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CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

Publié le par Nébal

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

Quatrième séance du scénario pour L’Appel de Cthulhu intitulé « Au-delà des limites », issu du supplément Les Secrets de San Francisco.

 

Vous trouverez les éléments préparatoires (contexte et PJ) ici, et la première séance . La précédente séance se trouve quant à elle .

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient donc Bobby Traven, le détective privé ; Eunice Bessler, l’actrice ; Gordon Gore, le dilettante ; Trevor Pierce, le journaliste d’investigation ; Veronica Sutton, la psychiatre ; et Zeng Ju, le domestique.

 

I : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 1H – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[I-1 : Veronica Sutton : Bridget Reece ; George Hanson] Veronica Sutton a accompagné les policiers et la jeune fille qu’elle suppose être Bridget Reece au St. Mary’s Hospital, dans le quartier de Haight. Il y a de cela quelque temps, elle avait exercé dans ce gros hôpital, où elle a conservé de nombreux contacts – dont le Dr. George Hanson, qu’elle avait appelé pour qu’il s’occupe de la jeune clocharde que les investigateurs avaient rencontrée quelques heures plus tôt, en état d’extrême faiblesse, et dont l’identité n’a pour l’heure pas été établie. L’hôpital est très actif, même au cœur de la nuit, et les couloirs sont encombrés par les brancards ou parfois les lits de patients attendant un examen.

 

[I-2 : Veronica Sutton : Bridget Reece] Durant le trajet en camion du Petit Prince au St. Mary’s Hospital, Veronica Sutton a examiné la jeune femme hagarde, et est parvenue à la sortir vaguement de son état comateux – même si elle demeure perdue, et n’a guère pu que lui confirmer se prénommer Bridget, mais sans savoir le moins du monde ce qu’elle faisait là et ce qui lui était arrivé. Il sera impossible d’en apprendre davantage tant qu’elle n’aura pas récupéré, aussi doivent-ils la confier aux bons soins du personnel de l’hôpital, qui va tâcher de la maintenir éveillée pendant quelque temps, pour éviter tout risque lié à la perte de conscience – une fois sa situation stabilisée, il sera bien temps, pour elle, de véritablement dormir.

 

[I-3 : Veronica Sutton : Bridget Reece] Les policiers ont bien conscience de ce que la présence de Veronica Sutton auprès de la jeune droguée s’est avérée des plus utile – peut-être même cela lui a-t-il sauvé la vie ? Un des deux agents s’était montré très sec, et au mieux sceptique, devant la requête de la psychiatre désireuse de les accompagner, mais l’autre avait choisi de lui faire confiance : tous deux s’en félicitent désormais, et celui qui s’était montré réservé présente même ses excuses à Veronica. A-t-elle pu en apprendre davantage sur sa… « patiente », durant le trajet ? Pas grand-chose : Veronica explique qu’elle disait se prénommer Bridget (elle se doute qu’il s’agit de Bridget Reece, mais ne donne pas le patronyme aux policiers) ; à l’évidence, par ailleurs, elle n’a rien à voir avec les prostituées typiques du Petit Prince – pour la psychiatre, il ne fait guère de doute que la jeune femme détonnait dans ce milieu, et qu’elle est issue d’une « bonne famille ». Les policiers en prennent bonne note : ils vont se renseigner, consulter notamment le registre des disparitions… Ils remercient encore Veronica, et font mine de partir – ils n’ont plus rien à faire ici.

 

[I-4 : Veronica Sutton] Mais Veronica Sutton les interpelle : pensant peut-être profiter de la bonne impression qu’elle a faite aux policiers, elle évoque ses « amis » qui ont été embarqués au poste… Jusqu’alors, les policiers n’avaient pas associé la psychiatre à ces types louches qui se sont battus dans le Petit Prince, et avec des armes à feu – elle le leur révèle donc, d’une certaine manière… Et, aussitôt, le policier qui s’était montré initialement sceptique retrouve ses préventions à l’encontre de Veronica ! Il commence à la presser de questions embarrassantes sur son rôle dans cette affaire et ses liens avec les suspects, d’un ton très sec – mais son collègue, avec une tape amicale dans le dos, le convainc à nouveau de ne pas insister : après ce que le Dr. Sutton a fait… L’autre veut bien se montrer conciliant, mais ses traits sont sévères. Il avait déjà dit à Veronica qu’on la contacterait pour déposer sur cette affaire – et il y a maintenant une raison de plus de le faire… On la joindra très rapidement, dans les quelques jours qui viennent – et mieux vaut pour elle ne pas jouer à la plus maligne ! Le policier plus sympathique entraîne son collègue vers la sortie…

 

[I-5 : Veronica Sutton : George Hanson] Veronica Sutton ne sait donc pas où sont ses associés – elle se doute qu’ils ont été conduits au commissariat du Tenderloin, mais sans avoir la moindre idée de leur sort. Toutefois, tant qu’elle est ici, elle a des choses à faire : elle sait que son ami le Dr. George Hanson est de service, et il ne lui faut guère de temps, à se promener dans les couloirs encombrés des urgences, pour le trouver. Hanson est très occupé et visiblement épuisé – le lot commun aux urgences du St. Mary’s Hospital –, mais il affiche un large sourire quand il aperçoit Veronica, et s’octroie une pause cigarette pour discuter avec sa consœur à l’extérieur, à l’entrée de son service.

 

[I-6 : Veronica Sutton : George Hanson ; Zeng Ju] Tous deux échangent d’abord les banalités d’usage, évoquant notamment la pression des urgences, avant que la psychiatre oriente la conversation sur un sujet qui la préoccupe davantage : le sort de la jeune « clocharde » qu’elle avait recommandée à son collègue. Elle est bien arrivée ici, et Hanson s’en est lui-même occupé ; elle a été placée dans une chambre, où elle se repose, sous surveillance régulière et perfusion – mais il a été impossible de s’entretenir avec elle, elle est bien trop faible et trop déboussolée pour cela… Aucune idée de son identité, par ailleurs – et Veronica n’en sait pas davantage de son côté. Par contre, la psychiatre saisit l’opportunité de parler avec son confrère de cette expression dont avait fait part Zeng Ju, comme désignant, chez les sans-abris du Tenderloin, la maladie dont la jeune femme est visiblement affligée : ils parlent de la « Noire Démence »…

 

[I-7 : Veronica Sutton : George Hanson ; Hadley Barrow] George Hanson affiche un sourire un peu las : oui, il connaît cette expression… Elle désigne, par la force de la coutume, un phénomène étrange, auquel est habitué le personnel des urgences du St. Mary’s Hospital, mais sans vraiment le comprendre… C’est que l’hôpital comprend le Tenderloin dans son secteur – et, bizarrement, ce petit quartier semble être l’unique foyer de ce que l’on serait pourtant tenté d’envisager comme une épidémie, ou du moins une maladie contagieuse ; par ailleurs, ses victimes, au sein même de la population du quartier, présentent un profil spécifique : ce sont, littéralement, « des gens qui vivent dans la rue », essentiellement des clochards, ou quelques prostituées proposant leurs services en dehors du seul cadre des « restaurants français », le cas échéant. L’expression « Noire Démence » traduit la complexité de cette affliction hors-normes : il y a en effet, tout d’abord, un symptôme physique, ces « taches », noires, ou plus exactement sombres – à mesure que la maladie progresse, cette ombre se propage sur tout le corps du malade. Mais l’aspect « démence » doit probablement être mis en avant : les malades sont totalement détachés du monde, ils ne semblent tout simplement pas le percevoir – ceci, alors que leurs organes sensoriels sont en parfait état. Le problème est donc d’ordre psychique ou neuropsychique. En fait, les « taches » mises à part, la maladie ne présente pas directement d’autres symptômes physiques – de manière dérivée, cependant, les malades sont toujours d’une extrême faiblesse, résultant de la sous-alimentation ; mais c’est probablement une conséquence de l’affection psychique plutôt qu’un symptôme à proprement parler. Et c’est pourquoi on tend à considérer la Noire Démence comme une pathologie essentiellement mentale. Du coup, Hanson n’en sait pas beaucoup plus, car les patients ne s’attardent guère au St. Mary’s Hospital : on les adresse très vite au Napa State Hospital, la plus grande institution psychiatrique de la Bay Area et c’est bien ce que l’on fera, dès le lendemain, avec cette nouvelle victime dénichée par Veronica. Si le sujet l’intéresse, Hanson lui suggère de se rendre sur place pour s’y entretenir avec le Dr. Hadley Barrow : s’il y a un « spécialiste » de la Noire Démence, c’est sans doute ce psychiatre. Enfin, « spécialiste » autant qu’il est possible en pareil cas… Le fait est que la littérature scientifique est totalement inexistante en la matière. Au St. Mary’s Hospital comme au Napa State Hospital, on sait que la Noire Démence existe, mais elle est trop incompréhensible, trop bizarre, trop impossible à vrai dire, pour que qui que ce soit ose publier une étude sérieuse sur la question : c’est un coup à ruiner une carrière. Hadley Barrow, à cet égard, est comme tous ceux qui ont eu vent d’une manière ou d’une autre de cette maladie défiant la science médicale ; mais il est probablement celui qui en sait le plus à ce propos, si tant est qu’on puisse en savoir quoi que ce soit ; du moins en a-t-il l'expérience.

 

[I-8 : Veronica Sutton : George Hanson] George Hanson présente ses excuses à Veronica Sutton, mais il ne peut pas prolonger cette appréciable pause outre-mesure : le devoir l’appelle… Il a été ravi de revoir sa collègue, ceci dit ! Hanson retourne à son travail, et Veronica rumine ce qu’elle vient d’apprendre auprès de lui… et elle prend conscience d’une chose très étrange : la discussion est restée relativement vague à ce sujet, mais donnait l’impression que la Noire Démence était une maladie contagieuse, et opérant probablement par le contact physique. Mais, d’après Hanson, cela fait des années, des décennies peut-être, que des malades transitent, au moins, par le St. Mary’s Hospital. Là, par la force des choses, ces victimes de la Noire Démence entrent forcément en contact avec des aides-soignants, des infirmières, des médecins, que leur travail oblige à les manipuler… Mais le personnel soignant dans son ensemble ne semble pas le moins du monde avoir jamais été affecté par la maladie, sans quoi Hanson l’aurait mentionné – d’autant que, du fait de son poste aux urgences, cela aurait très bien pu être son cas ! Une « impossibilité » de plus, concernant cette maladie incompréhensible…

 

II : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 2H30 – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[II-1 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven, Trevor Pierce : Veronica Sutton] Pendant ce temps, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju, Bobby Traven et Trevor Pierce sortent enfin du commissariat du Tenderloin, après avoir tous déposé et fait les frais des lenteurs narquoises de la police de San Francisco. Gordon, tout spécialement, est très agacé par la tournure des événements : son nom, cette fois, ne l’a pas totalement protégé, et il a fallu y adjoindre une somme plus que conséquente pour éviter d’avoir des ennuis avec la justice ; et, réputation ou pas, ils ont tous perdu leurs armes au passage, confisquées « temporairement » par ordre du commissaire… Ils n’ont aucune idée de ce qu’a fait Veronica Sutton depuis qu’ils ont été embarquées dans le « panier à salade », par ailleurs. Toutefois, Bobby est dans un sale état – il a à peine été hâtivement rafistolé au commissariat avant de déposer ; et Zeng Ju lui aussi a pris quelques coups dans la bagarre au Petit Prince. Des soins s’imposent, et, en dépit de l’heure tardive, Gordon décide, ainsi que Eunice et Trevor, d’accompagner leurs camarades blessés à l’hôpital le plus proche – qui se trouve être le St. Mary’s Hospital où s’est rendue Veronica…

 

[II-2 : Veronica Sutton, Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler, Gordon Gore, Trevor Pierce : George Hanson, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] C’est ainsi qu’ils se retrouvent tous au St. Mary’s Hospital en fait, peu ou prou à l’entrée des urgences, où Veronica Sutton venait de conclure il y a peu sa discussion avec le Dr. George Hanson. Tandis que Bobby Traven et Zeng Ju vont se faire soigner, Eunice Bessler souhaitant leur tenir compagnie, Gordon Gore et Trevor Pierce restent donc avec la psychiatre, et font le bilan de ce qui leur est arrivé. Gordon tient tout particulièrement à revenir à Jonathan Colbert, qu’il avait aperçu devant le Petit Prince au moment de monter dans le « panier à salade ». Veronica explique qu’elle l’a suivi et interpellé, ce qui a certes permis de déterminer que c’était bien le peintre, mais ils n’ont guère... discuté, et la psychiatre n’en a donc rien obtenu de probant. Par contre, Colbert était accompagné d’un autre homme, et tout indique qu’il s’agissait d’Andy McKenzie. Les deux hommes n’ont pas l’air de s’entendre, mais sont tout de même partis ensemble, l’escroc pressant le peintre, bien plus insouciant que lui-même, de filer sans plus attendre.

 

[II-3 : Veronica Sutton, Gordon Gore : Bridget Reece, Mack Hornsby, Byrd Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie, Clarisse Whitman] Mais il y a plus intéressant, suggère Veronica Sutton : les policiers ont déniché, à l’étage du Petit Prince, une jeune femme lourdement droguée qui est très probablement cette Bridget Reece dont avait parlé Mack Hornsby, et qu’avait déjà croisée Gordon Gore… Et c’est d’ailleurs pour cela que la psychiatre est venue au St. Mary’s Hospital : elle a accompagné la jeune fille, et s’est occupée d’elle, avec la bénédiction de la police. Toutefois, il est clairement impensable d’aller la voir maintenant, et sans doute est-elle encore trop déboussolée pour leur être d’un quelconque secours. Mais Gordon entend bien la voir dès le lendemain, et sans doute également contacter son père, Byrd Reece : cette disparition, impliquant Jonathan Colbert au moins, et probablement aussi Andy McKenzie, est forcément liée à celle de Clarisse Whitman !

 

[II-4 : Bobby Traven, Zeng Ju, Eunice Bessler : Gordon Gore, Veronica Sutton] De leur côté, Bobby Traven et Zeng Ju, veillés par une Eunice Bessler très maternelle, reçoivent les soins dont ils avaient besoin. Pour le domestique, cela ne prend guère de temps, et il ne tarde ensuite pas à retrouver son employeur Gordon Gore. Le cas de Bobby est toutefois plus compliqué : il n’est pas nécessaire de l’hospitaliser (il n’y tient certes pas), mais il faut tout de même passer un certain temps à panser ses plaies et ses bosses. Le détective badine avec l’infirmière, et l’actrice le voit faire, amusée… Mais ils en profitent pour se renseigner concernant la jeune « clocharde » anonyme qu’ils ont adressée à l’hôpital. Cependant, au-delà de quelques généralités et remerciements d’usage (mêlés d’une vague gêne tenant au secret médical – l’infirmière a un peu de mal à manier cette notion…), ils se heurtent vite à un mur – plus encore que Veronica Sutton avant eux. Seule chose de certaine : personne ne peut aller voir la jeune femme maintenant, elle n’est pas en état de rencontrer qui que ce soit.

 

[II-5 : Bobby Traven, Eunice Bessler, Gordon Gore, Zeng Ju, Trevor Pierce, Veronica Sutton : Daniel Fairbanks] Ses associés attendent tous poliment que l’on libère Bobby Traven, mais il est bien tard quand cela se produit, près de 4h du matin, et ils sont tous horriblement fatigués – notamment, outre le détective, Eunice Bessler, qui presse Gordon Gore pour qu’ils rentrent à la maison ; Zeng Ju les accompagne, bien sûr, mais aussi Trevor Pierce : Gordon peut héberger tout le monde dans son manoir de Nob Hill, et renouvelle son offre – d’autant qu’il faudrait qu’ils se retrouvent tous vers 8h pour décider du contenu du rapport téléphonique à Daniel Fairbanks, qui doit avoir lieu à 9h… Mais Bobby, têtu, refuse : il se rend de ce pas à son domicile (pas très éloigné, certes, du côté ouest de Mission District), et s’effondre aussitôt dans son canapé. Quant à Veronica Sutton, elle a bien trop négligé ses chats, aujourd’hui… Elle gagne donc par ses propres moyens Fisherman’s Wharf.

 

III : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 8H – MANOIR GORE, 109 CLAY STREET, NOB HILL, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[III-1 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks, Timothy Whitman, Clarisse Whitman, Bridget Reece] Tous les investigateurs se retrouvent à 8h chez Gordon Gore. Le repos a été bien court – tout au plus quatre heures d’un sommeil très bienvenu… Mais ils doivent faire leur rapport quotidien à Daniel Fairbanks, et Gordon préfère qu’ils en discutent d’abord tous ensemble. Se pose notamment une question particulièrement délicate : doivent-ils tenir au courant le secrétaire de Timothy Whitman de ce qui s’est passé la veille au Petit Prince ? Ils pèsent le pour et le contre – mais en définitive le dilettante y est plutôt favorable : Fairbanks l’apprendra sans doute d’une manière ou d’une autre, autant que ce soit par eux ; par ailleurs, raconter ce qui s’est passé permettra de bien montrer que l’enquête avance – car, outre Clarisse Whitman, ils peuvent maintenant rapporter qu’au moins une autre jeune fille riche était liée à l’affaire, Bridget Reece, et peut-être une troisième, dont ils n’ont pu encore établir l’identité… Tous finissent par se rallier à l’opinion de Gordon.

 

[III-2 : Gordon Gore : Daniel Fairbanks ; Eunice Bessler, Bobby Traven, Timothy Whitman] À 9h pile, Gordon Gore téléphone donc à Daniel Fairbanks, qui décroche aussitôt : « M. Gore» Le dilettante procède ainsi qu’il a été convenu. Fairbanks laisse passer un silence avant de répondre, pesant visiblement sa décision. Il finit par concéder que c’est un avancement significatif de l’enquête – aussi peut-il fermer les yeux sur les ennuis des investigateurs avec la police… D’autant que M. Gore semble s’en être bien tiré, sans impliquer le moins du monde son employeur. Le secrétaire laisse planer un nouveau silence… Puis il dit qu’en décrochant le téléphone quelques minutes plus tôt, il était à peu près persuadé de mettre fin au contrat – car on lui a rapporté une activité très suspecte à la Résidence Whitman, hier matin ; Mlle Eunice Bessler s’est nommément présentée à la porte, tandis qu’un individu doté d’une forte carrure, et arborant pour il ne sait quelle raison des sous-vêtements féminins sur le visage, en a de toute évidence profité pour pénétrer par effraction dans la demeure, ou du moins tenter de le faire – un individu qu’il est aisé d’identifier comme étant « votre gorille, ce M. Traven »… Quand M. Whitman l’a appris, il est bien sûr devenu furieux, et les instructions de Fairbanks étaient sans ambiguïté. Mais le secrétaire prend bonne note de l’avancement de l’enquête, donc, et va tenter de ménager la colère de son employeur ; il espère toutefois que ce genre d’incidents ne se reproduira pas, de quelque manière que ce soit : il ne se montrerait certainement pas clément une deuxième fois... Gordon n’insiste pas ; par contre, il évoque la « Noire Démence » afin de compléter son rapport, mais le secrétaire lui répète, « une dernière fois », qu’il n’est intéressé que par les faits – pas ce genre de spéculations saugrenues, hors-sujet et qui ne mènent nulle part. Gordon, de plus en plus agacé par la tournure de la conversation et la suffisance menaçante de Fairbanks, y coupe court en raccrochant brusquement. Sa colère est palpable.

 

[III-3 : Bobby Traven, Gordon Gore : Daniel Fairbanks] Bobby Traven, s’il n’a pu intervenir dans la discussion téléphonique entre Gordon Gore et Daniel Fairbanks, a cependant fait de son mieux pour la suivre. Quand le dilettante raccroche, furibond, le détective revient à son intuition depuis le début de cette affaire : le secrétaire de Timothy Whitman n’est pas seulement agaçant, il est éminemment suspect… Et, en tout cas, il ne dit pas tout ce qu’il sait, il garde des choses peut-être cruciales pour lui. Gordon partage cet avis – mais ne voit pas bien ce qu’ils pourraient faire à ce propos, pour l’heure du moins.

 

[III-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju, Trevor Pierce, Bobby Traven : Bridget Reece, Hadley Barrow] Il est temps pour les investigateurs de décider de leur emploi du temps pour la journée. Tout d’abord, Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler et Zeng Ju vont retourner au St. Mary’s Hospital, pour prendre des nouvelles des deux jeunes femmes qu’ils ont rencontrées dans le Tenderloin, Bridget Reece et celle dont ils ne savent pas le nom. Après quoi Veronica Sutton, au moins, se rendra au Napa State Hospital pour s’entretenir avec le Dr. Hadley Barrow à propos de la Noire Démence on verra le moment venu si quelqu’un doit l’y accompagner. Pendant ce temps, Trevor Pierce va fouiner dans les archives de la rédaction du San Francisco Call-Bulletin, essentiellement dans la presse, en quête d’informations pertinentes pour leur affaire – et Bobby Traven, en piètre état, choisit de l’assister dans cette recherche. Gordon, avant de partir, prend soin d’accéder à sa réserve, où il conservait un autre Luger modèle P08, pour lui-même, ainsi qu’un Derringer cal. 25 pour Eunice.

 

IV : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 10H – ST. MARY’S HOSPITAL, 450 STANYAN STREET, HAIGHT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[IV-1 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Eunice Bessler, Zeng Ju : Bridget Reece] Arrivés au St. Mary’s Hospital, les investigateurs, dans la foulée du Dr. Sutton qui y a ses entrées, prennent bientôt des nouvelles des deux jeunes filles qu’ils y ont amenées, celle dont l’identité demeure inconnue, et Bridget Reece. Concernant la première, il n’y a pas grand-chose à en dire : elle est toujours très faible et hébétée ; elle sera transférée au Napa State Hospital dans la journée. Concernant la seconde, son identité a bel et bien été confirmée, elle va mieux, et ne devrait pas tarder à rentrer chez elle ; elle est pour l’heure toujours dans sa chambre, et libre au Dr. Sutton de la voir.

 

[IV-2 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler : Byrd Reece, Bridget Reece] À ceci près que la chambre de la riche jeune fille est gardée, par un homme qui n’est de toute évidence pas du personnel, et pas non plus un policier. Gordon Gore comprend sans peine qu’il s’agit là d’un employé de Byrd Reece ayant pour mission d’assurer la sécurité de sa fille Bridget. Une hâtive présentation le confirme. L’homme, certes pas hostile, après s’être assuré de l’identité de Veronica Sutton, et lui avoir prodigué quelques remerciements au nom de son employeur, l’autorise à pénétrer dans la chambre, accompagnée de Eunice Bessler. Bridget va visiblement mieux, mais elle dort pour l’heure – elle en a bien besoin. Mieux vaut la laisser tranquille…

 

[IV-3 : Gordon Gore : Edward Flanagan ; Byrd Reece, Bridget Reece, Veronica Sutton, Mack Hornsby] Pendant ce temps, Gordon Gore discute avec le garde du corps, un certain Edward Flanagan, qui l’a d’ailleurs reconnu. Byrd Reece a été mis au courant de l’affaire, et il tient à récompenser ceux qui lui ont permis de retrouver sa fille Bridget – soit le Dr. Sutton, et, par une heureuse coïncidence, son vieil ami Gordon Gore. Le dilettante, bien sûr, lui répond qu’une récompense n’est en rien nécessaire le concernant, il n’en a certes pas besoin, mais Flanagan lui fait comprendre qu’il ne s’agit pas que de cela – tout autant de garder le secret sur ce qui s’est passé, et les circonstances de la découverte de la jeune fille ; du côté de Mack Hornsby, cela ne devrait pas causer de problème, et quelques billets bien placés au commissariat du Tenderloin devraient suffire à acheter le silence des policiers. Mais… Gordon Gore l’interrompt : il sera parfaitement discret, bien sûr. Toutefois, peut-être lui faudrait-il tout de même s’en entretenir avec son vieil ami Byrd Reece ? Un chauffeur ne devrait guère tarder à arriver, pour reconduire Bridget chez elle. Flanagan sera du voyage – M. Gore pourrait peut-être les accompagner ? Le dilettante accepte.

 

[IV-4 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju, Gordon Gore : Bridget Reece, Byrd Reece, Hadley Barrow] Et concernant le Dr. Sutton ? La psychiatre vient tout juste de sortir de la chambre de Bridget Reece, accompagnée de Eunice Bessler. Désire-t-elle les accompagner à la Résidence Reece ? Son rôle dans cette affaire le justifierait, et sans doute Byrd Reece aimerait-il la remercier de vive voix… Mais Veronica décline l’invitation : elle a du travail, il lui faut se rendre au Napa State Hospital pour s’entretenir de la Noire Démence avec le Dr. Hadley Barrow ; et, entre le ferry et le train, cela prendra bien trois heures pour s’y rendre, autant pour en revenirEunice Bessler choisit de l’accompagner – mais aussi Zeng Ju, qui en fait la « proposition » assez brutalement, ce qui surprend un peu tout le monde, tant il colle d'habitude à Gordon Gore comme une ombre, d’autant qu’il est d’un naturel effacé et soumis ; il ne dit rien de ses motivations, mais personne n’ose le contredire : il se rendra donc au Napa State Hospital avec Veronica et Eunice, tandis que Gordon se rendra seul chez Byrd Reece.

 

V : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 10H – RÉDACTION DU SAN FRANCISCO CALL-BULLETIN, 207 NEW MONTGOMERY STREET, SOUTH OF MARKET, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[V-1 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Trevor Pierce, accompagné de Bobby Traven, se rend à la rédaction de son journal, le San Francisco Call-Bulletin, dans le quartier de South of Market, pour y faire quelques recherches dans les archives, notamment concernant la presse. On trouve non loin, dans le quartier de Downtown, et plus précisément à Civic Center, divers établissements publics pouvant également contenir des documents intéressants, et faire l’aller-retour entre les deux est parfaitement envisageable.

 

[V-2 : Bobby Traven, Trevor Pierce] Avant de se lancer dans les rayonnages, les deux investigateurs décident d’abord de leurs axes de recherche. Bobby aimerait déterminer l’identité de la jeune clocharde qu’ils ont trouvée hagarde dans une ruelle du Tenderloin – et qui n’était probablement pas une clocharde il y a peu encore. Trevor, de son côté, va chercher des informations sur la Noire Démence. Enfin, à l’instigation d’un Bobby pourtant pas très clair quant à ce qu’il souhaite fouiller exactement, tous deux envisagent, mais ensuite seulement, de chercher la trace d’autres « phénomènes bizarres » à San Francisco. Bien sûr, c’est une grande ville : du bizarre, il y en a tous les jours… Mais « pas ce genre de bizarre. Des trucs vraiment bizarres, à la Charles Fort, tout ça »… Trevor est plus que sceptique, mais plus tard, peut-être…

 

[V-3 : Bobby Traven, Trevor Pierce : Lucy Farnsworth, Arnold Farnsworth, Clarisse Whitman, Bridget Reece, Timothy Whitman, Byrd Reece] Bobby Traven se montre extrêmement efficace dans la détermination de l’identité de la jeune clocharde : les bons recoupements dans les bons registres le mettent sur la piste d’une certaine Lucy Farsnworth, la fille d’un riche magnat du fret de San Francisco, Arnold Fansworth. Quelques recherches supplémentaires permettent bientôt de confirmer que Bobby a vu juste – car il tombe sur des photos de la jeune fille faisant ses débuts dans la bonne société san-franciscaine. Lui ne l’avait jamais vue, mais il fait signe à Trevor Pierce, qui interrompt brièvement ses propres recherches, et l’assure qu’il s’agit bien de la même jeune femme qu'il avait vue dans la rue – sa condition physique s’est bien dégradée depuis la photographie, pourtant récente, mais il n’y a aucun doute : c’est bien elle. Tous deux relèvent que cette Lucy Farnsworth présente un profil social très proche de celui de Clarisse Whitman et Bridget Reece. Bobby cherche des éléments concernant la disparition de ces dernières, mais il n’y a absolument rien. Tout indique que, s’ils sont pu trouver dans les archives la trace de Lucy Farnsworth, c’est parce qu’Arnold Farnsworth a signalé à la police la disparition de sa fille, ce que n’ont pas fait Timothy Whitman et Byrd Reece.

 

[V-4 : Trevor Pierce : George Hanson, Veronica Sutton, Curtis Ashley] Les recherches de Trevor Pierce sont plus compliquées, car autrement abstraites. En fait, la remarque de George Hanson à Veronica Sutton se confirme bientôt : il n’y a tout simplement pas de littérature scientifique, en tout cas médicale, sur ce phénomène incompréhensible qu'est la Noire Démence, car personne n’est prêt à risquer sa carrière dans un article un tant soit peu aventureux. Et, au-delà de la presse scientifique, il n’y a quasiment rien de plus – éventuellement quelques allusions ici ou là, cryptiques, et sur lesquelles on ne s’étend de toute façon pas. La matière aurait pourtant un certain potentiel journalistique, ne peut s’empêcher de se dire Trevor… Mais non : rien. Et peut-être pour des raisons politiques ? Qui s’intéresserait au sort des clochards du Tenderloin, de toute façon, pense le journaliste socialisant… Ce qui le met sur une autre piste – et lui permet enfin de trouver quelque chose de plus intéressant, dans une feuille socialiste san-franciscaine à très petit tirage, et qui ne paye vraiment pas de mine, le Worker’s Sunset… S’y trouve un article long et fouillé, signé Curtis Ashley ; un article résolument engagé (et qui tire la même conclusion que Trevor de ce que les autres journaux n’en parlent pas : ils se moquent de ce qui peut bien arriver aux pauvres), mais qui adopte en même temps, dans une optique sans doute marxiste, un ton très scientifique : l’approche est économique et sociologique, mais avant tout statistique. Et c’est justement ce qui permet d’identifier le phénomène de la Noire Démence (l’article use expressément de ce terme) comme une épidémie. En fait, la maladie en elle-même n’est pas directement décrite, ce n’est pas ce qui intéresse l’auteur : il tient avant tout à établir son existence indéniable en tant que fait social. En compulsant les archives du St. Mary’s Hospital où sont donc envoyés les malades du Tenderloin, l’auteur a pu relever des pics de l’épidémie en 1877, 1889, 1894, 1911 et 1920 (l’article date de cette dernière année). Entre ces pics, la maladie n’est pas totalement absente, mais beaucoup moins virulente et fatale. L’article comprend aussi une étrange mention d’ordre comparatiste : l’auteur dit avoir cherché à établir l’existence de ce phénomène en d’autres endroits, mais être peu ou prou rentré bredouille – à une exception près : il a pu déterminer qu’une maladie probablement similaire, ou, en tout cas, présentant les mêmes symptômes, a été signalée en 1898… à Clifton Hill, en Australie. Un cas unique, mais l’auteur se montre ici moins rigoureux qu’il le prétend : cela lui suffit pour affirmer que le phénomène de la Noire Démence n’affecte pas que San Francisco, mais a tous les traits d’une pandémie. Rien de plus, hélas – d’autant que cet article figurait dans le dernier numéro du Worker’s Sunset, et Trevor n’a pas trouvé trace d’autres articles de Curtis Ashley.

 

VI : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 11H – RÉSIDENCE REECE, 223 GEARY BOULEVARD, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[VI-1 : Gordon Gore : Bridget Reece, Jeremy Blackwell, Franklin Gay, Edward Flanagan ; Veronica Sutton, Zeng Ju, Eunice Bessler, Byrd Reece] Gordon Gore patiente devant la chambre de Bridget Reece, au St. Mary’s Hospital, mais guère longtemps : une demi-heure environ après le départ de Veronica Sutton, Zeng Ju et Eunice Bessler, arrivent à l’étage Jeremy Blackwell, le chauffeur de Byrd Reece (un bonhomme un peu sec…), ainsi qu’un infirmier privé qui se présente comme étant Franklin Gay. Tous deux sont au courant de ce que Gordon Gore va les accompagner, car ils ont été prévenus par Edward Flanagan, qui a passé un bref coup de fil après le départ des associés de Gordon ; Byrd Reece est donc lui aussi au courant, et tout à fait ravi de cette visite. Gay réveille doucement Bridget, puis ils descendent tous au rez-de-chaussée.

 

[VI-2 : Gordon Gore : Jeremy Blackwell, Edward Flanagan, Franklin Gay, Bridget Reece ; Byrd Reece] Ils montent dans la luxueuse voiture de Byrd Reece, Jeremy Blackwell bien sûr au volant, Edward Flanagan à la « place du mort », les trois autres à l’arrière, Gordon Gore et Franklin Gay entourant Bridget Reece. La jeune fille n’est pas très bien réveillée, mais Gordon tente tout de même de discuter avec elle. Il est toutefois repris (courtoisement mais sèchement) par le chauffeur, qui, sans se retourner, dit qu’il vaut mieux attendre d’arriver à la résidence pour parler de tout cela – avec Byrd Reece. Gordon obtempère.

 

[VI-3 : Gordon Gore : Byrd Reece, Bridget Reece, Franklin Gay, Edward Flanagan] Ils arrivent à la Résidence Reece, une belle propriété dans Richmond District. C’est un Byrd Reece ému et souriant qui les accueille, et qui fait démonstration de sa reconnaissance envers Gordon Gore. Il demande cependant au dilettante de patienter quelques minutes dans le salon, où on lui servira du thé, le temps qu’il veille en personne à l’installation de sa fille Bridget Reece dans sa chambre à l’étage – il y monte, accompagné de Franklin Gay ainsi que d’Edward Flanagan. Gordon ne connaissait pas Byrd Reece plus que cela, mais son amour paternel paraît sincère, il a visiblement craint le pire pour Bridget. Le dilettante se rend donc dans le salon, qui fait aussi office de bibliothèque, et attend sans rien faire de spécial – il n’est certes pas ici pour fouiner.

 

[VI-4 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Veronica Sutton] Environ un quart d’heure plus tard, Byrd Reece redescend et retrouve Gordon Gore dans le salon. Les deux hommes richissimes échangent pour la forme quelques courtoisies de rigueur, mais en viennent bien vite à des sujets autrement importants – et le dilettante comprend qu’il a le propriétaire foncier dans la poche : Byrd Reece a confiance en Gordon, il lui est très reconnaissant de ce qui s’est passé (ainsi qu’envers le Dr. Sutton, qu’il mentionne à plusieurs reprises), et est tout disposé à lui confier bien davantage qu’à qui ce soit d’autre, incluant la police et l’agence Pinkerton

 

[VI-5 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Timothy Whitman] Le début du récit de Byrd Reece correspond en tous points à celui de Timothy Whitman : Bridget était une jeune fille un peu délurée, rebelle, qui faisait des bêtises… Byrd Reece plaide coupable : il n’y prêtait guère attention, alors que c’était sans doute un appel du pied, de la part de sa fille, pour qu’il s’intéresse davantage à elle – et il a bien compris la leçon. Quoi qu’il en soit, elle fréquentait des hommes, dont Reece serait bien en peine de dire le nom… Gordon Gore l’interrompt : est-ce que les noms de Jonathan Colbert, ou peut-être Andy McKenzie, lui diraient quelque chose ? Absolument pas. Il note ces noms, cela sera sans doute utile, mais il lui faut d’abord poursuivre son récit – justement parce qu’il fait intervenir des individus douteux qui pourraient bien être ces deux-là… En effet, très vite après la disparition de Bridget, alors que Byrd Reece hésitait sur les initiatives à entreprendre, et notamment celle de contacter la police, avec le risque d’un scandale à la clef, il a reçu une lettre anonyme, qu’il n’hésite pas à montrer à Gordon, ayant suffisamment confiance en lui pour cela (une confiance qu’il n’avait pas éprouvée à l’égard de l’agence Pinkerton).

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[VI-6 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Mack Hornsby] La lettre anonyme était effectivement accompagnée de photographies pour le moins « salées », que Byrd Reece préfère, cette fois, de honte à l’évidence, ne pas montrer à Gordon Gore. Mais la crainte du scandale était ainsi devenue très concrète… Il en allait toutefois de même de l’inquiétude de Byrd Reece à l’égard du sort de sa fille Bridget, visiblement entre de très mauvaises mains – et Gordon perçoit bien qu’il est tout à fait sincère, et rongé par un profond sentiment de culpabilité. Le propriétaire foncier ne pouvait pas rester sans rien faire – mais il se méfiait bien trop de la police notoirement corrompue de San Francisco pour lui confier l’affaire ; il s’est donc tourné, un peu par défaut, vers l’agence Pinkerton, qui a mis sur le coup un détective du nom de Mack Hornsby – et Gordon explique l’avoir rencontré ; Reece fait part de ce qu’il n’a pas reçu de rapport de l’agence quant aux événements de la veille… Finalement, elle n’a absolument rien accompli. De toute façon, l’affaire est conclue, les concernant – même si par quelqu’un d’autre ; Byrd Reece explique en effet qu’il n’avait confié à l’agence que la seule tâche de retrouver sa fille – il n’avait pas osé mentionner le chantage…

 

[VI-7 : Gordon Gore : Byrd Reece : Bridget Reece, Veronica Sutton] Mais, dans les faits, l’affaire n’est bien sûr pas terminée : Bridget a été retrouvée, et c’est une immense joie, mais les maîtres-chanteurs courent toujours. D’ailleurs, l’implication de la police dans cette affaire a changé, avec l’identification de Bridget au Petit Prince – elle a contacté Byrd Reece, qui ne pouvait plus dissimuler l’affaire de chantage, car on a découvert une chambre à l’étage du « restaurant français » spécialement aménagée en studio photographique, et c’est là que Bridget a été retrouvée, inconsciente… Mais la police n’a pas fait mentions de photographies ou de négatifs – et il faut les trouver pour mettre fin au chantage ! Byrd Reece s’interrompt, fixant Gordon dans les yeux – car c’est ici qu’intervient le dilettante, dont il sait qu’il apprécie de mener des enquêtes pour se distraire… De toute évidence, il était engagé dans une affaire du même ordre ? Tout à fait – Gordon l’admet sans la moindre hésitation, mais explique à un Byrd Reece très réceptif qu’il ne peut bien évidemment pas lui donner le nom de son commanditaire… Cela va de soi, Reece ne comptait certainement pas obtenir ce renseignement. Par contre, il est prêt à payer lui aussi Gordon et ses associés (au premier chef le Dr. Sutton, il y revient) pour qu’ils retrouvent les photographies et les négatifs. Gordon y est tout à fait disposé : il ne réclame pas d’argent pour lui-même, mais ne doute pas que ses associés apprécieront le geste ; et comme il n’y a pas de conflit d’intérêts…

 

[VI-8 : Gordon Gore : Byrd Reece ; Bridget Reece, Veronica Sutton] Gordon Gore demande à Byrd Reece s’il serait possible de s’entretenir avec sa fille Bridget ; mais le propriétaire foncier explique que sa fille est encore bien trop hagarde pour pouvoir soutenir pareille conversation. Toutefois, elle devrait se remettre assez rapidement. Tout laisse à croire qu’elle sera autrement plus réceptive en fin d’après-midi, si le dilettante souhaite repasser – avec ses associés le cas échéant (« dont Mme Sutton ») ; c’est entendu !

 

VII : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 14H – NAPA STATE HOSPITAL, 2100 CALIFORNIA STATE ROUTE 221 (NAPA VALLEJO HIGHWAY), NAPA

CR L'Appel de Cthulhu : Au-delà des limites (04)

[VII-1 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton a donc décidé de rendre une visite au Dr. Hadley Barrow, le « spécialiste » de la Noire Démence, qui exerce au Napa State Hospital, tout au nord de la Baie de San Pablo. À cette époque où le Pont du Golden Gate n’est pas encore construit, ce qui implique de prendre le ferry puis le train, le trajet entre San Francisco et Napa prend bien trois bonnes heures. La psychiatre est accompagnée par Eunice Bessler, toujours curieuse, mais aussi par Zeng Ju, ce qui a un peu surpris l’ensemble du groupe, même si personne n’en a fait ouvertement la remarque. Mais il a ses raisons pour effectuer le voyage – raisons qu’il ne confie pour l’heure qu’à la seule Veronica, à bord du ferry. C’est qu’il se demande s’il n’aurait pas été lui-même contaminé par la Noire Démence… Il n’a pas encore repéré de « taches » sur son corps, mais a tout de même l’impression que sa perception, notamment visuelle, connaît quelques « ratés » depuis ce matin… C’est difficile à décrire ; mais tout lui semble… plus flou ? Vague ? Les couleurs, notamment ; la météo est plutôt clémente aujourd’hui, mais c’est comme si les couleurs autour du domestique étaient toutes ternes – comme sous la pluie… Et ces teintes changent : il a l’impression d’un monde, disons, « grisâtre »… Et Zeng Ju se souvient bien sûr des clochards du Tenderloin, qui lui intimaient de ne toucher personne. Mais il est sans doute trop tôt pour sauter aux conclusions. Le Dr. Sutton remercie Zeng Ju de lui avoir fait confiance, prend bonne note de ses inquiétudes, et, pour l’heure, l’assure qu’elle n’en fera pas écho.

 

[VII-2 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton, en tant que psychiatre, ne se voit opposer aucune difficulté pour pénétrer à l’intérieur du Napa State Hospital, la plus grosse institution psychiatrique de la Bay Area, et cette faveur s’étend à ses compagnons. Le tableau fourni par l’asile ne surprend hélas guère Veronica : elle est bien placée pour savoir qu’en cette époque où continue de s’opérer la longue transition passant d’une psychiatre destinée à cloître et contrôler, à une psychiatrie vouée à soigner, la Californie, même si elle a certaines ambitions appréciables, n’a pour l’heure guère obtenu de résultats concrets – par la force des habitudes, et (surtout ?) le manque de moyens. Elle sait cependant que la situation ici est globalement un peu meilleure que partout ailleurs, mais il faudra encore bien du travail pour changer véritablement les choses. Habituée de par sa profession à fréquenter des individus tourmentés, elle sans doute quelque peu immunisée à ce que la scène peut avoir de plus inquiétant – Eunice Bessler et Zeng Ju, s’ils parviennent à se contenir, sont probablement bien plus affectés par le triste spectacle des patients hagards, car lourdement sédatés, qui déambulent la mort dans l’âme et les yeux vides dans des couloirs austères et des services visiblement surchargés. Il y a peu d’espoir que nombre de ces malades retrouvent un jour une vie « normale » – et, comme tout le monde le sait, la crainte que ces pathologies mentales soient héréditaires a servi à justifier une politique de stérilisation de masse des malades mentaux, ce qui en dit long à sa manière sur la perception de ces pathologies.

 

[VII-3 : Veronica Sutton : Hadley Barrow] Veronica Sutton, davantage focalisée sur sa tâche, demande à l’accueil si elle peut rencontrer le Dr. Hadley Barrow. Celui-ci achèvera bientôt sa tournée, et pourra la recevoir ainsi que ses amis dans son bureau, d’ici quelques minutes. Ils patientent un petit moment dans une petite salle d’attente plus que sobre, puis sont rejoints par un médecin d’allure relativement jeune, un peu échevelé, et souriant – c’est le Dr. Barrow, et il sera ravi de discuter avec le Dr. Sutton dans son bureau, une pièce minuscule, encombrée de dizaines de dossiers, et où le ménage laisse à désirer. Barrow libère quelques chaises pour ses invités, puis s’assied derrière son bureau, plus souriant que jamais. Quelques banalités d’usage permettent déjà de poser le caractère du personnage : compétent probablement, mais aussi (paradoxalement ?) ambitieux ; son sens de l’humour très pince-sans-rire séduit facilement ses interlocuteurs (et Eunice Bessler, surtout, est d’emblée acquise à sa cause – elle est d'ailleurs fascinée par la discussion parfois très pointue des deux psychiatres), en même temps qu’il peut donner une impression, fondée ou pas, de cynisme, au sens où sa considération à l’égard de ses patients paraît globalement assez limitée – ce que perçoit bien davantage Veronica, sans bien sûr en faire la remarque. Zeng Ju est tout ouïe, mais encore moins disposé à intervenir que d’habitude.

 

[VII-4 : Veronica Sutton : Hadley Barrow ; George Hanson] La conversation porte bientôt sur la Noire Démence – le Dr. Barrow affiche un grand sourire quand le Dr. Sutton avance cette qualification, et admet avec une fausse pudeur être probablement « le spécialiste » de cette pathologie, s’il doit y en avoir un – mais, bien sûr, sans que cela ait jamais pu déboucher sur une publication scientifique, qui aurait eu pour effet de hisser le jeune psychiatre hors de l’anonymat dans lequel il végète ; le risque de ruiner sa carrière était autrement plus probable... Dans les grandes lignes, Veronica obtient ainsi de Barrow la confirmation, point par point, des éléments que lui avait avancé George Hanson, avec quelques détails plus précis, d’ordre pleinement médical, qui passent complètement au-dessus de la tête de Eunice Bessler et Zeng Ju, lesquels ne pipent mot. Puis Veronica demande au Dr. Barrow combien de patients atteints par la Noire Démence sont actuellement soignés au Napa State Hospital. Barrow, après un temps d’arrêt, affiche un sourire plus éclatant que jamais – et un peu malsain, cette fois ? Il semblerait bien que le Dr. Sutton ne sache pas vraiment de quoi elle parle… Nulle offense, car c’est tout à fait normal, au regard du flou entretenu autour de la Noire Démence. Bref : il n’y a pour l’heure qu’une seule victime de la Noire Démence au Napa State Hospital – et depuis peu, puisqu’il s’agit de la jeune clocharde que le Dr. Sutton avait confiée aux bons soins de George Hanson, au St. Mary’s Hospital. Nul autre – même s’il y en a eu beaucoup. Et il y a une explication très simple, quoique fort triste sans doute, à cela : les victimes de la Noire Démence… ne durent pas. Incapables de s’alimenter par elles-mêmes, et guère plus sensibles aux tentatives pour les nourrir de force, y compris par intraveineuse, elles sombrent bientôt dans l’anémie, et meurent en une ou deux semaines au plus, de sous-alimentation. Veronica, un peu surprise, demande s’il n’y a jamais eu d’exceptions, mais non… « À moins, bien sûr, d’accorder quelque crédit aux rumeurs idiotes voulant que des victimes de la Noire Démence survivent des années durant dans les rues du Tenderloin... » Ce qui ne saurait faire sens, de quelque manière que ce soit.

 

[VII-5 : Veronica Sutton : Hadley Barrow ; George Hanson] Ce qui amène les deux psychiatres à envisager des questions connexes : l’improbable localisation très spécifique de l’épidémie, tout d’abord. Le seul Tenderloin... C’est bien un des nombreux éléments incompréhensibles en rapport avec cette pathologie hors-normes : pour le Dr. Barrow, rien ne saurait l’expliquer – c’est tout bonnement absurde. Autre question liée, le mode de propagation de la maladie : Veronica Sutton fait part à Hadley Barrow de sa réflexion, au sortir de son entretien avec George Hanson, concernant l’absence d’infection constatée chez le personnel soignant, au sens large, du St. Mary’s Hospital, où semblent être envoyés toutes les victimes de la Noire Démence infectées, a priori par contact, dans les rues du Tenderloin. Le Dr. Barrow confirme qu’elle a vu juste, et, affichant un sourire pour le coup des plus déconcertant, il relève la manche gauche de sa chemise : « Vous voyez une de ces "taches d’ombre? Pas la moindre ! Et je manipule des patients atteints par la Noire Démence depuis des années, et en nombre – en fait, personne n’en a autant touché que moi, c’est sûr. Mais pas la moindre tache ! Enfin, à ce bras, comme vous pouvez le constater… Je puis vous assurer que l’ensemble de mon corps en est vierge, mais peut-être voulez-vous que je vous montre et voir par vous-même ? » Veronica Sutton écarquille les yeux, stupéfaite par la légèreté vaguement grivoise du Dr. Barrow… Visiblement content de son petit effet, le psychiatre redevient cependant sérieux : effectivement, c’est tout aussi inexplicable que la localisation très spécifique de l’épidémie… Veronica le reprend : il y a forcément une explication, peut-être même plusieurs ! C’est simplement qu’ils ne cherchent pas dans la bonne direction, en se laissant impressionner par l’apparence d’absurdité du phénomène. Hadley Barrow perçoit bien que le Dr. Sutton, d’une certaine manière, le remet à sa place ; mais il riposte en souriant, plus narquois que jamais : « Je vois ! La méthode Sherlock Holmes, hein ? Comment est-ce, déjà… Ah ! Oui : “Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.” Pourquoi pas ! Avez-vous quelques idées à ce propos ? » Il se trouve que oui – elle y a réfléchi : on pourrait concevoir, par exemple, l’effet d’une substance, quelle qu’elle soit, spécifique au Tenderloin, et qui serait à la base de l’épidémie, sans impliquer, comme on le croyait, le contact ; cette substance, peut-être le résultat d’une pollution, mettons, pourrait même entretenir un rôle plus ambigu, à la fois en infectant les clochards, mais en leur fournissant en même temps un mode d’alimentation spécifique, ce qui expliquerait à la fois l’anémie générale des malades, a fortiori au Napa State Hospital, si loin du foyer de l’épidémie… et la rumeur voulant qu’au Tenderloin des malades vivent malgré tout pendant des années ! Hadley Barrow est bien obligé de reconnaître que cette théorie, aussi gratuite soit-elle, demeure plausible et en même temps parfaitement rationnelle : le Dr. Sutton l’a « coincé », dans un sens… Mais il prend cette suggestion à la blague : « Oui, cela pourrait être une explication valable… J’en prends bonne note ! Quand je rédigerai enfin mon grand article sur la Noire Démence, je ne manquerai pas de vous citer dans les remerciements ! »

 

[VII-6 : Veronica Sutton, Zeng Ju : Hadley Barrow] Trêve de plaisanterie : mieux vaut revenir à des choses plus concrètes, et laisser là les spéculations, pour l’heure. Le Dr. Sutton et le Dr. Barrow discutent donc des symptômes de la Noire Démence. La question est plus compliquée qu’il n’y paraît – car les patients qui sont accueillis au Napa State Hospital sont le plus souvent à un stade déjà assez avancé de la maladie ; ce n’est qu’alors qu’on les « remarque »… « Enfin, si on les remarque : ce sont des clochards, nous avons tous l’habitude bien compréhensible de ne pas leur accorder beaucoup d’attention. » Au niveau physique, il n’y a pas forcément grand-chose – si l’on excepte, bien sûr, ces « taches d’ombre » fort curieuses, qui se répartissent progressivement sur tout le corps, mais à un rythme variable, et avec une intensité tout aussi variable. L’anémie, quant à elle, est probablement davantage une conséquence qu’un symptôme – « même si cela peut favoriser l’identification des malades, oui ». Les troubles de la perception sont probablement davantage cruciaux – mais justement : sur le plan physique, rien à signaler à cet égard : les yeux, les oreilles, etc., bref, tous les organes sensoriels, fonctionnent parfaitement – et pourtant les victimes ne voient pas, n’entendent pas, ou, plus exactement, elles semblent ignorer ces signaux, ce qui induit donc la part psychique ou neuropsychique de la pathologie. Mais les témoignages des malades – quand ils sont repérés assez tôt pour que l’on puisse tenter d’en discuter avec eux, et c’est très rare – se recoupent, à cet égard : tous parlent d’un monde subtilement différent, de l’impression de naviguer au milieu de… « sphères », grisâtres le plus souvent, en même temps que toutes les couleurs de leur environnement sont progressivement atténuées… Zeng Ju, qui avait fait de son mieux pour rester stoïque, ne peut cette fois se retenir de tousser. Les deux psychiatres s’interrompent brièvement, Hadley Barrow adressant au domestique chinois un regard interloqué, mais Veronica Sutton le ramène aussitôt à leurs échanges médicaux. Ces « symptômes », il y a donc des patients qui ont pu en faire part… Oui. Mais guère, car rares sont ceux qui sont hospitalisés à ce stade précoce de la maladie. Et, après, pour s’entretenir avec eux… C’est un aspect de ces troubles de la perception, après tout : ils ignorent le médecin qui aimerait leur poser quelques questions, ils ne le voient pas, ne l’entendent pas… Dans la très grande majorité des cas, du moins. Très exceptionnellement, un patient peut, et de manière très brusque, revenir temporairement « parmi nous », mais c’est très fugace, et le retour à la catatonie est tout aussi brutal… Hadley Barrow se lève et va fouiller dans un tiroir, dont il extrait bientôt une unique feuille : « Ceci pourra vous intéresser, Dr. Sutton… Il s’agit de la transcription d’un entretien – fort bref, comme vous pouvez le constater – que j’ai eu avec un malade temporairement revenu de sa catatonie, il y a quelque années de cela. Et… C’est assez éloquent. »

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[VII-7 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Le Dr. Barrow laisse au Dr. Sutton le temps de lire, puis, quand il constate son effarement, il reprend aussitôt : « Texto. Il n’a pas dit un mot de plus. Plus jamais. Il a aussitôt sombré de nouveau dans la catatonie, n’a cessé de dépérir dans les jours qui ont suivi, puis est mort d’anémie dans la semaine. » Veronica Sutton tend la retranscription à Eunice Bessler et Zeng Ju. La comédienne est très intriguée : « "Yog-Sothoth" ? Qu’est-ce que c’est ? » Eh bien, le Dr. Barrow n’en a pas la moindre idée… Déjà, c’est une reconstitution phonétique de ce qu’il a cru entendre – pour autant qu’il s’en souvienne, cela sonnait comme ça… Probablement, croit-il, une construction aléatoire, un borborygme sans vraie signification. Non, fait-il au Dr. Sutton, il n’a pas pris cela à la légère, il a fait quelques recherches – peut-être cela signifiait-il quelque chose dans une autre langue que l’anglais ? Car ce n’était certainement pas de l’anglais… Le malade, un clochard san-franciscain pure souche, n’avait sans doute jamais parlé d’autre langue, tout au plus baragouiné deux ou trois mots d’espagnol, mais ce n’était pas davantage de l’espagnol, à l’évidence. Et nulle autre langue pour autant qu’il le sache : ses recherches n’ont rien donné. Ergo : du délire à l’état pur. Mais Eunice ne lâche pas l’affaire, maintenant qu’elle a osé s’immiscer dans la conversation entre les deux savants : ce « mot », n’est-il pas revenu dans d’autres entretiens auprès d’autres malades ? Ces entretiens ont de toute façon été fort rares – mais non, ce « Yog-Sothoth » n’a jamais été émis que par le patient en question : raison de plus d’y voir un borborygme sans queue ni tête, le délire d’un homme très malade et qui ne tarderait plus à mourir.

 

[VII-8 : Eunice Bessler, Veronica Sutton : Hadley Barrow] Eunice Bessler se penche à nouveau sur la transcription : « Et cette allusion, à la fin, cette histoire de "chaman du grizzly"... » Effectivement, Mlle Bessler a raison : cette mention, ou d’autres du même ordre, sont récurrentes, cette fois – pour autant que cela soit significatif, tant ces entretiens ont été rares. Mais oui, plusieurs patients ont évoqué ce genre de choses, à connotation « indienne »… « Faut-il s’en étonner ? Nous sommes aux États-Unis – même à San Francisco. Dans ce foutu pays, au moindre truc un peu bizarre, on est comme compulsivement tenté d’y voir la patte des Indiens… Je dois avouer que ce n’est guère mon domaine – même si j’ai entendu parler, à l’occasion, je ne sais plus bien où ni comment ni pourquoi, de ces "chamans du grizzly", qui semblent associés à la protohistoire de la Bay Area. Mais je ne suis pas compétent, ici. Si vous voulez en apprendre davantage à ce sujet, eh bien, les anthropologues ne manquent pas dans la région – mais je suis convaincu que vous perdrez votre temps : c’est du pur délire. » Eunice n’ose pas en dire plus – elle baisse les yeux sur la transcription, en se demandant, elle qui vient de la côte Est, si l’ours figurant sur le drapeau de la Californie pourrait être un grizzly [et c’est bien le cas]. Le Dr. Sutton prend bonne note des dernières remarques du Dr. Barrow : pour sa part, elle s’intéresse fort à l’anthropologie, et suppose qu’il pourrait être intéressant de suivre cette piste ; elle qui a beaucoup pratiqué Le Rameau d’or de Frazer, elle est à peu près persuadée, maintenant qu’on lui en a fait la remarque, qu’elle y trouvera quelque chose à ce propos – ce qu’il faudra sans doute approfondir à partir d’études plus spécifiques à l’histoire indienne de la Californie, qui, effectivement, ne manquent pas.

 

[VII-9 : Veronica Sutton, Eunice Bessler, Zeng Ju : Hadley Barrow] Veronica Sutton sait qu’elle n’en apprendra pas davantage ici, et prend congé du Dr. Barrow. Eunice Bessler et Zeng Ju lui emboîtent le pas – ce dernier affichant un air vaguement inquiet qui ne correspond guère à sa nature. Il leur faudra trois bonnes heures pour retourner à San Francisco

 

VIII : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 14H – RÉDACTION DU SAN FRANCISCO CALL-BULLETIN, 207 NEW MONTGOMERY STREET, SOUTH OF MARKET, SAN FRANCISCO

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[VIII-1 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Pendant ce temps, Trevor Pierce et Bobby Traven continuent leurs recherches, essentiellement dans les archives du San Francisco Call-Bulletin. Ils ont un troisième et dernier (pour l’heure) axe de recherches à creuser, auquel Bobby tient particulièrement, tandis que Trevor se montre davantage sceptique. Le détective a l’impression, sur la base de la Noire Démence si fondamentalement incompréhensible, qu’il faudrait peut-être se pencher sur les trucs « bizarres » ayant eu lieu à San Francisco et sa région, ces phénomènes que l’on qualifierait de « paranormaux »… « Le genre de machins dont parle Charles Fort, quoi... » Ce qui laisse Trevor plus que perplexe : San Francisco est une grande ville, et passablement bohème – le « bizarre » y est la norme… Le détective l’admet, mais il veut croire qu’il y a des choses à dénicher sous les couches de potins et autres billevesées faussement ésotériques.

 

[VIII-2 : Trevor Pierce, Bobby Traven] Alors Trevor Pierce s’attelle à la tâche, en affichant une moue sceptique… Dans un premier temps, ses trouvailles ne font que confirmer ses craintes : quantité de sottises à la façon des articles dits « insolites » qui servent de bouche-trous dans la presse locale, et quelques pseudo-polémiques impliquant des sociétés plus ou moins secrètes telles que la Franc-Maçonnerie, bien sûr, qui a en fait pignon sur rue, la Théosophie, même si son heure de gloire est passée depuis pas mal de temps déjà, ou encore les Rose-Croix de l’AMORC… Mais, au moment où il songeait à arrêter les frais, il tombe sur quelque chose qui pourrait s’avérer plus intéressant : l’évocation, dans quelques articles épars, d’une collection de livres et artefacts occultes semble-t-il fort importante, mais pas moins secrète, et qui se trouverait quelque part dans la Bay Area – la collection dite « Zebulon Pharr », du nom d’un singulier personnage qui, au XIXe siècle, et notamment dans la région de San Francisco, avait acquis une certaine réputation en tant qu’anthropologue et philologue, tout ce qu’il y a de sérieux, mais dont les recherches poussées l’avaient conduit à s’intéresser toujours un peu plus à l’occultisme, jusqu'à rassembler cette colossale somme d'objets et de documents. Mort sans héritier, il avait légué l’ensemble de ses biens à une fondation. Les articles sont assez évasifs, et ne permettent même pas de localiser cette « Collection Zebulon Pharr », si ce n’est pour dire qu’elle se trouverait bel et bien quelque part dans la Bay Area. Mais cela paraît bien plus solide à Trevor que tout ce qu’il avait pu trouver autrement dans ses recherches. Certes, il ne s’agit pas à proprement parler des « phénomènes étranges » qui suscitaient la curiosité de Bobby Traven, mais cela pourrait être un endroit où poser des questions, et où trouver des réponses, concernant lesdits phénomènes, si l'on veut y croire…

 

IX : MERCREDI 4 SEPTEMBRE 1929, 19H – RÉSIDENCE REECE, 223 GEARY BOULEVARD, RICHMOND DISTRICT, SAN FRANCISCO

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[IX-1 : Gordon Gore, Veronica Sutton, Eunice Bessler, Trevor Pierce : Zeng Ju, Bobby Traven, Bridget Reece, Jonathan Colbert, Andy McKenzie] En fin d’après-midi, la plupart des investigateurs se retrouvent chez Gordon Gore, à Nob Hill, où ils font le point sur leurs découvertes. Gordon suppose qu’il est maintenant possible de retourner à la Résidence Reece, où Bridget Reece devrait pouvoir se montrer plus réceptive à leurs questions ; Veronica Sutton, Eunice Bessler et Trevor Pierce décident de l'y accompagner, tandis que Zeng Ju, qui ne s’y sentirait guère à sa place, préfère arpenter les rues du Tenderloin pour dénicher quelque indice sur la localisation de Jonathan Colbert et Andy McKenzie (Bobby Traven se livre à ses propres occupations de son côté).

 

[IX-2 : Veronica Sutton : Byrd Reece, Bridget Reece, Franklin Gay, Edward Flanagan] Arrivés à destination, dans Richmond District, les investigateurs sont accueillis chaleureusement par Byrd Reece, qui tient à remercier plus particulièrement et en personne Veronica Sutton pour ce qu’elle a fait. Effectivement, Bridget a un peu récupéré, et son père suppose qu’un entretien avec elle pourrait s’avérer fructueux, tout en comprenant très bien que sa fille ne se sentira pas aussi libre de parler s’il est lui-même présent, ou quelque autre de ses employés de maison. Il guide donc les investigateurs à la chambre de Bridget, à l’étage, et redescend aussitôt, accompagné du garde-malade Franklin Gay et du garde du corps Edward Flanagan, autrement affectés à la surveillance de la jeune fille.

 

[IX-3 : Veronica Sutton, Gordon Gore, Trevor Pierce, Eunice Bessler : Bridget Reece, Byrd Reece] Bridget Reece va effectivement beaucoup mieux, même si elle est encore fatiguée. Elle accueille « ses invités » avec un sourire resplendissant, et se confond en remerciements pour leur aide. Mais, à la différence de son père, il devient vite très clair qu’elle ne compte pas s’attarder outre mesure sur les soins pourtant très concrets que lui a prodigués Veronica Sutton : c’est Gordon Gore qu’elle rend responsable de tout cela, et elle n’a d’yeux que pour le jeune et beau dilettante. En fait, tous à l’exception de Trevor Pierce, un peu aveugle en la matière, comprennent au fur et à mesure de leurs échanges que la jeune fille est follement amoureuse : elle a d’ores et déjà réinterprété son vécu récent comme un conte de fées où Gordon tient le rôle du prince charmant… Ce dernier s’en rend compte, et n’hésite pas à en jouer, mais Eunice Bessler, d’abord très bien disposée à l’égard de la jeune fille (au cours du trajet, elle parlait déjà de la présenter à quelques producteurs hollywoodiens…), perçoit de plus en plus Bridget comme une rivale potentielle : elle en est peut-être la première surprise, d’autant qu’elle sait que la situation a quelque chose d’un peu absurde, mais elle est bel et bien dévorée par la jalousie…

 

[IX-4 : Gordon Gore, Veronica Sutton : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Clarisse Whitman, Lucy Farnsworth] Mais il est bien temps de passer à des choses plus sérieuses, et les investigateurs commencent à interroger Bridget Reece. Celle-ci est d’abord un peu réticente à s’exprimer, surtout devant tant d’étrangers, mais Gordon Gore use de son avantage pour la faire parler. Elle explique enfin qu’elle sortait avec Jonathan Colbert depuis quelque temps déjà (elle semble incapable de se montrer plus précise), mais avait appris, ces derniers jours, qu’il voyait au moins une autre fille, et peut-être d’autres encore ! Elle ne connaît pas l'identité de ces rivales : on lui suggère les noms de Clarisse Whitman et Lucy Farnsworth, mais cela ne lui dit absolument rien. Que faisait-elle avec ce « Johnny » ? Eh bien, selon les propres termes du peintre, elle « apprenait à être libre »… Au fil de soirées qu’elle admet avoir été « un peu coquines », en rougissant, et sans vouloir en dire davantage. Mais elle aimait bien ça, oui… Et le fait de poser nue ? Bridget, un peu embarrassée, demeure d’abord évasive, puis prétend que Jonathan Colbert l’avait droguée dès le départ à son insu. Mais elle ne sait pas mentir, et personne dans la chambre n’y croit… Non, elle consommait bien, et tout à fait volontairement, un peu d’opium : « Tout le monde le fait, après tout... » Quant à l’idée de poser nue, dans l’absolu, elle ne la choquait pas, et même l’excitait, à vrai dire. Elle jouait de ses caprices en la matière auprès du peintre, soufflant le chaud et le froid... Pour elle c’était somme toute une forme de badinerie « un peu piquante »… Mais elle a ensuite seulement appris qu’il comptait, avec ces photos, faire chanter son père – elle n’en avait pas idée, et, pour le coup, elle dit vrai ; elle ne s’en est rendue compte que tout récemment, en même temps que le fait que son amant voyait « d’autres filles »… Ce qu’il a bien compris. Alors même que Bridget jouait avec lui la scène de la rupture, il a su l’amadouer, lui suggérer de consommer un peu d’opium et de reparler plus calmement de « ses fantaisies »… sauf que cette fois il a forcé la dose – d’où l’état lamentable dans lequel l’ont trouvée les policiers et le Dr. Sutton.

 

[IX-5 : Gordon Gore, Eunice Bessler, Veronica Sutton : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Mais il s’agit maintenant de mettre la main sur ce Jonathan Colbert, il faut l’empêcher de nuire – aussi les investigateurs ont-ils besoin de la collaboration de Bridget Reece, il faut qu’elle leur dise absolument tout ce qu’elle sait de lui, car tout pourrait s’avérer utile. Par exemple, a-t-elle vu Jonathan Colbert ailleurs qu’au Petit Prince ? Un endroit où, peut-être, il conserverait photographies et négatifs ? Car rien de la sorte n’a été retrouvé à l’étage du « restaurant français »… Effectivement : la chambre au Petit Prince n’était qu’un studio de photographie, Colbert n’y vivait pas – il était installé ailleurs, avec son comparse, « Andy », un type répugnant… Où ça, précisément ? Eh bien, elle n'y est pas allée très souvent ; c’était dans un appartement minable qu’ils venaient tout juste de louer - « Johnny » lui avait dit auparavant, en colère, qu’ils étaient obligés de changer de logis en permanence… C’était dans le Tenderloin, oui… Plus exactement ? Bridget se creuse la tête… Elle n’y avait pas vraiment fait attention, et avoue qu’elle n’était pas forcément très lucide lors de ses excursions là-bas… Elle retrouve cependant le nom de la rue : Geary Street. Mais impossible de se souvenir du numéro ; et c’était à un étage, oui, mais lequel… Le troisième ? Peut-être – elle n’est pas sûre. Et à quoi cela ressemblait-il ? Un endroit horrible, hideux, sordide – et sale ; en fait, elle n’aurait jamais cru possible qu’on puisse vivre dans pareille décharge… Des choses plus spécifiques, peut-être ? Oui – les tableaux... Pas les nus, elle en avait vu au Petit Prince et en d’autres occasions. Non, d’autres tableaux – qui représentaient pour la plupart... une sorte de vieil Indien. En fait, elle n’a compris qu’il s’agissait d’un Indien qu’après coup : il portait une peau d’ours, mais le tableau donnait l’impression que ce n’était pas un vêtement, mais bien la véritable tête du personnage représenté ! Toute une série de tableaux très déconcertants – et très proches les uns des autres, mais en même temps subtilement différents. Les titres ? Mon cauchemar 1, Mon cauchemar 2, Mon cauchemar 3, etc. Évoquer ces peintures met la jeune fille visiblement mal à l’aise – il y a plus, mais Gordon Gore doit intervenir pour qu’elle veuille bien en parler : il y avait encore un autre tableau… Le pire de tous ! Elle ne se souvient pas du titre – un truc incompréhensible… Mais il ne représentait rien à proprement parler, c’était comme… un entassement de… de sphères, ou de bulles… et comme en mouvement ; ces sphères donnaient même parfois l’impression d’être… des yeux ? On la presse de poursuivre, et elle confesse en rougissant qu’elle avait eu l’impression d’être aspirée par le tableau, de ne pas le regarder depuis l’extérieur, mais de se retrouver piégée à l’intérieur, environnée par ces sphères, ces yeux ! Une sensation très désagréable, qui lui a paru durer mille ans, mais n’a en fait pas dépassé quelques secondes, à en croire Jonathan Colbert. Qui n’a pas voulu en dire davantage – et Bridget avait mis cela sur le compte de la drogue… Mais cette description intéresse particulièrement Eunice Bessler, qui en fait part à Gordon et à Veronica Sutton : cela rappelle ce qu'ils ont appris au Napa State Hospital...

 

[IX-6 : Gordon Gore : Bridget Reece ; Jonathan Colbert, Andy McKenzie] Il leur faut maintenant d’autres renseignements, plus pratiques : Jonathan Colbert est-il armé ? Non – ça ne serait vraiment pas son genre… Et « Andy » ? Lui, oui – en tout cas, Bridget Reece l’a vu à plusieurs reprises brandir un couteau à cran d’arrêt, pour un oui, pour un non… Il faut dire qu’ils se disputaient tout le temps, « Johnny » et lui – ils se détestaient visiblement ; ils n’étaient associés que pour l’argent, parce qu’ils n’avaient pas le choix, ce qui les mettait encore plus en colère, car ils se haïssaient. Elle n’est certes plus du tout amoureuse de « cet horrible peintre », mais Colbert était à l’évidence d’une certaine classe ; en comparaison, le petit escroc « Andy » n’en paraissait que plus minable. Il ne faisait pas du tout peur à « Johnny », en tout cas – même quand il prétendait recourir à ses contacts parmi les Combattants Tong : cela faisait rire le peintre, qui n’était pas dupe : un raté et un médiocre comme McKenzie n’avait assurément rien à voir avec les Tong – c’était juste un de ses trucs pour intimider les gens, mais il faudrait être totalement stupide pour croire une bêtise pareille…

 

[IX-7 : Gordon Gore, Eunice Bessler : Bridget Reece] Bridget Reece n’a sans doute pas grand-chose de plus à leur dire… Gordon Gore remercie chaleureusement la jeune fille, et lui assure qu’ils mettront la main sur les photographies, les négatifs, et Jonathan Colbert, qui paiera pour ses méfaits ; Bridget fond littéralement d’adoration pour l’héroïque dilettante… Les investigateurs quittent la pièce, mais Eunice revient brièvement en arrière, se penche sur Bridget, et lui chuchote à l’oreille : « Gordon est à moi ! Pas touche ! » Puis elle se retire à son tour, laissant Bridget stupéfaite.

 

À suivre...

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Manitou, de Graham Masterton

Publié le par Nébal

Manitou, de Graham Masterton

MASTERTON (Graham), Manitou, [The Manitou], traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par François Truchaud, Paris, Bragelonne – Milady, [1975, 2007] 2009, 380 p.

 

PAS TOTALEMENT UNE DÉCOUVERTE (PUTAIN…)

 

On ne peut pas lire que des bons livres, hein ? Et la chronique d’aujourd’hui portera donc sur un très mauvais livre – ce qui ne l’a certes pas empêché de très bien se vendre en son temps et même depuis, au point où il a suscité toute une carrière et plusieurs suites, et continue visiblement d’être porté au;pinacle par une horde de fans dont les arguments me dépassent totalement. Et il s’agit donc de Manitou, le premier roman du Britannique Graham Masterton.

 

Je l’avais depuis un bail dans ma bibliothèque de chevet : oui, le bouquin était célèbre, difficile de passer à côté sans jamais en entendre parler. Et j’ai lu, ici ou là, plein de critiques étrangement élogieuses… même si je me doutais un peu que mon propre avis risquait d’être un peu moins unilatéral. Surtout parce que j’avais en tête, vaguement, le retour plus que négatif de S.T. Joshi dans The Rise, Fall, And Rise Of The Cthulhu Mythos ? Mais je ne me souvenais de rien de plus précis – et notamment concernant le contenu censément « lovecraftien » du roman, en fait… Mais ça, j’y reviendrai plus tard. Même si, ne nous voilons pas la face, cette dimension censément « lovecraftienne » a pesé dans ma décision de lire enfin Manitou…

 

De toute façon, il était bien temps de lire enfin quelque chose de Masterton, hein ! De le découvrir !

 

 

Sauf qu’un aimable camarade m’a très justement fait remarquer que j’avais déjà lu un Masterton, et que j’en avais même parlé sur ce blog. Et il avait raison, le bougre… Oui, j’avais lu Démences, il y a cinq ans de cela, certes pas dans les meilleures conditions – et j’avais tout oublié de cette lecture. Sérieux. Même quand on m’a signalé ce fait, et que j’ai relu ma propre chronique, je n’en avais absolument plus aucun souvenir. Au point, en fait, de supposer avoir été la cible d’un complot. Il est parfaitement impossible que j’aie lu Démences et l’aie chroniqué, puisque je ne m'en souviens pas. C’est donc que quelqu’un d’autre a rédigé ce compte rendu, à mon insu et en se faisant passer pour moi ! Et…

 

Bon, d’accord.

 

Mais retenons-en tout de même une chose : ma chronique de Démences mentionnait que le roman louchait plus qu’un peu sur le navet, et parfois aussi (heureusement ?) sur le nanar. Même avis, globalement, concernant ce Manitou. Mais il y a pourtant une grosse différence : au sortir de Démences, tout en reconnaissant l’évidence, à savoir que ce n’était « pas bien bon », je me disais prêt à prolonger l’expérience avec d’autres bouquins de Masterton (j’ai notamment Rituel de chair dans ma bibliothèque de chevet), car il est vrai que je n’ai certes rien contre le gros bis qui tache à l’occasion. Mais, au sortir de Manitou, je suis plutôt porté à brailler :

 

« PLUS. JAMAIS. ÇA. »

 

LA GROSSE HORREUR

 

Contexte. Nous sommes au milieu des années 1970, et, depuis L’Exorciste, roman de William Peter Blatty (1971) et film de William Friedkin (1973), l’horreur cartonne, en littérature et au cinéma. Dans ce dernier médium, c’est « l’âge d’or » américain, d’une certaine manière, avec les premiers films des Tobe Hooper, Wes Craven, John Carpenter, etc. En littérature, c’est peut-être un peu plus compliqué ? J’ai l’impression, du moins, qu’on peut davantage faire la distinction entre d’authentiques auteurs talentueux (Stephen King perce dès 1974 avec Carrie), et quantité de faiseurs et autres tâcherons… « beaucoup moins » talentueux.

 

Parmi ces derniers, à l’évidence, Graham Masterton. Le futur maître (?!) de l’horreur, à l’époque, faisait office de « journaliste », essentiellement pour la presse dite « pour adultes ». Il a notamment été le rédacteur en chef de l’édition britannique de Penthouse pendant des années, et gagnait alors beaucoup d’argent, mais alors beaucoup, beaucoup, semble-t-il, en pondant à la mitrailleuse des ouvrages « de conseils sexuels ». Mais, à l’époque, il a été pris de l’idée saugrenue de tenter autre chose, pour voir, mais dans une perspective pas moins commerciale, et donc de pondre cette fois un de ces romans d’horreur qui se vendaient très bien.

 

La « légende » dit qu’il a écrit Manitou en une semaine (et je veux bien le croire, au vu du résultat) – un roman passablement putassier d’ailleurs (même si pas du tout dans la dimension sexuelle, ce qui m’a un peu surpris), car, à tout prendre, c’est juste un mauvais remake de L’Exorciste, et qui ne se cache même pas vraiment… Le manuscrit traîne quelque temps, puis Masterton, à la bourre pour un énième livre de théorie et pratique du sexe, le soumet en lieu et place à son éditeur anglais.

 

Qui l’accepte. Le roman est publié… et rencontre bientôt un très improbable succès, notamment quand il est repris en poche par un éditeur américain (avec une fin différente, j'y reviendrai) : c’est un vrai best-seller, qui remporte encore plus de pognon que les bouquins de cul, a fortiori quand il est adapté au cinéma, dès 1977 (et pour un résultat visiblement gratiné, starring Tony Curtis…), au point de décider d’une carrière – Masterton, sans pour autant laisser totalement de côté les livres de fesses, sera dès lors connu d’abord et avant tout en tant qu’écrivain d’horreur, de cette très grosse horreur qu’on dirait parfois « mainstream » et dont il a vendu des palettes entières. Et il reviendra sans cesse à ce premier succès qu’avait été Manitou, lui suscitant des suites ; on a longtemps parlé de « trilogie Manitou », mais d’autres titres se sont ajoutés depuis : en tout, à l’heure où je vous écris, la série compte semble-t-il six romans et une nouvelle.

 

Et, putain, ça sera sans moi.

 

PLUS NAZE, TUMEUR

 

Pitchons la chose (indicible).

 

Nous sommes à New York. Le roman s’ouvre sur un prologue à la troisième personne, qui voit une jeune femme du nom de Karen Tandy consulter Jack Hughes, un jeune docteur, néanmoins considéré comme le deuxième (parce qu’il est humble) spécialiste mondial des tumeurs, à propos d’une grosseur dans la nuque, et très étrange – elle semble… avoir une vie propre ? Se déplacer ? Et en tout cas elle grossit à une vitesse inouïe… Par ailleurs, un examen radiologique semble déterminer qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’une tumeur – on dirait plutôt… un fœtus ! Qui se développe sur la nuque de la jeune femme, et à toute vitesse ! Il va falloir lui ôter ça… si la créature en germe le veut bien.

 

Puis le roman passe à la première personne, jusqu’à la fin. Notre narrateur est un certain Harry Erskine, prétendument un « voyant », en fait un charlatan de bas étage dans sa robe verte assortie d’un chapeau pointu (si !). Il escroque gentiment des vieilles dames riches qui viennent lui confier leurs frustrations comme à un curé ou à un psy… Parmi elles, la tante de Karen Tandy, laquelle lui rend elle aussi visite à la veille de son opération. Pas si cynique, Erskine ne se contente pas d’être étonné par la « tumeur », il l’est tout autant du rêve que lui narre la jeune femme, et qui ressemble énormément à celui que sa tante lui a continuellement évoqué : une côte, une île probablement, et à l’horizon un de ces vieux bateaux à voiles, un galion disons… Quand une autre des clientes du charlatan lui fait une improbable et fatale scène de possession démoniaque, Erskine, convaincu d’être mouillé jusqu’à l’os dans une bien étrange et redoutable histoire, troque volontiers sa robe verte ridicule contre les atours plus sobres d’un détective de l’étrange…

 

Cette mise en condition achevée, le roman peut sans doute être découpé en deux phases. Dans la première, on assiste à l’agrégation progressive d’un groupe de sous-héros, tous sans épaisseur aucune, mais bien décidés à lever le mystère sur cette affaire – et à sauver Karen Tandy, dont la tumeur croît à un rythme exponentiel : le Dr. Hughes ne peut pas la lui retirer, car cela tuerait aussitôt la jeune femme… L’association entre Erskine et Hughes est déjà globalement improbable, avec un médecin qui, tout scientifique qu’il soit, adhère bien vite au discours ésotérique du faux spirite (lequel se présente toujours, devant qui que ce soit, comme l’escroc qu’il est bel et bien, sans que cela lui nuise jamais), mais d’autres sous-héros s’y associent sans cesse, sans plus de vraisemblance ; certains très temporairement (ici une copine médium d’Erskine, là un distingué professeur d’anthropologie), d’autres de manière plus décisive, au premier chef le medicine man Singing Rock (outre Marino, un flic bourrin et con).

 

Parce que, à ce stade, les sous-héros ont parfaitement compris ce qu’il en est, bien sûr – et sans guère s’en étonner, au fond : la prétendue tumeur est bel et bien un fœtus, celui d’un vieux sorcier indien du nom de Misquamacus, qui vivait il y a trois siècles de cela, à l’époque où les Hollandais ont débarqué dans le coin pour fonder la Nouvelle-Amsterdam. Et il veut se venger des Blancs qui ont massacré son peuple ! Même s’il a donc disparu avant l’extermination des Indiens d’Amérique du Nord, et ne semble pas comprendre, à terme, ce qu’impliquent les trois siècles de son absence, notamment concernant ce génocide… D’autant qu’il avait semble-t-il eu l’intuition de ce que les maladies propagées par ces Blancs qu’il n’avait jamais vus joueraient un rôle essentiel à cet égard, mais sans bien comprendre de quoi il s’agissait, et sans même y croire – un élément crucial de la fin originelle du roman, en grand format britannique, mais squeezé dans la fin alternative, celle de l’édition de poche américaine, depuis devenue « canonique » (cette édition chez Bragelonne – Milady, pour la première fois en France, comprend les deux fins du roman, « l’originelle » après « l’alternative/canonique », ce qui implique son lot de redites), mais cela n’empêche pas le roman « retouché » de s’étendre longuement sur ce sujet dans les chapitres précédant la bascule, et pas le moins du monde revus et corrigés : Manitou est littéralement saturé d’incohérences, c’est ici un cas très voyant, mais il y en a bien d’autres…

 

Mais passons, pour l’heure – car il y a donc la seconde phase du roman, qui consiste en un plus ou moins long combat contre Misquamacus jailli de la « tumeur », à l’hôpital privé où exerce Jack Hughes et où Karen Tandy a sombré dans le coma quand son opération s’est révélée impossible. La fin « originelle », pour un roman sensiblement plus court ai-je l’impression, ne s’y attarde pas outre-mesure, et donne même l’effet d’avoir été salement précipitée ; elle est aussi passablement niaise, et j'y reviendrai. La fin « alternative/canonique » est plus ample, et plus tournée vers l’action, en renforçant l’idée initiale d’un véritable combat entre manitous (au sens d’esprits), mais elle n'est pas moins idiote, hélas – et, bien sûr, il faut donc prendre en compte de très nombreuses incohérences dont l’auteur et son éditeur semblaient se foutre complètement.

« LOVECRAFT », EUH

 

Mais Lovecraft, alors ? Que vient-il faire dans tout cela ? Pourquoi S.T. Joshi mentionnait-il ce vilain navet de grosse horreur dans The Rise, Fall, And Rise Of The Cthulhu Mythos ? Je n’en avais plus aucun souvenir en entamant ma lecture de Manitou – d’où une certaine surprise quand j’ai lu le paragraphe en exergue du roman, mentionnant le sorcier indien Misquamacus, et signé « H.P. Lovecraft ». Ce qui ne me disait absolument rien. Et pour cause : ce passage est extrait du Rôdeur devant le seuil, une des prétendues « collaborations posthumes » Lovecraft/Derleth, en fait dues essentiellement et presque intégralement au seul August Derleth, même si ces bouquins globalement navrants ont longtemps été édités, sinon sous le seul nom de Lovecraft (mais je crois que c’est arrivé), du moins en mettant Lovecraft en avant et en minimisant « l’apport » de Derleth, jusqu’à l’absurde. Mais, à en croire S.T. Joshi, Masterton a ici eu du bol, sinon du nez : le paragraphe cité est semble-t-il bel et bien de Lovecraft, il fait partie des 1200 mots du roman que l’on peut attribuer au gentleman de Providence (contre 49 000 mots écrits par Derleth…).

 

En tant que tel, cela ne suffit probablement guère à conférer un caractère « lovecraftien » à Manitou. À vrai dire, rien n’y suffit – mais cela n’empêche pas Masterton de charger un peu la barque par la suite, et plus encore dans la fin « alternative/canonique », plus ample, mais aussi beaucoup plus explicite à cet égard que la fin « originelle ». L’auteur n’a pas eu le mauvais goût, en dehors de l’exergue, de citer nommément Lovecraft et son univers, livres maudits et pseudo-divinités tentaculaires – et ce dans un livre dont le mauvais goût est pourtant une caractéristique essentielle. Mais ses « allusions » sont donc malgré tout explicites, et au fond tout aussi malvenues. Masterton nous décrit les manitous auxquels fait appel Misquamacus, avec quelques mises en bouche, puis, surtout, via le medicine man Singing Rock terrorisé, il nous explique que Misquamacus compte invoquer un manitou d’un ordre supérieur, dont le nom varie selon les peuples amérindiens (avec des « C » et des « L »), mais que l’on peut désigner de manière générale comme étant « le Grand Ancien » ; lequel est présenté, de manière guère pertinente et c’est peu dire, comme l’équivalent de Satan pour les Indiens (nouvelle incohérence marquée : Singing Rock avait commencé par dire que ce genre d’analogies ne faisait aucun sens ; il disait même que l’appui de la religion, chrétienne ou indienne, ne serait d’aucun poids face à pareille créature, et pourtant voyez la fin « alternative/canonique » du roman…). Une lecture derléthienne, oui… Car, quand ce manitou apparaît, ses traits ne laissent guère de doutes quant à son identité : c’est probablement Cthulhu lui-même, sinon une larve de son type… Cthulhu, oui, qui rôde dans les couloirs d’un hôpital comme un alien de seconde zone, et que notre charlatan Harry Erskine n’aura finalement guère de difficultés à contrer et même bannir, puisque c'est de bannir qu'il s'agit…

 

Disons-le : au-delà de ces quelques allusions, et de l’emprunt guère significatif du nom de Misquamacus à un fragment signé Lovecraft, tiré d’un roman en fait écrit par Derleth, Manitou n’a absolument rien d’un roman « lovecraftien » : c’est un roman d’horreur lambda, où les allusions « mythiques » éparses n’ont pas la moindre épaisseur, se contentant d’être des clins d’œil superflus et guère pertinents.

 

Le vrai problème est cependant ailleurs, et c’est que Manitou n’est pas seulement un roman d’horreur lambda – c’est un très mauvais roman d’horreur lambda : mal foutu, crétin, et même vaguement puant.

 

MAL FOUTU, CRÉTIN ET VAGUEMENT PUANT

 

Commençons par ce qui saute très vite aux yeux : Manitou est incroyablement mal écrit, avec une plume de plomb qui s’égare plus que de raison, des descriptions creuses et ineptes, des dialogues aussi percutants que ceux de Plus belle la vie, et balancés avec le même naturel, sans même parler des mauvaises blagues récurrentes, qui laisseraient perplexe même un fan hardcore de Nicolas Canteloup.

 

La responsabilité initiale de l’auteur est manifeste – mais on avouera que la traduction de François Truchaud n’arrange probablement rien à l'affaire… Le bonhomme a été un grand passeur dans l’édition d’imaginaire française, on peut et on doit sans doute lui reconnaître cela. Mais il m’a toujours fait l’effet d’un traducteur au mieux médiocre, et parfois bien pire encore. Dans le cas de Manitou (une traduction récente, d'ailleurs, puisque datant de 2007, bien après le pic d'activité du traducteur), c’est proprement catastrophique – presque un cas d’école (notes de bas de page intempestives incluses). Le roman en anglais n’était sans doute pas brillant, mais le passage en français est semble-t-il miraculeusement parvenu à le desservir encore, ai-je l’impression.

 

Avec quelques savoureuses boulettes à l’occasion ? Par exemple : « Tout ce qu'il vous faut, c'est suffisamment de force pour modifier sa course de 360 degrés. » Je ne peux pas me prononcer avec certitude quant au responsable, certes… Mais ce n’est qu’un exemple, et il y en aurait bien d’autres.

 

De manière générale, de toute façon, le roman est absurdement mal foutu. J’ai déjà évoqué certaines de ses incohérences – elles sont très nombreuses, tout particulièrement si l’on prend en compte les deux fins du roman, incompatibles ; or la fin « alternative/canonique » ne pourrait faire éventuellement sens qu’à la condition de remonter aux premiers chapitres du roman, pour assurer une cohésion d’ensemble ; mais ni Masterton, ni son éditeur américain ne s’en sont préoccupés : ça saute aux yeux, et, à ce stade, pareil je-m’en-foutisme relève de l’insulte.

 

Mais le roman ne nécessite certainement pas qu’on se livre à ce genre de pinaillages, si c’est ce que vous voulez y voir, pour afficher son caractère fondamentalement stupide. Il est saturé d’idées idiotes, et pourtant souvent prévisibles, pour un rendu assurément bisseux, mais sans rien de réjouissant hélas, sauf quand l’auteur lâche tout pour se complaire dans la nanardise. Un exemple ? SPOILER, mais j’apprécie particulièrement celui-ci, propre à la fin « alternative » : pour combattre Misquamacus et le manitou du Grand Ancien, Erskine et Singing Rock font appel à la technologie moderne – ce qui était pour le coup très prévisible. Ils usent donc d’un ordinateur de la police appelé Unitrak – qui a un manitou, car tout a un manitou, y compris les cailloux, le vent, ou, comme ici, les produits de l’inventivité humaine. Bon, admettons… Même si les scène impliquant alors Unitrak sont à la fois ridicules et invraisemblables (on lui pose carrément la question, en lignes de code : comment vaincre le Grand Ancien ?). Il y a une part d’humour volontaire, à l’évidence, mais, à ce stade de bêtise, ça ne change plus grand-chose au résultat… Le vrai souci, cependant, c’est au moment de la confrontation ultime entre ce manitou technologique et celui du Grand Ancien… quand la victoire d’Unitrak est assurée parce que le manitou de l’ordinateur, invoqué par Erskine, est « blanc » (?!) et... « chrétien » ?! Oui, oui, l’esprit d’une machine ! Et qu’importe si Singing Rock avait sans la moindre ambiguïté expliqué plus haut que l’implication religieuse chrétienne ne serait d’aucune utilité face au manitou du Grand Ancien, qui s’en moquait complètement, d’ailleurs il n’avait rien à voir avec Satan, sauf que, euh, tout compte fait, si, mais alors, euh…

 

Ce qui nous amène à un dernier point – même si l’on pourrait se contenter d’y voir simplement une autre forme de bêtise : Manitou est un roman qui pue quand même un peu. Je ne sais pas l’impression que cela pouvait donner en 1975, mais, en 2017, c’est quand même assez troublant. À maints égards, le roman semble avoir un postulat au moins vaguement antiraciste : Misquamacus réclame vengeance pour les siens, que les Blancs ont exterminé, et Erskine et ses copains admettent que oui certes, il a ses raisons d'être furax, et hop. Mais, dans les faits, ce postulat est en fait perpétuellement mis à mal par le comportement effectif des personnages et les pensées que leur prête l’auteur. Dans les répliques, ils disent donc parfois que le comportement de Misquamacus est bien compréhensible, mea culpa, blah blah blah mais, systématiquement, trente secondes plus tard, la conclusion demeure : il faut poutrer la gueule à ce sauvage – et limite dans ces termes. La figure même de Misquamacus manque à cet égard de cohérence, en étant tour à tour, et parfois dans le même paragraphe, une victime, un homme légitimement rancunier, un homme essentiellement maléfique, un démon, un héraut de l’apocalypse, etc. Même dans les mots de Singing Rick, l’Indien de service !

 

Et la manière de s’en débarrasser, dans les deux fins, est pour le moins éloquente… SPOILERS, les gens : j’ai déjà dit comment, dans la fin « alternative/canonique », le vilain Peau-Rouge est défait par le manitou blanc et chrétien d’un ordinateur américain – et c’est pour le moins gratiné. Mais que dire alors de la fin « originelle » ? Elle fait usage, avec une ironie tout de même étonnante, du principe de la contamination des Amérindiens par des germes inconnus – qui est censée avoir été la raison pour laquelle Misquamacus a effectué son rituel lui permettant de renaître trois siècles plus tard, et donc sans vraiment qu’il ait été en contact avec les Hollandais débarquant à Manhattan. Erskine, via Hughes, récupère donc un virus de la grippe, qu’il balance à la gueule de Misquamacus, bravo… Noter que, dans la fin « alternative/canonique », le roman consacre pas mal de paragraphes à cette idée du virus – mais qu’elle est finalement abandonnée laconiquement et sans plus jamais y revenir dès l’instant où la « nouvelle fin » choisit d’aborder le problème de l’élimination de Misquamacus sous un autre angle… Incohérences... Mais revenons à la fin « originelle », car il y a du lourd : elle dresse en effet un portrait moins unilatéralement « méchant » de Misquamacus, avec un gentil Erskine qui lui explique que le monde a changé, oui, certes, les Indiens ont été massacrés, par exemple à l’aide de maladies (comme celle que je t’envoie dans la gueule, PAF !), mais nous pouvons vivre tous ensemble, hey, etc. Et Erskine fait en sorte, une fois Misquamacus quasi tué par la grippe (soit en l’espace d’une demi-heure, le temps d'une poursuite tellement molle qu'elle a quelque chose de burlesque et parodique), de tout faire pour lui sauver la vie, etc. C’est le versant « hippie » du roman, mais avec armes bactériologiques quand même – et je ne sais pas si c’est avant tout niais ou condescendant. Mais pas forcément plus ridicule qu’un ordinateur blanc et chrétien, certes...

 

Le vrai problème, en fait, c’est de toute façon que le roman se complait dans les stéréotypes, au point où ça en devient parfois quelque peu nauséeux – ou drôle, certes… Les Indiens vus par Masterton, ce n’est pas exactement de l’anthropologie de compétition : on est en gros aux antipodes d’un Tony Hillerman. Seuls les clichés intéressent l’auteur : le simplisme est à ses yeux un atout, pouvant assurer la plus grande diffusion de son bouzin horrifique. Je ne connais certes pas grand-chose aux cultures amérindiennes, mais suffisamment pour m’apercevoir de ce que Masterton leur inflige un traitement à la truelle, même en abusant de la pseudo-caution intellectuelle du personnage anthropologue de service, et, bien sûr, du personnage indien de service.

 

Et les stéréotypes raciaux dépassent même parfois le seul cas des Indiens. J’ai halluciné (et beaucoup ri, j’avoue) à la lecture de cette imparable réplique : « Nous faisons peut-être fausse route, dit Amelia. Il s'agit peut-être de l'esprit de quelqu'un vivant encore de nos jours. Un nez recourbé ne signifie pas forcément qu'il s'agit d'un Indien. C'est peut-être un juif. » Eh oui, quand même… Au passage, ça vous donne une idée du niveau de l’enquête dans la première phase du roman. C'est du pointu (pas aquilin). Et ça peut vous donner aussi une idée de la traduction de François Truchaud, qui s'accommode visiblement très bien des répétitions.

 

Enfin, peut-être (...) faut-il dire quelques mots des femmes dans le roman ? Ce que l’auteur lui-même ne fait guère, et c’est bien le souci. J’adore, à cet égard, cette scène, au tout début du roman, où une femme, une radiologiste, vient faire passer un examen à Karen Tandy, on nous le dit… mais nous ne l’entendons pas, et ce sont ses collèges masculins qui dissertent plus ou moins doctement de la nature de la tumeur/fœtus, devant la radiologiste mais en faisant comme si elle n’était pas là : elle n'a visiblement aucun mot à dire de cet examen qui relève pourtant de sa spécialité. Les autres personnages féminins ? Karen Tandy fait l’effet d’une gentille idiote, avant de sombrer dans le coma. Les clientes de Harry Erskine sont de vieilles veuves superstitieuses, et rien d’autre. Et le vague élément féminin du groupe de sous-héros traquant la vérité occulte est donc la perspicace Amanda que j’ai citée au paragraphe précédent, médium de son état. Masterton, toutefois, nous épargne en gros toute romance (encore que Karen Tandy et Harry Erskine ont, au tout début et à la toute fin, l’occasion de flirter un brin), et toute scène de fesses (ce qui m’a surpris, pour le coup). Alors si l'on est porté à se contenter de peu...

 

90 % NAVET, 10 % NANAR

 

Mais oui, donc : Manitou est un roman mal écrit, mal foutu, idiot et parfois un peu puant. C’est une bisserie, au mieux, mais plate et convenue (je suppose que c’était déjà le cas en 1975, tant ce roman doit visiblement beaucoup à L’Exorciste, mais je peux me tromper), accumulant les mauvaises idées, accomplie avec l’implication d’un poisson rouge, et le sérieux d’un escroc. C’est un très mauvais roman d’horreur, dont le succès à l’époque a quelque chose d’incompréhensible, et la réédition aujourd’hui plus encore. C’est, globalement, un navet – mais aussi parfois un nanar, au fil de quelques scènes particulièrement gratinées, où la part de l’humour volontaire et involontaire n’est pas toujours aisée à établir.

 

On ne peut pas lire que des bons livres. Mais ce n’est pas une raison pour s’en infliger d’aussi mauvais. Et, à l’instar de M. Joshi, dont je ne partage pas toujours les enthousiasmes comme les dégoûts, mais pour le coup tout à fait, je n’ai aucune envie de prolonger le calvaire en m’enquillant les suites de Manitou.

 

Je vais tâcher aussi, cette fois, de me souvenir de ma lecture de ce roman effectivement horrible, pour ne pas m’enliser dans une autre mastertonerie dans les années à venir. Autre chose à foutre. Souviens-toi, Nébal, souviens-toi ! Le navet premier et dernier.

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La Bête de miséricorde, de Fredric Brown

Publié le par Nébal

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown

BROWN (Fredric), La Bête de miséricorde, [The Lenient Beast], traduit [et préfacé] de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Pailler, Paris, Moisson rouge/Alvik – Points, coll. Roman noir, [1956, 2010] 2011, 217 p.

 

(Attention : à terme, ce compte rendu est bourré de SPOILERS, je vous préviendrai le moment venu...)

 

NOIRE GUEULE DE BOIS

 

Finalement, je crois que mes quelques allers-retours en train durant l’été et plus si affinités s’accommoderont bien mieux de quelques chouettes polars çà et là que de la relecture de la au mieux médiocre « Légende de Hawkmoon » (la quatrième de couverture du Dieu fou m’a beaucoup trop effrayé pour cela – non que celle du roman qui va nous intéresser aujourd’hui soit forcément bien meilleure, elle contient des erreurs étranges...). Dans ce genre que je connais fort mal, voire pas du tout, j’ai évidemment plein de choses à lire, dont quelques titres empilés au fil des ans dans ma bibliothèque de chevet et qui y ont pris la poussière depuis, c’est scandaleux.

 

Aujourd’hui, Fredric Brown – un maître, à n’en pas douter. Je l’avais découvert avec ses œuvres de science-fiction, d’abord les romans Martiens Go Home ! et L’Univers en folie, puis ses excellents recueils de nouvelles en Folio-SF (j’avais, il y a fort longtemps, évoqué sur ce blog Fantômes et farfafouilles, Lune de miel en enfer et Une étoile m’a dit), car, c’est notoire, l’auteur a tout particulièrement excellé dans la forme courte, et même, le cas échéant, vraiment très très courte : il figure à n’en pas douter au pinacle des auteurs de short short.

 

Mais Fredric Brown n’a certes pas œuvré que dans la science-fiction, ayant régulièrement livré des polars de très bonne facture. Une dimension de l’auteur que je n’ai découverte que plus tard, quand le roman déjanté Rouge gueule de bois, de Léo Henry, m’a incité à lire La Fille de nulle part, que j’avais beaucoup aimé (et qui est très lié, ai-je l’impression, à La Bête de miséricorde, dont je vais vous parler aujourd’hui), et j’ai également lu, un peu plus tard, La Nuit du Jabberwock, qui est bien un polar en dépit de son titre lewiscarrollien (pas gratuit pour autant), et qui m’avait parfaitement convaincu sur le moment, mais dont je n’avais guère conservé de souvenirs, je dois bien le reconnaître.

 

La Bête de miséricorde est un autre fameux titre de Fredric Brown dans le registre du roman noir. Une quatrième de couverture aguicheuse (mais en fait un brin douteuse…) m’avait incité à en faire l’acquisition, il y a fort longtemps de cela, mais ce n’est donc que maintenant que j’ai trouvé le temps de le lire. On notera pour la forme que le roman a été adapté au cinéma et « francisé » par Jean-Pierre Mocky en 2001, mais je n’ai aucune idée de ce que ça vaut (j’ai du mal avec le peu de Mocky que j’ai vus, j'avoue). Je m’en tiendrai donc ici à l’œuvre originale, publiée en anglais en 1956.

 

TRADUTTORE, TRADITORE

 

La Bête de miséricorde avait été traduit en français une première fois en 1967, par Jean-François Crochet, bizarrement (?) chez Dupuis, que nous connaissons plutôt comme éditeur de BD gravitant autour de Spirou, etc. Sous une couverture avec une accroche parfaitement racoleuse et improbable, au passage. Cette même traduction avait été reprise en 1980 chez NéO.

 

Mais on a appris à se méfier des traductions françaises un peu poussiéreuses dans le genre policier… Et à vrai dire au moins autant en SF, si l’on n’en parle pas ici. Il y a plusieurs « syndromes », souvent associés à la Série noire, mais en fait endémiques dans l'édition de genre alors : les coupes sèches par l’éditeur ou le traducteur lui-même, et parfois très conséquentes, les erreurs de compréhension en veux-tu en voilà, débouchant parfois sur des passages surréalistes, et autres soucis typiques du travail de traducteur quand il n’est pas exactement accompli dans les meilleures conditions, ou encore la « localisation » du style qui en rajoute dans le vieillissement (quand les policiers ricains, pardon, les inspecteurs divisionnaires ricains des années 1950 parlent tous comme des personnages d’Audiard, caves et grisbi à tous les étages), ce genre de choses.

 

Quand Moisson rouge a lancé le projet de rééditer La Bête de miséricorde, Emmanuel Pailler a donc compulsé parallèlement le roman original et la traduction française de 1967. Au premier abord, c’était semble-t-il bien mieux que ce que l’on pouvait craindre : pas de coupes drastiques, pas de confusions majeures, une langue fluide et propre… Sauf que, bizarrement, c’était peut-être un peu le problème : Emmanuel Pailler semble avoir rencontré une unité de ton guère à propos dans ce roman choral, et, plus généralement, une tendance à enjoliver le texte tout en aseptisant l’expression – ce qu’il suppose être le résultat des exigences d’un éditeur qui, via la BD et notamment Spirou, était habitué des contraintes particulières des publications destinées à la jeunesse. Je ne sais pas ce qu'il faut en penser... Mais La Bête de miséricorde ne relève certainement pas de ces dernières : sans être ordurier, pas le moins du monde en fait, c’est un roman « dur », avec une thématique sociale marquée, qui envisage des sujets parfois rugueux (alcoolisme, racisme, violences conjugales…), avec des protagonistes adaptés et bien caractérisés – et les flics de l’Arizona en 1956 ne disaient probablement pas « Saperlipopette », même ceux d’ascendance mexicaine (aheum). Il y avait donc bien un travail de retraduction à effectuer, simplement d’un ordre différent de ce à quoi on pouvait s’attendre, afin de coller bien davantage au ton de l’original – ce qui fait partie du style de Brown, par ailleurs limpide et sans fioritures (probablement pas là où il brille le plus, mais du moins est-ce fonctionnel, et c'est bien l'essentiel).

 

La préface d’Emmanuel Pailler est très intéressante à cet égard – mais sa nouvelle traduction est-elle irréprochable ? C’est un terrain sur lequel je préfère ne pas m’aventurer, même si j’ai cru relever, çà et là, quelques bizarreries qui m’ont fait hausser le sourcil. Cela dit, je suppose que le ton est bien là – rugueux parfois, donc, pas édulcoré, mais connaissant des variations au fil de la succession des narrateurs : c’est un roman choral, à la première personne, chaque chapitre ayant son propre narrateur – sauf erreur, ils sont cinq à alterner ; et le rendu de leur personnalité est assez convaincant.

 

L’ART DU NOUVELLISTE DANS UN ROMAN

 

Je ne sais pas s’il serait finalement si pertinent que cela de dire que Fredric Brown était plus un nouvelliste qu’un romancier, même si on l’a souvent affirmé – je suis porté à le croire, mais, malgré un certain nombre de lectures tout de même, je ne me sens pas assez compétent pour en juger. Cependant, l’écrivain visiblement roublard a pu user dans ce roman de méthodes pouvant faire penser à son art de nouvelliste. Le premier chapitre en est à vrai dire une démonstration éloquente, presque une leçon.

 

Bien sûr, il y a tout d’abord ce goût de l’attaque en force. Le roman s’ouvre sur ces mots : « En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin. » Pas de chichis, c’est du direct… « Je », ici, c’est un certain John Medley, paisible retraité qui vit seul dans une maison tout ce qu’il y a de banal sise à Tucson, Arizona – ce quand bien même il touche de temps à autres quelques revenus issus de la spéculation immobilière. Le vieux bonhomme un peu excentrique, et grand amateur de musique classique, prévient alors la police, et deux inspecteurs se rendent sur place, Fern Cahan, un bonhomme pas très fin mais probablement bien plus que ce que l’on croit, et Frank Ramos, qui a le mauvais goût d’être tout à la fois flic, « érudit », et d’origine mexicaine – ce qui fait beaucoup trop pour un seul homme (demandez donc au capitaine Walter Pettijohn ce qu'il en pense).

 

Oui, c’est bien un cadavre… Pas de papiers, rien sur lui. Tué d’une balle dans la nuque. M. Medley n’a rien entendu ? Non… Même pas le bruit d’un pot d’échappement qui pétarade, ou ce qu'il aurait confondu comme tel ; mais c’est vrai qu’il écoute de la musique sur sa chaîne haute-fidélité, assez fort, et puis il y a ces avions à réaction qui volent bas – la base militaire est toute proche… Bien, ce sera tout pour le moment. Le temps d’embarquer le cadavre et de faire le tour du voisinage (relativement distant), et les deux policiers s’en vont.

 

Et c’est alors que John Medley confesse, au seul lecteur, à la première personne, à demi-mots et pourtant sans ambiguïté, qu’il est l’assassin – dans un ultime paragraphe, comme la chute d’une nouvelle, mais d’une manière étonnamment habile et plus qu’intrigante…

COMMENT ET POURQUOI

 

D’aucuns se sont plaint, semble-t-il, de ce que l’identité du coupable soit aussi rapidement dévoilée, mais ce n’est clairement pas le propos : s’il n’est pas du tout un whodunit, le roman de Fredric Brown est bien davantage un howdunit, et, peut-être surtout, un whydunit. Même avec un petit bémol, j’y reviendrai.

 

Ceci étant, seul le lecteur sait donc ce qu’il en est, à ce stade. Les policiers n’en ont pas idée – car Medley est un charmant petit vieux, peut-être un peu excentrique, oui, mais tout ce qu’il y a d’aimable, en tant que tel impossible à soupçonner… Pour Fern Cahan, ou pour le capitaine Walter Pettijohn, cela relève de l’évidence. Mais Frank Ramos est d’un autre avis. D’emblée, il trouve louche ce Medley – au point où sa suspicion se mue en obsession… Bah, rien d’étonnant à cela, sans doute, Ramos est un « intello » aux idées bizarres…

 

 

Bon, plaçons ici, à tout hasard, la balise SPOILERS – et il y en aura d’autres plus loin dans cette chronique, jusqu'à la fin, alors tenez-vous-le pour dit si jamais.

 

Ramos se trompe, donc, c’est obligé. D’ailleurs, voyez la victime – bientôt identifiée comme étant un certain Stiffler, qui ne s’était installé à Tucson que depuis quatre mois à peine. Un pauvre homme… En dépit de sa confession catholique, dans son Allemagne natale, les lois de Nuremberg le qualifiaient de juif, et il a passé dix longues années dans les camps de la mort – tu parles d’une enfance et d’une adolescence… Mais oui : la guerre, c’était il y a dix ans seulement. Depuis, il avait émigré au Mexique, où il s’était rapidement marié et avait eu des enfants ; les affaires ont bien tourné pendant un temps, beaucoup moins bien ensuite, alors il a nouveau émigré, aux États-Unis cette fois, à Tucson, Arizona, donc, au sein de la communauté... mexicaine, relativement importante, et trouvé sur place un emploi passablement de complaisance auprès d'un compatriote (c'est-à-dire un Allemand, cette fois) – c’est que la vie avait toujours été dure, pour le pauvre Stiffler… Et il n’en avait hélas pas fini : il y a très peu de temps, lors d’un accident de la route, il a perdu sa femme et ses enfants – lui seul a survécu, indemne, et d’autant plus rongé par le sentiment de sa responsabilité dans le drame. Depuis, lui qui n’était déjà guère liant, est devenu plus asocial encore – jusqu’à ce qu’on retrouve son cadavre dans le jardin de John Medley.

 

À tout prendre, voilà un homme qui avait toutes les raisons de mourir – de se suicider, disons-le. Mais ça ne peut pas être un suicide ! Une balle dans la nuque ? Avec quelques contorsions, ce n’est pas inenvisageable… Mais l’arme, alors ? On n’a pas retrouvé de pistolet à côté du cadavre… Mais il y a bien des moyens d’expliquer sa disparition, sans même se limiter aux seules inventions les plus saugrenues des auteurs de romans policiers (le revolver attaché à la patte d’un hibou que la détonation fait s’envoler, sérieux ?!). Oui, un suicide… Un suicide bizarre, mais un suicide…

 

Et c’est ici qu’intervient le « bémol » dont je parlais tout à l’heure concernant la qualification de whydunit. Je suppose qu’elle demeure valable, car l’appréhension du mobile dans toute sa complexité est une dimension essentielle du roman jusqu’à sa toute fin. Mais ne nous leurrons pas – ou plutôt, je vais tâcher de ne pas me leurrer : même si je suis très naïf et bon public, aussi ai-je joué le jeu de l’auteur en m’accordant au rythme soigneusement conçu de ses révélations, un lecteur moins naïf ou moins bon public dispose à ce moment-là de bien assez d’éléments pour piger le truc – depuis quelque temps, en fait. Voire depuis longtemps, voire depuis le tout début.

 

Mais est-ce un problème ? Non – parce que le roman, très habilement, dérive alors dans une autre direction…

 

UNE TRAGÉDIE EN FORME DE PIÈGE

 

Celle d’une tragédie en forme de piège inéluctable ! Et ce n’est plus alors, sur le mode classique de l’enquête policière, la résolution de l’énigme qui compte vraiment, absolument pas, mais bien plutôt la fatalité qui s’abat sur notre héros, Frank Ramos… L’intérêt du lecteur n’est plus entretenu via la surprise, le retournement de situation, etc., mais bien au contraire via l’expectation, l’anticipation morbide, inacceptable et pourtant inéluctable, du pire – on pourrait dire que l’on passe du policier au thriller, vu comme ça, et pourtant ça ne me paraît pas être une qualification très pertinente... « Roman noir » a suffisamment d’ambiguïtés et de connotations pour englober toutes les dimensions du roman. Le fait demeure : le lecteur qui se réjouissait de la lucidité de Ramos se met à anticiper la suite des événements… et à redouter le pire pour ce personnage auquel il s'était attaché, jusqu’à la fin, comme un horizon plus que menaçant ; tandis que la dimension de drame social s’accentue sans cesse, contribuant à bouleverser l’économie du roman sans pour autant nuire à sa cohérence – parce que c’est une belle mécanique que La Bête de miséricorde, conçue par un artisan madré.

 

En effet, nous savons depuis le premier chapitre que John Medley est l’assassin, mais, vers le milieu du roman au plus tard (pour qui n’aurait pas d’emblée pigé à la lecture du titre...), nous savons également pourquoi, du moins dans les grande lignes : Medley, qui tient (en privé seulement…) un discours d’essence religieuse éventuellement confus, se considère comme étant cette Bête de miséricorde – il croit que Dieu lui désigne des cibles, qui sont des individus dont la souffrance est telle qu’il vaut bien mieux pour elles mourir au plus tôt, mais qui, justement pour des raisons religieuses le cas échéant, ne prendront jamais eux-mêmes leur vie, car Dieu prohibe le suicide comme un abominable péché (et peut-être surtout pour les catholiques ? On le dit, alors que les protestants ne sont pas forcément en reste...). Les circonstances exactes du meurtre (ou de l’euthanasie, comme Medley voit les choses – à ceci près qu’il ne demande pas leur avis à ses victimes) restent encore à définir, mais le plus important est, à ce stade, acquis.

 

Le lecteur a sans doute un peu d’avance sur Frank Ramos – dont les soupçons dès le départ s’avéraient bien fondés, mais qui parvient d’autant moins à les asseoir solidement que tout le monde, dans son entourage, ne cesse de répéter qu’il se trompe, et que Medley est juste un gentil vieux bonhomme... La suspicion de Ramos est systématiquement dénoncée comme une obsession à deux doigts du harcèlement, au mieux – au pire, un délire d’ « intello », puisque tel est le deuxième stigmate du policier, après son ascendance mexicaine. Et c’est sans doute pourquoi, en dépit de ses soupçons, il est aveuglé un moment par des œillères – il faudra que sa femme alcoolique (qu'il ne comprend pas le moins du monde, j'y reviendrai) exprime à sa place, et comme en passant, l’idée d’un tueur agissant par compassion, pour qu’il ouvre enfin les yeux sur la nature exacte de sa proie (sinon celle de son mariage)… sans pour autant bien saisir qu’il est toujours un peu plus lui-même, eh bien, la proie de sa proie.

 

Cette avance dont bénéficie le lecteur est justement ce qui rend le roman de plus en plus horrible – car, quand nous en venons à comprendre sans plus l’ombre d’un doute pourquoi Medley tue, cela fait déjà un petit moment que nous voyons l’environnement de Frank Ramos se déliter, avec tous les signes d’un drame familial très proche, quand bien même banal, et qui pourrait très logiquement s’achever sur la conviction de Medley (et peut-être de Ramos lui-même, plus ou moins consciemment ?) que le policier « érudit », à l’instar de Stiffler, a atteint le stade où il souffre trop et où il vaudrait mieux pour lui mourir, ceci alors même qu’il ne saurait, pour quelque raison que ce soit, se tuer lui-même.

 

Et tout contribue à donner cette impression d’un piège qui se referme autour du héros du roman.

 

BOUTEILLE ET RESSENTIMENT

 

Frank Ramos est un homme qui, du fait de la teinte de sa peau, subit bien des discriminations et préjugés de la part de ses compatriotes à Tucson, Arizona, dans les années 1950 – mais ça, j’y reviendrai ensuite.

 

Ici, le problème essentiel concerne le couple Ramos. Frank a épousé Alice, il y a quelques années de cela. Ils ont sans doute été heureux ? En tout cas, ils ne le sont plus depuis longtemps. Alice a sombré dans l’alcoolisme, et méprise toujours un peu plus son époux. Elle a une liaison, avec un commerçant itinérant, un certain Clyde. Quand elle est lucide, elle n’attend qu’une chose : le courage de partir avec son amant loin de cette ville pourrie, et de ce mariage insupportable, la pire de ses erreurs. Mais elle n’est pas toujours lucide – elle fait quelques vagues efforts pour se contrôler, de temps en temps, mais au fond c’est en vain : elle boit, elle boit… Cercle vicieux.

 

Et Frank ? Frank ne se montre pas à la hauteur – c’est peu dire. Époux depuis longtemps guère attentif, et parfaitement aveugle à ce qui se passe au sein de son propre couple (tant pis pour le rusé inspecteur de police qui voit toujours juste dans ses enquêtes), il ne sait tout simplement pas gérer l’alcoolisme d’Alice. Ce qui ne le rend pas très sympathique, même si on peut toujours éprouver pour lui une certaine compassion. Car il ne semble intervenir dans l’addiction de son épouse qu’au motif d’une façade de respectabilité qu’il entend bien maintenir contre vents et marées : personne ne doit savoir ce qu’il en est – à part, bien sûr, le patron du bar le plus proche, pour lui c’est trop tard… Seuls la honte et l’embarras, à titre purement personnel, semblent motiver Frank. Il ne fait finalement rien pour comprendre la situation de sa femme, sa profonde douleur, le caractère insupportable de sa terne vie d’épouse délaissée et sans rien à faire, entre Madame Bovary et... Desperate Housewives, mais version Bergman, disons ; il ne sait rien d’elle, et de ses angoisses et de ses désirs – autant dire qu’il s’en moque. Il ne sort plus Alice depuis longtemps, il ne lui parle guère, pas même au petit-déjeuner – et il rentre tard tous les soirs : le travail… Un travail qui contribue à agacer Alice, car elle sait très bien, elle, qu’un flic latino ne pourra de toute façon jamais faire carrière – c’est déjà un miracle qu’il ait pu quitter l’uniforme… Ce manque d’ambition revient souvent dans ses récriminations ; sa frustration de ne pas pouvoir avoir d’enfants, aussi. Mais Frank ? Visiblement, il ne perçoit rien de tout cela. Et ça ne pourra pas durer éternellement.

 

Si nous le savons, c’est du fait de la structure chorale du roman. Outre John Medley, le coupable, trois autres des « voix » de La Bête de miséricorde sont policières : Frank Ramos, Fern Cahan, et leur capitaine Walter Pettijohn. Mais Alice endosse également ce rôle de narratrice – et c’est très significatif, car, avec elle, nous sommes on ne peut plus loin de l’enquête sur la mort de Stiffler : le roman adopte alors une dimension de drame social qui lui est au fond aussi essentielle que sa dimension proprement policière.

 

C’est qu’il ne s’agit pas d’une caractérisation à peu de frais, simplement censée donner de l’épaisseur au héros Frank Ramos, pour en faire autre chose qu’un simple assemblage de neurones bien connectés, avec pour extension un bras tenant un revolver. Non, nous sommes vraiment ici au cœur du roman : aussi habile soit-il dans ses procédés relevant du genre policier, il touche pourtant à quelque chose de profond et douloureux, d’un autre registre, qui saisit le lecteur aux tripes – et toujours un peu plus.

 

Et c’est ici, je crois, que l’on peut établir une parenté marquée avec au moins La Fille de nulle part (même si le nom de l’épouse de Frank peut, ou pas, renvoyer à La Nuit du Jabberwock ?) ; en effet, ce roman met en scène un couple alcoolique qui, du fait de la bouteille, mais en sachant qu’elle n’est peut-être (probablement...) à son tour qu’un symptôme, sombre dans la dépression et la misère, éventuellement le mépris et la haine – de soi et de l’autre. Fredric Brown, alcoolique notoire, a alors écrit des pages très fortes et très douloureuses sur son addiction, éventuellement reportée sur des personnages féminins, comme ici. La Bête de miséricorde se montre probablement moins explicite et cru que La Fille de nulle part à cet égard, mais c'est un roman au caractère dépressif marqué, dans cette dimension de drame social associé ouvertement à la thématique du suicide. C’est poignant, c’est terrible – et ça l’est sans doute d’autant plus que Brown sait jouer du ressenti de son lecteur, tout particulièrement au regard de l’image qu’il suscite de Frank Ramos, et qui casse la projection unilatérale du « héros », avec une admirable finesse.

TUCSON, ARIZONA, LES ANNÉES CINQUANTE

 

Mais le drame dépasse la seule cellule familiale en voie de dislocation rapide – et douloureuse. La Bête de miséricorde est aussi l’occasion de se pencher sur la société dans un trou du sud-ouest des États-Unis (même un trou très relatif, à l’échelle du pays : Tucson était déjà une ville de bonne taille, et qui compte dans les 500 000 habitants aujourd’hui...), en plein désert, et à peine une dizaine d’années après la conclusion de la Seconde Guerre mondiale – à laquelle il est plusieurs fois fait allusion, notamment, bien sûr, via le personnage tragique de Stiffler et ses dix années pire que volées dans l’enfer des camps de concentration : c’était, littéralement, hier seulement.

 

Le monde a déjà un peu changé, Medley est très content de sa chaîne haute-fidélité, et peste contre les avions à réaction (c'est qu'ils sont bruyants, mais ce sont tout de même de bien jolis appareils, c'est vrai), mais il y a plus que cette seule culture matérielle : des traits caractéristiques d'un endroit et d'une époque, même de manière sous-jacente.

 

Fredric Brown ne fait sans doute pas à proprement parler dans la chronique sociale, ici, du moins il n’alourdit jamais son roman avec une analyse vaguement didactique du contexte de son intrigue. Il en traite par petites touches discrètes, mais significatives pourtant, et surtout moralement ambiguës le plus souvent – si c’est bien le mot. Aucune thèse à marteler, simplement un regard lucide qui s’invite dans la narration pour l’accompagner avec subtilité – plutôt que pour la souligner. C’est a priori ici que la traduction originelle se montrait particulièrement infidèle, semble-t-il – car beaucoup trop « contournée », et aseptisée par la même occasion.

 

Les préjugés raciaux

 

Ainsi notamment du racisme, au sens large – avec le personnage de Frank Ramos, le « héros » du roman à maints égards, qui est donc latino. Je ne sais pas si c’était si courant, à l’époque – dans les romans policiers, j’entends, pas dans la « vraie vie » –, et je dois avouer que, tout au long de ma lecture, j’avais un peu injustement en tête l’image de Charlton Heston grimé en Mexicain dans La Soif du mal d’Orson Welles (qui sortirait sur les écrans deux ans plus tard). L’ascendance mexicaine du personnage a un impact assez profond sur lui – mais peut-être pas tant à titre personnel que dans le regard des autres, et leur comportement éventuellement maladroit (au mieux...) à son égard. Alice a sans doute raison de douter que Frank puisse jamais faire carrière, mais c’est comme si lui-même s’en moquait. Il sait par ailleurs qu’il a son « utilité » dans la police de Tucson, en tant qu’élément pouvant approcher la communauté mexicaine, assez imposante dans les quartiers populaires – ses collègues semblent baragouiner au mieux deux, trois mots d’espagnol.

 

Mais Frank a bien affaire à des préjugés raciaux – comme les autres Mexicains de Tucson, avec ou sans les guillemets. La plupart du temps, c’est sur un mode disons mineur, et probablement inconscient de la part de ses interlocuteurs – tout particulièrement au sein de la police municipale. Fern Cahan, son binôme, est sans aucun doute un bon bougre, pas toujours très malin peut-être (surtout en comparaison ?), mais ils s’entendent très bien. Le capitaine Walter Pettijohn aimerait bien, de temps en temps, remettre à sa place son subordonné Ramos, mais pas au point où ses préjugés l’empêcheraient d’admettre que c’est un très bon élément. Reste que Ramos « n’est pas comme eux ».

 

En fait, ce qu’on lui reproche, plus ou moins consciemment là encore, c’est peut-être surtout de ne pas se conformer au cliché du Mexicain que les « Caucasiens » du coin ont entretenu depuis des décennies : un Mexicain qui est aussi un bon flic, c’est difficile à admettre ; un flic mexicain qui est aussi visiblement plus intelligent et incomparablement plus cultivé que ses collègues et supérieurs plus pâlichons, c’est tout bonnement inacceptable… Alors on ricane de « l’intello », de « l’érudit », ce qui évite de ricaner directement de son bronzage.

 

Une précaution qui n’est pas toujours de mise quand il s’agit d’envisager d’autres « Mexicains », avec leur lot de clichés – y compris, en bonne place, leur nécessaire catholicisme, forcément « un peu bizarre ». Mais le roman se montre narquois à cet égard, d’une certaine manière : le « Mexicain » du roman, outre Ramos qui est tout à fait américain, est la victime… et cette victime est un immigré allemand ! Comme un certain nombre d'habitants de Tucson, à vrai dire. Mais qui avait déjà dû faire face à ce que les préjugés raciaux peuvent avoir de plus terrible et absurde, en étant envoyé gamin dans les camps de concentration au motif d’une grand-mère vaguement juive – son baptême n’y avait rien changé

 

Et c’est en fait ici que Ramos, à l’occasion, cesse de se contenir – comme s’il avait trop longtemps vécu en « Mexicain » aux États-Unis pour s’offusquer encore des préjugés de ses compatriotes concernant les Latinos, mais pouvait par contre se sentir plus libre d'exprimer sa colère quand d’autres communautés étaient stigmatisées : en l’espèce, les Juifs, quand un personnage assez répugnant, une secrétaire pas très futée du nom de Rhoda Stern, s’étend tout naturellement sur la « solidarité interne » de « ces gens-là », euphémisme pour dénoncer la nécessaire corruption des Youpins. Là, Frank s’énerve – plus ou moins, il n’est pas du genre à se répandre en éclats de voix... Mais c’est alors la réaction de son binôme Fern Cahan qui est véritablement éclairente : « Et comment il s'est mis en rogne contre cette Rhoda Stern au chantier ! D'accord, les préjugés raciaux ça le touche, et je le comprends, mais on ne peut pas détester les préjugés au point où on arrive à avoir des préjugés contre tous ceux qui ont des préjugés. Parce que des préjugés, tout le monde en a. Certains le cachent, c'est tout. » Une manière bienvenue de témoigner de l’incompréhension fondamentale du problème par les petits Blancs (très, très) vaguement WASP du coin – même les plus sympathiques d’entre eux, dont Fern au premier chef. Qui n'aime pas les Noirs.

 

Les violences faites aux femmes

 

Mais tout ceci n’intervient donc que par petites touches, n’appelant pas d’explications détaillées. C’est également vrai d’une seconde question de société… mais plus difficile à appréhender, pour le coup. Et c’est le machisme endémique – qui semble impliquer les violences faites aux femmes comme un mode « normal » de résolution des conflits au sein du couple ! En fait, tout le monde semble convaincu que c’est parfaitement « normal »…

 

Et ça vaut pour Frank et Alice.

 

Frank, pourtant, ne bat pas sa femme. Il n’a jamais levé la main sur Alice. Mais il se demande, dans ces nuits éprouvantes où il doit attendre que sa femme s’effondre au comptoir du bar du coin pour la ramener au foyer sans trop faire de scandale en public, s’il ne devrait pas le faire. Partout autour de lui, c’est ainsi qu’on semble procéder – et un flic, comme il le dit lui-même, est quotidiennement confronté à ce genre d’affaires, qu’il trouve assurément un peu « moches », mais qui semblent « normales » à bien d’autres. Peut-être les violents ont-ils raison, alors ? Quelques baffes pourraient régler le problème, et bénéficier à Alice en la remettant en place ? Il paraît se poser sincèrement la question… et, chose terrible, c’est peut-être seulement au regard de ce critère absurde qu’il pourrait envisager d’admettre qu’au fond il ne prête pas vraiment attention à sa femme – s’il l’aimait vraiment, il la battrait, ça serait mieux pour tout le monde, n'est-ce pas…

 

Pas facile à digérer, ce genre de discours… et peut-être encore moins quand c’est Alice elle-même qui le tient ! À plusieurs reprises, elle semble espérer que Frank la batte un jour. Ses motivations demeurent floues, et cela peut aller de la pseudo-grivoiserie masochiste tout à fait malvenue (mais dont le genre n'est certes pas avare) au prétexte utile pour quitter son mari, avec, entre les deux, mille avatars de la femme au foyer américaine délaissée par son mari et qui est à bout. Vraiment, une dimension du roman pas facile à appréhender... Sans doute parce qu'elle ne s'exprime qu'au travers des personnages eux-mêmes, sans contrepoint « objectif ». Ce n'est pas très confortable, de s'insinuer dans une psyché de ce type...

 

EN FINIR

 

Mais tout cela se mêle habilement à l’intrigue policière pour lui conférer un fond appréciable, discret mais fort. La dimension sociale et intime de la tragédie la rend plus redoutable encore – en fait, on s’inquiète probablement davantage pour Frank Ramos du fait même de son rôle ambigu au sein de son propre couple, car l’on sait que c’est ici que tout va dégénérer…

 

Le roman est bien devenu un piège pour son héros – qui se déclenche enfin, provoquant une avalanche aux conséquences inévitables…

 

Ou pas.

 

Car la toute fin du roman me laisse un peu perplexe – je ne sais vraiment pas quoi en penser ; cela ne suffit bien sûr pas à amoindrir la note globale du roman, que j’ai dévoré avec anxiété et passion, comme le remarquable page-turner qu’il est à l’évidence, le fruit d’un auteur qui sait son métier, et suffisamment pour ne pas se complaire dans la bête formule. Mais cette fin…

 

Disons-le : une fois que j’ai pris conscience de ce piège dans lequel était tombé Frank Ramos, au point sans doute d'accentuer un peu trop ce caractère à titre personnel, la conclusion du récit ne faisait plus guère de doute à mes yeux – Frank finirait au fond du seau, largué par sa femme et confronté brutalement à son aveuglement et à son absence d’empathie ; dès lors, il lui faudrait mourir, sinon de sa main, plus probablement de celle de John Medley, sa Némésis et son sauveur. Pas un problème à mes yeux, loin de là, puisque le roman à ce stade jouait donc de l’anticipation du drame par le lecteur.

 

Sauf que ce n’est pas ce qui se produit.

 

Nous voyons, dans ces toutes dernières pages, Frank Ramos se rendre seul chez John Medley : la confrontation attendue a bien lieu. Mais elle prend une tout autre tournure que ce que j’envisageais. En effet, Ramos, sans obtenir explicitement des aveux de Medley, obtient l’assurance de ce que ses soupçons étaient fondés ; ayant parfaitement compris la psychologie du tueur (quand celle de sa propre femme lui était totalement inaccessible), il l’incite sans un mot à mettre lui-même fin à ses jours. Il s’en va – et Medley se tue en hors-champ. Ultime séquence : Walter Pettijohn rapporte à son subordonné Frank Ramos, de retour de congé maladie, le suicide de son suspect préféré… et Frank Ramos, peut-être revenu de tout, au point où il en est, fait l’innocent.

 

Fin.

 

Qu’en penser ? J’ai été décontenancé – ce qui ne signifie bien sûr pas que « ma fin » était meilleure ; Brown sait raconter une histoire, lui… Reste que j’ai trouvé cette conclusion étonnamment « positive ». Au point de m’interroger sur les motivations de l’auteur : s’agissait-il de faire en sorte que le roman se finisse « bien » malgré tout ? Le nouvelliste au travail sur un roman a-t-il succombé à l’attrait d’un ultime twist, d’une chute qui viendrait contredire les attentes du lecteur manipulé ? Ce seraient sans doute de bien mauvaises raisons – mais il pourrait y en avoir de très bonnes, ce que souligne peut-être l’ironie d’un Ramos obtenant de l’homme qui aurait dû le tuer qu'il se tue lui-même… Autant dire de jouer sur son propre terrain, et avec ses propres armes (quelques cachets, en l'espèce).

 

Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas.

 

AUX TRIPES

 

Mais, ce que je sais, c’est que j’ai vraiment apprécié La Bête de miséricorde. Peu importe mon indécision quant à la conclusion. Polar solide, divertissement efficace et palpitant, conçu avec une grande habileté (notamment, outre le déroulé de l’enquête, au travers d’une dimension chorale très bienvenue et très bien menée, avec des narrateurs qui ont tous leur âme et leur voix), il est aussi très solide au fond, au travers d’un sous-texte jamais simpliste mais le plus souvent très pertinent et parfois bouleversant.

 

Car, à partir du moment où le roman vire du policier à la tragédie, suivant une pente forcément fatale, il prend le lecteur aux tripes, littéralement. On dépasse alors le sourire de connivence que suscitaient l’attaque en force et la « chute » du premier chapitre – on ne sourit alors plus du tout. Il y a cette même conscience d’être manipulé par quelqu’un qui sait y faire, mais dans un tout autre registre, et pour un effet très violent.

 

Bilan plus que favorable, donc, pour ce roman dont l’argumentaire de l'éditeur dit qu’il « fait partie de ces petits bijoux de romans noirs des années 1950 » ; ce qu’il est bel et bien, en définitive. Et encore une occasion de plus d’apprécier le talent de Fredric Brown, auteur génial, rusé et profond, à la palette étonnamment variée.

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Nuisible, vol. 2, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

Publié le par Nébal

Nuisible, vol. 2, de Masaya Hokazono et Yu Satomi

HOKAZONO Masaya et SATOMI Yu, Nuisible, vol. 2, [蟲姫, Mushihime], traduit [du japonais] et adapté en français par Pascale Simon, Bruxelles, Kana, coll. Big, [2015] 2017, 202 p.

 

INSECTE ASOCIAL

 

Le premier tome de Nuisible, manga scénarisé par Hokazono Masaya et illustré par Satomi Yu, laquelle faisait ainsi ses débuts en bande dessinée, ne m’avait pas enthousiasmé autre mesure, néanmoins suffisamment séduit pour que je me lance dans la lecture du tome 2 – sachant que la série ne compte que trois volumes en tout : ça fait partie de son intérêt, tant les titres qui s’éternisent au point de perdre tout ce qui faisait leur saveur sont légion.

 

Retour, donc, à cette BD mêlant romance lycéenne et horreur lycéenne aussi (mais vraiment horrible), qui n’était pas sans me rappeler certaines œuvres d’Itô Junji, et sans doute plus particulièrement Tomié – tant le personnage de Kikuko, ici, combine son incroyable pouvoir de séduction avec une horreur sous-jacente qui a le potentiel de saisir aux tripes.

 

Hélas, la tournure de ce deuxième volume, en dépit de quelques moments fort réussis, m’a globalement plutôt déçu… Tâchons de voir en quoi – et en relevant d’emblée qu’il se partage assez nettement entre deux parties très différentes l’une et l’autre, la première assez longue, la dernière plus courte mais bien trop dense, avec entre les deux une transition aux frontières plus ou moins floues.

 

NID D’AMOUR

 

Comme le premier tome, et pourtant de manière très différente mais avec un effet certain, ce deuxième volume s’ouvre sur un cauchemar du jeune et beau Takasago Ryôichi, où l’horreur n’est pourtant pas tant graphique que psychologique : le jeune homme erre dans les rues de sa ville, et réalise avec horreur qu’il est devenu incapable de communiquer avec ses amis – ou à vrai dire qui que ce soit ; une belle idée d’illustration pour exprimer cette étrangeté : les phylactères obscurcis par des taches sombres et brouillonnes qui ont quelque chose d'aussi menaçant que frustrant…

 

Hélas pour Ryôichi, se réveiller s’avère plus cauchemardesque encore ! Car le jeune homme est littéralement séquestré chez lui par l’étrange autant que séduisante Munakata Kikuko, cette jeune beauté qu’il avait déjà croisée dans ses rêves, avant de la rencontrer en tant que nouvelle au lycée… Et Kikuko n’est pas à une horreur près, elle, la fille insecte si déphasée dans le monde des hommes – ce qui participe au moins pour partie de son ambiguïté (même si, ai-je trouvé, de manière moins convaincante que dans le tome 1) : elle a beau commettre des atrocités, tuer, torturer, Kikuko n’est pas nécessairement « maléfique » à proprement parler – simplement, elle ne comprend pas la portée de ses actes, car elle manque de critères de référence humains.

 

Si les séquences suivant immédiatement le rêve introductif sont globalement assez médiocres, la BD atteint peu après d’étonnants sommets – quand la passion dévorante de Kikuko pour Ryôichi détourne le huis-clos sous la forme d’un délire érotique glauque, et assez franc : dans ces pages, le dessin de Satomi Yu, focalisé sur une Kikuko qui relève plus que jamais du fantasme inquiétant, et qui « bouffe l’écran », appuie insidieusement l’horreur perverse des tableaux, en mêlant sans cesse excitation et dégoût – dimension qui devient plus oppressante encore à mesure que l’aimable romance adolescente, même tordue, du premier volume, se mue plus ouvertement en harcèlement et même en viol – certes pas dans le sens « habituel » (...), et j’imagine qu’il y aurait des choses à dire à ce propos, mais je ne me sens pas armé pour cela.

 

Ce sont, et de très loin, les meilleurs moments de ce tome 2 : là, il y a effectivement des pages très fortes, horribles et dérangeantes, mais aussi d’une certaine manière excitantes, au point de la fascination plus ou moins bien admise, voire du dégoût de soi. Je suppose que l’on pourrait renvoyer au célèbre film de Miike Takashi Audition, qui ne m’avait pas plus convaincu que cela à l’époque, mais peut-être devrais-je retenter l’expérience ? La torture de Ryôichi par Kikuko est certes plus psychologique que physique – même avec la dimension de viol latent, mais il y a peut-être de ça, oui. En tout cas, dans cette BD, ça fonctionne très bien.

 

D’une certaine manière, j’aurais envie de dire que ces pages suffiraient à justifier la lecture de la BD, car elles prennent aux tripes… sauf que probablement pas – car le reste, ce qui constitue l’essence de la deuxième partie de ce volume, et est amorcé dans une longue transition plus ou moins aboutie, est nettement moins bon, pas vraiment satisfaisant au mieux… et hélas parfois à la lisière du ridicule.

 

Plaçons la balise SPOILERS ici, juste au cas où...

 

DU HUIS-CLOS AU MACROCOSME

 

Avant d’en arriver à ces scènes guère convaincantes, il nous faut donc opérer une transition, impliquant de sauver Ryôichi de Kikuko. Tomomi, son amoureuse frustrée mais plus inquiète que véritablement jalouse de la nouvelle du lycée, y joue sa part, finalement minime – mais le personnage décisif est pourtant le scientifique plus ou moins psychopathe Kuzumi Akihiko, qui n’y va pas par quatre chemins, sachant quant à lui ce à quoi il a affaire : hop ! Fusil. Il a promis à quelqu’un de tuer l’étrange Kikuko… et se présente volontiers comme un avatar japonais de Van Helsing. Ce qui ne le rend pas moins inquiétant – et poursuit donc sur les impressions du premier volume, où ce vilain bonhomme avait quelque chose de vaguement maléfique, et peut-être plus que sa proie insectoïde, même en prenant en compte toutes les atrocités perpétrées inconsciemment par cette dernière.

 

Quant à Kikuko, rejetée elle ne sait pourquoi (et « rejetée » est un euphémisme, pour une décharge de fusil à pompe à bout portant), elle semble abandonner toute ambition de jouer à l’humaine, déduisant de ses déboires la nécessité d’une misanthropie globale, jusqu’à la pulsion génocidaire. Et ses compagnons insectes envahissent toujours un peu plus la ville, le monde même, et d’ici-là les planches...

 

Jusqu’alors, admettons ; c’est moins saisissant que l’érotisme glauque qui précède, mais la hideur morale du scientifique, de moins en moins sous-jacente, suffit à maintenir l’intérêt du lecteur – avec en plus quelques planches un chouia gores pour le principe ; quant à la crise misanthrope de Kikuko, elle est graphiquement bien conçue, et, oui, porte en elle quelque chose de terrifiant.

LE(S) GRAND(S) SECRET(S)

 

Mais c’est ensuite que les choses dégénèrent… quand le scénariste semble supposer qu’il est bien temps, un peu après le milieu de la brève série, de fournir des « explications » quant à ce qui se passe. Alors il en donne – mais plein, vraiment plein, plus ou moins sérieuses sans doute (c’est Kuzumi qui balance la sauce, et on n’est pas forcément porté à l’envisager comme particulièrement fiable…), et avec un rythme totalement frénétique, une densité qui à de faux (?) airs de vacuité ; car on reste toujours à la surface des choses, on ne creuse jamais vraiment, et c’est d’autant plus sensible que les dimensions de « l’explication » sont variées et éventuellement antagoniste. C’en est au point où ça en devient très artificiel, très pénible aussi, et cela suscite même une bien légitime overdose… n’excluant certes pas les déceptions et les soupirs.

 

En fait, les « explications » de Kuzumi empruntent trois axes différents, qu’on supposera parallèles autant que possibles – mais donc à envisager avec plus ou moins de sérieux.

 

Le premier axe, de manière très déconcertante, s’avère… mythologique. Le savant au rictus agaçant reprend un vieux mythe shinto, présenté comme figurant dans le Nihon shoki (ou « Chroniques du Japon ») achevé en 720, mais figurant déjà, me suis-je souvenu, dans l’ouvrage parent, et juste un peu antérieur, qu’est le Kojiki, compilé en 712 – un mythe qui ne manque pas d’interpeller le lecteur occidental, car il est très proche de celui, grec, d’Orphée et d’Eurydice. Sans doute ne faut-il pas ici prendre le savant au pied de la lettre – car c’est un savant –, mais la portée de cette analogie demeure dans tous les cas problématique, et, pour dire les choses autrement, je me suis vraiment demandé ce que ça venait foutre là… Bon, peut-être y a-t-il bel et bien quelque chose, et peut-être le troisième et dernier tome permettra-t-il de revenir là-dessus. Peut-être.

 

Kuzumi évoque aussi, en contrepoint, « l’explication » que nous attendions bien davantage, la « scientifique ». Le premier tome avait développé toute une théorie (guère approfondie cela dit) sur le réchauffement climatique et l’évolution des insectes en réaction. C’était plus ou moins convaincant, mais… Oui, admettons. Ici, cette dimension demeure présente, mais finalement guère appuyée (et, sauf erreur, si l’évolution des insectes est toujours au cœur du propos, le réchauffement climatique n’est pas le moins du monde mentionné cette fois). Le scénario introduit une nouvelle « explication », plus précise que l’hypothèse du réchauffement climatique, quand Kuzumi évoque le projet Biosphère, repris à la sauce japonaise sous une forme en fait tout autre et pour le moins brutale : il s’agissait de tester les capacités de régénération d’un écosystème en le polluant délibérément… et c’est cela qui aurait forcé l’évolution, voire la mutation, des insectes. Moyen de revenir à la thématique écologique qui était déjà celle associée à l’hypothèse du réchauffement climatique, hélas là encore avec plus ou moins de conviction. Car – et c’est bien le problème de tout ce volet « scientifique » des explications, et il y avait déjà quelque chose de cela dans le premier tome – on reste une fois de plus à la surface des choses, donc. C’est fade et (très) convenu au mieux, un peu fainéant peut-être, et éventuellement désagréable – en tant que lecteur, j’ai tout de même eu l’impression qu’on se moquait un peu de moi...

 

Hélas, il y a pire, et bien pire – quand Kuzumi, porte-parole du scénariste, « explique » la dimension, disons, « humaine », de l’affaire… en recourant au cliché prohibé par la Convention de Genève du « frère jumeau inconnu et probablement maléfique », permettant « d’expliquer » l’attirance réciproque de Kikuko et Ryôichi par une sombre histoire de phéromones héritées d’une ADN commune, mouais… Mouais au mieux. Très franchement, j’ai trouvé ça parfaitement ridicule. Est-ce Kuzumi, qui se moque, ou Hokazono Masaya ? Hélas, j’ai bien peur que ce soit ce dernier… Et ce n’est plus sympathiquement bisseux, à ce stade, ça louche sur la zèderie – qu’il s’agisse d’un nanar volontaire ou pas.

 

PRONOSTICS DÉJOUÉS

 

Quoi qu’il en soit, je relève que nombre de mes impressions, voire de mes « pronostics », suite à la lecture du premier tome, ont été ici déjoués. Ce qui peut témoigner de bien des choses, incluant l’astuce du scénario et mon incompréhension fondamentale de con de Nébal. Alors...

 

Bon. Kikuko, d’abord. Outre son illustration sur le mode de l’idéal, j’y reviendrai, son principal atout, dans le tome 1, résidait clairement dans son caractère anti-manichéen. Le personnage était présenté comme un monstre inhumain, sous ses atours de charmante lycéenne, mais cette inhumanité lui permettait justement d’échapper aux sanctions réflexes d’une morale que l’on qualifiera de « conventionnelle ». Kikuko blessant et tuant n’était donc pas foncièrement maléfique – simplement inadaptée, même si les conséquences de cette inadaptation incitaient à barder le qualificatif de guillemets en forme d’euphémismes. Je suppose que c’est toujours le cas ici – jusque dans les plus sordides développements de la séquestration de Ryôichi. Mais j’ai quand même le sentiment que cette dimension essentielle du personnage a été largement remisée de côté… Ainsi, les pleurs de Kikuko tuant ne sont plus de la partie, et la virulence de sa passion glauque pour sa victime Ryôichi, peut-être justement parce qu’elle relève du désir charnel, accentue étrangement la distance entre le lecteur et le personnage de la fille insecte – bien plus en fait que les meurtres commis dans le premier tome (et au tout début de celui-ci) ; ce qui en tant que tel n'est pas inintéressant... Sans doute est-ce parce que l'on est incité à s’identifier à Ryôichi qui, même sur le mode angoissant de la victime, a bien quelque chose du « héros » de la série, et en même temps de ce véhicule d’empathie – c’est sa fonction. Une question compliquée, donc : à cet égard, le deuxième tome se montre peut-être plus fin, parfois, que le premier, ou plus outrancier, à l’opposé, mais trop d’éléments, en même temps, m’ont fait l’impression d’une dimension du récit que je jugeais essentielle mais que le scénariste a traité finalement bien trop à la légère. C’est plus du domaine du ressenti que de l’argumentaire, je le concède, mais je ne parviens pas à me débarrasser de ce sentiment...

 

Ma grosse erreur, ceci dit, c’était cette impression que Ryôichi, à côtoyer Kikuko, était d’une certaine manière contaminé par la fille insecte, et que cette contamination se traduisait dans le dessin par une nouvelle attention au jeune homme (et à sa beauté) dont la BD n’avait jusqu’alors fait preuve que pour l’étrange lycéenne. De toute évidence, ce n’était en fait absolument pas le cas, comme les premières pages de ce volume le montrent très vite. Kikuko conserve cette aura presque « hollywoodienne » qui la faisait tant briller par rapport à tous les autres personnages de la BD, mais Ryôichi ne l’a en rien acquise ; en fait, cantonné au rôle de victime dès le départ, il ne se singularise peut-être (peut-être, hein…) que par sa fatigue éloquente et sa souffrance palpable (pour le coup, je renverrais bien à Itô Junji une fois de plus, mais il faut décidément que j’apprenne à me montrer plus prudent dans mes délires…).

 

Enfin, mais inutile d’y revenir dans le détail, j’ai déjà noté les évolutions parfois très improbables dans le registre de « l’explication scientifique » du phénomène Kikuko. Au sortir de ce tome 2, j’ai eu peu ou prou l’impression que tout ce que j’avais pu retenir, ou avait cru retenir, de la lecture du premier volume, ne tenait tout simplement pas la route, et/ou n’avait aucune espèce d’importance – ce que je ne peux m’empêcher de trouver fâcheux, tout de même.

DESSIN EN HAUTS ET BAS

 

Qu’en est-il alors du dessin ? Pour le coup, cette fois, mon ressenti du premier tome demeure. Satomi Yu brille en tant qu’illustratrice, dans les intertitres et dans la figuration hors-normes de Kikuko, qui dépasse à mes yeux les canons de la BD. Son caractère marqué de fantasme érotique glauque accentue encore sa supériorité graphique en suscitant son lot de frissons ambigus, et, par un intéressant jeu des contraires, cela rend plus encore l’horreur quand c’est cette dernière dimension qui doit être mise en avant.

 

Le reste est globalement médiocre – du moins tant qu’il s’agit d’exprimer une narration lambda. Les personnages sont fades et simplistes, le décor urbain globalement tout aussi terne et minimal. Et tout cela manque d’âme.

 

L’impression demeure d’une dessinatrice qui ne brille véritablement que quand le propos lui permet exceptionnellement de se lâcher. Et, ici, c’est surtout le cas dans la représentation des nuées d’insectes. Jeu des contrastes, là encore, car elle use de deux méthodes a priori antagonistes mais en fait subtilement complémentaires pour figurer cette invasion – qui, pour le coup, contamine (oui, cette fois je reprends ce terme, soyons fous) les planches : parfois, la nuée est indistincte, consistant en taches noires mobiles qui parcourent les cases et étouffent les personnages engagés dans une course d’obstacles pour les dépasser ; d’autres fois, par contre, l’auteure prise bien au contraire l’hyperréalisme et le sens du détail le plus pointilleux pour livrer des planches extrêmement précises qui rendent l’invasion des nuées d’insectes autrement concrète – et joue ainsi d’un autre registre de la terreur, celui qui montre, frontalement. Ici, Satomi Yu accomplit sans doute un bon travail – mais le reste, hors Kikuko bien sûr, est donc tristement fade.

 

BOF…

 

Bilan au mieux mitigé – et sans doute globalement négatif, en fait. La séquestration de Ryôichi par une Kikuko aux désirs dévorants produit des moments forts, et la représentation de l’étrange lycéenne est irréprochable ; mais le reste est bien convenu et bien plat, le plus souvent.

 

J’aurais pu, comme dans le premier tome, tenter d’en faire relativement abstraction pour me contenter de mettre en avant ce qui était réussi, mais je ne m’en suis pas senti capable – la faute, surtout, aux « explications » malvenues et parfois risibles que Hokazono Masaya nous inflige à la mitraillette je-m’en-foutiste, via l’agaçant Kuzumi (mais « agaçant » dans le plus mauvais sens du terme).

 

Je ne me sentais pas de recommander cette série sur la base du seul premier tome. Au sortir du second, c’est bien pire – et sans doute puis-je maintenant, plus frontalement, ne pas la recommander.

 

Cela dit, ne reste plus qu’un tome… Et il y a malgré tout eu des choses intéressantes dans Nuisible… Alors je n’exclus pas de pousser jusqu’à la conclusion. Parce que je suis faible. Et malgré tout curieux.

 

Mais je suppose que vous pouvez allègrement vous en passer, si jamais.

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