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Le Jeu de la trame : intégrale, de Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne

Publié le par Nébal

Le Jeu de la trame : intégrale, de Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne

CORGIAT (Sylviane) et LECIGNE (Bruno), Le Jeu de la Trame : intégrale, nouvelle édition, texte intégral augmenté et révisé, préface de Bruno Lecigne, carte réalisée par Cyrille Chabert, illustration de couverture par Joakim Ericsson, Saint-Laurent d’Oingt, Mnémos, coll. Hélios, [1986-1988] 2017, 610 p.

Ma chronique figure dans le n° 89 de Bifrost, p. 110.

 

À terme, elle apparaîtra en ligne sur le blog de la revue, et je la complèterai alors par une version plus longue ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à me faire part de vos retours !

 

EDIT 27/04/2018 : la chronique est en ligne sur le site de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus détaillée et sa vidéo...

FOUILLER LE KOFUN

 

Ces dernières années, même s’il demeure une production contemporaine non négligeable, j’ai tout de même le sentiment que Mnémos a abordé un certain tournant patrimonial en opérant nombre de rééditions, essentiellement dans le genre fantasy qui lui est globalement associé, et souvent sous la forme d’omnibus pesant leur poids. Une entreprise parfois salutaire : citons par exemple, hors CF, l’intégrale d’Imaro, de Charles R. Saunders, et c’était une putain de bonne idée (et pour le coup je crois me souvenir qu’il y avait une part d’inédit ?). Dans d’autres cas, c’était sans doute bien moins heureux : oui, Brian Lumley, par exemple…

 

L’entreprise, si c’est bien de cela qu’il s’agit, se poursuit aujourd’hui, éventuellement sous une forme un peu différente, car au travers de la collection « de poche » Hélios, que se partagent les trois Indés de l’Imaginaire. Sauf que de format « de poche », ici, il n’en est pas vraiment question, avec ce volume un peu le cul entre deux chaises, pesant tout de même ses 610 pages relativement tassées – comprenant quatre romans, outre un peu de contenu additionnel inédit tout à fait bienvenu.

 

Et, pour le coup, cette réédition porte sur des textes sans doute un peu obscurs, et qui méritaient bien qu’on les exhume : quatre (courts) romans composant le cycle du Jeu de la Trame, écrits par le couple Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne, et publiés entre 1986 et 1988 dans la forcément mythique collection Anticipation du Fleuve Noir – forcément mythique, oui, mais pas forcément prévue pour assurer la perpétuité à ses publications, au cycle de commercialisation bien particulier… Aussi bien des livres de valeur ont-ils pu être oubliés, dans ce contexte ?

 

Éventuellement des livres assez inattendus, d’ailleurs – ce dont Le Jeu de la Trame témoigne à sa manière, ne serait-ce que parce qu’il ne s’agit en fait pas du tout d’anticipation, mais bien de fantasy ; et une fantasy qu’on dira « japonisante », ce qui, alors, n’était probablement guère commun. Quatre romans, par ailleurs, dus à un duo d’auteurs qui s’est exercé dans bien des registres différents, incluant semble-t-il un imaginaire assez léché, sous forme de nouvelles, et d’autres publications plus populaires, des polars par exemple – et sans doute les quatre présents romans, cependant conçus avec une application notamment stylistique qui fait mentir les préjugés affligeant toujours, plus ou moins consciemment, la littérature populaire.

 

Je n’en avais jamais entendu parler, de tout ça – ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant : j’étais un mioche quand ces livres ont été publiés, et, même plus tard, ado, je n’ai finalement que très peu fréquenté le FNA (le Fleuve, pour moi, c’était alors essentiellement des licences rôlistiques, Donjons et Dragons surtout, avec des couvertures flashouilles qui faisaient mes délices, et souvent du prêt à consommer, et que je consommais volontiers, même en ayant à l’esprit que ce n’était « probablement pas très bon », le cas échéant). C’était de toute façon depuis longtemps bien trop tard pour revenir sur le « vrai » FNA, ces livres certainement pas voués à demeurer éternellement dans les rayonnages de la librairie de province lambda.

 

Mais je dois dire que j’ai été curieux, à l’annonce de cette réédition de romans dont je ne savais rien (et des auteurs pas davantage). Faut dire, c’était un peu me prendre par les sentiments, en cette période où le mot « Japon » suffit parfois à m’inciter à faire péter la carte bleue (qui ne peut pas du tout se le permettre)… La quatrième de couv’, exercice périlleux, a renforcé cette curiosité, et quelques (rares mais enthousiastes) retours çà et là m’ont incité à tenter l’expérience.

 

Et je ne le regrette pas, parce que, pour expédier la chronique TL;DR, tout ceci était vraiment très sympathique – rien d’inoubliable sans doute, mais un divertissement bien foutu, bien écrit, qui se lit avec un plaisir toujours renouvelé où une certaine audace a sa part, faisant dès lors plus que remplir méthodiquement le cahier des charges ; ça vaut bien mieux que ça. Non, ce n’est pas indispensable ; mais on s’en fout – c’est très chouette.

 

Bon, tentons quand même de creuser un peu – on a embarqué la pelle dans le kofun, c’est pas pour rien…

 

JAPONISANT ?

 

Commençons peut-être par ce qui constitue probablement l’accroche essentielle de ce cycle ? Ou, en tout cas, ce qui l’a constitué pour moi… La dimension « japonisante », donc (pour l’essentiel ; mais, côté Asie, il y a aussi des emprunts marqués à la Chine, à la Mongolie… mais aussi d’autres choses encore, louchant sur le grand nord, probablement bien au-delà d’Hokkaidô).

 

Précision d’emblée : ces romans ne se déroulent certainement pas au Japon – et même quand on parle d’un « japon médiéval parallèle », il y a risque d’induire en erreur. Non : nous sommes ici dans un monde totalement imaginaire – un de ces « mondes secondaires » qu’affectionne la fantasy, carte incluse (il y en a une ici, hélas pas forcément bien placée, hélas aussi et surtout pas très rigoureuse et dès lors inutile ?). Simplement, ce monde autre a au moins un vernis nippon – et peut-être plus que ça, c’est à débattre. Je n’ai jamais pratiqué Legend of the Five Rings, sous quelque format que ce soit (d’abord un jeu de cartes, ça tombe bien), mais je suppose à vue de nez que l’on pourrait dès lors faire la comparaison avec Rokugan, quelques années plus tard.

 

Ce vernis, au stade minimal, passe sûrement tout d’abord par les noms propres – qui, à défaut d’être toujours japonais (certains le sont), sonnent du moins japonais. Notre « héros » se nomme Keido, sa sœur Kirike, et on croise, dans le désordre, un Yumi, une Naoyame, un Otomo, un Ayashi, un Soga… Ces noms sont régulièrement l’occasion d’allusions explicites à quelques figures notables de « notre » Japon – Sôseki aussi bien que Hiroshima ; et quelques personnages, au-delà de leur nom, font plus qu’à leur tour penser à des modèles bien réels, comme Hokusai ou Hiroshige.

 

Ça ne fait pas tout – si ça fait quelque chose. Finalement, en opposition avec ce que ce procédé peut avoir d’un peu « brutal », la dimension japonisante du Jeu de la Trame relève surtout de détails générateurs d’ambiance ; ce qui, dans le cadre de cette intégrale, dépasse les seuls romans, entourés de haïkus qui m’ont semblé pas dégueu (mais bon : je ne suis vraiment pas une référence…), et poursuivis par d’intéressantes annexes.

 

Dans le cadre des romans, au-delà du sabre régulièrement sorti de son fourreau, il y a ainsi des petites touches, dans les vêtements, l’architecture, les arts – mais aussi, à ce compte-là, la philosophie, la manière de voir le monde, peut-être aussi certaines coutumes, le comportement de tel ou tel personnage en fonction de sa caste ; probablement enfin des allusions, généralement discrètes juste ce qu’il faut (même si certaines sont moins discrètes), à tel ou tel livre, tel ou tel film…

 

L’ambiance est bien un atout notable du Jeu de la Trame. Cependant, je crois qu’il y a certaines limites à la dimension japonisante du cycle – que j’ai surtout sentie, ou peut-être trouvée convaincante et enthousiasmante, dans le premier roman, et dans le dernier : le deuxième et le troisième ne sont pas sans qualités, mais je crois que, dans leur cas, on ne va guère au-delà du vernis, donc, pour finalement livrer une fantasy somme toute assez classique et libérée de ce référent culturel supposé fondamental. Il y a toutefois, dans le deuxième roman surtout, suffisamment de petites exceptions çà et là pour me faire mentir.

 

UNE PARTIE DE CARTES

 

Donnons un aperçu de l’histoire. Et même d’abord de l’Histoire, avec le grand H qui va bien – même si, comme de juste, tout ceci est censé demeurer assez flou jusqu’à la toute fin. Disons du moins qu’il y a eu, il y a bien longtemps de cela, un mythique empereur du nom de Soga, qui a fait bâtir une immense Muraille de Pierre pour séparer les Terres Fertiles, au nord, des Terres de Cendre, au sud : un enfer au parfum d’apocalypse, où les hommes désespérés livrent toute leur courte vie un combat parfaitement vain contre un environnement meurtrier – au nord, on redoute toujours que le Mal de Feu traverse la muraille, mais, gloire à Soga et à ses architectes, cela n’a pour l’heure jamais été le cas.

 

L’histoire de Soga et de la Muraille de Pierre, tout le monde dans les Terres Fertiles la connaît. Certains croient en savoir davantage – qui ont eu vent de l’existence du Jeu de la Trame, un jeu de 39 « cartes » (en fait des carrés de tissu), dont chacune a été attribuée à un seigneur vassal de Soga ; et l’empereur confiait auxdits seigneurs la garde des 39 Portes qui émaillent la Muraille de Pierre (et qui sont appelées la Première Porte, la Deuxième Porte, etc.). Or chaque carte conférait un pouvoir magique unique. Il y a bien longtemps de cela, les seigneurs dévorés par l’ambition se sont affrontés pour rassembler les cartes, lors d’une terrible et tragique guerre où personne n’a gagné – mais ce n’est plus qu’un lointain souvenir, et encore, pour les rares qui s’en souviennent… Ils sont encore moins nombreux à soupçonner l’existence du Jeu de la Trame – et à supposer que ces cartes existent encore, simplement égarées ; et qu’un homme habile et avisé pourrait peut-être les rassembler, pour acquérir un pouvoir hors du commun – divin, au fond, tel celui de Soga lui-même…

 

Notre « héros » (je reviendrai juste après sur ces guillemets…) se nomme Keido, et il est le personnage point de vue de la majeure partie du cycle (bizarrement, le quatrième roman, surtout au début, rompt avec ce principe). Keido est de la Caste des Guerriers, il est le fils du seigneur du Manoir du Roseau, dans le Pays des Collines (les toponymes sont généralement très prosaïques dans l’ensemble du cycle) – et il est fou amoureux… de sa sœur, Kirike. Laquelle se suicide après avoir été violée par leur père… Keido, fou de chagrin, cherche à réparer l’irréparable : il prend en considération la légende du Jeu de la Trame, comprend que le Manoir du Roseau n’est pas le plus mal loti à cet égard, et part en quête de l’intégralité du jeu – supposée conférer le pouvoir absolu : le pouvoir, donc, de ressusciter Kirike ! Keido quitte le manoir dans un grand bain de sang – sa manière, sans doute, de brûler les navires pour s’interdire tout retour en arrière. Il va parcourir les Terres Fertiles (et au-delà ?) en quête des 39 cartes : chaque roman lui fournira l’occasion de mettre la main sur plusieurs d’entre elles, accroissant d’autant son pouvoir de sorcier, au point où la possibilité qu’il s’empare bel et bien de l’ensemble, si risible au départ, devient de plus en plus tangible…

 

TOUS DES AFFREUX (SALES ET MÉCHANTS) !

 

Et là, un point essentiel : Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne ne font certainement pas dans la fantasy manichéenne, et même la moralité bien plus relative des héros de sword’n’sorcery a quelque chose d’un peu timoré ici…

 

Disons-le : notre « héros », Keido, est un GROS CONNARD. Narcissique, égoïste, ambitieux, fourbe, menteur, cruel, mesquin, traître, lâche, pervers, j’en passe et des pires… Ce n’est pas simplement une crapule, comme la fantasy en a beaucoup produit (et d’excellents par ailleurs), en se « darkisant » : c’est vraiment un personnage détestable à tous points de vue. Au fil des quatre romans, il commet les pires saloperies sans l’ombre d’un remord, et régulièrement sans que cela soit nécessaire non plus – simplement parce qu’il le peut et qu’il en a envie. C’est un GROS CONNARD, une enflure, une ordure, etc. Le bain de sang inaugural, quand Keido quitte le Manoir du Roseau, en témoigne assez, très vite, mais les exemples ne manqueront jamais dans les pages suivantes.

 

Par ailleurs, on n’envisagera certainement pas sa relation avec sa pauvre sœur Kirike comme une « geste amoureuse et romantique » : seuls comptent les désirs de Keido, qui n'est pas homme à avoir vraiment des sentiments – il n’est probablement pas en mesure d’apprécier ceux de Kirike, de toute façon, mais sans jamais se poser la question. Et le thème de l’inceste, d’emblée, même à s’en tenir à la seule masturbation, l’obsession de la fillette (?), contaminent l’érotisme du cycle d’une certaine perversion, qui demeurera jusqu’à la fin – les scènes de sexe sont brèves mais récurrentes dans l’ensemble du cycle, et elles ont le plus souvent ce petit quelque chose qui met un peu mal à l’aise ; ne serait-ce, à titre d’exemple, que la compulsion de Keido l’amenant à copuler avec des simulacres de sa défunte sœur…

 

En fait, même avec ce que le thème implique de vaguement pervers, cette dimension n’est pas en tant que telle une raison valable pour condamner le personnage, bien sûr – mais, rassurez-vous, il ne cesse de nous en donner de bien plus convaincantes, au fur et à mesure qu’il enchaîne les saloperies au cours de sa quête, dont le véritable motif, plus ou moins conscient, est bien la soif du pouvoir absolu (vous savez : celui qui corrompt absolument).

 

Il est cependant une chose cruciale, même si elle n’excuse rien : c’est que, dans l’ensemble du cycle, tous les personnages, bien au-delà du seul Keido, sont plus affreux les uns que les autres. Ils sont tous des enflures, des collections de défauts et de vices, et il n’y en a pas un pour rattraper l’autre – pas un seul. Même les personnages qui, au premier abord, semblent pouvoir rédimer un brin le monde, s’avèrent en définitive d’autres variations sur le principe du GROS CONNARD.

 

Très sincèrement : de la première à la dernière ligne, je ne crois pas avoir rencontré un seul personnage que l’on pourrait qualifier de « positif », même avec les guillemets de rigueur. Pas dit, au fond, que Keido soit vraiment pire… Même si son pouvoir de plus en plus démesuré lui offre des occasions de nuire inaccessibles au détestable quidam. Ce qui peut avoir son importance, eh.

 

À titre personnel, cette approche très noire, très nihiliste, misanthrope à fond les ballons, amorale, me convient tout à fait. Je suppose que cela ne sera pas forcément le cas de tout le monde, et n’ai rien à y redire : effectivement, si vous ne jurez que par les héros, les personnages positifs, et le bon droit qui triomphe, l’eucatastrophe et les aimables aigles même un peu tardifs, mieux vaut pour vous lire autre chose que Le Jeu de la trame.

 

UN PEU DE FORMULE, MAIS BEAUCOUP D’EFFICACITÉ

 

Sur cette base, Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne livrent quatre romans qui se doivent d’obéir à certains canons de la collection Anticipation : ils sont courts, mais, sur ce format, ils doivent être denses et rythmés – ils le sont.

 

Même si c’est parfois un peu au prix de la formule ? Dans les quatre romans, on peut dégager une sorte de schéma, même si jamais totalement déterminant (le quatrième roman, notamment, outre la question du point de vue envisagée plus haut, a des singularités à cet égard) : Keido apprend où trouver des cartes supplémentaires du Jeu de la Trame, longue et minutieuse préparation, grosse scène d’action finale, assez brève mais très efficace (ou, dans le dernier roman, changement complet de perspective), fin. C’est assez répétitif, mais suffisamment bien fait pour que ça ne porte pas à préjudice.

 

Le rythme peut certes paraître un peu étrange, en plusieurs occasions, mais c’est aussi, je suppose, que les auteurs composent franchement avec les impératifs de publication : il faut aller à l’essentiel. Dès lors, même si la préparation de l’ultime scène de chaque roman prend son temps, elle ne s’embarrasse jamais de superflu, et pratique volontiers l’ellipse – dans les deux premiers romans, Le Rêve et l’Assassin et L’Araignée (prix 1987 du Titre Quand Même Pas Hyper Bandant), c’est tout particulièrement sensible au regard des voyages accomplis par Keido : il y traverse peu ou prou les Terres Fertiles en l’espace d’un ou deux paragraphes, après quoi le rythme redevient plus posé, mais toujours concentré sur l’objectif final. C’est un peu déconcertant, mais peut-être pas plus mal, au fond… Le troisième roman, Le Souffle de cristal, est différent, car le voyage en est justement l’objet.

 

Reste, à cet égard, le cas du dernier roman, Le Masque d’écailles… où c’est la conclusion du cycle qui pose problème. Après les événements constituant le cœur du récit, paf, d’un seul coup ou presque, les auteurs nous amènent à tout autre chose – La Grande Révélation du Secret Derrière Tout Ça. Celle-ci n’est pas inintéressante, et je ne la crois pas forcément bâclée, comme j’ai pu le lire, mais, par contre, elle est indéniablement précipitée : l’ellipse, cette fois, appuie sur le défaut de rythme, elle n’est même plus un cache-misère à ce stade – et ça, c’est vraiment dommage. L’ultime impression, à cet égard, est donc plus que frustrante ; même si je suppose que l’on n’a pas à se plaindre : le cycle a une conclusion, ce n’était peut-être pas gagné d’avance…

 

Il a heureusement d’autres atouts pour lui – et le style y a sa part : l’écriture à quatre mains produit ici quelque chose de plus que satisfaisant, il y a une âme dans tout ça, une certaine poésie le cas échéant, de saisissantes visions aussi, à la force d’évocation admirable.

 

Le vernis japonisant ne tient pas toujours, à cet égard, mais il y a bien en dessous une fantasy de la plus belle eau, parfois plus inventive qu’elle n’en a l’air, avec son ambiance soignée, et, tranchant sur une certaine abstraction de principe pas malvenue, son caractère presque « ethnographique » parfois, mais toujours de manière futée – un exotisme vancien, et une toile de fond qui pourrait évoquer Ursula K. Le Guin.

 

Et tout cela dans quatre romans qui se veulent divertissants, et qui le sont. Le populaire a sa noblesse. Belle idée, donc, que de rééditer ce cycle, qui mériterait sans doute d’être bien davantage connu.

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Un homme chez les microbes, de Maurice Renard

Publié le par Nébal

Un homme chez les microbes, de Maurice Renard

RENARD (Maurice), Un homme chez les microbes (scherzo), préface de Claro, illustration de Régis Lejonc, Talence, L’Arbre Vengeur, coll. Exhumérante, [1928] 2017, 237 p.

Ma chronique figure dans le n° 89 de Bifrost, pp. 107-108.

 

À terme, elle apparaîtra en ligne sur le blog de la revue, et je la complèterai alors par une version plus longue ici-même.

 

D’ici-là, n’hésitez pas à me faire part de vos retours !

 

EDIT 27/04/2018 : ma chronique est en ligne sur le blog de Bifrost, ici.

 

Suit une version plus détaillée, avec sa vidéo...

MERVEILLEUX SCIENTIFIQUE ET HUMOUR

 

Maurice Renard, auteur essentiel du « merveilleux scientifique » français, à cette époque où la science-fiction ne portait pas encore ce nom, est à nouveau, après L’Homme truqué il y a quelque temps de cela, « exhumé » par les belles éditions de L’Arbre Vengeur, qui nous ont également régalés de l’œuvre de certains des plus brillants de ses compères, comme les un peu plus récents Régis Messac (Quinzinzinzili) et Jacques Spitz (L’Œil du purgatoire). Un homme chez les microbes, toutefois, est publié dans une collection un peu à part, dite « Exhumérante », et dont le propos est de rappeler au bon souvenir du lecteur des « classiques oubliés » du registre humoristique.

 

Et sans doute est-ce à bon droit, car ce bref roman de 1928 conjugue en effet imaginaire scientifique et drôlerie, dans un registre où les deux domaines fusionnent sans qu’aucun ne prenne vraiment le pas sur l’autre (ou, plus exactement peut-être, en offrant à chacun son moment pour briller). Ce n’est pas la moindre singularité, ni le moindre atout, de ce roman qui, pour être d’un style agréablement suranné, parvient toujours, quatre-vingt-dix ans plus tard, à faire rire et à émerveiller. Le ton est dès lors assez différent de celui de L’Homme truqué, sans que l’œuvre y perde en cohérence.

 

Cela tient peut-être, pour partie du moins, à la multiplicité des formes de l’humour dans le roman, dont témoigne, avec toute la gouaille d’un bateleur, l’enthousiasmante préface de Claro. Mais, à vrai dire, l’imaginaire scientifique également se voit traiter sur des modes différents, où le voyage extraordinaire a sa part, ainsi que le laisse d’emblée entendre le titre du roman – au point en fait où le thème lorgne plus que jamais sur l’utopie, sans jamais perdre de vue le rire et plus particulièrement la satire, ce qui doit sans doute tirer le présent roman du côté de Swift et de ses Voyages de Gulliver.

 

UNE QUESTION DE TAILLE

 

En effet, le roman procède en deux temps – de manière très symptomatique, il est divisé en deux parties, approximativement de taille égale, et dont l’approche est assez différente ; ceci en laissant un peu de côté l’étonnant « Prologue (pourquoi pas ?) cinématographique ».

 

Dans la première partie, nous faisons la rencontre du docteur Pons, un jeune médecin non dénué d’ambitions mais qui a dû brutalement les remiser au placard, en s’installant à Saint-Jean-de-Nèves – qui n’est pas exactement Paris. Le docteur Pons, jamais avare de bons mots et encore moins des plus mauvais, reçoit un jour la visite de son ami Fléchembeau, grande gigue qui a fait son droit et se verrait bien épouser la mignonne Mlle Olga Monempoix, délicieuse fille du magistrat local, le voisin de Pons. Las ! Les parents ne veulent pas… Ou pas tout de suite. Sans doute est-ce parce que cette canaille républicaine en a après le monarchiste Fléchembeau ! Oui : 1928, une autre époque…

 

Mais le docteur Pons mène son enquête, et découvre que le refus des Monempoix est motivé par tout autre chose : la taille du prétendant ! Cet homme est trop grand – peu importe qu’il soit monarchiste ou non. Mlle Monempoix est bien menue à côté… Le couple ne pourrait être que mal assorti ! Et parfaitement ridicule, surtout en société ! Si seulement le fringant jeune homme pouvait être plus petit, de quelques centimètres à peine… Rêverie futile.

 

Et cependant… Le bon docteur Pons pourrait peut-être aider son ami Fléchembeau ? C’est qu’il travaillait sur un traitement médicamenteux destiné à réduire les dimensions – cela semble avoir fonctionné sur sa chatte… Inutile pour l’amoureux éconduit d’en savoir davantage : il gobe aussitôt les pilules – bien imprudemment…

 

Et le traitement fonctionne ! Fléchembeau perd quelques centimètres : le jour requis (car Pons avait, sans expliquer pour quelle raison, obtenu un délai d’un mois auprès des Monempoix), l’avocat a « la bonne taille », et tout le monde s’en réjouit : champagne, félicitations, reparties spirituelles ! Incluant un affligeant « Je vous salue, mari ! »

 

Mais voilà : contrairement à ce qui avait été prévu, Fléchembeau continue de rétrécir… et c’est bien fâcheux.

 

C’EST LE POMPON !

 

On en arrive à la seconde partie du roman – si la première est narrée à la troisième personne, la seconde est à la première personne, sous la forme d’un compte rendu écrit par Fléchembeau concernant son incroyable odyssée.

 

En effet, quoi que tente un docteur Pons aux abois, même aimablement secondé par Mlle Olga, Fléchembeau diminue jour après jour. Bientôt réduit à la taille d’un homoncule, l’avocat ne s’y arrête cependant pas, et il devient de plus en plus difficile de le suivre comme de communiquer avec lui – jusqu’au jour fatidique de la disparition pure et simple…

 

Sauf que non : le voyage de Fléchembeau est tel qu’il se poursuit en fait dans l’infiniment petit – l’univers des microbes… et au-delà ? Car notre homme qui rétrécit fait la rencontre de toute une civilisation, brillamment avancée – probablement bien plus que la nôtre. Ces Mandarins, ainsi que les surnomme notre héros, sont anthropomorphes en tous points ou presque, mais avec des bizarreries çà et là – dont la plus flagrante est ce pompon qu’ils ont sur la tête, et qui leur confère une sorte de sixième sens inaccessible aux humains ; plus tard, Fléchembeau découvrira d’autres faits étonnants, dont, pas le moindre, la division de cette espèce en trois sexes. Quoi qu’il en soit, ces « microbes », auxquels notre voyageur malgré lui confère des noms naturellement grecs, parviennent à mettre un terme à son rétrécissement ininterrompu jusqu’alors, et songent, pour l’un d’entre eux du moins, à trouver un moyen de rendre à Fléchembeau sa taille humaine – un processus qui demandera beaucoup de temps…

 

D’ici-là, il a toute une utopie à découvrir ! Et à la manière d’un Gulliver...

 

L’HOMME QUI RÉTRÉCIT (VRAIMENT BEAUCOUP TROP)

 

Il a pu être tentant (et cela a semble-t-il été tenté par les héritiers de Maurice Renard ?) d’établir une filiation entre Un homme chez les microbes et L’Homme qui rétrécit, le fameux roman de Richard Matheson. Mais, à tout prendre, au-delà du dispositif de base (et encore ?), de cette idée donc d’un homme qui rétrécit, les deux romans ne sauraient être davantage opposés : ils ne racontent pas du tout la même chose, et, qui plus est, le font sur un ton qui n’a absolument rien à voir.

 

Quelques séquences, sans doute, à mi parcours de la diminution de Fléchembeau, peuvent bien se retrouver dans les deux œuvres, mais c’est un leurre auquel il ne faut pas attacher trop d’importance. Après tout, ce qui importe vraiment chez Renard, c’est de rétrécir l’homme aux dimensions d’un microbe, lui offrant ainsi l’aperçu d’une civilisation aliène même si anthropomorphe et terrestre – il joue de l’infiniment petit, et corrélativement de l’infiniment grand, dans une perspective tenant de la faculté d’émerveillement. Le roman de Matheson, par contre, se concentre sur un homme de taille insectoïde, confronté à la menace nouvelle d’objets et de créatures anodins et tout sauf redoutables dans le quotidien de l’humanité. Les deux personnages ne sont pas forcément très sympathiques, ce qui les rapproche certes, mais, au-delà, ils ne vivent pas du tout la même chose, aussi les échos de leurs expériences sont-ils très différents.

 

Ce qui ressort d’autant plus du ton et du style. Chez Renard, la plume est enjouée, abondant en mots d’esprit, surtout dans la première partie du roman, avec le frénétique Pons – la seconde partie, le rapport de Fléchembeau, est certes plus posée. Chez Matheson, c’est tout autre chose, avec une approche plus prosaïque qui, en même temps, est chargée d’horreur – que ce soit sur le long terme, avec la misère sociale du personnage abandonné de tous, ou sur le vif, avec la fameuse araignée… En outre, la psychologie du personnage principal est traitée bien différemment, c’est peu dire. Le rire n’est vraiment pas de la partie, dans L’Homme qui rétrécit...

 

DEUX FORMES DE SATIRE SOCIALE

 

Alors que c’est bien une dimension essentielle d’Un Homme chez les microbes, roman abordant la satire sociale sous deux angles très différents.

 

Dans la première partie, l’humour domine – l’imaginaire, progressivement déployé au travers du traitement du docteur Pons faisant rétrécir son ami Fléchembeau, est finalement au service de la satire plus qu’autre chose. Une satire délicieuse, heureusement – où l’auteur ne prend pas de gants à l’égard de la bourgeoisie de province, et des ambitions des bien-nés ; sans forcément que cela vire au pamphlet, cela dit, car le ton très léger du récit, et rendu plus léger encore par les traits d’esprit du docteur Pons (du genre qui sont tellement mauvais qu’ils en deviennent magnifiquement bons), rend l’ensemble plus drôle que méchant. Et, oui, toujours drôle en 2017 – un tout autre monde pourtant. La plume de Maurice Renard est sans l’ombre d’un doute surannée, mais elle est tout aussi vive et chatoyante, un vrai régal – que les mauvais jeux de mots rendent plus humain et non moins savoureux. Claro, dans sa préface (qui en dit peut-être un peu trop, en même temps ?), donne de bons aperçus de l’humour de l’auteur se traduisant dans son style, et c’est parfaitement délicieux.

 

L’humour persiste dans la deuxième partie du roman, mais de manière moins frontale, et moins systématique. Le récit du pauvre Fléchembeau, par la force des choses, ne peut pas faire preuve de la même insouciance badine – et Pons n’est plus là pour émailler l’histoire des blagues les plus éculées et du goût le plus affligeant.

 

Cependant, notre homme qui a rétréci, plus ou moins consciemment, est donc typique de ces visiteurs en Utopie que la littérature a plus qu’à son tour repris depuis Thomas More, et assez clairement dans la veine du « voyage extraordinaire » ou plus globalement du « conte philosophique » : le roman mentionne à plusieurs reprise le Micromégas de Voltaire, et il me faudra y revenir, mais la figure à laquelle nous renvoie presque automatiquement le roman, dans ces pages, est bien le Gulliver de Swift. En même temps, et comme de juste, Fléchembeau chez les Mandarins a aussi quelque chose des Persans de Montesquieu égarés en France…

 

L’exotisme du cadre, qui autorise de beaux moments de merveilleux scientifique, joue en effet son rôle traditionnel de miroir de notre monde : à travers les Mandarins, et à travers Fléchembeau découvrant candide le monde des Mandarins, Maurice Renard évoque bien notre monde dans l’entre-deux-guerres (le monde des Mandarins, d’une certaine manière, est également dans cette position guère enviable – à mi-chemin entre les tranchées noyées sous les gaz de combat, et la menace d’une future guerre d’extermination), un monde chamboulé par la science et l’industrialisation, avec ses gloires mais plus encore ses ridicules, dans l’académie comme dans les salons – qui renvoient directement aux ambitions mesquines d’un Fléchembeau comme d’un Pons. Mais le rire est donc alors beaucoup moins franc, et ne dissimule pas toujours une angoisse fondamentale, aux dimensions peu ou prou cosmiques.

 

LA FACULTÉ D’ÉMERVEILLEMENT, POURTANT

 

Car le roman, sous la blague, a un véritable contenu « merveilleux scientifique », si l’on ne veut pas encore dire « science-fictif » (mais, après tout, pourquoi pas ?). C’est bien sûr particulièrement sensible dans la seconde partie, qui se veut à cet égard plus « précise » que le « voyage extraordinaire » classique, mais, déjà dans la première partie, certains échanges entre le docteur Pons et Fléchembeau le laissaient deviner. Toutefois, la prise de conscience de ce qu’il y a un monde infiniment petit avec sa propre civilisation change forcément un peu la donne… La référence revient souvent, à Micromégas donc, et elle a des implications colossales – car il ne s’agit pas seulement d’imaginer un monde infiniment petit, recelant en lui-même la potentialité d’autres mondes infiniment petits (c’est le souci, avec l’infini...), mais aussi, le cas échéant, d’envisager notre monde de la sorte, avec de l’infiniment grand par-dessus. Le débat a ainsi des implications d’ordre cosmique, annihilant tout anthropocentrisme, qui ont quelque chose de vertigineux – c’est déjà, dans sa forme la plus pure en dépit du ton humoristique, le « sense of wonder » de la meilleure science-fiction (et cela a pu me faire penser, antérieur, à l’extraordinaire Flatland, d’Edwin A. Abbott). Le roman tente d’ailleurs de jouer également de cet aspect sur le plan temporel, mais sans doute avec moins de pertinence et de réussite.

 

Mais ce vertige est bien ce qui importe le plus, ici – car la société des Mandarins, en tant que telle, est plus ou moins enthousiasmante, avouons-le. Maurice Renard, en effet, et sans doute parce que cela sert son propos via l’intégration plus ou moins dissimulée de Fléchembeau parmi les Mandarins, a conçu une société que l’on pourrait trouver trop anthropomorphe – il y a certes le pompon, dont le nom même ne fait pas très sérieux, mais pas grand-chose d’autre pour l’essentiel, à part, à terme, cette idée d’une espèce à trois sexes, supposée battre en brèche les préjugés de Fléchembeau et tant qu’à faire ceux du lecteur avec, mais sur un mode finalement bien timide. Les « nègres verts » feront probablement hausser quelques sourcils, par ailleurs.

 

D’autres aspects, heureusement, sont plus intéressants – comme ces deux « soleils », l’industrialisation à outrance de la civilisation mandarine, ou son rapport intéressé à la science. Il y a là quelques belles idées, qui font d’Un homme chez les microbes un roman non seulement drôle mais aussi fascinant dans sa veine science-fictive.

 

Mais cela débouche sur quelques chose d’assez étrange : une dimension peu ou prou apocalyptique qui n’est certes pas dans le ton de la majeure partie du roman. Ici, Maurice Renard, est-ce compulsion ou hommage ou que sais-je, revient à nouveau, ai-je l’impression, à la manière de son modèle H.G. Wells – le roman n’a à ce stade plus rien de léger, et laisse entrevoir des futurs non mandarins sinon non humains, qui ne seraient pas si étrangers aux ultimes visions de La Machine à explorer le temps, ou à l’imminence de la disparition de l’humanité dans La Guerre des mondes.

 

La rupture de ton est saisissante. Mais je ne suis pas bien certain de ce qu’il faut en penser, au regard de la qualité du roman.

 

À LA HAUTEUR

 

Reste que celui-ci, globalement, se montre plus qu’à la hauteur (aha). Le ton du roman ne doit pas leurrer : il contient de beaux moments de merveilleux scientifique, tout à fait dignes d’un ouvrage qui s’afficherait « plus sérieux ». Si l’anthropomorphisme de la société mandarine est un peu décevant, les bonnes idées ne manquent heureusement pas dans ce contexte, qui contribuent tant à asseoir la singularité du roman qu’à en exprimer quelque chose de latent qui s’avère à terme peu ou prou visionnaire.

 

Toutefois, son atout essentiel est bien son humour. À sa manière quelque peu passée de mode, Un homme chez les microbes demeure pourtant un roman très drôle, et la plume très travaillée de Maurice Renard, dans ce registre dangereux, faisait et fait encore des miracles. Très bonne idée, donc, que de rééditer ce roman délicieux dans la collection « Exhumérante ».

 

En attendant, peut-on l’espérer, d’autres rééditions ? Sans doute cela en vaudrait-il la peine – car Maurice Renard était donc un auteur à la palette riche et variée, un des plus brillants de ces « précurseurs » que le genre science-fictif aime à s’attribuer. Toute nostalgie malvenue mise à part (sans même parler de quelque chose d’aussi absurde que le « patriotisme littéraire »...), il y a là un domaine à creuser.

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (02)

Publié le par Nébal

Illustration tirée du livre de base de Deadlands Reloaded.

Illustration tirée du livre de base de Deadlands Reloaded.

Deuxième séance de « The Great Northwest » pour Deadlands Reloaded. Vous trouverez la précédente séance ici.

 

À ce stade, presque tout provient de la campagne Stone Cold Dead.

 

Tous les joueurs étaient présents, qui incarnaient Beatrice « Tricksy » Myers, la huckster ; Danny « La Chope », le bagarreur ; Nicholas D. Wolfhound alias « Trinité », le faux prêtre mais vrai pistolero ; Rafaela Venegas de la Tore, ou « Rafie », l’élue ; et enfin Warren D. Woodington, dit « Doc Ock », le savant fou.

Vous trouverez également dans la vidéo juste en dessous l'enregistrement de la séance (sans montage).

I : LA MENACE SUR LE TROUPEAU

 

[I-1 : Nicholas, Rafaela : les cousins Sannington] Les PJ se trouvent au ranch des cousins Sannington. Nicholas jette un œil à la ferme, de plain-pied, dont il fait le tour – il cherche à s’assurer que personne ne se trouve à l’intérieur, qui les guetterait… Non, personne a priori ; l’intérieur a l’air très sale, mais il y fait très sombre. Par contre, il remarque qu’il y a, devant la porte relativement large qui donne sur la grange, des traces de passage – on y a traîné des choses lourdes ; il y a un peu de sang séché. Quelqu’un qui se serait fait tabasser ? Un innocent qui serait encore en vie à l’intérieur ? Nicholas aimerait forcer la porte pour s’en assurer… Mais Rafie n’y est pas favorable.

 

[I-2 : Rafaela, Danny] Après quoi ils suivent la direction indiquée par Rafie suite à son Miracle d’Ami des bêtes : là où les vaches refusent de se rendre, au sud de la propriété. Ils s’y rendent à pied – leurs chevaux sont probablement davantage en sécurité là où ils sont, dans la cour. Ils atteignent ainsi un petit bosquet assez sombre, avec cependant un semblant de sentier qui s’engage entre les arbres. Danny l’emprunte sans plus attendre, les autres suivent.

 

[I-3 : Nicholas, Danny, Warren, Beatrice] C’est très calme. Mais Nicholas croit entendre quelque chose dans les fourrés – un petit animal, un lapin, peut-être… Les PJ se font plus prudents – mais rien. Pourtant, au bout d’un moment, Nicholas et Danny sentent que quelque chose leur grimpe dans le dos, qu’ils ne peuvent pas attraper – leurs gestes alertent Warren et Beatrice, qui voient qu’il s’agit de sortes de gros insectes avec une carapace rouge, de la taille d’un poing à peu près ! Warren déploie Roselyne, un de ses bras mécaniques (Pouvoir d’Enchevêtrement), et parvient à saisir et immobiliser la bestiole qui s’en était prise à Danny. Nicholas essaye d’écraser son insecte avec sa croix, Christina, qu’il a dans le dos, mais n’y parvient pas. La créature commence à ramper sur son cou, grimpe sur le menton, et essaye de lui planter des crochets dans la bouche – pour le forcer à l’ouvrir, et, comprend-il, pénétrer à l’intérieur ! Danny, qui a aussitôt accouru, parvient à l’attraper, la jette par terre, et l’écrase.

 

[I-4 : Rafaela, Warren, Nicholas, Danny] Rafie, via son Miracle d’Ami des bêtes appliqué à la créature capturée par Warren, détermine que ces créatures n’ont rien de surnaturel – elles ont une intelligence animale caractéristique. Mais avec quelque chose de plus : un esprit de la ruche ? Il y a sans doute une sorte de « reine »… Mais Warren, fasciné par l’insecte, fait lui aussi l’objet d’une attaque d’une autre de ces créatures ! Et il ne réagit pas assez vite : l’insecte lui plante ses crochets dans la bouche, et lui écarte les lèvres… Rafaela et Nicholas tentent de venir en aide au savant, mais la créature se glisse dans sa bouche et commence à descendre dans sa gorge. Dans un réflexe désespéré, Warren utilise son deuxième bras mécanique, Hippolyte (Pouvoir d’Éclair), sur lui-même – la décharge électrique le secoue, mais surtout affecte aussi la créature, qui cesse de progresser sous le choc. Danny essaye de serrer la gorge de Warren pour faire remonter l’insecte, ou du moins l’empêcher de descendre… car, d’une manière ou d’une autre, la créature semble s’allonger en se rétrécissant pour se glisser dans l’œsophage de Warren. Nicholas lui donne un violent uppercut dans le foie – il veut le faire vomir. Le savant fou, pris de nausée, s’effondre à quatre pattes, mais ne parvient pas immédiatement à régurgiter l’insecte. Avec un gros effort de volonté, Warren, conscient que c’est la meilleure chose à faire, se frappe violemment le ventre avec Roselyne – et vomit tout son saoul, expulsant la bestiole de son organisme. Rafaela la capture avec sa veste, en hurlant aux autres de sortir du bosquet – ce qu’ils font, en se protégeant la bouche.

 

[I-5 : Rafaela, Danny, Warren : les cousins Sannington] À l’extérieur, Rafie confie la bestiole à Danny – mais elle s’agite dans le « pochon », qu’elle entaille de ses griffes : Danny l’écrase sans plus attendre. Reste que Rafie est persuadée qu’il y a une « reine » dans le coin – et qu’il faut s’en débarrasser pour mettre fin au problème. Le bagarreur considère qu’ils n’ont pas de temps à perdre, dans ce cas : il faut y retourner ! Il croit que Rafaela a raison : ces bestioles ne doivent pas être très répandues dans le coin, mais, du temps où il a fait le cow-boy, il se souvient avoir entendu parler de « tiques de prairie », qui correspondent à cette description ; Warren, même s’il est encore sous le choc, confirme – il avait lu quelque chose à ce sujet… Comment sont-elles arrivées là ? Eh bien, peut-être avec le bétail volé récemment par les cousins Sannington – il suffit d’une vache infectée…

 

[I-6 : Warren, Rafaela] Les PJ retournent à la ferme pour prendre un peu d’équipement – Warren en profite pour mettre le spécimen capturé dans un bocal, et Rafie pour donner quelques soins à son compagnon scientifique ; il s’en remettra sans souci – mais dans les jours qui viennent, boire et s’alimenter risquent de lui chatouiller la gorge, qu’il a très irritée... Tous deux improvisent des sortes de masques de cuir pour qu’ils puissent tous se protéger la bouche – ils prélèvent des bandes de peau sur les vaches mortes ; il n’y a pas de risque d’infection, et un peu d’alcool de menthe suffira à dissimuler les mauvaises odeurs.

 

[I-7 : Nicholas, Danny : les cousins Sannington] En attendant, Nicholas refait le tour de la propriété. Les portes de la ferme sont tellement fragiles, c’est tentant – un bon coup d’épaule suffirait à les ouvrir… Mais Danny garde un œil sur le faux prêtre – pas question de pénétrer par effraction dans la bâtisse ! Cependant, alors qu’il fait le tour de la ferme pour s’assurer que son nouveau camarade ne fait pas de bêtises, le bagarreur perçoit un reflet lumineux dans un bosquet au nord-ouest, sur une petite colline, à une centaine de mètres de lui ; il pense que quelqu’un les observe… Il attrape son cheval, et prend la direction du reflet – au trot. Il n’y a rien sur place quand il y parvient, mais il trouve des traces de roues – un rapide examen des environs lui indique une charrette qui s’éloigne assez vite : aucun doute, c’est celle des cousins Sannington. Danny retourne au ranch, et explique tout ça – en jetant un œil noir à Nicholas : raison de plus pour ne pas tenter quoi que ce soit de malvenu…

 

[I-8 : Rafaela, Warren, Danny, Beatrice : les cousins Sannington] Ils reprennent la direction du bosquet – et en rapprochent cette fois leur véhicule et les chevaux. Un nouveau Miracle de Rafaela sur la tique de prairie capturée par Warren permet de déterminer que la reine se trouve plus loin dans le bosquet, plus précisément dans une sorte de petite caverne – et il faut l’éliminer : une reine qui pond pourrait anéantir l’ensemble du troupeau des cousins Sannington en l’espace de quelques jours à peine – et par voie de conséquence l’approvisionnement en viande de Crimson Bay. Danny se munit d’une lampe, et Beatrice en confie une autre à Warren.

 

[I-9 : Danny, Rafaela, Nicholas, Beatrice] Il y a effectivement une petite grotte au fond du bosquet. Les PJ s’y enfoncent, et constatent qu’il s’y trouve une source, à l’eau très claire, très pure – Danny sait qu’il y en a un certain nombre dans les environs de Crimson Bay, c’est un des atouts de la ville, qui a favorisé son développement. Nicholas remarque des sortes de filaments de bave (?) sur les parois. Pas un bruit, sinon celui de l’eau qui s’écoule… Mais Rafie, Nicholas et Tricksy remarquent du mouvement dans un embranchement, derrière Danny qui n’y a pas prêté attention : c’est la reine tique de prairie, bien plus grosse que sa progéniture ! Mais elle est relativement lente. Les cris de ses compagnons alertent le bagarreur… qui, dans un mouvement réflexe, abat son gourdin sur la créature – et la pulvérise d’un seul coup bien placé ! Sur ses flancs, il y avait plusieurs portées de minuscules tiques de prairie, mais elles ne survivront pas à la mort de leur génitrice… Les PJ décident de brûler ce qui reste, au cas où.

 

[I-10 : Nicholas, Warren, Danny, Rafaela, Beatrice : les cousins Sannington, Russell Drent] L’infection est contenue, leur mission accomplie : ils n’ont plus qu’à rentrer à Crimson Bay­ – même si Nicholas et Warren sont très curieux de ce qui pourrait bien se trouver à l’intérieur de la ferme des Sannington ; ils le sont d’autant plus que Danny leur a expliqué que les éleveurs les surveillaient, visiblement ! Mais Rafaela les stoppe net : ils vont rentrer en ville, toucher leur récompense – et donc, la concernant ainsi que Danny (qui à vrai dire ne pense guère qu’à toucher ses billets pour le boulot qu’il a abattu), ils vont devenir officiellement des adjoints du shérif Russell Drent ; ce qui leur conférera une autorité supérieure, leur permettant de perquisitionner dans les formes. Beatrice, toutefois, car cela n’engage à rien, use de son Pouvoir de Pressentiment sur la porte qui fait face à la grange. Elle a une vision d’un des cousins Sannington qui traîne une carcasse à l’intérieur de la maison, tandis qu’un autre membre de cette étrange famille ouvre une autre porte à l’intérieur, qui donne sur un escalier descendant vers une cave ; la même scène se reproduit à plusieurs reprises, mais si les premières dépouilles traînées ainsi sont indubitablement des vaches… ce n’est probablement pas le cas de la dernière ; même si la huckster ne peut pas jurer de ce dont il s’agit. Mais Danny excepté, tout le monde en tire les mêmes conclusions. Rafaela insiste : ils rentrent à Crimson Bay ! Ils vont parler de tout ça à Drent… et nul doute qu’ils pourront bientôt revenir dans cette inquiétante ferme aux lourds secrets.

II : DE NOUVEAUX ADJOINTS EN VILLE

 

[II-1 : Danny, Rafaela : Russell Drent, Glenn Cabott ; Tom Jenkins, les cousins Sannington, Warren, Richard Lightgow] Dont acte. Rien de spécial sur la route ramenant les PJ en ville. Danny et Rafaela se rendent illico au bureau du shérif, tandis que les autres laissent leur véhicule dans l’atelier du maréchal-ferrant Tom Jenkins, avant d’aller jeter un œil au Gold Digger (voir notamment si les cousins Sannington ne s’y trouveraient pas – mais ce n’est pas le cas ; Warren paye quand même sa tournée... de laits chauds au miel). Russell Drent est à son bureau – avec son adjoint Glenn Cabott, et quelques anonymes qui s’affairent à l’arrière. Danny et Rafie font leur rapport – l’élue expliquant qu’il s’agissait d’une infestation de tiques de prairie, et elle en exhibe une preuve : le spécimen qu’ils ont capturé. Drent n’avait jamais entendu parler de ça, mais les deux futurs adjoints expliquent le mode de vie et le danger que ces créatures représentent pour les troupeaux – mais ils ont fait le ménage, donc, et abattu la reine et ses portées, qu’ils ont fait brûler. Le bétail des Sannington ne court plus aucun risque. Drent est intrigué, mais croit les PJ – il va confier cet échantillon au Dr Richard Lightgow, ça l’intéressera sûrement… Ils ont fait du bon boulot, pas à dire. Et rapide, avec ça. Ils ont bien mérité leurs 15 $, et leur poste d’adjoints, si ça les intéresse – c’est bien le cas. Cabott va se charger de la paperasse – et doit y avoir quelques vieilles étoiles d’adjoints qui traînent quelque part…

 

[II-2 : Rafaela, Danny : Russell Drent, Glen Cabott ; les cousins Sannington, Gamblin’ Joe Wallace, Beatrice] Russell Drent insiste sur le fait qu’ils ont rendu un grand service à la ville de Crimson Bay, qui dépend du ranch des cousins Sannington pour son approvisionnement en viande. Mais justement : Rafaela prend Danny de vitesse, qui allait s’en repartir sans un mot de plus – il y a un autre problème, avec le bétail des cousins… Il a visiblement été volé – le marquage en témoigne, il y a au bas mot une demi-douzaine d’initiales différentes sur les bêtes. Drent échange un regard avec Cabott : ils ont bien fait de lui signaler ça. Rafie, l’espace d’un instant, a un doute concernant les vrais sentiments du shérif à cet égard – mais il est bel et bien sincère ; en fait, l’élue comprend que Drent et Cabott avaient peut-être déjà des doutes à ce propos, et que l’infestation de tiques de prairie, même s’ils n’avaient aucune idée de ce qui se passait au juste, a pu constituer un prétexte pour aller jeter un coup d’œil sur les activités de ces trois sales bonshommes, sans trop se compromettre… Mais Rafaela a l’impression qu’il y a encore autre chose : comme si le shérif n’était pas seulement surpris, mais aussi un peu embarrassé par l’efficacité et la diligence dont les PJ ont fait preuve ? Impossible cependant de déterminer pourquoi, et ce n’est qu’une impression très vague… Peut-être cette intuition est-elle communiquée à l’élue par la Vierge de Guadalupe ? Quoi qu’il en soit, Rafie se porte aussitôt volontaire – et au nom de Danny aussi, qui n’en demandait pas tant – pour retourner enquêter sur place. Drent ne peut pas prendre cette initiative seul – parce que l’économie de Crimson Bay est en jeu, et ça c’est du domaine de Wallace. Certes – mais Danny, puisqu’il est de toute façon dans le coup, précise alors que les cousins Sannington les surveillaient de loin, tandis qu’ils enquêtaient dans leur propriété… et Rafie mentionne aussi les traces de sang devant la porte, et, sans parler de ses facultés arcaniques et encore moins de celles de Beatrice, elle fait état de ce qu’ils ont de bonnes raisons de suspecter quelque chose de bien pire qu’un simple souci avec le bétail. Russell Drent les entend bien – et ça change tout : l'enquête devient prioritaire, il a besoin de preuves pour « pousser » Wallace à prendre une décision. Ils toucheront une bonne prime s’ils retournent enquêter là-bas, discrètement, et lui ramènent de quoi incriminer les cousins. Quant au respect de la loi dans les activités du bureau du shérif, car Rafie s'en inquiète... Eh bien, c’est l’Ouest : c’est lui qui en décide – les seuls avocats dans le coin bossent pour Wallace. Pas de souci à ce propos, mais la discrétion reste requise. Danny et Rafie acceptent. Oh, une dernière chose : le shérif sait que ses deux nouveaux adjoints ont été assistés par leurs copains du Gold Digger… À titre officieux, hein ? Qu’ils leur transmettent ses félicitations – eux aussi, ils ont fait du bon boulot. Gratuit.

 

III : LES MEILLEURS CITOYENS

 

[III-1 : Warren, Danny : Mrs Jansen, Mr Jansen ; Russell Drent, les cousins Sannington] Il est l’heure de se requinquer avec un bon repas au Washington ! Les PJ s’y retrouvent, et se régalent de la bonne cuisine de Mrs Jansen – mais, Mr Jansen leur confirmant que la viande vient de chez les cousins Sannington, ils prennent soin de commander du poisson… Au cas où… Tout frais du port ! Warren a tout de même un peu de mal à avaler. Danny transmet les instructions et les félicitations du shérif Russell Drent aux assistants « officieux ». Tous sont d’accord pour retourner enquêter dans la ferme des Sannington – et dès que possible.

 

[III-2 : Danny, Nicholas, Beatrice, Warren, Danny : Josh Newcombe ; les cousins Sannington] Alors qu’ils s’interrogent sur l’éventualité que les cousins Sannington soient revenus chez eux entre-temps, un homme déboule précipitamment dans la salle de restaurant du Washington, sort un appareil photo portatif (un modèle très spécial et onéreux, ne nécessitant ni temps de pose ni trépied, même si ce n’est pas non plus une caméra du Tombstone Epitaph), et prend aussitôt un cliché des PJ attablés, sans leur demander leur avis – Danny se crispe aussitôt… mais il reconnaît Josh Newcombe, le patron du Crimson Post, le journal du coin. L’intrus s’exclame : « Les héros de Crimson Bay ! » Danny est stupéfait que la nouvelle ait déjà fuité… Mais il est bientôt impossible d’en placer une devant l’énergique bonhomme, dont la logorrhée est très irritante. Il s’assied à leur table, toujours sans demander la moindre autorisation, et leur réclame une interview, disant qu’il va en faire des stars – peut-être dans une édition spéciale, tiens ! Il pose des questions avec un débit de mitrailleuse (ça va beaucoup trop vite pour Danny)… mais n’écoute pas le moins du monde les timides tentatives de réponses : il écrit son article en improvisant en direct – il romance ce qui s’est passé (« C’est à ça qu’on reconnaît un bon journaliste ! »), au point où son discours n’a plus le moindre rapport avec la réalité. Jusqu’à la description de la reine tique de prairie que les personnages tentent vainement de faire à sa requête insistante – il dessine un croquis à la hâte, il a un joli coup de crayon… mais le résultat tient plus du loup-garou de 2 m de haut que de l’insecte véritablement affronté. Nicholas et Beatrice vont s’installer à une autre table, ce qui surprend NewcombeWarren, lui, est curieux – et Danny joueur : Newcombe prend le poing du bagarreur en photo, demande au savant fou d’ouvrir la bouche pour faire une photo de sa glotte – oh, et il faut aussi une photo du gourdin ! Mais tuer la bête immonde et vicieuse en un coup… Non, non, ça ne va pas, de toute évidence Monsieur Danny a multiplié les parades et les bottes précises face aux griffes de quarante centimètres de la créature satanique et hurlante, et… Bon, très bien, il a assez de matière, il va pouvoir finir son article tout seul, il n’a plus besoin d’eux, ça va être génial. Oh ! Il faut une photo martiale de Monsieur Danny avec son gourdin ! Oui, dehors, mettons à côté de l’abreuvoir, là. Non, une pose martiale : le pied droit ici, voilà, le gauche là, levez le bras droit, que le gourdin soit positionné… là, comme ça, parfait, oh, et montrez les dents, aussi, que l’on sente toute votre virile agressivité au service du bon droit ! Parfait, merci, au revoir. Et il s’en va prestement, sans un mot de plus.

 

[III-3 : Beatrice, Nicholas : Josh Newcombe] Beatrice, qui a observé la scène en retrait, le suit dans la rue – et Nicholas de même. Ils ont d’autres informations à lui apporter ? Beatrice part dans son délire : pareil journaliste d’investigation doit en savoir long sur le complot des Barons du Rail – ces « puces » qu’ils implantent sur les gens… Ils en ont après elle ! Cette photographie pourrait s’avérer dangereuse – pour la huckster, et pour le journaliste. Celui-ci s’insurge : il ne censurera rien, il est au service de la Vérité ! Un journaliste intègre n’a que faire des menaces ! Mais de quoi parle-t-elle au juste ? Les explications de Beatrice sont de plus en plus confuses et déroutantes… au point où Newcombe ne sait pas si elle se moque de lui – ou si elle est complètement dingue. Il se sent un peu agressé, aussi… Finalement, il tranche, et coupe court aux divagations de la jeune femme : « Vous vous moquez, Mademoiselle. Ce que vous me racontez là, c’est bon pour cette feuille de chou lamentable qu’est le Tombstone Epitaph, pas pour un journal sérieux comme le Crimson Post ! » Beatrice dépitée baisse les bras, et s’en retourne au Washington, l’air penaud…

 

[III-4 : Nicholas : Josh Newcombe ; La Tempête Rouge, Denis O’Hara, Beatrice] Mais Nicholas prend son relais : Josh Newcombe tient-il également un bulletin paroissial ? Eh bien, pas vraiment… Ce n’est pas très palpitant… Mais le faux prêtre dit qu’il n’y a rien de plus palpitant que la Bible. Qu’il songe donc à la menace constituée par La Tempête Rouge (c’est ainsi que Nicholas désigne le mystérieux Indien avec lequel il est engagé dans une lutte à mort, mais il n'en dit bien sûr rien…) : « Elle est là, derrière vous ! » Le candide journaliste se retourne… Rien… Bon, il suppose qu’il pourrait avoir de la place pour un billet d’opinion spirituel dans sa gazette – avec la permission du père O’Hara, tout de même, qu’il n’y ait pas de malentendu. Il essaye de changer de sujet : « Votre compagne, cette Beatrice… En vérité, elle n’a pas fait grand-chose, dans cette caverne, n’est-ce pas ? Elle compte récolter les lauriers pour des hauts-faits auxquels elle n’a en rien participé… C’est navrant. En fait, il a même fallu que vous interveniez pour protéger cette frêle jeune femme, qui était en difficulté et criait, pleurait, désarmée, tétanisée par la peur… Oui, c’est bien ça, ça s’est passé comme ça, de toute évidence… Merci d’avoir confirmé mon sentiment, mon père, et au revoir. » Mais Nicholas le retient : il faut qu’il lui montre quelque chose – comment réagir en cas d’un assaut de cette démoniaque créature qu’ils ont affrontée… Il pose sa main sur l’épaule du journaliste, et le pousse progressivement dans une ruelle. « Pour se prémunir contre le mal, il faut d’abord faire appel à la protection divine ; mais ensuite, au poing de Dieu ! » Il lui balance un uppercut dans le foie… Le journaliste tombe à genoux, le souffle coupé – puis, se reprenant tant bien que mal : « MAIS ÇA VA PAS LA TÊTE ?! » Il se tient les côtes, nauséeux ; Nicholas retourne au Washington, non sans dire : « Je viens de vous sauver la vie, Monsieur. N’oubliez pas : c’est ainsi que l’on sauve une vie ! »

 

IV : LE SECRET DES COUSINS

 

[IV-1 : Nicholas, Rafaela : les cousins Sannington] Ils retournent tous à la ferme des Sannington. Sur place, aucun signe des cousins, et leur charrette n’est pas là. Les PJ s’assurent que personne ne les surveille, de près ou de loin – Nicholas et Rafie sont à peu près sûrs qu’ils ont le champ libre. Ils prennent toutefois soin de laisser leur diligence et les chevaux dans un endroit discret.

 

[IV-2 : Danny, Warren, Nicholas, Beatrice : les cousins Sannington] Danny jette un œil à la porte qui fait face à la grange ; elle n’est effectivement pas bien solide… Warren offre de faire usage de ses bras mécaniques, mais le bagarreur n’a pas envie d’attendre, et défonce la porte d’un bon coup d’épaule : elle cède aussitôt. À l’intérieur, c’est parfaitement immonde – et ça pue. Juste en face de la porte extérieure se trouve l’autre porte que Beatrice avait aperçu dans son Pressentiment ; elle est verrouillée, et a l’air plus solide – mais Danny se jette contre elle sans attendre ; cette fois, il lui faut s’y prendre à plusieurs reprises… L’aide de Nicholas lui permet enfin de dégonder la porte. Elle donne bien sur un escalier, assez raide (on peut sans doute y faire glisser des choses comme dans un toboggan, des traces en témoignent…), qui descend dans une cave relativement profonde, très fraîche – et qui pue la charogne. S’emparant d’une lampe, Danny descend, suivi par les autres. Et ils pénètrent ainsi l’abattoir des cousins Sannington… Des carcasses sont suspendues à des crocs de boucher : des vaches, des chevaux… et des humains, saignés et amputés de diverses parties. Les cadavres sont nus – mais il y a une petite porte au fond de la cave qui donne sur un débarras : ils y trouvent des vêtements (de voyage, surtout), des selles, quelques bijoux éventuellement identifiables, dans les 20 $ en billets (qu’empoche Tricksy), un carnet qui semble être un journal intime, quelques lettres aussi (c’est Danny qui tombe dessus, mais il ne sait pas lire)… Ils ramassent les objets les plus pertinents pour identifier les victimes (une selle de luxe marquée avec des initiales brodées, par exemple), et ne s’attardent pas : ils filent vers Crimson Bay, direction le bureau du shérif.

 

[IV-3 : Danny, Rafaela, Beatrice : Russell Drent, Shane Aterton ; les cousins Sannington, Gamblin’ Joe Wallace, Josh Newcombe] Sur place, ils retrouvent le shérif Russell Drent, mais cette fois avec son autre adjoint, Shane Aterton. Danny, qui prend la tête du petit groupe, n’apprécie pas ce dernier – et ça se sent. Drent renâcle un peu tout d’abord, mais comprend ce qu’il en est – et confie à Aterton une tâche inutile pour le faire sortir : qu’il aille jeter un œil chez Tom Jenkins, ça fait longtemps... Une fois seuls avec le shérif, Danny et ses compagnons annoncent à Drent ce qu’ils ont trouvé dans la cave des Sannington, Nicholas, narquois, demande au shérif ce qu’il a mangé à midi… Le shérif voit très bien où il veut en venir – mais pense que c’était « pour leur consommation personnelle » ; autrement, on s’en serait rendu compte en ville, hein ? Enfin… Il les avait envoyés enquêter sur la mort de quelques vaches, ils en sont revenus avec une histoire de tiques de prairie et des soupçons de vol, et maintenant des preuves que les cousins sont des dégénérés cannibales, qui s’en sont pris à des voyageurs isolés, de toute évidence… La ferme était bien située, et comme c’était avant que ces types arrivent à Crimson Bay, personne n’en savait rien, ici… Rafie ajoute que ça n’est pas la meilleure des publicités pour la ville – surtout à la veille du grand tournoi de poker… À l’évidence – et il ne faut pas que ça s’ébruite. Drent va en parler de suite avec Wallace ; il va falloir agir au plus tôt, discrètement, retourner là-bas et s’expliquer… « virilement » avec les Sannington. Il en sera – et les PJ aussi, s’ils le souhaitent. Mais pas d’initiative intempestive : il faut d’abord qu’il voie Wallace. Il les tiendra au courant. « Oh, et voici vos étoiles. Et une prime de 10 $ – pour mes adjoints… » Beatrice a gardé les 20 $ trouvés dans la cave, ceci dit… Par ailleurs, Drent est furieux que l’affaire des tiques de prairie ait fuité chez Newcombe : cela ne doit pas arriver pour ces nouvelles révélations sur les Sannington – sous aucun prétexte.

 

À suivre…

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CR Deadlands Reloaded : The Great Northwest (01)

Publié le par Nébal

Illustration tirée de Stone Cold Dead.

Illustration tirée de Stone Cold Dead.

Un abonné m'a suggéré de mettre également en ligne sur la chaîne YouTube du blog les enregistrements des séances ; alors essayons... Attention, c'est du brut : audio pur via TeamSpeak, pas le moindre montage... Par ailleurs, c'est très mou au départ, et le fond musical ne ressort pas initialement, mais je crois que ça s'améliore au fil des parties. Voici donc l'enregistrement de la première séance.

Bon, je vais tenter le truc… Mais les conditions de cette nouvelle partie, à raison d’une séance hebdomadaire, m’empêchent de faire des comptes rendus aussi détaillés que ceux que j’ai publiés jusqu’à présent sur ce blog, pour Imperium, 6 Voyages en Extrême-Orient et L’Appel de Cthulhu. Je vais donc essayer de faire plus court – ce qui ne serait pas plus mal, hein ?

 

Et donc, Deadlands Reloaded. J’ai intitulé la « campagne » (je mets des guillemets, car je ne sais pas encore exactement jusqu’où nous irons, ce sera fonction des désirs de chacun) The Great Northwest, en référence au Trail Guide du même titre, que l’on trouve dans Trail Guides, Volume 1. Cependant, le début empruntera essentiellement à la campagne Stone Cold Dead, mais seulement à ses premiers temps ainsi qu’au « bac à sable » autour de Crimson Bay. Et je vais pas mal retoucher tout ça, en y incluant probablement des éléments de Coffin Rock, par exemple, et d’autres choses encore – en attendant, le cas échéant, de me lancer dans le « Mini-Plot Point » de The Great Northwest, intitulé « The Winter War ».

 

La partie commence donc à Crimson Bay, Oregon, État faisant partie du « Great Northwest » (et de l’Union), mais la ville portuaire de Gamblin’ Joe Wallace se trouve au sud de ce territoire, à la lisière de la Californie, ou de ce qu’il en reste depuis le grand tremblement de terre. Les hivers n’y sont donc pas aussi rigoureux que davantage au nord. De toute façon, j’ai situé le point de départ du scénario en automne – et plus précisément en automne 1880, dans l’optique de The Great Northwest et contre celle de Stone Cold Dead. Cela implique un changement notable par rapport à la campagne de création française : la guerre de Sécession a « pris fin », même s’il serait plus exact de parler d’interruption – un cessez-le-feu a été conclu entre l’Union et la Confédération, mais les tensions sont toujours vives, et le massacre pourrait reprendre du jour au lendemain. Ce cadre temporel différent a son importance concernant Crimson Bay, dans la mesure où la fortune de la ville repose sur l’usine de munitions de Gamblin’ Joe Wallace : pour le maire, ce cessez-le-feu est une très mauvaise nouvelle, qui affecte lourdement son carnet de commandes (l’Union étant son principal client). D’où ses tentatives pour trouver d’autres sources de richesse et assurer la pérennité de sa ville – que ce soit via le grand tournoi de poker qu’il organise dès le début de la partie à fins promotionnelles, ou en réfléchissant à la place de Crimson Bay dans les grands réseaux ferrés, autant dire dans la guerre opposant les Barons du Rail

 

LE GANG

 

Les PJ ont été créés par les joueurs en séance collective (via Roll20 et TeamSpeak, nous jouons en virtuel). Je vais me contenter d’un résumé très lapidaire – le cas échéant, je verrai ultérieurement s’il faudra en dire davantage.

 

Beatrice « Tricksy » Myers est une huckster. Elle a été élevée par ses parents musiciens dans un bordel, avec Danny et Rafaela, sans être elle-même prostituée. Toutefois, il y a quelques années de cela, elle a connu un terrible traumatisme en Oklahoma, suite à une attaque du Coyote qui l’avait contrainte à se retrouver enfermée dans un fort où l’on a abusé d’elle. Cette dramatique expérience lui a en même temps révélé tout son potentiel magique. Mais elle en est aussi ressortie un peu fêlée : elle est convaincue que les Barons du Rail implantent des sortes de « puces », comme elle les appelle, dans la tête des gens, pour les contrôler…

 

Danny, ou « La Chope », a un profil de bagarreur. Lui aussi a été élevé dans le même bordel que Beatrice et Rafaela, et sa stature en fait un videur de choix. Depuis, toutefois, ce brave homme a beaucoup bourlingué, cherchant du travail au petit bonheur la chance un peu partout dans l’Ouest étrange ; homme à tout faire, il a tout fait. Mais il est aussi porté sur la boisson, et totalement illettré. En début de partie, il est séparé des autres PJ.

 

Nicholas D. Wolfhound, « Trinité », ne passe pas inaperçu, dans son costume de prêtre rapiécé – surtout parce qu’il traîne toujours derrière lui une grande et lourde croix, Christina… dans laquelle il dissimule ses armes, avec lesquelles il entretient une relation fusionnelle – le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ! Car Nicholas, s’il cite, plus ou moins bien, la Bible en permanence, n’est pas le pasteur qu’il prétend, mais un redoutable pistolero. Ses motivations sont mystérieuses – mais il a bien une Némésis, une sorte de chaman indien aux pouvoirs terrifiants : un jour où l’autre, il faudra bien qu’un des deux tue l’autre.

 

Rafaela Venegas de la Tore est une élue… mais depuis assez peu de temps. Elle a été élevée dans le même bordel que Beatrice et Danny, mais sa mère, une prostituée, a tout fait pour qu’elle ne connaisse pas le même sort – quitte à user d’une ruse déconcertante, en faisant passer sa fille pour un garçon. « Rafie », plus tard, a été engagée en tant que « valet » au service des Woodington, et plus particulièrement de Warren, qui avait grand besoin de ce qu’on s’occupe de lui, tâche à laquelle elle s’est attelée avec une maniaquerie caractéristique. Les deux ont finalement noué des liens particuliers… mais surtout après qu’une expérience du jeune savant (Rafie l’assistant également dans ce domaine) a mal tourné : la jeune femme n’a plus jamais été la même depuis l’explosion – elle a désormais des visions de la Vierge de Guadalupe, qui guide ses pas, la conduisant là où ses Miracles sont requis. Warren s’est attaché à ses pas, rongé par la culpabilité – pour lui, ces « visions » résultent d’un traumatisme lié à l’explosion… Pourtant, Rafie est véritablement une élue – pour qui le combat n’est jamais une solution.

 

Warren Woodington a un profil de savant fou. Issu d’une bonne famille de l’Est, le jeune homme n’est guère pragmatique, ni très à l’aise en société – l’assistance de Rafie était doublement bienvenue à cet égard. Mais c’est un scientifique brillant – et totalement irresponsable. Ses expériences autour de la roche fantôme, dans bien des champs différents, ont suscité des résultats divers, parfois très enthousiasmants – et au moins une grosse explosion, dont Rafie et lui-même ne sont sortis vivants que… par miracle ? Mais, si l’élue y a acquis la confiance de la Vierge de Guadalupe, Warren, lui, a depuis une relation étrange avec les deux bras mécaniques de son harnais dorsal, qu’il appelle Roselyne et Hippolyte ; il leur parle… et, des fois, il a l’impression qu’ils prennent des initiatives d’eux-mêmes !

 

Allez, c’est parti…

 

I : L’ARRIVÉE À CRIMSON BAY

 

[I-1 : Rafaela, Beatrice : Gamblin’ Joe Wallace] Au fil de leurs pérégrinations, les PJ ont tous entendu parler de la ville de Crimson Bay – pour des raisons éventuellement variées, c’est l’endroit dont on parle. Partout. Il ne fallait plus grand-chose, dès lors, pour les inciter à s’y rendre – une vision de Rafie, indiquant qu’il y avait là-bas quelque chose de très, très louche à prendre en compte, sans plus de précisions (elle a déjà eu ce genre de visions, qui se sont toujours avérées fondées par le passé), ou le désir de Beatrice de se renflouer à l’occasion du grand tournoi de poker organisé par le maire de la ville, Gamblin’ Joe Wallace, avec une récompense hors du commun (même si elle n’a même pas de quoi s’inscrire !), ont achevé de les convaincre qu’il fallait s’y rendre.

 

[I-2 : Rafaela, Warren, Nicholas, Beatrice : Danny] Le voyage prend du temps, mais le groupe (hors Danny, qui n’est pas encore entré en scène), habitué à ce genre de périples parfois très longs, dispose d’une sorte de petite diligence, très simple, que Rafie conduit, et qui abrite Warren et Nicholas (lequel se considère endetté à l’égard du savant fou et de l’élue) ; Beatrice a son propre cheval (ainsi que Danny de son côté).

 

[I-3 : Warren] À l’approche de la ville, le tableau que leurs interlocuteurs avaient fait aux personnages se confirme en tous points. La ville est relativement petite (entre 700 et 1000 habitants à vue de nez), et visiblement très récente, la ville-champignon typique, mais remarquablement active et très bien équipée. L’usine de munitions, à l’extérieur de la ville, au nord, attire l’attention de Warren, qui remarque aussi qu’une autre fumée s’élève cette fois de la ville même, vers le nord-est, évoquant une autre usine de bonne taille. Les rues – ou en tout cas la rue principale – sont bondées, avec un trafic important de piétons, de cavaliers et de véhicules, tout particulièrement ceux qui font la navette entre l’usine de munitions, la gare et le port, un peu excentré à l’ouest.

 

[I-4 : Rafaela : Tom Jenkins ; Gamblin’ Joe Wallace, les Jansen] Il leur faut s’installer, avant toute chose – même si Beatrice, au fait de la réputation de « paternalisme » de Gamblin’ Joe Wallace, qui aime rencontrer en personne les nouveaux venus dans sa ville, a hâte d’aller à sa rencontre, ce qu’il lui faudra de toute façon faire pour s’inscrire au tournoi de poker, qui doit débuter dans une dizaine de jours. Les personnages suivent les indications des passants, et se rendent à l’atelier (conséquent) du maréchal-ferrant Tom Jenkins, pour y laisser diligence et chevaux en de bonnes mains. Un gamin qui fait office d’apprenti renseigne les PJ sur les possibilités de logement – mais en recommandant tout particulièrement (il y a de toute évidence un intérêt…) le Washington, l’hôtel des Jansen, juste à côté de l’atelier ; le Gold Digger, où aura lieu le tournoi de poker, est également envisageable, mais bien plus cher, et la pension n’intègre pas les repas. Rafie se décide donc (et les autres avec : c’est elle qui gère ce genre de choses) pour le Washington.

II : RETROUVAILLES AU WASHINGTON

 

[II-1 : Beatrice, Rafaela, Danny] Une grosse surprise en pénétrant dans l’hôtel : parmi les clients engloutissant leur déjeuner dans la salle de restaurant, Beatrice et Rafie repèrent un homme… qui ressemble beaucoup à leur copain d’enfance Danny ! Sans vraie certitude cependant – et, toujours très sérieuse, Rafie entend d’abord s’occuper de la réservation des chambres : les éventuelles retrouvailles, ce sera pour plus tard.

 

[II-2 : Danny : Russell Drent] Il s’agit bien de Danny – qui, quant à lui, n’a pas encore fait attention à elles. Il a été attiré en ville par les opportunités de travail, dont une auprès du shérif Russell Drent, il a un entretien de prévu dans l’après-midi ; cela fait quelques jours qu’il est arrivé en ville, où il a déjà tâté le terrain en prenant quelques solides cuites au passage – il avait mis un petit pécule de côté, qu’il entame progressivement, avec une certaine insouciance ; en fait, il est plus en fonds que les autres…

 

[II-3 : Rafaela : Mr Jansen, Danny] Rafie s’occupe donc des chambres – subissant le baratin commercial de Mr Jansen, qui loue notamment la cuisine de son épouse. Rafie essaye cependant de négocier le prix de leur séjour, et l’hôtelier se crispe aussitôt, davantage suspicieux – d’autant qu’il fait davantage attention à ses clients potentiels... et à leur allure parfois bien étrange. Mais Rafaela ne fait pas de manières, réserve trois chambres pour la semaine en pension complète, et paye un acompte conséquent (Danny avait déjà sa chambre en pension complète).

 

[II-4 : Warren : Mr Jansen ; Mr Fong] Warren en profite pour demander à Mr Jansen à quoi correspond cette fumée d’usine qu’il a aperçue en arrivant : ce sont les Chinois ! Non, non, pas une fumerie d’opium, quand même – même s’il y en a… C’est la blanchisserie de Mr Fong – qui, oui, tourne comme une usine, à toute heure du jour ou de la nuit ; faut dire, elle s’occupe des effets de tout le personnel de l’usine de munitions… Mais bon : mieux vaut ne pas traîner par là-bas… C’est chez les Chinois…

 

[II-5 : Beatrice, Rafaela, Danny, Warren, Nicholas] Mais c’est donc l’heure des retrouvailles entre Beatrice, Rafaela et Danny. C’est Beatrice qui prend l’initiative – en payant d’office une bière à son vieux compagnon, tout éberlué, et qui ne reconnaît d’abord pas sa vieille amie. Mais ça lui revient, et il est ravi ! Et expansif : ses démonstrations de joie attirent les regards interloqués des clients du restaurant… Ils échangent leurs souvenirs – avec une certaine pudeur pour les moments les plus dramatiques. Rafie les rejoint à son tour (elle est très heureuse elle aussi), ainsi que Warren et NicholasBeatrice fait les présentations (et Warren, d’abord sceptique au regard de la mise de Danny, se souviendra très longtemps de la poignée de main virile du bagarreur…).

 

[II-6 : Danny, Beatrice : Mr Jansen ; Tom Jenkins] En quête de travail (Danny a toutefois parlé aux autres de son entretien avec le shérif un peu plus tard), Beatrice, qui avait déjà proposé ses services à Tom Jenkins (sans vrai résultat), offre à Mr Jansen de travailler comme serveuse au Washington – mais l’aubergiste a l’air un peu sceptique (voire sarcastique…) quant à ses qualifications ; mais peut-être, il va en parler à sa femme…

 

[II-7 : Warren, Danny, Nicholas : Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent] Warren s’est posé des questions du même ordre : peut-être pourrait-il offrir ses services d’ingénieur à Gamblin’ Joe Wallace, pour son usine de munitions ? Wallace sera présent lors de l’entretien de Danny avec le shérif Russell Drent, visiblement en quête d’adjoints, au moins à titre temporaire ; que Warren l’accompagne, il en profitera ! Nicholas va se joindre à eux – tout le monde, en fait…

 

[II-8 : Rafaela] Quant à Rafaela, elle songe à faire le tour des barbiers de la ville, elle se débrouille très bien avec des ciseaux…

 

 

 

[II-9 : Danny, Nicholas : Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Mais tous se rendront au Gold Digger pour voir Drent et Wallace ; Danny et Nicholas, dont ce n’est pas forcément dans les habitudes, prennent soin de leur personne, en profitant d’un bon bain et en rectifiant leur mise, avant de se rendre à l’entretien d’embauche, qui sera tout autant la rencontre avec le maire de la ville, lequel apprécie notoirement de pouvoir appeler par leur nom tous ses concitoyens.

 

III : ENTRETIEN D’EMBAUCHE AU GOLD DIGGER

 

[III-1 : Nicholas, Danny] Le Washington est un établissement tout ce qu’il y a de respectable, mais le Gold Digger s’affiche clairement comme constituant la classe au-dessus. Sa luxueuse devanture noire ornée de dorures, à l’anglaise, est pour le moins surprenante, dans une ville pareille. Alors que les PJ sont sur le point de pénétrer à l’intérieur, trois hommes costauds sortent assez précipitamment et l’air mal à l’aise ; ils se dévisagent en chuchotant, et Nicholas comprend leurs paroles : « Pas question de bosser pour ces trois tarés… » Ils ne s’attardent pas. Nicholas, suspicieux, transmet à Rafie, qui transmet à Danny : le job a l’air louche…

 

[III-2 : Nicholas, Danny : Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace] Quand les PJ rentrent dans le saloon, le silence se fait ; il y a foule, et on les dévisage – surtout Nicholas avec sa croix. Mais le regard des PJ est attiré, surtout, par une première table, tout prêt, avec trois chaises de libres : en face, assis, Danny reconnaît le shérif Russell Drent, ainsi que Gamblin’ Joe Wallace, qui reste quant à lui debout, un peu en arrière. À une autre table un peu plus à l’écart sont assis trois hommes de forte carrure… et plus hideux les uns que les autres – en d’autres circonstances, on parlerait d’un air de famille, mais d’une famille lourdement consanguine…

 

[III-3 : Danny, Warren : Russell Drent, Gamblin’ Joe Wallace ; Darius Hellstromme] L’activité reprend bientôt. Danny s’approche de Drent et Wallace, les salue, et prend place devant eux – Wallace l’appelle par son prénom. Il s’enquiert de ses compagnons, leur souhaitant la bienvenue, tout en faisant (comme tout le monde à Crimson Bay) l’éloge de sa ville. Warren identifie aussitôt en lui un homme de la côte Est, mais qui a su s’adapter à l’Ouest ; sans absolument rien de snob, il a quelque chose d’un self-made-man, franc du collier et autoritaire, ouvert aux autres cependant (mais sans doute sévère, s’il a un abord souriant). Cela met le savant fou en confiance, qui se présente comme un ingénieur. La conversation enjouée de Wallace s’adapte aussitôt à son interlocuteur – l’usine, les machines, le réseau ferré… Warren est enchanté ! Qui tend aussitôt son diplôme d’ingénieur au maire. Celui-ci y jette un œil – mais quand la conversation dérive sur les emplois de la roche fantôme, Wallace se montre plus réservé ; il se méfie des Hellstromme et compagnie… mais il n’ira pas contre la marche du progrès ! Cependant, la prospection n'a (pour l'heure ?) rien donné dans la région de Crimson Bay...

 

[III-4 : Nicholas, Rafaela, Beatrice : Gamblin’ Joe Wallace, Russell Drent] Mais Wallace ne peut pas consacrer beaucoup de temps à chacun, il passe à Nicholas, puis Rafie (il semble hésiter à dire « Monsieur » ou « Madame »…), enfin à Beatrice – qu’il détaille, un peu hésitant. Elle prend les devants, et parle aussitôt du tournoi de poker. Drent, jusqu’alors mutique, prend à son tour la parole : « Vous êtes une joueuse professionnelle ? » Il appuie visiblement sur le terme, et la fixe d’une manière assez désagréable…

 

[III-5 : Danny, Rafaela : Russell Drent, les cousins Sannington, Gamblin’ Joe Wallace] Danny s’est assis – d’autres sont-ils intéressés pour ce travail d’adjoint ? Il y a deux autres places… Rafie s’assied à son tour. Les autres se rendent à une table à côté. Drent explique le boulot : le tournoi va attirer beaucoup de monde ; la ville est sûre, et il a déjà des adjoints en nombre, mais il lui faut prendre les devants, car il y a beaucoup de choses à protéger à Crimson Bay. Il offre aux PJ de s’occuper d’une petite affaire qui l’ennuie, mais pour laquelle il ne peut pas se permettre de détacher des effectifs « officiels ». S’ils s’en tirent bien, ils pourront être faits adjoints, au moins le temps du tournoi, éventuellement au-delà si ça leur dit. L’affaire porte sur les cousins Sannington (les trois hommes répugnants, qu’il désigne d’un bref mouvement de la tête) ; des types bizarres… mais importants : ils tiennent le seul grand ranch des environs, et du coup assurent presque à eux seuls l’approvisionnement en viande de Crimson Bay – sinon, il faut passer par la gare ou le port, c’est de suite autre chose… Or ils ont un problème : trois de leurs bêtes sont mortes, dans des circonstances un peu étranges – il s’agit donc d’identifier la raison de ces pertes, et d’y mettre un terme. Wallace intervient : un des intérêts de sa ville, c’est que l’on ne s’attarde pas outre-mesure sur le… passé... des résidents ; à Crimson Bay, tout recommence ! Puis il se retire en arrière à nouveau. La paye est bonne – mais fonction de comment l’affaire sera réglée ; ceci outre la possibilité de devenir adjoints. Danny et Rafie (qui se demande s’il n’y a pas là un lien avec sa vision) acceptent le job. Il est un peu tard, Drent leur suggère de se rendre à la ferme des Sannington le lendemain matin.

 

[III-6 : Rafaela : les cousins Sannington] Rafie seule se rend à la table des cousins Sannington, se présente, et explique le contrat conclu avec le shérif. Ils se consultent, puis : que les enquêteurs se rendent chez eux vers 10 h – après, ils ont des trucs à faire en ville. Leur ferme se situe à l’est – ils la trouveront facilement ; en fait, ils sont sans doute passé non loin en arrivant à Crimson Bay.

 

[III-7 : Danny, Warren, Beatrice, Nicholas] Danny explique aux autres PJ l’affaire ; Warren, même si c’est à titre officieux, offre de les accompagner – Beatrice et Nicholas font de même. Danny leur fait remarquer, perplexe, qu’ils ne seront du coup pas payés, mais bon…

 

 

 

IV : AU SERVICE DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

 

[IV-1 : Rafaela, Nicholas : Gamblin’ Joe Wallace, Denis O’Hara] Rafie et Nicholas considèrent de leur devoir de rendre au plus tôt une petite visite à l’église de Crimson Bay – très récente, et construite à l’initiative de Gamblin’ Joe Wallace, qui considérait qu’il était bien temps que sa ville dispose d’un lieu de culte. Son desservant est le père Denis O’Hara, visiblement très apprécié de ses ouailles – un Irlandais expansif et passablement rougeaud, d’un naturel joyeux et qui ne dit jamais non à un petit verre.

 

[IV-2 : Nicholas : Denis O’Hara ; Gamblin’ Joe Wallace] Des enfants jouent dans un petit parc devant l’église, surveillés par leurs mères qui échangent en même temps des potins. À l’intérieur, la décoration est sobre mais de bon goût. Le père Denis O’Hara les accueille avec un grand sourire – et l’air déjà un peu imbibé. Il accueille ses nouveaux paroissiens avec enthousiasme – donnant de vigoureuses tapes amicales dans le dos de Nicholas. Blagueur, le prêtre demande à ce dernier s’il compte lui prendre « son job », mais ce n’est pas le cas ; toutefois, les deux se livrent à une petite joute de citations bibliques, authentiques, pointues même parfois, mais plus ou moins à propos… Nicholas a tout de même un abord plus sévère : le père O’Hara condamne assurément le péché, mais avec davantage de bonhomie et d’empathie. Il ne cesse de louer par ailleurs le maire Wallace, c’est grâce à lui qu’il y a cette église : « "Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu." Mais ce bon Wallace, c’est ce riche-là ! »

 

[IV-3 : Rafaela : Denis O’Hara ; les cousins Sannington] Sa conversation avec « Rafael » est plus décontractée. Elle évoque les cousins Sannington – le père O’Hara relevant qu’ils ne viennent pas très souvent à ses services, ceux-là… Mais, non, ce n’est pas très charitable de sa part : ce sont surtout des gens qui n’ont pas de chance, au fond… Il ne sait rien de l’affaire concernant leur bétail.

 

[IV-4 : Rafaela, Nicholas ; Denis O’Hara] Rafie s’éloigne alors pour prier. Le père Denis O’Hara comptait aller boire un verre au Gold Digger : « Je suis prêtre, mais je suis aussi irlandais ! » Si le père Nicholas veut l’y accompagner… Ce n’est pas le cas ; plus tard, peut-être. Sinon, eh bien, la maison de Dieu est toujours ouverte à Ses fidèles… Mais avant de se retirer, le père O’Hara ne manque pas de remarquer la croix de Nicholas – lequel s’explique (en l’empêchant d’y toucher) : « Matthieu 10:38 : "Celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n'est pas digne de moi." » Le pasteur de Crimson Bay n’insiste pas : « Je ne vais pas vous accuser d’idolâtrie, on vient à peine de se rencontrer ! » Sur un nouvel éclat de rire et une nouvelle grande tape dans le dos de son « collègue », il quitte l’église, prenant la direction du Gold Digger.

 

[IV-5 : Rafaela, Nicholas : Denis O’Hara] Rafie et Nicholas, laissés seuls dans l’église, échangent leurs impressions : le père O’Hara est peut-être un peu trop dévot concernant le vin de messe… mais il a l’air d’un homme bon ; les enfants qui jouent devant l’église incitent Nicholas à lui accorder la confiance que mérite un bon prêtre. Tous deux prient avec application – pour leurs amis, la ville, le prêtre et son goût pour la boisson.

V : À L’ENSEIGNE DE LA PISSE D’OURS

 

[V-1 : Danny, Beatrice, Warren : Jeff Liston] Pendant ce temps, Danny, qui avait une petite soif, s’est rendu au Red Bear, un bouge davantage dans ses moyens que le Gold Digger, et y a traîné Beatrice et Warren (qui avait un peu lourdement réquisitionné du temps de Wallace, lequel a fini par lui dire d’aller faire un saut à l’usine un de ces jours ; il y est le matin, l’après-midi il gère ses affaires en ville). Le scientifique pied-tendre détonne particulièrement dans cet environnement : mauvaise bière à foison, odeurs qui traînent lourdement, parties de poker nerveuses et qui pourraient dégénérer pour un rien, grands éclats de voix et menaces « pour rire »… ou très sérieuses, coups de poing qui volent sans toujours prêter davantage à conséquence (mais faut voir…), ce genre de choses. Danny apprécie tout particulièrement, c’est son monde, quant à Warren il est venu par curiosité. Beatrice obtient que le patron, Jeff Liston, une montagne, à l’évidence un trappeur (le nom du saloon est éloquent, les nombreux massacres d’ours accrochés aux murs borgnes aussi), lui serve une bière drastiquement coupée à l’eau – une « version fillette »... qui suffira pourtant à le rendre « joyeux » !

 

[V-2 : Beatrice] Beatrice jette un œil aux parties de poker de la table à côté. Quand un joueur est finalement séché, sous les rires gras de ses compères, la huckster offre de prendre sa place – la tricheuse n’en fait pas trop, juste de quoi se renflouer un peu sans trop exciter la suspicion et la colère des autres joueurs ; qu’elle soit une femme n’est probablement pas sans incidence sur leur « calme » relatif – avec un autre, les coups auraient pu voler après quelques mises…

 

[V-3 : Warren, Danny, Beatrice : Rafaela] Warren et Danny font connaissance autour de leurs verres – échangeant leurs souvenirs et impressions, Rafaela constituant un bon prétexte, mais la conversation va bientôt au-delà (« Vraiment, Monsieur Danny ! Votre idée est excellente, de boire de la roche fantôme ! Il faudra nous livrer à cette expérience ! ») ; de temps à autre, Beatrice, depuis la table à côté, glisse un mot dans leur conversation – dont quelques remarques qui mettent les autres joueurs de poker un peu mal à l’aise, sur « les puces qui déconnent dans le cerveau des gens, et qui les font déconner »… Ce qui expliquerait le comportement « religieux » de Rafie ! Danny est vite largué par les délires des deux autres…

 

[V-4 : Warren, Danny, Beatrice : Jeff Liston] D’autant plus quand Warren lui présente Roselyne et Hippolyte (Danny croyait d’abord que Warren désignait ainsi ses parents). Quand le savant fou libère les bras mécaniques de son harnais, on le regarde très bizarrement dans tout le bouge – Liston ne le quitte dès lors plus de l’œil… Mais Beatrice calme le jeu : ce ne sont que des outils, rien à craindre. « Ce n’est qu’un cyclo-désassembleur d’intégrité structurelle », ajoute Warren pour rassurer tout le monde – ce qui ne rassure personne. Il est décidément très joyeux…

 

[V-5 : Danny : Shane Aterton, Jeff Liston] Entre alors dans le bar un type qui attire à nouveau sur lui tous les regards : c’est Shane Aterton, un adjoint du shérif, accompagné de deux subalternes ; Danny ne le sent pas depuis la première fois qu’il l’a vu… Aterton, avec son sourire de cheval caractéristique, salue Jeff Liston, qui n’a pas exactement l’air enchanté de le voir dans son saloon, mais le traite comme le client qu’il est. Les trois hommes s’installent à une table, en en faisant dégager le précédent occupant, complètement bourré et ensommeillé, qu’ils balancent dans la rue.

 

[V-6 : Warren, Danny : Shane Aterton] Warren a de toute façon d’autres préoccupations : il propose à Danny de faire un bras de fer avec Roselyne ! Le bagarreur croyait d’abord que « le moustique » se proposait lui-même pour un bras de fer, ce qui l’a fait exploser de rire. Sa machine, alors ? Mais il va le casser, son joujou ! Warren en doute : il est en acier fantôme… mais cela, personne en dehors de lui ne le sait, et il le garde pour lui. Sauf que Danny, qui a une sacrée expérience en la matière, prend Roselyne de vitesse et l’emporte en une seconde ! Le bagarreur est hilare, et Warren stupéfait… Pas de dégâts, cependant. L’assistance, incluant Aterton, n’a pas bien compris ce qui s’est passé…

 

[V-7 : Nicholas, Rafaela] Nicholas et Rafie les rejoignent – le premier attirant comme toujours l’attention ; mais, finalement, dans un endroit pareil, la robe de prêtre détonne sans doute, mais les gens sont venus pour boire, jouer et se battre – le reste, c’est pas leurs oignons. Mais les nouveaux venus sermonnent les buveurs – ils ont à faire le lendemain, il est bien temps de rentrer au Washington

 

[V-8 : Danny, Warren, Rafaela] Danny encaisse l’alcool, bien sûr ; mais pas Warren, même sa bière coupée… Il tangue dans les rues – et s’effondre bientôt pour vomir tout son saoul. Après quoi ils vont tous se coucher (Rafaela prenant tout de même le temps de rattraper la tenue de Warren).

 

VI : ENQUÊTE AU RANCH DES COUSINS SANNINGTON

 

[VI-1 : Nicholas : les cousins Sannington] Le lendemain, à l’heure prévue, et après s’être soigneusement préparé, les PJ se rendent au ranch des cousins Sannington, à quelques miles à l’est de la ville. La région est assez vallonnée, avec de nombreux bosquets – pas encore les grandes forêts typiques du Grand Nord-Ouest, mais c’est tout de même assez boisé. Un grillage sommaire entoure la propriété. Nicholas, en chemin, évalue le passage sur cette route : pas grand-chose à noter, simplement des traces de roues, toujours les mêmes. Au cœur du ranch, la maison des cousins Sannington ne paye pas de mine – elle paraît même petite, en comparaison avec l’immense grange, même très mal entretenue, qui se trouve à côté. Une charrette est prête à partir, dans la cour devant le logis – en mauvais état elle aussi, visiblement celle des cousins Sannington eux-mêmes, qui ont donc à faire en ville : elle correspond aux traces relevées par Nicholas. Personne ne sort pour les accueillir.

 

[VI-2 : Rafaela, Danny : les cousins Sannington] Rafie descend de la diligence, suivie par Danny, et va toquer à la porte de la ferme des cousins Sannington. L’un d’entre eux leur ouvre – impossible de dire lequel. Il explique, un peu laborieusement, que les cadavres des trois bêtes sont dans la grange, tout au fond. Ils doivent se rendre à Crimson Bay – que les PJ règlent le problème en leur absence. « Chuck, Bobby, on y va ! » Les deux autres suivent le premier (impossible de les différencier), ils montent tous à bord de leur charrette (sans chargement notable), et s’en vont sans un mot de plus – Rafie a à peine le temps de leur demander où ils ont trouvé les carcasses ; on lui donne des indications plus ou moins précises, dans les pâturages – ce sont trois endroits différents.

 

[VI-3 : Danny, Nicholas, Rafaela, Beatrice : les cousins Sannington] Danny s’est déjà dirigé vers la grange : pas besoin de voir les cadavres à l’intérieur, ça empeste. Warren n’a pas l’estomac assez solide pour affronter l’odeur, il préfère rester à l’extérieur. La grange est dans un état déplorable – les cousins Sannington sont censés y abriter leurs bêtes, par temps de pluie par exemple, mais ça n’est sans doute pas très efficace. Nicholas s’étonne en passant du peu de matériel qui y est entreposé – notamment au regard de la question de l’abattage des bêtes, puisque les Sannington sont supposés approvisionner Crimson Bay en viande : rien de la sorte ici ; ce qui intrigue également Rafie. Nicholas relève aussi que certains box, vides, sont visiblement destinés à accueillir des chevaux, ainsi qu’en témoignent les empreintes de fer, mais au nombre de cinq ou six – or la charrette des Sannington est un attelage à deux chevaux seulement.

 

[VI-4 : Nicholas, Beatrice] Il n’y a pas de bêtes (vivantes) à l’intérieur, mais il y a bien trois carcasses – récentes, mais ça pue quand même la charogne. Nicholas examine les dépouilles, sans spécialement les manipuler. Les trois bêtes ont toutes un grand trou, de la taille d’un poing, au niveau du ventre. Beatrice touche une des bêtes – faisant appel à son Pouvoir de Pressentiment. Elle n’en obtient qu’une vision presque abstraite, d’une vache isolée, qui commence à tanguer – puis une grande explosion se produit au niveau de son ventre – c’est clairement quelque chose qui sort de l’intérieur du corps ; Tricksy l’explique à ses camarades, et Nicholas est en mesure de le confirmer.

 

[VI-5 : Rafaela] Rafie sort de la grange, en quête d’une bête vivante. Elle veut faire appel à un Miracle d’Ami des bêtes – c’est plutôt destiné à contrôler les animaux, pas à « parler » avec eux, mais Rafie obtient tout de même, en étudiant les réactions de la vache, une direction approximative où elle refuse instinctivement de se rendre, du côté d’un bosquet situé au sud de la propriété. Elle le signale aux autres, et ils partent ensemble dans cette direction.

 

[VI-6 : Danny, Beatrice, Rafaela : les cousins Sannington] Danny, déjà étonné par ce que venait de faire Beatrice, ne comprend absolument rien à ce qu’a fait son autre vieille copine Rafaela… Elles ont changé... Mais il a relevé quelque chose qui a échappé aux autres – en raison de son expérience passée de cow-boy : les bêtes des Sannington portent des marques différentes… Tout indique que ce bétail, au moins en partie, a été volé.

 

À suivre…

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L'Appel de Cthulhu, de Lovecraft et Baranger

Publié le par Nébal

L'Appel de Cthulhu, de Lovecraft et Baranger

LOVECRAFT (Howard Phillips) et BARANGER (François), L’Appel de Cthulhu, [The Call of Cthulhu], une nouvelle de H.P. Lovecraft, illustrations de François Baranger, traduction [de l’anglais (États-Unis)] de Maxime Le Dain, préface de John Howe, Paris, Bragelonne, coll. Les Récits de Howard Phillips Lovecraft illustrés par François Baranger, [1926, 1928, 2012] 2017, [64 p.]

LE GRAND LOVECRAFT ILLUSTRÉ

 

Comme une confirmation (parue un peu avant) du contenu de Lovecraft au prisme de l’image : François Baranger, illustrateur qui avait peut-être surtout fait parler de lui (très diversement) en science-fictionnie pour son gros roman Dominium Mundi, a livré il y a peu une superbe interprétation de la plus célèbre des nouvelles du gentleman de Providence, « L’Appel de Cthulhu ».

 

Globalement, je ne suis pas très « beaux livres ». J’en ai peu dans ma bibliothèque, et rares sont les textes pour lesquels je suis près à débourser un peu plus de sous pour en acquérir une version joliment illustrée. Il y a bien quelques exceptions, et, clairement, au premier chef, Tolkien – ce qui entre en résonnance avec le présent volume, puisqu’il est préfacé par John Howe, un des plus fameux illustrateurs du philologue oxonien (avec Alan Lee et quelques autres, comme peut-être Ted Nasmith, dont j’avais apprécié Le Silmarillion). Tout récemment, par ailleurs, même si ça n’a pas été l’élément déterminant de mon implication dans le financement participatif, j’ai pu apprécier, avec un ravissement certain, les très beaux livres de « l’intégrale » de Clark Ashton Smith chez Mnémos, tandis qu’au format « beau livre » le Gotland de Nicolas Fructus et Thomas Day avait indéniablement de la gueule (sans même parler, un peu plus ancien mais toujours par Nicolas Fructus, de Kadath).

 

Mais justement, puisque je tourne visiblement autour : si j’ai lu et relu Lovecraft, je n’ai pas forcément eu le réflexe de le faire dans des éditions illustrées. Non que j’adhère à la thèse souvent avancée, et un peu trop légèrement à mon sens, de l’impossibilité supposée de représenter Lovecraft (thèse qui revient ici dans la préface de John Howe, bizarrement) : une nouvelle comme « L’Appel de Cthulhu », à vrai dire, incite à la représentation, même si elle a bel et bien un caractère de défi – simplement, pas tant au regard du thème de « l’indicible », ça se joue à un autre niveau. C’est seulement que ce que j’avais pu voir jusqu’à présent était plus (Breccia, Druillet…) ou moins enthousiasmant (en faisant la part des adaptations, car ce n'est certes pas tout à fait la même chose).

 

L’acquisition de cette version illustrée de L’Appel de Cthulhu n’avait donc rien d’une certitude fanique, me concernant – d’autant que, prompt à la dépense « au poids », réflexe certes idiot, je ne suis pas vraiment porté à mettre 25 € dans une nouvelle déjà lue. Ce prix, pourtant, n’a à l’évidence rien d’une escroquerie en l'espèce, je suppose même qu’on peut le trouver plutôt généreux, au regard du magnifique objet-livre, enrobé d’une belle jaquette. Car le travail accompli est admirable – et feuilleter un tantinet l’ouvrage incite déjà à la compulsion d’achat. Son format démesuré (je ne m’attendais pas à ça, ça a été une grosse surprise) y participe aussi – de manière très appropriée, puisque la démesure est sans doute au cœur du propos.

 

UNE NOUVELLE TOUJOURS AUSSI FHTAGN

 

Cette chronique, pour l’essentiel, va concerner le travail d’illustration effectué par François Baranger. J’ai régulièrement eu l’occasion de dire quelques mots de la nouvelle « L’Appel de Cthulhu » (le plus récemment, c’était dans ma bibliographie raisonnée en vingt-cinq titres figurant dans Lovecraft : au cœur du cauchemar), et ne me sens pas forcément d’y revenir une fois de plus, du moins pas maintenant.

 

Cela ne m’a pas empêché de relire cette nouvelle (ici dans la traduction de Maxime Le Dain). Oui, encore une fois. Et le bilan demeure : cette nouvelle est toujours aussi fhtagn ! Elle fait partie de ces rares textes que je peux lire et relire sans me lasser – mieux, que je trouve encore meilleurs à chaque relecture. C’est un immense chef-d’œuvre, d’une richesse admirable.

 

Ce qui n’exclut pas des aspects éventuellement critiquables : outre la question du racisme (j’y reviendrai brièvement, mais c’est bel et bien, des « grands textes » de Lovecraft, un de ceux où ce fâcheux trait de l’auteur s’exprime le plus ouvertement, sans aller jusqu’au « Cauchemar d’Innsmouth »), et celle encore plus bateau de son hyperadjectivite cyclopéenne et impie, je n’ai pu m’empêcher de vaguement pouffer au regard d’un procédé que j’avais certes déjà remarqué, hein, mais sur lequel je me suis davantage penché à l’occasion de cette relecture : la tendance du narrateur à dire « il ne faut surtout pas parler de tout ça, je n’aurais jamais dû le lire, je ne dois pas l’écrire, personne ne doit le faire, ne me lisez pas, je vais détruire ce manuscrit », etc., justement en écrivant ce rapport… Ce qui se retrouve ailleurs dans la bibliographie lovecraftienne (je suppose qu’on pourrait parler des Montagnes Hallucinées, où c’est peut-être un peu plus subtil), et constitue probablement un avatar, tout de même plus acceptable, de la pratique du journal intime rempli jusqu’à la toute dernière minute, quitte à coucher sur le papier ses délires terminaux avec une ponctuation malmenée (si je me souviens bien, Frank Belknap Long va plus loin encore dans « Les Chiens de Tindalos », avec son narrateur qui écrit son hurlement de terreur – une anticipation bien risible du « Castle of Aaaaarrrrrrggghhh » des Monty-Python…).

 

Mais c’est un détail. L’essentiel, c’est que cette nouvelle demeure toujours aussi forte, et unique, relecture après relecture, et qu’elle y gagne même toujours en intérêt. C’est ce qui fait les chefs-d’œuvre.

 

(Oh, en parlant de « détails », mais là c’est la mise en page qui est concernée : je renâcle souvent à la lecture en grand voire très grand format ; même le jeu de rôle, où c’est pratique courante, me pose des difficultés à cet égard – trop de texte en une seule page, avec des colonnes, je trouve souvent ça fatiguant, sans être en mesure de dire pourquoi… Mais ça n’a pas du tout été le cas ici : au-delà du plaisir des yeux tenant à la qualité des illustrations, la mise en page a su demeurer équilibrée pour que la lecture suive un rythme continu, très adapté à la progression des images, et très agréable en tant que tel. Je note aussi le jeu bien vu de l’article de journal représenté tel quel au tout début de la troisième partie de la nouvelle.)

 

AUTOUR DE LA NOUVELLE

 

Rapidement, mentionnons qu’il y a une sorte de très bref paratexte. Et tout d’abord une préface de John Howe, donc, un des plus fameux illustrateurs de Tolkien, notamment, et à vrai dire une star en son domaine – je suppose que François Baranger a dû frétiller, et il y avait de quoi, en obtenant pareil parrainage.

 

Ceci étant, le contenu même de cette préface est inégalement pertinent – John Howe semblant même avancer que Lovecraft n’a été que « peu » illustré. Ce qui est absurde : il l’a été énormément ! Mais rarement « bien »… Je vous renvoie à Lovecraft au prisme de l’image, une fois de plus – entre autres ; les amateurs de BD pourront aussi jeter un œil au Guide des comics lovecraftiens de Patrice Allart, par exemple.

 

Ceci étant, ce qui m’a le plus déstabilisé dans cette préface, même si vous pourrez trouver ça mesquin de ma part, c’est cette très déconcertante note de bas de page (de celles qui sont fatales, ça arrive…) expliquant que « L’Horreur surnaturelle dans la littérature », texte de 1927, est « non traduit en français »… Il existe à ma connaissance trois traductions françaises différentes d’Épouvante et surnaturel en littérature. Aheum. Bon, ce manque de sérieux ne semble pas affecter le reste du bouquin. Mais qui a commis cette note ? Je doute que le traducteur de la nouvelle, Maxime Le Dain, ait pu faire pareille bourde, il semble connaître sa matière… Bon, ça n’a rien de grave, mais voilà, quoi.

 

En parlant de notes : l’ouvrage se conclut sur une « Note de l’éditeur », un bref paragraphe un peu embarrassé portant sur le racisme de Lovecraft. Quand j’ai vu ça, j’ai d’abord haussé un sourcil, mais, au fond, ça n’a rien de bien problématique. À vrai dire, cette note a peut-être davantage de quoi faire hausser les sourcils dans ses protestations (relevant à mes yeux de l’évidence) de ce que l’on peut et doit toujours lire Lovecraft dans un monde où le racisme navrant de l’auteur jure et pas qu’un peu, que dans le constat un peu désabusé (et indéniable) de ce racisme. Mais OK. Si l’on y tient, ça me va. Peut-être même cela sera-t-il profitable à certains lecteurs, les novices surtout.

 

Au moins, ce n’est pas cette abomination, entrevue il y a quelque temps de cela sur Internet, d’un guignol américain ayant publié une édition de « The Call of Cthulhu » expurgée de son vocabulaire tendancieux – un délire puritain très américain, « F-word » et compagnie (enfin, plutôt « N-word », ici…), mais, surtout, une consternante démonstration de bêtise : ledit guignol croit-il vraiment que c’est le lexique de Lovecraft qui pose problème, au regard de la question de son racisme ? Tout particulièrement dans une nouvelle telle que « L’Appel de Cthulhu » ?! Ça, ça me sidère et ça m’énerve, ce révisionnisme idiot : on ne récrit pas, bordel. Qui plus est de manière aussi stupide. Heureusement, la « Note de l’éditeur », ici, ne va pas du tout dans ce sens – en fait, qu’elle se « cache » un peu en toute dernière page du volume m’a presque fait sourire, eh…

VOIR LA DÉMESURE

 

Mais venons-en à l’essentiel : les illustrations de François Baranger.

 

Le choix d’une nouvelle telle que « L’Appel de Cthulhu » a ses conséquences, au regard des principes d’illustration. Bien loin des textes qui mettent le plus en avant le concept d’indicible, comme « La Couleur tombée du ciel » ou, dans un autre registre, « La Musique d’Erich Zann », ou de ceux qui usent de divers procédés pour « cacher » le monstrueux, comme « Celui qui hantait les ténèbres », « L’Appel de Cthulhu » fait partie de ces récits (avec également, je suppose, d’autres choses comme Les Montagnes Hallucinées ou « Dans l’abîme du temps ») où Lovecraft montre, sans ambiguïtés. Ce n’est pas un hasard s’il y a tant de représentations picturales de Cthulhu lui-même (incomparablement plus que de tout autre Grand Ancien), et cela ne doit pas uniquement, je crois, à la célébrité de la nouvelle, envisagée de manière « abstraite » : si l’auteur use d’un certain nombre de procédés pour exprimer ce que sa représentation a de déconcertant (par exemple, la description en forme d’inventaire à la Prévert, à la fois dragon et pieuvre, etc., ou « l’anti-description » consistant à dire ce que la chose n’est pas plutôt que ce qu'elle est), il n’en reste pas moins que, dans la nouvelle, et à plusieurs reprises, on voit Cthulhu.

 

On le voit d’abord au travers d’objets d’art le figurant : le bas-relief de Wilcox, la statuette trouvée par Legrasse dans le bayou, celle enfin trouvée à bord du bateau fantôme ; c’est le procédé de l’ekphrasis (je vous renvoie à l'article de Denis Mellier dans le numéro 1044 d'Europe), dont la plus célèbre utilisation, chez Lovecraft, se trouve dans la nouvelle « Le Modèle de Pickman » (nouvelle d’ailleurs contemporaine de « L’Appel de Cthulhu », ce n’est probablement pas un hasard).

 

Mais, à la toute fin de la nouvelle, on voit directement Cthulhu… ou, plus exactement, Johansen et ses hommes le voient directement ; nous, nous ne le voyons qu’au travers du récit de Johansen, tel que le narrateur nous le rapporte – procédé de distanciation courant, et à vrai dire essentiel, dans cette nouvelle (dont l’emploi le plus vertigineux se trouve dans les rapports de Legrasse décrivant le Culte de Cthulhu à partir des informations que lui transmettent les adeptes de Louisiane, comme Castro).

 

Cependant, si Lovecraft nous montre Cthulhu, il insiste au moins dans une égale mesure sur son caractère résolument non humain, aliène. Peut-être pas, toutefois, avec autant d’audace que dans certains textes ultérieurs (« La Couleur tombée du ciel », Les Montagnes Hallucinées, « Dans l’abîme du temps ») : Cthulhu, d’une manière ou d’une autre, demeure largement anthropomorphe. Mais, dans le texte, il se singularise surtout par la démesure – et c’est le parti adopté par François Baranger dans ses illustrations, de manière très pertinente : il se montre ici fidèle à l’esprit de la nouvelle, et peut-être davantage que bien des représentations pourtant jugées « canoniques » de Cthulhu, mais autrement timides au regard des proportions. Le Cthulhu de François Baranger, comme celui de Lovecraft, fait des centaines de mètres de hauteur – et c’est ainsi, classiquement, en comparaison, que ressort l’insignifiance de l’humanité, réduite à la taille insectoïde : l’horreur cosmique peut donc s’exprimer ainsi, même avec une créature qui n’est pas aussi frontalement « inhumaine » que bien d’autres, ultérieures, du bestiaire lovecraftien. En fait, au-delà de Lovecraft, je tends à croire que François Baranger a pu piocher dans les kaijû eiga : une illustration prophétique montre d’ailleurs Cthulhu ravageant une mégalopole, tel un avatar apocalyptique de Godzilla. Pourtant, là encore, même les plus colossaux des kaijû font figure de nains au regard de la démesure de ce Cthulhu-là. Avouons par ailleurs que le très grand format du livre est particulièrement propice à ce genre d’effets d’échelle – le résultat est très convaincant.

 

Mais le caractère non humain de l’ensemble relève aussi d’un autre procédé, à savoir la figuration de R’lyeh – à maints égards bien plus problématique que celle de Cthulhu. Il y a ces « angles étranges » qui défient la description et la représentation. François Baranger, pour rendre cette (ces) dimension(s), a, je crois, eu recours à deux principes de figuration : la démesure, une fois de plus (le monolithe d’abord aperçu par les marins vaut bien Cthulhu lui-même à cet égard), et le choix d’angles de vue incongrus, avec des jeux de perspective déconcertants. Le résultat manque peut-être un peu d’audace, mais pas de pertinence – et produit assurément son effet, même s’il aurait peut-être été possible d’aller plus loin.

 

Notons enfin, corollaire de tout ce qui précède, l’emploi d’une palette connotée, qui privilégie, outre les ombres noires se fondant dans les angles des pages pour laisser de la place à l’écrit, à des teintes bleuâtres ou verdâtres qui conviennent aussi bien à la créature Cthulhu qu’à son environnement océanique, que François Baranger représente déchaîné et intimidant de par sa majesté infinie mais tourmentée, nouvel effet d’échelle achevant de dissoudre l’humanité dans le néant, via quelque maelstrom où plongera nécessairement la risible car minuscule barque où les rares survivants s’entassent dans le vain espoir d’échapper à l’inéluctable.

 

DES GRANDS ANCIENS ET DES HOMMES

 

Vous me direz peut-être que j’ai commencé par la fin, avec Cthulhu, R’lyeh, et l’océan déchaîné. C’est parfaitement exact, mais j’ai mes raisons : c’est là que les illustrations de François Baranger sont les plus saisissantes, et c’est aussi là qu’il s’attarde le plus, en raison d’une mise en page qui associe à chaque « planche » toujours un peu moins de texte, ce qui a pour double conséquence de multiplier les illustrations en modifiant le rythme de lecture, pour coller davantage à l’action. Et c’est très pertinent, très à propos. De la sorte, outre qu’il respecte les effets produits par le texte de Lovecraft, l’illustrateur, à la fois, se fait plaisir et nous fait plaisir…

 

Il se passe bien des choses d’ici-là, cependant – les deux premières parties de la nouvelle ne sont pas aussi spectaculaires que la troisième et dernière (à quelques exceptions près, j'y reviendrai), mais François Baranger ne les néglige bien sûr pas pour autant. Simplement, ces moments du récit mettent davantage l’accent sur les personnages humains, comme de juste. C’est – forcément ? – un peu moins enthousiasmant, car la sidération n'est pas de mise, mais ça demeure très bien fait.

 

Et quelques visions s’avèrent particulièrement saisissantes – je relèverais bien, par exemple, l’artiste hurlant dans son lit à l’asile, dans un dortoir où il souffre seul, un classique du genre, mais qui produit à n’en pas douter son effet, ou, plus inattendu, l’inspecteur Legrasse déboulant dans le congrès des archéologues, attirant les regards dans son costume hard-boiled (chapeau mou, imperméable, cigarette au bec et volutes de fumée) passablement anachronique (cette scène de flashback est supposée avoir lieu en 1908), mais finalement pertinent (et sans doute aussi amusant).

 

Cette scène, par ailleurs, est l’occasion de mentionner que les séquences « humaines » de cette édition illustrée de L’Appel de Cthulhu peuvent faire usage d’une palette de couleurs plus étendue, et comprenant des couleurs plus « chaudes » que les séquences maritimes et cthulhiennes : ici, par exemple, le jaune. Effet de contraste, dès lors, entre les moments « en retrait » où l’action est en pleine lumière, et ceux, comme le dortoir de l’asile, ou telle remise abritant de dangereuses archives, où la nuit, les ombres, les recoins inaccessibles, le froid même, envahissent la page avec un caractère bien autrement menaçant ; ceci dit, les couleurs chaudes du jour produisent nécessairement des ombres, où patientent par exemple quelques « métis » prêts à commettre un sale coup…

 

Mais, en fin de compte, là aussi, la démesure peut être de la partie. Une des scènes les plus fortes de cette version illustrée, mais à vrai dire aussi de la nouvelle « pure », est la cérémonie prétendument « vaudou » dans le bayou de Louisiane, à laquelle Legrasse et ses hommes de la police de la Nouvelle-Orléans entendent mettre un terme. L’action est ici « humaine », donc, mais envisagée par François Baranger avec une certaine distance qui met en valeur l’inquiétante folie païenne du rituel meurtrier. Par ailleurs, la progression des illustrations est là encore en parfaite adéquation avec le rythme du texte, et rapporter ce qu’il en est pourra peut-être en témoigner. Nous voyons d’abord les fourgons de policiers s’enfonçant dans la très menaçante végétation du bayou, tordue, pourtant éclairée par un lointain brasier au centre haut de l'image, brasier que l’on sait plus menaçant encore – illustration efficace, mais au prix éventuellement d’un nouvel anachronisme, qui passe peut-être moins bien que celui précédemment cité (les véhicules, vus de loin certes, me paraissent un peu trop modernes pour 1907 ?) ; ensuite, image plus connotée encore, mais bienvenue, nous voyons les policiers (sans visage du fait de la luminosité réduite) s’enfoncer dans ce qui, à ce stade, relève de la jungle la plus sauvage, percluse d’ombres inquiétantes et même hostiles ; enfin, contraste marqué et saisissant, nous voyons, de loin, et pourtant dans l’intégralité d’une double page heureusement grotesque, le brasier du sacrifice humain dans toute sa splendeur satanique, qui, à nouveau, réduit l’humanité à la plus sordide insignifiance – celle, matérialiste, de la simple viande morte offerte à des dieux qui n’en ont que faire, si même ils existent. C’est très fort, très efficace.  

 

VIVEMENT LA SUITE !

 

Jugement qui vaut donc pour l’ensemble de l’ouvrage. François Baranger a accompli un très beau travail, qui met superbement en valeur le génial texte de Lovecraft. Dans le champ si périlleux de l’illustration lovecraftienne, il a su faire preuve du talent et de la pertinence nécessaires pour se situer d’emblée tout en haut de la pyramide.

 

Or il semblerait que cet Appel de Cthulhu doive être suivre par d’autres titres – il est présenté comme faisant partie, déjà, d’une série ou collection intitulée « Les Récits de Howard Phillips Lovecraft illustrés par François Baranger » (ce qui a le mérite d’être clair). Je suis très emballé à l’idée de voir paraître d’autres volumes dans ce goût-là

 

Ou à vrai dire dans un autre goût tout autant ? Car il y a une multiplicité des registres lovecraftiens. L’Appel de Cthulhu joue donc de la monstration et de la démesure, mais je serais curieux de voir comment François Baranger se débrouillerait avec des textes plus ambigus à cet égard, voire jouant plus ouvertement de l’idée d’indicible – ce qui laisserait aussi du champ pour les récits oniriques des Contrées du Rêve, dans un genre presque diamétralement opposé.

 

Je ne sais pas ce que l’avenir et François Baranger nous réservent – mais je suis curieux, et j’ai un a priori plus que favorable, après l’éclatante réussite de cet Appel de Cthulhu.

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Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson

Publié le par Nébal

Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson

JACKSON (Shirley), Nous avons toujours vécu au château, [We Have Always Lived in the Castle], traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias, Paris, Payot & Rivages, coll. Rivages/Noir, [1962, 2012] 2013, 234 p.

 

SPOILERS éventuels en toute fin de chronique.

MIEUX VAUT TARD…

 

Il était bien temps sans doute que je lise Shirley Jackson, et notamment ce très célébré roman qu’est Nous avons toujours vécu au château, que bien des gens recommandables… eh bien, me recommandaient. En notant toutefois que cette romancière autour de laquelle je tournais depuis bien trop longtemps a connu quelques autres réussites majeures dans les domaines de l’horreur et du mystère, comme le roman Maison hantée, qui a inspiré à Robert Wise sa géniale Maison du diable, ou la nouvelle « La Loterie », qui a semble-t-il déchaîné les passions à l’époque outre-Atlantique.

 

À vrai dire, je n’en savais guère plus – je ne savais même pas si le présent roman relevait du fantastique ou du policier ; certes, il a été publié en « Rivages/Noir », mais ça a également été le cas d’autres œuvres plus ambiguës, voire ouvertement surnaturelles (je serais bien preneur d’une réédition du John Silence d’Algernon Blackwood, moi, au passage, hein). Si, il y avait bien une chose : beaucoup de gens, parlant de ce roman, usaient du terme « gothique », mais dans sa perspective littéraire originelle, même « réactualisée » dans le cadre de la Nouvelle-Angleterre des années 1960 ; ça n’aurait pas déplu à un auteur local cher à mon cœur, je suppose…

 

J’ai donc entamé la lecture de ce roman avec un mélange (explosif ?) d’attentes très élevées et d’innocence virginale (si, si). Mais il a bel et bien sa magie : dès le premier paragraphe, il s’empresse de confirmer certaines attentes, et en même temps malmène certitudes et préconçus avec une jubilation perverse…

 

PAS FIABLE – VRAIMENT PAS FIABLE

 

Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.

 

OK. Pareille entrée en matière nous saute à la gueule, et en braillant : « JE SUIS LA NARRATRICE ET JE NE SUIS PAS FIABLE DU TOUT MAIS ALORS VRAIMENT PAS DU TOUT !!! » Délibérément, bien sûr – le propos est maîtrisé de bout en bout. Reste que cet emploi du procédé du « narrateur non fiable » a justifié, presque systématiquement, que l’on établisse ici une filiation avec Le Tour d’écrou, de Henry James – sans doute, c’est la référence primordiale s’il doit y en avoir une, mais la violence de l’attaque en force me tire aussi bien du côté du Lovecraft du « Monstre sur le seuil », quant à moi. Et j’imagine que, derrière les deux, il pourrait y avoir Poe – le gothique à proprement parler, si jamais, c’est encore au-delà. Et, dans un autre registre, il y a bien sûr aussi Agatha Christie.

 

Il y a quelque chose de brutal, ici – dans un roman par ailleurs subtil –, dont je suppose que l’on peut dériver une clef de lecture : la « révélation » tant attendue (en fait devinée, au moins dans les grandes largeurs, dès ces premières lignes, et c’est pour partie leur fonction) n’est finalement que d’une importance limitée, et l’essentiel est ailleurs.

 

Qu’on ne s’y méprenne pas : Nous avons toujours vécu au château est bien un « roman à mystère », mais il est probablement d’abord un tableau angoissant de la névrose et de la haine – un concentré de malaise, d’autant plus savoureux en bouche qu’il se montre pervers et impitoyable.

 

OSTRACISME VILLAGEOIS

 

Suivons donc notre guide, l’enjouée Mary Katherine, qui se rend au village pour y effectuer les courses de la semaine. C’est une épreuve – et terrible… La jeune femme, avec sa fausse candeur de narratrice, qui n’a cependant rien d’une pudeur, dépeint un monde hostile, un microcosme villageois qui en a après elle et les siens – sur le mode pathétiquement lâche de la moquerie vicieuse à peu de frais, pratiquée par ces ersatz de « petits chefs », qui évacuent leurs frustrations sur les cibles les plus faciles de crainte de s’attirer l’ire d’autres plus à même de se défendre. Un héritage de la cour de récréation, typique de ces petits villages aux mentalités étriquées et bornées, où les réflexes de coqs de la basse-cour tournent aisément à l’exclusion de ce qui ose différer ne serait-ce qu’un tout petit peu – car il faut aller dans le sens du groupe, aucun autre sens n’est concevable : atavisme grégaire.

 

La scène est horriblement gênante – révoltante, même. Shirley Jackson y fait preuve d’une parfaite maîtrise de ses outils, point de vue biaisé et répétitions délibérée des mêmes allusions lourdingues mais qui se croient spirituelles, faux-semblants et non-dits, dans un cruel jeu de dupes qui serre le ventre. Elle sait aussi susciter une certaine empathie, voire sympathie, pour Mary Katherine – même si nous nous méfions d’elle, et peut-être d’autant plus quand, au détour d’un paragraphe, la narratrice exprime son vœu muet que tous ces imbéciles haineux meurent sur-le-champ…

 

COMBIEN DE SUCRES ?

 

Mais l’affaire est intrigante, aussi. Pourquoi tant de haine ? Car c’est bien de haine qu’il s’agit, sous le vernis de plaisanteries pas drôles. Pour l’heure, nous n’en savons encore trop rien, même si quelques indices surnagent de temps à autre : il doit y avoir un problème avec la sœur de Merricat, Constance – une sombre histoire, dans un passé proche… Probablement une histoire d’empoisonnement.

 

Les indices sont distillés au fur et à mesure, très savamment. C’est finalement l’oncle Julian (oui : Merricat mentait en prétendant dès le premier paragraphe que, hors Constance, tous les membres de sa famille étaient décédés…), un vieux gâteux coincé dans son fauteuil roulant sinon son lit, qui, au fil de ses ressassements, auxquels il confère une vertu proprement littéraire, lâche enfin le morceau (de sucre).

 

Les Blackwood étaient une riche famille de la région. Dans ce « château » qui n’en est un que métaphoriquement, disons que c’est une grande, prétentieuse même, bâtisse bourgeoise de Nouvelle-Angleterre, vivait toute une famille étendue. Mais, il y a six ans de cela, un drame s’est produit : quatre membres de la maisonnée sont morts – les parents des deux filles, leur petit-frère et leur tante, soit l’épouse de Julian – qui lui-même n’en a réchappé que de peu, étant dès lors condamné à l’invalidité.

 

L’affaire, on s’en doute, avait fait grand bruit. On a compris qu’il s’agissait d’un empoisonnement à l’arsenic – qui avait été versé dans le sucre. Constance n’ayant pas pris de sucre (et la petite Mary Katherine, douze ans, étant alors punie dans sa chambre), c’est donc la fille aînée des Blackwood qui a été accusée de l’odieux assassinat et parricide, matricide, fratricide (et, euh, tanticide ? Pardon…) : il y a eu un procès, mais impossible de trouver la moindre preuve… Constance, bénéficiant de la présomption d’innocence, a été acquittée.

 

Mais, pour les villageois, il ne fait guère de doutes qu’elle est bien la coupable – que le juge n’en ait pas décidé ainsi n’y change rien, elle a bel et bien commis ce crime abject ! Nous ne savons pas grand-chose des relations des Blackwood avec les villageois avant le drame – mais il a en tout cas servi de défouloir libérateur : les gens du coin haïssent les débris de la famille Blackwood, au premier chef la coupable Constance, mais, par un détournement révélateur, cette haine affecte tout autant les victimes supposées que sont éventuellement Mary Katherine et en tout cas Julian. C’est la famille entière qui est maudite, car perverse – les enfants du coin raillent les participants au drame, serinant toujours la même comptine idiote et cruelle, où Constance offre du thé à sa petite sœur, qui préfère ne pas prendre de sucre…

 

Cette haine bien pratique, en même temps, peut se muer en fascination puérile: gamins et adolescents bravaches se mettent au défit d’approcher la demeure du crime, et, plus singulier encore, quelques bonnes femmes du coin jouent à se faire peur, en allant… prendre le thé chez les Blackwood.

 

Ceci, tout en écoutant le récit sans cesse repris du drame par l’oncle Julian – obsédé par ce qui s’est alors produit, et qui emmagasine les notes, depuis six ans, pour un livre qui ne paraîtra jamais. Aveu du vieux bonhomme : il n’y dira pas la vérité – mieux vaut embellir, en pareil cas, c’est plus intéressant ; ce en quoi il est bien l’oncle de sa nièce Merricat…

UNE UTOPIE RECLUSE

 

Mais ces visites sont exceptionnelles – encore que réglées comme du papier à musique, de même que les courses de Mary Katherine au village, qui obéissent à un rituel bien précis. Car tout est rituel, ici…

 

Mais, pour l’essentiel, les trois Blackwood survivants vivent en reclus. De Résidence – non, pardon… Bref : Mary Katherine est en fait la seule à sortir du « château ». Oncle Julian, invalide, en est physiquement incapable. Constance en est psychiquement incapable : très affectée par le crime, le procès et les accusations portées contre elle, la haine ouverte, enfin, des villageois, mêlée de fascination perverse pour sa personne d’empoisonneuse supposée, elle ne peut pas aller au-delà du jardin où elle fait pousser ses légumes pour la cuisine.

 

Mais tout cela n’a rien de sinistre, n’est-ce pas ? Le château des Blackwood, nous laisse entendre Constance (ou plutôt Mary Katherine ?), a tout d’une utopie, pour elle – même recluse. Ce côté presque carcéral appuie la filiation gothique du roman, et le lecteur, lui, peut à bon droit trouver cela parfaitement sinistre, mais Constance, dans cet environnement qui est le seul qu’elle connaisse, joue à la parfaite femme d’intérieur, qui siffle en travaillant, appréciant la sérénité propre aux ordres immuables et aux terrains connus. Souriante et généreuse, mère-poule à vrai dire, elle s’active en cuisine, et ses soins de tous ordres témoignent de son affection débordante pour sa sœur encore toute gamine (« Petite folle de Merricat… ») et son vieil oncle malade. TOUT VA BIEN.

 

Les connotations de la vieille demeure auront assurément l’occasion d’évoluer d’ici à la fin du roman – comme, aux yeux du lecteur, une métaphore qui s’incarnerait dans la pierre et les poutres. Constance n’en témoignera que davantage de ce qu’elle est portée au déni…

 

Mais il s’agit de protéger cette utopie – le château et la parfaite petite famille heureuse qui y vit dans une rassurante routine. C’est l’affaire de Mary Katherine. Parallèlement aux rituels de Constance, cette vie bien ordonnée autour des tâches ménagères toujours exécutées dans les mêmes conditions et selon un emploi du temps agréablement rigide, la fantasque adolescente, entre deux séjours sur la lune, assure la sécurité de la résidence par d’autres rituels, les siens, qui obéissent quant à eux (ou, plus exactement, de manière plus ouverte ?) à une forme de pensée magique. Enterrer quelque chose ici, clouer ce livre-là… Autant de talismans garantissant l’inviolabilité du foyer ! Elle a d’autres techniques tout aussi efficaces, ainsi, cette liste de trois mots : Mélodie – Gloucester – Pégase. Si personne ne les prononce, alors TOUT IRA BIEN. Et comment quelqu’un pourrait-il prononcer trois mots aussi bien choisis, avec tant de soin, tant de ruse ?

 

À vrai dire, Merricat, choisissant ces trois mots, n’est pas vraiment rassurée – et si elle s’y livre avec autant d’attention, c’est justement parce qu’elle devine qu’il va se produire… quelque chose.

 

Quelque chose de fatal à l’heureuse utopie du château.

 

UNE MENACE (DE PLUS)

 

Un jour, quelqu’un toque à la porte. Pas l’une de ces bonnes femmes du village venant chercher dans la demeure Blackwood une excitation supposée épicer leur morne quotidien de quidams, quelqu’un de bien plus inquiétant pour Mary Katherine – le cousin Charles…

 

Issu d’une autre branche des Blackwood, qui avait rompu avec la « château » suite au drame (il n’y a pas que les villageois du coin qui ne veulent pas avoir affaire avec Constance – les barrières sont multiples), le cousin Charles apparaît très tôt comme un sale bonhomme ; ceci étant, c’est Mary Katherine notre narratrice, elle a… un point de vue un peu biaisé ? À l’en croire, et après tout nous n’avons pas forcément le choix, Charles rompt très vite la rassurante routine du château en cherchant à s'installer sur place ; pour ce faire, il tente de (re ?) nouer des liens avec Constance, comprenant très bien que la partie était d’emblée mal engagée avec Merricat. Il s’en accommode – et son comportement évolue, toujours plus autoritaire, cruel même, parfois…

 

C'est que Charles a une idée derrière la tête, dans le récit de Mary Katherine : c’est l’or des Blackwood qui l’intéresse – on dit que les défunts avaient accumulé une coquette fortune… Et il faut bien que Constance pioche de l’argent quelque part, pour que Mary Katherine puisse payer les courses… En fait, à ce stade, cette dernière nous avait déjà confié qu’elle avait enterré de l’argent çà et là, pour protéger le manoir.

 

Charles, quoi qu’il en soit, est obsédé par cette fortune. Individu cupide, égoïste et mesquin, il peut tromper Constance, mais pas Mary Katherine.

 

Il en résultera un nouveau drame.

 

Et ce sera la faute de Charles, hein !

 

Pas de Mary Katherine.

 

AMBIGUÏTÉS À LA PELLE

 

On met ici la balise SPOILERS ?

 

Au cas où ?

 

Allez.

 

Bon, le truc de base, vous le savez déjà : c’est bien la petite Mary Katherine, douze ans alors, qui est la responsable de l’empoisonnement – pas le moins du monde Constance… laquelle savait toutefois très bien ce qu’il était depuis le début, si elle ne le confesse que bien tardivement à sa meurtrière de sœur. Le premier paragraphe du roman, aussi ouvertement « non fiable », nous assure peu ou prou cette « révélation », qui n’en est du coup pas une.

 

Et cela n’a rien d’un problème, car l’essentiel se joue sans doute ailleurs – tout en impliquant à nouveau ce procédé primordial de la narratrice non fiable, qui subvertit subtilement toutes les « informations » contenues dans le roman, au point de rendre le lecteur bientôt paranoïaque.

 

Comme dit plus haut, le premier paragraphe du roman s’avère très vite un mensonge sur un point qui n’est probablement pas tout à fait un détail (du moins, c’est ce que je suppose, mais je pars peut-être déjà en vrille) : outre sa sœur Constance, un autre membre de la famille de Merricat a survécu – à savoir l’oncle Julian… qui aurait dû être une victime, du coup. Cette première incohérence incite très vite le lecteur (en tout cas le Nébal) à scruter les détails du récit de Mary Katherine pour la prendre en faute. Et cela peut arriver à plusieurs reprises, très régulièrement en fait.

 

Mais le plus important, dans ce registre qui est effectivement aussi celui du Tour d’écrou, c’est une ambiguïté fondamentale, que le lecteur perçoit mais subit, et qui est à même de l’inciter aux plus déments des fantasmes sur la base de la narration non fiable – éventuellement au point de s’interroger sur la dimension fantastique du récit : Merricat, après tout, ne tarit pas de commentaires sur ses rituels magiques – ou sur son anticipation de la venue de Charles, même si, dans ce dernier cas, nous sommes particulièrement incités à y voir une manipulation narrative (et à deux niveaux, bien sûr, avec Shirley Jackson qui s’amuse derrière Mary Katherine).

 

L’ambiguïté du cas de Julian, par ailleurs, m’a fait envisager un temps la possibilité qu’il soit bel et bien mort – une ambiguïté éventuellement étendue à l’ensemble de la petite famille : ne seraient-ils pas tous morts, en fait, comme dans, mettons, Les Autres, d’Alejandro Amenábar (film fantastique qui emprunte d’ailleurs beaucoup au Tour d’écrou) ? Nous parlons ici d’un roman de l’auteur de Maison hantée… Et le titre même du présent livre nous y incite peut-être.

 

Cette référence en entraîne éventuellement une autre – via le film de Robert Wise, le cas échéant. Et si Merricat était la seule à être restée en vie, qui se serait construit un univers fantasmatique de compagnons survivants pour gérer tel ou tel trauma… quitte à incarner elle-même tous les rôles ? Le roman de Shirley Jackson date de 1962, mais Psychose, de Robert Bloch, était paru en 1959, et avait été adapté par Hitchcock en 1960 – bien évidemment, je ne parle pas ici d’influence, plutôt de quelque chose dans l’air du temps…

 

Vous savez quoi ? Oui, vous le savez – je parle d’autant moins d’une éventuelle influence que toutes ces hypothèses… sont fausses. Nul fantastique ici, au-delà de l’ambiance. Et la psychose façon Norman Bates, à base de trouble de la personnalité multiple, n’est pas non plus de rigueur. Qu’importe : l’ambiguïté reste savoureuse, un bel outil pour captiver le lecteur et l’impliquer dans l’histoire – et, si l’on n’y trouve rien d’aussi excessif que le cas de Norman Bates, les pathologies mentales sont bien au cœur du récit, associées à un malaise permanent.

 

FIGURES DU MALAISE ET DE LA NÉVROSE

 

C’est sans doute ce qui prime, en définitive – cette folie sous-jacente, qui peut s’exprimer de manière brutale ou insidieuse, mais toujours au prisme du malaise. Cette « petite folle de Merricat », à tout prendre, même si elle a pour fonction première de biaiser le récit, et ce en adoptant un comportement, ou du moins un discours, véritablement fou, si tant est que cela veuille dire quelque chose, laisse pourtant du champ pour que s’exprime la souffrance qui caractérise le quotidien de sa sœur Constance depuis l’empoisonnement, et sa faiblesse psychique qui en résulte. L’oncle Julian aussi y passe – dont le traumatisme n’a jamais été évacué, même au fil de ses notes où la catharsis n’opère pas, et peut-être du fait d’une certaine complaisance de sa part à sans cesse revivre le drame. Une vraie famille de dingues.

 

Tous trois, pour se protéger, mettent donc en place des rituels de divers ordres – et d’une efficacité à peu près aussi douteuse les uns que les autres. En fait, ces rituels sont peut-être les plus éloquents témoignages de la douleur qui suinte sous les protestations de bonheur domestique les plus invraisemblables. En tant que tels, ils participent de cet étouffant malaise qui s’exprime à chaque page de Nous avons toujours vécu au château.

 

Mais ce malaise s’exprime aussi au-delà de la psyché torturée de ses protagonistes et des protocoles qu'ils mettent en place pour se défendre – il acquiert une dimension sociale, dans les relations malsaines des survivants Blackwood avec l’extérieur, ce Village sauf erreur anonyme, dont l’abstraction même a quelque chose de menaçant dans ce qu'elle laisse supposer d'universalité.

 

Le roman de Shirley Jackson ne manque pas de scènes terribles, imprégnées d’une tension redoutable autant que captivante – mais les scènes les plus effroyables résident bien dans cette confrontation de deux mondes séparés par une barrière peu ou prou infranchissable, mais pas forcément bien certains de qui l’a construite au juste.

 

Cela peut se faire sur un mode presque humoristique, ainsi dans la scène du thé où Julian décrit par le menu la journée fatidique, six ans plus tôt, à deux voisines qui jouent à se faire peur – la plus forte et/ou perverse n’étant pas celle que l’on croit.

 

Mais cela peut aussi emprunter des atours plus terribles, insupportables même : j’ai déjà évoqué Mary Katherine faisant ses courses dans la communauté hostile et impudique, mais l’incendie du château et le pillage qui s’ensuit sont du même ordre. En fait, les remords exprimés ensuite par les villageois ne rendent cette scène que plus terrible encore – cérémonie païenne à laquelle se livrent des gosses mal élevés, jamais aussi heureux que quand ils cassent en toute impunité les jouets des autres, avec une méchanceté gratuite typique de ces lynchages au nom du bon droit et de la morale.

 

Leur puérilité mesquine vaut bien la cupidité hypocrite du cousin Charles : l’humanité ne sort pas grandie de Nous avons toujours vécu au château. Mary Katherine a beau être l’empoisonneuse, la bêtise haineuse de ces quidams en fait des ersatz de monstres finalement bien plus répugnants dans leur abjecte et insupportable banalité.

 

Ceci, certes, en prenant en compte... que c’est justement l’empoisonneuse qui nous les décrit ainsi.

 

TRÈS FORT

 

Je m’y suis mis bien tard, mais ça valait le coup : Nous avons toujours vécu au château est bien le chef-d’œuvre que l’on dit. Ce récit finalement inclassable, s’il emprunte aux codes de genres mieux déterminés comme le gothique, l’horreur, le fantastique, le policier, le thriller, etc., ce récit disais-je est admirable de tension – chaque page, chaque mot si ça se trouve, est un outil de manipulation d’autant plus pervers que l’on en a conscience et que l’on s’en réjouit. Le malaise qui ruisselle de chaque chapitre y participe également, les deux sont à vrai dire indissociables, et l’effet est imparable.

 

Nous avons toujours vécu au château est un roman très fort, et, je n’en doute pas, très marquant.

 

Il me faudra sans doute poursuivre la découverte de cette autrice – Maison hantée, notamment, sera une étape indispensable (et tant qu’à faire, je reverrais bien La Maison du diable).

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Deathco, vol. 1, d'Atsushi Kaneko

Publié le par Nébal

Deathco, vol. 1, d'Atsushi Kaneko

KANEKO Atsushi, Deathco, vol. 1, [Desuko デスコ], traduction [du japonais par] Aurélien Estager, adaptation graphique [par] Hinoko, [s.l.], Casterman, coll. Sakka, [2014] 2016, [208 p.]

 

Attention, je SPOILE peut-être un tout petit peu, même si rien de bien méchant je crois.

TOUJOURS DES DÉCOUVERTES

 

Mon inculture en matière de mangas demeure consternante, mais j’ose croire que, petit à petit, les choses s’améliorent tout de même – ou sont un peu moins pires ? Lecture après lecture… C’est audacieux de ma part, tant la route est encore longue. Mais l’important, c’est de découvrir des choses – même bien après tout le monde. Il n'est jamais trop tard !

 

Quelques guides, çà et là, s’avèrent cependant précieux – comme l’excellente revue Atom, que j’ai découverte avec le numéro 2. J’avais déjà pioché, dans ce numéro précisément, le nom de Furuya Usamaru, ce qui m’a amené à lire Je voudrais être tué par une lycéenne, expérience pas totalement concluante à mes yeux, néanmoins intéressante.

 

L’auteur suivant, dans ce même numéro, était Kaneko Atsushi – et aussi bien le ton de l’interview que les louanges des critiques et les aperçus de son dessin m’avaient incité à y jeter un œil de plus près. Il aurait peut-être été plus logique de découvrir le bonhomme avec ses séries les plus plébiscitées et « construites », que sont Soil et Wet Moon, mais je me suis laissé séduire par un titre ultérieur, en cours de publication, et s’affichant plus fun, fou et bisseux : Deathco. Premier tome, donc…

 

PUNK, CINÉMA ET BD AMÉRICAINE

 

Quelques mots, peut-être, pour tenter de situer l’auteur – partiellement : je m’en tiens ici à des généralités applicables à Deathco, qui font peut-être moins sens pour d’autres titres, lesquels me demeurent inconnus.

 

Kaneko Atsushi est semble-t-il perçu comme une sorte d’OVNI dans le milieu du manga : il ne s’y intègre pas forcément, et ses références essentielles (ça compte, car on a pu semble-t-il lui reprocher d’être trop référentiel) empruntent à d’autres univers, d’autres cultures le cas échéant.

 

Et tout d’abord, le punk. Car c’est semble-t-il essentiel pour Deathco, même si ça s’était déjà senti dans la première série à succès de Kaneko Atsushi, Bambi. Ceci dit, c’est large, le punk… La musique au sens le plus strict y a sa part, mais aussi l’esthétique qui peut y être accolée – dans son interview du numéro 2 d’Atom, Kaneko Atsushi mentionne aussi bien Johnny Rotten raillant son public nippon que Maruo Suehiro, pour expliquer qu’il a découvert le travail de ce dernier à partir de ses illustrations de pochettes de disques. Le punk, derrière, c’est aussi, en théorie du moins, une forme de pensée (?), un regard sur le monde – emprunt de nihilisme éventuellement puéril, mais s’assumant comme tel, avec une rage destructrice. Et c’est une dimension semble-t-il importante de Deathco, même si cette série précise, ou biaise, la filiation culturelle : son héroïne, la fillette tueuse à gages Deathko, s’affiche dépressive et violente, et arbore un look gothique davantage évocateur des heures sombres de la musique underground des années 80, death rock et compagnie (avec peut-être aussi un peu de Siouxsie, hein, ouf), que des fantasmes de lolita gogoth si prégnants dans le Japon contemporain : Deathko n’est pas une poupée superficielle bêtement érotisée, mais bien une tueuse complètement cintrée – tenez-vous-le pour dit, Messieurs, et allez baver ailleurs.

 

Deuxième aspect : le cinéma. Kaneko Atsushi n’en fait pas mystère : à l’origine, il se voyait bien cinéaste… mais ne s’est pourtant pas engagé dans cette voie, pour des raisons pratiques : redoutant la rigidité du système japonais des studios (même si je suppose que la situation aujourd’hui n’est tout de même pas celle des années 1950 ou 1960), il ne se voyait pas faire l’assistant pendant des années avant de pouvoir tourner ses propres films. Dans son interview, il explique en fait que c’est ce qui l’a amené au manga – un moyen de « tourner ses propres films » tout seul ! Quoi qu’il en soit, son travail graphique est visiblement marqué par des influences cinématographiques, ne serait-ce qu’en termes de cadrage : il cite Kubrick, notamment, et son sens de la perspective. Pourtant, ce sont deux autres réalisateurs américains qu’on lui associe le plus fréquemment – devinez qui ? Ben oui, David Lynch, et Quentin Tarantino… Comme souvent, je le crains, la référence au premier ne veut pas dire grand-chose (dès que c’est « bizarre », on dit que c’est « lynchien »), et la référence au second ne veut rien dire du tout (Kaneko Atsushi a en fait son explication, qui fait sens : ce n’est pas qu’il est influencé par Tarantino, mais par les mêmes films qui influencent Tarantino…). Toutefois, dans le cas de Deathco, on est plus que tenté, du fait de cette esthétique façon « gothique bouffon », de citer un autre réalisateur encore : Tim Burton – rassurez-vous, je parle de l’époque où il avait du talent… Beetlejuice, les deux Batman (probablement surtout le deuxième, qui demeure le meilleur, avec ses freaks en pagaille), L’Étrange Noël de monsieur Jack réalisé par Henry Selick… Yep, il y a bien de tout ça, et de manière très réussie. Avec des meurtres en plus.

 

Enfin, la BD américaine – ou peut-être plus largement non japonaise. Le trait de Kaneko Atsushi ne doit pas forcément beaucoup au manga, ses codes viennent essentiellement d’ailleurs, et surtout de la BD américaine plus ou moins underground. Je suppose qu’un retour à l’envoyeur opère, car il est difficile, devant ces pages soigneusement cadrées et où les aplats de noir jouent un rôle essentiel, de ne pas penser à Frank Miller, et tout d’abord à celui de Sin City – or Miller, c’est notoire, a été influencé par le manga, dont il a aidé à la promotion sur le sol américain. Dans une même veine, on pourrait aussi, je suppose, mentionner Mike Mignola, avec ses formes plus « géométriques » : la brève ouverture en (quelques) couleurs de Deathco me paraît clairement jouer dans ce sens, et avec une réussite marquée. Mais les inspirations de Kaneko Atsushi peuvent aussi être davantage « indé » ; je pense à Charles Burns, notamment – mais bien d’autres noms seraient sans doute à citer, ce que mon inculture m’interdit…

 

Quoi qu’il en soit, tout cela (entendre par-là ces trois influences en même temps, car une ou deux d’entre elles, ce sont des choses que l’on rencontre très fréquemment), tout cela donc explique la place à part qu’occupe Kaneko Atsushi dans le milieu du manga – où il est tantôt célébré pour sa personnalité, tantôt accueilli avec davantage de scepticisme pour toutes ces raisons, et ses tendances citationnelles. Le positif semble tout de même largement l’emporter, et l’auteur a reçu quelques récompenses tout à fait notables, outre qu’il s’est bien exporté. Deathco semble cependant différer d'autres titres tels que Soil ou Wet Moon, avec un côté plus frontal et relâché, mais je ne dispose pas des clefs pour en traiter pertinemment.

 

STRUCTURE ZARB

 

En tout cas, même avec cette dominante fun, ce premier tome de Deathco est… déstabilisant ? Et tout d’abord en raison de sa structure, fondamentalement déséquilibrée. Il comprend six chapitres, d’une trentaine de pages chacun environ (avec un bref prologue en couleurs), mais qui peuvent être divisés en trois ensembles.

 

Le premier est de loin le plus long, puisqu’il comprend quatre de ces six chapitres, sous le titre collectif « Les Reapers ». C’est une longue introduction in media res, qui dévoile petit à petit l’univers, sans vraiment s’attacher aux pas de l’héroïne, même si celle-ci est bien présente et a ses morceaux de bravoure – cependant, à ce stade, elle peut encore faire l’effet d’un personnage parmi tant d’autres... Beaucoup, beaucoup d’autres, et c’est bien le propos.

 

Le chapitre cinq est intitulé « Le Château », et fonctionne comme une sorte d’interlude – en même temps, c’est seulement ici que nous pouvons approcher un peu Deathko et appréhender un chouïa sa psychologie torturée. Pourtant, même dans ce contexte, elle apparaît presque secondaire, le chapitre mettant au moins autant l'accent sur… euh… son « colocataire » obèse ? [EDIT : « sa », pas « son »... Les tomes 2 et 3 éclairent par ailleurs leur relation, et, en fait de « colocataire », c'est de propriétaire et d'employeur qu'il s'agit...]

 

Enfin, le chapitre six, « Croisières de rêve »… est une ouverture sur le tome 2 : le premier épisode, isolé par la publication, d’un nouvel arc – autant dire une nouvelle tuerie ; et on s’attarde clairement ici (mais à vrai dire comme au début des « Reapers ») sur les personnages de salauds dont on suppose qu’ils seront les prochaines victimes de Deathko… laquelle n’apparaît qu’à peine, en tout fin d’épisode.

 

Une structure… « particulière », donc. Et, dois-je dire, un peu frustrante : arrivé au bout de ce premier tome, on n’en sait finalement pas beaucoup sur Deathko ; davantage sur la Guilde, mais sur un mode in media res, donc, qui exclut les tunnels explicatifs (ça, c’est pas plus mal – pour le coup, c’est long, mais vraiment bien pensé). Quant au dernier épisode, il donne l’impression d’un teaser, peut-être…

 

Pour dire les choses : à ma première lecture, j’étais trop frustré par cette structure déséquilibrée pour pouvoir prétendre avoir été accroché, et je doutais franchement de poursuivre l’expérience. Mais, quelque temps plus tard, je me suis dit que relire la chose avec plus de distance pourrait être profitable – et, oui, sans doute, car j’ai été bien davantage convaincu ; par le dessin et par l’ambiance, surtout – les vrais atouts d’une bande dessinée dont le scénario et les dialogues sont pour l’heure un peu en retrait (même si pas au point des deux premiers tomes de One-Punch Man, dans un genre qui certes n’a à peu près rien à voir).

LE CARNAVAL DES TUEURS

 

La longue introduction des « Reapers » se déroule dans une riche propriété, lourdement gardée par un régiment entier ou deux ou trois de types plus que louches. Ils sont aux ordres d’un certain Sannomiya, un yakuza particulièrement arriviste et sans scrupules, qui envoie chier le prétendu « code de l’honneur » qu’un vieux truand du nom d’Umegaoka prétend lui imposer, en jouant du privilège supposé de son aînesse. Sannomiya est un connard avec du sang sur les mains (beaucoup, et ailleurs sans doute aussi), mais il a au moins pour lui de ne pas être un hypocrite – il est un malfrat façon Combat sans code d’honneur et Le Cimetière de la morale, actualisés pour notre époque qui se cogne plus que jamais de ce genre de mythes invraisemblables au travers desquels de vulgaires criminels prétendaient jouer aux samouraïs.

 

Toutefois, avant de (faire) massacrer son interlocuteur et sa petite troupe de gardes du corps « à l’ancienne », Sannomiya apprend d’Umegaoka que la Guilde a lancé un contrat sur sa tête. La Guilde, c’est une organisation secrète des plus mystérieuse, qui désigne des cibles à une horde de « reapers », à charge pour ces derniers de massacrer leurs proies sans se poser davantage de questions sur les raisons de ce choix : la Guilde ne communique jamais sous cet angle, elle livre seulement des noms d’hommes à abattre. Point.

 

Mais les reapers ne sont pas des tueurs à gages lambda : ce sont… des amateurs ! Oui – des gens qui ont leur petite vie normale, untel est poissonnier, tel autre sarariman dans une prestigieuse banque tokyoïte… mais, la nuit, ils revêtent des costumes improbables et entreprennent d’exécuter les contrats de la Guilde, comme des super-héros de seconde zone (enfin, pas tous…), vénaux et qui n’ont absolument aucun scrupule à tuer qui que ce soit.

 

Or, cette fois, la Guilde a mis le paquet : elle a lancé sur Sannomiya (qui minimise d’abord la menace : qu’a-t-il à craindre d’une bande d’amateurs ?) des dizaines, peut-être même des centaines de reapers ! La bataille sanglante est en même temps un carnaval des tueurs, aux allures les plus improbables – incluant des furries lapinous cyclistes maniant la hache d’arme, ou des pom-pom girls de la mort, victimes du « sourire » de quelque Joker, qui tuent au travers d'acrobaties élaborées.

 

Beaucoup trop de monde pour un seul contrat… La Guilde voulait-elle épurer un peu les rangs ? En tout cas, le massacre des hommes de Sannomiya se poursuit logiquement en massacre de la concurrence ! Des morts partout, par dizaines !

 

Mais il y a des reapers plus doués que les autres… Comme cette fillette, ce petit chaperon noir, un ballon en main – et un rictus dément sur le visage, entre deux bulles de chewing-gum…

 

Un des hommes de Sannomiya (un de ces cons qui rient à leurs propres blagues, aha, les cons, aha) livre un mauvais jeu de mots, devant la tuerie du manoir : c’est la discothèque de la mort, c’est – aha – Deathco !

 

Alors, quoi : Stayin’ Alive ?

 

Titre approprié, mais, en fait de punk…

 

Notez, comme l’a dit je ne sais plus qui, mais c’était de bien sages paroles, pourquoi, à la fin des années 1970, aurait-on dû choisir entre le punk et le disco, quand on pouvait avoir les deux ?

 

La fillette est Deathko – et c’est une tueuse accomplie.

 

DEATHKO DANS SON CHÂTEAU – ET UNE OUVERTURE

 

Mais qui est Deathko ? Au départ, nous ne savons rien d’elle. Et, bon, nous n’en apprendrons pas forcément beaucoup plus dans ce premier tome…

 

Mais l’interlude du chapitre 5 nous livre quand même quelques éléments. Au travers d’un fait particulièrement épique (une livraison de pizzas), nous découvrons sa demeure, qu’elle partage avec un bonhomme [EDIT : une bonne femme...] obèse d’un caractère visiblement bien éloigné du sien [EDIT : ça se discute, en fait...] ; oh, et il y a Taram, aussi – une sorte de… chauve-souris ? On parle de gogoths, autant dire de flap-flap dans la batcave... Quoi qu’il en soit, cette demeure, c’est un château gothique tout droit sorti d’un film de la Hammer un peu plus friqué que la moyenne des productions de l'honorable compagnie, d’autant plus poussiéreux et envahi de toiles d’araignées, et débordant ras la gueule de pièges improbables à la façon d’un donjon rôlistique un peu trop enthousiaste.

 

Et c’est ici que vit Deathko – une fille pas banale, qui parle d’elle à la troisième personne (Nébal ne comprend pas les gens qui font ça) ; une mythomane, par ailleurs, qui (se ?) raconte à haute voix quantité de bobards incompatibles et sans cesse changeants, mais supposés justifier qu’elle broie ainsi du noir – au point du proverbial petit nuage qui la surplombe et la suit dans ses pérégrinations mélancoliques : toute la pluie tombe sur elle. Littéralement.

 

Deathko déprime, elle s’ennuie. Au fond, et ça nous le comprenons très vite, elle ne vit que pour les contrats de la Guilde – qu’elle prépare avec soin, en bidouillant des jouets tueurs. Mais que le temps est long, entre deux assassinats ! Un contrat la ressuscite, invariablement. Il y a peut-être une raison à cela – si l’on est prêt à commettre la folie de croire ce qu’elle nous raconte :

 

– À force de te faire des ennemis, tu vas t’attirer des ennuis. Tu dois apprendre à respecter les autres reapers.

– Deathko déteste les reapers.

– Il y a un tas de choses que tu détestes. Et tu es une des leurs, je te signale.

– Deathko se déteste plus que tout. Elle vous déteste. Et Taram aussi. Le soleil, la lune… L’eau, l’air, les plantes, les cailloux… Deathko déteste le monde entier.

 

C’est dit. Cette jeune fille est selon mon cœur.

 

Et la suite ? Le dernier chapitre de ce premier tome nous montre la vilaine combine de deux escrocs qui prétendent offrir à des personnes fuyant quelque chose, quoi que ce soit, la possibilité de disparaître à l’étranger. Sous les boniments souriants du chef de l’opération se cache une réalité plus sinistre : les clients sont bazardés par-dessus bord, pour nourrir les requins. Et il faut croire que la Guilde en a après eux ? En tout cas, Deathko est sur le quai pour la nouvelle croisière… et son mutisme la rend plus terrifiante encore. On verra bien ce que ça donnera – dans le tome 2…

 

TUERIES MUETTES ET AUTRES FOLIES GRAPHIQUES

 

D’ici là, une certitude : si la longue introduction pose habilement un univers, l’intérêt majeur de ce premier tome demeure cependant graphique. La vraie force de Deathco, à ce stade du moins, réside dans le dessin de Kaneko Atsushi.

 

La question de ses goûts et de ses influences a déjà été abordée. Je suppose qu’il ne faut peut-être pas lui accorder trop d’importance, en même temps – le dessin, ici, conserve quelques traits typiques du manga à l’occasion, il n’y a pas à proprement parler de refus global et obstiné de cette esthétique ; c’est l’impression d’ensemble qui nous ramène à d’autres procédés, d’autres manières de voir et de montrer.

 

Pour un résultat impressionnant, certes – et qui doit certes beaucoup au cinéma. Kaneko Atsushi soigne son cadrage et son découpage avec la méticulosité d’un story board : au-delà des seuls aplats de noir, même s’ils un rôle essentiel, c’est aussi cela qui peut le rapprocher d’un Frank Miller et surtout de Sin City.

 

Mais, sur cette base, les scènes les plus marquantes sont aussi, presque systématiquement, des scènes muettes – les dialogues sont hors-sujet, mais parfois aussi le bruitage. Le superbe prologue (un peu) coloré, ou encore l’apparition du premier reaper, un bouffon qui fait l’équilibriste à distance des gorilles de Sannomiya, en sont des démonstrations éloquentes, si j’ose dire.

 

Au-delà, le dessin de Kaneko Atsushi brille à un autre niveau – qui doit là aussi beaucoup à ce sens du découpage et du cadrage, proprement cinématographique : les scènes d’action sont d’une lisibilité peu commune. À titre personnel, moi l’ignare, je me dois de l’avouer – je suis souvent largué par l’action chez les mangakas les plus typiques du genre ; un Kishiro Yukito, parfois, ou peut-être aussi un Murata Yusuke, dans un autre registre, ça peut aller, mais je suis vite largué autrement (et ne me parlez pas de Shirow Masamune). L’art de Kaneko Atsushi me parle beaucoup plus, ici – qui emprunte peut-être, en même temps, à Ôtomo Katsuhiro.

 

Reste que cette utilisation conjointe de l’image et du son – ou plutôt, souvent, du silence, donc – produit un résultat imparable, vraiment admirable.

 

Ce qui autorise peut-être toutes les folies ? Cadrages des plus improbables ou acrobaties totalement absurdes… L’impact de l’image prime sur le sens, d’une certaine manière – ainsi, vers la fin de l’arc des « Reapers », quand Deathko, après un saut phénoménal, se pose comme une fleur… sur le canon d’un pistolet-mitrailleur ! Procédé sans doute récurrent dans le manga d’action, mais qui, ici, de la manière dont il est amené, produit pourtant un impact tout autre.

 

La folie, bien sûr, ce sont aussi ces reapers à l’allure toujours plus déjantée, quitte à ce qu’ils ne fassent qu’une très brève apparition « à l’écran », le temps de se faire dessouder… Et Deathko elle-même participe de cette impression générale – aussi bien dans les scènes d’action les plus violentes qu’au travers de ses innombrables gamineries, que l’on n’est certes pas porté à qualifier d’ « innocentes » : Deathko reste un personnage qui suscite avant tout la peur, jusque dans ses excentricités puériles.

 

Ou ce petit nuage qu’elle se traîne au-dessus de la tête, tandis qu'elle erre dans son château gothique dans l’attendre désespérée d’un nouvel assassinat à perpétrer.

 

PERPLEXIFIANT…

 

Le résultat global est tout de même très étrange. Comme dit plus haut, au sortir de ma première lecture, j’étais perplexe – plus que perplexe, en fait : plutôt déçu, ou blasé, je ne sais pas. Et je doutais de poursuivre.

 

Ma deuxième lecture m’a amené à changer d’avis – en prenant davantage en compte l’astuce dans la composition, aussi bien graphique que narrative, de cette longue introduction in media res, et en passant plus de temps sur chaque case, pour bien intégrer tout ce que ce story board extrêmement précis a de bien pensé. Ce qui m’incite déjà davantage à la curiosité à l’égard de la suite des opérations – oui, je pense lire le tome 2 un de ces jours.

 

Reste que ce premier volume a tout de même quelque chose d’un peu frustrant – peut-être aussi parce qu’il ne s’embarrasse pas de codes auxquels j’ai été un peu trop formaté par mes lectures ? Prenez la technique du cliffhanger, par exemple : ici, elle est plus ou moins hors concours – chaque épisode ne se termine pas sur une « révélation », une évolution significative du récit, ou même une punchline bien sentie, plutôt sur quelque chose de finalement anodin : il n’y a pas à proprement parler de « fin », au sens de chute, même temporaire – le découpage en épisodes se joue à un autre niveau.

 

Mais cette impression est renforcée par ce choix de conclure ce premier tome sur le premier chapitre d’un nouvel arc, dans ces conditions exactement – on voit Deathko qui fait des bulles en observant une porte, et RIDEAU.

 

Surtout, l’association de ces six épisodes – même avec toute l’astuce que j’ai bien dû reconnaître à l’arc introductif des « Reapers » – génère tout de même une certaine frustration : nous n’avons finalement que peu vu Deathko, et, au sortir de ce volume, nous ne savons pas grand-chose de plus d’elle qu’au moment où nous en avons entamé la lecture. C’est peut-être un atout, en même temps…

 

En tout cas quelque chose qui m’incite à jeter un œil au deuxième tome, pour voir comment tout cela va évoluer.

 

En prenant en compte le fait que j’ai été séduit par le dessin de Kaneko Atsushi, cadrage et découpage – mais que, au vu de mes préférences habituelles, le dessin seul ne suffira pas à me captiver : il y faudra autre chose, sans que je sache exactement quoi à ce stade.

 

En l’état, c’est bien fait, fun, impressionnant parfois, intriguant aussi… Certainement pas un chef-d’œuvre à même de m’amener à crier au génie, mais de quoi avoir envie de lire la suite (et sans doute aussi des choses a priori bien différentes, comme Soil ou Wet Moon – en leur temps ?).

 

PS : Oh, au fait : le lettrage est tout moche. Beuh.

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L'Appel de Cthulhu (V7) : Murmures par-delà les songes

Publié le par Nébal

Couverture de Loïc Muzy

Couverture de Loïc Muzy

L’Appel de Cthulhu (V7) : Murmures par-delà les songes, Sans-Détour, 2017, 128 p.

 

ATTENTION : contient des SPOILERS, surtout pour les derniers scénarios…

JE RÊVAIS – D’UN AUTRE MONDE (TA, TA-DAN, TA, TA-DAN…)

 

Pour tout un tas de raisons, j’ai fait une pause de plusieurs mois, mais il me faut bien, maintenant, revenir sur le contenu de l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve pour la septième édition de L’Appel de Cthulhu – me restait en effet deux livres à chroniquer, Murmures par-delà les songes et, contenu exclusif cette fois, La Pierre onirique. Après Les Contrées du Rêve au sens le plus strict, Kingsport, la cité des brumes, et Le Sens de l’Escamoteur, va donc aujourd’hui, toujours sous une superbe couverture de Loïc Muzy, pour Murmures par-delà les songes, un recueil inédit de huit scénarios de création 100 % Qualité France – ce qui le singularise doublement dans ce financement participatif.

 

Plusieurs auteurs se sont attelés à la tâche, parmi lesquels il faut sans doute mettre en avant Tristan Lhomme, responsable de trois de ces huit scénarios, et Cyril Puig, qui en a signé deux – d’autant plus que ces cinq scénarios, me concernant, sont clairement, et de très loin, les plus intéressants du lot.

 

Murmures par-delà les songes s’inscrit parfaitement dans le contexte des Contrées du Rêve, en proposant huit aventures qui abordent l’univers onirique lovecraftien de manière variée, où le cauchemar perce différemment sous les décors typiquement chatoyants. Il faut noter, d’ailleurs, que cet univers autorise des scénarios éventuellement lovecraftiens sans être cthulhiens pour autant – c’est même assez récurrent : plusieurs scénarios sont garantis sans tentacules indicibles, mais n’en ont pas moins leur saveur particulière et tout à fait pertinente – je ne parle pas de sans gluten, pour le coup. La place de l’horreur est d’ailleurs plus ou moins fondamentale, certains scénarios semblent la remiser de côté, mais, au fond, c’est peut-être affaire de connotations : il y a un monde (ou deux) entre le survival frénétique de « La Malédiction de Leng » et le mélodrame sous-jacent à « La Vapeur des soupirs », scénario qui paraît d’abord bien autrement léger, mais la douleur et le remords s’y expriment pourtant d’une manière subtile et finalement pas moins oppressante.

 

Parallèlement, d’autres réflexes rôlistiques associés à L’Appel de Cthulhu ont pu survivre à cette transposition : l’enquête y conserve globalement une part importante. Mais d’autres approches sont envisageables, louchant sur la fantasy plus classiquement rôlistique, sans toutefois pousser le bouchon trop loin : si un scénario (« Entre deux rives », probablement le pire…) avance, après la référence à Gary Myers, auteur qui me demeure inconnu, qu’il pourrait être abordé « à la Brian Lumley » (et de suite, c’était pas hyper engageant pour moi…), même celui-ci fait pourtant en sorte de ne pas verser outre-mesure dans les excès héroïques et martiaux, et, oui, les donjons ne sont nulle part du lot.

 

Le monde de l’Éveil, en miroir de ces Contrées qu’arpentent surtout les PJ, est plus ou moins important dans ces huit scénarios – il l’est surtout dans « Le Trésor des doges » et « L’Onirographe », tandis que « La Malédiction de Leng » a pour objet essentiel de jouer sur l’ambiguïté du passage entre les deux mondes (et y parvient habilement). A contrario, « La Morte et le chevalier » l’exclut presque totalement. L’approche dominante, cependant, consiste à panacher les deux mais de manière déséquilibrée, en mettant avant tout l’accent sur les Contrées du Rêve, tout en prenant soin de ménager des incursions brèves mais fortes et cruciales dans le monde de l’Éveil : c’est ainsi que procèdent « La Vapeur des soupirs », « Entre deux rêves », « Le Vice et la vertu » et « Rêve d’antan » (encore que ça pourrait peut-être se discuter pour ce dernier). Le point de départ varie, mais le procédé est récurrent.

 

Bon, autant faire d’emblée une sorte de bilan au format le plus lapidaire – pour les cultistes pressés… Globalement, j’ai bien aimé, voire plus que ça, ce recueil – inégal comme tous les recueils, mais le bon grain l’emporte sur l’ivraie. Concrètement ? Allez, du pire au meilleur…

 

Il y a ce que je n’ai pas (du tout) aimé : « Le Trésor des doges », scénario d’Éric Dubourg, et surtout « Entre deux rêves », signé Raphaël et Alicia Hamimi.

 

Il y a ce que j’ai trouvé… « sans plus » – le correct mais pas très enthousiasmant : cela concerne un unique scénario, « L’Onirographe », d’Éric Dedalus.

 

Il y a ce que j’ai aimé, franchement aimé même, beaucoup aimé souvent – mais avec parfois quelques tout petits bémols (pas insurmontables, loin de là), le cas échéant : Tristan Lhomme figure ici pour deux de ses scénarios, « La Morte et le chevalier » et « Rêve d’antan » ; les deux scénarios de Cyril Puig, « Le Vice et la vertu », et « La Malédiction de Leng », relèvent également de cette catégorie, sans doute un peu trop vaste.

 

Il y a, enfin, ce que j’ai adoré – un scénario absolument brillant comme je n’en ai que bien trop rarement lu : « La Vapeur des soupirs », une merveille signée (à nouveau) Tristan Lhomme.

 

Bon, essayons de détailler un peu tout ça, maintenant… En suivant l’ordre du recueil. Et en essayant de ne pas trop SPOILER, mais, bon, hein : si vous êtes joueurs, méfiance… Vers la fin de cet article, surtout, je tends à me lâcher un peu...

 

LE TRÉSOR DES DOGES

 

Murmures par-delà les songes s’ouvre sur « Le Trésor des doges », un scénario signé Éric Dubourg – principal auteur, sauf erreur, du supplément maousse Byzance An 800, que j’ai, qu’il me faudra lire, car je suis curieux… mais, en même temps, si j’en ai toujours repoussé la lecture, c’est que j’éprouve quelques craintes, des préconçus sans doute – mais que le présent scénario tend hélas à conforter.

 

Il commence à Venise (ah bon ?). Et l’auteur aime visiblement jouer à l’historien comme au guide touristique : l’exposition est passablement pointue, avec moult détails d’une utilité rôlistique, eh bien… un peu douteuse. Il se fait plaisir, et en soit ça n’est pas inintéressant dans l’absolu – mais ça ne sert à rien ; pire, c’est même régulièrement hors-sujet. Pour le coup, oui, je craignais un peu quelque chose du genre…

 

Mais c’est d’autant plus problématique que le « scénario », sur cette base, est atrocement convenu et terne – au point de la caricature, en fait. Une vente aux enchères, oh (avec tout le catalogue détaillé à l’excès), un problème pendant ladite, ah, oui, c’est qu’il y avait un sacré (…) artefact voire plus, et, alléchés, des figures notables de l’occultisme, éventuellement empruntées à d’autres lovecrafteries rôlistiques…

 

Incluant notamment le duc Jean Floressas Des Esseintes, la variation sur Huysmans dans la campagne « mythique » (…) Terreur sur l’Orient-Express. En fait, ce gros machin est ici régulièrement rappelé à notre bon (enfin, plus ou moins bon…) souvenir, au point où le présent scénario pourrait éventuellement… s’y insérer, disons, de manière neutre, ou constituer un épisode alternatif – hélas tristement redondant, aux plans de l’intrigue (on se débarrasse probablement du vilain objet magique exactement comme dans « Terres Oniriques Express », et on suggère de toute façon de faire intervenir ce train bien particulier) comme de l’ambiance (Des Esseintes peut rappeler l’épisode « Nocturne » à Lausanne, les communistes et les fascistes s’affrontent en arrière-champ comme dans « Note pour note » à Milan, etc.). Tout ceci en rappelant que la campagne… compte justement un épisode vénitien, « La Mort (et l’amour) dans une gondole ». Oui, quand même. Faut-il y voir un digest ?

 

Mais, même en fermant l’œil sur ce procédé, ou en lui accordant davantage de pertinence que je ne le fais, quel ennui ! Classiquement, le scénario tourne très vite à la poursuite du méchant sorcier qui a chopé l’artefact impie, artefact qu’il faudra ensuite détruire – comme un certain anneau, mais pas avec la même ampleur narrative, on est censé faire dans le one-shot, hein. La traque passe donc du monde de l’Éveil aux Contrées du Rêve, mais comme « pour la forme », sans vraie conviction. Les excès de précision de l’introduction vénitienne ne sont plus de la partie, c’est peu dire : cette fois, les détails manquent, pour ce périple onirique qui devrait être long, mais s’avère expédié sans plus s’y attarder. Au final, c’est convenu, c’est fade, c’est terne – je ne vois absolument aucune raison de faire jouer un truc aussi ennuyeux et aussi peu « impliqué ».

 

Mauvaise entrée en matière, donc…

 

LA VAPEUR DES SOUPIRS

 

Le contraste n’en est que plus marqué avec le scénario suivant, « La Vapeur des soupirs », dû à Tristan Lhomme – qui est clairement le grand moment de ce supplément. C’est un scénario que j’ai trouvé absolument génial de bout en bout, même s’il faut bien noter qu’il peut être assez délicat à maîtriser (sa conclusion, du moins).

 

C’est un scénario pas cthulhien pour un sou. Pour autant, et à la différence, par exemple, à mes yeux du moins, du scénario suivant, « Entre deux rêves », il s’inscrit bien dans l’univers onirique des Contrées, et en travaille les aspects les plus intéressants, tout en en dérivant des choses bien différentes, pas forcément très « canoniques » (si pas « hérétiques » pour autant), mais dont la pertinence est telle que l’expérience globale en profite énormément.

 

Ainsi du ton, qui est très habilement travaillé. Au départ, le scénario a quelque chose de « léger » en apparence, l’auteur avançant qu’on pourrait le jouer « à la Princess Bride », par exemple. Ce qui peut inclure des moments assez drôles, et pourtant pas totalement drôles – ainsi avec le génial et cruel personnage du « terrible pirate », que j’adore, y a pas d’autre mot. Mais cette impression de superficialité s’avère bientôt erronée, à mesure que le fond de l’affaire se dévoile progressivement – bien plus subtil que tout ce que les personnages pouvaient supposer. Ce qui opèrera surtout lors d’une incursion dans le monde de l’Éveil, plus ou moins présentée comme « optionnelle » – de même que les moments les plus tournés vers « l’action » à vrai dire –, mais qui me paraît tout de même fort utile.

 

C’est à la vérité d’un mélodrame qu’il s’agit – ou peut-être plus exactement d’un drame psychologique et social tout à la fois, bien loin de l'horreur cosmique, le fantasme lourd de remords d’une desperate housewife ; autant dire d’un personnage pour lequel le rêve est une échappatoire vitale (cela vaut aussi pour le « terrible pirate », au fond). Lovecraft lui-même n’aurait sans doute pas présenté les choses ainsi (on sait ce qu’il en est de l’absence des femmes dans son œuvre), et pourtant, dans l’esprit (ou l’inconscient ?), je crois que ça colle. C’est en même temps un beau détournement, malin et saisissant, du cliché pulp de la « damsel in distress », et tout à la fois un très complexe dilemme où aucune solution n’est intrinsèquement « bonne », comme de juste.

 

Pourtant, au gré des multiples conclusions proposées, il en est peut-être qui pourront apparaître comme étonnamment positives, pour un jeu aussi connoté que L’Appel de Cthulhu. On ne s’attend pas exactement, quand on joue à ce Grand Ancien, à vivre ou voir une histoire d’amour… Et ça aussi, le vieil oncle Theobald, ça l’aurait sans doute rendu tout chose. Mais c’est très bien fait, c’est juste, c’est fort.

 

Ce genre d’exercice est pourtant périlleux, du scénario qui met (plus ou moins) en avant une couche de « méta », on va dire, supposée transcender l’expérience, mais pouvant tout aussi bien ne constituer guère plus qu’une fanfaronnade d’auteur un peu trop malin pour son propre bien. Sauf que Tristan Lhomme, ici, dose avec habileté ses effets et son propos, pour un résultat qui s’avère rôlistiquement savoureux, enthousiasmant, palpitant, en même temps qu’intelligent et pertinent dans sa dimension de « commentaire » (que ledit commentaire porte sur Lovecraft, le jeu de rôle, le rêve, la société contemporaine, etc.). « La Vapeur des soupirs », c’est du (bon) Alan Moore rôlistique – ou du Neil Gaiman ? On peut penser à Sandman, ici – par exemple ce couple de pseudo-super-héros vivant dans un univers factice à la Little Nemo

 

J’ai adoré – vraiment. C’est clairement le sommet du recueil, et le reste peut paraître un peu pâlichon en comparaison. Pourtant, les bons (même si moins bons) scénarios ne manquent pas, par la suite, qui valent bien qu’on les estime individuellement. Mais il y en a aussi quelques-uns de mauvais – enfin, un surtout, un seul en fait… Celui qui suit immédiatement.

ENTRE DEUX RÊVES

 

« Entre deux rêves », donc, un scénario de Raphaël et Alicia Hamimi. Et qui, à mes yeux du moins, ne fonctionne pas du tout. Je ne sais pas vraiment par où commencer, à vrai dire…

 

Peut-être parce que ce scénario est d’emblée assez confus ? Dans ses premières pages, il explicite avec plus ou surtout moins de clarté quelques concepts qui lui sont propres et s’intègrent avec une pertinence variable dans la « mythologie », au sens large, des Contrées du Rêve. Bon, c’est le truc, avec les Contrées : c’est un univers à la fois cohérent et fluctuant, susceptible de mille lectures – respecter un supposé « canon » de bout en bout ne fait pas forcément sens, et, en bien des occasions, ce genre d’apports s’avère tout à fait profitable. Mais, ici… C’est pas clair. Dans l’absolu comme sur un plan plus fonctionnel – directement associé aux enjeux du scénario.

 

Une remarque toute personnelle, ici – parce que j’abuse, si ça se trouve, c’est peut-être juste moi qui… Mais la plume des auteurs m’a paru d’une lourdeur redoutable, qui participe de ce sentiment général de confusion et d’hermétisme. J’ai écarquillé les yeux à plusieurs reprises, notant même des tournures un peu pachydermiques comme « … telles les écumes de mer dansant par vagues sur les étendues d’eau… », ou, dans le paragraphe suivant, « … longent les berges luxuriantes qui bordent… », ce qui ne m’a pas aidé. Je sais : on n’est pas là pour faire de la littérature, sans doute ; mais justement – ça m’a fait l’effet d’une tentative pas vraiment heureuse pour ce faire…

 

Or tout ce dispositif, fond et forme, présenté comme crucial, s’avère d’un usage finalement limité en jeu – ou qui, du moins, n’aurait en rien nécessité tant de précautions conceptuelles. Car le scénario à proprement parler s’avère tristement commun. Dans l’entrée en matière, les auteurs tentent quelque chose de potentiellement intéressant, avec ces PJ membres d’un cirque qui doivent décrire leur spectacle, mais la suite est téléphonée, linéaire – et, pire encore, le risque est non négligeable, de ce que les joueurs deviennent bientôt davantage des spectateurs que des acteurs du récit, en dehors d’une brève séquence de devinettes formalisée sans vraie nécessité, pour une « révélation » qui en est peut-être une pour les personnages (vaudrait mieux), mais certainement pas pour les joueurs (et sur ce mode, même si pas totalement équivalent, on a régulièrement lu bien autrement convaincant et même enthousiasmant – voyez par exemple « Étoiles brûlantes », dans Terreurs de l’au-delà). C’est tout de même bien fâcheux. Que la conclusion du scénario soit dès le départ gravée dans le marbre, mais surtout de la sorte, avec un deus ex machina que les PJ côtoyaient depuis la première minute de jeu, c’est encore plus fâcheux.

 

Mais la subtilité de la mise en place est aussi contredite à un plan davantage fondamental, peut-être, en ce que la trame de fond est tristement manichéenne – dans les faits comme dans la symbolique (lumière contre ténèbres, etc.). Et c’est bien cet aspect qui domine, à terme : la nature des personnages, leurs artefacts, le monde autour d’eux – toute cette fausse complexité est vite réduite à une eschatologie… eh bien, de cirque.

 

Ce qui ressort tout particulièrement dans ce choix que je ne m’explique pas (sinon comme une vague forme d’affectation ?), consistant à mettre en scène un personnage historique, en l’espèce le Sar Joséphin Péladan, pour lui faire jouer un rôle a priori sans rapport aucun avec sa biographie – non que je puisse prétendre m’y connaître en la matière, mais, franchement, je n’arrive tout simplement pas à faire le lien, pour le très peu que j’en sais, entre l’excentrique guignol des salons de la Rose-Croix, qui a bel et bien existé, et le ténébreux méchant en carton de ce scénario, une sorte de sous-Napoléon de l’occulte, dénué de la moindre consistance. Quant à extraire malgré tout de sa biographie quelques éléments à mettre en scène… Ben, faut voir comment et pourquoi : la passion du bonhomme pour l’art du Quattrocento, ici, débouche sur la création d’une ville onirique « inspirée de Rome et de Florence », et qui s’appelle Quattrocento. Ce qui me paraît tout de même un peu bizarre, et j’ai haussé un ou deux sourcils. Clairement, un personnage totalement fictif aurait été plus pertinent, à tous points de vue – ça n’est pas la première fois, certes. D’aucuns diront : histoire, viol, enfants – mais les mioches ici sont au mieux quelconques.

 

Un scénario inutilement confus, mal branlé, finalement bien banal et même simpliste, plus que linéaire (au point de l’absence de véritable impact des décisions des PJ), et dont la lecture, au plan du style tout particulièrement, m’a fait l’effet d’un calvaire : je crois que le bilan est sans appel…

 

LA MORTE ET LE CHEVALIER

 

Mais Tristan Lhomme is back, et remonte le niveau avec « La Morte et le chevalier » (même si pas au point de « La Vapeur des soupirs ») ; encore une histoire d’amour triste, tiens ! Avec quelque chose d’arthurien – et qui, dans son entrée en matière, aurait pu être monty-pythonesque : un chevalier noir qui exige un combat à des inconnus…

 

Cette dimension qui peut paraitre d’abord humoristique est pourtant un leurre, même si elle aura l’occasion de ressurgir de temps à autre ; la mélancolie authentique et pourtant excessive du chevalier endeuillé en est peut-être un également ? Au fond, cette histoire, même sous couvert de conte de fées, car c’en est une autre dimension importante, est bien davantage un policier de type whodunit, très « Agatha Christie », j’ai trouvé – avec un voyage contraint en trois étapes, pour les funérailles de l’épouse assassinée du chevalier, voyage au cours duquel nos investigateurs (car c’est bien de cela qu’il s’agit, même contre leur gré, même en armure) doivent percer à jour les intentions et petits secrets de tout un microcosme de compagnons de route, qui ont bien évidemment tous quelque chose à cacher, encore qu’ils n’en soient pas forcément tous très conscients.

 

Et il faut agir vite : trois jours, pas un de plus. Et pas d’intervention extérieure qui tienne, ici : loin d’être inéluctable, comme dans le triste scénario qui précède, la conclusion dépendra intégralement des actions des PJ – et c’est ainsi à eux d’orienter le conte de fées vers telle ou telle chute, de la plus niaise à la plus gore, avec divers degrés entre les deux pôles…

 

C’est très amusant – et d’une taille idéale pour un one-shot vraiment one-shot. L’idée d’associer ce registre policier très classique à une esthétique chevaleresque de fantasy est bien trouvée, et l’ensemble devrait s’avérer savoureux.

 

Ceci toutefois à condition que les PJ entrevoient assez tôt leur rôle dans cette affaire, quitte à être un peu « poussés » au tout début (car aucun des PNJ, ici, n’est censé leur dire ce qu’ils doivent faire au juste, ils doivent en prendre l’initiative ; ce qui est très bien, mais le piège serait d'un peu trop s'éterniser dans la passivité).

 

Mais ça devrait très bien le faire ; ça n’est pas aussi fort que « La Vapeur des soupirs », c’est bien plus appeldecthulhuïstiquement correct, mais c’est clairement un bon scénario.

 

LE VICE ET LA VERTU

 

Ce que j’ai envie de dire également pour « Le Vice et la vertu », de Cyril Puig – mais en relevant que ce scénario-ci présente toutefois quelques aspects qui me paraissent moins satisfaisants, et qui auraient bien besoin d’être retravaillés par le Gardien pour que tout fonctionne au mieux jusqu’au bout.

 

En effet, le début du scénario me paraît incomparablement plus intéressant et réussi que sa fin – peut-être un problème récurrent de l’auteur, car il y a aussi de ça dans le scénario suivant, « La Malédiction de Leng », mais qui m’a paru plus constant tout de même.

 

Et il y a un autre problème, ici – pas absent du scénario suivant non plus, mais davantage marqué dans celui-ci… et qui, pour le coup, pourrait ramener aux défauts de « Entre deux rêves » : c’est passablement linéaire, avec même une scène ultra-dirigiste au milieu de l’aventure, et la fin connaîtra probablement un ersatz de deus ex machina. Et pourtant, j’ai trouvé ça bien meilleur… Diantre !

 

C’est que les bonnes idées ne manquent pas – ainsi, dès le départ, celle de conférer aux personnages (des prétirés en principe) une stature proprement mythologique dans les Contrées du Rêve, et qui pourtant s’associe très bien avec leur dimension plus classique d’investigateurs. Ceci dans un cadre à la fois chatoyant et menaçant, qui retranscrit bien l’atmosphère des Contrées du Rêve – en l’espèce, plane sur l’univers onirique une menace terrible, fatale, en forme d’épidémie de mélancolie…

 

Mais le scénario repose aussi sur une bascule qui « justifie » le dirigisme forcené de la scène qui la précède immédiatement – et là, attention, cette fois je vais SPOILER ouvertement !

 

Adonc, nos personnages, qui se croyaient natifs des Contrées du Rêve, comprennent enfin qu’ils sont en vérité des rêveurs – là encore, on a la même chose dans « Entre deux rêves »… et pourtant cela fonctionne bien mieux ici ! En raison d’un choc bien autrement ample et douloureux : les rêveurs… sont des enfants de huit à dix ans. Et pas n’importe quels enfants – des petits Éthiopiens dans un camp de réfugiés, de nos jours (idée de base, susceptible d’adaptations à d’autres contextes historico-politiques, pouvant inclure des choses aussi mignonnes que la Shoah, etc.) ; autant dire un de ces endroits sur Terre qui s’avèrent plus cauchemardesques que tous les cauchemars. Tout est donc affaire de contraste, et le rêve y prend tout son sens.

 

Mais cela requiert une certaine subtilité ! Disons-le, un thème pareil est forcément casse-gueule : une inadvertance passagère peut aisément transformer cette idée pertinente mais dangereuse en une très désagréable putasserie. Gare, donc : le Gardien doit mûrir la bascule et les scènes qui en découlent, et, à l’évidence, tous les joueurs ne seront pas adaptés à pareil scénario.

 

À vrai dire, le travail du Gardien doit être d’autant plus appliqué que la description de ces événements m’a paru un peu trop hâtive, là où la complexité et l’éventuelle dangerosité du propos auraient bien été accompagnés de quelques détails supplémentaires. Par exemple, le camp n'est pas situé (je crois qu'il gagnerait à l'être), même si l'on peut pencher pour l'Europe de l'Est ; et j'aurais apprécié d'en savoir davantage sur l'organisation interne du camp, et la place qu'y occupe « le Rat », de manière bien plus précise ; j'imagine qu'on pourrait dénicher sur Internet de la doc sur les « passeurs », mais...

 

Reste que c’est un bon scénario, là encore, j'y tiens – même avec ses défauts, il est bien pensé, fort, fait pour remuer les tripes : s’il n’y parvient pas, c’est que quelque chose a merdé quelque part. Mais il n’est pas fait pour toutes les tables, et le même soin n'a pas été apporté à la rédaction de ses différentes parties, je trouve.

LA MALÉDICTION DE LENG

 

« La Malédiction de Leng », toujours de Cyril Puig, est plus classique, globalement, mais peut-être aussi plus convaincant sur la durée. Je l’ai beaucoup aimé, en fait, ce scénario – même s’il n’est à nouveau pas sans défauts ; notamment, là encore, le début est probablement mieux conçu que la fin – assez ouverte par ailleurs.

 

Ce scénario n’entretient pas avec les Contrées du Rêve les mêmes rapports que les autres figurant dans ce supplément, dans l'ensemble. Comme, surtout, « Le Trésor des doges » et, plus loin, « L’Onirographe », il débute dans le monde de l’Éveil, et s’y attarde quelque peu. Mais peut-être pas autant qu’on serait tenté de le croire ? C’est que Cyril Puig joue de l’ambiguïté du plateau de Leng – à la fois dans notre monde, et dans les Contrées. D’une certaine manière, ici, ce ne sont donc pas les personnages qui voyagent, mais le monde autour d’eux

 

Le cadre est chouette, par ailleurs : de nos jours (en principe), un observatoire astronomique paumé dans un plateau sibérien, loin de tout. Lovecraft, initialement, avait semble-t-il localisé son plateau de Leng en Asie, plutôt dans l’Himalaya, cela dit, alors que nous serions ici plutôt du côté des contreforts nordiques, disons (avec un personnage de nomade toungouze pour faire le liant). En même temps, cette station scientifique coupée du monde renvoie à une autre localisation, plus tardive : celle, dans l’Antarctique, des Montagnes Hallucinées. Et Cyril Puig fait d’une pierre deux coups, j’imagine, car tout cela rappelle aussi énormément, comme de juste, The Thing, de John Carpenter…

 

C'est qu'au fond il en découle un survival d’abord très classique, mais aussi très bien fait – et vraiment flippant : bien mené, ça doit être un sacré cauchemar… En fait de références littéraires, pour le coup, je penserais peut-être surtout à La Maison au bord du Monde, de William Hope Hodgson ?

 

Mais ce survival se singularise tout de même par certains aspects, qui le rendent bien plus intéressant (là encore, gros SPOIL).

 

En premier lieu, il y a les PJ – tous des Russes, issus d’un bled sibérien à peine moins paumé, et qui se connaissent tous depuis l’enfance, dont ils ont toutefois hérité des cauchemars plus ou moins collectifs. Or l’ambiguïté du plateau de Leng a ici un effet particulier : les scientifiques (ou autres) adultes sont « aidés » par leurs avatars enfantins – les rêveurs (ce qu’ils avaient oublié) qui sont restés dans les Contrées, où le temps n’a pas la même signification… Mais tous leurs conseils, d’apparence « fantomatique », sont-ils bons à prendre ? Il en est un de particulièrement désagréable…

 

En second lieu, eh bien, justement : c’est de rêveurs qu’il s’agit – à même de remodeler le monde dans l’instant : l’auteur propose ici une variante intéressante dans le cadre d’un survival en huis-clos, car elle en anéantit finalement les règles – dans ce bâtiment où sont enfermés les PJ, il n’y a pas, pour l’heure, de porte de derrière, ou de fenêtres au rez-de-chaussée… mais il pourrait très bien y en avoir dans quelques minutes seulement ! Quant aux courses-poursuites dans un environnement fluctuant, où les couloirs se ferment, se tordent, etc., au gré des fantaisies labyrinthiques des poursuivants, puis peut-être également des poursuivis… J’aime beaucoup ce principe !

 

Qui peut emprunter, j’imagine, à des films comme Dark City, Matrix ou Inception (à titre personnel, pas trop aimé le premier, OK pour le deuxième, pas eu envie de voir le dernier), ou à d’autres choses qui se cachent éventuellement derrière, comme un certain nombre de récits de Philip K. Dick. Quelque chose que l’on retrouvera dans le scénario suivant, « Rêve d’antan », sous une forme peut-être un peu plus subtile.

 

Un très bon scénario, donc – un très beau cauchemar, classique dans l’ensemble, mais peut-être moins qu’on le croirait au départ…

 

RÊVE D’ANTAN

 

Suit « Rêve d’antan », ultime scénario signé Tristan Lhomme, qui le qualifie lui-même de « Inception barbare au pays des archétypes ». Et, oui, il y a de ça !

 

Les PJ y sont amenés à remodeler l’histoire, ou plutôt la préhistoire – des événements qui se sont produits il y a bien longtemps de cela, mais dont on a perdu depuis bien longtemps le souvenir ; la mise au jour d’un impressionnant tumulus, pourtant, va ramener les héros – oui, exceptionnellement : les héros – dans un temps antédiluvien, où s’est joué, dans l’ignorance la plus totale de nos contemporains, l’avenir de l’humanité.

 

Côté références littéraires lovecrafto-compatibles, je serais tenté de chercher dans deux directions ; chez Lovecraft lui-même, dans « Polaris », qui est le plus vieux récit des Contrées du Rêve, et par ailleurs, à l’en croire, celui qui avait déjà été écrit avant qu’il ne découvre l’œuvre de Lord Dunsany – ce qui peut expliquer que, dans le cadre alors pas le moins du monde défini ni même envisagé des Contrées, le ton soit très différent du chatoiement baroque qu’on y associerait par la suite. Mais il faut y ajouter, j’imagine, Robert E. Howard – et ce au-delà des allusions relativement ouvertes que sont « Les Vers de la terre » (qui renvoie surtout à Bran Mak Morn) ou la Valusie (qui renvoie plutôt à Kull, mais a, depuis Lovecraft même, intégré le lexique cthulhien dérivé) : il y a quelque chose de fondamentalement barbare, ici (même si je privilégierais donc le lien avec les Pictes de Bran Mak Morn plutôt qu’avec le bien plus célèbre Conan) ; et le jeu marqué sur les archétypes peut renvoyer à plusieurs récits howardiens, notamment ceux jouant de la « mémoire raciale », avec par exemple le personnage récurrent de James Allison (une nouvelle telle que « La Vallée du Ver » met justement en avant ces archétypes héroïques).

 

Quoi qu’il en soit, l’ambiance est superbe – qui incite à l’approfondissement d’ordre anthropologique, avec une belle galerie de personnages archétypaux et pourtant… humains ? C’est en fait peut-être cette humanité le problème – avec un chef de tribu du nom de « Ours » qui a commis des erreurs (l’amûr, tûjûrs l’amûr…), et en a payé le prix fort, avec le risque que tout son peuple, voire toute l’humanité que l’on entrevoit derrière le petit groupe, en paye à son tour le prix, fatal.

 

Mais il y a donc des héros, qui peuvent intervenir. Pas, cependant, de la manière la plus classiquement « héroïque », épée en main : le premier combat contre les ennemis de l’humanité n’en est pas un, c’est spécifiquement une scène d’horreur – il y aura bien, en définitive, un vrai combat, conçu pour résonner de hauts-faits épiques, mais, d’ici-là, ce que les héros doivent faire, c’est comprendre ce qui s’est passé… et changer rétroactivement le cours des événements.

 

Ici, même chose que dans « La Morte et le chevalier » : dans l’idéal, personne ne dira aux PJ ce qu’ils doivent faire, cela doit dépendre entièrement de leurs initiatives personnelles – mais, avouons-le, ce comportement n’est pas forcément très évident… En même temps, le scénario en joue – avec une sorte de chamane stupéfaite de constater que les héros de la prophétie n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire : un vague humour absurde au cœur de la tragédie épique !

 

Mais cette liberté d’action a son corollaire : le scénario, même en comptant quelques passages obligés, s’avère finalement assez ouvert. En même temps, il est bien censé amener à une conclusion autrement solide et ferme que dans nombre de scénarios qui précèdent…

 

Un bel exercice d’équilibriste, pour un scénario à nouveau très convaincant, tout particulièrement dans l’ambiance barbare et l’implication des PJ. Et, là encore, c’est idéalement calibré pour du one-shot.

 

L’ONIROGRAPHE

 

Reste un dernier scénario, « L’Onirographe », signé Éric Dedalus, pas mauvais à proprement parler, mais tout de même bien inférieur à ceux de Tristan Lhomme et de Cyril Puig, me concernant. On fait ici dans le « correct », le « sans plus ». Ça se tente, mais sans grand enthousiasme – il y a bien mieux à faire, d’autant que c’est assez convenu.

 

Dès l’entrée en matière, qui joue assez banalement de l’amnésie : la partie s’ouvre sur le procès d’un des investigateurs, qui n’a aucune idée de ce qu’il fait là… Mais il est bientôt libéré – de manière plus ou moins crédible, à vrai dire.

 

Il s’agit dès lors d’expliquer comment l’investigateur a pu commettre ce geste criminel guère dans ses manières – or une épidémie de crimes incongrus pointe tout droit sur un voleur de rêves : un homme que la guerre a définitivement écarté des Contrées, et qui ne peut y retourner qu’à l’aide d’une machine de sa conception, qui vampirise l’imaginaire de ses « patients » infortunés… ou demandeurs ! Mais, mort sur Terre (il n’en sait rien, et le scénario connaît peut-être une autre défaillance au plan de la crédibilité dans les rapports que peuvent entretenir les PJ avec l’assassin…), il vit maintenant dans les Contrées – dans une vaste bibliothèque où il a pour ambition de collecter et conserver tous les rêves de l’humanité.

 

Tout cela n’est sans doute pas bien original, et c’est dès lors plus ou moins enthousiasmant… En fait, ce qui m’a le plus parlé, dans ce scénario un peu médiocre, c’est le cadre strasbourgeois des investigations des PJ dans le monde de l’Éveil – pourtant optionnel, mais plutôt intéressant : l’épidémie de tuberculose, la percée, le souvenir encore proche de la Première Guerre mondiale…

 

L’autre point intéressant est ce PNJ d’un artiste qui ne veut plus rêver, tout en sachant très bien que cela revient à tirer un trait sur sa carrière de peintre : c'est un bon personnage, mais pas suffisant, à lui seul, pour rendre le scénario vraiment intéressant.

 

D’où un résultat sans vraie saveur – pas mauvais, juste pas vraiment enthousiasmant…

 

DÉMENTS ET VERVEINES

 

Le bilan est tout de même clairement positif. Ce genre de recueil connaît presque invariablement des hauts et des bas. C’est le cas ici, mais les hauts l’emportent clairement : sur les huit scénarios proposés, cinq me paraissent valoir le coup, et ils ne sont pas forcément si nombreux, les suppléments de scénarios qui peuvent en dire autant. Ils sont encore moins nombreux, ceux qui contiennent quelque chose d’aussi fort que « La Vapeur des soupirs »…

 

Murmures par-delà les songes est aussi une réussite sous un autre rapport : c’est une illustration très convaincante des possibilités très variées offertes par le cadre des Contrées du Rêve. On voit bien, ici, que, dans l’idéal, il ne s’agit pas d’un banal univers de fantasy comme les autres, mais bien de quelque chose d’assez singulier et en même temps susceptible de bien des variations, dans des genres très différents, et presque toujours avec un appréciable à-propos. Les scénarios qui concluaient Les Contrées du Rêve en donnaient sans doute une idée bien moins éloquente et palpitante, à vrai dire…

 

Un bon supplément, donc, que cet inédit parfaitement françouais.

 

Quant à moi, je conclurai prochainement ces chroniques de l’édition « Prestige » des Contrées du Rêve avec le dernier des cinq suppléments dans la boîte, l’exclusivité du financement participatif : La Pierre onirique – à un de ces jours…

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L'Intégrale des haïkus, de Bashô

Publié le par Nébal

L'Intégrale des haïkus, de Bashô

BASHÔ, seigneur ermite, LIntégrale des haïkus, édition bilingue, traduction [du japonais], adaptation et édition établies par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, Paris, La Table ronde – Points, [2012] 2014, 474 p.

TOUJOURS PAS – VRAIMENT PAS

 

Lors de mon bilan bloguesque et chaînesque 2017, j’avais livré ce terrible aveu : une de mes meilleures lectures de l’année… avait été un recueil de poésie, l’Anthologie de la poésie japonaise classique éditée par le général Renondeau. Diantre ! Mais oui, j’y avais trouvé des choses très belles, et très enthousiasmantes – notamment dans la plus « classique » des poésies japonaises classiques, celle des époques de Nara et de Heian, avec quelque figures marquantes comme Ki no Tsurayuki (ou Ariwara no Narihira, mais ailleurs), et, plus tard, à l’époque de Muromachi, les pièces de nô de Zeami, mais là on est dans un tout autre domaine.

 

Et c’était assez surprenant. Pas tant en raison de ma pose délibérément idiote « la polésie c’est nul et les pouètes n’en parlons pas », que parce que mon premier contact avec la poésie japonaise, très banalement, s’était fait, mais dans la douleur, au travers de la forme du haïku, la plus courte de poèmes déjà courts, et dont on a fait la quintessence de la poésie japonaise la forme poétique autochtone qui séduirait puis fascinerait les poètes occidentaux la découvrant après l’ouverture du Japon en 1853, éventuellement aux dépends de tout le reste.

 

Je ne vais pas revenir ici en détail sur les notions, hein – j’en ai parlé dans mes chroniques de l’Anthologie de la poésie japonaise classique, donc, et d’une autre anthologie plus spécifique, Haiku : anthologie du poème court japonais. Rappelons simplement quelques éléments clefs : le poème japonais, traditionnellement, est court, et, techniquement, il se focalise sur le nombre de syllabes, ou mores ; le poème court classique le plus répandu est le tanka, qui fait se succéder trois vers de cinq, sept et cinq syllabes, puis deux autres de sept syllabes chacun. La poésie japonaise est souvent une pratique collective, et l’on enchaîne les poèmes créés sur le pouce dans des réunions spécialement conçues à cet effet – ce qui peut nous donner des poèmes enchaînés comme le renga, faisant se succéder des tanka « coupés en deux », un poète composant le tercet initial, suivi par un autre qui livre l’envoi en jouant sur les mots, les thèmes, etc., du « demi-poème » qui précède, etc. Le tercet initial, on le dénomme hokku, et, progressivement, justement avec notre Bashô notamment, il va s’émanciper de la structure collective du renga pour constituer un poème complet et valant pour lui-même : c’est ce que nous appelons aujourd’hui le haïku, mais attention, ce terme est un néologisme inventé par Masaoka Shiki et datant de l’ère Meiji, époque de la « redécouverte » de ce genre poétique, qui permettrait également sa diffusion hors de l’archipel dans les circonstances que l’on sait – les « haïkus » de Bashô, ni lui ni ses contemporains ne les désignaient ainsi.

 

Mais justement : Bashô ! On en a fait le poète japonais – pas seulement dans sa période, au tournant de nos XVIIe et XVIIIe siècles, qui constitue un des pics de la création littéraire japonaise (on l’associe alors à Saikaku, le romancier, et Chikamatsu, le dramaturge), mais bien au-delà. Et il est irrémédiablement associé au haïku – sinon comme étant à proprement parler l’inventeur du genre, du moins comme étant celui qui lui a conféré ses lettres de noblesse (peut-être paradoxalement, car ce genre était alors particulièrement associé à un registre humoristique et léger, auquel Bashô lui-même semblait tenir, encore que les avis puissent diverger ?). Ce qui revient peut-être au même. En tout cas, il constituerait dès lors le modèle avec lequel les autres grands haïkistes ultérieurs (Issa, Buson, Shiki…) devraient composer, quitte à s’opposer à lui (rappelons que Shiki, qui a forgé le mot « haïku », tenait Bashô en moindre estime que certains de ses successeurs).

 

Du coup, qui se montre curieux de la poésie japonaise, et plus particulièrement du haïku, aura de fortes chances de mettre assez rapidement la main sur un recueil signé Bashô. C’est ce qui m’était arrivé il y a une douzaine d’années de cela, quand l’enthousiasme de la découverte m’avait incité à me procurer le très court volume intitulé Cent Onze Haiku, compilé et traduit par Joan Titus-Carmel, ouvrage disponible aux éditions Verdier.

 

Et , le choc : je n’y a ai absolument rien compris, je n’en ai jamais saisi ou ne serait-ce qu’approché la valeur poétique – je ne ressentais rien à la lecture de ces petits poèmes, sinon une profonde perplexité. L’an dernier, j’avais relu ce recueil, en me disant naïvement que les choses avaient peut-être changé (pis, bon, hein : ça se lit vite, c’est peu dire…), mais non, toujours rien.

 

Mais je suis têtu, pour ne pas dire borné : les expériences heureuses de l’Anthologie de la poésie japonaise classique, surtout, et, dans une bien moindre mesure, de Haiku : anthologie du poème court japonais, m’ont incité à tenter une nouvelle fois de lire Bashô – cette fois dans cette Intégrale des haïkus, tant qu’à faire, comprenant un millier de poèmes (mais il y a un « mais », de taille, et j’y reviendrai), recueil qui a en outre le bon goût d’être bilingue : je me suis dit, sans doute, que, même si ça ne me parlait pas, cela demeurerait un livre utile, sur lequel je pourrais revenir dans le cadre de mes études… On a de ces prétextes, hein !

 

D’autant qu’à quelques très, très rares exceptions près, infinitésimales à ce stade, le même effet s’est reproduit : même en étant un tout petit peu plus imprégné des codes de la poésie japonaise (surtout de celle des périodes antérieures, certes), même en ayant découvert, rares mais nécessaires, des haïkus qui me parlaient dans l’anthologie composée par Corinne Atlan et Zéno Bianu, le fait demeure que la poésie de Bashô reste à mes yeux totalement hermétique, au point où je suis parfaitement incapable de ne serait-ce qu’en deviner, à peine entrevoir, la valeur poétique…

 

Cette chronique, une fois de plus très embarrassée, sera donc un nouveau constat d’échec.

 

L’ERMITAGE ENTRE DEUX ERRANCES

 

Quelques mots, très hâtivement, sur la vie de notre auteur, tout de même.

 

Bashô a vécu cinquante ans, de 1644 à 1694 – soit durant l’époque d’Edo (1604-1868). Comme noté plus haut, encore qu’un peu précoce, notre poète se retrouve ainsi généralement associé à l’ère Genroku (1688-1704), à l’intérieur de l’époque d’Edo, considérée comme en constituant l’apogée notamment au plan culturel, avec d’autres grands auteurs comme son exact contemporain le romancier Saikaku (1642-1693) et, un peu plus tardif (du moins en ce qui concerne le pic de sa création), le dramaturge Chikamatsu (1653-1725).

 

Bashô est un pseudonyme, bien sûr – qui signifie littéralement « bananier » ; le nom vient de ce qu’un de ses disciples, Rika, lui avait offert un plant de cet arbre pour l’ermitage de Fukagawa, à Edo (la future Tôkyô), où vivait le poète entre deux voyages ; l’ermitage avait ainsi été rebaptisé « ermitage du bananier », Bashô-an, et le poète a adopté le pseudonyme de Bashô pour cette raison – se délectant sans doute de ce que ce sobriquet pouvait avoir de « cocasse ». Il avait employé auparavant d’autres pseudonymes, Sôbô, Tôsei, mais c’est bien le nom de Bashô qui demeurera dan l’histoire littéraire.

 

Bashô, pseudonyme donc, remplace le prénom, et est souvent employé seul. Mais la désignation la plus exacte serait Matsuo Bashô, qui associe le sobriquet, en seconde position, au patronyme du poète. Selon les usages du temps, et en notant que Bashô était issu d’une famille de samouraïs, quand bien même de rang passablement mineur, il avait auparavant porté deux noms (officiels) différents, d’abord celui de Matsuo Kinsaku quand il était enfant, ensuite celui de Matsuo Munefusa une fois devenu adulte.

 

Mais Bashô n’avait visiblement pas envie de vivre selon son rang : même s’il avait noué et entretenu des liens dans la famille de ses supérieurs, et s’il a un temps été fonctionnaire (avant d’abandonner totalement tout service de cet ordre), le jeune Munefusa, ni guerrier, ni administrateur, a plus ou moins rompu avec son clan et sa caste pour se consacrer aux lettres, ce qui en tant que tel ne présentait aucune incompatibilité, mais en y associant un mode de vie bien particulier, fait de longues errances à travers le Japon, des voyages de plusieurs années parfois, entrecoupés de moments plus sédentaires dans tel ou tel ermitage, mais surtout, donc, au Bashô-an de Fukagawa, à Edo, où notre vagabond s’était plus ou moins « fixé », si l’on ose dire.

 

Bashô mène une vie simple, pauvre peut-être, détachée des choses matérielles sans doute, mais pas miséreuse – car il rencontre très vite un grand succès, on admire ses poèmes (ses premières publications ont lieu alors qu’il est encore très jeune, on ne le remarque que davantage), et de riches et généreux donateurs ne manquent pas, le cas échéant, de lui faire l’aumône. Mais sa mise est simple, à l’instar de son mode de vie : il a tout d’un moine, à en juger par sa vêture, son ermitage et ses errances, pourtant il ne revendique pas ce titre, voire déclare explicitement ne pas être un religieux. Par contre, il est notoirement d’une constitution fragile, ce qui ne facilite pas exactement ses voyages… Mais il est déterminé et fait avec – nombre de ses haïkus, toutefois, se font l’écho de ses problèmes de santé, voire de la folie de pareil mode de vie dans ces circonstances : il y a de quoi y laisser ses os !

 

En voyage, au gré des étapes et au travers de ses fameux carnets, ou à son ermitage, Bashô compose de nombreux haïkus – régulièrement de manière collective, en réunion, avec ses confrères puis ses disciples (qui apparaissent très souvent dans ce volume, au côté de références plus classiques, japonaises comme chinoises) ; car le poète fonde sa propre école après avoir suivi personnellement les préceptes d’écoles plus classiques, qui ne lui convenaient pas, et dont il a préféré se séparer. Outre des anthologies que Bashô compile, plusieurs recueils paraissent ainsi, en solitaire comme les carnets de voyage, ou en commun.

PLUS OU MOINS L’INTÉGRALE

 

Ce qui nous amène à la question de « l’intégrale » des haïkus de Bashô. Le titre, à certains égards est trompeur… car les éditeurs (qui ne s’en cachent certainement pas, si la couverture ne le mentionne pas) ont sciemment exclu de cette compilation tous les haïkus composés par Bashô en séances collectives, jugeant qu’ils ne faisaient pas sens indépendamment.

 

Ce volume comprend cependant en dernier recours une exception, sans doute destinée à confirmer la règle, même si elle ne m’a pas fait cet effet, avec Nuit de Fukagawa, un renga ou plus précisément un kasen, de trente-six strophes, composé en tête à tête par Bashô et son disciple Etsujin – ce qui donne donc dix-huit poèmes (de trois vers, des haïkus donc, ou de deux, pour compléter, alternativement) commis par Bashô, et le même nombre pour son élève.

 

Or les séances collectives sont essentielles dans l’art du haïku, à cette époque du moins. Le résultat est que, en mettant Nuit de Fukagawa de côté, cette « intégrale » compte 975 poèmes composés par Bashô seul (qui sont tous numérotés et classés par ordre chronologique, avec une dernière section d’une trentaine de poèmes dont la date de composition est inconnue – je note au passage que l’ère Genroku est singularisée) ; or on estime que, si l’on y ajoute les séances collectives, Bashô aurait écrit plus de 2000 haïkus ! Dès lors, cette « intégrale » ne comprend en fait que la moitié, en gros, de sa production de haïkiste…

 

Je ne formule bien évidemment pas ici le moindre reproche : parfaitement ignare en la matière (justement), je ne dispose certainement pas des clefs pour juger si cette exclusion est pertinente ou malvenue, et je suis convaincu que les éditeurs savaient très bien ce qu’ils faisaient. Mais il me paraissait important de signaler ce point, qui n’a rien d’une évidence.

 

Notons au passage que certains poèmes ont pu susciter des problèmes d’attribution, mais la matière semble plus claire aujourd’hui, et, si l’on met de côté les strophes composées par Etsujin dans Nuit de Fukagawa, tous les poèmes ici reproduits sont attribués sans plus d’ambiguïtés à Bashô.

 

TRADUIRE LES HAÏKUS DE BASHÔ

 

On y revient toujours, et les compilateurs dans ces termes exactement : traduire, c’est trahir… Ça n’est probablement jamais aussi vrai qu’en matière de poésie, et, dans ce registre, peut-être les haïkus, de par leur brièveté autant que leur altérité fondamentale aux yeux d’un lecteur français, sont-il encore plus redoutables que tout le reste. Composer pareil recueil implique forcément de se poser des questions au préalable, et de définir une ligne générale qui, en tant que telle, sera jugée la plus pertinente, même si aucune, sans doute, n’est totalement satisfaisante.

 

Mais quelques points doivent être mentionnés au préalable. Il s’agit donc d’une édition blingue : chaque poème figure tout d’abord en japonais, dans un premier temps en kanji et kana, sur une ligne (mise en page classique, à l’horizontale et lue de gauche à droite ; rappelons que la présentation en trois vers avec retour à la ligne est une convention occidentale pour la traduction – elle est classiquement reprise ici), puis en rômaji, sur une ligne également, ce qui permet de se faire une idée des sonorités. Je note, en novice, que repérer les césures n’est pas toujours évident, même en sachant ce qu’il en est de la rythmique de manière générale – cela demande sans doute une compétence et une expérience qui vont bien au-delà, pour que l’appréhension du rythme et de la scansion devienne peu ou prou intuitive.

 

Une chose, cependant : seul les haïkus au sens le plus strict sont ainsi disponibles en bilingue ; or nombre de ces poèmes sont précédés d’un « avant-propos », ou « chapeau », en prose, conçu également par Bashô et classiquement destiné à donner un contexte au poème – mais ces passages en prose ne figurent ici qu’en français (et encore – j’y reviendrai).

 

Je remarque aussi, et c’est tout à fait bienvenu, que, dans le très abondant paratexte (introduction détaillée et notes assez copieuses en fin de volume), nombre de termes japonais (géographiques, culturels, etc.) sont de même rapportés à la fois en rômaji et en kanji et kana, ce qui est très appréciable.

 

Mais venons-en donc à la traduction à proprement parler. Makoto Kemmoku et Dominique Chipot ont globalement privilégié le parti de la souplesse et de la fluidité, disons. Cela signifie notamment qu’ils ont choisi de ne pas s’enfermer en français dans le carcan des dix-sept syllabes réparties en trois vers de cinq, sept et cinq syllabes. Par ailleurs, dans une même optique, ils ont veillé à ne pas rendre une traduction « trop poétique », je cite – entendre par-là au sens « occidental », ou peut-être même, plus précisément, « français » : métrique rigide et rimes ne sont donc pas de la partie.

 

Si les haïkus de Bashô demeurent hermétiques à mes yeux (et mes oreilles), ce n’est donc pas en raison de leur rendu en français – à titre de comparaison, j’aurais envie de dire qu’il s’agit d’une approche aux antipodes de celle d’un René Sieffert, dont la plume très élégante s’attache souvent à rendre d’une manière ou d’une autre certains « archaïsmes », ce qui en rend la lecture en français très belle, certes, mais guère intuitive. Le travail des traducteurs, ici, pourrait peut-être être rapproché de celui effectué dans l’Anthologie de la poésie japonaise classique ou les Contes d'Ise par Gaston Renondeau, ou plus récemment dans Haiku : anthologie du poème court japonais, par Corinne Atlan et Zéno Bianu ? Ça me paraît en tout cas très approprié en l’espèce.

 

Je reviens cependant sur la question des « avant-propos » : les traducteurs en ont parfois (souvent ?) fait l’économie, et en écourtant éventuellement ceux qu’ils conservaient malgré tout, quand ils ont jugé que ces quelques lignes ne présentaient pas d’apport significatif. Pour les mêmes raisons que dans la section précédente, je ne peux pas leur en faire le reproche ; je relève toutefois que ces passages en prose, quand ils ont été conservés, et au premier chef les plus longs d'entre eux, m’ont à plusieurs reprises bien davantage parlé que les poèmes qu’ils ont pour fonction d’introduire – mais ça, c’est mon souci, très personnel…

 

S’il est un point sur lequel j’ose, même très timidement, avancer une très, très vague critique, c’est concernant la question du vocabulaire – qui a impliqué certains choix, dont les traducteurs s’expliquent comme du reste. Le haïku, de par son caractère de miniature très délicatement travaillée, nécessite souvent l’emploi d’un lexique très précis – un lexique naturaliste, notamment : fleurs, animaux, phénomènes météorologique, etc. En outre, nous parlons ici de poèmes datant du XVIIe siècle – dans une langue différente à deux degrés, dans l’espace et dans le temps, du point de vue de traducteurs français ; aussi les dictionnaires modernes ne sont-ils pas toujours des plus utiles pour guider la traduction. Et, ici, j’ai l’impression qu’il y a quelques « pains » à l’occasion… Par excès de précision, le cas échéant ? Je me contenterai d’un exemple (que je n’avais pas numéroté, cependant, mes excuses – mais je crois que le problème revient à plusieurs reprises, en même temps) : parfois, les nuages que Bashô décrit dans ses haïkus deviennent en français… des « cumulo-nimbus ». Pour le coup, le terme très précis, scientifique même, sonne étrangement dans la traduction française, et, en ce qui me concerne, moi qui peinais déjà à discerner la saveur poétique de ces haïkus, c’est le genre de larsen malvenu qui me sort illico du texte et m’empêche d’y revenir (et pourtant j'aime ça, les larsens)… Le même problème se pose assez souvent, même si moins frontalement, pour des végétaux, par exemple – les auteurs nous épargnent le latin botanique, mais le rendu demeure un peu trop sec à l'occasion : il ne fallait sans doute pas être « trop poétique », donc, mais ici, je crois que, parfois, les traducteurs ne l’ont peut-être pas été assez. Cet effet de distance relève même parfois de l’anachronisme – prohibant peut-être encore davantage l’immersion dans le fugace moment poétique qu’est essentiellement le haïku, que je suppose un peu trop dénaturé de la sorte...

MA COURTE SÉLECTION…

 

Comme pour mes chroniques de l’Anthologie de la poésie japonaise classique et de Haiku : anthologie du poème court japonais (et, dans un autre registre, de L’Art japonais, de Joan Stanley-Baker), je vais maintenant me livrer à une petite – très petite – sélection de ce qui a pu me parler dans tout ça.

 

Mon avertissement habituel tient toujours : je ne prétends pas un seul instant livrer le « meilleur » du recueil, seulement ce qui m’a plu – et j’aurai plus loin l’occasion de montrer que cette sélection, en rien représentative de l’art de Bashô, rassemble en tant que telle des poèmes pas toujours parmi les plus appréciés des amateurs éclairés

 

Mais il s’agit donc d’une très courte sélection. Comme pour les deux précédents ouvrages cités, j’ai noté au fur et à mesure ce qui me parlait – ce qui me parlait vraiment, car je ne voulais pas faire trop large et englober des haïkus qui, au fond, ne m’évoquaient finalement pas grand-chose, simplement par défaut –, mais, si les nombres doivent parler d’eux-mêmes, alors le constat a quelque chose d’inquiétant : toujours en mettant de côté Nuit de Fukagawa (mais pas de manière forcément délibérée, cette fois), sur les 975 haïkus de Bashô que comprend cette « Intégrale », j’en ai relevé… dix-neuf seulement qui m’ont fait vibrer d’une manière ou d’une autre. Ah, quand même… C’est pas beaucoup, hein ?

 

C’est pas beaucoup.

 

Trois qui...

 

Bon, je vais mettre à part les trois que j’ai préférés – en les citant dans leur traduction française uniquement, bien sûr, avec « avant-propos » en prose de Bashô le cas échéant (s’il est écourté ou absent, ce n’est pas de mon fait mais en raison des choix de cette édition), et en les faisant précéder par leur numéro en gras ; je les présente donc dans l’ordre chronologique.

 

85.

Sous une couverture de gelée,

Un enfant abandonné

Sur un matelas de vent

 

Un poème qui me touche, oui – mais dans un genre très mélodramatique (qui a pu me faire penser au « Dialogue de deux pauvres » de Yamanoue no Okura, issu du Man.yôshû et repris dans l’Anthologie de la poésie japonaise classique). Or ce registre n’est vraiment pas représentatif de l’art de Bashô, en principe plus léger voire prosaïque, et je ne suis pas exactement certain, du coup, que ce genre de pièce émouvante et même déchirante, sur un mode larmoyant, soit très prisé des connaisseurs…

 

Ce que j’adore, dans le poème suivant, c’est en fait clairement le « chapeau » en prose – on voit ici particulièrement combien cette contextualisation peut s’avérer importante, et en même temps combien la prose, dans certains cas, peut se montrer aussi pertinente, pour ne pas dire virtuose, au plan littéraire, que le poème qu’elle a censément pour fonction d’introduire et rien de plus :

 

182.

[Au début du mois de septembre, je suis retourné au pays natal. Les hémérocalles flétries par la gelée, il ne restait plus aucune trace de ma mère. Tout a changé : les tempes de mes frères et sœurs ont blanchi, et des rides se sont formées entre leurs sourcils. Nous n’avons pu que dire : « Soyons heureux d’être encore en vie ! » Rien de plus. Mon frère aîné, qui a ouvert une bourse à amulettes, m’a dit : « Prie ces cheveux de notre mère. Cette bourse est semblable au coffret incrusté de joyaux d’Urashima. Tes sourcils aussi blanchissent. » Et nous avons pleuré un moment…]

Au creux de ma main

Désagrégés sous mes chaudes larmes

Tel le givre d’automne

 

Note en passant : la légende d’Urashima Tarô, j’en avais parlé à l’occasion d’un poème très ancien (extrait du Man.yôshû) figurant dans l’Anthologie de la poésie japonaise classique. C’est un mythe très archaïque, auquel la poésie japonaise, entre autres, a semble-t-il très souvent fait référence au fil des siècles.

 

Dernier poème à m’avoir vraiment touché – cette fois d’une manière plus singulièrement poétique, avec la très belle, très inattendue et très saisissante métaphore du dernier vers :

 

447.

[Oraison funèbre pour quelqu’un.]

Sous la cendre

Le feu de charbon de bois s’éteint –

Bruit de larmes cuites

 

Voilà.
 

C’est…

 

Peu.

 

On va dire.

Seize autres, tout de même, qui...

 

Mais je vais citer maintenant, non que cela change grand-chose à ce cruel constat d’incompréhension totale, seize autres haïkus qui m’ont tout de même fait un petit quelque chose… Je reprends l’ordre chronologique du départ.

 

6.

Crachin de juin –

Depuis longtemps je néglige

Le visage de la lune

 

27.

Contemplant les fleurs sans lassitude,

Mon carnet de haïkus

Rarement sorti du sac

 

Je parlais d’éventuels anachronismes tout à l’heure, « haïkus » ici en est clairement un, mais du genre pas le moins du monde problématique, en vérité – d’autres m’ont bien davantage fait hausser le sourcil.

 

66.

L’année va finir,

L’année va finir…

Déjà, la fin de l’année

 

J’ai l’impression que nombre de haïkus de Bashô ou d’autres jouent de ce genre de répétitions, mais ici ça fait pleinement sens, d’une manière aussi sonore que pertinente. Ça peut valoir le coup, ici, de reproduire également le poème originel en rômaji :

 

nari-ni-keri nari-ni-keri made toshi no kure

 

La répétition est donc un peu moins marquée, ou un peu plus subtile, dans le texte japonais, et la césure, du fait de la rythmique, ne produit pas non plus le même effet.

 

72.

Espérant le chant du coucou,

J’entends les cris

Du marchand de légumes verts

 

Là, je crois qu’on tient malgré tout quelque chose de plus typique de la poésie de Bashô, avec un aimable humour qui imprègne un tableau d’essence prosaïque (voire « vulgaire », je suppose que la connotation n’est pas forcément absente ici).

 

75.

Dans la moustiquaire d’Ômi –

En sueur

Comme submergé par le lac

 

92.

Premières fleurs de cerisier –

L’impression en les voyant

De pouvoir vivre soixante-quinze ans

 

Ce qui me plaît bien, dans le poème qui précède, c’est l’inversion, apparente du moins ? de la symbolique traditionnelle de la fleur de cerisier, vrai cliché nippon de l’éphémère (et, non, Bashô n’a pas atteint l’âge de 75 ans, si vous vous posiez la question : il est mort dans sa cinquante-et-unième année – bien après la composition de ce poème, ceci dit, on est encore dans les œuvres de jeunesse).

 

111.

Nuit sous les fleurs –

Ascète raffiné à l’excès

Je me surnomme « Seigneur Ermite »

 

Ce haïku éclaire donc cet étonnant « Seigneur Ermite » du titre et de la couverture ; mais, surtout, il montre un poète porté à l’autodérision, sur un mode gentiment moqueur – c’est toujours appréciable.

 

123.

[Impressions sur une nuit froide à Fukagawa.]

Battant les vagues

Le bruit d’une rame glace mes entrailles –

Pleurs dans la nuit

 

Une ambiance mélancolique et même un peu effrayante, ceci alors même que « Fukagawa » désigne l’ermitage de Bashô à Edo – je ne suis pas certain qu’il ait été déjà à cette époque le Bashô-an, avec le cadeau du bananier par Rika ? Mais, dès 1680, Bashô avait installé son école à cet ermitage ; en fait, le poème cité juste avant indiquait sans doute déjà, à sa manière, que le « seigneur ermite » Bashô avait des disciples.

 

171.

[La première année de l’ère Jôkyô (1684), au mois d’août, à l’automne, j’ai quitté mon humble ermitage au bord de la rivière. Sans raison, le vent me transperce.]

Le vent me transperce –

Résigné à y laisser mes os

Je pars en voyage

 

Un des poèmes, donc, où Bashô fait état de sa condition fragile, et en même temps de sa résolution à poursuivre ses vagabondages ; c’est probablement un des plus fameux haïkus de ce registre, que les traducteurs mentionnaient à titre d’exemple éloquent dans leur introduction.

 

210.

[Au jour de l’an.]

Jour de l’an –

En y réfléchissant

Triste comme un soir d’automne

 

Ben oui, je suis plus touché par les haïkus mélancoliques, moi...

 

234.

[Passant le chemin de montagne à Ôtsu.]

Sur le chemin montagneux

Une violette me fascine

Sans raison

 

Ça me paraît une bonne définition de l’approche poétique du haïkiste...

 

253.

Les nuages épars

Nous reposent

D’admirer la lune

 

J’imagine qu’il serait possible de tirer toute une théorie esthétique de ce fameux haïku – en fait, ça a très probablement été le cas, et ça peut renvoyer à la notion (ou aux notions) de wabi-sabi, je suppose ; il y a peut-être de cela dans le fameux Éloge de l’ombre de Tanizaki Junichirô ? Cela peut aussi, éventuellement, être associé au concept de mitate, qu’on en fasse une « nippologie » ou pas (je vous renvoie éventuellement à ma chronique de l’ouvrage de Philippe Pelletier publié dans la collection « Idées reçues » du Cavalier bleu).

 

320.

[À Amatsu-Nawate sur un étroit chemin dans la rizière, un vent glacial souffle de la mer.]

Soleil d’hiver –

Je suis une ombre gelée

Sur son cheval

 

432.

[Au mont Obasute.]

Une image –

Une vieille femme seule pleure

Amie de la lune

 

« Chapeau » indispensable : le « mont Obasute » renvoie sans ambiguïté à la légende qui a inspiré à Fukazawa Shichirô son Narayama (et donc les excellentes adaptations cinématographiques de cette très belle nouvelle par Kinoshita Keisuke et Imamura Shôhei ; la « vieille femme seule », ici, a donc clairement été abandonnée par son fils dans la montagne pour y mourir.

 

446.

[Oraison funèbre en mémoire de la femme de Rika.]

Froide, la couverture ouatée

Où vous vous glissez –

Nuit de solitude

 

Rika était donc le disciple de Bashô qui, en lui offrant un bananier, lui avait sans le savoir offert en même temps son pseudonyme « historique ».

 

774.

[En 1693, Bashô est âgé de cinquante ans.]

[Jour de l’an.]

D’année en année

Faire porter un masque de singe

À un singe, pourtant…

 

Humour un peu las, autodérision aimable, à étendre éventuellement au reste du monde, ça me plaît bien, même si pas forcément pour les meilleures raisons. Notez, au début de « l’avant-propos », la mention de l’âge du poète – par lui-même, je crois, hein ! Cela revient régulièrement dans cette « Intégrale », et j’imagine que ce genre d’entrées en matière a été fort utile aux exégètes. Mais, en l’espèce, cette mention porte éventuellement en elle-même une certaine mélancolie ? Car Bashô mourrait l’année suivante...

 

 

Mais voilà : j’ai fini.

QUI EN DIT LONG ?

 

Dix-neuf poèmes en tout.

 

Sur 975.

 

Qui plus est, dix-neuf haïkus sans doute guère représentatifs de l’art de Bashô, à quelques exceptions près. Parce que le naturel chassé revient forcément au galop, j’ai clairement privilégié les poèmes les plus mélancoliques, parfois même mélodramatiques (voyez surtout le premier cité) ; ils sont là, et il y en a bien d’autres, mais, pour autant, ils donnent sans doute une idée fausse de l’œuvre du maître du haïku, toutes proportions gardées…

 

Encore que je sois très mal placé pour en débattre, manquant de références et de recul. Mais le haïku, à l’origine, est un genre poétique qui se veut léger, souvent humoristique, parfois même vulgaire. Il semblerait que les admirateurs de Bashô ne soient pas toujours d’accord entre eux à cet égard, ceci dit : pour certains, Bashô a réalisé l’autonomie du hokku justement en le dégageant de ses premières connotations essentiellement prosaïques.

 

Pourtant, j’ai bien le sentiment que cette légèreté était primordiale – et l’humour demeurera souvent un trait marqué du haïku ; quand j’avais traité de Haiku : anthologie du poème court japonais, j’avais notamment relevé des poèmes d’Issa qui jouaient franchement de cette carte – et y figuraient également des haïkus de Natsume Sôseki où c’était de même très sensible, de manière éclatante, même.

 

En cela, Bashô était un homme de son temps, j’imagine – de cette pratique poétique au « monde flottant » des romans de Saikaku, puis des estampes, et aux Tragédies bourgeoises de Chikamatsu, le lien semble se faire tout naturellement ; peut-être trop, à vrai dire, et je devrais laisser les spécialistes en décider…

 

Mais, au-delà, les haïkus de Bashô renvoient aussi à une technique particulière, certes dégagée des contraintes jugées stériles des écoles d’abord fréquentées par le jeune poète, mais il a à son tour exprimé des principes de composition qui, justement, ont fait école – des thèmes, par exemple avec le jeu sur les saisons, comme des procédés, ainsi avec l’importance de la césure.

 

Et il y a aussi, je suppose, au-delà du seul cas de Bashô, cette idée que le haïku, par essence, exprime sur un mode fugace, celui de l’apparition, presque du satori diraient peut-être certains, le moment où le détail résonne avec l’infini, le petit avec le grand. Cela ressort clairement de nombre de poèmes ici, y compris parmi ceux que j’ai cités, mais le ton particulier de ces derniers les distingue tout de même de ces très nombreuses variations sur le chant du coucou, ou sur la contemplation d’une fleur ou d’un insecte, qui paraissent constituer la quintessence du haïku.

 

Chose étrange : ce principe, de manière abstraite, me parle beaucoup – pas seulement en poésie, s’entend. Mais, si je le devine régulièrement, dans la plupart des poèmes ici compilés, l’image sur le moment… ne m’a fait aucun effet. Absolument aucun. Je n’y ai pas décelé la valeur poétique qui fait de ces petites pièces, nous dit-on, des monuments de littérature, des sommets de finesse et d’empathie. Je n’y ai vu que des mots accolés les uns à la suite des autres, décrivant bien trop souvent un mince tableau, sans guère d’intérêt en tant que tel, et dans une forme poétique si épurée qu’elle assèche l’émotion éventuelle.

 

Me concernant. Bien sûr. .À l’évidence, je ne vais pas partir en croisade contre Bashô et ses admirateurs : sans doute est-il objectivement l’immense poète que l’on dit, et je ne suis aucunement en mesure de suggérer le contraire – je n’en ai pas le moins du monde envie, par ailleurs. Le problème, c’est moi, pas Bashô.

 

CONSTAT D’ÉCHEC – UNE FOIS DE PLUS

 

Il n’en reste pas moins que cette lecture est un nouveau constat d’échec.

 

Pousserai-je le vice jusqu’à en retenter la lecture un de ces jours ? Malgré tout ? J’imagine que ça n’est pas exclu… Je ne désespère pas encore, mais peut-être le devrais-je, d’acquérir davantage de clefs pour comprendre ce qui est si fort ici, jusqu’à ce que l’appréciation des haïkus de Bashô devienne pour moi « instinctive » ; après tout, il s’agit probablement bien davantage de toucher au cœur qu’à la tête.

 

En l’état, ce n’est pas le cas – toujours pas.

 

Je compte cependant poursuivre mes lectures épisodiques de poésie japonaise – y compris de ce genre qui me dépasse tant, ces satanés 5-7-5 qui me narguent, les cruels ! Mais peut-être faudrait-il m’y prendre autrement ? Par exemples en lisant d’autres grands haïkistes – Haiku : anthologie du poème court japonais m’avait ainsi amené à retenir notamment les noms d’Issa ou, plus tard, de Shiki…

 

On verra bien ?

 

Allez.

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Je suis Shingo, vol. 2, d'Umezu Kazuo

Publié le par Nébal

Je suis Shingo, vol. 2, d'Umezu Kazuo

UMEZU Kazuo, Je suis Shingo, vol. 2, [Watashi wa Shingo わたしは真悟,], traduit du japonais par Miyako Slocombe, Poitiers, Le Lézard Noir, [1982-1983, 2009] 2017, 422 p.

L’AMOUR AU PAYS DES ROBOTS

 

Je suis Shingo, deuxième ! L’occasion de retrouver, toujours aux éditions du Lézard Noir, l’excellent autant qu’excentrique Umezz, ses rayures blanches et rouges… et ses histoires enfantines très bizarres.

 

Pas avec le plus facile des titres à intégrer et commenter… Chose que le premier tome de Je suis Shingo m’avait déjà amplement démontré – il m’avait fallu prendre un peu de temps pour mûrir la chose, observer une certaine distance nécessaire. Au final, j’avais trouvé ça très bon – mais sur le moment j’avais surtout trouvé ça très déstabilisant.

 

Un effet qui s’est reproduit avec ce tome 2… mais pour de tout autres raisons ! Déjà, causant du tome 1, j’avais relevé qu’il y avait régulièrement des ruptures de ton (délibérées, réfléchies) qui pouvaient secouer le lecteur – et ces ruptures pouvaient être aussi bien graphiques que narratives. Globalement, ce tome 2 est bien plus sage que le premier pour ce qui est du dessin (ce qui est un peu décevant, pour le coup, j’y reviendrai plus loin), mais, au plan du récit, il produit des sensations très… bizarres… Ceci alors même que la trame est beaucoup plus « unie », et à vrai dire linéaire, dans ce tome 2 que dans le tome 1. Mais, surtout, je ne sais toujours pas si, de la sorte, le tome 2 approfondit le premier… ou en prend radicalement le contrepied ! Et peut-être fait-il les deux à la fois…

 

Mais bon, nous sommes en présence d’une série, hein – et sauf erreur il y a encore quatre tomes derrière (à paraître). Le commentaire de ce tome 2 sera donc « en l’état », et l’avenir aura bien des opportunités de me contredire de bout en bout. Comme d'hab', quoi.

 

Problème : pour en causer, je vais devoir SPOILER un peu, désolé. Pas mal, même... À bon entendeur (aheum)…

 

JE SUIS SHINJÛ ?

 

Le robot (industriel ?) Monroe occupe une place beaucoup plus secondaire dans ce tome-ci que dans le précédent. Il faut dire que nos gamins de héros, Satoru et Marine, qui ont entrepris, plus ou moins consciemment (car leur naïveté d’enfants est leur plus grand atout... et leur pire ennemi) d’éveiller la machine, se voient ici restreindre considérablement la possibilité d’y accéder.

 

Et c’est bien ce couple qui occupe le devant de la scène – un couple, oui, car nous parlons d’une histoire d’amour… même si elle figure des enfants ayant 10 à 12 ans. En fait, au-delà de leurs programmes visant à apprendre à Monroe à les reconnaître et à tenir une discussion, c’est aussi ou d’abord la candeur de leur amour qui a autorisé l’humanisation de la machine. Mais l’affaire prendra ici une tournure inattendue, quand les deux enfants désespérés vont chercher assistance et conseil auprès de leur ami artificiel…

 

C’est qu’ils ont grand-besoin d’aide. L’amour des deux enfants faisait déjà se lever quelques sourcils dans le premier tome (pensez à la jalousie possessive de la petite Shizuka), mais il n’avait pas encore exprimé tout son potentiel. Ce tome 2 parcourt une distance énorme à cet égard, quand les événements se précipitent : le père diplomate de Marine a un nouveau poste, qui implique de partir à l’étranger ; Marine suivant comme de juste ses parents, elle ne verra plus jamais Satoru…

 

Mais la passion des enfants est telle qu’elle débouche sur une fugue commune… et très étrangement poussée ! Les deux enfants ne cessent de proclamer leur amour, et cela va même bien plus loin : parce que c’est ce que font les amoureux, ils comptent bien avoir un enfant ! Le problème (pour eux – pour le lecteur, j’y reviendrai dans la section suivante), c’est que leurs connaissances en la matière s’arrêtent là.

 

« Dis, Papa, comment on fait les bébés ? » Sauf que non : l’ambiance est telle, ici, que la référence à une fameuse pub et à un non moins fameux détournement, ne suffisent pas à désamorcer tout ce que la situation a, au fond, de tragique. Pardon, du coup, c'était un peu gratuit, ça...

 

Car Marine et Satoru demandent – ultime recours, ultime échange – à Monroe de les éclairer sur ce point… et la machine leur donne une réponse cryptique et absurde. Potentiellement fatale, aussi – car les enfants en concluent que, pour faire eux-mêmes un enfant… il leur faut monter tout au sommet de la Tour de Tôkyô, et sauter dans le vide !

 

La fuite désespérée de Marine et Satoru – pourtant empreinte de ce candide espoir enfantin, mais qui ne trompe peut-être pas totalement les principaux intéressés – s’apparente ainsi à l’itinéraire accompli classiquement par les participants au double suicide amoureux, comme dans les Tragédies bourgeoises de Chikamatsu.

 

Je suis Shinjû, quoi.

 

 

Pardon.

 

Parce que, non, l’humour n’a pas vraiment sa place ici. Même quand il est bien meilleur, et y a pas de mal. Non, vraiment pas.

 

Pardon.

 

UN THRILLER (?) DÉSESPÉRÉ ET… GLAUQUE

 

Le rythme de ce tome 2, du coup, n’a pas grand-chose à voir avec le tome 1. Les digressions ne sont guère de mise, l’intrigue est plus resserrée – certains chapitres ne correspondant qu’à quelques minutes de « temps réel ». Les errances paniquées des enfants au milieu d’adultes d’abord tous détestables, ensuite souvent touchants de par leurs angoisses, impliquent une action plus soutenue ; mais ça n’en est que plus vrai par la suite, quand les amoureux tragiques se lancent dans l’ascension de la Tour de Tôkyô, avec ses 333 mètres, qui occupe plusieurs chapitres – qu’on ne s’y méprenne pas, je ne veux pas dire par-là que c’est « trop long », « interminable » ou ce genre de choses : au regard du propos et de la manière de le narrer, c’est tout à fait approprié.

 

Reste que la série adopte ici une tournure relevant davantage du thriller que de la (légère) science-fiction teintée de romance, ou l’inverse, du premier tome, quand bien même déjà sacrément bizarroïde, et parfois épicé de moments absurdes et à la limite du malsain (re-Shizuka ?). Cette fois, on court, et tout le temps, mais pas au nom de l’épuisante hystérie enfantine de Satoru dans les tout premiers épisodes : on court, désespérément, vers un but précis, et, en même temps, parce qu’on est poursuivi ; on grimpe, malgré la douleur, malgré la fatigue ; on pleure, mais sans pouvoir s’arrêter pour essuyer ses larmes – pas le temps, il faut avancer vers l’issue fatale.

 

La voie du thriller est aussi l’occasion de ramener dans la série cette peur que l’on peut être tenté d’associer intimement à Umezu Kazuo, tant le mangaka s’est imposé comme le maître du manga d’horreur. Ces moments malsains dont je viens de parler exceptés, le premier tome de Je suis Shingo tranchait sur les précédentes publications françaises de l’auteur, au Lézard Noir ou, je suppose, ailleurs également (avec L’École emportée). Ici, la peur revient de manière plus franche – d’abord sous cet angle de thriller, de l’angoisse étouffante affectant les deux enfants, mais tout autant leurs parents aux abois… Cependant, à la fin du tome, on reviendra à l’imaginaire, et plus précisément à la science-fiction, sous cet angle également, ce qui m'a surpris.

 

Mais, ceci, plus tard. En l’état, nous avons donc quelque chose qui ressemble un peu, au moins, à un thriller, mais qui touche surtout par sa dimension profondément désespérée. La BD tourne énormément autour de la thématique de la conscience – qu’elle soit associée au robot Monroe, ou à la découverte du sentiment amoureux chez les deux pré-adolescents, dans le premier tome. Ici, la question revient concernant notre couple enfantin, mais se teinte de couleurs plus noires – car, leur amour étant affiché désormais comme une certitude irréfutable, même en l’absence de tout critère de définition, se pose maintenant à eux la question de ce qu’ils vont en faire. Or nous savons, ou nous le craignons, du moins, que les deux enfants courent à leur propre mort ! Mais en sont-ils si inconscients ? Ce n’est vraiment pas dit. Ils pleurent sans cesse, tout au long de l’épreuve – cela n’entame en rien leur résolution, mais, si leur naïveté demeure, en façade du moins, ils n’ont rien d’un jeune couple avec tout l’avenir devant lui, et qui voit proverbialement la vie en rose : Umezz fait dans les aplats de noir. Derrière la conception de l’enfant, c’est bien, au mieux la séparation, plus probablement la mort, qui se profile. Capulet et Montaigu sur la voie du shinjû

 

Mais justement : il y a, derrière eux, des Capulet et des Montaigu – les parents des deux enfants amoureux… mais aussi les autres adultes, employeurs mesquins et policiers désarmés. Marine et Satoru se posent en enfants qui ne veulent surtout pas devenir ce genre d’adultes – l’amour, la conception d’un enfant, qu’ils associent pourtant, et nous avec, à l’âge adulte, ne sont pas supposées, pour eux, avoir ce genre de conséquences ; indice supplémentaire de ce que cet amour ne peut qu’être fatal. Dès lors, les adultes pouvaient d’abord être envisagés comme un tout indifférencié, et systématiquement détestable. Ce nouveau tome joue initialement de cette carte, comme le premier : le père de Satoru est un minable paresseux porté sur la bouteille, sa mère un dragon ; celle de Marine est une bourgeoise imbue de son rang ; les propriétaires de l’usine, enfin, sont avares et cruellement égoïstes…

 

La situation de ces derniers ne s’arrange guère – elle s’aggrave, même, en fait : la femme est le personnage parfaitement haïssable du tome 2. Mais les autres ? Ils révèlent, dans leurs angoisses si poignantes, leur désespoir de parents, face aux actes incompréhensibles de leurs enfants – qu’ils aiment bien plus qu’ils n’en donnaient l’impression, faut-il croire. Le désespoir des parents s’ajoute donc à celui des enfants, et l’ensemble donne une BD où l’on pleure beaucoup, où l’on souffre énormément. Pas spécialement une critique, là encore – tout au plus un constat. Globalement, à vrai dire, ça ne manque pas de faire son effet : ce deuxième tome s’avère régulièrement poignant.

 

Mais il y a autre chose… Tout ceci m’a paru bien glauque, tout de même. L’amour de Marine et Satoru, leur désir de faire un enfant, désamorcent par leur fausse candeur, leur authentique passion amoureuse et le terrible désespoir sous-jacent, toute tentative de détourner le propos du côté de l’humour (sans même parler de la grivoiserie). Par ailleurs, cela n’a rien de « touchant », au sens où on l’entend quand un adulte se penche sur telle ou telle amourette enfantine voire adolescente avec une vague condescendance amusée et nostalgique devant tant d’innocence – ça n’a absolument rien de « mignon », autrement dit. C’est terrible, c’est tragique – la confusion et l’ignorance des enfants n’y changent rien, bien au contraire, en fait.

 

Mais c’est donc aussi un peu glauque, oui – dans l’optique de cet étrange renversement, déjà sensible dans le tome 1 (mais qui adopte de tout autres dimensions, du coup, dans ce tome 2), voulant que Satoru, d’abord bien trop tardivement puéril, acquière en fait du monde et des relations humaines une perception inaccessible encore aux autres enfants autour de lui, qui jouent, eux, aux « grands », mais ne le seront pas encore dans les faits avant quelques années.

 

Le résultat est… très étrange. Et tout cet amour s’accompagne bien d’un certain malaise, que je peine à expliquer – à vous comme à moi, d’ailleurs. Ce tome 2 étant essentiellement focalisé sur cette trame, approfondie avec une intense méticulosité, le résultat global est… oui, disons « déstabilisant », pour employer un terme neutre. Comme le premier tome, et parfois dans sa continuité, mais avec aussi quelque chose de parfaitement inattendu – ce qui, en tant que tel, devrait presque toujours constituer un atout, mais se mêle pourtant ici d’un certain goût amer en bouche…

LA MENACE ROBOTIQUE, FINALEMENT ?

 

Monroe apparaît donc beaucoup moins dans ce tome 2 que dans le précédent – noter, d’ailleurs, que les chapitres ne s’ouvrent cette fois que très exceptionnellement sur un monologue rétrospectif de la machine, ce qui a aussi ses implications au plan du graphisme. Le robot n’en a pas moins un rôle crucial à jouer – il a même, si j’ose dire…

 

Un rôle moteur.

 

Aha.

 

Plus sérieusement, ce qui m’a frappé, c’est combien les connotations associées au robot ont évolué entre les deux tomes (en sachant bien, oui, que la prépublication en magazine ne générait probablement pas le même ressenti). Umezz semblait vouloir aller à contre-courant (mais peut-être seulement de nos représentations occidentales ? On a après tout beaucoup glosé sur la représentation japonaise du robot amical via la figure populaire de l'Astroboy de Tezuka Osamu), en cassant l’image très prégnante du robot « menaçant » ; une image encore promise à un bel avenir – l’année suivant la parution des épisodes ici compilés, le Terminator de James Cameron en rajouterait une bonne couche. Or le mangaka, maître de l’horreur ou pas, avait usé de sa machine comme d’un prétexte à l’amour – vous vous rappelez, hein ? « A.I. », pour « Artificial Intelligence », qu’il faudrait plutôt lire « ai », « amour »… On n’en est plus tout à fait là, maintenant – si la raison de la réponse cryptique de Monroe, portant en elle la mort de ses « vrais » géniteurs enfantins, reste encore à éclaircir : Monroe semble lui aussi… être devenu une menace.

 

À vrai dire, un aspect au moins de cette menace avait été esquissé dans le premier tome – un aspect, pour le coup, totalement indépendant de la volonté de la machine consciente. En cette aube des années 1980, le robot, pour les ouvriers japonais, représente d’abord et avant tout le risque de suppressions massives d’emplois. Ce n’est alors pas encore la crise, là-bas, et la Bulle se porte bien, merci pour elle, mais le danger n’en est pas moins là… Dans le premier tome, la direction de l’usine avait commencé à tirer les leçons de la substitution du capital au travail : l'acquisition de Monroe justifiait de se « séparer » de certains employés, d’abord et avant tout les moins qualifiés. Mais, cette fois, c’est tout le personnel de l’usine qui y passe ! Ne reste plus, dans le bâtiment toujours très actif en dépit de ses couloirs déserts, que le couple des propriétaires – des gens parfaitement haïssables, Madame plus encore (ou plus ouvertement) que Monsieur.

 

Du coup, le père de Satoru en fait les frais comme les autres, et il est licencié – ce qui rend la menace constituée par Monroe sous cet angle autrement palpable pour le lecteur, qui, jusqu’alors, n’avait guère pu y associer que des anonymes ou peu s’en faut (il y avait au moins un cas à part, d’autant plus révélateur, d’ingénieur ayant fini sous les ponts…). En découlent des scènes de ménage cruelles, dans une ambiance familiale délétère – sans doute une raison de plus, pour Satoru, d’emprunter la voie de la fugue, même (voire surtout) fatale.

 

Je ne crois vraiment pas qu’Umezu Kazuo, ici, verse dans le luddisme sous ses avatars contemporains plus ou moins consciemment réactionnaires. Mais il figure avec intelligence et justesse les conséquences sociales du progrès technique, c’est certain, livrant du coup un tableau du Japon des années 1980 où la noirceur et le drame percent sous les protestations de réussite économique, la sacro-sainte croissance qui absorbe et justifie tout.

 

Mais, plus loin dans ce volume 2, Monroe constitue une menace d’un autre ordre, bien plus concrète – et ceci, même en laissant pour l’heure de côté son rôle exact dans le shinjû de Marine et Satoru, à déterminer. Là encore, quelques passages du premier tome pouvaient éventuellement l’annoncer, à ceci près que le ton global semblait rendre inopérante cette dimension du robot… Mais plus d’ambiguïté, cette fois : dans le dernier épisode de ce tome, Monroe tue des humains. Des innocents.

 

Où est donc passé le « robot de l’amour » ? Monroe serait-il lui aussi un ancêtre à très court terme de Terminator ? Sa violence est-elle une conséquence nécessaire de son éveil à la conscience ? Je ne sais qu’en penser pour l’heure – il me faudra lire la suite avant d’oser ne serait-ce qu'envisager de m’engager davantage sur ce point…

 

DÉLIRE D’INGÉNIEUR (SINON D’INFORMATICIEN)

 

Et le dessin ? Bilan partagé – comme toujours avec Umezu Kazuo, peut-être. Car son dessin « normal » me parle plus ou moins. Décors et mise en page sont irréprochables et même plus que ça, mais j’ai davantage de mal avec les personnages et leur bouche systématiquement ouverte sur un grand cri, de colère, de peur, d’incompréhension, qu’importe – leurs formes rondes, enfin, héritées de temps peut-être plus archaïques du manga, et que leur persistance à l’aube des années 1980 rend éventuellement un brin anachroniques. Ce qui contribue, ici, à « sauver » les personnages (le terme est sans doute un peu fort…), c’est leur douleur, ce sont leurs larmes : le dessin adopte à cet égard quelque chose d’expressionniste qui se montre assurément efficace.

 

Mais, comme toujours, le dessin d’Umezu Kazuo brille bien davantage dans d’autres circonstances, quand il se lâche pour produire des choses plus étranges. Ainsi, bien sûr, de ces têtes de chapitre fort chelou, qui n’ont a priori, pas plus que dans le premier volume, de vrai lien avec ce qui se produit dans l’épisode qui suit immédiatement, mais qui constituent autant de saynètes muettes et atemporelles sur lesquelles plane comme une vague menace absurde, et qui, pour le coup, devrait davantage aux codes du fantastique (éventuellement psychologique) que de la science-fiction – on est dans le registre apocalyptique, régulièrement, mais ces connotations persistent à mes yeux. C’est toujours très réussi, en tout cas.

 

Mais d’autres de ces passages où le dessin d’Umezz brille s’inscrivent plus frontalement dans la narration. Dans le premier tome, ce qui m’avait vraiment bluffé, c’était ces expériences remarquablement inventives où le mangaka « pixelisait » ses images, ou les transformait en schémas de circuits imprimés, ce genre de choses – qu’il s’agisse de voir le monde avec les yeux de Monroe, ou de suggérer une « contamination » du monde par ce genre de perceptions informatiques. On en a toujours quelques beaux exemples dans ce tome 2, mais ils sont incomparablement plus rares – d’où une certaine déception, à titre personnel.

 

Ce qui demeure, dans un registre moins fantasque et moins bluffant, mais qui continue de porter ses fruits, c’est l’esthétique industrielle – pourtant, l’approche change ici également : les prologues de Monroe, tout en machines et engrenages, se font bien plus rares que dans le tome 1, eux aussi, et, le robot n’ayant guère de temps de présence à l’écran, si j’ose m’exprimer ainsi, on ne se noie que rarement dans ses rouages et ses cartes perforées (ce qui, dans le premier tome, arrivait régulièrement, et de manière très pertinente – avec peut-être quelque chose des « cadrans Matsumoto » qui m’avaient frappé dans Capitaine Albator, moi l’ignare porté à inventer l’eau chaude ; mais en plus fou, plus complexe, plus contraignant, plus pertinent, car employé dans une optique tout autre, pas du tout comme un expédient, bien au contraire, en fait !).

 

Non : là où demeure cette esthétique, et de manière bien autrement mise en avant, c’est dans l’exploitation par l’auteur de la Tour de Tôkyô, cousine nippone de la Tour Eiffel, un peu plus haute, construite dans les années 1950, un vrai aimant à kaijû. Ici, elle offre à la fois un cadre à l’intrigue et un schéma esthétique, richement connoté au plan symbolique, qui en exprime l’essence même. On pourrait presque se demander si la BD n’était pas à sa manière un pur prétexte pour que le mangaka fasse mumuse avec la dentelle de fer de ce monumental délire d’ingénieur, cadre oppressant par excellence, à la fois parce que fermé et parce que ouvert – de quoi satisfaire toutes les phobies. Bien sûr, je dis des bêtises… La BD avait beaucoup d’intérêt bien avant, et il reste de nombreux épisodes après ceux de la Tour de Tôkyô. Mais, l’idée, dans cette remarque un peu trop excessive, c’est qu’Umezz s’amuse – et il a bien raison ; pour autant, et c’est d’une force admirable, ce jeu esthétique n’a en fait rien de gratuit, et s’avère parfaitement, voire horriblement, approprié à la trame de Je suis Shingo.

 

QU’EN PENSER ?

 

Mais que penser de tout cela ?

 

Je n’en suis toujours pas bien certain. Comme cela s’était produit pour le tome 1, avoir laissé mariner (...) un peu les choses avant de livrer ma chronique s’est avéré indispensable et profitable, en jouant en faveur de la BD. Pas, cependant, avec la même conviction. Je reste encore un peu indécis, cette fois… En même temps, produire ce commentaire, qu’il soit pertinent ou pas, m’a amené à revenir sur ce deuxième tome plus « objectivement », et, là encore, pour le mieux.

 

Mais ?

 

Mais.

 

Mais le dessin m’a moins emballé, car Umezz s’est montré globalement plus sage que dans le tome 1.

 

Mais cette amourette de Marine et Satoru m’a vraiment paru bizarre, et, oui, un peu glauque.

 

Mais ?

 

Mais.

 

Mais tout cela est poignant. Cette variation enfantine et contemporaine sur le shinjû est très forte, notamment en ce qu’elle désamorce avec brio toute tentative de rendre le propos plus léger ou même simplement plus distant. L’auteur nous colle dans la Tour de Tôkyô avec les enfants, et ne nous épargne rien de leur douleur et de leur désespoir. Et quand nous quittons la dame de fer nippone, c’est pour nous prendre en plein cœur la douleur et le désespoir des parents…

 

Ce qui me rend plus sceptique, c’est la thématique de la menace robotique – mais, à ce stade, je ne me sens vraiment pas de me prononcer, ce qui serait parfaitement vain car bien trop prématuré : attendons la suite, tome 3 un de ces jours (il sort semble-t-il en mars ?).

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