que dans leur intimité, tout en ayant le minimum requis de personnalité).

 

Et puis Erdmann va vivre des événements un brin étonnants – et du genre inquiétant pour une pareille antiquité, qui se rapproche jour après jour, consciemment, de la Faucheuse inéluctable : il est porté à interpréter ce vague trouble qu’il a ressenti comme une attaque, présageant d’un AVC, ou peut-être quelque chose de plutôt cardiaque… Hypothèse terrifiante ; et des plus sensées, bien sûr, mais qui est pourtant bien vite abandonnée devant l’évidence, aussi troublante soit-elle. Le plus étonnant, cependant, est qu’Erdmann n’est pas seul dans ce cas – en fait, bien d’autres patients parmi ses compatriotes imposés ont subi le même phénomène… et exactement au même moment. Comprendre ce qui s’est produit impliquera alors d’envisager jusqu’au plus improbable, en confrontant des grilles de lecture exclusives, chacune étant bien persuadée de son à-propos et, au-delà de sa seule légitimité, de sa bien plus grande pertinence ; même si la réalité peut s’avérer encore un cran au-delà… Quelque part entre terreur et extase, au-delà de la vieillesse, au-delà même de la mort.

 

Je ne vais pas vous mentir, hein : l’argument SF (et qui n’a probablement rien de fantastique, contrairement à ce que j’ai pu lire très souvent sur le ouèbe – gnu ?) a tendance à être relégué au second plan, et, s’il constitue un moteur de l’histoire, c’est presque de manière accessoire. Il n’est pas inintéressant, pourtant (même si on peut émettre quelques doutes quant à son traitement, notamment via les brefs intermèdes en italiques, peut-être) : Nancy Kress interroge la conscience, mais aussi, et de manière assez surprenante mais finalement bien vue, les phénomènes d’émergence – j’avoue avoir du mal à intégrer ici la nécessité (?) d’une sorte de stimulus extérieur, mais ça reste intéressant (avec aussi cette idée classique et nécessaire de l’observation chamboulant ce qui est observé – qu’il faut peut-être envisager, dès lors, comme dans une boucle de rétroaction, qui justifierait davantage l’apport extérieur ?).

 

La novella, par ailleurs, se montre d’une grande efficacité – le style est sobre mais toujours approprié (et émouvant au-delà de son seul caractère utilitaire), les dialogues sonnent justes, la construction est astucieuse et percutante. C’est très « pro », quoi, mais sans les vilaines connotations qui accompagnent parfois ce qualificatif.

 

Parce qu’il y a bel et bien une âme dans ces pages, et c’est ceci, sans doute, qui importe avant tout. Les personnages, comme dit plus haut, sont étonnamment concrets au-delà de leur caractère de stéréotype, et leur quotidien dans le cadre du désolant mouroir à vieux (même s’il y a sans doute bien pire) est très bien rendu. Chacun, à sa manière, suscite une sympathie pas nécessairement acquise chez le lecteur, et le cadre est très finement dessiné, touchant mais sans excès, sans facilités, sans pathos « presse-bouton », enfin. Ce qui peut, j’imagine, susciter des échos plus ou moins douloureux chez les lecteurs – en tout cas, chez moi, ça a pleinement fonctionné…

 

Cette thématique SF mêlée d’empathie au plus juste transcende la novella. Et, au jeu plus ou moins bienvenu des références, elle a pu m’évoquer (au-delà de Cocoon et Bubba Ho-tep, souvent cités) quelque chose comme Les Plus qu’humains de Theodore Sturgeon – ce qui n’est pas rien, tout de même.

 

Bien aimé donc – vraiment bien aimé. Ce titre est au moins à la hauteur des trois autres, et confirme ainsi combien cette nouvelle collection est éminemment sympathique et séduisante. Hâte de voir les prochains titres (le catalogue en fin de volume laisse déjà supposer Kij Johnson et Ken Liu…).

Voir les commentaires

Contes d'un Rêveur, de Lord Dunsany

Publié le par Nébal

Contes d'un Rêveur, de Lord Dunsany

DUNSANY (Lord), Contes d’un Rêveur, [A Dreamer’s Tales], traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, préface de Max Duperray, [illustrations de Sydney H. Sime], Rennes, Terre de Brume, coll. Terres Fantastiques, [1910] 2007, 143 p.

 

Contes d’un Rêveur est le quatrième petit recueil de Lord Dunsany que je lis, toujours chez Terre de Brume. Et, comme pour Les Dieux de Pegāna (surtout), Le Temps et les Dieux et L’Épée de Welleran, ce fut un régal absolu. Et, comme à chaque fois, naïvement peut-être, je me dis qu’il est proprement scandaleux qu’un auteur aussi brillant, à la voix aussi singulière, soit si peu édité et si peu lu aujourd’hui – il mérite pourtant bien qu’on s’y attarde, et plus encore… Étonnant paradoxe, tout de même, que Lovecraft soit aujourd’hui devenu, probablement, la principale porte d’entrée à l’univers de Dunsany (et c’est sans doute la même chose pour Arthur Machen et Algernon Blackwood, au moins). En tout cas, c’est bien ainsi que j’ai été attiré par Pegāna et compagnie – et je suis loin de le regretter. N’empêche : un auteur aussi extraordinaire mériterait bien qu’on le lise d’emblée pour lui-même…

 

Contes d’un Rêveur est un recueil d’allure étonnante, notamment en ce qu’il se montre très disparate – chose que j’avais déjà notée pour L’Épée de Welleran, mais qui me paraît encore plus frappante ici. Le recueil garde bien quelque chose de la fraîcheur onirique, teintée d’humour et baignée d’une fausse naïveté, des Dieux de Pegāna, mais au fil de textes relativement plus longs (même si aucun n’est long à proprement parler), et la dimension mélancolique que l’on pouvait déjà trouver dans Le Temps et les Dieux y est peut-être encore plus accentuée. Par ailleurs, Dunsany s’y accorde une grande liberté dans son choix des genres, au moins autant que dans le ton : les Contes d’un Rêveur sont tout à la fois des contes, oui, ou des allégories, ou des poèmes en prose, ou d’autres choses encore et tout ça à la fois. Et si la fantasy onirique domine relativement (« Poltarnees, qui surplombe la mer », « Bethmoora », « Jours oisifs sur le Yann », « La Ville paresseuse », « Dans Zaccarath »), elle se teinte un peu plus d’héroïsme à l’occasion (« Carcassonne »), tandis que d’autres textes résolument à part jouent de la carte d’un inquiétant fantastique maritime (« Le Pauvre Vieux Bill »), de l’anticipation horrifique peut-être pas science-fictive à proprement parler mais tout de même (« Là où la marée monte et se retire »), du récit des origines dans une préhistoire fantasmée (« L’Épée et l’idole »), en passant par un romantisme délétère (« La Folie d’Andelsprutz ») ou encore une touche décadente plus que jamais « fin de siècle », à l’aube d’un nouvel horizon imprévisible (« L’Homme au haschisch », qui entre cependant en résonance avec « Bethmoora ») – tandis que d’autres affichent tant leur singularité que l’on redoute de les classer où que ce soit, avançant éventuellement le qualificatif d’allégorie (« Blagdaross », « Les Mendiants », « Le Corps malheureux »), mais ne pouvant toujours le faire (« Le Champ », ou la satire « Le Jour du vote »)…

 

La dimension onirique est cependant affichée dès le titre, et Dunsany, régulièrement, balaie toute ambiguïté à ce sujet : il s’agit bien de rêves, et les habitants de ces rêves en sont d’ailleurs souvent conscients (dans « Jours oisifs sur le Yann », c’est explicite). Par ailleurs, il y a donc ce rêveur, qui emploie régulièrement la première personne dans ses pérégrinations oniriques, biaisant éventuellement la vision, mais à bon droit, affirmant ainsi sa personnalité ; car ce rêveur n’est pas nécessairement une abstraction : à bien des reprises, sans arborer son patronyme, il se révèle pour ce qu’il est – Dunsany lui-même. Dunsany qui évoque l’Irlande (« Jours oisifs sur le Yann ») ou arpente Londres (« Là où la marée monte et se retire », « Bethmoora », « L’Homme au haschisch », « Les Mendiants », « Le Champ »), et qui, hors de sa profession de rêveur, admet parfois être un écrivain (dans « L’Homme au haschisch », il rencontre un homme qui lui demande s’il est bien l’auteur de « Bethmoora » ; Dunsany acquiesçant, heureux de croiser un lecteur, l’homme lui dit alors quel est le fin mot de cette histoire…). Un écrivain, par ailleurs, qui a fait des rêves son domaine, accaparant ces contrées fantasques suscitées par son imaginaire débridé, mais qui semble par ailleurs comprendre, à regret, qu’il n’en sera peut-être pas toujours ainsi (dans « Jours oisifs sur le Yann », cette conclusion poignante : « Nous nous regardâmes longuement, sachant bien que nous ne nous reverrions pas, car mon imagination faiblit à mesure que le temps passe, et je vais de plus en plus rarement dans les Terres du Rêve. »).

 

Le recueil s’ouvre pourtant sur une belle pièce onirique, avec « Poltarnees, qui surplombe la mer », joli conte baigné d’une douce mélancolie, sur ces hommes des petits royaumes intérieurs, qui entendent un jour l’appel de la mer, au loin, et qui, parvenus à destination, s’absorbent dans sa beauté inégalée et ne reviennent jamais. Mais, tout en constituant une fort appréciable introduction, riche de souvenirs des précédents recueils, cette nouvelle ne doit pas induire en erreur quant à ce qui va suivre, et qui peut s’avérer très divers.

 

En témoigne aussitôt « Blagdaross », étonnant conte… à propos d’objets de rebut discutant de leurs hauts faits dans un terrain vague ! Mais le récit prend une tout autre dimension quand la corde évoque son pendu, puis quand hennit un cheval à bascule, qui a porté sur son dos bien des chevaliers avides de gloire, partis terrasser Saladin…

 

Je ne vais pas détailler ici toutes ces brèves nouvelles, mais me contenterai des meilleures à mon goût ; après les deux déjà citées, je passe donc directement à « Là où la marée monte et se retire », où l’étonnant supplice infligé à quelque traître à une cause indéfinie (il est enterré dans la boue des rives de la Tamise, où son cadavre ne connaît pas la paix ; et si la marée le délivre régulièrement, et si ceux qui le trouvent alors lui confèrent enfin une véritable sépulture, ses bourreaux pourtant, génération après génération, l’enlèvent à nouveau pour le rendre à la boue…) débouche sur un constat du temps passant et absorbant tout, dans un éternel et absurde mouvement.

 

« Bethmoora », à l’instar de plusieurs des contes ici rassemblés, traite d’une ville morte dans des circonstances mystérieuses, mais c’est probablement le plus réussi du lot, sans doute du fait de son appréciable ambiguïté – on notera donc qu’il se voit offrir plus loin un complément avec « L’Homme au haschisch », texte sans doute moins convaincant mais pas désagréable, insistant notamment sur la figure légendaire du détestable empereur Thuba Mleen.

 

Suit un gros morceau, si j’ose employer cette expression barbare, avec « Jours oisifs sur le Yann », qui est une des nouvelles les plus citées de l’aristocrate irlandais, et par ailleurs une des plus longues du recueil (avec « Carcassonne » un peu plus loin). C’est un récit de la plus pure veine onirique, avec cependant les bémols évoqués plus haut (faut-il y voir un quasi-adieu au genre ?) : le rêveur embarque sur L’Oiseau du Fleuve, avec la bénédiction de son aimable capitaine, pour un long périple sur le Yann, aboutissant à la porte du fleuve, ou Bar-Wul-Yann, là où le majestueux cours d’eau se noie dans la mer. Un voyage philosophique riche d’étapes fascinantes, où l’émerveillement est à son comble, sans exclure cependant une douce mélancolie. Incontestable réussite, d’un brillant délicieux. Je ne peux m’empêcher d’y voir un côté « Bateau Ivre » – peut-être à tort, mon ignorance en matière de polésie est notoire… Je suppose enfin que c’est là une inspiration essentielle de « The White Ship » de Lovecraft – une inspiration précise s’entend, l’influence globale de Dunsany sur ses récits dits des « Contrées du Rêve » est notoire (même s’il s’y était engagé avant de découvrir l’auteur irlandais).

 

Suivent quelques textes plus secondaires, sans doute, mais pas désagréables. Citons par exemple « L’Épée et l’idole », ou comment l’âge de pierre a pris fin – d’abord via une épée, ensuite via un dieu… « La Ville paresseuse », avec sa dîme de contes… « Le Pauvre Vieux Bill », qui joue de l’horreur maritime (alors, forcément mais peut-être naïvement, j’ai pensé à William Hope Hodgson)…

 

Mais il est encore un texte, bien plus long, qui écrase les vignettes l’environnant de son indéniable majesté, et c’est « Carcassonne ». Rien à voir avec la ville du sud-ouest de la France – Carcassonne, ici, nom dérivé d’une anecdote et sans doute prisé pour sa sonorité étonnante, est une cité imaginaire, dont la caractéristique essentielle est d’être inaccessible. Un prophète l’a bien dit au roi Camorak d’Arn : il n’ira jamais à Carcassonne. Le roi, dans son arrogance joviale, ses guerriers, dans leur servilité brute, comptent bien faire mentir cette provocation du Destin, et se lancent dans la quête de la ville impossible – une quête qui, après bien des années d’errance maudite, s’avèrera plus absurde encore que ce que l’on pouvait croire… « Carcassonne » est un très beau récit, à la puissance d’évocation remarquable, glissant de sa base de fantasy passablement héroïque vers la fable teintée d’absurde, que d’aucuns (Borges, semble-t-il ?) ont pu considérer comme quasi kafkaïenne. Au passage, je suppose que l’on peut voir dans ce récit célébré la source de la fameuse citation de Lovecraft, dans « He », écho de sa découverte fascinée de New York (ça n’allait pas forcément durer…) : « Then it had lighted up window by window above the shimmering tides where lanterns nodded and glided and deep horns bayed weird harmonies, and itself become a starry firmament of dream, redolent of faery music, and one with the marvels of Carcassonne and Samarcand and El Dorado and all glorious and half-fabulous cities. » Je m’étais toujours demandé ce que la ville médiévale restaurée par Viollet-le-Duc faisait dans cette liste… Peut-être est-ce donc plutôt le fantasme de Dunsany.

 

Les brèves nouvelles qui concluent le recueil sont globalement bien inférieures ; je relève cependant « Le Champ », plus qu’honnête – tandis que la satire un brin convenue de « Le Jour du vote » me paraît bien trop trancher sur le reste, et sans grande pertinence, constituant dès lors la seule vraie fausse note des Contes d’un Rêveur (encore que, un peu plus haut, la « perle de sagesse » de « Les Mendiants » puisse elle aussi faire cet effet, je suppose).

 

Mais globalement, ce petit recueil est bel et bien à la hauteur des précédents (même si je continue de placer Les Dieux de Pegāna tout au sommet de la pyramide). Riche de visions fantasques, bien servies par une plume souvent délibérément archaïque, qu’on devine plus que jamais sonore et aux appréciables accents bibliques (en même temps, si la Bible avait été écrite par Dunsany, j’en serais un lecteur autrement assidu…), laquelle plume est à son tour bien rendue par la traduction d’Anne-Sylvie Homassel, Contes d’un Rêveur me confirme dans la certitude que Lord Dunsany était bel et bien un immense auteur, à la voix sans pareille et fort d’une singularité rare. À lire et à relire – il faut le lire, et bien davantage encore…

Voir les commentaires

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (06)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (06)

Sixième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

Tous les joueurs étaient présents : le bootlegger Clive, l’homme de main Johnny « La Brique », la flingueuse Moira (absente cependant en fin de partie), le perceur de coffres Patrick, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

O’Bannion, tout sourire jusqu’alors, se fait soudain plus solennel, et, avant de nous inviter à nous asseoir avec lui, tape du poing sur le comptoir du Paddy’s pour attirer l’attention : il dit qu’il règlera personnelement toutes les dépenses de soin des victimes, et oubliera par ailleurs leurs éventuelles dettes mineures (en plus d’autres petits gestes : par exemple, il fait engager Dee, une proche des victimes, par Dennis, le patron du Paddy’s). Il joue de la fierté irlandaise, dans un discours très politicien, magnétique par ailleurs, néanmoins sincère a priori. Il explique qu’il va voir Potrello en terrain neutre dès ce soir pour obtenir les noms des responsables, mais qu’il n’a certainement pas l’intention de déclarer la guerre – ce qui serait stupide ; par contre, il entend bien doubler les « patrouilles » comme les « guetteurs », et ne cache pas qu’il se méfie globalement des « tronches de lasagnes » ; d’où cette ligne de conduite globale : si un Rital nous provoque, on l’envoie à l’hosto ; si un Rital nous agresse, on le fume. Pour ce qui est des responsables, c’est encore autre chose – et il sort de sa poche un as de trèfle…

 

Il nous invite ensuite à nous attabler avec lui. Il doit commencer par la « discipline », et s’adresse à Patrick : il apprécie son sang chaud, alors, malgré son incartade EN PUBLIC (il insiste plusieurs fois) contre son bras droit, il ne va pas le punir (en public ?). « C’était ton joker, tu ne l’as plus… » Il nous dit par ailleurs à tous de ne pas user inconsidérément de son nom pour faire pression… Il se tourne alors vers moi, observant ma joue rougie par la gifle de Big Eddie, et me demande quel est mon péché mignon ; je suis un peu interloquée, mais finis par dire que j’apprécie un bon champagne… Big Eddie m’en enverra une caisse en guise d’excuses. Mais, quant à son bras droit, il précise que, tant qu’il ne trouve pas mieux, on fera avec… Patrick lui demande si cela va au point de laisser le gorille partir en croisade ; mais O’Bannion répond que non, et qu’il va lui expliquer certaines choses. Par ailleurs, il précise que, s’il avait été là, il lui aurait broyé la main pour m’avoir giflée… La question de la discipline étant réglée, il passe à nos différentes missions. Il nous félicite pour notre « belle prise » en alcool, tout en regrettant que le bateau ait disparu… Qu’en est-il du tueur à l’as de pique ? Il remarque que nous l’avons croisé plusieurs fois… et insiste : à ce qu’on lui a dit, ça saigne, donc ça se tue. Il note par ailleurs qu’il s’en prend autant aux Irlandais qu’aux Italiens – ce qui, pour lui, « sent le troisième joueur »… Mais c’est surtout Templesmith qui l’intéresse ; je lui dis que ça avance – lentement, mais ça avance : j’ai fouiné dans son passé, activé mes réseaux, fait du repérage du côté de sa résidence… Il insiste : il ne veut pas qu’on le blesse, mais veut tout savoir sur lui. Clive le rassure à ce sujet, et O’Bannion lui donne une tape amicale dans le dos… avant de lui demander comment ça se passe avec les fils de Mama ; Clive lui répond que l’un d’entre eux n’est pas éduqué et n’a pas de valeurs… O’Bannion lui rappelle qu’il a fait une promesse à Mama, qui est morte pour lui ; il entend rester relativement neutre, mais relève que Clive a braqué Franklin… C’est à eux de gérer ça. Puis O’Bannion s’en va en voiture – il ne reste plus grand monde au Paddy’s, même si les traces de l’assaut ne manquent pas…

 

Nous sommes en début de soirée. Je dis à Clive ce que j’ai repéré à la résidence Templesmith, où il envisage de se rendre à son tour. « La Brique », blessé, va au Paradis des Toutous, pour y être soigné par le vétérinaire, Baker, qui stérilise sa plaie par balle. J’ai moi aussi besoin de soins, mais préfère me rendre auprès de Lewis Garden, un étudiant en médecine à l’Université Miskatonic – le gardien du campus, occupé, ne me voit pas, ce qui m’évite de payer le pot-de-vin habituel ; l’étudiant me soigne et me donne une pommade pour accélérer la guérison.

 

Clive, Moira et Patrick pensent qu’il faut prévenir Irene Connelly, la mère de Bridget, qu’elle est en danger, et se rendent donc chez elle. Mais, à l’extérieur de leur résidence, des voisins se sont rassemblés, très secoués par ce fait-divers atroce : une petite fille qui abat son père… Les voisins se montrent méfiants à leur égard, leur demandent qui ils sont et ce qu’ils veulent ; Clive biaise, et obtient quelques confidences sur le comportement anormal de Bridget ces derniers temps – ils parlent d’insultes, de doigts d’honneur… Quand ils avaient voulu en parler à Irene, elle s’était mise aussitôt à pleurer… La mère de Bridget est maintenant internée à l’asile. Il vaut mieux ne pas s’attarder sur place dans ces conditions…

 

« La Brique » donne un bonus au vétérinaire… mais a tout juste de quoi régler, après ce qu’il a donné à Franklin. Il prend un taxi (du Trèfle – le chauffeur le connaît et lui fait une fleur, comme il ne peut pas payer pour le moment) pour retrouver Franklin à l’hôtel où il l’a installé ; il demande au taxi de l’attendre un instant et se rend au troisième étage… mais remarque en chemin que des résidents sont intrigués par des bruits en provenant. Franklin est en train de tabasser un type au sol ; dans la pièce, une jeune femme métisse l’encourage, et Franklin, à chaque nouveau coup, répète : « Tu ne bats pas les filles ! » La métisse s’en va quand « La Brique » entre dans l’appartement ; ce qui désole Franklin, qui comptait bien se la faire, et gratuitement en plus (le type au sol frappait les femmes de petite vertu comme elle…). Franklin fait les poches de sa victime, et partage avec « La Brique » ; ce dernier lui dit d’en rester là et de laisser le type ; mais Franklin lui dit qu’il a vu son visage, et qu’il est noir… « La Brique » confirme qu’il faut laisser tomber. Il embarque Franklin, et ils tombent sur Trevor, en bas.

 

Pour Clive, ce n’est pas forcément une bonne idée d’aller à l’asile : Irene Connelly doit y être en sécurité, et de toute façon sédatée… Il va se faire soigner à son tour, accompagné de Moira et Patrick – à la ferme des Tulliver où officie le Docteur East (très froid…). En chemin, ils remarquent une sorte de clignement mauve au loin – mais c’est très fugace, et ils n’en savent pas davantage.

 

Je me rends chez Carol et Abbey – la première m’accueille et se montre très chaleureuse ; elle me demande si j’ai fait ce qu’il fallait, et je lui confirme que c’est réglé (mais Abbey savait de toute façon, je le comprends très vite). En plus de Carol et Abbey, il y a une troisième femme de ménage, Coleen. Abbey demande à me parler en privé dès qu’elle me voit – elle n’est pas affolée, mais gênée, avalant sa salive… Je la suis dans la cuisine. Elle a donc appris pour Beekman, et me remercie d’avoir tenu ma promesse – je lui dis que je tiens toujours mes promesses… Mais, à l’évidence, elle culpabilise quant à son sort ; je la rassure, insistant sur le fait qu’elle est innocente, et que l’on commet toutes des bêtises, et lui assure enfin que Beekman était dangereux – il l’avait déjà battue, mais était parti pour faire bien pire encore… Elle me remercie sincèrement. Nous retournons auprès des autres (qui me servent un whisky-tonic !, bien tassé). Coleen a des renseignements pour moi ; elle a une cousine qui bossait pour les Petersen, à Boston, et qui y avait surpris une discussion il y a un an environ de cela, les familles ayant souhaité organiser un rendez-vous galant entre Diane Petersen et Hippolyte Templesmith – qui était encore extrêmement timide à l’époque. Maintenant, toutefois, il sort énormément, fréquentant les endroits les plus classe, toujours présent aux meilleures soirées – par ailleurs, il est notoire qu’il organise chez lui de beaux afters, en petit comité. Dans un autre domaine, Coleen a elle aussi été virée de chez les Newell à cause d’un vol dont elle était innocente, comme Carol ; en fait, elles suspectent Todd Newell d’être responsable de ces divers vols, et de faire ensuite porter le chapeau aux femmes de ménage… Todd, par ailleurs, est homosexuel – elles en ont la certitude, pour avoir entrevu des rencontres prolongées dans la chambre du jeune homme… Son amant est un membre de l’équipe d’athlétisme de l’Université.

 

Trevor rejoint donc « La Brique » et Franklin ; ce dernier est un peu nerveux, mais son frère parfaitement nonchalant. Ils se prennent dans les bras. Franklin demande à Trevor s’il s’est « tapé la Tess », et Trevor répond : « T’es trop con, c’est pas pour ça… » Franklin demande à « La Brique » s’il a du boulot pour eux deux… Mais rien pour le moment. En attendant, Franklin continue de se la jouer racaille, et fait notamment peur au gardien de l’hôtel ; « La Brique » lui dit une fois de plus de se calmer… Puis Trevor lui confie, un peu hésitant, qu’il a cru entendre des bruits dans ma bibliothèque, provenant des livres… « La Brique » se précipite aussitôt chez moi (seul).

 

Clive, Moira et Patrick se rendent dans le quartier extérieur où se trouve la résidence Templesmith. Il y a de la lumière dans toutes les maisons – volets ouverts, fenêtres fermées. Patrick se gare dans un coin tranquille, un peu à l’écart. Clive cherche alors une planque à l’abri des regards pour surveiller la résidence Templesmith… mais le résultat est catastrophique : il tombe pile sur une voiture de police, des flics appelés pour surveiller le coin en raison d’allées et venues suspectes ! Ils sont pris dans la lumière, avec deux flics qui les tiennent en joue et un troisième qui s’avance pour leur parler. Les policiers disent être là pour éviter les tentatives de cambriolage… et réclament un pot-de-vin : 10$ chacun, 15 pour Clive qui fait le malin… Ils payent tous. Les flics les raccompagnent pour s’assurer qu’ils sortent bien du quartier, et notent la plaque d’immatriculation de Patrick.

 

Celui-ci, par ailleurs, est profondément marqué par la vision du gros rat à visage humain ; il se souvient des traces de rongeurs dans la chambre de Bridget et aimerait y retourner… « discrètement ». Clive, pour sa part, préfère ne pas s’en mêler davantage après leur récent échec cuisant ; ses poches sont par ailleurs vides, et il a bien besoin de se remplumer… Ils conviennent d’un rendez-vous demain matin, chez moi. Clive quitte Moira et Patrick, qui restent ensemble et vont manger quelque part.

 

Je demande à mes amies si Templesmith doit se rendre quelque part ce soir ; ce n’est a priori pas le cas, mais il y a demain un gala de charité, pour la rénovation de l’hôpital public, et il est fort probable qu’il s’y trouve avec tout le gratin (le maire, les conseillers municipaux O’Bannion et Potrello…). Je papote un peu avec elles, poliment, puis me prépare à m’en aller. Carol m’accompagne à la sortie, me demande si je peux leur trouver du boulot… Je lui dis que je vais voir ce que je peux faire.

 

Je retourne chez moi, et découvre « La Brique » qui fouille devant ma maison… Il me rapporte ce que Trevor lui a dit à propos des bruits dans la bibliothèque. Je m’empresse d’ouvrir, et « La Brique » se précipite à l’intérieur. Il voit un livre tomber des rayonnages ; il entre prudemment dans la pièce, constate qu’il y a d’autres livres par terre, en désordre ; je le suis, aux aguets. « La Brique » repère des traces de rongeurs, de la crasse, du sang séché derrière les rayonnages, et qui coule plus ou moins en dessous. Il glisse sa main derrière les livres, sent le poids de la tablette ; il me demande si je tiens à mes livres, et oui, beaucoup… Je l’aide à dégager les rayonnages… et ressens une vive douleur à ma main gauche : une morsure de rat… Je décale les livres pour dégager la vue, et nous voyons un gros rat à tête humaine, qui descend aussitôt des étagères et file vers un angle. « La Brique » parvient à le frapper ; la créature émet un couinement, mi rongeur, mi humain… La forme fait brusquement demi-tour, détale vers l’autre côté de la bibliothèque ; on distingue des couinements mêlés de mots dans un langage inconnu (peut-être distingue-t-on le prénom « Kristen » ?). J’essaye de planter le rat, mais échoue… La bestiole sort de la bibliothèque, file dans un angle de la pièce… et disparaît d’un seul coup. « La Brique » confirme que la tablette est toujours là, avec maintenant des traces de rongeurs.

 

Clive s’est rendu dans le « petit Chinatown », en quête d’opium. Il y mange vite fait. Il aimerait embaucher quelqu’un pour surveiller la résidence Templesmith, mais ce n’est pas vraiment l’endroit – peut-être devrait-il dénicher un adolescent volontaire au Paddy’s ou au Art’s Billard ? Dans l’immédiat, il reconnaît Seth, un métis « chinois », installé devant une boutique de tatouages – c’est un de ses fournisseurs. Il lui dit qu’il a besoin de se remplumer, évoque ses soucis avec les flics… ce qui fait un peu flipper Seth, mais Clive le rassure aussitôt. Seth lui parle quand même des soucis des Irlandais… Clive biaise, et lui demande s’il y a eu des assassinats dans la communauté chinoise ; l’autre répond qu’il est bien curieux, et que ce ne sont pas ses affaires : il n’a rien à lui raconter. Mais se montre d’autant plus soupçonneux… Clive n’insiste pas. Seth lui fournit de l’opium, après une négociation guère profitable… Clive se consacre dès lors à son trafic (et manque de peu de se faire choper par l’incorruptible Harrigan, dans une zone surveillée qu’il ne pourra donc plus utiliser pendant un moment).

 

Patrick et Moira se rendent chez les Connelly. Ils se garent à une bonne distance. Mais ils ne se montrent pas du tout discrets, et sont pris en flagrant-délit par des voisins quand Patrick fait la courte-échelle à Moira… Ils essayent alors de baratiner, mais, dans leur situation, ne se montrent pas plus convaincants… Un des hommes dehors appelle sa femme, lui dit de prévenir les flics, et les deux hommes se rapprochent des malfaiteurs… Patrick dégaine alors son arme et les braque : « Fini de rigoler ! » Les deux hommes reculent lentement… et Patrick mentionne O’Bannion ; un des deux hommes comprend ce que ça signifie, mais l’autre est perplexe (« O’Bannion ? Le conseiller municipal ? »). Patrick en rajoute, menaçant de faire sauter leur baraque si les flics font chier… Les deux hommes s’éloignent, intimidés… et Patrick et Moira reprennent là où ils en étaient. Patrick parvient à crocheter la porte de la maison des Connelly, et tous deux pénètrent à l’intérieur. Patrick retourne dans la chambre de Bridget ; les traces de rats sont toujours là, mais les lèvres mutilées ont disparu. Il glisse la main dans le trou de souris qu’il avait repéré lors de sa précédente visite, mais il n’y a rien… Ils fouillent les autres pièces, notamment en quête de semblables trous ; ils en repèrent un, similaire, dans le bureau où est mort le père de Bridget, mais sans plus de résultats. Patrick revient alors dans la chambre de Bridget. Sa fouille minutieuse lui permet de dénicher des dessins de la fillette, bien cachés ; on y voit des gens du voisinage, mais qu’elle imagine dépecés, brûlés vifs, ce genre de choses ; c’est d’une cruauté joyeuse, il y a tout autour des visages souriants ; sur un des dessins, on reconnaît clairement Bridget, joviale, avec Mortimer sur son épaule… De son côté, Moira n’a pour l’heure trouvé qu’un emballage de bonbon ; elle cherche un ustensile pour soulever les lattes du parquet aux abords du trou de souris, mais ça ne donne rien de plus. Ils entendent alors toquer à la porte : « Police ! » Puis : « Patrick, Moira, arrêtez vos conneries… » Ce sont des flics, « de la maison », mais qui ne les laisseront pas poursuivre pour autant, bien au contraire : « Vous avez gagné une nuit en taule. Vous en causerez avec votre ʺconseiller municipalʺ… » Patrick essaye de baratiner, parle même de « dératisation », mais les flics ne l’écoutent pas… Moira – qui s’était emparée des dessins de Bridget et les avait glissés dans son sac – se laisse faire, Patrick aussi, mais il heurte « malencontreusement » le toit de la voiture de police quand on le pousse à l’intérieur. Bis : « Oh ! Pardon… Tu en causeras à ton ʺconseiller municipalʺ… » Tous deux passent le reste de la nuit dans une cellule pourrie, aux côtés d’ivrognes et d’une prostituée…

 

Chez moi, « La Brique » et moi fouillons les angles et derrière les rayonnages, sans rien trouver de spécial ; un livre « d’occultisme » (ou du moins consacré à des mythes et légendes), a visiblement été parcouru, des empreintes montrent que les pages ont été tournées… Nous rangeons la pierre dans mon petit coffre-fort, et envisageons de nous procurer de la mort aux rats le lendemain. Nous mangeons, en nous demandant ce que nous ferons d’autre par la suite… J’hésitais à retourner du côté de chez Templesmith, mais crains de me griller pour le gala du lendemain, où j’envisage de me rendre, et décide donc de m’abstenir… Trevor arrive chez moi. Il flippe pour Todd Newell – il ne lui reste plus que deux jours pour l’admission à l’Université… Faut-il qu’il s’en occupe lui-même ? Je lui dis que non, je m’en charge – il vaut mieux éviter de l’impliquer davantage…

 

Clive rentre chez lui, au Guardian’s ; il remarque au rez-de-chaussée qu’une pétition a été lancée par des résidents, visant à exclure de l’immeuble les Afro-américains… Il parle brièvement au concierge, puis va se reposer. Demain, il prendre sa voiture pour se rendre chez moi (puisque celle de Patrick est compromise ; il faudrait peut-être voler une plaque pour cette dernière, ou trouver autrement à la maquiller).

 

« La Brique » reste chez moi à surveiller la pierre (il veut passer d’abord chercher Franklin pour l’assister, mais ce dernier préfère ne pas mettre les pieds chez moi), tandis que je me rends au Art’s Billard, dans l’idée d’en apprendre davantage sur Todd Newell. L’endroit est assez bondé – des jeunes gens, souvent copine sous le bras, qui discutent politique, etc. Je cherche un endroit où seraient exposées des coupes, des coupures de journaux sur la vie sportive du campus… Et j’ai beaucoup de chance : non seulement je peux trouver une photo de groupe récente où apparaît Todd Newell, mais je me rends compte qu’il est ici, dans une alcôve plus ou moins « VIP », avec trois garçons et trois filles, d’allure très BCBG ! Ils discutent notamment de sa dernière médaille, avec emphase… Je lui adresse quelques sourires et clins d’œil, mais il ne me prête pas attention. J’attends qu’il soit seul… Vers minuit moins le quart, les employés commencent à faire sortir les clients. Todd Newell fait partie des derniers à rester ; je sors et guette son passage. Je l’accoste enfin, disant que je veux lui parler en privé, en laissant passer des allusions qui l’incitent à demander à sa « copine » d’attendre un peu plus loin ; celle-ci s’énerve, me voyant plus ou moins en rivale quand bien même plus âgée, et trouvant le comportement de son compagnon bien cavalier… Il s’énerve et se montre bien vite insultant, lui ordonnant de se casser, en rajoutant pour la peine qu’elle est de toute façon un mauvais coup… Elle s’en va, outrée et peinée. Je dis alors à Newell que je connais bien ses activités les plus douteuses : les vols dont il fait porter le chapeau aux femmes de ménage (plusieurs fois ; je lui dis que je n’en ai absolument rien à faire qu’il vole son père, mais que je ne veux pas que d’autres payent pour ce qu’il fait), et je lui ordonne aussi d’arrêter de chercher des noises à Trevor. Il est furieux, et me demande qui m’a appris tout ça ; je lui réponds qu’il n’a aucune idée du nombre de gens qui ne peuvent pas le blairer, et ça le calme un peu… Je lui fais clairement peur ; au moment où il commence à se montrer menaçant, je lui dis en outre que je le sais homosexuel, et pourrais le prouver le cas échéant ; il me dit, haineux, qu’il n’est pas n’importe qui, que son père le défendra, mais je lui démontre que son père ne fera rien pour lui si ces accusations venaient à être connues – et, sans en dire davantage, je lui laisse comprendre que j’ai moi aussi dans mes contacts des gens « qui ne sont pas n’importe qui », qu’il n’a surtout pas envie de rencontrer, et qui n’auraient aucun problème de conscience à m’appuyer si jamais. Effrayé et honteux, il me jure enfin qu’il arrêtera « de faire chier le nègre » ainsi que les femmes de ménage employées par sa famille ; je lui souhaite une bonne nuit… Je le vois s’installer dans sa voiture et sangloter au volant ; je fais un tour du pâté de maisons puis rentre chez moi.

 

J’y retrouve « La Brique »… qui s’est endormi et effondré sur une table basse, cassant mon service en porcelaine. Je le réveille, je ne suis pas contente… Je lui demande d’abord de payer, mais il met en avant qu’il m’a rendu un service, et nous convenons tacitement de nous en tenir là. J’ouvre le coffre, à tout hasard : la pierre s’y trouve toujours. Je prends mon tour de garde …

 

Clive, chez lui, entend le bruit de sa porte d’appartement qui s’ouvre… Il s’approche discrètement, repère des bruits de pas légers qui s’en vont dans le couloir ; sa porte a bel et bien été crochetée. Il vérifie que rien n’a été volé, et tombe sur un papier portant l’inscription « cado », avec une cartouche de fusil à pompe dessus…

 

Patrick et Moira sortent de cellule au matin. Big Eddie est là, qui serre la main aux flics… Il arrête Patrick quand il sort, et se montre très menaçant quoique sibyllin : « Qu’est-ce qu’on fait aux traîtres, au pays, déjà ? » Patrick lui dit sèchement qu’ils en parleront plus tard… Moira lui fait signe de la boucler. Ils quittent le commissariat après qu’on leur a remis leurs affaires, et que Big Eddie leur a parlé du gala auquel va assister Templesmith ce soir : O’Bannion veut qu’on fouille sa maison pendant son absence ; et Big Eddie n’en a rien à foutre si certains d’entre nous ont été grillés…

 

Clive, chez lui, veut renforcer sa porte, et tout de suite ! Avec notamment une serrure complexe – il compte en outre se procurer un chien de garde (un berger allemand, qu’il appellera Killer)… « La Brique » est sorti de chez moi pour se procurer du poison et des pièges à rats (trois – ou quatre ? Un dans le coffre, les autres dans les angles) ; il croise Clive devant une animalerie, qui lui demande qui était chez moi, et où était Franklin ; il lui dit qu’il a reçu une menace (sans montrer la cartouche), et qu’il pense que ça vient du jeune Noir… « La Brique » l’a-t-il armé ? Oui, avec notamment un fusil à pompe… Clive s’en va, tandis que « La Brique » passe chez lui ; il remarque la pétition mais s’en moque complètement ; Franklin est dans son appartement, il le réveille, et lui demande de lui montrer son fusil et ses cartouches…

 

Tous me rejoignent chez moi, au fur et à mesure, dans la matinée (Moira, très éprouvée, arrivera plus tard – elle m’avait cependant envoyé un coursier pour nous expliquer les ordres concernant Templesmith). Patrick arrive le premier, vers 11h, bien reposé (il était repassé chez lui après être sorti de cellule). Trevor est également là, et je lui dis que son problème est réglé. « La Brique » arrive ensuite, avec Franklin cette fois (qui parle avec son frère). Clive arrive à son tour. « La Brique », d’emblée, dit à Clive et Franklin d’arrêter leurs chamailleries à la con, et qu’il ne veut pas travailler avec des gens prêts à se tirer une balle dans le dos. Je leur dis qu’on a du boulot, et déjà assez compliqué comme ça… Clive dit que c’est bien le problème : il n’a pas confiance – et « La Brique » n’a pas à le menacer. Trevor reste stoïque, mais exhibe parfois un petit sourire (qui m’inquiète…). « La Brique » ne compte pas épiloguer, il a dit ce qu’il avait à dire. Clive semble clairement sur le départ. Nous essayons tant bien que mal de l’en dissuader. Je lui dis qu’il ne peut pas se permettre le luxe de quitter le groupe, et de contrevenir ainsi aux instructions d’O’Bannion, qui lui demandera des comptes… Mais il ne veut décidément pas bosser avec Franklin (et Trevor aussi, du coup). Patrick lui glisse discrètement qu’il ne les apprécie pas davantage, mais qu’il faut faire avec pour le moment. Franklin envisage de calmer le jeu si Clive retire ce qu’il a dit sur sa mère… mais Trevor remet de l’huile sur le feu : « S’il flingue mon frère, je le flingue… » Clive s’en va en claquant la porte, l’ambiance est on ne peut plus pesante… Patrick le suit rapidement, pour l’intercepter avant qu’il ne monte dans sa voiture – son départ le plonge dans l’embarras… À l’intérieur, « La Brique » et moi essayons de faire la part des choses, et disposons les pièges et la mort aux rats – outre la gêne quant au départ de Clive, nous sommes tous les deux un peu étonnés par l’attitude de Trevor… C’est alors que Moira nous rejoint (qui croise Clive et Patrick en pleine discussion dehors). On lui explique la situation…

 

Que faire ? Au départ, je comptais me rendre au gala auquel va assister Templesmith (pour l’approcher « socialement », et faire une diversion le cas échéant), mais les instructions semblent claires, il vaut visiblement mieux que je vienne avec les autres pour visiter sa maison en son absence… Il y aura cependant des gardes dans la demeure (au-delà de la seule guérite repérée par Clive), sans même parler des oies, que je suppose cependant être cantonnées près de l’entrée, et donc contournables. Trevor nous confirme que ce sont de très bons animaux de garde, y compris la nuit… J’en profite, n’y tenant plus : je veux parler à Trevor en privé de ce qui s’est passé, et lui dis que j’ai l’impression qu’il me paye bien mal des services que je lui ai rendus… Il me répond qu’il s’est engagé à protéger son frère, c’est tout… Et ses menaces sont plus ou moins réelles – mais je lui dis qu’il ne vaut mieux pas en faire si on n’est pas prêt à aller jusqu’au bout, surtout dans notre milieu… Il me dit qu’il comprend bien son intérêt – et je lui glisse que, de sa part, j’apprécierais que ce ne soit pas qu’une question d’intérêt…

 

Patrick et Clive reviennent enfin. Franklin est un brin méfiant, Trevor toujours stoïque… « La Brique » serre la main à Clive ; puis il dit à Franklin et Trevor qu’il n’a pas de travail à leur confier pour le moment, et qu’ils peuvent disposer. Franklin hésite, mais, au passage, tend enfin une main franche à Clive, qui la serre mollement…

 

Que faire avant de nous rendre chez Templesmith ? Nous faisons le tour des pistes. La quête d’informations concernant Mike Sargent et le mystérieux « 6X » nous conduirait à Innsmouth, mais nous n’avons clairement pas le temps de nous y rendre (d’autant que nous n’avons pas idée du temps qu’il nous faudra passer sur place). Pour ce qui est de l’entourage de Templesmith, j’ai deux adresses à creuser, celles de ses parents et des Petersen, mais les deux sont à Boston – même problème, du coup. Restent les livres : il pourrait être intéressant d’identifier l’étudiant du nom de Mortimer, et d’en apprendre davantage sur le mathématicien et astronome Andrew Stuart, mais comment ? Stanley, à la Bibliothèque, s’occupe déjà du livre que je lui ai confié, et je ne dispose pas de contacts infinis là-bas – d’autant que déléguer, en l’espèce, pourrait s’avérer plus ou moins efficace. On envisage de demander à Trevor de se renseigner, mais on abandonne cette idée – tout récemment inscrit, il vaut mieux que le jeune Noir ne fasse pas de vagues… Clive dit à Patrick de changer ou maquiller sa plaque d’immatriculation, et on reste là pour le moment…

 

(Une note cependant, une précision concernant la porte donnant dans le vide à la demeure de Templesmith : la porte a bien été refaite, pour en faire une authentique œuvre d’art, mais, avant, elle était déjà là ; seulement, elle ne donnait pas dans le vide, mais sur une partie du bâtiment qui s’est écroulée.)

 

À suivre…

Voir les commentaires

Dragon, de Thomas Day

Publié le par Nébal

Dragon, de Thomas Day

DAY (Thomas), Dragon, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, 2016, 151 p.

 

Retour à la collection « Une Heure-Lumière » récemment lancée par le Bélial’, avec son titre inaugural, Dragon, de Thomas Day – qui est aussi, pour le moment, son seul titre français, le plus long relativement, et, en toute logique, le seul à ne pouvoir (encore ?) afficher sur son bandeau promotionnel telle ou telle prestigieuse récompense littéraire.

 

Un titre qui m’attirait… alors que son pitch, là, comme ça, ne me parlait pas plus que ça, mais j’aurai l’occasion d’y revenir. C’est que Thomas Day, s’il s’est fait un peu rare ces dernières années, est à mes yeux un excellent nouvelliste – un des tout meilleurs de l’imaginaire français : il y a bien des Sylvie Lainé ou Léo Henry (ou, en fantastique, Mélanie Fazi) pour jouer dans la même catégorie de champions largement au-dessus du lot, dans des registres on ne peut plus différents, certes, mais, et a fortiori dans son genre, je ne vois guère de monde pour rivaliser. Thomas Day romancier, globalement, me parle beaucoup moins… C’est sur le terrain des textes courts et percutants (on dit « coup de poing », hein, forcément) que je l’apprécie le plus – encore qu’une longueur relative puisse lui être profitable : dès lors, le format de novella de la collection « Une Heure-Lumière » me paraissait tout désigné pour que l’auteur y exprime pleinement son art.

 

Dragon est un texte qui a eu une longue et difficile gestation – en cours d’écriture, l’auteur a tenu un blog détaillant son rapport au projet. Il revendique par ailleurs pour ce texte un certain caractère « unique » dans son œuvre, mais là je suis moins convaincu : dans sa thématique, et parfois même dans ses procédés, Dragon n’a pas manqué de me rappeler le recueil Women in Chains, à mon sens un de ses meilleurs… En tout cas, pour le coup, on est en plein Thomas Day viscéral et « adulte » – comme pour la plupart de ses nouvelles, et aux antipodes d’un roman tel Du sel sous les paupières, dont je n’ai jamais compris le succès…

 

Et donc sexe sordide dans les bas-fonds, et l’exploitation et la violence qui vont avec.

 

La Thaïlande, Pays du Sourire, dans un avenir tellement proche que ça pourrait être maintenant. Deux détails dans le cadre pour singulariser l’époque – un énième renversement de régime, tout récent, et surtout les conséquences du dérèglement climatique : la ville est envahie par les eaux, et on s’y déplace en pédalos, jet-skis, etc. Ce qui, honnêtement, n’apporte pas grand-chose… À ce compte-là, la dimension très vaguement SF de Dragon bénéficie plutôt à mon sens de la mise en avant de la transsexualité, acceptée et courante, et affichant des allures de posthumanité (thème qui me parle bien davantage). À s’en tenir là, cependant, la connotation SF du texte me donne un peu l’impression d’avoir été plaquée pour la forme – l’argument vaguement fantastique qui se dégage au fur et à mesure est sans doute d’une tout autre importance (même si plus ou moins convaincant) ; mais, globalement, Dragon est bien avant tout un polar ou thriller…

 

Qui dit Thaïlande dit prostitution infantile, hein ? Oui, c’est là le thème – sordide, vous dis-je. Mais on y sent un écœurement tout personnel de la part de l’auteur, mêlé sans doute de honte comme de crainte – renvoyant à la condition des femmes telle qu’elle était esquissée dans Women in chains (peut-être plus particulièrement dans « La Ville féminicide »). Nous y suivons pour l’essentiel un flic du nom improbable de Tannhaüser « Tann » Ruedpokanon (ce que c’est que d’avoir des parents musiciens, alors), habitué des bas-fonds et de la police « touristique » de Bangkok (encore que la prostitution infantile ne soit pas vraiment son rayon – lui, il est du côté des ladyboys, des transsexuels pas encore opérés, qu’il fréquente assidument). On ne lui impose pas moins une mission en plein dans les bordels à mioches… car un tueur – que l’on connaîtra bientôt sous le nom de Dragon – y rend la justice sauvage façon Charles Bronson ou Steven Seagal, massacrant avec habileté infâmes proxénètes et non moins infâmes touristes sexuels. Il s’agit, pour le nouveau régime, frileux quant à la question de la prostitution pédophile – aux mains de diverses mafias, chinoise en l’espèce à Bangkok –, et désireux plus que jamais de bénéficier des nécessaires apports des touristes (quels qu’ils soient, en dépit d’une façade « morale »), de se montrer discret : ne surtout pas ébruiter l’affaire, pour ne pas effrayer les clients – et, peut-être aussi, éviter de susciter des vocations… C’est d’ailleurs probablement là que se joue le récit, dans une zone de relatif flou moral – où tout incite Tann, à terme, à devenir quelque ersatz thaïlandais de l’Inspecteur Harry, le cas échéant.

 

À son habitude, Thomas Day n’y va pas vraiment avec les pincettes (ou le dos de la cuillère) : full frontal, lecteur – prends-toi la glauque réalité dans la face, et le vocabulaire n’est pas exactement PG-13. Bon, probablement tant mieux, hein… Mais pas de surprise ici. La (relative) originalité réside sans doute dans le questionnement éthique sous-tendant la trame – encore que le « questionnement » puisse paraître minime, justement : Dragon n’a au fond pas grand-chose d’un personnage grisâtre, tel qu’il est rendu ici – ses exécutions sommaires, une brève séquence de torture aussi, n’y changent rien, il est à sa manière une incarnation de la justice sinon du droit (ou alors un droit supérieur, indifférent aux contingences terrestres) ; sa suprême compétence en rajoute, lui conférant une nécessaire aura surhumaine – en fait, outre les références évoquées plus haut, on pourrait peut-être chercher quelques équivalents plus pertinents dans les comics : quelque part entre V et le Punisher, disons… Philippe Curval, dans son improbable commentaire repris au dos du bouquin et auquel je ne comprends, malgré bien des efforts, absolument rien, décrit l’auteur comme un « vengeur masqué », après tout ; ce qui n’est pas forcément rassurant, cela dit.

 

Le problème, du coup… c’est qu’on a un peu déjà lu/vu tout ça. L’intrigue en elle-même a bien quelque chose de passablement convenu, de l’entrée en matière à la conclusion inévitable ou peu s’en faut. Le cadre spécifiquement thaïlandais, l’accent mis sur le thème pas forcément si traité que ça, mais remuant par nature, de la prostitution infantile n’y changent au fond pas grand-chose : au centre, reste le vigilante plus ou moins questionnable, et sa traque forcée par un flic-lambda (pour l’essentiel – excepté le flashback musico-familial, il n’est guère défini en dehors de sa fonction que par sa sexualité), forcément bien vite séduit par sa proie hors-normes.

 

Pourtant, ça marche. Indéniablement. C’est d’une grande efficacité et, quoique dans un registre guère poétique, on va dire, Thomas Day n’a certainement pas de leçons d’écriture à recevoir de qui que ce soit. Il y a des moments assez forts – pas tant ceux où Dragon se la joue quelque peu puérilement (quand bien même à bon droit), que d’autres où l’intrigue, l’espace d’un instant, se relègue d’elle-même au second plan, pour révéler et dépeindre un quotidien au-delà du sordide, celui d’êtres bel et bien vivants débarrassés de leur encombrant stéréotype. Et puis il y a le conte final, très réussi – qui m’a ramené à La Maison aux fenêtres de papier, roman qui, à mon sens, bénéficiait surtout de ses prologue et épilogue légendaires, écrasant de leur superbe le récit central.

 

En fait, au-delà d’un pitch qui, confirmation d’après-lecture, ne m’emballe décidément pas plus que ça, Dragon bénéficie à mes yeux vraiment de sa forme, très travaillée – quelle qu’ait pu être sa gestation compliquée. Il faut évoquer ici sa structure non-linéaire, avec ses chapitres numérotés dans le désordre – procédé sans doute banal, mais utilisé avec plus ou moins de pertinence (le plus étant probablement, disons, Le Déchronologue de Stéphane Beauverger), y compris dans des œuvres antérieures de Thomas Day (la très bonne nouvelle « Eros-Center », sauf erreur, toujours dans Women in chains). Parcourant çà et là les critiques (unanimement positives) de Dragon sur le ouèbe, j’ai souvent lu des doutes à ce sujet, bizarrement – le procédé étant jugé au mieux inutile, au pire carrément malvenu. Mais pour ma part, j’ai bien apprécié : il y a un vrai sens de la construction, de la communication au meilleur moment des informations, participant de la grande efficacité de la novella – cette structuration en est peut-être même l’élément déterminant. Elle pourrait tenir du pur artifice façon thriller – genre qui, dans mes préjugés du moins, n’en a jamais manqué –, mais il y a finalement quelque chose d’autre, de bien plus intéressant et habile dans tout ça…

 

Bilan ? Eh bien, je ne suis pas très sûr de moi… C’est, au pire, « pas mal », au sens où c’est efficace et bien conçu – et ça se lit du coup avec un réel plaisir ; c’est peut-être bien plus que ça, en dépit d’une trame banale, de rajouts SF plus ou moins utiles, et de questionnements éthiques en suspens – encore que ces derniers puissent être perçus comme un atout, justement parce qu’en suspens… Au final, j’y vois probablement une novella rétive à l’appréciation « rationnelle » : on est au niveau des tripes (ou des couilles si vous y tenez) ; il y a quelque chose d’instinctif, peut-être, de réactif aussi, qui est essentiel dans Dragon… Le texte a du coup au moins le mérite de secouer un peu ; mais si je devais chercher ses véritables qualités, ce serait dans la forme.

Voir les commentaires

Blood & Thunder, de Mark Finn

Publié le par Nébal

Blood & Thunder, de Mark Finn

FINN (Mark), Blood & Thunder : the Life and Art of Robert E. Howard, introduction by Joe R. Lansdale, [s.l.], The Robert E. Howard Foundation Press, [2006, 2011] 2013, VIII + 384 p.

 

La vie et l’œuvre de Robert E. Howard ont longtemps été méconnues – ou, plus exactement, cela va en fait plus loin, elles ont longtemps été présentées sous un jour au mieux douteux, au pire parfaitement mensonger. Cela tient pour l’essentiel aux manipulations (assez incroyables…) effectuées par Lyon Sprague de Camp à partir du moment où, via d’improbables magouilles, il a mis la main sur le personnage de Conan – loin d’être la seule création de Howard, peut-être même pas la plus intéressante, mais clairement celle qui a le plus généré de ventes et de culte, au prix, là encore, de torsions invraisemblables – et au point de dissimuler le reste. Non seulement Lyon Sprague de Camp a-t-il « réécrit » les récits de Howard consacrés à Conan, colportant la légende d’ajouts nécessaires et bienvenus, profitables à des textes intéressants mais bâclés et mal conçus par l’auteur originel, mais il a aussi maquillé sous une couche vaguement hyborienne d’autres textes qui n’avaient absolument rien à voir, donnant par ailleurs sa bénédiction – dès l’instant qu’on ne contestait pas « sa » conception du personnage et de son univers – à la production de pastiches généralement des plus médiocres au mieux, intégrés dans une « saga » officielle à mille lieues des véritables préoccupations de Howard. Cette manipulation est en soi déjà assez consternante, mais elle s’est accompagnée d’une autre – portant cette fois sur la vie de l’auteur, détournée au profit d’une légende noire mettant l’accent sur l’inadaptation sociale de Howard, voire nommément sa folie, en usant d’anecdotes et témoignages détournés ; cette légende s’est d’abord propagée via des articles dans des fanzines, ce genre de choses, avant de culminer dans la biographie consacrée par les époux de Camp à Howard, Dark Valley Destiny.

 

Face à de Camp, toutefois, il y avait des fans – et notamment des gens comme Glenn Lord – qui ont progressivement soulevé le lièvre, pris conscience des déformations imposées à la vie et l’œuvre de cet auteur qu’ils chérissaient, et milité, dès lors, pour que les œuvres de Robert E. Howard soient traitées avec le respect qui leur était dû ; ce qui imposait tout naturellement, en parallèle, de réévaluer la vie de l’auteur au regard des faits. Une entreprise de longue haleine, qui n’a en fait abouti que très récemment : somme toute, les textes originaux n’ont été livrés au public (ou re-livrés dans le cas de ceux, nombreux, qui avaient été publiés à l’époque dans les pulps, qu’il s’agisse de Weird Tales ou d’autres titres fort importants alors mais davantage tombés dans l’oubli depuis) dans toute leur pureté, via des éditions pleinement respectueuses (et tendant à l’exhaustivité), que depuis le changement de millénaire… Une véritable redécouverte. Ce mouvement, parallèlement, s’est donc accompagné d’un travail d’ordre biographique, d’abord mené dans des fanzines – ne serait-ce que pour y contester sur des points précis les allégations de Lyon Sprague de Camp, d’abord en sa présence d’ailleurs. Des ouvrages plus amples ont progressivement été consacrés au sujet, comme la biographie fondatrice de Glenn Lord, The Last Celt, ou l’anthologie critique de Don Herron, The Dark Barbarian. Tous ces éléments, et bien d’autres encore, figurent dans le dernier chapitre (« Mythology ») du présent ouvrage de Mark Finn, mais ils me paraissent un préalable indispensable à sa bonne appréhension. Il a en effet participé de ce mouvement à l’heure de la redécouverte de Howard : Blood & Thunder, dès lors, constitue probablement la biographie de référence de Howard au regard des informations dont nous disposons aujourd’hui. Ce qui ne signifie pas, loin de là, que le travail est achevé : il s’agit là de la seconde édition de cet ouvrage, et l’auteur évoque déjà des changements significatifs, dans certains chapitres du moins, par rapport à la première… Cette biographie n’a donc rien de « définitif », pour reprendre l’expression courante et ô combien contestable. Mais elle constitue bel et bien, pour l’heure, une mise au point essentielle (je lui reprocherais cependant une chose à cet égard : l’absence de notes précises, de véritable appareil scientifique, disons…).

 

Cependant, Mark Finn ne s’en tient pas à l’évocation froide de la vie et de l’œuvre de Robert E. Howard, façon catalogue de dates et de nouvelles. Il s’agit certes de combattre les assertions de Lyon Sprague de Camp, mais aussi – et c’est sans doute ce qui contribue à la singularité de l’ouvrage – de défendre une thèse, faisant ressortir des aspects jusqu’alors trop négligés de ce sujet, à en croire l’auteur tout du moins. Notamment, Mark Finn, texan lui-même, entend montrer l’importance du Texas pour Robert E. Howard, et son influence cruciale dans son œuvre (un aspect sur lequel appuie aussi Joe R. Lansdale dans sa préface). Une question d’identité, à bien des égards. Et, je plaide coupable, une question qui le plus souvent me laisse totalement froid – a fortiori quand la revendication d’identité débouche sur une « fierté » qui m’a toujours dépassé, la mise en avant de la singularité à cet égard pouvant en définitive s’avérer vite « excluante »… Préjugé de ma part : le fait est que cette question a souvent sa pertinence, que je le veuille ou non. Mark Finn a sans doute bel et bien déniché quelque chose d’intéressant, et son argumentaire est le plus souvent convaincant, qui inscrit l’œuvre dans un contexte nécessairement influent ; et on a en fait bien des témoignages, au-delà de la seule analyse et interprétation des fictions, toujours délicate, de l’importance du contexte texan aux yeux de l’auteur – qui, par exemple, y revient souvent dans sa correspondance (notamment celle, légendaire, qu’il a entretenue avec H.P. Lovecraft, et qui, au fil de lettres interminables et passionnées portant notamment sur leur célèbre controverse opposant la barbarie et la civilisation, revient souvent sur le contexte texan et plus largement l’idée de « frontière »). Pas n’importe quel Texas, par ailleurs : celui des booms pétroliers du début du XXe siècle, avec ses villes-champignons qu’écumait le père de Robert, le docteur Isaac Howard, traînant bon gré mal gré sa famille derrière lui, jusqu’à finalement s’installer à Cross Plains (les premières années de sa courte vie, Howard n’a cessé de déménager – ce qui ne lui a sans doute pas facilité la tâche pour ce qui est de se faire des amis…). Un cadre très particulier, et dont Howard ne pouvait se détacher, mais qui pouvait susciter des réactions très diverses : le créateur de Conan admirait la « frontière » et l’esprit pionnier, mais haïssait littéralement les booms pétroliers et leurs effets concrets… incursions à ses yeux d’une civilisation corruptrice et bien autrement vulgaire, génératrice de difficultés insolvables. « Son » Texas, dès lors, a peut-être quelque chose de vaguement idéalisé – faisant le tri, gardant le meilleur et rejetant violemment le pire, autant que possible du moins ; mais c’était sans doute une tâche bien difficile dans l’absolu, et la vie de Robert E. Howard, qui n’avait sans doute pas grand-chose d’un « pionnier » au regard de l’acception courante du terme (sur le plan littéraire c’est différent, étrange ironie…), suscitait bel et bien le doute et l’incompréhension (mutuelle sans doute) parmi ses compatriotes, qui ne pouvaient guère concevoir qu’un homme puisse gagner de l’argent en écrivant des livres, ce qui, à l’évidence, n’a jamais été un « vrai métier »… D’où son lot de frustrations. Mais qui ne font dans un sens que confirmer l’essentiel : bonne ou mauvaise, l’influence du cadre texan ne fait guère de doute.

 

Une influence qui, par ailleurs, se double d’un folklore précis (outre celui, parallèle, des esclaves, qui aura lui aussi, à terme, son influence – voyez par exemple « Les Pigeons de l’enfer »), et de pratiques culturelles déterminantes pour Howard. Mark Finn s’étend ainsi sur la tradition du « tall tale », sur ces menteurs gouailleurs aux anecdotes délibérément grossies jusqu’à l’absurde – un procédé qui ne manquera pas de laisser son empreinte sur Howard, et dont il usera volontiers, même si essentiellement dans ses récits humoristiques à la première personne, qui s’y prêtaient le plus : les histoires « de boxe » du marin Steve Costigan, et les westerns « légers » mettant en scène Breckinridge Elkins et son impayable famille (autant de textes que je n’ai pas lus, et qui ne seront a priori pas réédités chez Bragelonne, zut, mais dont je suis maintenant très curieux – ce qui n’était pas garanti avant la lecture de cet ouvrage…).

 

La famille… Un autre point crucial, sans doute. Et tout particulièrement en ce qui concerne la mère de Howard, Hester : une femme fragile à certains égards, souffrant de tuberculose, et dont le rapport à son fils unique avait sans doute quelque chose d’excessivement possessif ; Howard a passé la quasi-totalité de sa vie auprès de sa mère, à la « soigner ». C’est un point essentiel de la « légende », et qui a fort logiquement débouché sur d’inévitables raccourcis – on a notamment parlé d’Œdipe, forcément… Un point de plus rapprochant Robert E. Howard de son correspondant H.P. Lovecraft, d’ailleurs. Mais il est vrai que la mort de Robert E. Howard a forcément influé sur cette perception (au-delà de la mythologie qui s’est greffée sur les faits, les mensonges ou déformations portant sur un prétendu poème d’adieux laissé dans sa machine à écrire, ou l’histoire de sa virée en voiture dans le désert…) : quand Robert a appris que sa mère, sombrée dans le coma, n’en sortirait jamais, il s’est suicidé… Il avait seulement trente ans (dans un touchant texte « fictif » introduisant la première partie de l’ouvrage, Mark Finn fait joliment prendre conscience de ce fait en lui-même extrêmement poignant – le petit Robert, quand il achète son premier numéro d’Adventure, a quinze ans… et a déjà vécu la moitié de sa vie). Les passages consacrés au suicide de Robert E. Howard sont très douloureux – et troublants, inutile de prétendre le contraire : même en évacuant les racontars « mythologiques », même en insistant sur le fait qu’il s’agissait là d’une préoccupation ancienne de l’auteur (mais seuls ses proches, et le tout premier cercle encore, savaient ce qu’il en était au juste des idées noires et pulsions morbides du jeune homme – qui ont pris par surprise ses correspondants plus éloignés tel Lovecraft), tout en faisant la part de l’impulsion, les conditions de la mort de Howard ont quelque chose qui met profondément mal à l’aise, et qui demande sans doute à être plus profondément analysé (mais pas « à vol d’oiseau », comme c’était le cas jusqu’alors).

 

Sans doute faut-il parler ici, d’ailleurs, du grand amour de Howard – sa relation avortée avec Novalyne Price a elle aussi acquis des traits légendaires (au-delà du livre qu’elle y a consacré – plus ou moins en réaction aux allégations des époux de Camp, si je ne m’abuse –, One Who Walked Alone, toujours reconnu comme essentiel à la compréhension du créateur de Conan et compagnie). Rien d’étonnant à cela, sans doute : au-delà des maladresses et de l’excentricité, disons, du personnage de Howard, on est là devant un solide matériau pour une romance pleinement littéraire ; compliquée, hors-normes, mais pas moins touchante (et douloureuse…), bien au contraire – d’autant que Novalyne Price elle aussi a quelque chose d’un personnage (sans même s’arrêter à l’influence qu’elle a pu avoir sur certains textes howardiens, à moins que ce ne soit prendre les choses à l’envers – on cite ici souvent « Les Clous rouges »…).

 

On pourrait, j’imagine, prolonger ces développements sur l’entourage de l’auteur, bien d’autres aspects pourraient être pris en compte – des lointains correspondants à ses adversaires locaux, pour les matchs de boxe organisés à la fabrique de glace… Mais sans doute est-il temps d’en venir à l’œuvre.

 

Une œuvre étonnamment prolifique. Howard est mort à trente ans seulement, mais a livré quantité de textes, dans bien des genres différents – même si en vue d’un unique débouché ou presque : les pulps. Associé pour toujours aux yeux des amateurs de littératures de l’imaginaire à Weird Tales (dont il était un des « trois mousquetaires », selon l’expression consacrée, postérieure – les deux autres étant H.P. Lovecraft et Clark Ashton Smith ; on peut noter, d’ailleurs, que, des trois, il était incontestablement celui qui avait le plus de succès), Howard a publié dans bien d’autres revues – généralement bien plus profitables, d’ailleurs (ne serait-ce que parce qu’elles payaient souvent à l’acceptation du texte, Weird Tales repoussant au mieux à la publication). Très tôt convaincu qu’il voulait devenir un auteur professionnel (ses expériences scolaires et ses premières tentatives d’exercer un métier « normal » lui ayant laissé très vite une mauvaise impression, c’est rien de le dire), Howard a nécessairement dû arroser un peu partout – au prix d’un travail acharné. Ses récits consacrés à Steve Costigan et, plus tard, à Breckinridge Elkins sont probablement ceux qui se sont avérés les plus rémunérateurs – alors qu’on tend sans doute à les mettre un peu de côté aujourd’hui. Par ailleurs, il prisait par-dessus tout les récits historiques, souvent situés dans un cadre proche-oriental ou moyen-oriental, passablement fantasmé à l’occasion. Mais il n’en reste pas moins associé à l’heroic fantasy naissante (manière déguisée de faire de l’historique ?) – ou plus exactement, selon l’expression ultérieure de Fritz Leiber, au genre, qu’il a probablement fondé, dit sword’n’sorcery ; à distinguer, sans doute, des premiers apports anglais en matière de fantasy moderne, en ce que ses histoires relevaient plus d’une tradition proprement américaine, à rapprocher probablement du polar hard-boiled (inévitablement, il y a une comparaison avec Tolkien, que je trouve plutôt malvenue…). Ses personnages de Kull et de Solomon Kane sont apparus somme toute assez tôt – même si Bran Mak Morn (peut-être bien mon chouchou) est sans doute encore antérieur, dans sa première conception du moins, à concrétiser plus tard (ce qui sera aussi le cas d’El Borak, dans un autre domaine). Mark Finn ne s’attache pas forcément à décrire en long et en large ces divers « cycles » à héros récurrents – ce que je trouve un peu regrettable, d’ailleurs ; à ce compte-là, c’est probablement Kull qui s’en tire le mieux, pour des pages tout à fait passionnantes, mettant bien en avant la singularité de l’œuvre.

 

Et puis il y a Conan – pour un long chapitre, le plus long du livre… mais dans cette deuxième édition seulement. Les lecteurs de la première s’étaient en effet étonnés, et n’avaient pas manqué de mettre en avant leur déception, des développements somme toute très brefs de Mark Finn à l’égard de la plus célèbre création de Robert E. Howard – pourtant à redécouvrir, débarrassée des « ajouts » de Lyon Sprague de Camp. Mark Finn en a pris acte, et a gonflé son chapitre… sans doute un peu à regret : l’idée, après tout, était de retrouver Howard derrière et au-delà de Conan – de briser la domination plus ou moins justifiée des récits de l’Âge Hyborien sur le reste de l’œuvre de l’auteur. En fait, Mark Finn le confie – dans un aveu qui me paraît assez répandu chez les exégètes de Howard : il n’aime pas plus que ça Conan, au fond… Mais il s’exécute, dans un long chapitre bien détaillé, révélateur par ailleurs d’une certaine ambiguïté de sa part : globalement, au long de cet ouvrage, Mark Finn se montre plutôt « bon public » – ce qui n’a rien d’étonnant, c’est peut-être même la moindre des choses, mais cela peut s’avérer dommageable à l’occasion. C’est parfois vrai dans ce chapitre aussi, où l’enthousiasme dont il fait preuve ne convainc pas toujours, loin de là (son analyse, parfois, me paraît d’ailleurs un peu trop tirée par les cheveux – ainsi quand il met en avant une conception délibérée et ordonnée des premiers récits de Conan, qui me laisse assez perplexe, où quand il entend afficher la « cohérence » de l’Âge Hyborien, contre sa réputation traditionnelle de « patchwork » – là, je ne suis vraiment pas convaincu, et la comparaison qu’il glisse inévitablement avec la Terre du Milieu me paraît franchement absurde, tant les deux projets n’ont rien de commun… Je le suis volontiers, par contre, dans son analyse du monde de Conan comme illustrant sa conception de la barbarie et de la civilisation, ce qui n’a sans doute pas grand-chose de surprenant). Mais on en retient peut-être davantage, cette fois, les critiques inévitables, même chez un fan on ne peut plus fan, des pires récits « à formule » du Cimmérien… avec leur sorciers et monstres interchangeables, et leurs demoiselles gentiment dévêtues pour guigner la couverture le cas échéant. En définitive, même réécrit de la sorte, ce chapitre renforce donc l’idée initiale : au-delà de l’apport essentiel des récits de Conan, il y a une œuvre entière qui, pour être moins connue (encore que la dimension Conan ne soit pas forcément « connue » elle non plus, tant elle a été excessivement déformée, via, au-delà même des traficotages de de Camp, les cruciaux comics de la Marvel et le film de John Milius – sévèrement critiqué, comme d’hab’…), n’en est pas moins fort intéressante, et parfois bien davantage.

 

Globalement, le livre de Mark Finn est bien fait, d’une lecture passionnante, et riche de développements bien vus, souvent tout à fait convaincants. Il pèche cependant par endroits. Comme mentionné plus haut, je regrette qu’il n’adopte pas d’appareil scientifique – mais il est vrai que le ton ne l’est guère par ailleurs (on peut s’étonner, tout de même, des « explications » avancées dans les brèves notes à propos de la deuxième édition, sur le caractère incomplet des deux derniers chapitres dans la première livraison – au seul motif que l’auteur avait « manqué de temps »…). Je regrette aussi un peu qu’il se montre globalement tant « bon public » ; il est vrai que je ne saurais pour ma part me présenter comme un authentique « fan » de Howard, ce qui me porte peut-être à des jugements plus sévères et plus ou moins fondés – encore qu’un exégète admiratif puisse se montrer extrêmement critique avec bien plus de pertinence. Sur ces deux points, inévitablement peut-être, à plus ou moins bon droit sans doute, je ne peux m’empêcher de comparer l’entreprise de biographie howardienne réalisée ici par Mark Finn, à celle qu’a réalisé S.T. Joshi par rapport à Lovecraft – il est vrai que le volume est tout autre, et l’ambition de même, du coup, mais, non, Blood & Thunder n’est vraiment pas I am Providence… Cela dit, ce ne sont là que des questions d’attentes plus ou moins concrétisées, elles sont très personnelles et ne prêtent sans doute guère à conséquence. J’imagine que la relative subjectivité de l’ouvrage est du même ordre ; elle ne pose pas de problème, le plus souvent, mais c’est parfois plus délicat – et si l’on comprend bien la colère qui saisit Mark Finn quand il évoque, dans son dernier chapitre ô combien édifiant, Lyon Sprague de Camp, je ne peux m’empêcher de regretter, par exemple, que la science-fiction en tant que genre (notamment la SF « campbellienne », par opposition aux vieux space op’, etc.) et en tant que communauté en fasse les frais, façon dommage collatéral, d’une manière que rien ne justifie vraiment (et qui se fait l’écho des vaines querelles de clochers opposant les différents genres de l’imaginaire, dont on subit parfois encore aujourd’hui de pénibles escarmouches)… Parfois, enfin, je regrette un peu que la profonde sympathie, bien légitime, exprimée par l’auteur pour son sujet débouche sur quelques considérations hasardeuses, peut-être – ou, surtout, des refus d’obstacle ; il prend systématiquement la « défense » de Howard, sur tous les points quels qu’ils soient (mais voyez par exemple la question des « ennemis »…), et, désireux d’expurger la biographie de Howard de ses éléments de légende, ce qui est parfaitement louable bien sûr, il s’aveugle peut-être un peu à l’occasion – ainsi, notamment, dans le rapport de Howard à sa mère et peut-être aussi à Novalyne Price ; et Mark Finn est tellement obnubilé par le besoin de démontrer que Howard, notamment en rapport avec son suicide, n’était pas « fou » (mais qu’est-ce que ça veut dire, « fou » ?), qu’il en vient à balayer un peu trop vite la composante pathologique du personnage – il n’est pas dit que dresser un semblable voile pudique sur les mystères les plus troublants de la personnalité de Howard soit la meilleure manière de le « réhabiliter », si tant est qu’il ait besoin de l’être sous cet angle…

 

Des critiques pour le principe. Globalement, j’ai beaucoup aimé cette biographie, instructive et pertinente. Elle pourra d’ailleurs vraisemblablement intéresser des lecteurs qui, sans être des « fans » à proprement parler, se montrent curieux d’un sujet qui le mérite bien – ô combien.

Voir les commentaires

The Starry Wisdom Library, de Nate Pedersen (ed.)

Publié le par Nébal

The Starry Wisdom Library, de Nate Pedersen (ed.)

PEDERSEN (Nate) (ed.), The Starry Wisdom Library, rare book cataloging by Jonathan Kearns, illustrations by Liv Rainey-Smith, design by Andrew Leman, Hornsea, East Yorkshire, PS Publishing, 2014, 176 p.

 

« No weird story can truly produce terror unless it is devised with all the care and verisimilitude of an actual hoax. »

 

Oui, je sais, c’est mal de commencer par une citation, mais pour le coup celle-ci – tirée d’une lettre de H.P. Lovecraft à son comparse Clark Ashton Smith en 1930 –, pour être très connue, me paraît assez indispensable. Ce principe tout personnel, en tout cas, est d’une certaine importance dans l’œuvre lovecraftienne, notamment quand il est mis en rapport avec une de ses plus célèbres créations, le livre maudit par excellence : le Necronomicon d’Abdul Alhazred. C’est connu : du vivant même de Lovecraft, il se trouvait des lecteurs pour croire à l’existence réelle de ce livre, référence indépassable pour ce qui est des magouilles des Grands Anciens et compagnie… Lovecraft n’était probablement pas du genre à souhaiter « tromper » concrètement qui que ce soit (quitte à glousser un brin, en bonne compagnie, de la candeur de certains de ces lecteurs), mais a su utiliser avec astuce ce mécanisme littéraire, de même qu’un certain nombre de ses camarades affiliés à son « cercle ». Son « Histoire du Necronomicon » témoigne de son sérieux en l’espèce – constituant sans doute plus un document de travail qu’autre chose, mais fournissant dès lors une base « sérieuse » pour des utilisations ultérieures.

 

On voit là toute la différence entre la création lovecraftienne originelle, et les entreprises postérieures et malvenues de gens essayant de rédiger « leur » Necronomicon – le « vrai », forcément. Lovecraft s’y était bien sûr toujours refusé. Et il avait bien raison… Pour des raisons diverses, eu égard aux approches très variées de ces entreprises, ça ne marche tout simplement pas : le canular est raté, c’est mal fait, entre sourires en coin un peu trop appuyés et rendus grossiers du « texte original », on n’y croit pas un seul instant, on ne peut pas y croire (ou faire semblant, plus exactement) – ceci est particulièrement vrai du Necronomicon édité par George Hay, absolument dénué du moindre intérêt ; le cas de la bouse de Simon est sans doute un peu différent, même si cet aspect entre en compte. Il n’en reste pas moins que, couché sur le papier, le grimoire impie perd toute sa malignité pour devenir un bête livre de cuisine sans rien de fascinant…

 

Le présent ouvrage est bien différent – et autrement plus futé : dans un sens, il revient aux sources du procédé, et constitue dès lors une belle illustration de la déclaration d’intention de Lovecraft. Et, du coup, cette fois, le canular fonctionne, parce que, au-delà de la complicité acquise du lecteur, les auteurs prennent soin de maquiller intelligemment leur contrefaçon en lui conférant une aura d’authenticité troublante, jouant, comme souvent chez Lovecraft, d’une érudition apparente, s’appuyant sur un appareil critique bien digne des recherches universitaires les plus absconses. Il y a sans doute quelque chose de Borges là-dedans, par ailleurs…

 

Il ne s’agit donc pas, ici, de retranscrire directement tel ou tel « livre maudit », mais d’en dresser un catalogue – en usant du prétexte bien vu d’une vente aux enchères, via la firme Pent & Serenade, la plus importante jamais réalisée en matière de livres d’occultisme, à partir du fonds incroyable (eh eh) de l’Église de la Sagesse Étoilée, de Providence, Rhode Island, démantelée en 1877 (elle figure dans la nouvelle « The Haunter of the Dark », une des dernières de Lovecraft, voire la dernière – notamment connue pour être celle où il se venge et tue Robert Bloch, lui rendant la pareille après « The Shambler of the Stars » ; Bloch y reviendra après la mort – la vraie… – de Lovecraft, dans « The Shadow from the Steeple »). Vente qui n’aura cependant jamais lieu… Reste le catalogue, heureusement.

 

Car le présent ouvrage est un (très joli) fac-similé du catalogue dressé spécialement à cette occasion par la maison pour éclairer les enchérisseurs sur la valeur incroyable de ce fonds, renfermant bien des merveilles : Pent & Serenade livre donc un ouvrage pointu, à la mesure des attentes des clients autant que de la réputation de sérieux de la firme, où chaque lot se voit précisément décrit, à grands renforts de notions de bibliophilie très techniques, mais aussi commenté par les meilleurs érudits du domaine – hommes et femmes de science, occultistes, quelques fantastiqueurs aussi (la liste est longue, débouchant sur d’amusantes notices biographiques pour le moins fantaisistes – en dehors de Lovecraft lui-même, bien évidemment pour la notice du Necronomicon, conçue à partir de son « Histoire du Necronomicon » et de la longue citation de « L’Abomination de Dunwich », on peut citer quelques noms récurrents dans le milieu, par exemple Ramsey Campbell, S.T. Joshi, mais seulement pour une sorte de préface, Robert M. Price, Darrell Schweitzer et bien d’autres).

 

Or ce catalogue, dans sa globalité, est conçu avec une très grande subtilité – plongeant bien aux sources du canular lovecraftien. Ainsi, on trouvera dans le fonds de l’Église de la Sagesse Étoilée bien des ouvrages, recouvrant une conception « large » de l’occultisme : non, tous les livres présentés ici ne sont pas nécessairement d’obscurs grimoires traitant ouvertement des Grands Anciens, ou d’autres terribles réalités secrètes comparables dans leur ampleur ; on peut y trouver des livres bien plus communs dans leur sujet, quand bien même de fort belles pièces, traitant d’alchimie, par exemple, ou encore de thématiques on ne peut plus éloignées de l’horreur pure – ainsi des cultes saphiques, ce genre de choses. Tous ne sont pas effrayants, d’ailleurs – bon nombre sont même tout à fait « innocents » ! Et oubliez le cliché du livre relié en peau humaine, avec ses fermoirs étranges, et jadis enchaîné dans quelque obscure bibliothèque secrète ; ce genre de choses ne concerne, très éventuellement, que des livres particulièrement exceptionnels – la maison Pent & Serenade imposant alors des conditions particulières à l’accès aux ouvrages avant leur vente : il y a bien des précautions à prendre avant de consulter un grimoire aussi terrible que le Necronomicon (oui, l’Église de la Sagesse Étoilée en avait forcément un exemplaire inconnu dans son fonds – une édition en latin du XVe siècle), et la firme ne saurait être tenue responsable des conséquences ; mais d’autres ouvrages peuvent nécessiter des mesures spéciales : par exemple, on demandera à ces dames de bien vouloir quitter la salle lors de la présentation de Las Reglas de Ruina

 

Autre belle astuce directement reprise à Lovecraft : émailler le catalogue, riche en ouvrages purement imaginaires (dont un bon paquet que je n’avais jamais vus nulle part, et que je suppose, sans en être bien certain, avoir été inventés pour l’occasion), de références à des livres authentiques – on trouve ainsi parmi les lots L’Image du Monde de Gautier de Metz, ou encore le dérangeant De masticatione mortuorum in tumulis. Par la simple proximité, ces ouvrages rendent les autres « plus authentiques » ; le lecteur est sans doute parfaitement conscient de l’astuce (espérons-le !), mais peut dès lors s’amuser à trier le vrai du faux… et être à l’occasion surpris de ce que la réalité a pu produire, qui n’a pas forcément de leçons à recevoir de la fiction. On notera cependant que les notices de ces ouvrages bien réels peuvent sans doute passablement s’éloigner de leur véritable contenu – de même que certains auteurs prennent des libertés avec le canon lovecraftien, d’ailleurs (parfois pour le mieux : une des meilleures notices à mon sens est celle, particulièrement longue, de John Paul Langan consacrée aux Mystères du Ver, qui dresse une complexe histoire éditoriale avant et après le seul De Vermis Mysteriis de Ludwig Prinn, auquel on s’arrête le plus souvent ; c’est parfois plus déconcertant : Karin S. Tidbeck attribue ainsi les Cultes des Goules à une Mme Isabeau de Vézelay – le traditionnel comte d’Erlette passe à la trappe, du coup, et tant pis pour l'ouvrage d'Antoine Téchenet…). Cet effet de réel tient aussi en partie aux nombreuses allusions faites au fil des notices à des personnages ayant réellement existé, des célébrités au premier chef, name-dropping presque naturel dans un cas pareil : certains sont sans doute inévitables, comme John Dee ou Pierre Borel, auxquels Lovecraft lui-même se référait directement ; mais d’autres sont plus inattendus, ainsi, pour s’en tenir à quelques hommes de lettres, François Villon, le marquis de Sade, Lord Byron ou encore… Lewis Carroll (le dernier lot est une lettre, toute récente au moment de la vente, de Charles Lutwidge Dodgson à Alice Liddell…).

 

Les notices, par ailleurs, se montrent d’autant plus réjouissantes qu’elles sont généralement très subtiles – n’abordant les thématiques propres au soi-disant « Mythe de Cthulhu », entendu largement, que par la bande, au travers d’allusions cryptiques (d’autant que le lexique lovecraftien, comme chez l’auteur lui-même et certains autres dans son « cercle », est trituré, les noms « classiques » pouvant adopter des graphies très diverses) et d’autant plus saisissantes. Certes, tout le monde ne se montre pas aussi malin… Inévitablement, au regard du grand nombre des notices et des intervenants, il y a des ratages : le pire à mon sens est incontestablement l’article consacré par Edmund Phillips Berglund au Cultus Maleficarum de Jean-Louis de Hammais, qui balance frontalement et sans la moindre précaution des révélations sur le culte de Cthulhu (peu ou prou officiel !) en France et en Angleterre… Exactement ce qu’il ne fallait pas faire, à mon sens du moins – c’est heureusement un cas à part, dont la maladresse ressort du coup d’autant plus. Ce problème se pose sans doute différemment pour les ouvrages censément plus récents, il est vrai, et les dernières notices m’ont souvent paru moins intéressantes, globalement, que celles portant sur d’authentiques grimoires bien anciens – pouvant même renvoyer à la préhistoire la plus mystérieuse… Sans surprise, j’imagine. Cela dit, dans l’ensemble, ce n’est pas gênant. Mais on peut citer d’autres ratages, éventuellement (en mettant là encore l’accent sur le contraste, le reste du livre étant bien mieux pensé) ; par exemple, The Book of Azathoth, tel qu’il est évoqué par Glynn Owen Barrass : ce livre du Diable, du coup accolé à « l’Homme Noir », nommément Nyarlathotep, et signé par les sorcières, est par essence hors de tout contexte éditorial – mais c’est le cas de bien d’autres, forcément (surtout parmi les plus anciens) ; le problème ici est que la notice s’en tient au pur folklore, sans jamais illustrer la singularité de la pièce, paradoxalement …

 

Or c’est souvent là que ce catalogue se montre très fort : il traite en effet tant du texte que de l’objet, du livre « physique », en renvoyant à un exemplaire précis, qui est traqué au fil des siècles, passant entre les mains des écrivains, des imprimeurs et d’une cohorte d’acquéreurs et d’héritiers, annotant parfois leur bien d’une main tremblante autant qu’enthousiaste, jusqu’à finir, sans qu’on sache toujours très bien comment, dans la très riche bibliothèque de l’Église de la Sagesse Étoilée… Ces différents aspects sont en fait indissociables, et les notices les plus brillantes, ici, enchaînent les chouettes idées qui font une bonne part de la « personnalité », disons, de ces grimoires.

 

Mais bien évidemment, il y a aussi le contenu : j’ai évoqué sa variété et sa subtilité globale, mais, au-delà, les idées ne manquent pas, la plupart du temps, qui réjouissent le lecteur – même si l’on peut à l’occasion se sentir un peu assommé, peut-être, par la densité des informations (lire ce livre d’une traite n’est pas forcément conseillé – eh…). Les auteurs des notices multiplient ainsi les incursions dans l’ésotérisme le plus hermétique, pour en dégager des notions troublantes autant que fascinantes, d’ordre métaphysique ou théologique, ou autre encore ; des systèmes sont mis en place, des théories suggérées et testées, dans une frénésie d’inventions tenant du délire, et pourtant remarquable de cohérence – impression renforcée par les quelques renvois d’un texte à l’autre, sans doute.

 

The Starry Wisdom Library est donc globalement un très bel ouvrage – plein d’idées, bien pensé et subtilement accompli. Un modèle dans son genre. Mais – là aussi ? – l’aspect « physique » doit être pris en compte, et c’est à nouveau une réussite : solide couverture avec jaquette, fac-similé précis à la mise en page travaillée, émaillé de quelques éloquentes illustrations de Liv Rainey-Smith (j’en aurais bien pris davantage, cela dit…) – c’est vraiment du beau boulot.

 

(Bon, côté réalisation, il y a sans doute un truc qui coince : il y a un certain nombre de passages « en français dans le texte », qu’on qualifiera poliment d’un brin approximatifs – je suppose qu’il en va de même pour bien d’autres citations dans d’autres langues… Mais c’est rigolo, en même temps.)

 

Un fort joli ouvrage, donc – amusant mais conçu avec le plus grand sérieux, aussi subtil que dense, fascinant en définitive. Une lecture qui réjouira sans doute bon nombre d’amateurs de Lovecraft et de lovecrafteries, et – cela va sans dire – sans doute une mine d’inspirations toute désignée pour vos parties de L’Appel de Cthulhu et compagnie (c’est sans doute bien plus intéressant et enrichissant que le supplément Necronomicon & autres ouvrages impies, d’ailleurs)…

Voir les commentaires

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (05)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Arkham Connection (05)

Cinquième séance de la campagne de L’Appel de Cthulhu maîtrisée par Cervooo. Vous trouverez les premiers comptes rendus ici, et la séance précédente .

 

La joueuse incarnant la flingueuse Moira était absente. Étaient donc présents le bootlegger Clive, l’homme de main Johnny « La Brique », le perceur de coffres Patrick, et ma « Classy » Tess, maître-chanteuse.

 

Aux environs de la demeure d’Hippolyte Templesmith, planquée dans les bois, je surveille les allées et venues, mais ne vois pas grand-chose : un jardinier professionnel chez un voisin, le nom « Campbell » est inscrit sur le camion ; des voitures assez onéreuses de temps à autre… Au bout d’un moment, quelqu’un sort de chez Templesmith en voiture ; j’essaye de distinguer la plaque d’immatriculation, mais n’y parviens pas, d’autant que j’entends des chiens qui aboient non loin derrière moi (et que des dames en train de se promener cherchent à calmer…) ; je parviens à m’éclipser, et retourne à ma voiture… Je guette un temps le trafic, mais un voisin semble avoir repéré mon véhicule, je ne peux décidément pas rentrer sur place : je rentre chez moi, mais après avoir fait quelques détours au cas où…

 

« La Brique » et Franklin, après avoir réglé son compte à Beekman, sont montés dans un taxi du Trèfle. Franklin est excité, il a assouvi un besoin de violence… mais répète qu’il n’est pas habitué à la discrétion : quand sa maman et lui braquaient des banques, c’était bruyant… Au bout d’un moment, il allume un gros joint dans le taxi – le conducteur, Sean, montre clairement qu’il n’apprécie pas, mais Franklin soutient son regard… « La Brique » lui suggère gentiment de ne pas faire ce genre de choses, pouvant nuire à des gens qui les aident… Franklin tend son joint au conducteur, puis, voyant qu’il ne s’en saisit pas, en conclut que « les Blancs ne savent pas ce qu’ils ratent »… « La Brique » laisse Franklin à l’hôtel où il l’a installé, puis va voir si Big Eddie est de retour, à la villa d’O’Bannion – mais Big Eddie s’est rendu à la veillée funèbre de Sean O’Malley, au Paddy’s, et « La Brique » y va donc – en passant d’abord chez moi.

 

Patrick, Clive et Moira, qui ont enlevé Bridget, vont dans un entrepôt peu utilisé (surtout depuis la pénurie d’alcool), dans une zone industrielle délaissée au nord-est d’Arkham ; Bridget est à l’arrière de la voiture, entre Clive et Moira, assommée… sauf qu’elle simulait : elle tente de mordre Clive au bras, il évite et lui file un gros gnon pour l’assommer de nouveau, sa plaie s’ouvre encore, elle tombe dans les pommes alors qu’elle commençait à hurler : « Mor… » Ils emmènent Bridget dans l’entrepôt (Clive en a la clé).

 

Chez moi, Trevor est absent. J’attends au cas où d’autres me rejoindraient, c’est bientôt le cas de « La Brique », et on va à la veillée funèbre au Paddy’s ; dans la voiture, il me dit ce qui s’est passé chez Beekman, je lui dis en retour ce que j’ai fait (et que je n’ai pas de nouvelles des autres). Le speakeasy est assez bondé : hommes et femmes, criminels ou pas… Le cercueil est ouvert au milieu de la pièce – on remarque que le cadavre a un derringer dans sa poche de veste. J’entends des gens qui gloussent en se moquant un peu de « La Brique », qu’ils appellent « P’tit Doigt » (il lui manque une phalange…). Pas mal de monde boit du « whisky-tonic ! » (cocktail à la mode, surtout chez les plus jeunes, à base de Miska-Tonic !). J’entends des rumeurs çà et là : on dit par exemple que ça bouge dans le commerce du haschisch, et qu’il y a des Noirs qui morflent… « La Brique » entend des convives qui se disputent à propos de Franklin : le jeune homme a ses partisans (parce que c’est le fils de Ma), mais aussi ses détracteurs, qui s’arrêtent au fait que c’est un nègre… J’avais entendu parler il y a quelque temps de cela d’un tueur à gages anglais que O’Bannion avait envoyé chier : il est là, il sirote une bière, sans s’intégrer à la moindre discussion.

 

Dans l’entrepôt, les autres ligotent Bridget au cas où (les bras dans le dos, la corde qui revient vers l’avant pour immobiliser aussi ses jambes, de sorte que l’ensemble se resserre si la fillette se débat). Ce n’est pas une tâche de tout repos, et ça leur fait bizarre : c’est une enfant, quand même… Moira soigne sa plaie, et répète aux autres qu’il ne faut pas cogner aussi fort… Clive s’entretient avec ses comparses : c’est bizarre qu’elle ait encore appelé Mortimer dans la voiture, comme un sauveur (c’était presque : « Ô mon Dieu ! »)… Clive, en la ficelant, a remarqué des traces d’automutilation sur ses jambes – une transcription enfantine et grossière, malaisée sans doute du fait que la fillette se livrait à cette représentation sur elle-même, du symbole de la pierre. Quand Bridget se réveille, elle hurle, et cherche à se libérer, quitte à se faire mal. Moira ne souhaite pas utiliser de médicaments, préfère les garder en dernier recours… mais elle n’est pas emballée non plus par l’idée d’user de violence. Patrick se baisse devant Bridget pour l’interroger… et elle le mord, en restant accrochée à son bras, comme pour arracher la chair. Patrick la frappe violemment… et elle retombe dans les pommes. Moira est très mal à l’aise.

 

Au Paddy’s, les gens qui parlaient de Franklin se font plus discrets quand « La Brique » les approche ; mais il ne leur prête pas forcément beaucoup d’attention : il attend que Big Eddie, dans l’arrière-salle, se libère. De mon côté, je socialise : je connais beaucoup de monde ici… Mais « La Brique » et moi nous rendons compte que nous filons la pétoche aux gens, et qu’ils se retiennent d’aborder un sujet avec nous…

 

Bridget se réveille encore, et se met à pleurer. Patrick, sans la toucher, l’interroge : il lui parle des lèvres mutilées, de son meurtre au fusil, lui demande si Mortimer sait tout ça. Elle demande s’il est là, avec un espoir naïf, très enfantin : elle avait mal compris ce que disait Patrick. Quand elle s’en rend compte, elle pleure de nouveau, et appelle « Mam… timer ! » Clive incite Patrick à jouer sur la culpabilité par rapport à Mortimer. Il reprend : « Tu veux que j’appelle Mortimer ? Il ne va pas être content… » Elle dit qu’il ment, comme tous les adultes, mais est visiblement perplexe ; Patrick menace à nouveau d’aller le chercher… Elle dit qu’elle n’a rien à craindre, qu’elle a fait tout ce que Mortimer lui disait ; Patrick lui dit que c’est faux. Bridget affirme qu’ils ne savent pas comment le faire venir… mais qu’elle sait, elle, comment faire ; elle demande qu’ils lui libèrent les mains… Patrick refuse, « après ce qu’elle a fait aujourd’hui ». Elle dit qu’elle ne peut pas le faire venir sans ses mains… Patrick se grille un peu là-dessus, et elle se referme et le regarde avec mépris, en le traitant plus que jamais de menteur… Moira est choquée ; elle dit cependant à Patrick et Clive que Bridget est clairement influençable : il y a peut-être quelque chose à en tirer, mais il faut trouver comment aborder le sujet… Bridget dit que les policiers vont aller chez elle, qu’ils trouveront le cadavre de son père, et elle les accusera de l’avoir tué et de l’avoir enlevée… Elle dit aussi que l’école ne sert à rien, qu’elle ne veut que les leçons de Mortimer, et aller « au pays de Goody ». Les enfants ont pourtant peur de Goody Fowler ? La sorcière a la réputation d’enlever les enfants… Mais non, à en croire Bridget, elle protège en fait les enfants, le reste c’est des mensonges d’adultes ! Clive lui demande si elle a faim, et elle finit par l’avouer de mauvais gré.

 

L’Anglais dessine dans son coin. J’essaye de voir ce qu’il fait, avec juste ce qu’il faut d’indiscrétion acceptable : c’est le faciès d’O’Bannion dans une de ses crises de folie, et c’est très réussi… L’Anglais commence par m’envoyer chier quand il ne repère que mon mouvement d’approche, il dit que ce n’est pas la peine de lui causer si ce n’est pas pour du boulot… Mais il change de ton quand il se rend compte que je suis une femme. Je lui parle d’O’Bannion, avec qui ça ne s’est semble-t-il pas très bien passé… Le tueur à gages ne se livre guère à ce sujet. On papote, du milieu irlandais, du boulot… Au bout d’un moment, toutefois, il se montre cash : soit je lui propose un contrat (il en cherche un bon pour pouvoir rentrer au pays, qui lui manque), soit on poursuit la conversation, mais dans une chambre d’hôtel… Je ne m’en offusque pas (ouvertement, du moins), mais refuse, et on se sépare, cordialement encore qu’un peu froidement ; il me dit s’appeler Jack. (J’ai hésité à le balancer sur la piste de Drexler… mais n’ai pas osé pour le moment ; en même temps, peut-être qu’O’Bannion avait une bonne raison de ne pas avoir eu recours à ses services ?)

 

Clive reprend l’interrogatoire de Bridget, mais se montre d’abord trop compliqué pour elle… Puis il menace de lui couper les mains, qu’elle ne pourra plus utiliser. Bridget panique, mais s’en prend à eux : « Vous êtes des criminels ! Moi je fais ça pour Mortimer, vous faites ça pour l’argent ! » Elle change alors subitement de disque, leur dit de tuer sa mère, qu’elle les récompensera avec son argent ! Puis elle hurle : « Mortimeeeeeeeeeeer ! » Patrick dit ouvertement à Clive qu’il faut la liquider… Clive lui répond que, pour le moment, il faut lui couper les mains, mais Patrick parle plutôt des lèvres… Moira n’est pas à l’aise – est-ce du bluff ou pas ? Clive fait comme s’il partait pour aller chercher ses outils dans la voiture ; Bridget appelle à l’aide, et Clive, en route, dit à Patrick de la bâillonner – ce qu’il ne fait pas pour le moment, et il en rajoute : « Dépêchons-nous, elle commence à m’énerver ! » Moira suit Clive dehors, et lui demande si c’est bien du bluff… Patrick, à l’intérieur, crie à Clive : « La pince, ça vient ? » Bridget est maintenant terrorisée… Mais un objet tombe derrière Patrick, ce qui le fait sursauter… Bridget hurle : « Tue-les, tue-les, promis, après je m’occupe de maman ! »

 

On entend Big Eddie qui braille pour donner des ordres. La porte de l’arrière-salle s’ouvre, Big Eddie en sort flanqué de gros durs… Il salue « La Brique », lui demande s’il y a du nouveau, notamment en ce qui concerne Templesmith (la priorité d’O’Bannion)… « La Brique » lui dit qu’il a ses propres ordres d’O’Bannion, mais apaise Big Eeddie en abondant globalement sans son sens. « La Brique » parle aussi de son appartement – où on a changé les clés… Big Eddie lui rappelle qu’ils ont eu une conversation tendue ; « La Brique » s’excuse plus ou moins… et Big Eddie lui donne une clé. De mon côté, je compte tout d’abord rejoindre le barman, mais il y a un cercle de femmes à côté, et je les connais toutes ; certaines sont sans doute assez jalouses, mais d’autres franchement sympathiques ; elles m’offrent un whisky-tonic, et j’accepte… Elles me disent rapidement qu’elles savent que je me suis rendue chez Carol et Abbey ; je leur demande en souriant si c’est moi ou elles qu’elles surveillent, elles me répondent que c’est le « téléphone irlandais »… Je leur dis que, contrairement à ce que certaines ont pu dire, je n’ai pas oublié d’où je viens – et a priori ça leur plaît. On échange des ragots, évoque bien des histoires de fesses… Je dis alors que je me montrerais bien plus ambitieuse sur ce plan, évoquant Templesmith sans le dire ; elles comprennent très bien, et pour le coup je les fais un peu rêver… On échange quelques rumeurs à ce sujet, mais il n’en sort pas grand-chose ; je parle de son passé timide d’après le Scoop, et obtiens confirmation qu’il a bien changé : on le dit très chaud-lapin… Je les interroge aussi à propos de l’Anglais ; elles me disent que ce n’est que la deuxième fois qu’il vient au Paddy’s, et qu’il ne se laisse approcher par personne…

 

Bridget est plus que jamais hystérique, et ne cesse de traiter Clive, Moira et Patrick de menteurs et de criminels. Patrick l’interroge sur les ordres que lui donne Mortimer : elle dit qu’elle devait tuer papa, puis tuer maman, et qu’après elle pourrait aller chez Goody, Mortimer l’a promis. Elle demande à nouveau qu’on lui libère les mains pour qu’elle appelle Mortimer. Clive et Moira reviennent… et Patrick lui libère les mains, lui ordonnant d’appeler Mortimer. Mais Bridget dit qu’elle a besoin d’un couteau… et Patrick demande à Moira si elle en a un ; Moira lui donne un petit couteau, mais passe derrière elle pour la maîtriser au cas où… Clive n’intervient pas, mais il désapprouve visiblement la tournure des événements et sort son arme… Bridget grave quelque chose sur le sol : c’est à nouveau un dessin similaire à celui de la pierre (bien plus précis que celui qu’elle avait maladroitement exécuté sur ses propres jambes, et elle s’applique) ; elle s’entaille ensuite l’intérieur de la main gauche. Clive lui dit : « Tu vois, on t’avait pas menti, on n’est pas tous des menteurs et des méchants… » Le sang de Bridget tombe sur le symbole au sol. Ils entendent alors des crissements de petites pattes, évoquant des rongeurs… Bridget dit qu’il arrive… Patrick sort son revolver, Moira aussi. Bridget ferme alors les yeux, arborant un sourire inquiet et pourtant optimiste… Ils voient alors un gros rat avec une tête d’être humain (le visage est comme entaillé, triangulaire, mais c’est clairement celui d’un homme) qui surgit de nulle part, et détale vers Bridget ; il saute sur la fillette, et atterrit sur sa tête. Bridget n’est pas le moins du monde effrayée. Moira essaye de tirer sur le rat, mais rate. Et le rat et Bridget disparaissent d’un coup, sans le moindre effet spécial… Tout au plus les gouttes de sang imbibant le symbole se consument-elles et noircissent, émettant une petite fumée… Patrick, Clive et Moira quittent l’entrepôt – et Clive avance qu’il faudrait prévenir la mère de Bridget, qu’elle est en danger… Mais ils se rendent chez moi.

 

Je rejoins « La Brique » vers l’entrée du Paddy’s. J’entends alors le bruit d’un moteur qui s’emballe. Je préviens « La Brique », je m’avance légèrement pour jeter un œil à l’extérieur, « La Brique » aussi mais en cherchant d’ores et déjà des endroits où se planquer… Une voiture file à toute allure vers l’entrée du bar, avec des Italiens à bord, qui sortent une Thompson et des calibres .38, braillant : « C’est pour nos fils, enfoirés ! » Je me plaque contre le mur à côté de la porte, à l’intérieur, tandis que « La Brique » s’abrite à l’extérieur derrière une voiture, et vise les pneus. Les Italiens tirent une rafale très violente, durant trois ou quatre secondes : le speakeasy étant bondé, c’est un terrible carnage ; on compte trois morts (je les connais tous ; parmi eux, Irene, une de mes amies, qui se prend sous mes yeux une balle en pleine tête…) et de nombreux blessés… « La Brique » parvient à crever un pneu du véhicule, dès lors contraint de ralentir. Il se lève, tire au jugé, et touche violemment un des Italiens, qui bascule de la voiture et tombe par terre ; la voiture le dépasse cependant, et il court après elle. Une de mes amies, Kelly, est amochée à la jambe, et j’essaye de lui faire des premiers soins mais rate ; c’est le chaos autour de moi, on n’entend plus que des râles d’agonie et des hurlements de panique… « La Brique », dehors, est blessé à la jambe par l’Italien qui était tombé de la voiture après son précédent tir ; il lui saute dessus et le désarme. Big Eddie sort du speakeasy avec des sbires, je le suis et retrouve « La Brique », qui indique la direction prise par la voiture des Italiens à Big Eddie. Le gangster qu’il a maîtrisé n’en a plus pour longtemps, il continue de nous accuser de la mort de « leurs fils » ; « La Brique » dit que nous n’y sommes pour rien… et l’achève.

 

Il y a de nombreux flics dans le coin, mais ils sont « de la maison », et ne nous chercheront pas des noises. Par ailleurs, des renforts arrivent ; je remarque notamment la voiture de Seth, puis celle de Clive, Patrick et Moira. Je fais des premiers soins sur « La Brique », panse bien sa plaie, et empêche l’hémorragie. Les Irlandais sont sous le choc, et beaucoup veulent se venger… Clive et Patrick vont soutenir les gens à l’intérieur, et moi aussi (mes copines au premier chef). « La Brique » a morflé, et demande à un ami de l’emmener auprès du docteur East. Mais la voiture de Big Eddie revient à toute allure, et il en sort bien en pétard – les Italiens avaient déjà quitté leur véhicule quand ils l’ont retrouvé, et ils avaient des potes à eux sur place pour les aider… Mais Big Eddie compte bien se venger, et tout de suite encore. Il interpelle d’ailleurs « La Brique », qui comptait partir pour se faire soigner : « Tu peux marcher, tu restes ! » Dans le speakeasy, il dit à tout le monde de prendre les armes, que la guerre est déclarée… Je lui dis sèchement et publiquement d’arrêter ses conneries, que c’est ce que O’Bannion voulait éviter par-dessus tout, et qu’il ne faut pas se lancer connement dans la gueule du loup comme ça, sans préparation, que ça serait stupide, du suicide… Sans surprise, ça l’énerve : il n’apprécie pas qu’on remette en cause son autorité… même si je lui dis, toujours sèchement et publiquement, que ce n’est vraiment pas la question, et vraiment pas le moment. « La Brique », entre autres, tient à peu près le même discours, même si plus posément ; il cherche cependant, via son ami, à contacter O’Bannion pour l’informer que Big Eddie pète un câble (mais O’Bannion est loin d’ici, à Boston ou New York…). Patrick intervient à son tour, dit qu’il a connu ce genre de situations au pays, et que ça ne mènera à rien : « La vengeance, c’est creuser deux tombes – celle de ton ennemi, et la tienne… » Big Eddie l’ignore – et me frappe violemment, ce que personne dans la communauté n’avait jamais osé… Il me demande si j’ai compris quelle était ma place, maintenant… Moira me soigne un peu. Patrick reprend : « Maintenant tu t’en prends aux Irlandais ! » Big Eddie cherche à le frapper à son tour, mais Patrick se recule et évite son coup… « La Brique » est rentré dans le bar, il essaye de calmer le jeu en allant dans le sens de Big Eddie, dit qu’ils sont prêts, qu’ils peuvent y aller… Mais Patrick dit : « On le fume. » Et il sort son arme… Big Eddie guette la réaction de « La Brique », lui dit : « On a un récalcitrant… » Il s’approche de Patrick… « La Brique » lui dit : « Tu veux pas plutôt t’occuper des Italiens ? » Je dis à tout le monde de se calmer… mais Big Eddie m’ignore, et sort lui aussi son arme… Clive reste discret, mais est prêt à intervenir au cas où. « La Brique » insiste sur les Italiens… mais dans le vide. Puis une voiture s’arrête devant l’entrée : c’est O’Bannion, très bien habillé, revenant de Boston ou New York… Il arbore un sourire amusé… Patrick lui dit (très familièrement…) que Big Eddie allait lancer une guerre ouverte contre les Italiens. O’Bannion, très calme, dit à tout le monde de ranger les armes. Patrick obéit. O’Bannion poursuit : « La pire des choses serait qu’on se retourne contre nous, non ? » Il demande au barman de servir tout le monde : c’est la fin de la pénurie, et le bar restera ouvert tous les jours jusqu’à nouvel ordre, en mémoire de ceux qui sont tombés… Il s’adresse alors à Big Eddie : « Tu es bien nerveux… Retrouve-moi au Trèfle. » Big Eddie lui dit que certains n’obéissaient pas aux ordres, il nous adresse un regard noir, à Patrick et à moi, mais s’en va, soumis… O’Bannion s’assied à une table et nous fait signe de le rejoindre …

 

À suivre…

Voir les commentaires

Les Ombres de Canaan, de Robert E. Howard

Publié le par Nébal

Les Ombres de Canaan, de Robert E. Howard

HOWARD (Robert E.), Les Ombres de Canaan, traduit de l’anglais (États-Unis) et édité par Patrice Louinet, illustrations de Miguel Coimbra, Paris, Bragelonne, coll. Robert E. Howard, 2013, 520 p.

 

J’avais accumulé un certain retard dans la lecture des œuvres de Robert E. Howard éditées par Patrice Louinet, dans cette belle et étonnante collection de Bragelonne – les quatre derniers titres prenaient la poussière dans ma bibliothèque, et il était bien temps de m’y mettre. Et tout particulièrement à celui-ci : si El Borak et Agnès la Noire relèvent semble-t-il plutôt de la production « historique » de l’auteur, Les Ombres de Canaan s’attachent à un tout autre domaine de l’œuvre de Robert E. Howard ; ce deuxième tome d’une trilogie informelle, après Les Dieux de Bal-Sagoth et avant le tout récent (et le tout dernier, ai-je cru comprendre ? Snif…) Almuric, se penche sur la pratique de l’imaginaire chez Robert E. Howard, hors cycles à héros récurrents ; il est vrai qu’à ce compte-là, Les Dieux de Bal-Sagoth ne m’avait pas vraiment convaincu… Mais j’attendais bien davantage des Ombres de Canaan, pour des raisons toutes personnelles : ce deuxième recueil se focalise en effet sur le fantastique et l’horreur, et un de ses aspects essentiels sans doute tient de l’inspiration lovecraftienne alors très forte sur le jeune auteur de pulps – inspiration qui allait donner lieu à des textes connotés (ne serait-ce que « La Pierre Noire », le plus célèbre), avant d’être intégrée et digérée, permettant à Howard d’affirmer enfin sa propre conception du genre.

 

Les volumes de cette collection de Bragelonne ont quelque chose d’une édition « scientifique » (au-delà des seules introductions et postfaces de Patrice Louinet, toujours aussi appréciables), ce qui a sans doute un corollaire, éventuellement redoutable : la sélection n’est pas une priorité, on louche même plus ou moins sur l’exhaustivité, et on se retrouve ainsi avec une certaine quantité de textes foncièrement médiocres (au mieux ?), dont l’intérêt réside sans doute dans l’appréhension de l’œuvre dans sa globalité, permettant de dessiner la trajectoire de l’auteur, dans ses pires moments comme dans les meilleurs. C’est là une chose que j’ai ressentie, probablement, dans tous ces volumes sans exception, aussi divers soient-ils par ailleurs. Les Ombres de Canaan n’y échappe pas, forcément… Mais, dans l’ensemble, c’est là un volume tout à fait intéressant, et recommandable – plus encore, peut-être, si, au travers de la lecture, on s’intéresse derrière à l’auteur et à son parcours, mais aussi pris indépendamment, au regard du seul désir de lire de bons textes.

 

Cette question du parcours m’incite cependant à envisager le recueil au fil des textes, dans l’ordre où ils ont été présentés. Nous commençons donc avec un jeune auteur (mais il est vrai que Robert E. Howard n’a jamais été vieux…), désireux, par nécessité, de devenir un professionnel – et ce dans un milieu, familial et plus encore au-delà, qui ne parvenait pas à comprendre qu’écrire puisse être un travail. Howard, au cours de sa carrière, s’est essayé à bien des genres, jusqu’à trouver sa propre voix ; à l’époque, cependant, fort de ses premiers textes acceptés par Weird Tales, il a tout naturellement accru sa production de textes fantastiques et horrifiques, dans la ligne générale des publications du fameux pulp – quitte, le cas échéant, à soumettre ailleurs les textes rejetés par Farnsworth Wright, ou à s'adapter au regard des attentes d'autres revues. C’est bien à cette époque, pourtant, qu’il a défini, sans doute sans en être bien conscient d’ailleurs, des orientations cruciales de sa future production littéraire : il a alors vendu les premières nouvelles de Kull et de Solomon Kane, fondant l’heroic fantasy moderne. Mais, parallèlement, et sans doute à la limite de l’exercice de style, il s’attèle donc à la tâche fantastique et horrifique, avec une abnégation pas toujours bien récompensée ; Les Ombres de Canaan permet de déterminer plusieurs phases dans ce travail, d’ailleurs.

 

L’intérêt de Howard pour les questions d’ordre psychologique influence un certain nombre des premiers récits fantastiques de ce recueil – c’est en tout cas clairement ce qui se produit pour le tout premier, « Le Serpent du rêve », passablement abstrait d’ailleurs, et trouvant peut-être sa source dans les terreurs nocturnes de l’auteur (et sa phobie des serpents). Guère palpitant, cela dit…

 

Immédiatement après, toutefois, nous avons une bonne surprise – et particulièrement étonnante (du moins, je n’attendais franchement pas Howard dans ce registre). Dans « La Malédiction de la mer », l'auteur s’inscrit dans une tradition bien ancrée de l’horreur – celle où la terreur réside au fond des océans (William Hope Hodgson fut un grand maître du genre, mais je ne suis pas certain que ce soit la référence la plus édifiante ici) ; ce récit marin par ailleurs assez outré bénéficie d’une très belle ambiance, franchement inattendue – la dimension « exercice de style » ne nuit en rien au plaisir que l’on ressent à la lecture de cette surprenante et horrible aventure. On notera par ailleurs qu’il s’agit peut-être là de la première ébauche d’une tentative de « cycle » rapidement avortée : suivent un poème, « Une légende de Faring », et une autre nouvelle plus anecdotique, « Des profondeurs de l’océan », adoptant le même cadre. Mais sans doute ne faut-il pas y accorder trop d’importance – d’autant que Robert E. Howard promène souvent des noms propres d’un récit à l’autre, qui peuvent désigner ou pas les mêmes personnages, les mêmes lieux… C’est particulièrement sensible dans ce recueil, au-delà du seul cas, néanmoins intéressant, de Conrad et Kirowan, plus ou moins enquêteurs du surnaturel, et que l’on recroise régulièrement.

 

Globalement, le niveau redescend ensuite, au gré des tentatives et des exercices de style. « Au contact de la mort », qui affiche à nouveau une ambition « psychologique », est extrêmement convenu et sans véritable intérêt. L’étrange « Le Peuple de la côte noire » fascine et irrite tour à tour : ce récit – par ailleurs le seul à mon sens à jouer vraiment de la carte de l’exotisme (au sens strict, du moins) – donne l’impression d’un fourre-tout improbable, où le meilleur (l’idée centrale, évocatrice à sa manière de dérangeantes civilisations préhumaines – pas forcément sans rapport avec des récits lovecraftiens plus tardifs tels Les Montagnes Hallucinées ou « Dans l’abîme du temps », qui représenteront la quintessence de ce sous-genre) côtoie le pire (la caricature pulpissime des personnages et les considérations saugrenues sur l’intuition féminine et la plus grande sensibilité de ces dames aux influences psychiques…). Il y a cependant une vague personnalité dans ce texte entre deux eaux ; « L’Horreur sans nez », par contre, ne peut pas s’en vanter, texte remâché et pas le moins du monde enthousiasmant ; « Le Dernier Chant de Casonetto » n’est pas totalement dénué de charme, mais ne va guère loin ; « L’Ombre de la mort » est peut-être le plus mauvais récit de ce lot intermédiaire – texte sans surprise, et qui ne convainquait probablement pas davantage l’auteur que le lecteur.

 

On passe heureusement à tout autre chose avec « La Pierre Noire », un des textes fantastiques de Howard les plus connus ; le jeune auteur, qui avait découvert et apprécié les récits de Lovecraft dans Weird Tales, et était entré en correspondance avec le gentleman de Providence, joue ici le jeu de ce que l’on qualifiera ultérieurement de « Mythe de Cthulhu » au sein du « Cercle Lovecraft » : il livre son propre pastiche (respectueux), obéissant pleinement aux codes afférents (érudition, livres maudits – surtout le Nameless Cults de Von Junzt, qui deviendra la référence inévitable chez Howard, mais dont Lovecraft aussi fera usage, abondamment, même si bien vite sous son titre germanisé, quand bien même maladroitement, par August Derleth, et qui devait devenir canonique : Unaussprechlichen Kulten –, folie et évanouissements sont au programme, dans une nouvelle peu ou prou dénuée d’action mais certes pas de connotations inquiétantes d’un passé toujours prégnant, ouvrant des perspectives inattendues et terribles sur la réalité du monde), tout en y insérant quelques thèmes plus typiquement howardiens (via surtout l’évocation des conquêtes turques dans la région hongroise du drame, au XVIe siècle). Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu cette nouvelle, qui m’avait fait forte impression à l’époque, et elle reste très convaincante aujourd’hui – même si je ne la qualifierais pas pour autant de parfaite : cela vaut peut-être pour ses deux premiers tiers, disons – vraiment réjouissants et dotés d’une belle ambiance –, mais le dernier m’a paru plus faible, tirant un peu trop sur la corde au risque de nuire à la suspension volontaire d’incrédulité (pourtant, c’était peut-être ce dernier aspect qui importait le plus à Howard – le synopsis de la nouvelle, reproduit dans les appendices, appuie sur cette dernière dimension).

 

L’influence de Lovecraft ressortira encore dans d’autres textes, mais qui ne parviendront pas à égaler ce coup d’essai et coup de maître – influence cependant plus ou moins réelle, et sans doute discutable, au-delà de l’emploi d’un certain lexique, d’inévitables tentacules et de références communes (qui tendent cependant à disparaître derrière la seule mention, bien suffisante désormais, du Livre Noir de Von Junzt – notons cependant, autre création howardienne originaire de « La Pierre Noire », les allusions au poète fou Justin Geoffrey ; sa biographie apparaît dans un fragment inachevé des appendices, sobrement titré « La Maison », et qui permet de supposer qu’il y a beaucoup de Howard lui-même dans ce personnage intriguant). C’est notamment le cas de « La Chose sur le toit », récit plus commun mais correct, et des « Sabots de la créature », nouvelle non dénuée d’aspects intéressants (avec de la lovecrafterie directement pompée sur « L’Abomination de Dunwich », mais pouvant aussi, par la corde, évoquer d’autres récits – ce n’est peut-être pas pertinent, mais « La Musique d’Erich Zann » m’est très vite venue à l’esprit –, lovecrafterie par ailleurs mêlée à des éléments plus communs, vaguement policiers, mais pas forcément désagréables), mais péchant en définitive par trop de côtés pour pleinement convaincre – et sombrant même parfois dans le grotesque le plus achevé, au mauvais sens du terme (l’épée, sérieux ?). C’est en fait à mon sens dans cette période que l’on trouve en définitive les textes les plus médiocres, et qui du coup ne m’ont guère laissé de souvenirs – non qu’ils soient forcément mauvais et dénués de tout point positif, d’ailleurs : ça se lit… Le problème est que ça s’oublie presque aussitôt ; pas grand-chose à dire, dès lors, de « Ne me creusez pas de tombe », « Celui qui hantait la bague » et « Le Peuple des souterrains ».

 

Suivent deux textes un brin différents, plus typiquement howardiens à certains égards – notamment en ce qu’ils font tous deux intervenir une thématique chère à l’auteur, celle de la réincarnation, via le filtre d’une « mémoire raciale » (thème qu’on avait déjà pu trouver, régulièrement, dans la plupart des volumes antérieurs de la collection, si je ne m’abuse – et qui émaillait aussi sauf erreur sa correspondance : il ne s’agit pas nécessairement de dire qu’il y croyait, mais il y voyait au moins un outil littéraire de premier choix). Du coup, ces récits louchent plus ou moins sur l’heroic fantasy traditionnellement associée à l’auteur : on reste à la frontière des genres avec « Le Cairn de Grimmin » (à propos d’une grande bataille irlandaise, et avec un Odin étonnant), mais on s’y jette pleinement dans « La Vallée du Ver » (qui fait du coup un peu l’effet d’une anomalie dans ce recueil), où la présence contemporaine de James Allison, personnage traditionnellement associé à ces histoires de mémoire raciale, s’efface largement derrière la figure héroïque de son ancêtre antédiluvien, parti chasser le dragon dans un récit fondateur – celui qui aboutira ultérieurement à Beowulf et compagnie. Les considérations raciales peuvent faire vaguement soupirer (sans plus, mais je vais devoir revenir sur cette question très vite), le récit n’en est pas moins riche d’images fortes, et doté d’une belle atmosphère résolument à part.

 

On en arrive alors à une dernière phase dans les expérimentations fantastiques d’Howard – celle, probablement, qui donne lieu aux meilleurs textes du volume. L’auteur y a pleinement digéré l’influence lovecraftienne, et se révèle à son meilleur en mettant au centre de ses récits un cadre qu’il avait jusqu’alors délaissé, par conformisme sans doute, alors qu’il le maîtrise bien davantage, et dont il entend faire ressortir tout le potentiel horrifique : il dépasse l’abstraction de bon nombre de ses nouvelles antérieures dans le genre, pour ancrer cette fois son horreur dans une réalité palpable, celle du sud des États-Unis (aux dimensions certes encore passablement mythiques, mais l’atmosphère est néanmoins tout autre), voire, tant qu’à faire, celle de ce Texas dans lequel il vivait – et qu’il souhaitait de longue date employer. « L’Horreur dans le tertre » est au fond un récit de vampire, mais toute banalité en est écartée du seul fait de ce cadre différent – avec ses chouettes personnages, le Blanc vaguement redneck, sûr de lui et méprisant, et le Mexicain obsédé par ses superstitions… à bon droit. Cela fonctionne très bien. « Pour l’amour de Barbara Allen » est très différent – et revient sur le thème de la réincarnation : c’est un récit aux antipodes de l’image brutale que l’on se fait un peu trop souvent de l’œuvre howardienne, une histoire sensible et touchante, usant des souvenirs de la guerre de Sécession avec une grande habileté. « Le Cœur du Vieux Garfield » bénéficie là encore d’une très jolie atmosphère, transcendant son prétexte d’une belle manière – en évacuant largement l’horreur au passage, d’ailleurs, mais pour le mieux. « Kelly l’ensorceleur », enfin, dans son évocation allusive d’un inquiétant Noir aux mystérieux pouvoirs, a quelque chose du poème en prose, non sans brio.

 

Ce dernier texte est sans doute, à certains égards, une préparation aux « Ombres de Canaan », le plus long récit du recueil… et qui n’est pas sans poser problème. Cette nouvelle, plus radicalement que les précédentes, joue d’un matériau superbe pour des histoires d’horreur, à savoir l’esclavage et ses séquelles. Ce qui amène presque nécessairement à évoquer la question du racisme chez Robert E. Howard – en tout cas, moi, ça me paraît inévitable… Question complexe, sans doute – même si le point de départ, à mes yeux, ne saurait faire de doute : oui, Robert E. Howard était raciste. Bien sûr, qu’il l’était. Comment aurait-il pu ne pas l’être, dans un sens ? Et cela ressort de ses écrits « privés » autant que de ses fictions – la question a probablement pu se poser, d’une manière ou d’une autre, pour chaque volume de la collection, d’ailleurs. C’est cependant un racisme probablement bien différent de celui de son éminent correspondant Lovecraft – au sens où c’est cette fois, assez clairement, le racisme très convenu d’un Américain blanc de son temps, de sa région et de son milieu ; on a parfois (souvent) voulu en dire autant du racisme de Lovecraft, mais ça ne m’a jamais convaincu – dans l’œuvre (au sens large) du Maître de Providence, on ne manque en effet pas de témoignages du caractère foncièrement névrotique de sa haine raciale (cette peur de l’inconnu qui est la plus grande des peurs, pour reprendre une de ses expressions ?), mais aussi (voire surtout ?) de sa propension à l’intellectualiser et à la rationnaliser à outrance : il y a chez Lovecraft un véritable discours raciste, affiché, théorisé et omniprésent – il ne s’en tient pas au ressenti, mais entend à tout crin justifier son comportement par une sacro-sainte Raison expliquant et légitimant tout. Je n’ai pas l’impression, par contre, que Robert E. Howard ait adopté ce mode de fonctionnement (même s’il a peut-être pu, par politesse envers Lovecraft, abonder dans son sens, voire, dans un premier temps, faire quelque peu la course avec lui ?). Par ailleurs, on ne manque pas d’échos montrant un Howard finalement moins raciste, peut-être, que ce que l’on pouvait croire, plus ouvert et compatissant en tout cas (outre sa curiosité tôt reconnue à l’égard du folklore des esclaves, d’une importance indéniable pour ces dernières nouvelles des Ombres de Canaan, et notamment la toute dernière et la meilleure) – quand bien même ces anecdotes, sans doute, ne doivent-elles pas être démesurément grossies non plus, au risque de trahir la réalité du personnage, au bénéfice douteux d’une correction politique toujours quelques peu pénible, a fortiori si elle confine au révisionnisme idéalisant… Patrice Louinet, dans sa postface, évoque ainsi les difficultés rencontrées par « Les Ombres de Canaan » auprès de la critique américaine, un brin gênée par le propos, probablement plus encore par le ton du récit (il évoque notamment l’effet immédiatement répulsif produit aujourd’hui par le mot « nègre »…) ; l’éditeur marque incontestablement bien des points dans sa défense du texte, montrant adroitement qu’il serait sans doute erroné de le prendre parfaitement au pied de la lettre. Ainsi, il faudrait faire la part des choses, entre le racisme supposé de l’auteur et celui, indéniable, de ses personnages – le héros y compris (là, je suis moins convaincu par ce qu’en dit Patrice Louinet : Kirby Buckner me paraît bien devoir être logé à la même enseigne que ses comparses) ; les Blancs, censés avoir le beau rôle, qu’il s’agisse de victimes et/ou de héros, y sont tous autant de brutes bornées, haineuses et cruelles, ne valant pas mieux, objectivement, que les nègres diaboliques terrés dans le marais, qui se soulèvent et menacent de tous les exterminer, dans une énième émeute raciale (il y en avait alors beaucoup), en se pliant aux ordres d’un mystérieux et terrible prêtre vaudou issu de l’extérieur, plus ou moins secondé par une métisse arrogante et d’une sensualité exacerbée, engagée dans un jeu pervers avec le héros. Mais j’ai franchement soufflé à la lecture de ce long texte – et pas seulement en raison de son ton : le racisme des protagonistes ne s’arrête certes pas à l’emploi bien légitime du mot « nègre »… En fait, c’est la relative candeur des Blancs, dans ce texte, qui m’a le plus creusé l’estomac, sans doute – cette conviction de leur bon droit, via leur nécessaire supériorité ; on admire le passage où un personnage décrit une ancienne « expédition punitive » des Blancs de Canaan contre les nègres de Goshen, s’offusquant de ce que lesdits nègres les aient pris à revers et aient profité de cette occasion pour massacrer leurs familles – trop injuste. De même pour ce sidekick relativement effroyable, dont l’atout essentiel semble être de pouvoir renifler les nègres (et de prendre peur quand il ne les sent pas alors qu’il le devrait). On trouve ainsi toute une accumulation de détails parfois bien lourds à digérer, du moins pour un lecteur du XXIe siècle, sans doute (la nouvelle, après tout, avait été publiée dans Weird Tales, sans que cela pose le moindre problème – au-delà de révisions déplorées par Howard, mais qui ne semblent pas avoir été en rapport avec la question du racisme ; on trouve dans les appendices une version alternative du texte, de taille à peu près comparable, mais j’avoue ne pas avoir eu le courage de la lire immédiatement…). On peut cependant jouer le jeu – ou tenter de le faire. Dépasser la question de l’identification, ou peut-être bien au contraire la sublimer, en acceptant les personnages pour ce qu’ils sont, tout préjugé éthique mis à part, en acceptant surtout de s’imprégner de l’authentique horreur véhiculée par l’histoire – car il y a effectivement de quoi trembler dans tout ça. À l’occasion, cela fonctionne plutôt bien, voire très bien – il y a de beaux moments, dans ce cadre marécageux lourd d’une sourde et poisseuse menace ; par ailleurs, la relation du héros avec la mulâtresse, avec son sous-texte (pas si « sous » que ça, à vrai dire) érotique impliquant bien des perversités au regard des mœurs de l’époque, n’est pas inintéressante, quand bien même outrancière… Il n’en reste pas moins que j’ai peiné sur ce récit, et que, au-delà des nœuds dans l’estomac qu’il ne pouvait pas manquer d’infliger à votre bobo-serviteur, il ne m’a guère convaincu pour ses valeurs propres au regard de l’horreur littéraire – la fin hâtivement expédiée me confortant dans cette impression, acquise cependant relativement tôt.

 

On aurait cependant bien tort de s’arrêter là, car il reste encore une nouvelle, presque aussi longue que « Les Ombres de Canaan », et non des moindres : c’est clairement la meilleure nouvelle du recueil, sans doute une des meilleures de l’ensemble de l’œuvre de Robert E. Howard tous genres confondus, et peut-être même plus encore : dans sa postface, Patrice Louinet cite Stephen King, qui considère qu’il s’agit là d’une des toutes meilleures nouvelles d’horreur du XXe siècle – et ça ne me paraît pas exagéré, pour une fois. On peut sans doute parler de chef-d’œuvre ; la nouvelle ne pâtit guère, au fond, que d’une chose très secondaire : son titre, en français, donne à première vue l’envie de ricaner… Oui, voilà : « Les Pigeons de l’enfer ». Forcément, on pouffe… Mais ça n’en est pas moins un texte tout à fait brillant : plus que jamais, Howard s’approprie l’horreur en l’inscrivant dans un territoire qu’il connait, et sans doute va-t-il plus loin encore… en taquinant Lovecraft et ses préjugés en la matière, auxquels il s’était longtemps plié lui-même. Les titres des chapitres sont assez éloquents (surtout le premier, « Celui qui sifflait dans les ténèbres »…), et le fait que le personnage principal (au début du moins, intervient bien vite un comparse plus solide – plus texan…) soit natif de Nouvelle-Angleterre et prompt à s’évanouir n’a évidemment rien d’un hasard… Quoiqu’il en soit, l’atmosphère de cette nouvelle est superbe, bénéficiant d’un cadre subtil (Howard démontrant à son célèbre correspondant que, non, la Nouvelle-Angleterre n’est pas nécessairement le cadre rêvé du genre, et que par chez lui aussi on peut, peut-être encore mieux, susciter la peur la plus absolue), et puisant avec astuce dans le folklore, notamment celui des esclaves, pour susciter avec brio l’angoisse et la terreur. La nouvelle est très pulp : le genre est farouchement assumé, mais n’a que rarement été aussi bien servi. Il en résulte un texte étrangement personnel, toujours fort de sa singularité, et d’une efficacité admirable, où la peur est palpable, dans toutes ses manifestations – qu’il s’agisse de « visions » radicales ou d’allusions inquiétantes et quelque peu perturbantes. Splendide.

 

Au final, Les Ombres de Canaan m’a donc fait l’effet d’un bon cru dans la collection : on y trouve certes à foison du médiocre, voire du mauvais, comme de juste – mais, au-delà, ce livre s’avère précieux pour bien appréhender l’œuvre de l’auteur et son évolution rapide, et contient quelques textes résolument au-dessus des autres, qui méritent bien toute notre attention.

Voir les commentaires

1 2 3 > >>