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Aux comptoirs du cosmos, de Poul Anderson

Publié le par Nébal

Aux comptoirs du cosmos, de Poul Anderson

ANDERSON (Poul), Aux comptoirs du cosmos (La Hanse galactique, t. 2), édition traduite de l’anglais (États-Unis) et présentée par Jean-Daniel Brèque, « Chronologie de la Civilisation technique » par Sandra Miesel, couverture de Nicolas Fructus, Saint Mammès, Le Bélial’, [1961, 1963, 1966, 1970, 1974, 2008] 2017, 267 p.

LE MARCHÉ

 

Deuxième tome d’une série qui devrait en comporter cinq, Aux comptoirs du cosmos poursuit le « cycle de la Hanse galactique » de Poul Anderson, entamé avec Le Prince-Marchand, paru l’an dernier. Ce cycle est également dit de « la Ligue polesotechnique », et s’insère dans un ensemble plus ample, dit « de la Civilisation technique », et qui comprend également, entre autres, les aventures de Dominic Flandry, etc., dans le contexte de « l’empire terrien » (des textes postérieurs au plan de la chronologie interne, mais qui ont globalement été écrits avant ceux qui nous intéressent aujourd’hui).

 

Ces différents récits (datant des années 1950 dans le premier volume, des années 1960 surtout dans celui-ci) jouent la carte d’un divertissement SF débridé, disons pulp, en s’inscrivant par ailleurs, comme de juste, dans la thématique ambitieuse des « histoires du futur », au côté de celles de Robert Heinlein (« Histoire du futur », donc), d’Isaac Asimov (disons « Fondation ») ou encore de Cordwainer Smith (« Les Seigneurs de l’Instrumentalité ») ; la « hard science » peut être de la partie, au passage, mais jamais au détriment de l’aventure.

 

Ce qui peut constituer à la fois la force et la faiblesse de ces deux premiers tomes ? C’est très « old school », et non sans charme à cet égard, mais tout ne passe peut-être pas aussi bien un demi-siècle plus tard… Il n’y a certes pas tromperie sur la marchandise (aha). Mais le premier tome, si je l’avais bien aimé, ne m’avait pas plus emballé que cela – c’était peut-être « un peu trop connoté » pour moi ? Je ne sais pas. Notez, je n’ai mentionné dans cette optique que les deux premiers tomes – les seuls parus pour l’heure. L’expérience (globalement très satisfaisante) du « cycle de la Patrouille du temps », peut-être ce que l’on connaît le plus de cet auteur longtemps boudé en France (mais le Bélial’ a depuis pas mal de temps déjà l’ambition d’y remédier, via notamment le traducteur Jean-Daniel Brèque, promoteur acharné de Poul Anderson – voyez son Orphée aux étoiles, en sus de ses nombreuses traductions chez l’éditeur ou ailleurs), cette expérience donc incite à la réserve, car le ton aura assurément le temps d’évoluer, entre les récits les plus antiques et les plus récents.

 

Quoi qu’il en soit, Aux comptoirs du cosmos affiche donc la couleur (sous une couverture de Nicolas Fructus qui, euh, est peut-être appropriée à cet égard, mais j’ai décidément… « du mal » avec les choix graphiques de ce cycle, si j’apprécie généralement beaucoup le travail de l’illustrateur de Kadath ou Gotland…). Mais, dans ce registre « à l’ancienne », ce tome 2 m’a bien davantage convaincu que le premier, autant le dire de suite : voici un très bon divertissement SF, malin et riche, plus profond qu’il n’en a l’air, et toujours palpitant, car joliment équilibré dans ces différents aspects.

 

INTÉRÊTS (DE TOUS ?)

 

Revenons au principe de base. Nous sommes au XXIIIe siècle, et l’humanité, après la découverte indispensable du voyage supraluminique, s’est lancée à la conquête de l’espace. Elle a tôt constaté qu’elle n’était pas seule dans la vaste galaxie, faisant la rencontre de quantité d’extraterrestres très divers, ou plutôt de « sophontes », puisque c’est le terme de rigueur (qui désigne toutes les sociétés galactiques, en incluant les humains).

 

Le Commonwealth, qui est censément l’organe politique terrestre, n’est cependant pas le mieux armé (si j’ose dire) pour traiter avec les milliards de sophontes ; sans doute a-t-il déjà amorcé son déclin, et le pouvoir réside bien davantage, même pas dans l’ombre en fait, entre les mains des princes-marchands de la Ligue polesotechnique, inspirée de la Hanse médiévale ; des aventuriers autant que commerçants, parcourant l’univers en quête de juteux contrats. Ces bons bourgeois peuvent assurément s’avérer cyniques et matérialistes (au sens vulgaire), c'est dans leur nature, mais, en accord avec les vieux dogmes libéraux, en économie comme en relations internationales, ils se posent en apôtres d’un « soft power » autrement pertinent, et rentable, que l’approche politico-militaire « réaliste » qui a toujours eu la faveur des brutes et des petits soldats – ce n’est pas exactement du « space opera militariste », quoi ; même s’il y a peut-être un peu plus d’ambiguïté à cet égard ici que dans le premier tome ?

 

Quoi qu’il en soit, la question de l’intérêt demeure, bien sûr – un intérêt économique qui réduit et oriente le classique « intérêt national ». Dans la doxa des marchands, leur intérêt économique est équivalent à l’intérêt général – les deux sont naturellement unis, et même plus, ils sont parfaitement identiques, du fait du jeu bienveillant de quelque « main invisible » à l’échelle interstellaire. Peut-être même sont-ils sincères à cet égard… On ne peut pas l’exclure…

 

Mais cette idéologie s’accommode fort bien de comportements qui font davantage grincer des dents. En fait, nos princes-marchands cultivent, et assez ouvertement, la « vertu d’égoïsme » à la Ayn Rand… À tout prendre, un Nicholas van Rijn n’est pas très sympathique, dans ses manières d’être, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais le lecteur est tout de même porté à préférer les marchands dans son genre aux canons des nazillons de l’espace… D’autant que ces marchands se doivent d’être autrement futés et réfléchis.

 

Ils s’affichent par ailleurs en fervents progressistes, et c’est sans doute une dimension essentielle du propos. Au fil de ces divers récits, ils incarnent le camp de la science contre la superstition, de l’ouverture contre la fermeture, de l’échange contre l’affrontement, de l’avenir contre le passé. C’est finalement ici que leur agenda, même biaisé par des impératifs économiques éventuellement vulgaires, s’avère moral, dans une perspective qui ne pouvait que me parler. Ceci alors même que les moyens mis en œuvre pour favoriser cette orientation philosophico-politico-sociétale générale peuvent s’avérer machiavéliques (très belle démonstration dans « La Roue triangulaire », notamment) ; alors même, enfin, qu’il se trouve au sein même de la Ligue polesotechnique des imbéciles pour rester aveuglés par leurs préjugés et les imposer aux autres sans même en avoir conscience (un exemple tout particulièrement saisissant dans « L’Ethnicité sans peine »). Ces valeurs demeurent – et elles paraissent pour l’heure indissociables de ces marchands.

FIEFFÉS ESCR… COMMERÇANTS

 

Mais qui sont-ils, nos vaillants entrepreneurs de la Hanse galactique ? Ici, il ne faut pas trop se fier à la quatrième de couverture de ce tome 2 – qui a une approche globale du cycle, je suppose. Elle cite ainsi le personnage de Chee Lan, pour l’heure toujours inconnu au bataillon, tandis que l’extraterrestre Adzel, s’il apparaît bien dans la dernière nouvelle du recueil, y demeure assez secondaire (il aura semble-t-il un rôle autrement essentiel dans la suite des opérations). Des héros récurrents qu’elle cite, deux seulement nous intéressent vraiment ici : Nicholas van Rijn, donc, et David Falkayn.

 

« Nicholas van Rijn, donc » ? En fait, c’est peut-être un peu plus compliqué que cela… Le Prince-Marchand du premier tome, à la tête de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, se fait bien plus discret, ici. En fait, il est totalement absent de trois des cinq nouvelles du recueil (dans l’une d’entre elles, on se contente de le mentionner en passant, rien de la sorte dans les deux autres) ; et, dans les deux où il est bel et bien présent, il n’y en a finalement qu’une seule où il occupe vraiment un rôle de premier plan (« Cache-cache »). Faut-il s’en plaindre ? Pas forcément, en ce qui me concerne : ce personnage grossier et excessif, à la faconde pénible et aux jurons saugrenus, a semble-t-il rencontré la faveur des lecteurs, mais, quant à moi, il m’agace plus qu’autre chose, je crois – oh, il était sans aucun doute conçu pour être agaçant… Et c’est assurément l’odieux bourgeois odieusement bourgeois qu’il se devait d’être. Le personnage, en tant que tel, est sans doute réussi, ou du moins n’y a-t-il pas, là encore, tromperie sur la marchandise (décidément – aha). En fait, je crois qu’il m’a moins irrité que dans le premier tome – peut-être parce que plus accessoire ici… Il est par contre toujours aussi malin, sous ses dehors grotesques d’épicurien au sens le plus vulgaire. Et je ne doute pas que ceux qui l’ont apprécié dans Le Prince-Marchand l’apprécieront tout autant sinon davantage dans Aux comptoirs du cosmos.

 

David Falkayn a peut-être plus d’importance ici – car il est au cœur de deux longues nouvelles, celles qui ouvrent le volume, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible ». Il est d’un tout autre calibre – et sans doute bien plus banal que van Rijn dans son principe, même si quelques traits, çà et là, suffisent tout de même à lui conférer suffisamment de caractère pour qu’il ne soit pas un simple héros jetable. C’est un tout jeune homme, qui débute dans la Hanse galactique, et a hâte d’en gravir les échelons – par quelque moyen que ce soit, mais sans doute avec le panache qui sied à son ascendance aristocrate : l’ambitieux gamin, natif d’Hermès, fait plus que déroger… Pris en tant que tel, à l’instar d’un Nicholas van Rijn (pas vraiment son mentor, il s’agirait plutôt d’un certain Martin Schuster, peut-être un peu plus sympathique ?), David Falkayn n’est sans doute pas si appréciable, lui non plus… Mais il a pour lui, comme le fondateur de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, d’être très malin – bien plus qu’il n’en a l’air. Et ceci sur deux plans différents : l’un, abstrait, qui confine à la théorie et vise au long terme, l’autre bien davantage concret et pragmatique, sur le terrain – stratégie, et tactique. Falkayn, de par sa jeunesse et sa fougue, son audace enfin au service de son ambition démesurée, est sans doute plus approprié qu’un van Rijn obèse pour gérer fusillades et jamesbonderies…

 

Les cinq nouvelles ici rassemblées mettent bien sûr en scène d’autres personnages, dont certains ont une épaisseur non moindre : Martin Schuster, par exemple. Dalmady, en comparaison, gagne à être connu, pas tant pour son astuce cette fois (même si elle est de la partie) que pour ses doutes et son relatif manque d’assurance – qui l’humanisent.

 

Quelques extraterrestres çà et là pourraient également être mentionnés, outre Adzel : le noble progressiste Rebo dans la première nouvelle ; Beljagor, un commerçant bourré de préjugés, dans la deuxième… Globalement, ils m’ont toutefois fait l’effet d’être un peu rares, et trop à l’arrière-plan : dans le cadre de cet univers très coloré, où le qualificatif de « sophontes » autant que l’approche « soft power » de la Ligue polesotechnique devraient leur garantir une égalité de traitement avec les humains, ça m’a paru regrettable – d’autant plus, en fait, que Poul Anderson consacre beaucoup de soin à l’élaboration d’écosystèmes extraterrestres complexes et résolument « autres », pour un résultat cette fois très appréciable.

 

Cependant… Eh bien, je suppose que, parfois, mieux vaut que tels personnages brillent par leur absence, plutôt que d’être exposés « fonctionnellement », sous la forme de navrantes caricatures : les femmes, dans l’ensemble du recueil, sont toutes à hurler – et les blagounettes vaseuses et salaces de nos héros si mâles n’arrangent rien à l’affaire, putain non. On a beau dire, je crois que le monde a quand même un tant soit peu changé depuis les années 1960.

 

DES PROBLÈMES À RÉSOUDRE

 

Jean-Daniel Brèque, dans un avant-propos bref mais utile, fait la remarque qu’un schéma général se dégage des nouvelles composant ce tome 2, et qui doit sans doute aux conditions de parution des textes à l’époque. Amateur d’Astounding, fameuse revue alors sous la houlette « du redoutable John W. Campbell Jr », Poul Anderson lui réservait l’exclusivité des textes se rapportant à la Ligue polesotechnique. Or le rédacteur en chef était très friand des « problem stories », typiques d’une certaine SF à l’ancienne : en gros, un problème se pose, en apparence insoluble, dont le héros doit pourtant triompher en faisant preuve d’intelligence autant que d’imagination. J’imagine que bien des auteurs SF classiques s’y sont livrés – là, comme ça, je dirais bien Asimov, notamment.

 

C’est effectivement un schéma que l’on retrouve tout au long du recueil, de manière plus ou moins marquée. Il contribue sans doute au charme un peu suranné des nouvelles, mais n’est pas sans conséquences au-delà. Par exemple, on peut remarquer que, l’énigme une fois percée, Poul Anderson n’est guère porté à s’attarder sur ce qui en découle – les conclusions sont parfois assez abruptes. L’énigme est d’ailleurs plus ou moins coriace : si Poul Anderson est un conteur habile, qui sait préparer ses effets, il n’est pas exclu qu’un lecteur malin (je ne prétends certainement pas être ce lecteur…) puisse le prendre un peu de vitesse, auquel cas l’effet se trouve sans doute amoindri ; en même temps, dans le cas de « La Roue triangulaire », le titre même comportant au moins une partie de la réponse, on peut supposer que l’essentiel se trouve ailleurs – et le texte est assurément assez riche pour autoriser cette supposition. De manière générale, l’auteur fait preuve, avant son héros, de l’intelligence et de l’imagination indispensables à la mise en place d’une bonne énigme et d’une résolution inventive – toutes deux savoureuses.

 

Jean-Daniel Brèque, également l’éditeur de la collection « Baskerville » de Rivière Blanche, fait aussi la remarque que, de la « problem story » au récit policier, il n’y a éventuellement qu’un pas ; effectivement, la nouvelle « Cache-cache », tout particulièrement, légitime cette hypothèse, en offrant des ouvertures vers d’autres pans de l’art narratif de l’auteur, en même temps qu’elle affiche la couleur en faisant assez ouvertement référence à Sherlock Holmes et ses collègues – même si Nicholas van Rijn ferait certes un bien étrange Holmes (pour l’amour du diable !).

THE (TRUE) ART OF THE DEAL

 

Je vais maintenant tâcher de dire quelques mots des différents textes composant ce recueil – a priori, ça devrait être exempt de tout véritable SPOILER, allez…

 

Préludes et interludes

 

Le recueil compte à proprement parler cinq nouvelles (trois font une soixantaine de pages chacune, les deux autres s’en tiennent à la vingtaine environ). Il faut toutefois y ajouter trois très brefs textes (une page ou deux), faisant office de préludes aux trois plus longues nouvelles (ou d’interludes dans l’ensemble du volume) ; datant tous de 1966, ils avaient été composés par Poul Anderson pour les premières éditions en volume de son cycle, et contiennent quelques éléments éclairant éventuellement l’univers de la Hanse galactique, généralement déguisés sous un discours à prétentions philosophico-scientifiques.

 

« La Roue triangulaire » est ainsi précédée d’une « Note sur les leitmotive », au ton assez blagueur, s’ouvrant sur la litanie infinie de ces choses que l’on disait impossibles et qui pourtant ont été accomplies : l’évolution de la science et des points de vue est mise en avant, mais sans doute ce texte éclaire-t-il en tant que tel le propos de « La Roue triangulaire », voire du cycle, voire du principe même de la « problem story ».

 

« Notes pour une définition de l’apparentement », qui introduit « Un soleil invisible », est un court texte de la même eau, une sorte de discours scientifique sur les planètes habitables par l’homme et celles qui le sont par les autres sophontes, avec des bizarreries de part et d’autre ; le ton est peut-être moins narquois, et c’est un bon moyen d’introduire cette deuxième aventure de David Falkayn.

 

Reste « Un mot du matelot », introduisant « Cache-cache » ; en théorie, car le lien avec la nouvelle est cette fois un peu plus relâché, peut-être ? Le propos est plus global – qui nous incite à nous méfier des analogies : la Hanse galactique ressemble sans doute à la Hanse médiévale, et les van Rijn et les Falkayn, audacieux explorateurs, peuvent certes évoquer Colomb ou Magellan ; pour autant, l’histoire ne se répète jamais vraiment (merci, M. Anderson, on tend bien trop souvent à l'oublier, par facilité).

 

Ces trois brefs textes n’ont assurément rien d’indispensables, mais ont leur place ici, en offrant de courtes respirations en même temps propices à la prise de recul, ce qui est toujours bienvenu.

 

La Roue triangulaire

 

Le recueil s’ouvre donc véritablement sur « La Roue triangulaire », nouvelle dont Nicholas van Rijn est totalement absent, et qui se partage en gros entre deux héros : le jeunot David Falkayn, et son maître le marchand Martin Schuster.

 

Leur vaisseau s’est échoué sur une planète occupée par une civilisation intelligente, mais de type médiéval et peu ou prou théocratique. La Hanse était déjà passée par-là, en une unique occasion, mais n’y avait pas trouvé d’intérêt à commercer, aussi s’était-elle contentée d’y établir un entrepôt contenant du matériel de dépannage pour d’éventuels vaisseaux en difficulté… Tout va bien, alors ? Eh bien, non. Car l’entrepôt est à bonne distance du site de l’atterrissage un peu houleux du vaisseau de la Hanse, et la pièce dont les naufragés ont désespérément besoin est lourde et volumineuse, difficile à convoyer. Or – mauvaise surprise, car la précédente expédition ne s’en était pas rendu compte – le problème a ici quelque chose d’insoluble, dans la mesure où la religion autochtone, omniprésente, voit en la circularité un attribut du divin, en tant que tel tabou pour les fidèles ; pour dire les choses de manière plus prosaïque, ces sophontes ne connaissent pas la roue (ou, plus exactement, interdisent du moins d’en faire usage)…

 

Or la situation des Terriens échoués est pressante, car ils ne peuvent consommer l’eau ou la nourriture de cette planète, qui leur seraient fatales – et ils n’ont de réserves que pour quelques mois à peine… Une situation qui renvoie à celle d’Un homme qui compte, dans le premier tome – pour le coup, l’auteur se répète peut-être un peu (même si je dois dire qu’avec un an d’écoulé depuis, je ne m’en souvenais pas du tout…).

 

Sacré problème pour nos héros, donc – et moins absurde qu’il n’y paraît au premier abord, même si l’auteur joue sans doute avec ses lecteurs autant qu’avec ses personnages, qui ont bien du mal à concevoir une civilisation sans roue (en dépit de quelques précédents historiques). Pour résoudre ce problème, deux optiques seront envisagées en parallèle, par les deux héros du récit.

 

Place au jeune ! David Falkayn, qui s’est lié avec Rebo, un noble autochtone résolument progressiste, est celui qui fait la découverte de cette prohibition religieuse de la roue – il est dès lors celui qui devra y trouver une solution, mais sous un angle assez concret, pragmatique, en faisant appel à ses compétences en géométrie… et même en plein dans les scènes de combat où le fanatisme religieux le plonge inéluctablement ! Contraste en fait assez amusant, et qui fonctionne bien.

 

Martin Schuster ne reste pas les bras croisés en attendant – mais il joue un tout autre jeu, davantage à long terme : d’une certaine manière, il contamine le clergé local avec la science terrienne (notamment newtonienne), au prétexte de la « pure fiction » hypothétique – simple outil pour un jeu intellectuel innocent mais enrichissant. Plus tard, pour faire passer la pilule, il y rajoute même… de la kabbale – censée démontrer l’alliance possible de la science et de la théologie ; mais, la vérité, c’est que la science est subversive : plus ou moins à l’aise dans son rôle de Galilée touriste, le marchand sait qu’en procédant de la sorte il va tout changer sur cette planète – et il sait aussi que cela fera couler le sang, longtemps, abondamment…

 

C’est une très chouette nouvelle de SF « old school », pleine d’images, pleine d’idées. La résolution de l’énigme de la roue est donc assez secondaire, mais le fond est très intéressant, jusque dans le relatif cynisme dont est contraint de faire preuve un Martin Schuster pour le coup pas totalement dénué d'éthique, afin d'améliorer sa très délicate situation… et de tout changer à jamais sur cette planète. Sans doute a-t-il quelque chose de « colonial », ici, mais cela peut contribuer à la richesse du récit, et de ses implications bien moins innocentes qu’il n’y paraît.

 

Un soleil invisible

 

Nous retrouvons David Falkayn dans « Un soleil invisible » ; il est toujours un jeune homme, mais son précédent exploit lui a fait gravir pas mal d’échelons, et il est probablement devenu à la fois un peu plus mur, et un peu plus sûr de lui. Noter que Nicholas van Rijn est simplement mentionné en passant.

 

Notre héros est cette fois mêlé à une complexe affaire diplomatique, sur une planète liée à la Ligue polesotechnique, mais subitement envahie par des sophontes qui ont une longue culture du voyage spatial subluminique, et qui revendiquent leur souveraineté au nom d’événements ayant eu lieu des millénaires plus tôt ; ces sophontes ne sont par ailleurs pas seuls : ils sont assistés par des humains renégats, des sortes d’ex-pirates teutonisants (ça va toujours bien avec l’uniforme, hein), dont une sorte d’Ilsa d’une candeur invraisemblable, supposée gérer l’affaire (pitié...).

 

La force de ces envahisseurs est originale : elle consiste pour une part non négligeable à ce qu’on ne sait tout bonnement pas d’où ils viennent… Mais Falkayn est malin, nous le savons : il va le comprendre, là où personne n’en était capable, y compris son supérieur Beljagor, un marchand extraterrestre bourré de préjugés à l’encontre des humains. Il va déterminer l’origine des envahisseurs par pure extrapolation – et en osant avancer des hypothèses que la science juge tellement improbables qu’on en avait hâtivement conclu que c’était impossible. Sherlock Holmes, là encore…

 

Et, pour le coup, Poul Anderson livre une explication très connotée « hard science », assez pointue ; ça dépasse largement mes compétences, peu ou prou inexistantes en la matière, mais sur le papier ça m’a l’air assez convaincant. C'est surprenant, dans ce contexte, et pourtant cela fonctionne très bien.

 

C’est une nouvelle très efficace, oui : on y trouve de l’exotisme, de la science étrange, de la xénoanthropologie… Des images mais aussi des idées, de la hard science, limite du space op militaire en arrière-plan, du rythme… Je regrette juste, comme d’habitude, un humour un peu lourdingue, notamment en matière sexuelle. Mais, dans son genre, c’est clairement une réussite.

Ésaü

 

« Ésaü » est une nouvelle plus courte, où Nicholas van Rijn refait son apparition, même si c’est dans un rôle assez secondaire. Le patron de la Compagnie solaire des épices et liqueurs y convoque un sous-fifre du nom de Dalmady, que la Ligue polesotechnique avait envoyé gérer un comptoir très secondaire sur une planète dans le trou du cul de la galaxie, où les indigènes, dans une atmosphère irrespirable pour l'homme, cultivent une plante appelée « bluejack » et d’une grande valeur pour les habitants d’une planète voisine, vivant sous une atmosphère comparable et seuls véritablement à même de consommer ce produit (à tort ou à raison, j’ai pensé à l’épice dans Dune, roman de cinq ans antérieur à cette nouvelle). Ce commerce rapporte un maigre revenu à la Compagnie solaire des épices et liqueurs… jusqu’à ce que les sophontes voisins décident de se passer de ce fâcheux intermédiaire, en prenant eux-mêmes en charge la culture de cette épice, en usant de robots d’une technologie supérieure en lieu et place des autochtones dont ils ne tiennent aucun compte…

 

Dalmady a donc laissé échapper un marché ? Qu’il s’explique ! Le sous-fifre essaye tant bien que mal de se justifier – bien contraint de reconnaître que, s’il n’y a pas de petites économies, il n’a peut-être pas eu que les intérêts des Princes-Marchands en tête dans sa gestion de l’affaire…

 

La nouvelle alterne donc entre le « débriefing » de Dalmody par Nicholas van Rijn, et le récit du premier en flashback. La nouvelle se montre à nouveau astucieuse, mais peut-être un peu moins que celles qui précèdent – et si son environnement fournit quelques belles images, le tableau est peut-être un peu moins coloré que dans « La Roue triangulaire », tout particulièrement ?

 

Notons tout de même deux atouts : d’une part, le personnage de Dalmady, qui n’est pas sûr de lui, et ses doutes l’humanisent – il manque de panache, mais pas d’âme ; d’autre part, le regard porté sur les notions d’impérialisme et de colonialisme, éventuellement récurrentes dans le cycle ai-je l’impression, et qui montre que l’auteur ne se fourvoie pas quant aux implications du « soft power » ; du coup la nouvelle est à la fois très morale et portée par des personnages un peu dans le flou à cet égard, c’est bien vu.

 

Tout de même un peu inférieur à ce qui précède – et beaucoup moins fun.

 

Cache-cache

 

Avec « Cache-cache », relativement la plus vieille nouvelle de ce tome 2, on revient au format assez long de « La Roue triangulaire » et de « Un soleil invisible », et à ce fun qui manquait peut-être un peu dans la nouvelle précédente. C’est aussi la nouvelle qui accorde le plus de place au personnage de Nicholas van Rijn – et enfin, comme dit plus haut, c’est également celle où la « problem story » évoque le plus le récit policier.

 

La Ligue polesotechnique, incarnée par un van Rijn plus infect que jamais, qui passe son temps à beugler, critiquer et picoler, a enfin identifié la base secrète des Adderkops, des sortes de pirates de l’espace d’origine humaine (ce qui fait deux points communs avec « Un soleil invisible », nouvelle postérieure) – et elle y est parvenue grâce au patron de la Compagnie solaire des épices et liqueurs lui-même, qui sait mouiller la chemise quand il le faut (ainsi que le premier tome l'avait amplement démontré). Le problème est que les pirates s’en sont rendus compte… et pourchassent le vaisseau de van Rijn pour l’abattre avant qu’il ne cafte ! Or ce vaisseau n’est pas en mesure de gagner la planète la plus proche…

 

Il en arraisonne un autre, dans une tentative désespérée pour semer ses poursuivants – un vaisseau non répertorié par la Ligue, appartenant sans doute à une espace de sophontes inconnue. Mais où est l’équipage ? Il y a toute une ménagerie dans ce vaisseau, mais personne aux commandes… La vérité se fait jour peu à peu : ces sophontes n’ont sans doute jamais eu de contacts avec des humains autres que les Adderkops, et sans doute ont-ils confondu van Rijn et ses compagnons avec les pirates. Où sont-ils passés ? De toute évidence, ils se sont cachés parmi les animaux de ce zoo interstellaire… Autant d’animaux totalement inconnus de la Ligue polesotechnique. Et comment identifier parmi eux les sophontes ? Le temps presse, les Adderkops arrivent, et seuls ces sophontes sont en mesure de les sortir de ce pétrin !

 

« Problem story », oui – et avec un problème aussi épineux qu’absurde au premier coup d’œil, annonçant à cet égard, d’une certaine manière, « La Roue triangulaire ». Il faudra bien de l’intelligence et de la ruse pour percer l’énigme – et, pas moins, savoir faire fi de ses préjugés ; ce qui, cette fois, peut nous ramener à « Un soleil invisible » ? Or le pénible van Rijn ne manque ni d’intelligence ni de ruse – et le bon gros bourgeois est sans doute beaucoup moins perclus de préjugés qu’il ne le prétend : c’est ce qui fait de lui un bon marchand ! Au sein de son équipage désemparé, le patron de la Compagnie solaire des épices et liqueurs, entre deux cuites, saura débrouiller l’énigme, et sans que ça lui coûte, visiblement… Avec la décontraction d'un vrai maître.

 

Encore une fois, ça fonctionne très bien – et d’autant plus que c’est assez drôle, en fait (si l’on fait abstraction, comme toujours, des blagues lourdingues auxquelles s’abaissent régulièrement les personnages, surtout quand il y a une femme en jeu). Le caractère plus ou moins « huis-clos » de l’enquête (oui, pourquoi pas) lui confère en outre une singularité appréciable dans le recueil. Un bon divertissement, toujours malin.

 

L’Ethnicité sans peine

 

Reste une dernière nouvelle « courte » (comme « Ésaü »), titrée « L’Ethnicité sans peine ». Si « Cache-cache » était un peu antérieure aux autres, celle-ci est la plus récente, relativement (1974). C’est surtout un texte très différent des autres – il se situe entièrement sur Terre (à San Francisco, plus précisément), ses enjeux sont limités, et l’aventure n’est pas du tout à l’appel. Il y a bien un problème à résoudre, mais le ton est du coup plus léger, encore que les implications de l’affaire ne soient pas sans gravité – au plan idéologique ; et c’est sans doute ce qui compte véritablement.

 

Le personnage d’Adzel, extraterrestre aux faux airs de crocodile maousse, fait ici son apparition, mais son rôle est relativement secondaire. Exceptionnellement, la nouvelle est à la première personne, et le narrateur est un certain Jim Ching, un tout jeune homme qui se verrait bien quitter la Terre pour naviguer dans les étoiles avec les marchands de la Ligue – même si les chances qu’il y parvienne sont au mieux infimes. Il étudie avec assiduité – mais ses maîtres ne sont pas toujours aussi intelligents qu’ils le croient ! En témoigne ce Snyder, obsédé par son Festival de l’Homme, et qui exige de Ching, sur la seule fois de son nom, qu’il concocte une petite animation en rapport avec SA culture, c'est-à-dire la culture chinoise. Mais… Ching ne sait rien de la culture chinoise ! Cela fait des siècles que sa famille a quitté la Chine, il n’a aucune identité chinoise, il ne sait rien de plus concernant la Chine que le San-franciscain moyen ! Et encore : c’est comme ça qu’il apprend l’existence, autrefois, de Chinatown, dans sa propre ville… Mais ça ne se discute pas : Snyder est un crétin bourré de préjugés, probablement xénophobe sans forcément en avoir bien conscience, et il ne veut rien entendre – ce que sait très bien notre héros…

 

Dont l’entourage doit, dans un contexte assez proche, faire face à des demandes peut-être aussi absurdes. Résoudre un problème ? Non – plusieurs ! En les associant… Tant qu’à faire de manière à imposer à Snyder et ses semblables de constater que ses délires identitaires ne font pas le moindre sens – finalement pas davantage sur Terre, que sur les milliards de mondes où vivent les sophontes !

 

Ce fond est très intéressant – et très pertinent ; ça me parle pas mal, en fait, à moi qui fais le plus souvent preuve d’une incompréhension presque totale devant les délires identitaires autant que régionalistes et autres avatars patriotards et compagnie. Maintenant, la nouvelle en tant que telle est très anodine – et la solution finalement gère convaincante, exceptionnellement. « L’Ethnicité sans peine » ne prétend en rien au souffle des aventures de Nicholas van Rijn ou de David Falkayn, c’est certain, mais je ne peux m’empêcher de ressentir un certain manque à cet égard. Du coup, des cinq nouvelles, et en dépit d’une problématique de fond très juste, c’est celle à laquelle je donnerais la moins bonne note – sans qu'elle soit déshonorante.

 

À LA CONQUÊTE DE NOUVEAUX MARCHÉS !

 

Car le bilan global est tout à fait positif. Aux comptoirs du cosmos m’a bien plus convaincu que Le Prince-Marchand, et, dois-je dire, c’était sans doute exactement le livre que j’avais besoin de lire en ce moment : quelque chose de léger dans le ton mais certainement pas bête pour autant, des idées ingénieuses et de l’aventure, l’émerveillement permanent d’une SF exotique et rusée, débordant d’imagination. « Old school », oui, mais de la plus belle eau – au point où l’on peut aisément faire abstraction de quelques faiblesses récurrentes, et sans doute typiques de l'époque, humour un peu lourdingue et personnages féminins navrants.

 

À la conquête de nouveaux marchés, donc ! Et la suite ? L’an prochain, dans Les Coureurs d’étoiles

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24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny

Publié le par Nébal

24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, de Roger Zelazny

ZELAZNY (Roger), 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, [24 Views of Mt. Fuji, by Hokusai], traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurent Queyssi, couverture d’Aurélien Police, Saint Mammès, Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, [1985] 2017, 126 p.

ZENAZLY

 

Paru en même temps que Le Sultan des nuages, de Geoffrey A. Landis, ce nouveau titre de la très belle collection « Une heure-lumière » des Éditions du Bélial’ qu’est 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, signé Roger Zelazny, et comme toujours orné d’une couverture d’Aurélien Police magnifique autant que pertinente (répétons-le, répétons-le mes frères et mes sœurs, Aurélien Police FTW), m’intriguait sans doute bien davantage a priori. Au point en fait où je pouvais presque considérer qu’il avait été conçu tout spécialement pour moi ? Des avantages de l’égocentrisme paranoïaque !

 

Blague à part, le fait est que ce texte relativement ancien (paru en 1985, prix Hugo l’année suivante – c’est sauf erreur et de loin le titre le plus vieux de la collection) conjuguait science-fiction, Japon, et même, m’avait-on laissé entendre, tentacules cosmiques z’et cyclopéens. Il me fallait donc lire cela à tout prix – en même temps, mon préjugé très, très favorable concernant la collection (en dépit de mon inexplicable blocage sur Poumon vert, de Ian R. MacLeod – je note aussi que j’ai Le Regard, de Ken Liu, en attente) m’incitait de toute façon à lire ceci, et rapidement.

 

J’aurai bien sûr l’occasion, dans ce compte rendu, de revenir sur ces différents aspects – quitte à les relativiser un peu. Mais il me faut sans doute, à titre très personnel, mentionner que le nom de l’auteur, contrairement à ce qui s’est produit pour une majorité de lecteurs sans doute, ne constituait pas forcément à mes yeux un argument de vente. Le fait est, je ne peux pas prétendre être un grand fan de Roger Zelazny… J’ai peiné sur le « cycle des princes d’Ambre » quand j’étais ado (j’ai aimé des choses dans le premier sous-cycle, de Corwyn, tout particulièrement les deux premiers romans, mais le reste m’avait laissé davantage froid, voire pire que ça – et je n’ai jamais pu lire en entier le premier roman du sous-cycle de Merlin, Les Atouts de la vengeance, malgré plusieurs tentatives : je trouvais ça horriblement ennuyeux et, disons-le, franchement mauvais, aussi n’ai-je pas poursuivi) ; et mes lectures plus « adultes » (et moins « commerciales », c’est une dimension à ne pas négliger, peut-être, concernant « Ambre ») m’ont plus ou moins convaincu… Seigneur de lumière, dans l’omnibus du même titre (enfin, au pluriel...), m’avait bien plu, mais les deux romans complétant le gros volume, Royaumes d’ombre et de lumière et L’Œil de Chat, m’avaient laissé au mieux froid. Finalement, ce que j’avais préféré de cet auteur, que je n'ai donc pas tant pratiqué que ça, c’était probablement le recueil de quatre (assez) longues nouvelles, Une rose pour l’Ecclésiaste, renvoyant plutôt à son début de carrière – mais, pour le coup, le format novella de 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, m’apparaissait peut-être un peu plus rassurant ? Je mets de côté le cas un peu à part de Deus irae, roman coécrit avec Philip K. Dick (dans des conditions plus ou moins obscures), et sans doute dickien avant que d’être zélaznien… tout en notant que, par certains thèmes (le pèlerinage, l’homme fait dieu…), il s’insérait pourtant aussi dans les préoccupations habituelles de Zelazny, et à vrai dire tout particulièrement de la présente novella.

 

Un point joue sans doute un grand rôle dans mon appréciation variable de Zelazny, auteur de SF souvent célébré comme un des plus grands « poètes » du genre (en quatrième de couv’, ici, c’est George R.R. Martin qui s’y colle), et c’est justement son attention au style, indéniable, plus ambitieuse sans doute que chez bon nombre de ses collègues, mais avec une réussite à débattre selon les cas – notamment dans la mesure où certaines expérimentations formelles, tout particulièrement dans l’omnibus Seigneurs de lumière, me faisaient l’effet d’être un peu gratuites et/ou datées… Qu’en serait-il alors de 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai ? La beauté de la plume était un point systématiquement mis en avant dans les premiers retours sur cette nouvelle parution (à peu près tous enthousiastes voire très enthousiastes) ; et, pour le coup, autant le dire d’emblée, cette fois j’ai été convaincu, oui – et la traduction de Laurent Queyssi me fait l’effet d’être très bonne. C’est généralement fin, sans esbroufe, parfaitement à propos – atout non négligeable, c’est sûr.

 

MARI SUR LES TRACES DE KIT, AVEC HOKUSAI

 

Quelques mots de l’histoire. Notre héroïne et narratrice s’appelle Mari, et nous parle de feu son époux Kit – dans un incipit qu’on pourrait juger dickien en diable : « Kit est en vie, alors qu’il est enterré près d’ici ; et je suis morte, même si je regarde les trainées de nuages rosâtres du crépuscule au-dessus de la montagne lointaine, avec un arbre qui se détache comme il convient au premier plan. »

 

Mari, Kit… Qui sont-ils ? Nous n’en savons au fond pas grand-chose. Mari (…) et femme sans doute, mais qui semblent tous deux partagés entre les États-Unis et le Japon, sans guère plus de précisions (le nom Mari peut sonner japonais, le nom de Kit pas vraiment, mais il y a comme une ambiguïté concernant les deux personnages, pouvant les disposer finalement là où on ne les attend pas instinctivement).

 

Mais passons. L’introduction de Mari nous incite à comprendre, à rebours de ses paroles un peu solennelles, que Kit est mort, et qu’elle-même est bien vivante – encore qu’obsédée par la mort, qu’elle sent venir, inéluctable : sa condition d’éphémère est centrale dans ses errances (et au-delà). Mais Kit est-il vraiment mort ? Il semblerait bien vite que non… Et, la novella n’en faisant guère mystère, et la quatrième de couverture encore moins, nous « comprenons » assez rapidement que Kit a en fait dépassé sa condition humaine, pour devenir un être numérique (on nous dit « digital », je ne participerai pas au débat) aux atours divins.

 

Ce qui ne réjouit pas notre narratrice, qui y voit sans plus d’ambiguïté une menace – peut-être de par son caractère transgressif de l’ordre du monde, et, justement, de ce qu’il implique d’éphémère et d’impermanence ? Se dessine très tôt la nécessité d’un affrontement à portée eschatologique avec l’homme devenu dieu, l’amant devenu monstre, affrontement qui, comme tel, nécessite une préparation adéquate.

 

D’où ce pèlerinage auquel se livre Mari – qui s'avère au fond indépendant de son objectif avoué ? Un livre en poche contenant 24 estampes de Hokusai, tirées de sa série des Vues du mont Fuji, elle prend le temps de marcher dans les pas du peintre (son fantôme à ses côtés ?), pour retrouver très précisément les endroits d’où il a capté la grandeur du Fuji et la petitesse des hommes, pour les figer ou sublimer dans son art, à jamais ; une forme d’immortalité qui parle bien davantage à Mari que la mutation ou transcendance forcément délétère de Kit.

 

Une atmosphère propice à la contemplation et à la méditation – à ceci près que Mari se sent, non, se sait observée et suivie… par des êtres dont l’humanité n’est qu’une façade, ces « épigones » que feu son mari, aux intentions incompréhensibles, lance semble-t-il sur sa piste… Notre narratrice pourrait être paranoïaque – ou simplement lucide. Et résolue. Et armée d’un bâton ! Outil de choix pour un pèlerin.

 

Au bout du chemin, il y a Kit.

 

Mais c’est le chemin qui compte.

IMAGES (ET LIVRES) DU MONDE FLOTTANT

 

Hokusai et son art jouant un grand rôle dans cette novella, bien au-delà de son seul titre qui ne ment certainement pas sur la marchandise, je suppose qu’il faut en dire quelques mots – même si c’est une matière que je ne maîtrise pas le moins du monde, moi dont l'inculture artistique est confondante, aussi m’en tiendrai-je à quelques généralités, pas toujours bien assurées, mais qui me paraissent faire sens dans ce contexte.

 

Hokusai (1760-1849) est probablement l’artiste pictural japonais le plus connu des Occidentaux. Je ne vous apprends rien, vous en avez forcément vu bien des œuvres, qui ont acquis un statut iconique, et même universel, au premier chef La Grande Vague de Kanagawa. Ladite estampe figure (en tête, d’ailleurs) d’une série connue sous le nom de Trente-Six Vues du mont Fuji, qui en compte en fait quarante-six (…), et dont vingt-quatre (…) sont ici extraites par Zelazny, dans un ordre différent (mais faisant semble-t-il référence à un livre que possédait l’auteur, s’en tenant à ces vingt-quatre vues, le livre précisément qui sert de guide à Mari dans son périple). Bon nombre d’autres de ces estampes sont mondialement connues, et vous les avez forcément vues.

 

(Notez que l’on trouve facilement l’ensemble sur le ouèbe, un peu partout – par exemple, ici. Ce qui a amené des lecteurs à se poser la question : faut-il lire cette novella avec les estampes de Hokusai sous les yeux ? Je n’ai pas de réponse définitive – pour ma part, je m’en suis passé sur le moment, mais m’en étais un peu imprégné avant, et y suis un peu retourné ensuite ; c’est à chacun de voir s’il y a un risque malvenu de parasitage, ou au contraire un support visuel appréciable voire indispensable.)

 

Ces 24/36/46 estampes, donc. Elles figurent bel et bien toutes le mont Fuji (dont on a dit, sauf erreur, qu’il s’agissait de la montagne la plus souvent représentée en peinture, la tradition au Japon semble très ancienne ; l’œuvre de Hokusai a renouvelé le thème, et d’autres grands artistes ont traité de ce sujet, comme son contemporain Hiroshige). Cependant, parfois, et même souvent, on ne fait que l’entrevoir au loin, à l’arrière-plan – bien sûr, La Grande Vague de Kanagawa en est une illustration éloquente, où ce n’est certes pas le Fujisan qui attire d’abord le regard. C’est que le majestueux volcan, si iconique, et le point culminant du Japon avec ses 3376 mètres d’altitude, a parfois un rôle de prétexte – le vrai thème essentiel de la série se situe sans doute ailleurs, et notamment dans le rapport de l’homme à la nature ; Zelazny, en tout cas, semble bien percevoir les choses ainsi dans sa novella.

 

C’est que l’art de Hokusai, tout particulièrement dans cette série, s’inscrit dans un courant artistique appelé ukiyoe, pour « images du monde flottant ». Ne pas s’y tromper toutefois : Hokusai en est en fait un représentant tardif – on a même pu dire que son art avait insufflé à nouveau un peu de vie dans un mouvement qui avait débuté quelque chose comme un siècle plus tôt, et ayant autrement et peut-être même de longue date entamé sa décadence.

 

Je reviendrai plus loin sur la question de la forme, mais, dans un premier temps, c’est probablement la question de fond qui importe. L’ukiyoe originel entrait en résonance avec un courant, littéraire cette fois, né de même vers la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe, appelé ukiyozôshi, ou « livres du monde flottant », et dont la principale figure (fondatrice, si Hokusai dans son art était tardif) fut le grand romancier Saikaku (1642-1693).

 

Si l’expression de « monde flottant » a sans doute des origines anciennes, renvoyant à une thématique largement bouddhique de « l’impermanence du monde », dont des œuvres japonaises classiques essentielles, comme Le Dit du Genji, Le Dit des Heiké, ou peut-être surtout les Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei (fameuse ouverture : « La même rivière coule sans arrêt, mais ce n’est jamais la même eau. De ci, de là, sur les surfaces tranquilles, des taches d’écume apparaissent, disparaissent, sans jamais s’attarder longtemps. Il en est de même des hommes ici-bas et de leurs habitations. »), pouvaient déjà témoigner bien des siècles plus tôt, et chacune à sa manière, dans des registres très différents – peut-être faut-il y adjoindre, tout particulièrement dans le cas du grand roman de dame Murasaki Shikibu, le concept esthétique de mono no aware. Cette notion prend cependant alors une signification particulière – désignant le « monde terrestre », mais dans ce qu’il a de plus prosaïque, et pouvant même désigner au premier chef un « monde des plaisirs » propice à tous les fantasmes érotiques, et retournements ironiques...

 

Il s’agit de mettre en scène des thèmes « bourgeois », et tout particulièrement des personnages qui n’ont rien de la grandeur et de la noblesse austère des héros classiques, mais qui sont entraperçus dans leur quotidien, très prosaïque le cas échéant – qu’il s’agisse d’humbles travailleurs dans plusieurs estampes de Hokusai, dans leur confrontation à la majesté intimidante du volcan ou des vagues, ou bien, avant cela, de bons gros bourgeois plus qu’à leur tour érotomanes et des femmes heureusement dissolues qu’ils fréquentent, chez Saikaku (je vous renvoie, le cas échéant, aux extraits d'Un homme amoureux de l'amour, le roman fondateur, lus dans la très belle anthologie Mille Ans de littérature japonaise, ou à la Vie de Wankyû, sans doute plus anecdotique, mais non sans charme).

 

Aussi le public pouvait-il en avoir à l’époque une image un peu « vulgaire » (dépassée depuis longtemps, heureusement), d’autant que les romans de Saikaku et de ses disciples, souvent bien moins doués, aussi bien que les estampes de Hokusai et de ses collègues et, pour le coup, (surtout ?) prédécesseurs, sont sans doute indissociables des moyens de leur diffusion – soit une véritable révolution dans l’édition commerciale, dans les deux domaines (la xylographie dans le cas des estampes… qu’une nouvelle révolution technologique mettrait ensuite à mal, avec la photographie et l’imprimerie typographique).

 

Mais les connotations ont changé avec le temps, oui : aujourd’hui, l’art de Hokusai n’a certainement rien de « vulgaire », et la fascination qu’il a mondialement suscitée l’a, si l’on peut dire, exonéré de ses origines « commerciales » et « prosaïques ». Ce qui vaut sans doute aussi pour ses origines géographiques et culturelles, d’ailleurs : chez Hokusai du moins, l’ukiyoe se distinguait éventuellement par un certain apport occidental (on a parlé de la perspective dans le cas de ces estampes de la série du mont Fuji tout particulièrement), mais qui avait débouché sur un singulier retour à l’envoyeur (on sait que des peintres occidentaux essentiels, comme les impressionnistes ou Van Gogh, prisaient grandement ces estampes japonaises, et ne s'en cachaient pas), au point d’avoir acquis, paradoxalement ou pas, une forme d’universalité.

 

La novella de Zelazny (ouf ! j’y reviens !) joue en fait de tous ces aspects, tout en opérant un retour au Japon – quitte à ce que ce soit à un Japon « occidentalisé », gangue que la narratrice et sans doute les lecteurs, plus ou moins consciemment, cherchent à dépasser pour retrouver, en dessous, quelque chose d’ « authentiquement japonais », et en fait, dans ce nouvel ordre, « authentiquement humain ». Quitte, pour ce faire, à marcher dans les pas d’un fantôme, ou d’un fantasme – ce que fait littéralement Mari, mandant conseil auprès du « vieux fou de dessin », ainsi que Hokusai avait pu se qualifier lui-même.

 

D’où ce pèlerinage, en vingt-quatre stations où l’artiste a sublimé le monde – à jamais, et tant pis pour son impermanence ? Et en autant de chapitres, dont les titres sont ceux des estampes, et qui s’ouvrent le plus souvent par une description de l’œuvre en question, fine et belle, « poétique » si l’on y tient, et aux ramifications parfois insoupçonnées – dans une excursion touristique se muant en pèlerinage, le pèlerinage lui-même se muant, via l’introspection qu’il implique, en autoanalyse.

 

CYBERPUNK, TENTACULES, ET L’IMMORTALITÉ DANS TOUS LES CAS

 

Mais je reviendrai sur l’idée centrale de pèlerinage plus loin – il me paraît approprié de procéder, pour le coup, par allers et retours, dans la foulée de Mari comme de Hokusai, en explorant d’abord la dimension science-fictive de la novella de Roger Zelazny.

 

Elle a donc été publiée en 1985, et c’est sans doute un texte de son époque. Le Fuji parasité par des circuits imprimés sur la très belle couverture d’Aurélien Police n’a rien de gratuit, et, au-delà du maintien de cette admirable unité graphique de la collection, il inscrit tout naturellement la novella dans un registre cyberpunk, à bon droit : le texte baigne dans cette esthétique. Publié un an après le fameux roman de William Gibson Neuromancien, également lauréat du Hugo l’année précédente, 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai le rappelle par bien des aspects – il y a bien sûr l’idée sans doute fondamentale de l’immortalité numérique (au-delà de la scission entre humain augmenté, puis surhomme, puis dieu, d’une part, et d’autre part conscience artificielle émergente – la préoccupation transhumaniste est peut-être là, mais je n’en suis pas tout à fait sûr, c’est peut-être encore un peu tôt pour être ainsi formalisé ; mais ça nous ramènerait peut-être du côté d’autres incarnations littéraires du cyberpunk, de Bruce Sterling et de sa Schimastrice +, ou de Walter Jon William avec Câblé + ; notons cependant que le point de vue critique de Mari perturbe ici forcément la représentation de ce thème) ; mais cela vaut aussi sans doute pour le vernis esthétique nipponisant, au-delà des outils technologiques que sont drones et ordinateurs.

 

Certes, le Japon arpenté par Mari dans les pas de Hokusai n’est probablement pas tout à fait le même que celui où l’on trinque dans un bouge de Chiba avec de la Kirin, en mauvaise compagnie augmentée, sous un ciel couleur télé calée sur un émetteur hors-service… Mais l’empire du soleil levant jailli de la haute croissance et se précipitant vers la crise, peuplés de hackers plus ou moins en cheville avec des yakuzas idéal-typiques, Idoru pop-fantasques vénérées par des sarariman eux-mêmes au bord de la crise, et samouraïs virtuels qui dénouent éventuellement ladite crise en tranchant dans le vif, ce monde encore exotique, donc, s’est alors inscrit dans le paysage science-fictif mondial, quitte à ce que ce soit au travers de clichés d’une pertinence éventuellement douteuse ; des clichés qui n’épargnent sans doute pas ces 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, d’ailleurs, notamment dans leur jeu référentiel parfois étouffant – mais je suppose que Zelazny en était parfaitement conscient et s’en amusait, en fait, d’une certaine manière.

 

Ce qu’il a fait aussi dans une autre dimension de sa novella, plus inattendue… On m’avait fait l’article ceci dit. Ph’nglui ! Y aurait-il donc de la lovecrafterie dans le périple nippon de Zelazny ? C’est à voir… Le fait est qu’on y mentionne R’lyeh à plusieurs reprises – de manière ambiguë sans doute : l’archipel peut-il vraiment prétendre à être la prison immémoriale du Grand Cthulhu, surgie des flots sans qu’il le sache ? Ou la proximité très relative du Bloop suffit-elle à corrompre le pays pour le faire glisser insidieusement, au travers de quelque cataclysme sismique, dans le vide oppressant d’une horreur cosmique guettant sans malice derrière l’insignifiance de l’homme – par exemple de ces humbles travailleurs que Hokusai confronte à la gloire intimidante du volcan sacré comme aux ravages d’un tsunami toujours à craindre, aussi beau soit-il ? Le nouveau Kit au-delà du bien et du mal y serait propice – la secte qu’en un passage étonnant Zelazny nous décrit, et qui pue le Culte de Cthulhu, peut-être également, encore qu’elle suscite plutôt, chez le lecteur complice, un ricanement vaguement sadique et assurément jubilatoire : difficile de la prendre vraiment au sérieux… Une novella lovecraftienne ? Non, probablement pas. Mais peut-être y a-t-il dans tout cela comme l’apposition joueuse d’un élément délibérément superficiel sur quelque chose de bien autrement essentiel – comme dans le traitement nipponisant du récit, en fait.

 

Cependant, dans ce contexte, de manière plus globale, nous parlons de dieux, même si originellement des hommes, nous parlons de l’immortalité comme la réalisation la plus parfaite de ce dépassement de la misérable condition animale, la plus dérangeante aussi, et, à l’horizon, nous anticipons un conflit d’ordre eschatologique – sous le vernis inévitable d’arts martiaux qu’implique ce bâton chargé d’électronique, en alternative mystique au froid katana des samouraïs… Même si Mari en retient sans doute l’enseignement du Hagakure : en disciple de la voie, elle vit comme si elle était morte – mode unique du dépassement de soi, et de la vertu martiale autant que métaphysique… et clef de l’incipit, peut-être ?

 

Et tout cela est sans doute très typique de Zelazny, même si, pour le coup, la mythologie ne joue probablement pas le rôle essentiel qu’on lui trouve dans les romans compilés dans Seigneurs de lumière – ou du moins est-ce le cas pour la mythologie au sens le plus… prosaïque.

LE PÈLERINAGE EST SA PROPRE FIN

 

Cette histoire, celle de Mari se préparant, dans l'optique de la confrontation avec Kit… vaut ce qu’elle vaut. La résolution de la novella de même. Ce n’est clairement pas l’atout du texte, en ce qui me concerne – même si je suppose qu’en 1985, quand tous ces thèmes étaient encore très frais, le ressenti des lecteurs pouvait être bien différent.

 

Cependant, trente-deux ans plus tard, 24 Vues du mont Fuji, par Hokusai mérite assurément toujours d’être lue, comme la belle illustration de ce que le pèlerinage est sa propre fin – Mari serait peut-être d’un avis différent, mais, pour le lecteur, ou en tout cas pour le Nébal, peu importe la conclusion du voyage : ce sont les errances qui comptent. Et la délicate poésie dans laquelle elles se noient presque, avec délices.

 

C’est aussi ce qui permet de dépasser d’éventuels « clichés » exotiques, notamment quand l’introspection mystique de Mari débouche sur un catalogue de thèmes et références relativement convenu. Ce qui peut rejoindre d’ailleurs ce que j’avançais sur le traitement « cthulhien » du récit. Ce Japon idéal est aussi charmant qu’agaçant, au fond.

 

Mais la promenade reste belle – d’une beauté rare, même. La plume de l’auteur, sans trop en faire, incite le lecteur à son tour à déambuler dans les estampes, et, surtout, à prendre le temps de s’y arrêter. Un cliché du cinéma japonais le veut souvent « contemplatif », mais pour le coup, cette attitude est véritablement à propos – aussi le rythme lent de la novella s’avère-t-il très pertinent. Les amateurs d’action repasseront – Mari manie bien le bâton de temps en temps contre tel ou tel épigone, comme pour la forme, mais elle passe bien davantage de temps à regarder : les estampes, la vérité qu’elles représentent, la vérité plus secrète qu’elles recèlent peut-être justement dans le procédé de figuration – et elle-même, son for intérieur ; tout ceci étant lié au passage du temps, de manière plus globale : temps historique, temps intime, qui se rejoignent dans d’étonnants paradoxes, où l’éphémère lutte à tout crin avec l’éternel.

 

L’introspection de Mari a en effet un contenu psychologique marqué – la halte et la contemplation l’obligent d’une certaine manière à l’autoanalyse. Ses sentiments comme ses idées trouvent dans les estampes de Hokusai, comme dans les paysages bien réels que le « vieux fou de dessin » a représentés en son temps, qu'ils aient changé depuis ou pas tant que cela, des prétextes de choix pour s’imposer à l’héroïne. Elle interroge muettement le monde et l’art – l’art avant le monde ? –, avec parfois quelque chose de désespéré, que sa résignation froide ne masque pas toujours. Et ce questionnement finalement intérieur est douloureux, et peut-être même révoltant.

 

Les convictions de Mari n’ont pas forcément à être celles du lecteur. Emportée dans une destinée qu’elle a choisi de s’imposer, tout en cherchant sans cesse à lui attribuer des causes extérieures, impératives, elle est, dans sa force et sa fragilité (qui se confondent peut-être ?), étonnamment humaine – jusque dans sa feinte froideur, son faux détachement d’ascète zen ; sans doute est-ce pour cela que l’inhumanité de Kit l’oppresse tant, et qu’elle ne peut qu’y voir une menace.

 

Quoi qu’il en soit, la plume de Zelazny, sans épate, impose à l’ensemble un rythme idéal, et d’une beauté faussement douce, faussement apaisée, en fait vaguement dérangeante. À ce compte-là, c’est une vraie réussite – qui m’a en tout cas bien plus parlé que certaines expérimentations un peu trop gratuites à mes yeux, auxquelles « le poète de la SF » pouvait succomber à l’occasion.

 

L’ORAGE SOUS LE SOMMET

 

24 Vues du mont Fuji, par Hokusai, est une novella admirable. Sans aller forcément jusqu’à parler de chef-d’œuvre, car il est quelques aspects du texte qui convaincront plus ou moins, fonction des attentes du lecteur, c’est un très bon récit, d’une étrange beauté, pas si sereine.

 

Sans doute s’agit-il d’un des tout meilleurs titres de la collection, même si je placerais toujours L’Homme qui mit fin à l’histoire, de Ken Liu, en tête – on peut par contre le placer au niveau d’Un pont sur la brume, de Kij Johnson (un texte assez proche, maintenant que j’y songe), ou de Cérès et Vesta, de Greg Egan (dont c’est cette fois un singulier contrepoint).

 

Un très beau pèlerinage – sa propre récompense – dans les pas de Zelazny, dans ceux de Hokusai. Admirable, oui.

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Anthologie de la poésie japonaise classique

Publié le par Nébal

Anthologie de la poésie japonaise classique

Anthologie de la poésie japonaise classique, traduction, préface et commentaires de G. Renondeau, Paris, Gallimard, coll. Poésie – UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives, série japonaise, [1971, 1978] 2016, 256 p.

POUÈTES POUÈTES

 

Cela a longtemps fait partie des running gags débiles de ce blog : ma détestation de la polésie et des pouètes. Comme de juste, je forçais le trait, par provocation idiote… J’imagine que ça ne trompait personne, d’autant qu’il me fallait bien confesser, de temps à autre, que j’avais lu et apprécié Rimbaud et Baudelaire ado (comme un ado, quoi), et qu’un Totor Hugo par-ci, un Totor Hugo par-là, eh bien, ma foi…

 

Depuis ? Ah, ça se complique – mais j’imagine que c’est ma méconnaissance, alors, qui prime : le fait est que je ne connais rien à la poésie contemporaine, en français ou dans d’autres langues – enfin, avec tout de même une exception pour Ian Monk, hop et hop. Oui, il y avait de la pose, dans tout ça – mais, si je ne méprise pas le registre autant que j’ai pu le prétendre, le fait demeure que je n’y suis globalement guère sensible, outre que je suis ignare.

 

Ces derniers temps, avec mon engouement nippon et la reprise des études, la question a pris un tour plus sérieux : il me fallait en apprendre au moins un minimum concernant la poésie japonaise. Une perspective qui ne m’enchantait pas forcément, à la base – surtout parce que mon expérience de lecteur de haïkus s’était vite avérée désastreuse : je n’y comprenais absolument rien… Mais j’ai bien fini par tenter le coup – et je me suis découvert un attrait inattendu pour la poésie japonaise classique ; mais disons « vraiment classique », celle des époques Nara et Heian surtout. J’en avais eu quelques aperçus dans des œuvres essentiellement poétiques, notamment les Contes d’Ise et Le Dit de Heichû, mais aussi dans d’autres œuvres citant occasionnellement de la poésie – par exemple, certains « journaux » (nikki) lus dans la brillante anthologie Mille Ans de littérature japonaise, éditée par Nakamura Ryôji et René de Ceccatty (et qui comprend certes des moments purement poétiques), et il me faudra creuser tout cela, c’est prévu. Autre exemple, dans les chroniques du « cycle épique des Taira et des Minamoto », et au premier chef dans Le Dit des Heiké ; voire, en remontant bien plus haut, dans le Kojiki même… Parallèlement, d’autres œuvres ont pu raviver mon intérêt plus que limité pour la poésie japonaise des ères prémodernes ultérieures – par exemple, Insectes, de Lafcadio Hearn…

 

Je me disais donc qu’il pourrait s’avérer utile de revenir sur la question, et de lire bien davantage de poésie japonaise classique. Autant dire que cette anthologie me tendait les bras : composée par Gaston Renondeau (dont j’avais apprécié le rendu sobrement élégant de sa traduction des Contes d’Ise, justement – un bien curieux personnage que ce général Renondeau…), elle envisage quelque chose comme, disons, douze siècles de poésie japonaise, du Man.yôshû à la Rénovation de Meiji, selon une périodisation classique (peut-être critiquable çà et là, mais c’est du pinaillage). Chaque période, ici, a ses spécificités – et c’est là que j’émettrais peut-être une très timide critique, car la sélection opérée par l’anthologiste appuie sans doute un peu trop sur des changements de forme drastiques – j’aurai l’occasion d’y revenir, et à plusieurs reprises. Par contre, le rendu très « simple » (faussement ?) de cette traduction me paraît donc un atout – c’est peut-être moins élégant que, disons, les circonvolutions archaïsantes dont est coutumier un René Sieffert, par exemple, mais cela parle bien plus intuitivement, et je suppose que c’est tant mieux, dans le contexte de la poésie japonaise classique.

 

Mais, pose de détestation de la polésie ou pas, le fait demeure : je ne me sens clairement pas armé pour livrer une critique pertinente en matière de poésie – encore moins que pour tout autre registre. Du coup, cette chronique va prendre une forme peut-être un peu inhabituelle, parce que je vais faire beaucoup de citations ; j’aurai bien quelques commentaires à émettre de temps en temps, ne serait-ce qu’au regard du contexte historique, mais l’essentiel résidera bien dans les extraits des œuvres traduites par Gaston Renondeau. Vous l’échappez belle, hein ? Le drame, c’est qu’il me faudra lire toute cette poésie pour la version YouTube de la chronique, ce qui promet d’être sportif…

 

Autre conséquence notable : cet article est pour l’essentiel une sélection dans ce qui était déjà une sélection – et je ne prétends certainement pas en avoir extrait « le meilleur », c’est même assez improbable : simplement ce qui m’a le plus parlé à titre personnel – moi, je, me, myself, I.

 

Allez, c’est parti.

 

LA PÉRIODE ARCHAÏQUE ET LA PÉRIODE DE NARA : LE MAN.YÔSHÛ, DONT QUELQUES POÈMES LONGS

 

Présentation

 

La première période envisagée par Gaston Renondeau est fort longue, puisqu’elle va « des premiers siècles de notre ère à la fin du VIIIe siècle ». Il rassemble donc plusieurs ères classiques en une seule. Cette mention des « premiers siècles de notre ère », toutefois, me paraît un peu douteuse, et il me paraît certain en tout cas qu’on ne peut pas remonter, au mieux (vraiment au mieux), au-delà de l’ère Kofun (250-538) ; plus probablement faut-il y voir l’ère Asuka, autrement pertinente ici, qui s'étend de 538 à 710, moment où débute l’ère Nara, avec l’installation dans la nouvelle capitale impériale – l’ère Nara s’achevant quant à elle en 794.

 

La question est compliquée, notamment parce que l’on rattache clairement Kofun à la protohistoire japonaise, et éventuellement Asuka aussi, mais pour partie seulement – car le rapport à l’écriture est alors problématique au Japon, et, à cette époque justement, les choses évoluent radicalement. Le japonais a longtemps été une langue purement orale – d’où cette longue protohistoire. C’est le modèle offert par le puissant voisin qui va s’avérer déterminant : la littérature japonaise originelle est en fait largement une littérature chinoise. Si une littérature proprement japonaise devait avoir une origine, ce serait, dit-on, avec le Kojiki, remis à l’impératrice Genmei en 712 – nous sommes déjà presque à la toute fin de notre période, à ce compte-là… Mais c’est de toute façon une œuvre hybride entre le japonais et le chinois, d'une lecture au mieux compliquée. En fait, la question se prolongerait encore quelques siècles, puisque la mise en forme d’une langue japonaise écrite distincte de la langue chinoise écrite (rappelons que les deux langues sont on ne peut plus différentes aux plans aussi bien de la grammaire ou de la syntaxe que des intonations, etc.) prendrait encore du temps, avec l’introduction des kana, etc.

 

Cependant, même avec cette ambiguïté fondamentale, une littérature japonaise se développe progressivement, dès l’époque « archaïque », mais surtout au VIIIe siècle (donc à l’époque de Nara pour l’essentiel) – et c’est une littérature qui est au premier chef poésie, selon des formes empruntées à la Chine mais bientôt adaptées, où le caractère syllabique prononcé de la langue japonaise s’accommode bien de procédés de composition poétique s’attachant au nombre de syllabes (ou de mores, plus exactement), et non à quelque autre aspect tel que la rime. On trouve assez tôt l’alternance classique entre vers de cinq et de sept syllabes, sur des formats plus ou moins longs, plus ou moins rigides. Ces poèmes proprement japonais sont appelés collectivement waka, mais se subdivisent en plusieurs sous-genres, dont les plus importants sont les poèmes courts, ou tanka (ceux qui connaîtront la plus longue prospérité, au point que le mot waka en viendra à terme à désigner les seuls tanka), et les poèmes longs, ou chôka.

 

En témoigne ce qui constitue probablement le premier vrai monument littéraire japonais, à l’époque de Nara, aux environs de 760 plus précisément (le cas du Kojiki, antérieur, étant donc très particulier – il ne serait véritablement lu que bien plus tard, dans le courant des « études nationales »). Je veux parler du Man.yôshû, ou « Recueil des dix-mille feuilles », qui constitue d’une certaine manière (et en dépit de certaines difficultés, notamment l’emploi selon les cas des caractères chinois pour leur valeur signifiante ou pour leur valeur phonétique), l’acte fondateur de la poésie japonaise classique, en compilant un très grand nombre de poèmes de l’époque archaïque et de celle de Nara – des poèmes par ailleurs très divers, qui pouvaient tenir aussi bien de l’épopée que de l’intime, célébrer l’édification d’un château ou une partie de chasse satisfaisante, aussi bien que déplorer la fin d’une idylle ou la mort d’un enfant, etc. Le Man.yôshû demeurera une référence de base, dûment complétée au fil des siècles par d’autres anthologies présentant un même caractère « officiel » (on parle d’ « anthologies impériales » ; il y avait bien sûr aussi des compilations « privées », et parfois du plus grand intérêt), et notamment, lors de la période suivante, le Kokinshû, qui constitue l’autre modèle éternel du poème classique nippon – peut-être insurpassable ; mais ça, ce sera plus tard, donc…

 

Pour l’heure, tenons-nous-en au Man.yôshû – car tous les poèmes cités par Gaston Renondeau pour cette première période en proviennent. Et, d’emblée, mon compte rendu comportera un certain biais… En effet, les poèmes longs, ou chôka (constitués d’un nombre variable, car indéterminé, de vers alternant en principe cinq et sept syllabes, pour finir sur deux vers de sept syllabes), sont assez rares dans l’ensemble de cette anthologie – et probablement, en fait, dans l’ensemble de la poésie japonaise ? On en compte quand même quelques-uns, et tout particulièrement aux sources de la pratique poétique nippone. Le Man.yôshû en figure donc un certain nombre, même si les poèmes courts, ou tanka, sont bien plus nombreux (4207 contre 265, je crois que c’est clair… Mentionnons pour mémoire qu’il y avait d’autres types de poèmes dans cette compilation, dont certains en chinois, mais bien plus minoritaires encore de manière générale ; celui qui s'en tire le mieux est le format du sedôka, avec ses six vers, 5-7-7-5-7-7, ce qui le rapproche donc du tanka en termes de longueur, mais il n’y en a que 62 exemples dans tout le Man.yôshû). Les poèmes longs ont dès lors quelque chose d’exceptionnel dans cette anthologie, qui privilégiera ensuite systématiquement les poèmes courts, tanka d’abord, plus loin haïkus (avec l’exception hors-concours des pièces de nô de l’époque Muromachi) – en fait, les chôka « meurent » pendant l’ère Heian… Cependant, dans le contexte particulier de la compilation originelle, ce sont souvent les poèmes qui m’ont le plus parlé, même si à des titres divers. Noter aussi qu’ils datent tous du VIIIe siècle – et tant pis pour la « période archaïque », dont la pertinence ici est décidément un brin douteuse.

Morceaux choisis

 

Commençons par le « dialogue de deux pauvres » de Yamanoue no Okura (660-733), un diplomate qui s’était rendu en Chine et en avait été fortement imprégnée de pensée confucéenne ; mais il était aussi connu, semble-t-il, pour ses poèmes sur les miséreux et les enfants – en témoigne sans doute le présent poème, qui, au-delà du poignant tableau de la pauvreté, a aussi, j’imagine, quelque chose d’une réflexion éthique (pp. 49-51) :

 

[Le premier pauvre]

Dans la nuit où la pluie tombe

Mêlée au vent,

Dans la nuit où la neige tombe

Mêlée à la pluie,

Il fait un froid

Contre lequel on ne peut rien.

Je mâche à petits coups

Un morceau de sel dur

Je bois à petites gorgées

De la lie de saké dans l’eau tiède.

Tout en soufflant

Et reniflant

Je caresse une barbe

Rare.

Je puis bien me vanter

Qu’en dehors de moi

Il n’est homme qui vaille…

Mais il fait si froid

Que je tire sur ma tête

Ma couverture de chanvre.

J’y ajoute

Autant que j’en possède

Mes vêtements de toile sans manches.

Mais la nuit est vraiment froide…

De ceux plus pauvres encore

Que je ne suis

Le père et la mère

Sans doute ont faim et se gèlent.

La femme et les enfants

Sans doute gémissent d’une faible voix.

En pareille circonstance

Comment t’y prends-tu

Pour mener ta vie ?

 

[Le second pauvre]

Le ciel et la terre

Sont vastes, dit-on

Mais pour moi

Comme ils sont étroits !

Le soleil et la lune

Brillent, à ce qu’on assure,

Mais pour moi

Ils ne luisent guère.

En est-il pour tous de même

Ou pour moi seulement ?

Par fortune

Je me trouve homme.

Comme tous les autres hommes

Je suis fait.

Ma veste de toile

Non doublée

Pend en lambeaux

Comme du varech.

Ce ne sont que haillons

Jetés sur mes épaules

Dans ma cabane

Qui penche, croulante,

Le sol nu

Est jonché de la paille tirée d’une botte.

Mon père et ma mère

Dorment près de mon chevet.

Ma femme et mes enfants

À mes pieds

M’entourent

En geignant.

Du foyer

Aucune fumée ne s’élève

Dans la marmite

Les araignées ont tissé leurs toiles.

On a oublié

Comment on fait cuire un repas.

Nous sommes là gémissants

Comme l’oiseau nue

Quand le chef du village

Porteur de sa canne

Jusque dans notre chambre

Vient nous appeler

Pour raccourcir,

Comme on dit,

Un bâton déjà

Trop court.

Est-elle donc à tel point

Sans remède

La vie de ce monde ?

 

Deux petites précisions, concernant les propos du second pauvre : quand il se dit « homme », il faut entendre par-là le genre humain, pas le sexe masculin, mais avec également une connotation bouddhique liée au cycle des réincarnations – cette condition, supérieure à celle des animaux, se mérite, elle est un privilège. Quant au chef du village qui vient « raccourcir un bâton déjà trop court », il faut entendre par-là qu’il prélève des taxes sur un ménage au revenu déjà insuffisant.

 

Certains des poèmes longs repris dans cette anthologie ont un contenu mythologique, et éventuellement épique, qui me les a rendus plus appréciables encore dans leur dimension de récits – cela sera parfois toujours le cas dans la poésie ultérieure, mais dans un registre davantage allusif, format court oblige, où par ailleurs l’affectation aura régulièrement sa part (combien de variations sur le Bouvier et la Fileuse ! Mais, là encore, le cas des pièces de nô de l’époque Muromachi est à part). Dans ce registre, j’avoue avoir été séduit notamment par cette évocation anonyme (on sait seulement que l’auteur a vécu au VIIIe siècle) de « la légende d’Urashima » (pp. 69-71) :

Un jour de printemps

Couvert de brume,

À Suminoe

Me promenant sur le rivage

Je regardais les barques de pêche

Qui se balancent sur les flots.

Alors j’ai pensé

À une histoire de jadis.

Le jeune Urashima

De Mizunoe

Était fier de sa pêche

Au thon et à la dorade,

De sept jours

Il ne rentra pas à la maison.

La limite de la mer

Il avait franchie dans sa barque.

Soudain,

Ramant vers lui, vint

La fille

Du dieu de la mer.

Ils s’entretinrent

Et s’éprirent l’un de l’autre.

Ils échangèrent des serments

Et se rendirent au pays de la vie éternelle,

La main dans la main

Ils entrèrent tous les deux

Dans une demeure

Splendide de l’enceinte

Du palais du dieu

De la mer

Sans vieillir

Ni mourir

Un long temps

Il passa,

Mais l’insensé

Étant fils de ce monde

Parla ainsi

À son épouse :

Quelques moments je voudrais

Retourner à la maison,

Prendre des nouvelles

De mon père et de ma mère.

Je reviendrai,

Disons… demain.

Quand il eut parlé

Sa femme dit :

Si dans ce monde de vie éternelle

Tu veux revenir

Et comme maintenant

Vivre avec moi

N’ouvre jamais

Le coffret de toilette que voici.

Il en fit le serment

Et le répéta.

À Suminoe

Revenu

Il chercha sa maison :

Il ne vit plus de maison,

Il chercha son village :

Il ne vit plus de village.

Perplexe,

Il restait là, pensif.

Depuis trois ans seulement

Qu’il avait quitté la maison

Se pouvait-il que jusqu’à la clôture

Elle eût disparu ?

Si, pour voir, j’ouvrais

Ce coffret,

Comme autrefois

La maison ne serait-elle pas là ?

Il entrouvrit

Le précieux coffret de toilette et alors

Un nuage blanc

S’échappa de la boîte

Et se répandit

Jusqu’au pays de la vie éternelle.

Bondissant sur ses pieds

Il cria, agitant ses manches,

Trépigna,

Se roula à terre.

Soudain

Son esprit s’affaiblit,

Sa peau qui était si jeune

Se couvrit de rides,

Ses cheveux qui étaient noirs

Devinrent blancs.

Bientôt

Le souffle lui manqua

Et finalement

La vie le quitta.

Du jeune Urashima

De Mizunoe,

Je vois le lieu de la demeure.

 

Dans un genre relativement proche, encore que le principe mythologique s’y montre autrement discret, ou en tout cas différemment connoté, j’ai trouvé très poignant cet autre poème anonyme du VIIIe siècle, intitulé ici « En regardant le tombeau de la jeune fille d’Unai » (pp. 72-74) :

Depuis son âge non encore fait

D’enfant de huit ans

Jusqu’au moment où ses cheveux

Furent noués en un flot lâche

La jeune fille d’Unai

À Ashinoya

Resta invisible

Aux gens du voisinage,

Car elle était enfermée

Comme une chrysalide en son cocon.

« Nous voulons la voir ! »

Disaient, irrités,

Ceux qui venus la courtiser

Assiégeaient la maison.

Un garçon de Chinu,

Un autre d’Unai,

Dans une compétition ardente

Comme une hutte en feu

Se lançaient tour à tour

Des défis d’une voix forte.

Mettant la main sur la poignée

De leurs sabres bien affilés,

Portant à l’épaule un arc d’un bois neigeux

Et un carquois

Ils juraient de sauter dans l’eau

Et même dans le feu.

Ils dressaient l’un contre l’autre

Leur rivalité.

Alors la jeune fille

Parla ainsi à sa mère :

Lorsque pour ma personne

Insignifiante comme un méchant bracelet de pierres

Je vois des hommes vaillants

Se disputer,

Même si je vis

Peut-on parler pour moi d’union ?

Je les attendrai

Au pays de la mort, dit-elle

Et soupirant

Dans l’ombre

Ainsi qu’un étang perdu dans la lande

Elle s’en fut de ce monde.

L’homme de Chinu

La vit cette nuit-là en songe

Il la poursuivit

Et la rejoignit dans la mort.

Resté seul,

L’homme d’Unai

Leva les yeux au ciel,

Gémit, rugit,

Il se jeta à terre

Grinçant des dents, poussant des cris

« Par un de mes semblables

Je ne serai jamais vaincu ! »

Et ceignant son poignard

Qu’on accroche à la hanche

Il partit sur les traces de son rival

Comme on cherche l’igname sauvage.

Les familles

Se réunirent

Et voulant laisser un témoignage

Qui durât de longues générations

Pour qu’en des âges lointains

On se transmît cette histoire,

La tombe de la jeune fille

Elles édifièrent au milieu,

Les tombes des deux hommes,

Elles édifièrent

De part et d’autre.

Écoutant cette histoire

Quoique je n’aie point connu ce temps

Comme pour une mort récente

Oh ! Combien j’ai pleuré !

 

J’apprécie tout particulièrement cette idée du témoignage pour les générations ultérieures : le poète avait-il conscience que son poème remplirait à son tour ce rôle ? On peut en douter… Mais, si lui pleurait devant les trois tombes, nous pouvons quant à nous être émus par son évocation. C’est peut-être ironique – ou plus probablement grandiose : d’une certaine manière, la substance d’une poésie demeurant en dépit de l’impermanence du monde – comme un rempart, peut-être.

 

Un dernier exemple, un peu plus court (néanmoins toujours un chôka), où un anonyme du VIIIe siècle, à nouveau, œuvre dans un registre plus abstrait d’une certaine manière, en décrivant le cadavre d’un homme noyé (pp. 82-83) :

 

Dans la mer où l’on entend

Les cris des oiseaux

À distance

Des hautes montagnes,

Ayant pris pour oreiller

Les algues du large,

Sans porter fût-ce un vêtement

Fin comme des ailes de mouche luisante,

Sur la grève marine

Où l’on prend le poisson,

Cet homme a passé la nuit là,

Sans conscience.

N’était-il pas un enfant chéri

Par sa mère et par son père ?

N’avait-il pas une femme

Tendre comme une jeune herbe ?

Transmettrai-je pour vous

Des paroles d’affection ?

Mais on a beau lui demander sa maison

Il ne dit pas sa maison.

On a beau lui demander son nom

Il ne dit même pas son nom.

Tel le petit enfant geignard

Il ne sait prononcer une parole.

Quoi que l’on en pense

Il y a de lamentables choses

En ce monde.

 

Oui, moi aussi, la conclusion me laisse sans doute un peu perplexe… Je préfère en retenir ce qui précède, et qui, à tort ou à raison, m’a évoqué quelque lointain ancêtre du « Dormeur du val », peut-être, avec son oreiller d’algues…

 

LA PÉRIODE DE HEIAN : L’ÂGE D’OR DU TANKA ET LE KOKINSHÛ

 

Présentation

On en arrive alors à la période Heian, soit de la fin du VIIIe siècle à la fin du XIIe siècle – une période que l’on présente souvent, mais peut-être un peu trop hâtivement (car il y a un sous-texte plus ou moins conscient à ce discours), comme constituant « l’âge d’or » du Japon : sa propre incarnation de l’Antiquité. Un Japon complexe, certes, où le modèle chinois et les aspirations qu’il serait sans doute encore trop tôt pour qualifier de « nationales » cohabitent dans un creuset culturel propice au développement de la littérature jusque dans ses formes les plus sophistiquées.

 

En tout cas, dans le cadre de cette Anthologie de la poésie japonaise classique, en changeant de période, on change de format – et peut-être de manière un peu artificielle ? Globalement, en histoire, les époques de Nara et de Heian peuvent être envisagées comme formant un tout, que le seul changement de capitale, finalement, n’affecte guère. Ce passage d’une ère à l’autre, si l’on y tient, a-t-il eu un impact réel sur la poésie ? En dehors du fait que l’on passe en même temps du Man.yôshû originel à, pour l’essentiel, une deuxième compilation de grand renom, le Kokinshû (dont sont extraits la quasi-totalité des poèmes que je vais maintenant citer), on est en droit de se poser la question… Même si une évolution notable paraît pouvoir être observée de manière objective : l’abandon, assez vite, du chôka, pour privilégier le seul tanka.

 

La sélection de Gaston Renondeau l’affiche nettement : en effet, tous les poèmes que je vais citer ici (et donc la plupart, sinon tous, des très nombreux poèmes compilés pour cette période) sont à vue de nez des tanka ; comme tels, ils adoptent la structure classique, concernant l’alternance du nombre de syllabes, 5-7-5-7-7 – et les autres formes de poésie, chôka en tête, semblent dès lors reléguées au passé ; et même au passé le plus lointain.

 

Morceaux choisis

 

Ceci étant, ces tanka, dont c’est « l’âge d’or », sont très divers. Je commence avec cet anonyme de l’époque Heian (p. 111) :

 

Plus encore

Que sur l’eau qui court

Écrire des chiffres,

Chose vaine est d’aimer

Celle qui ne vous aime.

 

La littérature de Heian était souvent l’affaire de femmes – Murasaki Shikibu (c. 973-c. 1014 ou 1025) est sans doute la plus célèbre, avec son monumental roman qu’est Le Dit du Genji, mais elle a aussi écrit de la poésie (nous en avons quelques exemples dans cette anthologie même) ; d’autres s’y sont appliquées, éventuellement dans le cadre de leurs « journaux » (j’y reviens de suite), comme Izumi Shikibu (née vers 970) ou encore Sei Shônagon (c. 965- ap. 1013), et on pourrait sans doute en citer bien d’autres, de bien des manières ; mais dame Ise (875-938), qui bénéficie en outre de l'antériorité, est peut-être considérée comme la plus importante dans l’art spécifiquement poétique. En voici une pièce (p. 136) :

 

Pas même en rêve

Je ne veux être vue de lui.

Car chaque matin

En regardant mon visage flétri

J’ai honte de moi-même.

 

Une autre célébrité, maintenant – un homme cette fois : Ki no Tsurayuki (c. 872-c. 945). Un personnage assez fascinant… Outre de très nombreux poèmes comme celui qui va suivre, on lui doit notamment une préface au Kokinshû, dont il fut le principal compilateur (et où l’on trouve donc ce poème), préface qui, fait semble-t-il jusqu’alors inédit, constituait un essai de théorie poétique remarquable, aussi sensible que pointu. Mais je note qu’il fut aussi l’auteur du Journal de Tosa, lu dans Mille Ans de littérature japonaise, excellente anthologie : le genre du journal (nikki) était alors naissant – en fait, le Journal de Tosa en est le plus vieil exemple dont on dispose. Pourtant, il semblerait qu’à l’époque, déjà, il ait été considéré comme une pratique réservée aux femmes, surtout parce qu’on y associait l’usage des kana encore très récents (les hommes lettrés se devaient d’écrire en kanbun, le « chinois littéraire » qu’ils prisaient par-dessus tout) – aussi l’avait-il écrit en tant que femme, et en se figurant lui-même, en tant qu'homme, comme un personnage extérieur, désigné à la troisième personne… Ce qui contribuait au passage à flouter les frontières entre ce genre et la fiction, mais aussi, donc, à orienter la littérature japonaise postérieure dans une voie lui permettant de s’émanciper de l’étouffant modèle chinois. C’était un texte étonnamment émouvant, par ailleurs… Mais voici donc un échantillon de sa poésie (p. 143) :

 

Fleurs de cerisier

Qui ne connaissez le printemps

Que depuis cette année,

Puissiez-vous ne jamais apprendre

Qu’un jour vous devrez tomber.

 

Bien sûr, les grands artistes ont leur disciples – qui rivalisent avec eux, le cas échéant. Mibu no Tadamine (c. 860-c. 920), bien qu’un peu plus âgé, fut un disciple de Ki no Tsurayuki, et participa avec lui à la compilation du Kokinshû. On y trouve les trois poèmes qui suivent (p. 145) :

 

Les herbes flottantes

Sans racines ne peuvent s’arrêter

Dans les remous d’une cascade.

De même mon cœur flotte

Sans trouver à se fixer.

 

***

 

Depuis notre séparation

Où elle me montra un visage

Froid comme la lune à l’aube,

Rien ne me semble aussi triste

Que le petit matin.

 

***

 

Le vent d’automne

Vibre comme une harpe

Dont le seul écho

Sans raison avive

Ma passion pour l’aimée.

 

Maintenant, un poème de Kiyohara no Fukayabu (dates inconnues, première moitié du Xe siècle), par ailleurs l’arrière-grand-père de Sei Shônagon (p. 148) :

Qui donc à l’amour

A pu donner

Son nom ?

Il aurait dû l’appeler

Tout simplement mourir.

 

Oui, ils sont nombreux, ces tristes poèmes amoureux… Même s’il ne faut sans doute pas s’y méprendre : déjà, il y a bien d’autres thèmes que l’amour dans les poèmes rassemblés par Gaston Renondeau pour la période – ensuite, quand c’est bien de l’amour qu’il s’agit, il n’est pas systématiquement si triste, et le badinage peut aussi être de la partie. En fait, ce sont là des aspects que j’avais pu mentionner à la hâte (et avec plus ou moins de compétence, oui…) quand j’avais lu les Contes d’Ise (traduits également par notre général Renondeau – le nom d’Ise, ici, ne renvoie pas à la poétesse : on attribue l’essentiel de ces poèmes à un homme, son « héros » en fait, Ariwara no Narihira, 825-880, dont des œuvres sont bien sûr citées ici), ou encore Le Dit de Heichû, de manière peut-être plus explicite, car le ton y est d’emblée plus cocasse. Une fois de plus, cet article est une sélection au sein d’une sélection… Et il faut croire que ces amours tristes me parlent plus que tant d’odes à l’automne, figurant coucous et lespédèzes – c’est tout, on ne peut rien en conclure d’autre. Notez, nos poètes mouillent plus qu’à leur tour leurs manches dans la plupart des cas…

 

Mais, pour le coup, je vais conclure cette section avec trois poèmes passablement dépressifs, en dehors de tout contexte amoureux explicite – histoire de ! Commençons dans la joie avec Minamoto no Muneyuki, mort en 983 (p. 149) :

 

Dans le village de montagne

La solitude de l’hiver

Semble encore plus triste

Quand on songe que se sont évanouies, fanées,

Les figures humaines comme les plantes.

 

Continuons dans la joie avec « l’archevêque » Gyôson (1055-1135), qui aperçoit ici un arbre alors qu’il effectue une retraite ; notons au passage que nous délaissons enfin le Kokinshû, que nous avons longuement suivi – le présent poème est extrait d’une autre compilation, postérieure et moins renommée (p. 168) :

 

Ô, cerisier de montagne

Prenons-nous en pitié

L’un l’autre,

En dehors de tes fleurs

Je ne connais personne.

 

Et concluons (la période) dans la joie avec Fujiwara no Atsuyori, le moine Dôin (1090-c. 1182)

 

Mes pensées sont tristes,

A la vérité

Ma vie se prolonge

Mais je ne supporte pas ses misères

Et mes pleurs coulent.

 

LA PÉRIODE DE KAMAKURA : LA DÉCADENCE DE LA POÉSIE ?

 

Présentation

 

La période suivante est celle de Kamakura, qui s’étend de la fin du XIIe siècle au milieu du XIVe siècle. Si les deux périodes antérieures ont été abondamment traitées, fourmillant de nombreux extraits, au point d’occuper les deux tiers du recueil environ, ce foisonnement n’est plus du tout de mise pour toutes les périodes qui suivent, quelles qu’en soient les raisons.

 

Précisons tout de même qu’il faut ici se méfier de ses préconçus (et je vous renvoie notamment à l’Histoire du Japon médiéval : le monde à l’envers, de Pierre-François Souyri) : le « Moyen Âge » japonais (et en cela est-il si différent de l’européen ?) n’est pas la « période sombre » que l’on a longtemps voulu, par artifice intéressé, opposer à la supposée gloire antique de Heian et à son éventuelle « Renaissance » ultérieure lors de l’époque Edo – simplement, il a une culture qui lui est propre, celle des bushi, qui génère des formes nouvelles tandis que, peut-être, la poésie, sur un modèle très conservateur, tend pour un temps du moins à devenir le loisir un peu badin d’une aristocratie impériale plus guère à la page et qui se contente de répéter inlassablement les mêmes codes…

 

En fait, la période suivante témoignera avec éclat de ces formes nouvelles associées au Moyen Âge japonais, avec le nô de Zeami ; mais, pour la période qui nous intéresse ici, les grandes œuvres ne manquent pas non plus – au-delà des seules chroniques historico-guerrières telles que Le Dit des Heiké, pensez par exemple aux fabuleuses Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei (également poète, et cité ici dans ce registre).

 

Mais le regard porté sur la poésie de Kamakura demeure assez peu enthousiaste, ici. On a l’impression, vraie ou fausse, d’une certaine « décadence » de l’art poétique, en dépit de réussites marquées occasionnelles. Impression renforcée par le nombre plus que limité des textes cités… Mais ce processus remontait sans doute déjà à Heian, et il est complexe à appréhender. Je suppose qu’un exemple l’éclaircira un tant soit peu, dès le premier poème de cette période que je citerai.

 

Mais nous pouvons donc constater que nous n’avons, dans cette Anthologie de la poésie japonaise classique, qu’un très, très bref aperçu de la poésie de Kamakura, et je suppose qu’il y a là comme un biais, donc – alors même que, au regard des dates de vie et de mort de nos auteurs, la scission avec l’époque Heian n’est peut-être pas si franche en matière d’arts et lettres qu’elle l’a été sur le plan politique.

 

Citons-en tout de même quelques exemples…

 

Morceaux choisis

 

Je commence avec Fujiwara no Ariie (1155-1216), dont je vais citer deux tanka ; le premier (p. 182) est titré ici « Hiver », et certes le jeu d’évocation des saisons est une pratique courante de la poésie japonaise (de manière plus marquée encore dans les haïkus, où cela deviendra un procédé de composition en tant que tel, autant qu’un thème – mais nous n’en sommes pas encore là) :

 

Regrettant l’année qui passe,

Les pêcheurs d’Ojima

À l’eau qui trempe leurs vêtements

Ajoutent les larmes

Qui tombent sur leurs manches.

 

Ce poème me plait bien, sans quoi il ne serait pas ici, mais je suppose qu’il est l’occasion de faire une remarque d’ordre plus global, éclairant peut-être mes propos introductifs de cette section. En effet, il y a ici un jeu de mots sur le nom de l’île, Ojima ou Oshima (shima signifie « île »), et le verbe oshimu, qui signifie « regretter » – le genre de jeu de mots que l’on retrouve très, très souvent dans ces poèmes classiques. En fait, ce jeu de mots précisément se retrouve dans d’autres poèmes, plus loin dans l’anthologie, et je ne suis vraiment pas certain que Fujiwara no Ariie ait été le premier à en faire usage… La valeur poétique demeure, dans le cas présent – mais tous ceux qui usent de ce même jeu de mots ne brillent pas autant.

 

Et là, pour le coup, c’est probablement le signe, effectivement, d’une certaine « décadence » du genre poétique, dont les prémices remontent peut-être à Heian, et liée à l’affectation des poètes de cour – tout particulièrement de ceux que nous appellerions des « poètes du dimanche », et ils sont nombreux : certains d’entre eux reprennent sans cesse, comme par automatisme, les mêmes jeux de mots mille fois employés, ou, dans un registre assez proche, des épithètes poétiques (on serait tenté de dire « homériques ») devenues elles aussi autant de clichés, mais qui suffisent à occuper un ou deux vers – dans des tanka (ou, pire encore, des haïkus, plus tard – les générations ultérieures ne seront pas forcément épargnées par ce travers…), cela peut occuper jusqu’à deux vers, n’en laissant plus que trois pour que notre poète se montre un peu plus « inventif », voire « personnel »… Toujours ça de gagné, hein ? Mais, dans le cas du présent tanka, cela me paraît fonctionner – la répétition ultérieure du même procédé produira un effet tout autre…

 

Citons un deuxième poème de notre auteur – où l’amour triste a des accents de dépit voire de colère (p. 182 également) :

 

Je ne t’oublierai pas !

M’avait-elle assuré

En me disant adieu, pourtant

Depuis cette nuit-là, seule la lune,

Suivant son cours, est revenue.

 

Je passe maintenant à Minamoto no Sanetomo (1192-1219), qui ne fut pas que poète, mais aussi le troisième shôgun de Kamakura. Il est mort jeune, comme vous pouvez le constater – assassiné… En fait, politiquement, il n’a de toute façon guère brillé : titulaire de la charge du bakufu, il n’a guère été qu’une marionnette, notamment vis-à-vis des régents Hôjô complotant dans l’ombre… Mais il a par contre brillé en tant que poète, et a été très tôt reconnu à cet égard. J’en citerai deux œuvres, dont la première n’évoque certes pas le gouvernement militaire qu’il était censé exercer (p. 184) :

 

Quelle pitié !

À sa vue les larmes

Roulent sans fin :

Cet enfant qui n’a plus de parents

Cherchant en vain sa mère…

 

Je suppose que ce deuxième poème a un caractère allégorique (pp. 184-185) :

 

Oh ! Ces vagues mugissantes

Qui du large déferlent

Sur la grève

Dans un tumulte de déchirures, de cassures,

Et d’éclaboussures !

 

Mais on considère généralement que le plus grand poète de cette ère turbulente fut Fujiwara no Sadaie, plus connu sous le nom de Teika (1162-1241). Il avait d’ailleurs lui aussi œuvré en tant que compilateur, comme certains de ses illustres prédécesseurs. En voici deux échantillons, dont le premier développe le jeu sur les saisons précédemment mentionné (p. 191) :

 

Je promène mes regards :

Les fleurs, les feuilles rouges aussi,

Ont disparu.

C’est un soir d’automne

Dans ma hutte du bord de mer.

 

Deuxième poème, et retour à l’amour triste (p. 191 également) :

 

Même si tu prends un autre oreiller

Pour reposer ta tête

Garde-toi bien d’oublier

Le souvenir du clair de lune

Qui tombait sur cette manche trempée de nos larmes.

 

Ah, ces manches trempées ! Tiens, ça sonnerait presque comme une épithète poétique, ça… Non ? Bon, qu’importe. Nous en avons déjà fini avec Kamakura…

 

LA PÉRIODE DE MUROMACHI : LA GLOIRE DU NÔ DE ZEAMI

 

Présentation

Et nous en arrivons donc à la période de Muromachi, de la fin du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle – du moins est-ce ainsi que la délimite Gaston Renondeau ; en fait, la périodisation est ici un peu confuse, car on distingue souvent la fin de cette période, particulièrement agitée, sous d’autres noms, comme Sengoku, qui appuie sur le chaos de la guerre civile, ou Azuchi Momoyama, qui met l’accent sur les chefs de guerre Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi, et avec des dates limites plus ou moins indécises… jusqu’à ce que Tokugawa Ieyasu vienne trancher cette indécision, bien sûr.

 

Mais, surtout, dans le cadre de cette anthologie de la poésie japonaise classique, on change radicalement de format – et cette fois de manière franchement artificielle, je suppose. En effet, pour l’ensemble de la période, Gaston Renondeau n’a pas sélectionné des poèmes à proprement parler, mais a puisé, et uniquement, dans le pan de la littérature où cette ère a particulièrement brillé : le théâtre nô, et tout spécialement les pièces de Zeami (1363-1443), le grand maître du genre – au point en fait où sa parfaite maîtrise a quelque peu étouffé toute tentative de création, sans même parler d’innovation, dans ce registre après lui… Les pièces de nô comprenaient des passages en prose et d’autres versifiés, destinés à être chantés – comme, plus tard, le jôruri où brillera Chikamatsu Monzaemon (1653-1725), voyez par exemple mon retour sur le premier tome de ses Tragédies bourgeoises. Et c’est dans ces passages en vers que l’anthologiste (connu pour avoir été un grand amateur et traducteur de nô) a puisé ses exemples de la poésie de Muromachi (ce qu’il ne fera pas pour Chikamatsu lors de l’époque Edo…) – et uniquement dans ces pièces : nous ne sommes donc pas en présence de poèmes présentés comme tels. Et la mainmise étouffante de Zeami est ici manifeste : des sept pièces dont Gaston Renondeau cite des extraits, cinq sont assurément de sa plume, et très probablement une autre encore !

 

Forcément, le rapport au contexte n’est pas du tout le même que dans mes citations précédentes : il y a une histoire à rappeler au préalable… L’anthologiste livre donc des explications en tête de ces extraits, que je vais synthétiser à mon tour, avant de citer des passages versifiés.

 

Morceaux choisis

Je vais retenir ici deux nôs, tous deux signés par le maître Zeami. Outre leur auteur, ces deux pièces ont aussi en commun de faire référence à des événements historiques, figurant notamment dans Le Dit des Heiké ; c’est loin d’être systématiquement le cas, mais pour le coup ce sont ces extraits qui m’ont le plus parlé à titre personnel ; d’autant peut-être que les connotations religieuses, couramment associées au nô et notamment aux passages, peu ou prou obligés pour ce que je crois en savoir, où des fantômes font leur apparition, ces connotations donc sont peut-être un peu moins appuyées ? En fait, probablement pas, dans le second extrait du moins… Tant pis !

 

Nous commencerons par Kagekiyo ; avec un double extrait, en fait – et la bascule entre les deux moments n’est sans doute pas pour rien dans mon ressenti… Kagekiyo était un guerrier du clan des Taira (ou Heiké), vaincu par les Minamoto (ou Genji) dans la grande guerre qui, à la fin du XIIe siècle, a provoqué le changement d’ère et assuré la domination du pays aux bushi – événements narrés dans le « cycle épique des Taira et des Minamoto », dont le point culminant est donc Le Dit des Heiké. Suite à la défaite de son camps, Kagekiyo est exilé en Kyûshû, où il se mue en un pauvre vieillard aveugle et débile… Une fille qu’il avait eue d’une courtisane, et de longue date oubliée, se rend auprès de lui. Honteux de sa situation, le vieux guerrier accepte enfin de faire le récit de ses exploits à la bataille de Yashima (même si les Taira y ont été défaits), à la condition toutefois que la jeune femme partira ensuite pour le laisser seul dans sa lamentable et dégradante misère.

 

Dans ce premier extrait, Kagekiyo revient donc sur le grand guerrier qu’il était, au sommet de sa gloire (pp. 207-208) :

 

Dans les barques du clan

Épaule contre épaule, genou contre genou,

Se pressent [les guerriers]. Rayonnant de gloire

Kagekiyo, plus qu’aucun autre,

Dans la barque impériale, est indispensable.

Au-dessous de lui les guerriers

Sont nombreux et fameux.

Mais grande est sa renommée, que la barque en voguant porte au loin.

De son maître la faveur est constante,

Par tous il est envié…

En apercevant ses ennemis, il s’écrie :

« Quels présomptueux ! » et aux rayons du soleil couchant

Il brandit son sabre.

Dès qu’il se met à tailler, sans pouvoir résister,

Ses adversaires devant sa lame

S’enfuient de tous côtés.

« Ils ne m’échapperont pas ! »

« Quels lâches vous êtes tous !

Aux yeux des Taira comme des Minamoto, quelle honte ! »

En arrêter un est chose aisée, pense-t-il,

Et mettant son sabre sous son bras :

« Je suis Kagekiyo Shichibyôe le Mauvais,

Samurai des Taira ! » Ainsi se nomme-t-il

Et il s’élance pour en saisir un.

Mihonoya était venu :

Kagekiyo veut prendre le couvre-nuque de son casque,

Qui glisse, glisse de ses doigts.

Deux ou trois fois Mihonoya s’enfuit ; pourtant,

Puisque c’est l’adversaire qu’il a choisi, il ne le laissera pas échapper.

Il bondit, empoigne le casque :

Eiya ! Et comme il le tire [à lui],

Le couvre-nuque se déchire et reste dans sa main.

Son possesseur s’est enfui plus loin,

Il prend de la distance, puis se retournant :

« Tout de même, elle est terrible,

La force de tes bras ! » s’écrie-t-il.

À quoi Kagekiyo : « Ce sont les os de ton cou

Mihonoya, qui sont durs ! »

Et en riant ils s’éloignent l’un de l’autre.

 

Plus loin dans la pièce, quand il s’agit de la conclure en fait, le père et la fille se font leurs adieux – à jamais ; épisode horriblement poignant (pp. 208-209) :

 

Cette histoire évoque mon passé.

[Le corps] en décrépitude, l’esprit lui-même

Obscurci, quelle honte !

Ce monde après tout ne me causera plus longtemps

Ses souffrances : ma fin est proche.

Hâte-toi de t’en retourner. Quand je n’y serai plus

Pour mon âme donne ta prière afin que l’aveugle

Dans les ténèbres soit guidé par sa lumière,

Et dans les chemins difficiles trouve un secours.

« Adieu, je reste » dit-il, et elle : « Je pars. »

Ces seuls mots dits d’une seule voix,

Tel est le dernier souvenir que le père et la fille se sont laissé.

Je passe maintenant à une autre pièce de nô de Zeami, intitulée Kiyotsune. Nous retournons aux derniers temps de la guerre entre les Taira et les Minamoto, quand un des chefs Taira, Kiyotsune, conscient que la bataille est perdue et qu’il n’échappera pas à ses ennemis, fait le choix de se suicider (il n’est certes pas le seul dans ce cas, je vous renvoie, outre les chroniques du « cycle épique des Taira et des Minamoto » en elles-mêmes, à ce qu’a pu en dire Maurice Pinguet dans La Mort volontaire au Japon) – en conséquence, il est précipité dans cet enfer où les guerriers sont condamnés à livrer combat inlassablement, mais sa foi en le bouddha Amida, croit-il, l’en sortira un jour… Seulement, d’ici-là, Kiyotsune laisse derrière lui une épouse dévastée, et qui déduit du geste de son mari la fausseté de ses protestations d’amour, puisqu’il l’a tant fait souffrir de par son choix égoïste… Une nuit, l’esprit du défunt la visite en rêve – et l’apparition tourne bientôt à la querelle domestique (pp. 210-211) :

 

Ô surprise ! Celui qui m’apparaît pendant que je me suis assoupie

Est bien Kiyotsune…

Mais puisqu’il est certain qu’il s’est noyé

Comment pourrais-je le voir si je ne rêvais pas ?

Même si je rêve puisque vous daignez

M’apparaître, soyez remercié.

Pourtant, puisque sans attendre le terme naturel de votre vie

Vous vous êtes noyé, m’abandonnant,

Vos serments de jadis étaient des mensonges !

Aussi n’ai-je pour vous que de la haine !

 

Plus tard, l’échange s’apaise, cependant, et, à la demande de sa veuve, le fantôme de Kiyotsune lui fait le récit désolant de ses derniers instants (pp. 211-212) :

 

Or donc

Le buddha, les dieux, les trois Joyaux

Nous abandonnent, pensé-je le cœur serré.

Chez tous les hommes du clan

L’esprit est en déroute, le courage abattu,

Les forces évanouies, la volonté brisée.

Ils accompagnent ainsi Sa Majesté qui s’en retourne.

Spectacle pitoyable.

C’est dans un tel moment

Que j’appris que l’ennemi se portait sur le Nagato.

Alors, prenant une barque, je m’éloignais de la rive, sans but,

Le cœur plein d’une grande tristesse.

Il est vrai que les vicissitudes de ce monde

Ne sont que rêves après rêves.

Comme les fleurs du printemps de Hôgen, les feuilles rouges des érables de l’automne de Juei

Se sont dispersées et flottent sur la mer.

La barque solitaire

Par le vent d’automne qui souffle du Rivage des Saules

Est poussée vers le large

Comme par l’ennemi vainqueur.

Ce rassemblement des hérons dans les pins…

Ne seraient-ce pas les étendards des innombrables Minamoto qui ondulent au vent ?

À cette pensée mon courage m’abandonne.

Oh ! Misère !

Après tout, ce corps éphémère comme la rosée doit disparaître,

Figure passagère emportée par les vagues comme une herbe flottante

Ou dérivant à l’aventure dans une barque.

Pour ne plus souffrir d’une détresse au terme inconnu

Je décide d’en finir en me jetant dans la mer.

Sans rien dire – « Il y a des pins à Iwashiro… » – je montai sur l’avant

Et sortis de ma ceinture une flûte.

Je jouai un air pur, je chantai un imayô, composai un rôei.

Passé, avenir, apparurent à mes yeux ; tôt ou tard il faudrait finir sous la vague légère

Le passé ne revient pas. Point ne s’arrête le temps ; ma volonté est brisée.

Je ne veux voir dans cette vie qu’un voyage

Qui ne doit pas laisser un regret.

Aux yeux du monde, j’aurai été un dément, diront les uns ;

Les autres resteront indifférents.

Je regardai la lune qui dans la nuit descendait vers l’Ouest, Allons ! Je l’accompagnerai !

Adoration au buddha Amida ! Ô Tathâgata Amida !

Daigne venir à ma rencontre !

Et sur cette dernière imploration,

De la barque je me jetai dans le flot qui se retirait.

Ô tristesse !

Mon corps misérable s’enfonça parmi les épaves du fond de la mer.

 

Notes explicatives : « Hôgen » désigne une ère, ou plus exactement le coup d’État qui la singularise, et qui a précipité la lutte armée entre les Taira et les Minamoto, affaire narrée dans Le Dit de Hôgen. « Juei » désigne également une très brève ère (1182-1184), celle où se déroule l’action et qui augure du pire pour les Taira. L’incise mentionnant Iwashiro comprend un jeu de mots un peu gratuit (voir plus haut) sur matsu, qui signifie à la fois « pin » et « attendre » ; qu’il s’agisse d’une vraie béquille ou d’ironie, maintenant… Quant à imayô et rôei, ces deux termes désignent des sortes de poèmes chantés, mais les uns de style japonais et les autres de style chinois – l’occasion, peut-être, de noter que tout un pan de la poésie japonaise n’est pas évoqué ici, et Gaston Renondeau lui-même l’admet : les productions les plus populaires, sous forme de chansons le cas échant.

 

Quoi qu’il en soit, nous en avons fini avec Muromachi – ne reste plus qu’une ère, couramment appelée Edo, mais que Gaston Renondeau préfère appeler ici « période des Tokugawa ».

 

LA PÉRIODE DES TOKUGAWA : LE RÈGNE DU HAÏKU

 

Présentation

C’est l’ultime période « classique » (ou « prémoderne ») ; elle débute en 1603, avec l’établissement du nouveau shôgunat par Tokugawa Ieyasu, et s’achèvera avec la Rénovation de Meiji, en 1868.

 

Une fois de plus, Gaston Renondeau opère un changement de format drastique : si la période Muromachi, avec les nôs de Zeami, nous avait ramenés à des textes relativement longs, nous revenons maintenant à des textes courts, et même plus courts que jamais, puisque l’intégralité, sauf erreur, des poèmes cités pour cette période sont des haïkus – généralement ce que l’on met en avant dans la poésie japonaise, comme étant son expression la plus singulière et la plus pure.

 

Les haïkus (ou hokku, ou haikai) sont des poèmes composés de trois vers faisant cinq, sept et cinq syllabes. Ils sont en fait dérivés des poèmes courts classiques, les tanka, dont ils constituent la première partie, les trois premiers vers, donc – en reste deux (de sept syllabes chacun), que, dans le cadre du renga, jeu poétique collectif, un poète pouvait être amené à composer dans un souci d’enchaînement des haïkus à proprement parler ; mais le haïku a ensuite gagné son autonomie.

 

Cependant, au-delà de cet aspect purement formel, le haïku se distingue aussi par ses thèmes (même si l’on retrouve des grands classiques de la poésie nippone, et tout particulièrement l’évocation des saisons, souvent avec des « mots-clefs », ou encore l’idée de l’éphémère, très à propos dans ces œuvres si brèves) et peut-être plus encore par son ton – qui, originellement du moins, se veut léger, voire humoristique, et, le cas échéant, vulgaire. Il y a bien cet aspect d’ « illumination » que l’on associe un peu facilement au haïku, plus ou moins bien compris, en Occident, cette confrontation de l’instant et de l’infini notamment, mais aussi beaucoup d’autres choses ; c'est fou ce qu'il peut y avoir dans ces toutes petites choses, en fait.

 

Dit-on.

 

Car, ne nous voilons pas la face : je ne suis certes pas le mieux placé pour en parler... En fait, disons-le, cette anthologie, qui m’avait beaucoup séduit jusqu’ici, m’a nettement moins parlé dès lors qu’elle s’est consacrée au haïku. C’est que je n’y comprends pas grand-chose, et même probablement rien… Et que cela ne touche pas davantage ma sensibilité, ce qui est probablement plus gênant encore. L’intérêt du haïku, trop souvent, me dépasse – sa candeur affichée, notamment, me laisse perplexe. Je n’en sais pas la raison – peut-être les deux vers manquants du tanka me donnent-ils une impression de manque… Je ne sais pas.

 

J’y travaille – j’ai accompagné l’achat de la présente Anthologie de la poésie japonaise classique d’un autre recueil, dans la même collection, Haïku : anthologie du poème court japonais, ainsi que d’un volume comprenant l’intégralité des haïkus du « seigneur » Bashô (en bilingue, la bonne idée) – on verra si, à force, mon goût se développe…

 

En fait, ça n’est pas exclu : je suppose que le haïku, comme beaucoup de choses finalement, demande à être apprivoisé. Si j’osais la métaphore, mais pourquoi pas après tout, je dirais que j’envisage la question un peu à la manière des strips de Peanuts, la génialissime BD de Charles M. Schulz – un format proche, si ça se trouve… Pendant des années, je n’ai rien compris à ce qui faisait l’intérêt des mésaventures de Charlie Brown, Snoopy et compagnie – et puis, à force de tentatives, le satori est venu ! Aujourd’hui, je me régale à la lecture de ce monument… Ce que je ne comprends plus, c’est comment j’ai pu y être aussi hermétique pendant si longtemps ! Alors, les haïkus… Peut-être. Un jour. Beau.

 

De toute façon, dans le cadre de cet article, il va quand même me falloir en citer – quelques-uns… Ceux, çà et là, qui m’ont vaguement évoqué quelque chose, en dépit de mon absence totale ou presque de goût pour le procédé, ce qui ne me facilite certes pas le tri… Notez, je n’étais sans doute guère plus compétent jusqu’alors. Mais là, à ce stade…

 

Morceaux choisis

 

À tout seigneur, tout honneur, commençons donc avec ce satané Bashô (1644-1694), considéré comme le grand maître du haïku – et comme la figure centrale de la poésie d’Edo, le grand poète de ce temps, quand son grand romancier était Saikaku (1642-1693 – il avait été haïkiste, par ailleurs, et prolifique, avant de révolutionner la fiction), et son grand dramaturge Chikamatsu (1653-1725). Bashô… Je m’y suis frotté à plusieurs reprises – par exemple à travers le recueil à son nom Cent Onze Haiku, ou encore dans l’excellente anthologie composée par Nakamura Ryôji et René de Ceccatty, Mille Ans de littérature japonaise (qui l’abordait toutefois de manière relativement indirecte). Mais sans succès… Il faudra bien, pourtant ! Et je vais à terme creuser la question, avec cette intégrale que je viens d’évoquer. D’ici-là, voici sept haïkus de Bashô, parmi les nombreux à être cités dans ce recueil, qui ne m’ont pas laissé totalement indifférent, quoi (pp. 220-224) :

 

Elles vont bientôt mourir

Les cigales ; on ne s’en douterait pas

Lorsqu’on les écoute.

 

***

 

À ma lampe,

Plus d’huile, je me suis couché. Dans la nuit

La lune entre par la fenêtre.

 

***

 

Détesté d’ordinaire,

Que le corbeau lui-même

Est beau les matins de neige !

 

***

 

Il mange les serpents,

M’a-t-on dit du faisan. Terrible

Me paraît maintenant son cri.

 

***

 

Si réjouissant au départ

Comme il est bientôt triste

Le bateau aux cormorans !

 

Ici, j’imagine qu’une petite explication s’impose : les pêcheurs font plonger les cormorans, et ce sont les oiseaux qui attrapent les poissons ; mais, systématiquement, les hommes soustraient leurs proies aux cormorans. Le spectacle ravit d’abord le poète, par son pittoresque peut-être, mais la prise de conscience, progressive, de ce qui se produit réellement, l’amène enfin à envisager la scène avec mélancolie sinon écœurement…

 

Encore deux !

 

De temps en temps les nuages

Nous reposent

De tant regarder la lune.

 

***

 

Tombé malade en voyage

Mes rêves errent

Sur une plaine dénudée.

Bashô, dans l’optique de cette anthologie, est vraiment le maître du haïku ; nul autre n’est autant cité. Bien d’autres poètes sans doute sont envisagés, et pas des moindres « objectivement », j’imagine (par exemple, Buson, 1716-1783, ou Issa, 1763-1828), mais ils ne produisent pas le même effet – sur moi en tout cas : à tout prendre, ils m’ont encore moins parlé que Bashô…

 

Je vais quand même citer trois autres haïkus, dus à trois auteurs différents. Tout d’abord, ceci, signé Enomoto Kikaku (1661-1707 ; p. 230) :

 

Sur mon chapeau

La neige me paraît légère

Car elle est mienne.

 

Ensuite, ceci, par Morikawa Kyoroku (1656-1715 ; p. 237) :

 

Dans la chambre d’un daimyô

J’ai dormi, mais là aussi

Il faisait froid.

 

Sauf erreur, les deux précédents poètes faisaient partie du cercle de Bashô. Ce n’est pas le cas pour le dernier que je vais citer, plus tardif : le moine Ryôkan (1758-1831). Un dernier pour la route, oui… et peut-être, de tous ces haïkus, celui qui m’évoque le plus quelque chose, même vaguement ; et sans doute le connaissais-je déjà, vous aussi probablement (p. 253) :

 

Le voleur

M’a tout emporté, sauf

La lune qui était à ma fenêtre.

 

C’est l’ultime poème cité par Gaston Renondeau dans cette anthologie, et je me dis que ce n’est peut-être pas un hasard.

 

POUÈTES POUÈTES !

 

Cette incompréhension radicale du haïku mise à part, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire cette Anthologie de la poésie japonaise classique – le genre d’ouvrage que l’on a envie de partager, d'où ces abondantes citations… Je suppose pourtant que ça n'était pas gagné. Mais, intéressé tout de même à la base par la poésie de Nara et de Heian, qui a ici comblé mes attentes, j’ai également apprécié d’avoir d’autres aperçus de l’art poétique japonais, ainsi (ce n'était pas du tout prévu) que du nô : les extraits de La Margelle du puits, de Zeami, dans Mille Ans de littérature japonaise, m’avaient fait un peu peur, mais ce que l’on trouve ici me parle bien davantage, et il me faudra peut-être fouiller un peu dans tout ça...

 

Une expérience à prolonger, donc – y compris avec ces satanés haïkus ! Avec de la chance, cela finira par m’évoquer quelque chose… Après tout, c’est ce qui s’est produit pour un certain nombre de tanka et de chôka des ères antérieures. Alors, pourquoi pas ?

 

La polésie…

 

Je parle de polésie…

 

Tout est foutu.

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Gunnm, t. 5 : Moissons vengeresses (édition originale), de Yukito Kishiro

Publié le par Nébal

Gunnm, t. 5 : Moissons vengeresses (édition originale), de Yukito Kishiro

KISHIRO Yukito, Gunnm, t. 5 : Moissons vengeresses (édition originale), [銃夢, Gannmu], traduction depuis le japonais [par] David Deleule, Grenoble, Glénat, coll. Manga Seinen, [1990-1995, 2014] 2017, 206 p.

A PU LA BABALLE !

 

Gunnm, t. 5 (« édition originale »). Le titre officiel est Moissons vengeresses, mais, en ce qui me concerne, ça aurait très bien pu être « Le Tome de la dernière chance », après le très pénible arc du motorball, qui, en s’étalant sur les tomes 3 et 4, avait peu ou prou anéanti à mes yeux tout ce qui faisait l’intérêt de la série dans ses très bons deux premiers tomes.

 

Je sais, tout le monde n’est pas de cet avis, vous trouverez plein de fans de l’arc du motorball sur le ouèbe, d’aucuns vous diront même que c’est ce qu’il y a de mieux dans cette BD (sérieux ?!), alors j’ai forcément tort...

 

Mais je m’en cogne un peu, en fait : pour moi, ça a constitué un moment au mieux médiocre, voire franchement mauvais, de la série, très fainéant sur le plan du scénario, en mode carrément automatique (un énième tournoi qui se passe du moindre fond), et, dans le tome 4 du moins, passablement fainéant aussi au plan du graphisme. Très déçu au sortir du tome précédent, donc, j’avais voulu laisser encore une chance – une dernière chance – à la série de Kishiro Yukito, en voulant bien envisager que le tome 5, pour la bonne et simple raison que « a pu la baballe », pourrait remonter le niveau. Enfin, ça n’était sans doute pas si difficile, au vu de la simili-catastrophe du tome 4… Disons plutôt : « pourrait remonter le niveau suffisamment pour que je m’y intéresse encore ».

 

Et vous savez quoi ?

 

Ben, globalement, c’est ce qui s’est passé. Ouf.

 

Alors on n’atteint probablement pas de nouveau les sommets (allez, oui, « les sommets ») des tomes 1 et 2 (sauf peut-être au plan du dessin ? C’est bien possible, en fait…), mais c’est tout de même incomparablement meilleur que les tomes 3 et (surtout) 4, de sinistre mémoire, et suffisamment bon du moins pour renouveler mon intérêt pour le manga culte.

 

Parce que MORT AU SPORT !

 

Aheum.

 

TOUT VA (BEAUCOUP TROP) BIEN

 

Je zappe (aha) le (très bref) prologue pour l’heure, il sera bien temps d’y revenir.

 

Kishiro Yukito s’autorise une ellipse… et nous reprenons donc deux ans plus tard – deux ans après l’épiphanie lourdingue de Gally jouant à la baballe avec le surfeur mystico-bourrin Jasugun. La charmante cyborg, cela dit, ne s’empresse pas de partir sur la piste de son mystérieux passé probablement martien… En fait, elle semble même avoir remisé la baston de côté – au point d’avoir laissé traîner son corps de Berserker dans un entrepôt, quelque part…

 

Le kif de Gally, maintenant, c’est la musique. De retour auprès d’Ido, et avec la souriante Shmila dans leurs valises tant qu’à faire, l’ex-étoile filante du motorball se réjouit de sa petite vie de famille dans ce bon vieux coin de Kuzutetsu – elle a repris ses habitudes au Kansas, le bar où traînent les hunter-warriors du coin et qu’elle avait fût un temps sauvé de la menace incarnée par Makaku ; mais c’est en tant que rock star qu’elle fait son grand come-back – ce qui est aussi débile que vous le supposez, mais aussi rigolo également –, en jouant du Yes (allons bon) au synthé pour sa horde de fans en transe.

 

Tout le monde sourit, tout le monde est gentil, tout va bien, tout va pour le mieux dans la meilleure des décharges.

 

Ce qui ne doit pas durer, hein ? À vrai dire, même dans cette atmosphère de sérénité totale, Ido a tout de même une vague inquiétude : lui se demande ce qu’il a bien pu advenir du corps de Berserker qu’il avait attribué à Gally, et qu’elle avait dû abandonner pour concourir au motorball – pour la jeune femme, c’est du passé, elle n’en a de toute façon plus besoin, mais notre cybernéticien, implicitement, devine qu’il pourrait y avoir là une menace : pareil outil de destruction ne devrait pas être laissé à qui veut bien le ramasser…

 

T’as bien raison, mon gars Ido.

 

ZAPAN, OU LE RETOUR DE LA VENGEANCE… DEUX FOIS

 

Car une fâcheuse association va mettre un terme aux jours heureux et même idylliques de ce qui est donc devenu une (plus ou moins) petite famille.

 

Et là, flashback – enfin, dans ce compte rendu, mais c’est en fait sur ceci que s’ouvre ce tome 5. Retour, donc, deux ans en arrière, au moment même où Gally affronte Jasugun sur la piste du motorball. Triste hasard, parmi les téléspectateurs de l’événement, figure un gros con qui se rappelle à notre mauvais souvenir : Zapan, le hunter-warrior plus qu’arrogant, que Gally avait continuellement humilié au fil des deux premiers tomes. Le gros con semble néanmoins avoir eu l’ambition de chercher la rédemption : figurez-vous qu’il officie maintenant dans une sorte de soupe populaire ! Zapan qui aide les gens ? Allons bon. Il faut dire qu’il a bien une bonne raison de le faire : la belle à croquer Sara, sa compagne, tellement aimable que ça pourra pas durer.

 

Ben oui : Zapan, qui ne s’est jamais remis de son humiliation par Gally, craque à la seule évocation de son nom lors de la retransmission de la course/baston… et, c’est bien malvenu, il décapite par mégarde la gentille Sara. Mais C’EST LA FAUTE À GALLY, D’ABORD !

 

Comme de juste.

 

Deux ans plus tard… Oui, il est un peu lent à l’allumage, le gazier. Mais il compte bien se venger… Enfin, s’il « compte » quelque chose, parce que, autant le dire, il a pété un (putain de gros) fusible, au point de se muer en une sorte de serial killer (TAN ! et RIP au passage), trimballant partout dans un bocal la tête de la pauvre Sara ; et l’ex-hunter-warrior de voir sa (très vilaine) tête mise à prix, à charge pour ses anciens collègues de mettre fin à ses exactions contre une bonne somme de caillasse. Gally ne joue plus à la chasseuse de primes, la guitare synthé c’est tellement plus fun (et futuriste), mais elle aura bien son rôle à jouer dans cette affaire, au côté d’un hunter-warrior inédit, moustache fournie et cabots obéissants, qui a son idée de ce qui doit être fait et pour de très bonnes raisons. Vous savez très bien comment ça va se finir : humiliation de Zapan le retour, et…

 

Mort du gros con.

 

Vraiment ?

 

THE COMING OF DESTY NOVA

 

C’est qu’il y a un sushi – le deuxième membre de la fâcheuse association que j’évoquais plus haut… Le bonhomme dont on n’avait guère jusqu’alors eu que d’inquiétants aperçus çà et là, le type dans l’ombre, toujours là où il ne fallait pas – disons-le : l’esquisse du Vrai Méchant Ultime de la série ? Du moins est-ce ainsi qu’on était alors porté à l’envisager.

 

Un certain Desty Nova – qui fait véritablement son apparition dans la BD dans ce tome 5.

 

De lui, nous savons qu’il est un scientifique et un « docteur » de talent, en fait probablement de taille à rivaliser avec Ido, voire à le surpasser – et, comme notre aimable camarade cybernéticien, nous supposons qu’il vient de Zalem… Ce qu’il fait à Kuzutetsu ? Eh bien, des expériences, sans doute…

 

Des expériences qui peuvent s’avérer très dangereuses – parce que c’est lui le bonhomme qui a hérité du corps de Berserker de Gally.

 

Et du cerveau de feu Zapan…

 

Desty Nova est à peu près tout ce qu’on pouvait supposer, en pire. Il est totalement cintré. En témoigne bien sûr la « justification » de ses expériences : le scientifique dit vouloir « maîtriser le karma », ce qui nous renvoie sans doute à la mysticaillerie dont Kishiro Yukito, comme bien d’autres j’imagine, ne semble pas pouvoir faire l’économie dans son manga de SF-action. Ça vaut ce que ça vaut… J’imagine toutefois que l’outrance du personnage quand il fait cette révélation joue plutôt en sa faveur, en fait : c’est tellement tordu, voire objectivement ridicule (surtout dans la mise en scène qui en fait délibérément des caisses), qu’il n’y a qu’un savant fou dans son genre pour bosser sur un truc pareil.

 

D’une certaine manière, cela participe de l’outrance de ce cinquième tome, qui en rajoute en permanence, avec autant de personnages « bigger than death » qui font des choses absolument folles – mais d’une folie amusante, à la différence des automatismes fainéants du motorball. La démesure de Desty Nova est dès lors sans doute bienvenue – et probablement tout autant l’humour tordu qui l’environne sans cesse, jusques et y compris dans ses moments les plus terriblement menaçants : dégustation de flans et assistante-compagne SM-chaudasse du nom d’Eli au premier chef – c’est assurément débile, mais plutôt pertinent pour ce personnage.

 

Or Desty Nova n’a pas le monopole de la démesure – Zapan en Berserker, vous vous en doutez, ça vaut bien un Makaku, voire bien pire encore. En face, Gally qui ne s’est guère battue ces deux dernières années, c’est assez bien vu aussi, je suppose : amusant de la voir faire son kéké avec sa guitare synthé lors de ses chaleureuses retrouvailles avec Zapan, mais il faudrait au moins trois Lords of Synth (bon sang que j’adore ce truc…) pour mettre un terme à ses délires vengeurs et homicides, une fois qu’il a endossé le corps de Berserker de Gally – et peut-être bien à l’initiative dudit corps…

 

LE NIVEAU DU DESSIN REMONTE…

 

La qualité du récit n'est sans doute pas transcendante, mais c'est à l’appréciation de chacun. Pour ma part, j’ai bien aimé, voire plus que ça – du moins cela a-t-il (pour l’heure ?) chassé ce vilain arrière-goût que j’avais en bouche depuis ma lecture des tomes 3 et plus encore 4… Et non sans paradoxe, si ça se trouve, car l’action, dans ce tome 5, retrouve la démesure grotesque et réjouissante de la lutte contre Makaku dans le tome 1, démesure que le motorball aurait logiquement dû favoriser dans son principe même, à ceci près que la compétition, avec ses règles, venait en fait y apporter un sérieux bémol ; l’automatisme de ces épisodes, bien sûr, n’arrangeait rien à l’affaire…

 

Contraste, donc, avec l’action dans ce tome 5 – qui est, oui, démesurée. Ici, chaque coup de poing rase trois pâtés de maison, chose peut-être assez commune dans le manga d’action, mais qui rend très bien ici, parce que Kishiro Yukito, ai-je l’impression, y apporte bien plus de soin que dans les deux tomes précédents. Graphiquement, c’est incomparablement meilleur : le tome 4 m’avait vraiment effrayé à cet égard, tant il se montrait terne, même dans l’épisode du Gregory Cicuit qui était le moins mauvais, mais là, on retrouve au moins le niveau des deux premiers tomes, et j’ai même un peu le sentiment que cela va encore au-delà.

 

Surtout, la mise en scène d’un aspect à mes yeux essentiel de la BD est autrement convaincante : le techno-gore (disons) fait son grand retour (là où le motorball l’avait paradoxalement atténué), avec des personnages démembrés, éviscérés, décapités, mais qui continuent (parfois) de vivre et même de se battre – et, juste retour des choses, c’est cette fois Gally qui en fera tout particulièrement la démonstration, face à un Zapan hideux autant qu’intimidant, qui serait ridicule s’il n’était pas aussi dangereux. Irréprochable.

 

Mais c’est à tous points de vue que ce tome 5, graphiquement, se montre plus convaincant – l’action outrancière comme le character design (un atout de la BD que, là encore, le motorball avait inconcevablement passé à l’as) : Gally retrouve son charisme et son charme en délaissant ses postures de guerrière-sportive pour privilégier celles d’une rock star certes à la limite du ridicule (mais c’est amusant), Shmila aussi redevient davantage qu'une silhouette avantageuse en retrouvant son caractère horriblement sympathique, et peut-être faut-il même mentionner Eli (pourtant une caricature particulièrement débile, aucun doute à ce propos), ou la très éphémère mais marquante Sara, pour faire le tour des personnages féminins – on devrait d’ailleurs y inclure le garçon manqué qui fait la navette entre Desty Nova et Gally, un personnage très secondaire, dont je ne sais pas s’il aura une quelconque place dans la suite des opérations, mais qui, ici, me plait bien, avec ce qu’il comporte d’avatar de Yugo, (peut-être faussement) cynique et (assurément) débrouillard. La faune du Kansas est tout aussi aimable, de la petite et hyperactive Koyomi au vieux hunter-warrior Murdoch en papy idéal. En face, Desty Nova suinte la folie de laboratoire, Zapan défiguré la folie furieuse… Tout est excessif, et en même temps parfaitement à sa place.

 

Forcément, cette attention au graphisme participe en tant que telle de la narration, qui en bénéficie largement – en fait, pour le coup, les deux dimensions sont sans doute indissociables.

 

… ET CELUI DE LA BD AUSSI (OUF)

 

Du coup, le niveau global de la BD remonte sacrément. Je n’osais plus vraiment y croire, après les navrants deux tomes de l’arc du motorball, mais ce tome 5 nous ramène bel et bien à tout ce qui, pour moi, faisait l’intérêt des deux premiers tomes de Gunnm.

 

Je ne prétendrai pas que c’est aussi bon – mais sans l’exclure : au fond, je n’en sais rien, il faudrait que je reprenne tout ça pour que la comparaison fasse sens. Et sans doute le scénario n’a-t-il, pris avec du recul, pas forcément grand-chose de transcendant, loin de là, ou en tout cas de bien original. C’est même certain. Mais ça marche – ça marche à nouveau. Notamment parce que le dessin brille à nouveau.

 

C’était le tome de la dernière chance ? Eh bien, chance accordée : je lirai le tome 6 le moment venu. Avec, toujours, la crainte que Kishiro Yukito dérape à nouveau vers la facilité du motorball, mais aussi l’espoir qu’il livre bien ce que j’attends de lui depuis ma découverte enthousiaste de Gunnm quand j’étais ado : une chouette BD d’action SF, ultra fun, visuellement inventive, complètement dingue de par sa réjouissante outrance techno-gore, portée enfin par des personnages forts au character design irréprochable. On verra.

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Perfect Blue, de Satoshi Kon

Publié le par Nébal

Perfect Blue, de Satoshi Kon

Titre : Perfect Blue

Titre original : パーフェクトブルー, Pafekuto Buru

Réalisateur : Kon Satoshi

Année : 1997

Pays : Japon

Durée : 80 min.

Acteurs principaux (voix) : Iwao Junko (Mima), Matsumoto Rica (Rumi), Tsuji Shinpachi (Tadokoro), Ôkura Masaaki (Me-Mania)…

KON SATOSHI, TROISIÈME (OU PREMIÈRE)

 

Je poursuis ma découverte assurément bien tardive de l’œuvre de feu Kon Satoshi, grand maître, si éphémère, de l’animation nippone, qui a pas mal chamboulé les choses dans le domaine. J’avais commencé par son unique série, Paranoia Agent, qui m’avait fait de l’effet et c’est peu dire, et j’avais poursuivi avec Paprika, son dernier long-métrage, admirable adaptation d’un roman de Tsutsui Yasutaka (Kon Satoshi s’est toujours présenté comme un fan de l’auteur de Hell, pour citer un titre pas forcément si éloigné dans l’esprit, à défaut de La Traversée du temps, son œuvre la plus célèbre, mais très jeunesse, qui a toutefois débouché sur une autre remarquable « adaptation » animée, très libre, par Hosoda Mamoru). C’était sans doute prendre un peu les choses à l’envers, et il était bien temps de retourner aux débuts de la carrière du réalisateur, avec Perfect Blue, son premier long-métrage d’animation, en 1997 (le film est sorti en France deux ans plus tard).

 

Mais ce n’était pas tout à fait le début de la carrière de Kon Satoshi, en fait. Celui-ci avait commencé par être auteur de mangas, mais il avait aussi déjà travaillé dans le domaine de l’animation avant 1997, ayant en fait été pris sous son aile (et ça je n’en savais absolument rien) par Ôtomo Katsuhiro, le mythique auteur d’Akira, qui lui a régulièrement confié du travail, par exemple sur Roujin Z, etc. En fait, le rôle d’Ôtomo est essentiel ici, puisque le projet de Perfect Blue est largement de son fait : il a confié à Kon Satoshi l’adaptation du roman éponyme de Takeuchi Yoshikazu, et le réalisateur novice a ensuite seulement conçu son scénario en collaboration avec Murai Sadayuki. Une initiative bienvenue, assurément – car le projet collait en fait parfaitement aux envies de Kon Satoshi, réalisateur qui n’a jamais caché son admiration pour Philip K. Dick et ses jeux complexes sur la notion de réalité, ce dont, plus tard, Paranoia Agent et Paprika (au moins) témoigneraient encore.

 

Ceci étant, Perfect Blue ne se présente pas comme un film de science-fiction, mais comme un thriller. Ce qu’il est jusqu’au bout de la pellicule, mais avec tout de même une singularité admirable, et un brio narratif autant que visuel qui le hisse tout au sommet du genre ; en fait, à sa sortie, Perfect Blue a fait l’effet d’un vicieux coup de poing dans le bide, au point où on y a vu comme l’essence d’une « nouvelle animation japonaise ».

 

DE LA J-POP À L’ENFER (ENFIN, UN AUTRE ENFER, QUOI…)

 

L'histoire ? Mima est une chanteuse dans un trio J-Pop (horreur glauque) du nom de Cham. Aidoru, poupée érotisée par la force des choses, la jeune femme autour de la vingtaine a désormais envie de tourner la page : elle annonce en public qu’elle quitte le groupe (à l’espérance de vie de toute façon douteuse, après deux ans et demi de tubes guimauve à faire saigner les oreilles), et ce afin de devenir actrice. Pour l’heure, cependant, elle n’obtient guère qu’un très second rôle dans une série télé… Pas exactement de quoi devenir une star du petit ou du grand écran, et elle en a certainement conscience – ses agents aussi, qui se disputent sur la pertinence de ce choix de carrière : la maternelle Rumi, qui fut chanteuse elle aussi en son temps, est au mieux perplexe… Il est vrai que l’on incite la petite Mima à briser son image virginale (?) de chanteuse J-Pop pour percer dans le métier, que ce soit en tournant une scène de viol passablement graphique ou en posant nue pour tel magazine de charme...

 

Cette reconversion est en soi problématique, donc, mais les événements dégénèrent. Car les fans, ou du moins l’un d’entre eux, que l’on devine d’emblée être ce bonhomme au faciès monstrueux qui suit à la trace son idole, n’apprécient pas dans une égale mesure la décision de Mima de tourner la page Cham. Autour de la jeune femme, les menaces se muent vite en attentats, et les morts commencent à s’entasser.

 

Forcément, à tourner ainsi autour de Mima, ces meurtres semblent en fait l’accuser elle-même. Au point où la starlette se pose la question de sa responsabilité… de manière éventuellement très concrète. Car la réalité autour d’elle semble toujours moins palpable, tandis que sa santé mentale apparaît bien fragile : bientôt, distinguer ce qui est vraiment et ce qui n’est que fantasme devient peu ou prou impossible (pour l’héroïne, et tout autant pour le spectateur). Mima se noie dans une spirale hallucinée, où le temps lui-même semble la prendre à parti, et l'accuser de tous les maux !

 

‘CAUSE THIS IS THRILLER !

 

Ces derniers éléments, qui, à maints égards, constituent la substance du film, pourraient bel et bien tirer Perfect Blue vers la science-fiction notamment dickienne – ou éventuellement, pour ce que j’en sais, celle d’un Tsutsui Yasutaka, une dizaine d’années seulement avant Paprika, l’ultime réalisation de Kon Satoshi.

 

Cependant, la couleur (…) est vite donnée, qui affiche Perfect Blue en tant que thriller psychologique – en fait, le réalisateur s’en amuse : très tôt dans le film, nous voyons des fans de Cham (pas les plus tendres pour Mima, suite à sa décision de lâcher le trio J-Pop) déambuler dans une librairie, en se demandant « pourquoi les thrillers psychologiques japonais sont si mauvais »…

 

Perfect Blue n’est certainement pas « mauvais » ; en fait, il atteint à la quintessence du genre, muri et savamment exposé en même temps que détourné. Une dimension qui ressort du scénario, déjà : très honnêtement, et peut-être d’autant plus maintenant que vingt ans se sont écoulés depuis la sortie du film, l’histoire de Perfect Blue n’a rien de bien révolutionnaire – sa trame de thriller, en tant que telle, est limite convenue. Bien sûr, les jeux sur la réalité changent la donne, et c’est sans doute ce qui compte le plus. Cependant, même cette approche n’est pas forcément si audacieuse, et l’on pourrait sans peine avancer quelques titres qui opèrent plus ou moins de la sorte.

 

D’autant que ces titres, cinématographiques, sont aussi à avancer en tant que modèles (éventuellement à dépasser) sur un plan autrement fondamental : non pas l’histoire en elle-même, mais la manière de la raconter – ce qui inclut des procédés purement narratifs, mais aussi d’autres relevant bien davantage de la réalisation et de la mise en scène, et c’est à mon sens ici que Perfect Blue brille tout particulièrement. Des noms viennent aussitôt en tête – comme Brian De Palma (je dirais notamment pour Sisters, de manière assez frontale, mais aussi probablement Pulsions, voire Obsession), ou Dario Argento, du temps où il était brillant (Les Frissons de l’angoisse en tête, peut-être aussi d’autres films comme Le Chat à neuf queues ou L’Oiseau au plumage de cristal), le registre du giallo pouvant suggérer d’autres noms, éventuellement celui de Mario Bava, d’ailleurs. Mais tout ceci pointe au fond sur la même référence commune : Hitchcock – celui de Psychose, de Vertigo ou de Marnie, peut-être aussi Frenzy et d’autres titres de la mouvance la plus sombrement menaçante du maître de l’angoisse…

 

Il y a de tout cela, dans le thriller de Kon Satoshi, mais aussi bien d’autres choses (dans le registre du thriller ou au-delà), qui lui permettent de revendiquer farouchement sa singularité ; cependant, je crois qu’il faut garder derrière l’oreille l’idée d’un film qui brille avant tout, non pour son histoire (ou même plus largement son propos, à certains égards, mais avec tout de même d’éloquents contre-exemples), mais pour sa manière de la raconter.

CE QUI DEMEURE QUAND ON CESSE D’Y CROIRE (S’IL DEMEURE QUOI QUE CE SOIT)

 

En attendant, mais c’est lié, il faut tout de même revenir sur le caractère insaisissable de la réalité dans le film de Kon Satoshi, d’autant que c’est probablement là que réside la clef, ou du moins une clef, essentielle, de son œuvre, au-delà de ce seul premier long-métrage – même si mon impression est peut-être faussée par la persistance de ce thème au tout premier plan dans les deux seules autres réalisations de Kon Satoshi que j’ai vues, Paranoia Agent et Paprika, donc.

 

Si l’on reprend la fameuse définition de Philip K. Dick, voulant que « la réalité est ce qui demeure quand on cesse d’y croire », on perçoit bien toute la difficulté soulevée par ce thème dans Perfect Blue – car il n’est pas dit qu’il y demeure quoi que ce soit en définitive. Impression d’une certaine manière renforcée par les ultimes twists du métrage, dans leur composante thriller : il s’agit bien d’apporter une conclusion à l’histoire, et même, chose horrible, une conclusion en forme d’explication plausible – et éventuellement un peu banale, à la limite en fait de la déception, s’il fallait s’en tenir là… Seulement voilà : à ce stade, le spectateur, dressé par le réalisateur au fil de séquences remettant sans cesse en cause sa perception de la « réalité » (et, je suppose, interrogeant en même temps la pertinence de ce concept dans une œuvre s’affichant comme fiction, tout particulièrement dans un registre de film d’animation qui, en tant que tel, crie à chaque plan son irréalisme), le spectateur, donc… y croit plus ou moins. Et c’est probablement ce qui fait tout le sel de cette conclusion.

 

Car les dérapages de Mima ou du monde autour d’elle (?), auparavant, ont toujours un peu plus perturbé le spectateur et son appréhension du récit. Avec habileté, car Kon Satoshi joue avec lui et avec ses attentes : tantôt, le questionnement de la réalité ira dans le sens de ces dernières – mais, d’autres fois, il en prendra le contrepied avec une violence, une brusquerie, d’une radicalité telle qu’elles en deviennent physiquement palpables, et même douloureuses.

 

Le film prend soin, et d’autant plus à mesure qu’il a conditionné le public, ce qui demande un peu de temps (mais le timing est d’une extrême précision à cet égard), de cultiver l’ambiguïté, plutôt que les seuls rebondissements, qui auraient à force quelque chose d’un peu trop mécanique. La bascule entre réalité et fantasme est alors impossible, à l’encontre de la logique du twist, et l’incertitude du spectateur n’a plus rien à voir avec le sourire complice qu’il pouvait arborer lors de tel précédent retournement de situation, parce qu’il l’avait « prévu », ou de tel autre, parce que, bien au contraire, il devait admettre s’être fait posséder par un auteur forcément diabolique – et le genre exige qu’il le soit. Mais l’ambiguïté maintenue opère différemment : dans ces cas-là, le spectateur réclame d’une certaine manière une réponse, même « temporaire » (et à terme probablement « fausse », mais qu’importe), que lui refuse le réalisateur, qui bien au contraire fait mariner sa proie dans les tourments de l’indécision – une dimension qui me paraît essentielle dans les scènes les plus violentes du film, et notamment celles où la violence est largement d’ordre sexuel ; ainsi, surtout, de la scène où Mima actrice « joue » son viol : le questionnement de la réalité y passe par tant de degrés que c’en devient vertigineux, alors même que cette sensation oppressante entretient une relation plus qu’étrange avec le malaise ressenti par le spectateur devant la douleur obscène de la scène dans la scène (dans la scène)…

 

Sur un mode moins nauséeux, voire carrément ludique si ça se trouve, mais pas si éloigné pourtant, le film expose d’ailleurs la mécanique du twist et de ses procédés narratifs en « imposant » (mais pour un temps seulement) des grilles de lecture au spectateur, et là encore en jouant de ses attentes : par exemple, Mima est en fait morte – à la « Ce qui se passa sur le pont de Owl Creek » ou Ubik ; ou encore, Mima n’existe pas, seulement Yôko, qui n’est pas le personnage joué par Mima dans la série, mais la vraie jeune femme qui a suscité pour se protéger le fantasme Mima, et l’actrice jouant la psychiatre est en fait une vraie psychiatre, etc. Ce genre de choses... En fait, le moment Mima/Yôko représente un pic dans le questionnement de la réalité, au point, où, ai-je l’impression, le film choisit, et de manière radicale, de provoquer ainsi chez le spectateur un effet de saturation, voire d’overdose. « L’explication » ne convainc pas, alors qu’elle n’est « objectivement » pas moins bonne qu’une autre – c’est que le public, qui s’espérait malin à la hauteur du film (et qui, très épisodiquement ici, peut avoir l’impression que le métrage n’est au fond « pas si malin », impression sans doute vite démentie), doit alors admettre qu’au fond il ne sait absolument rien, et qu’il n’y a peut-être rien à savoir, a fortiori dans une œuvre de fiction qui, en définitive, si elle doit expliquer quoi que ce soit, le fera de toute façon sans lui demander son avis, et probablement sans que cela importe, au fond : une histoire de chat quantique, autant dire qu’elle ne peut se permettre d’exister que dans la mesure où la boîte est encore fermée ; le dénouement justifie peut-être l’histoire, il faudra bien trancher l’indécision, sans quoi elle ne ferait peut-être pas sens (c’est à débattre), mais c’est bien cette indécision qui séduit.

 

Tout ceci est très malin – mais pas forcément, donc, eu égard à la seule mécanique des twists, plutôt dans sa manière de l’exposer et de jouer avec les attentes du spectateur, au point où le jeu se mue insidieusement en un assaut frontal (et peut-être même un peu sadique ?) de ses convictions, de son intelligence, mais aussi de son ressenti.

 

MISE EN SCÈNE ET RÉALISATION : DU BON USAGE DU MÉDIUM

 

Tout ceci implique une mise en scène et une réalisation à la hauteur – et c’est peu dire qu’elles le sont.

 

Enfin, j’ai lu (rarement, ouf…) quelques retours chagrins sur la technique du film, hein… D’aucuns ont trouvé son animation « approximative », voire « bâclée »… Mais non, franchement, non. C’est un très beau travail, et on sent toute la minutie des auteurs, le soin presque maniaque que Kon Satoshi a apporté à son bébé.

 

Mais je vais dire un truc idiot à mon tour, tiens : Perfect Blue m’a d’autant plus bluffé que j’ai eu conscience, au fil même du visionnage, de la qualité extraordinaire de sa mise en scène et de sa réalisation – au point même où je me suis demandé si j’avais jamais vu quoi que ce soit du genre ailleurs, y compris chez les plus grands maîtres de l’animation nippone, les Miyazaki Hayao, les Takahata Isao, les Ôtomo Katsuhiro… C’est sans doute absurde : bien sûr, que les notions de réalisation et de mise en scène sont pertinentes quand on parle du Voyage de Chihiro ou de Princesse Mononoké, du Tombeau des lucioles ou de Pompoko, ou encore d’Akira… Pourtant, il y a quelque chose, ici…

 

Je crois que cela tient en partie du moins à un aspect du film qui a pu prêter à confusion, y compris me concernant. Dans une brève interview d’époque, en bonus du DVD, Kon Satoshi (visiblement guère à l’aise dans cet exercice médiatique, d’ailleurs…) est visiblement déconcerté, et même agacé ai-je l’impression, par une remarque de l’interviewer voulant que la réalisation de Perfect Blue évoque celle d’un film en prise de vue réelle. Quoi qu’en pense le réalisateur, je ne jetterai pas la pierre à l’interviewer, car j’ai eu très exactement ce sentiment en cours de visionnage… Il y a quelque chose, dans les mouvements des personnages notamment, qui m’a immédiatement saisi à cet égard, et qui, pour le coup, ne me paraît pas si fréquent dans les films d’animation. Une scène de meurtre notamment (celle du photographe) m’a interloqué, où les gestes du tueur comme de la victime sont rendus avec une précision rare, un degré de « réalisme » (mais c’est donc une notion à réévaluer globalement dans ce film…) jamais atteint ou peu s’en faut.

 

Cependant, je crois comprendre pourquoi Kon Satoshi ne se reconnaissait pas dans cette remarque – et le fait est que Perfect Blue, même avec cette approche du mouvement qui m’a paru très singulière, est bel et bien un dessin animé, entendre par-là qu’il use à plein, et avec une grande habileté narrative, et, tout autant, une indéniable maîtrise technique, des possibilités uniques offertes par ce médium. Sous cet angle, Perfect Blue n’est pas « réaliste », et à dessein (animé) (…) (pardon). Dans la construction des plans comme dans leur montage, dans les effets graphiques comme dans les procédés narratifs, il constitue un film d’animation mûrement réfléchi, et comme tel. Le résultat est admirable d’intelligence autant que de beauté… et de violence – mais ça, j’y reviendrai.

 

Bien sûr, cette approche est en fait indissociable du questionnement de la réalité au cœur du film : la narration n’est pas seulement affaire scénaristique, elle relève tout autant de la réalisation au sens le plus technique, voire matériel (ce qui inclut la qualité de l’animation, mais pas seulement), et de la mise en scène, au plan graphique (ou sonore, d’ailleurs – le bruitage et la musique ont leur part dans cette affaire, ce que la scène du meurtre dans le parking illustre à merveille) comme à celui de la direction d’acteurs. Ces différentes approches constituent un tout qui est le film – un tout dont on sent bien que le moindre aspect a suscité l’attention presque maniaque de l’auteur-démiurge. Le budget était assez serré, ai-je cru comprendre, mais le résultat n’en fait pas le moins du monde état : c’est admirable de bout en bout – irréprochable, disons-le.

TÔKYÔ 1997 : OTAKU, STALKERS ET POUPÉES ÉROTISÉES

 

Mais le film présente bien d’autres intérêts – et je suppose, mais peut-être avec un certain recul ? qu’il faut mentionner ici le regard qu’il porte sur le Japon de son temps, dont il capte une image, sinon l’essence ; il en a figé quelque chose, en tout cas, et constitue en tant que tel une forme de témoignage sociologique – plutôt sombre…

 

Le point de départ, ici – enfin, après un « faux départ » amusant autant que déstabilisant sous la forme d’un sentai joué en live (« C’est moins bien qu’à la télé… »), – le vrai point de départ, donc, est sans doute la J-Pop. Et là je dois avouer un sacré biais : je ne comprends pas. Je ne comprends rien à tout ça. Il y a visiblement des fans (chez mes jeunes collègues japonisants c’est assez flagrant), et ça me dépasse. En tant que tel, je ne suis donc pas le mieux placé pour en parler…

 

(Bon, j’ai regardé une ou deux vidéos de Babymetal, OK, je le confesse, mais ne le répétez pas, c’était juste pour ne pas mourir inculte, voilà !)

 

Mais bon : la J-Pop. Mima, avec son groupe Cham, est tout ce que l’on est en droit d’attendre de ce genre de chose. Si les trois chanteuses et danseuses ont dans la vingtaine (elles tournent depuis deux ans et demi), elles jouent sur scène des personnages probablement plus jeunes, avec leurs robes improbables de sages poupées chantant niaisement l’amour ; elles sont fortement érotisées, bien sûr, et le culte que leur vouent leurs fans, des hommes plus ou moins jeunes, voire beaucoup moins, doit sans doute plus à leur plastique avantageuse et virginale et, paradoxe seulement en apparence, aux fantasmes plus ou moins avouables qu’elles entretiennent prestation après prestation, à l'extrême limite de l'excitation pédophile, qu’à la « qualité » de leur musique, soupe variétoche matinée de pénibles reliquats d’eurodance en voie de ringardisation rapide. Certes, cela reste de toute façon une affaire de mauvais goût.

 

Dans les premiers temps du film, d’ailleurs, un petit groupe de fans jouent presque autant le rôle de personnages point de vue que Mima elle-même – et ce sont des fans qui ont la dent dure pour la traîtresse (mais de toute façon, ce n’était pas celle qu’ils préféraient dans Cham, alors…). En contrepoint de ces exégètes, dignes en façade mais pas moins aiguillés par leurs hormones dans leurs passions « musicales », un second groupe de fans étonne encore davantage – des sortes de voyous, entre punks et racailles, dont on ne comprend tout simplement pas ce qu’ils foutent là (à part le bordel, bien sûr).

 

Lequel groupe de crétins a bientôt maille à partir avec un fan d’un autre ordre – l’incarnation, en fait, du TRVE fan, un personnage plus qu’inquiétant, dont les traits du visage sont horriblement défigurés, lui conférant un air monstrueux, quelque part entre la créature de Frankenstein et Quasimodo. Il est de tous les concerts, il achète tous les disques et tous les livres, il ne vit que par et pour Cham, non, par et pour Mima… Il est un otaku, même s’il sort en fait parfois de chez lui, mais seulement pour se rendre aux concerts de Cham et pour acheter les produits dérivés en lien avec le trio de jeunes filles.

 

Son caractère d’otaku est encore accentué dans une dimension du film dont j’avoue qu’elle m’a surpris : c’est que nous sommes alors en 1997, et Internet commence tout juste à se démocratiser… En fait, Mima ne sait absolument pas ce qu’est Internet, et pas davantage comment l’utiliser. Rumi le lui explique, quand Mima apprend qu’ « un fan » (nous savons très bien de qui il s’agit) a conçu un site intitulé « Chez Mima », et sur lequel il tient, à la première personne, le journal de la jeune femme, avec une précision inquiétante – le bonhomme est bien renseigné… Rien d’étonnant à cela : en fait d’otaku, il est peut-être plus encore un stalker – et le malaise s’installe (en jouant du thème classique du double, notamment, ce qui fait sens dans l'identification du fan avec son idole). Bien sûr, la situation devient plus préoccupante encore, quand le ton du journal de « Chez Mima » se met à critiquer les choix de carrière de la jeune femme… puis à se répandre en accusations contre les responsables de la série Double Bind (bien nommée), qui la « forcent » à jouer cette fameuse scène de viol incompatible avec la pureté virginale de l’aidoru, ou à réaliser ces odieuses photos dénudées qui, à mesure que le photographe s’excite, bave aux lèvres et goutte au front, prennent une tournure à la lisière de la pornographie !

 

Mais c’est justement un autre point, crucial, à mettre en avant. Au-delà du seul prétexte de la reconversion de la chanteuse en actrice, tout le film, via une Mima qui paraît pourtant bien naïve à cet égard, insiste sur son érotisation nécessaire et permanente, dans une société dont le machisme, même plus insidieux à ce stade, c’est frontal, lui impose toujours plus de compromissions en forme de chantages pervers. Pour devenir une starlette de la J-Pop, Mima se devait d’être jolie, et de savoir danser ; mais son image censément « pure » ne changeait rien au fait qu’elle était avant toute chose, pour son public, masculin, plus âgé, un objet de désir, une poupée génératrice de fantasmes éventuellement très salaces. L’hypocrisie de ce rôle ne fait guère de doute, mais abandonner la J-Pop pour le cinéma et la télévision n’améliore en rien les affaires de notre naïve héroïne – c’est s